VIII. — TRISTES HONNEURS
Deux heures après cette rencontre, deux paysans rapportaient sur une civière le corps de l'infortuné Poy^jf
C'étaient les fils de ce vieux Leroë.v qui avaient fait avec Poyer une si rude connaissance. Le père marchait derrière ses enlàuts, son bonnet à la main, pleurant comme si c'eût élé un de ses enfants dont il suivait le cadavre.
Derrière Hù venaient tous les paysans qui avaient rencontré" ce cortège funèbre, de même que ceux qui l'avaient aperçu du champ où ils travaillaient, les uns revenant sur leurs pas, les autres quittant et abandonnant au milieu de leurs champs leurs instruments de labourage, (ous ta tête liasse et le visage morne, au^si étonnes que désespérés de cette mort qui leur semblait un rôve.
D'oU venait doncàcc jeune homme cet hommage universel? C'est que là, sur celte civière, était couché te beau Poyer, le noble Poy< r, le brave Poyer, l'honneur de ta jeunesse bretonne, te cœur loyal, sincère, enthousiaste; l'ami du faible et du pauvre, l'ennemi de l'insolent et du persécuteur, le pur et rude entant de la Bretagne, celui que la voix publique op\ osait avec fierté à loul ennemi, qu'on pouvait citer pour sa f rec, pour son adresse ou pour son courage, lé jeune héros enfin de ces luttes intérieures sur lequel la ville de Rennes s'appuyait fièrement en disant : — S'il arrivait que dans une rencontre générale on tuàl tous nos braves étudiants, il nous resterait Poyer, Poyer qui suffirait seul à les venger tous.
En lèle de ce cortège lugubre marchait Fabien entre Valvins et De ville.
Dès qu'ils eurent franchi les portes de la ville, dès que quelques passants eurent rencontré ce triste convoi, la nouvelle delà mort de Poyer se répandit de maison en maison, de rue en rue. avec une effrayante rapidité, et une heure ne s'était pas écoulée depuis que Poyer avait été déposé dans sa modeste ebambre d'étudiant, que toute la jeunesse de Rennes et une partie de ta population était amassée dans la rue, dans les environs de sa demeure.
rendant ce temps. Lucien a\ ait été chez madame Poyer, et Valvins s'était rendu chez le général et chez les magistrats pour les avertir de cet événement et leur en apprendre les funestes circonstances.
Fabien était resté près du corps de Foyer. Charles Joulu et quelques autres de l'intimité de Foyer avaient reçu de Valvins et de Deville la confidence des dernière? paroles de leur ami, et ceux-ci parcouraient la foule des étudiants en calmant les murmures menaçants et le? projets de vengeance qui fermentaient dans les esprits exaspérés par celte mort soudaine.
Enfin Deville revint de la mission douloureuse qu'il avait acceptée ; puis Valvins, qui avait obtenu des magistrats la promesse de laisser aux étudiants le droit de rendre à Foyer l'hommage qu'ils croiraient devoir à sa mémoire.
Ce fut alors qu'on annonça à toute celte foule que les funérailles de Poyer auraient lieu le lendemain, et que son corps serait transporté *à Berbins, dans le château de sa làmilh .
Cette annor.ee éloigna une grande partie des curieux rassemblés aulour de la maison, mais la plupart des étudiants demeurèrent.
On demanda en leur nom qu'il leur lût permis de voir une dernière fois le corps de leur ami, et tous montèrent les uns après les autres pour saluer d'un suprême adieu ce noble jeune homme qu'ils avaient toi s aimé, dont tous avaient été fiers d'être ies compagnons.
Fuis quand le soir fut venu, sans qu'aucun ordre de la police empêchât cette calme et sévère démonstration, Quelques étudiants se placèrent devant la salle de spectacle, [tour dire aux rares habitants de Rennes qui se présentaient pour entrer au théâtre, ces seules paroles : — Vous savez sais doute que Foyer a été tué.
ht tout aussitôt chacun s'en retournait, comprenant et respectant ce deuil public, s'il ne le partageait pas.
Les officiers du régiment de cavalerie étaient encore consignés, et aucun des officiers des autres régiments ne pensa ce soir-là à se présenter au spectacle.
Le lendemain, le corps de Poyer fut enlevé par les étudiants euxmêmes : tout s'était organisé dans la nuit.
Après ies étudiants venait un certain nombre d'ouvriers qui devaient porter le corps de Foyer, puis les paysans des environs de Rennes. Les relais étaient marqués pour arriver jusqu'à la demeure de madame Poyer. Ce fut ainsi qu'on partit de la maison mortuaire.
La foule était immense dans les rues que le cortège devait traverser.
La plupart des filles du peuple, et' toutes ces pauvres filles à la vie joyeuse pour qui Poyer était un héros, suivaient le cortège eu habit de deuil. Les fenêtres étaient encombrées de curieux, et c'était une chose bizarre que de voir les tètes blanches des vieillards qui avaient blâmé hautement la vie qu'avait menée ce jeune homme, se courber pieusement et tristement devant ce cercueil qui passait; c'est que la Bretagne est toujours la Bretagne, et que ces vieux Bretons venaient de voir tomber un de ces hommes taillés à la hauteur de ces hommes de fer qui ont illustré leur histoire. .
Les mères de famille elles-mêmes laissaient tomber sur ce cercueil un regard de pitié, et celte pitié allait, par la pensée, à sa pauvre mère, la noble victime. Enfin, les jeunes tilles de ce monde donl les portes eussent été fermées à Poyer se demandaient curieusement pourquoi cette douleur universelle, pourquoi ce respect profond en face du cercueil de celui dont elles avaient entendu souvent accuser sévèrement les folies et les excès.
C'est que bien au-dessus de tous ces défauts qui avaient rendu la jeunesse de Poyer si redoutable et si blâmable, planaient trois vertus qui appartiennent plus particulièrement à la Bretagne. 11 était
brave, lovai et bon. Nulle misère ne l'avait trouvé indill'éreul, nulle parole donnée ne l'avait trouvé infidèle, nul danger ne l'avait fait reculer.
Cependant le cortège funèbre, après avoir parcouru la ville, se dirigea sur la route qui menait a Berbins.
(.'('■tait plus de six heures d'une marche même rapide. Beaucoup de ceux qui étaient venus pour rendre' un dernier hommage à la mémoire de Poyer et se joindre à la douleur publique, beaucoup de ceUX-là, dis-je, quittèrent le convoi aux portes de la ville: mais aucun de ceux qui si' décidèrent à l'accompagner plus loin ne l'abandonna à mesure que la fatigue ou l'ennui ies prenait sur la route.
On ne vit pas ce cortège funèbre , comme celui de tant d'hommes illustres, s'amoindrir peu a peu et se réduire à quelques fidèles au moment où il atteignait le but.
Tous ceux qui étaient partis avec Valvins, Deville et Fabien, étaient encore avec eux au moment où le collège arriva en vue du château do 1! rbins.
La aussi était une autre réunion : c'étaient tous les paysans des environs; c'étaient les serviteurs de la maison, tous en grand deuil, hommes, femmes et enfants, agenouillés et priant, taudis qu'une femme restait debout, immobile, sur la porte de cette maison désolée.
C'était madame Poyer, qui regarda s'avancer le cortège qui lui rapportait son fils, sans que rien vînt altérer l'immobilité de son visage.
Enfin le cortège arriva dans la cour qui précédait Ja maison ; madame Foyer restait toujours immobile.
Lucien et Deville s'avancèrent vers elle, tandis que Fabien, ta tête baissée, attendait un signe, un regard qui lui permit d'aller se jeter aux genoux de sa mère"
— Merci, messieurs, dit madame Foyer aux deux amis qui s'étaient inclinés devant elle, faites ce que je vous ai demandé.
Sur un signe de Valvins et de Deville, les étudiants, qui avaient repris le corps de Poyer entrèrent dans la maison, et la traversant lentement, pénétrèrent dans un petit jardin, au milieu duquel une fosse avait été creusée.
Tous ceux qui les suivaient entrèrent avec eux, passant devant madame Foyer qui était toujours immobile à la porte, entre Valvins et Deville , et saluant avec respect ce sublime et courageux désespoir.
lis entrèrent tous, pendant que Fabien, écrasé sous le poids de son remords, restait anéanti à la même place.
Puis enfin, lorsqu'il se trouva seul en face de sa mère et de ses amis, il se précipita vers elle avec un mouvement désespéré; mais la noble femme se recula, et pendant que Deville et Valvins allaient se réunir aux amis assemblés auprès de la tombe de Foyer, pendant qu'ils s'éloignaient pour laisser à ce remords et à cette douleur la liberté de leurs larmes, pendant que Fabien, tombé à genoux, tendait vers sa mère des mains suppliantes et levait sur elle des yeux remplis de pleurs , madame Poyer si; recula, et prenant des deux mains les deux battants de cette porte ouverte, elles les ferma elle-même sur Feulant maudit, sans lui adresser un regard et sans prononcer une parole.