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UNE SOIRÉE TRIOMPHALE

Les salons étaient magnifiques, et les invités nombreux. Les femmes les plus belles et les plus renommées, les hommes les plus élégants et les plus spirituels, presque tous avant, par leur nom, leur position et leur talent, un titre a la considération publique; des (leurs, des diamants, des noix, des meubles d'or, des uniformes splendides, des lumières a profusion, ce bruissement discret d'une multitude de bonne compagnie, ce frôlement gracieux des robes de

CONFESSION (il m n \Li:

soie, ces passages rapides el élégants de femmes qui allaient ta inen (ir les unes aux autres, le Bourire aux lèvres: loul cela faisait du salon de madame de Faviôros un de ces paradis enchantés qui éblouisseul, enivrent el donnenl le vertige*

< ependant, au milieu de toul ce n le, remarquons la physionomie el l'allure de quelques personnages, Madame de Favières, rayonnante, toute (1ère, heureuse peut-être au delà des bornes d'une sti icte convenance, mais m jeune, si gracieuse, si balle, qu'on lui permettait facilement de jouir avec un peu d'excès de sa fortune, de ion

l)i m heur, de sa beauté \ nia dame de ( '.hasieiiux, soucieuse, attentive,

cl la suivant du regard comme ou fail d'un enfant qui joue au bord iYuw précipice; Sophie Minot, calme, froide, superbe, attendant impassiblement son heure : elle avait vendu celle heure. Elle s'apprêtait à acquitte]1 sa dette, sans émotion, pas même celle de l'artiste, i n silices ou une chute ne l'eûl pas émue : elle s'attendait à une cabale.

pliant au mar<|uis, l'aisance charmante de ses manières, ce grand tact, qu'il possédait au suprême degré, de savoir parler à tout le monde, voir tout le monde, saluer lout le monde, de manière que chacun trouvât qu'on s'était occupé de lui; ce savoir-vivre excellent sans lequel la maison la mieux choi>ie est un rassemblement s^iis unité . (nui cela se montrait encore el faisait dire qu'Amable était un homme charmant.

Mais, pour un regard aussi exercé que celui de Sophie Minot, par exemple, il y avail une sombre préoccupation au fond de cette lionne grâce. Était-ce le résultat d'une explication avec sa femme? était-ce la suite d'un avis qui lui avait été donné par madame de Chastenu\ sur les projets inconnus de madame de Favières? C'est ce que l'on verra dans la suite de ce récit* Quant à Lucien, il semblait vivre hors de lui; ses yeux regardaient sans voir, son âme était dans une région où tout ce monde si brillant, quel qu'il fût, se dorait dcsrefiets de sou ardente imagination ; c'était pour lui un monde de fées et d'enchantement sur lequel il se sentait planer.

Cependant voici l'historique de cette soirée :

On entendit d'abord quelques artistes : ceux-là sont destinés à préparer la compagnie à cette attention qui, pour ne pas être de longue durée, a cependant besoin d'être appelée hors des conversations et des saluts de toutes sortes, qui commencent et animent toute nombreuse réunion.

Sophie Minot parut enfin; on lui avait réservé la troisième place. On avait l'ail précéder le caprice brillant qu'elle devait jouer par un concerto de violon qui n'avait été que parfaitement exécuté. On ne pouvait pas être plus galant. En effet, dès les premières notes de cette main ferme et agile, les auditeurs écoutèrent avec étonnement. On entendit chanter le piano avec passion, lorsque le violon, le roi du chant, avait été si timidement expressif.

Sophie Minot était une de ces artistes qui jettent dans la musique un langage qui étonne, qui serre le cœur, qui le dilate. Les gens qui ne l'avaient jamais entendue se demandaient si c'était bien là le même instrument froid qui venait d'accompagner le violon. Où donc ces touches d'ivoire, ces cordes de laiton avaient-elles pris cette expression, cette douleur, cette profonde exaltation? IN'était-ce pas dans l'entrain et dans lame de l'artiste? Puis, lorsqu'elle passa de cette mélancolique chanson, si gravement, si pieusement dite, à ces caprices brillants, rapides, gracieux, fugitifs, pleins de terribles accords et d'échos presque insaisissables, éblouissants et légers, ce fut un délire, un enivrement, un enthousiasme frénétique, c'était toute la fête de ce jour racontée, pour ainsi dire, d'avance.

Enfin, quand Sophie Minot se leva, il n'y avait pas une main qui ne battit d'aise et de ravissement, pas une, même celle de madame de Favières. La cruelle, malgré sa bonne envie de rendre ses éloges ridicules par l'exagération, ne put y arriver, tant elle jîtait dépassée par les gens qui pensaient véritablement ce qu'ils disaient.

Une seule chose fut remarquée : c'est que , contrairement à ses habitudes, Sophie ne quitta point les salons, dès qu'elle eut fait son métier, comme elle le disait elle-même.

Favières y comptait sans doute, car il ne put dissimuler sa contrariété en la voyant demeurer, et sa mauvaise humeur prit un air d'inquiétude véritable en voyant l'impatience avec laquelle Sophie vit Lucien se poser élégamment, le dos à la cheminée, pour réciter des vers flatteusement annoncés par la maîtresse de la maison comme inédits, et si l'on voulait bien en croire les petites mines confidentielles adressées à quelques intimes, comme faits expressément pour la circonstance. Le poète à la mode après la grande musicienne, c'était une fête splendide.

Soit que M. de Favières trouvât dans l'impatience manifeste de Sophie Minot la confirmation de soupçons qu'il avait conçus relativement à Lucien, soit que le déplaisir qu'il éprouvait s'adressât à Lucien seulement, il ne put le maîtriser; il alla rapidement vers Sophie et lui dit assez sèchement : — Que va-t-il donc se passer de nouveau, pour que vous nous fassiez l'honneur de demeurer?

— 11 va se passer quelque chose d'infâme, répondit-elle froidement.

— Chez moi?

— Chez vous, sans que vous osiez l'empêcher.

— Mais qu'est-ce donc?

— Lcoutej! el \ OUI verre/..

on appel iil le silence de tous côtés; e1 Lucien, pâle d'une émotion qui serre le cœur, el qui, aux yeux du vulgaire, prenait le faux Bcmhlunl d'uni' inspiration puissante, sa préparai! à parler Un moment il parut prêt à manquer de fon eux chercher en I

madame de Fa1 1 ira . qui dissimulai! mal la ragcjalou le qu'eue éj

vail de voir son m IXJ pies de Sophie.

Lucien sembla demander à la m irquise un encouragemenl el nue autorisation, cl madame de Favièrei li lui envoya avec le plus gracieux sourire cl le regard le plus coillidcnliel. Enfin Lucien coin-

mença,

Qu'était-ce donc que ces vers attendus avec tant d'inquiétude par quelques personne- }

Rien, sinon la confidence d'un cœur qui a cru avoir trouvé l'am iii dans l'humble condition où il est né; qui a pris la reconnaissance, le devoir, l'amitié, le dévouement , pour celle passion terrible, ambitieuse, dévorante, folle, el qui toul à coup a vu l'amour se révéler à lui sous les traits d'un ange qui planait au-dessus de lui dans les régions d'or el d'azur d'un ciel, vers lequel il n'avait jamais élevé bcs regards.

Tout esl permis aux poètes, el grâce à Dieu le monde ne croit a

rien qu'au talent qui éclate dans ces rêves imaginés.

Cependant les vers de Lucien avaient un enivrement de passion

réelle, un sentiment de douleur el d'espérance si brûlant, qu'ils émurent assez l'assemblée pour qu'elle se demandât si l'ange de ce rêve ne se trouvail pas dans un coin du salon.

Une malheureuse strophe qui montrait l'ange et Vénus sortant du sein des ondes rappela à quelques personnes la rencontre de Lucien et de madame de Favières aux bains de Boulogne, et voilà les regards qui interrogeaient Louise sur ce qu'elle pensait de cette déclaration publique. La marquise soutint assez bien l'assaut, quoiqu'elle éprouvât une crainte visible, maintenant qu'elle s'était lancée Imprudemment dans le danger.

Mais ce qui restait douteux sous le sourire affecté de madame de Favières se lisait en toutes lettres sur le visage pâle et contracté du marquis. Ce qu'il soutirait était une de ces vives tortures qu'on ne compte point au nombre des grands malheurs, et qui cependant dévorent souvent la vie plus cruellement que de terribles catastrophes.

En effet, le marquis était crucifié et ridicule. Ridicule, s'il laissait dire jusqu'au bout cette impertinence poétique, plus ridicule encore s'il l'interrompait.

Fallait-il qu'il la comprît? En ce cas c'était un scandale, et un scandale sanglant à faire éclater au milieu de son salon. Fallait-il ne point paraître comprendre ce que tout le monde comprenait si bien?

Ce rôle de mari qui voit et qui ferme les yeux était d'une trop affreuse longanimité pour un homme de son nom et de son âge.

Heureusement (pie l'inspiration du poëte n'avait pas été longue, et que la fin arriva avant que les incertitudes de Favières eussent cessé.

Un long et tumidtueux murmure succéda à la déclamation accentuée de Deville.

Quelques personnes d'un salon voisin, qui n'avaient pas entendu un mot de ce qui avait été dit, ou qui n'avaient pas compris le sens, envoyèrent au poète quelques maigres applaudissements. Lucien, qui était enivré de sa propre voix tant qu'il avait récité, comprit enfin tout l'effet qu'il avait produit, et prévoyant un esclandre, il se posa fièrement en Ajax qui brave le tonnerre.

Cependant Sophie retenait Favières pendant que la marquise s'avançait gravement vers Deville et lui prenait le bras.

Ce fut un universel étonnement : tous les regards s'attachèrent sur la marquise, qui traversa le salon avec Deville pour marcher vers son mari, qui murmurait sourdement : — Oui, vous avez raison, c'est infâme.

— Vous vous trompez, lui dit Sophie, l'infamie n'est pas faite : vous allez voir.

En effet , madame de Favières s'approcha de Sophie et de son mari, el s'adressant à l'artiste, elle lui dit : — Aucun compliment ne peut payer le plaisir que vous nous avez fait, mademoiselle, aussi m'empressé-je de vous offrir le prix convenu entre nous.

Et madame de Favières jeta insolemment sur le giron de Sophie une bourse pleine d'or.

Sophie pâlit, mais elle se contint aussitôt, pendant que madame de Favières se retournant vers Lucien Deville, lui dit : — Quant à vous, monsieur, nous n'étions convenus de rien; mais veuillez prendre ce souvenu1; je pense que vous serez satisfait.

Deville avait été horriblement blessé de l'affront fait à Sophie; mais il n'avait pas pensé qu'on pût le lui adresser; aveuglé par sa passion, i! crut que le petit portefeuille parfumé qui lui était remis était un gage de l'indulgence avec laquelle on avait reçu sa déclaration. 11 oublia Sophie pour ne penser qu'à son propre bonheur. Favières hésita à croire à tant d'audace de la part de sa femme; cependant il ne pouvait laisser passer tout cela sans paraître y faire attention, lorsque madame de Chastenux, qui avait suivi la marquise, rompit tout à coup la glace, et sauva au marquis le ridicule de prendre l'initiative en disant elle-même à Deville ; — C'est trop d'égoïsme, monsieur, faites-nous voir le charmant souvenir de ma nièce.

i 0X1 ESSIOM GÉNÉH \i I

Lucien hésita ; niais il fallait coder, sous peine de paraître cacher un Secret; il tendit le siiiim nu- a madame- de Chastenux, qui I examina, puis l'ouï lit. Lucien ne put contenir un mouvement de crainte.

Un mot mystérieux . un billet portant un a\eu, ne pou\ail-il pas échapper de ce souvenir ouvert? En eilet, un léger papier s'échappa et tomba à terre.

FavièttM le ramassa avec un mouvement où se montra toute sa fureur; il le regarda : c'était un billet de cinq cents francs.

S'il eût osé, en ce moment Favières eût soufilelé sa femme. Tool ce qu'il avait pu imaginer venait d'eue dissipe: triais il lui sut peutêtre encore plus mauvais trié de la brutalité de ce procède'-. <pfi! ne l'eût l'ait de la coquetterie ou île la l'iule de sa femme. Il ne put s'empêcher de la regarder avec un air de mépris et de colère. Louise n'y prit point garde et lui dit de l'air le plus naïf et le plus étonné :

— Trouvez-vous que ce ne soit point assez?

A ce moment, Favièfef eut de ces mouvements de gentilhomme qui ne partent que d'un noble cu'iir, qui sait noblement faire les choses. 11 se tourna vers Lucien et lui dit tout haut : — Monsieur Deville, ma femme vient de vous insulter ; je vous en demande pardon et je suis à vos ordres.

Lucien était incapable de répondre: son amour, son génie, son cour, sa vie, tout cela venait de lui être payé' cinq cents lianes! Il serait tombé, si Sophie Minot ne se fût levée, et ne lui eût pris le bras en lui disant : — Haut la tête ! on dirait que vous avez peur.

Lucien regarda le marquis en lace et lui dit d'une voix brève et sèche : — Demain, à sept heures.

Sophie l'entraîna, et jetant insolemment la bourse à un domestique qui apportait un plateau de glaces, elle lui cria : — Voilà pour boire.

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