I QNI ESS10N GÉNÉRALE
jugement <le Sa mère l'absoudrait aisément d'une faute pareille; il comprenait en même temps, au silence de Valvins et de Deville,
({u'il avait devant lui des juges qui lui pardonnerai ;nl peut-être eneore moins s a j stification que son erime.
Tout vient en aide aux mauvaises natures : l'aven que Fabien n'cùi pas peut-être osé prononcer, sa mère le fit pour lui, ot venant au s cours de son embarras, ette lu; dit vivement : — Eh bien! celle jeune fille, tu Tas aimée?
— Oui, ma mère, répondit Fabien d'une voix sourde, je l'ai sachant que Poyer l'aimait. Mais, ajouta-t-il en tombant à genoux devant sa mère, si l'un de nous deux l'a trahi, si quelqu'un a oublié le premier ce qa*H devait à Poyer, je vous le jure, ma mère, ce n'est ; as moi, c'est cette malheureuse; car, après avoir trahi Poyer
moi, elle m'a trompé pour un autre.
C était là 1 comble de la duplicité. D'après ce récit, Poyer était ridicule d'avoir éié trompé par un enfant, ridicule de montrer une m violente colère et une si vive douleur pour une pareille créature.
Fabien était coupable, il est vrai, mais d'une de ees fautes le. ores que l'entraînement de son âge devait excuser, d'une de ces taules enfin dont la source était peut-être dans l'ignorante innocence do son extrême jeunesse.
El cependant il n'y avait pas un mol qui ne lût vrai clans ce récit; si bien que lorsque madame Poy t se tourna vers son fils en lui disant : — Ne me cache-t-il rien? Poyer lui répondit : — Non, ma mère, tout est vrai, exactement vrai; c'est moi qui ai loi t, tort d'avoir aimé avec excès une indigne créature, tort d'en vouloir à Fabien d'avoir cédé à un amour qui a pu m'égarer moi-même : ainsi donc, je vous en supplie, ma mère, n'en parlons plus.
— Eh bien! puisqu'il en est ainsi, reprit madame Poyer «l'une V"i\ caressante, puisque lu comprends que c'est un malheur pour tous deux, oubliez l'un et l'autre cette misérable... el...
— Oui. oui, ma mère, reprit Poyer, dont la voix frémissait et dont le corps tremblait, tait sera bientôt fini et oublié: mais, au nom du ciel, au nom cie mou père , ajouta-t-il d'une voix sombre, ne m'en parles plus. Je suis fou. j'ai tort, je le sens; mais je souffre, je souffre, je souffre horriblement.
Madame Peyei regardait son fils: quelque chose l'avertissait qu'une si piot nde douleur, si cruellement sentie, tenait à un ordre de sentiments étrangers à ce qui avait été dit par Fabien; mais elle n'osait l'interroger, et, l'esprit tout préoccupé de la lévélalion qu'elle venait d'entendre, elle se disait à elle-même :
i La colère de Poyer ressemble au désespoir d'un premier amour trou pe: ce désespoir a chez lui tonte la violence de son caractère; mais il s'effacera vite, comme font de pareilles douleurs dans le coin de la plupart des hommes. »
— Eh bien I soit, dit-elle doucement à son fils, n'en parlons plus... Personne ne peut être dans le cœui d un homme pour savoir jusqu'à quel point il souffre d'un malheur que d'autres peuvent regarder comme bien futile. N'en parlons plu-: .je ne veux pas irriter ta souffrance en la discutant... je ne veux pa> calmer ton ressentiment en te disant que l'affection d'un frère vaut mieux que l'amour d'une femme qui a si peu compris ce que tu valais. Nous nous reverrons demain, nous causerons ensemble. Jusque-là, comme je comprends que la présence de ton frère doive renouveler ton chagrin, je vais l'emmener dans la maison où j'ai habitude de demeurer quand je viens à Rennes.
foute la force de Poyer parut près de succomber à cette proposition de <a mère: un sourd gémis-ement s'échappa de sa poitrine, madame Poyer en parut épouvantée.
— Oh ! mais, s"ecria-t-eWe vivement, pourquoi donc crois-tu que je l'emmène? C'est pour l'épargner sa présence, c'est pour le gronder de ce qu'il a fait, c'est pour lui dire que jamais il ne trouvera dans ce inonde un cœur plus noble, plus sensible, plus dévoué, plu- sublime que le tien...
une Poyer, en parlant ainsi, pressait la tèle de son fils sur sa poitrine. Poyer pleurait; mais il n'embrassait pas ^a mère.
Deville et Valvins assistaient avec désespoir et stupéfaction aux déchirements de ce noble mur. Enfin Poyer trouva assez, de force pour articuler quelques pan les.
— Oui... dit-il d'une voix éteinte, allez, ma mère... demain, nous nous comprendrons mieux... demain, lout sera fini.
— A demain, à demain, mon enfant I... reprit madame Poyer en embrassant son fils.
Et tout aussitôt, entraînant Fabien hors de la chambre où se passait cette scène douloureuse, elle dit à Deville et à Valvins : — A demain... Je vous le confie.
Elle sortit: et les deux amis de Poyer se retenu lièrent vers lui.
11 était resté assis sur son lit. les dtux poings fermés sur .noux, l'œil fixe el immobile devant lui, ramenant pour ainsi d.ie au fond de son cœur les larmes involontaires qui Coulaient de ses yeux. Valvins et Deville le considérèrent avec terreur, n'osant loucher à cette douleur, de peur de la voir éclater en transports furieux qu briseraient le cœur et la poitrine de cet homme, comme la poutire lait éclater l'arme qui la contient, lorsque l'arme est trop chargée et qu'on l'allume imprudemment.
Peu i peu P'iver parut maîtriser tout» la \ iel< i- e qui fi uill >unait eu bu ; i. leva le- j m\ sir - et les voj ml immobiles et
muets, il leur dit i H le il' len lanl la main : — Il m'a pris jusqu'au coeur de ma mère! Je vous t'avais bien dit qu'un horrible malheur m'attendait i i .. Oh! j'avais rais ai, a^OUta-1-il d'un ton profondément mélancolique, je serais mort avec un désespoir de moins dans le coeur.
— Doutes-tu de l'amour de la mère? lui dit Valvins avec un accent de repli .< lie.
— Non, dit Poyer en souriant. Elle m'aime, et donnerait pour
vie et tout ce qu'un être humain peut donner en ce monde. Mais, croyez-moi, quel qu'il soit, l'amour d'une mère e-t toujours pelil pour le cœur d'un fils, du jour où cet amour est plus grand pour un autre que pour lui.
Valvins et Dev ille voulaient en vain consoler Pover : il les lit taire, en leur disant : — VOUS n'avez pas de mère, VOUS autres, von- i.e me comprenez pas. Vous n'avez pas éprouvé les joie- de cette pure el sainte confiance avec laquelle le cœur d'un fils s'endort dans le cœur de sa mère comme un oiseau frileux dans le nid oii il est ué. Vous ne savez pas ce que c'est que c die religion qu'on a pour cette sainte d'ici -bas à laquelle on ose tout demander, et qui a toujours. dan- le cu'iir un pardon pour nos fautes, et dans la main une satisfaction pour nos désirs, Vous ne -avez pas qu'une mère, c'est . rance et la consolation, que c'est le refuge toujours ouvert où il y a toujours place pour l'enfant qui vient j frapper; vous n'avez pas eu ces joies, ces félicités, VOUS ne pouvez donc comprendre le désespoir que j'éprouve de les avoir perdues.
En parlant ainsi, Pover pleurait, et c'était pitié de voir tanl de larmes s'épandre en si peu d'heures sur ce n ible el mâle visage: tain de douleurs étreiudre, jusqu'à le faire saigner, ce coeur si robuste sous une si puissante enveloppe.
D'-ville et Valvins. essayèrent encore de ces vaines paroles qui ne consolent pas, mais qui ouvrent une issue auv plaintes et qui permettent à l'âme de se décharger du poids qui l'oppj
— Fous que vous êtes, leur dit Poyer, regardez-vous do;ic vousmêmes; pour une maîtresse qui vous a trahis l'un et l'autre, n'es-tu pas arriva-', toi, Valvins, au mépris de l'humanité tout entière; n'estu pas arrivé, toi, Deville. à la haine el au ! es an d.' li vengeance? Mais qu'était cependant cette trahison près décatie que j'ai eu a subir? Est-ce un pauvre enfant abandonné que vous avez été ramasser dans la misère où on le cachait, pour le porter ! ut grel >!laiit sur le lit de votre mère en lui disant : — Tenez, voilà l'enfant de votre faute et de votre amour; vous pleuriez de ne pas Le voir, vous le verrez tous les jours; vous aviez peur de l'avenir que lui ferait l'abandon où il était destiné à vivre, eh bien, moi, je protégerai cet avenir; il était condamné à l'isolement, il aura une mère et un frère. Ne pleurez plus, et aimez-moi un peu pour le bonheur que je vous donne et que je lui donne aussi.
Car voilà ce que j'ai dit à ma mère, et lorsque j'avais le cœur pris dans une affection insensée peut-être, mais respectable pour feulant que j'avais gardé SOUS ma main: lorsque j'hésitais encore à donner mon nom à celle que j'aimais avec tanl d'excès, ci t mural sera venu, et m'aura pris ce cœur qui était à moi ; il m'aura trahi sans pitié, il m'aura déchiré' ma joie dans le cœur, et vous ne voulez pas que je crie el que je maudisse!... Et lorsque ma mère vient se taire uge entre noifs, et que je vois son indulgence pour le coupable étouffer la pitié' qu'elle éprouve pour le malheureux, vous ne voulez pas que je trouve que c'est assez de la vie!... Non, non, voyez vous, une telle lutte est au-dessus de ma force. Je n'ai pas votre courage, mes amis, je n'ai pas le courage île vivre pour haïr et mépriser...' Pour que je pusse vivre, moi. il fallait que je pusse croire, aimer, proté.er. .. Oh! oui, pour cet enfant qui m'a 91 lâchement trahi, j'aurais souffert l'humiliation, si j'avais senti qu'il me rendait en am ance que je lui avais donné en dévouement: oui, pour ma mère, je ne sais de quoi j'eusse été capable pour lui plaire ..
— Il faudrait être capable de vivre pour elle, dit Valvins.
— Je l'eusse été peut-être si je ne l'avais pas revue, dit tristement Pover: maintenant, c'est impossible... Dans son dernier adieu, elle a emp aie toute ma force et tout mon courage,
— Mais crois lu, dit Deville. que ta mère puisse hésiter un instant entre l'abien et loi. entre l'homme chétil dont elle a pitié, el l'h anitie noble et puissant qu'elle estime et qu'elle respecte?
A ce moment, Pover se leva avec un singulier sentiment de hauteur, et repartit d'une voix sévère, mais calme : — Ma mère a de trop nobles sentiments pour ne pas me rendre justice; elle m'estime plus que l'abien. je le Bais, mais elle l'aime plus que moi, je le -. -.
Valvins voulut encore parier, mais Poyer l'interrompit froidement en lui disant : — l.n voilà assez sur ce sujet: n'oublions pis que demain nous avons une affaire d régler avec M. de Lesly; n'oublions pas que je dois a ma mère cette tardive réparation d'essayer de punir dans le Bis l'homme qui l'a si indignement trompée.
Après ces dernières paroi.-. Valvins et Deville se retirèrent. i que alarmés des - mbres pressentiments de Pover ils raient que la présence de l'ennemi qu'ils allaient chercher, que le danger du combat, que le contact électrique du 1er contre le 1er, qui
fONi l SSION GENERALE
f;mi de fois avaient transporté de joie cette .une belliqueuse, ilsespéraienl, dis-je, <| > ■<> quelques circonstances enfin rendraient a Poyer l'énergie qu'il avail montrée jusqu'à ce jour, el ils le laissèrent seul, croyant que la douleur qu'il éprouvait de la IroldeuT de sa mère le
détournerait de la pensée de ri qui avait pai u l<' préoccuper toute
la journée.
El maintenant, quittons cette modeste chambre d'étudiant el ra« coûtons ce qui se passait a pareille heure dans l'appartement du beau et jeune marquis dv Lesly.
I V GRIS] Ml I III / I I VlUtol IS.
On doit se rappeler que, pendant que Poyer montait dans la maison de madame Maricot, Philopémen avait quitté la maison et que Poyer ne l'avait point retrouvé dan- le vestibule lorsqu'il était redescendu pour tenter la ruse qui l'avait fail pénétrer jusqu'à Carmélite. Or, li' valet de chambre de M. Melchior de Lesl] navait eu rien de plus pressé que de venir avertir son maître de ce qui se passait à >a petite maison du faubourg.
Ledit laquais était arrivé au moment où le régiment rentrait dans ses quartiers et où les officiers recevaient l'ordre précis de ne les point quitter. Comme tous les jeunes officiers du régiment, Melchior était fort peu satisfait de la mesure qui les empêchait d'aller châtier l'insolence iK's étudiants de Rennes, mais celte humeur, qu'il partageait avec tous ses camarades, devint d'autant plus violente, lorsqu'il apprit qu'indépendamment de l'injure commune, il avait eu à subir de la part de l'un de ces messieurs une insulte particulière.
Melchior de Lesly était trop brave pour faire le rodomont, aussi n'avait-il montré jusque-là qu'une impatience modérée par la pensée qu'on ferait plus tard ce qui ne pourrait s'accomplir le jour même.
.Mais quand à la colore commune il eut à ajouter sa propre colère, Melchior se prit à crier plus haut que personne, et comme il ne \ ùlait point avouer les motifs particuliers qui l'excitaient, il prit pour texte l'injure que le corps des officiers avait reçue au Champ de .Mars, el dit à ce sujet des choses qui étonnèrent s^s camarades euxmêmes et particulièrement ses chefs. Ceux-ci avaient reconnu en lui un esprit trop élevé el un courage trop ferme pour ne pas espérer qu'il se montrerait plutôt parmi les conciliateurs (pie parmi les brouillons emportés. Le général, qui le vit parler au milieu d'un groupe de ses camarades, s'avança de ce côté et fut très-étonné de. l'entendre dire que c'était un parti pris parle général de déshonorer le régiment de cavalerie, non-seulement aux yeux de la population de Rennes, mais encore aux yeux des régiments d'infanterie et d'artillerie qui tenaient garnison dans cette ville. Le général admonesta sévèrement le jeune officier, qui. emporté par sa colère, ne resta pas dans les bornes du respect qu'il devait à son supérieur.
Le général, voulant faire un exemple, ordonna au marquis de Lesly de se rendre aux arrêts forcés pour quarante-huit heures, et, en homme prudent et qui ne voulait pas être témoin des nouveaux torts du jeune lieutenant, il s'éloigna pour ne pas entendre les protestations énergiques avec lesquelles Lesly accueillit cet ordre si mal venu.
Les i eprésentations de ses camarades finirent par calmer Melchior, qui, heureusement pour lui, n'avait pas de logement dans la caserne, et qui demanda à être conduit immédiatement chez lui.
Le but du général était de ne laisser sortir aucun officier durant le jour, et Lesly fut plus particulièrement consigné; il devait, comme tous les autres officiers, sortir à minuit pour rentrer chez lui, et garder ensuite les arrêts avec un factionnaire à sa porte. Quelle que fût la colère de Lesly, il se décida à obéir précisément parce qite son nom et sa position personnelle le mettaient au-dessus des dangers que la désobéissance aurait eus pour tout autre.
Comme on a pu le voir dans l'histoire de Valvins , Melchior ne voulait pas que son nom et le crédit dont son père jouissait à la cour lui servissent d'excuse pour manquer à ses devoirs. Il eût été désolé que de pareils motifs le sauvassent d'une punition ou lui valussent de l'avancement. Il obéit donc par les raisons qui en eussent poussé d'autres à braver les ordres du général. Cependant il emmena Philopémen dans un coin, lui donna l'ordre de chercher Carmélite, et s'il la retrouvait, de la conduire dans son appartement de Rennes. Philopémen quitta son maître sans trop savoir comment il pourrait s'acquitter de la commission qu'il venait de recevoir.
D'un autre côté, nous avons laissé Carmélite s'échappant de la Baraque pendant que Poyer faisait cet esclandre qui avait si fort étonné les autres étudiants.
La jeune fille avait été alors fort embarrassée du parti qu'elle allait prendre; elle n'osait retourner dans la maison de madame Maricot, de peur que Poyer, exaspéré par la menace qu'elle lui avait faite, ne vînt l'y poursuivre.
On se souvient que, dans un premier mouvement de terreur, elle avait prié la mère Leleu d'aller prévenir ses frères de ce qui lui arrivait. A l'instant où elle avait pris ce parti, il n'y a rien qu'elle n'eût bravé pour échapper à la colère de Poyer; mais à présent qu'elle se trouvait à l'abri de cette colère, elle" se demandait comment elle pourrait expliquer à son père et à ses frères quel événement l'avait mise dans les mains du terrible étudiant. Ainsi Carmélite n'osait
pas plus retourner chez elle ou" chez la mère Leleu . qu'elle n'osait rentrer dans la maison de madame Marii
lu quittant la Baraque, elle avait donc pris la première rue qui sViaii rencontrée devant elle, el an s'en apercevoir, elle s'était
peu à peu rapprochée de 1 1 caaei ù devait se trouvai le m irquis
de Lesly, comme si un instinct secret L'eût avertie que là était la seule protection qu'elle pût encore espérer en ce monde.
Elle arrivait presque en face de la grande porte des quartier! de la cavalerie, lorsque Philopémen en sortait. Il l'aperçut, et courut à elle. Il voulut lui expliquer ce que son maître venait de lui dire; mais la jeune fille avait déjà remarqué que les regards de quelques étudiants l'observaient . et elle comprit rapidement qu'on ne commenterait pas à son avantage l'entretien qu'elle avait avec \\]\ do«
mestique appartenant à un des officiers du régiment proscrit. Elle dit tout bas à Philopémen :
— Marches devant, je vais vous suivre.
Oh! celait une fille experte que Carmélite! Elle avait bien plu? que l'expérience qui donne tant d'audace et de présence d'esprit aux femmes qui vivent perpétuellement au milieu des intrigues : elle avait ce don de coqumisme naturel, qui met au service de certaines natures féminines le mensonge, l'effronterie, la résolution, les larmes, et au besoin les attaques de nerfs et les désespoirs furieux.
Philopémen lui obéit, et quoiqu'elle n'eût pas tourné la tète du côté par où il s'était éloigné, elle l'avait vu prendre une petite rue à gauche, et un moment après, elle était sur ses traces. Philopémen la vit et continua à marcher; puis, arrivé à la maison de son maître, il y entra sans détourner la tète, et il avait à peine ouvert la porte de l'appartement du marquis de Lesly, que déjà Carmélite était près de lui, et (pic, toute haletante et tout effarée, elle se jetait sur un divan, en poussant une profonde exclamation de joie.
En effet, elle était à bout de force, et elle sembla jouir un moment du bonheur qu'elle éprouvait de se sentira l'abri des persécutions de Poyer.
Ce fut alors qu'elle se fit expliquer par Philopémen les ordres qu'il avait reçus du marquis, pourquoi il n'était pas chez lui, et pourquoi il ne pouvait pas venir avant minuit. Philopémen voulut absolument retourner près de son maître pour le rassurer sur le compte de Carmélite; mais la jeune fille ne voulut point le lui permettre, et elle lui dit de la laisser seule un moment, parce qu'elle voulait écrire elle-même au marquis.
Quel était le projet de Carmélite, et pourquoi voulait-elle écrire au marquis? Peut-être n'en savait-elle rien elle-même, peut-être n'avait-elle, en ce moment, aucun projet arrêté; seulement elle sentait que sa vie était perdue, elle sentait que l'emportement de sou caractère et de ses sens lui avait fait manquer le but qu'elle pouvait atteindre.
Apres avoir vu la colère et le désespoir de Poyer, elle ne doutait pas qu'elle ne l'eût décidé à l'épouser, malgré ce qu'il avait pu lui dire, en ménageant habilement à cette passion insensée les refus et les espérances. Mais maintenant qu'il savait sa faiblesse pour Fabien, sa liaison avec Lesly, elle raya résolument des chances de son avenir la possibilité de tromper encore Poyer.
Quant à Fabien, qu'il sût ou qu'il ne sût pas qu'elle l'avait trompé avec le marquis de Lesly, peu importait à Carmélite, elle ne comptait point sur lui; elle avait compris d'instinct ce caractère mielleux, égoïste et plein de vanité; elle méprisait Fabien, mais elle l'aimait, de même que Fabien aimait Carmélite, sans l'avoir jamais estimée.
Ce sont presque toujours de pareils êtres qui, nés pour le malheur des bonnes natures qui les entourent, se servent de châtiment l'un à l'autre. Carmélite, qui trompait sans remords la grave et profonde passion de Poyer, qui jouait impertinemment avec les désirs amoureux de M. de Lesly, cette belle fille si-résolue, si forte, si impérieuse envers ces deux hommes de quelque valeur, se serait laissé battre par le petit Fabien et lui eût volontiers jeté le cœur de Poyer qu'elle avait déchiré, et la fortune de M. de Lesly, dont elle comptait bien se faire une fortune personnelle.
Comme nous l'avons dit, Carmélite s'était résolument mise en face de sa position, et reconnaissant qu'elle ne pouvait plus être la femme légitime du vicomte Poyer de Berbins, elle voulut au moins être la splendide maîtresse du marquis Melchior de Lesly.
Jeune fille encore pure, son ambition avait eu un but sinon honnête, du moins légitime dans la forme. Carmélite ne voulait, à aucun prix, rester une pauvre paysanne ; elle avait espéré sortir de cette misérable position avec un nom et un titre; elle ne le pouvait plus, elle voulut au moins en sortir avec une fortune.
Pour cela, il fallait étourdir le marquis de Lesly sur la valeur de l'avenir qu'il lui avait fait perdre. La comédie à jouer n'eût pas été difficile, s'il eût pu revenir près de Carmélite au moment même où il eût été averti qu'elle se trouvait chez lui; alors il eût trouvé l'infortunée abîmée dans sa douleur, perdue dans son désespoir...
Il eût laissé échapper quelque promesse folle pour calmer ce cœur déchiré, pour arrêter le suicide dont on l'eût menacé, et Carmélite croyait assez connaître Melchior de Lesly pour être assurée que, du moment qu'il aurait fait un serment, quel qu'il fût, il tiendrait à honneur de le remplir, quelque sacrifice qu'il dût lui coûter. Mais
CONFESSION GÉNÉRALE
l'attente qu'il fallait subir rendait ce moyen impossible. Ce n'est pas après douze heures de réflexions qu'on peut taire croire à ces transports soudains, à ces cris déses| érés.
C'était pour cela que Carmélite s'était réservé le droit d'écrire, afin de calculer ses moyens de succès.
Une fois seule, elle se mit à réfléchir; mais, au milieu i\c ses réflexions, elle se prit à regarder autour d'elle. Il y avait, dans l'examen qu'elle fit, quelque chose de l'habilelfi native du sauvage qui cherche si quelque chose de ce qui l'entoure ne peut pas venir en aide au projet qu'il va exécuter.
Le résultat de cet examen sur l'esprit de Carmélite mérite d'être étudié.
Celte fille, qui avait vécu dans la cabane de Leroëx et de la mère Leleu, acceptant sans dégoût la rusticité de ces demeures, ne s'était point étonnée du confort qu'elle avait vu chez madame de Chaslemix, lorsqu'elle avait été appelée à y travailler. Ce confort provincial
ne lui avait représenté qu'un peu plus d'argent à la disposition des maihes de la maison.
Plus tard, lorsqu'elle avait été amenée dans la maison de madame Marient, elle y avait trouvé la simplicité mesquine convenable à une femme de celte espèce, car le marquis de Lesly n'avail point voulu effaroucher les yeux de la jeune tille par an luxe qui lui eût peut-être révélé qu'elle entrait dans une maison dangereuse.
Ce fut donc une chose toute nouvelle pour elle que l'aspect des délicieux appartements du marquis fie Lesly; les lapis épais, les meubles de soie, les riches portières, les bronzes précieux, les mille futilités que donne l'argent élégamment dépensé, ce parfum exquis qui s'exhale de la richesse coquette, tout cela (il ouvrir les veux à la belle Carmélite, qui se jeta négligemment sur un canapé, "en poussant un profond soupir.
Ce soupir, traduit en paroles, signifiait exactement : — Enfin me voilà où je voulais arriver !