‹ Les aventures de Saturnin FichetChapitre 140 sur 169 · XIII. — A LA HAftAOI I · texte numérisé non relu

XIII. — A LA HAftAOI I

Cependant ils approchaient déjà des portes de la rille, et Carmélite continuait à marcher seule en avant. Poyer, malgré loute sa colère, ne se sentit pas le courage de la traîner devant tous les passants

comme; une tille perdue; car une ouvrière, au liras d'un étudiant, c'était tout dire.

— Nous allons à la baraque... lui dit-il d'une voix brève. Songe que je ne le perds pas de vue.

Carmélite répondit en disant : — C'est bien.

Elle prit résolument le chemin de la Baraque. Etait-ce sou projet d'y entrer et d'obéir à Poyer? C'est ce qui est fort douteux.

Peut-être Carmélite, arrivée aux environs du célèbre restaurant de Rennes, se fût-elle prise à fuir, et certes, si elle eût a^i ainsi, elle eût amené un esclandre qui n'eût probablement pas tourné a 1 honneur de Poyer.

Mais si, d'un côté, Carmélite avait toute la résolution d'une femme qui veut se défendre par tous les moyens, d'un autre, elle a\;nt la crainte que, dans un premier accès de fureur, Pover ne se laissât aller aux dernières violences pour la faire obéir. QUoI qu'il en SOll du parti qu'allait prendre Carmélite, et lorsqu'un regard rapide jeté autour d'elle semblait montrer qu'elle hésitait sur ce qu'elle allait faire, un homme parut à la porte de la Baraque; cel homme, c'était Valvins, et à côté de lui, un autre jeune homme, qu'au désordre de sa toilette on reconnaissait pour un voyageur arrivé à peine depuis quelques instants; celui-ci était Lucien Deville.

A peine Carmélite les eut-elle aperçus, qu'elle marcha rapidement à leur rencbtttre.

Poyer les rejoignit presque aussitôt.

Avant que ni les uns ni les autres n'eussent pu prononcer une parole, Carmélite, dit à Lucien et à Valvins : — M. Poyer m'a forcée à venir ici, empêchez-le de m'assassiner, c'est tout ce que je demande, je saurai me défendre du iv^te.

— Je te remercie d'être venu, dit Poyer à Valvins, et toi, Deville, je te remercie d'êlre arrivé. Nos camarades sont-ils nombreux?

— Joulu en a amené une vinguiino... Mais que veux-tu faire?...

— Allons, c'est bien, vo^s le verrez, suivez-moi.

— Tu n'es pas assez calme, dit Deville, pour que nous te suivions sans savoir quels sont tes projets.

— 11 a raison, reprit Valvins.

Poyer les considéra l'un après l'autre d'un air triste cl abattu, mais cette faiblesse fit encore place à un nouveau mouvement de colère, et il leur dit avec une extrême amertume : — Oh ! vous aussi ! Trahi partout le monde, abandonné par tous... c'est juste... je devais m y attendre...

— Que dis-tu? s'écria vivement Valvins.

— Oh! ne vous dérangez pas, messieurs, reprit Poyer avec hauteur; nous n'avons rien à nous dire.

— Doutes-tu de notre amitié ? fit Deville.

— Je ne doute plus de rien , fit Poyer avec un accent déchirant : je suis sûr qu'il n'y a ici-bas ni amour, ni amitié, ni famille... Non, non, je ne doute pas... Viens... viens, Carmélite; toi, au moins, tu as le courage du mal que tu as fait.

— Ecoute , Poyer, reprit Valvins avec celte autorité à laquelle il avait vu souvent céder le terrible étudiant : nous ne souffrirons pas que tu fasses une action dont plus tard tu pourrais te repentir.

— Et comment m'cmpèeherez-vous de la faire? dit Poyer en se croisant les bras.

-— En te priant de nous écouter, lui dit doucement Deville.

Poyer hésita; mais la vengeance qu'il méditait allait l'emporter encore, lorsque Carmélite, qui avait trouvé dans les amis de son amant un secours inattendu, prit alors la parole : — Je vous suivrai partout où vous voudrez; mais, avant cela, voulez-vous que nous nous expliquions devant vos amis?

Poyer hésita encore; mais comme s'il avait paru craindre que celle explication ne le détournât du projet qu'il avait conçu, il répondit brusquement: — Non*., non... qu'ils viennent ou qu'ils ne viennent pas, il faut que justice se fasse.

C'en était tait, et la terrible résolution de Poyer allait s'accomplir. Valvins et Deville se regardèrent d'un air fort embarrassé. Tout à coup un tumulte assez violent se fit entendre, et une voix de jeune homme cria à Valvins et à Deville : — Ah çà ! vous autres, vientil ou ne vient-il pas, ce grand Poyer? Nous allons nous mettre à table sans lui.

Celui qui parlait ainsi aperçut Poyer à l'instant même, et se mit à crier : — Le voilà... le voilà... à "table! et qu'on serve chaud!... et du vin... du vin !...

— Suis-moi, Carmélite, lui dit Poyer.

Carmélite se recula, et après un moment de silence, elle dit avec émotion : — Ohl ne fais pas cela, Poyer... ne le fais pas...

— Que veux-tu dire?

— Oh! reprit-elle d'une voix brève et basse, je vois où tu veux en venir... On ne tue pas des filles comme moi, às-lu dit... Ces! donc que tu veux me déshonorer... N'est-ce pas, c'est vrai, que tu vas dire a tous tes camarades : Voilà ma maîtresse, et celle de Fabien, et celle

C0N1 ESSION GÉNÉRALE

du marquis de Lesly? Qui est-ce qui en veut?... Je La lui donne... Ne lais pas cela, vois-tu... tue-i ici... mai» prends garde... si tu lirai-,, in ne sei'as pas à moitié de ce repas infâme , que tu voudrais pouvoir te m. 'lire à g< n \ devant moi i r ne pas avoir parlé...

— 'l'unie menaces, toi I... s'écria Poyer... pauvre IlUe, cl que

peuX-tU faire '.'.•• Viens...

— Eh bien '. soit, lit Carmélite avec une résolution terrible... Vous l'entendes, messieurs, je l'ai bien averti, je me défendrai comme je pourrai... el si je ne peux pas me défendre... je me vengerai... viens donc, Poyer... viens1 reprit Carmélite exaspérée... \ uns, et prends garde à ta mère.

In cri sourd, terrible, épouvanté, sortit delà poitrine de Pour...

Il anèta Carmélite.

qui avait déjà gravi quelques marches de 1 escalier.

— Que veux-tu dire?

— Que si tu me reproches d'avoir été la mai tresse de Fabien , eh bien ! je il irai que j'ai pu être la maitresse du bâtard, après avoir été celle du (ils légitime... Si tu dis que je suis la maîtresse du marquis de Lesly, je dirai que je puis bien appartenir au lils de celui qui a eu ta mère.

Ce fut un nouveau cri terrible , insensé , furieux, qui ébranla la maison el appela tous les étudiants au sommet de l'escalier.

Poyer tourna sur luimême comme un homme frappé au cœur d'un coup mortel... il fit un pas vers Carmélite, et s'il eût pu l'atteindre, certes, à ce moment, il l'eût brisée et tordue dans ses mains... mais il chancela, et, pour ne pas tomber, il fut forcé de s'appuyer à la rampe de l'escalier. Comme si le contact d'un objet étranger eût donné une issue au délire furieux qui l'enivrait , ainsi qu'une machine électrique chargée outre mesure, el qui se décharge sur le premier corps qui est mis en communication avec elle, Poyer s'attacha de ses mains de fer à cette forte rampe, et la secouant avec de sourds rugissements, il l'arracha, la brisa, et en fit voler les éclats

autour de lui. , , . ,

Pendant ce temps, Carmélite s'était échappée sur un signe de Valvins, et Deville laissait la fureur de Poyer s'user en transports insensés, en cris désordonnés. Pendant ce temps, les étudiants, tort alarmés de cet accès de rage forcenée, s'écrièrent : — He ! dis donc ? Ah ça! est-ce que tu vas démolir la maison? , ., ».

Heureusement que Poyer ne les entendit pas, car sans cela il eut tourné contre eux la rage qui le dominait. Cependant toute colère a un terme, surtout lorsqu'elle est excessive. Poyer se ialigua de briser sans raison des morceaux de bois qui n'en pouvaient mais, et il finit par regarder autour de lui comme un homme effare qui s'éveille d'un rêve affreux, et dit d'une voix brisée :-Ëu bien? qu'y a-t-il? que se passe-t-il ? pourquoi me regarder ainsi ? que se passe-t-il?...

Charles Joulu eut le premier une inspiration heureuse. Il soupçonnait trop bien d'où venait la douleur de Poyer, pour ne pas vouloir l'en détourner ; alors il lui dit :— Comment, ce qui se passe !...

in ne sais doue pas que le régiment de cavalerie a voulu sabrer les étudiants; qui! y a un officier à <pii ou a arraché Les épauletles, et .pie ce -on ... on e battra partout...

— Ah! lit Poyer d'un ton indifférent.

— Certainement, reprit un autre étudiant, et toi qui étais venu ce matin au Champ de Mus pour être df's premiers dans L'affaire, on

ne l'a pas \u.

— Et vous vous passerez de moi, dit Poyer. Que les Officiera dtl cavalerie VOUS salirent et VOUS luuil, C8 m'est égal...

Valvins, qui av ail compté sur la diversion que l»; récit de cet événement devait produire su i- Poyer, reprit assez vivement : — C'est notre cause à tous, et tu ne peux pas l'abandonner.

Poyer Becoua lentement la tète et repartit : — Je ne suis plus di's vôtres, je suis seul

maintenant... J'ai mon

affaire... Seulement,

ajouta-t-il en se tournant vers les étudiants,

seulement, si quelqu'un de vous m'a aimé... VOUS viendrez.

à mon enterrement , n'est-ce pas?... Ce n'est pas pour un jour où je vous aurai manque* que vous m'abandonneriez?

On descendit en tumulte, chacun prenant les mains de Poyer , lui protestant de sou attachement, de son amitié.

Quelques larmes vinrent aux yeux de Poyer, et Deville s'écria : — Tu vois que tu as ici des amis... lu vois qu'il y a des cœurs qui ! aiment.

Poyer serra la main à quelques-uns d'entre eux.

— Oui... oui, leur dit-il, vous autres qui ne m'êtes rien... vous m'aimez... mais lui...

lui...

A ces mots , il s'arracha à tous ceux qui l'entouraient; Valvins et Deville le suivirent, pendant que Charles Joulu retenait les autres en leur disant : — Laissez-le, laissez-le, c'est ce misérable Fabien qui lui aura fait quelque tour infâme.

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