IX. — HÉFI.KXIONS
Là s'arrêtaient les manuscrits dont Noël avait entrepris la lecture.
11 e>t difficile de dire quels furent les sentiments que lui inspira la révélation de pareils événements.
L'homme a une singulière faculté; est-elle mauvaise, est-elle bonne'.'' Je vais tâcher de la faire comprendre à mes lecteurs. Qu'on me permette à ce sujet une assez longue digression dans le champ de la moralité humaine; la question en vaut la peine.
Quel est celui qui, dans sa vie, n'a pas éprouvé un vif étonnement et souvent une profonde indignation , en entendant blâmer certains vices, précisément par ceux qui eu sont le plus entachés? Ainsi, point de plus grands pourfendeurs de la friponnerie, que les escrocs commerciaux; ainsi, point de plus dédaigneux moqueurs de F poltronnerie, que les drôles que l'on peut souffleter à main (pie veux-tu; point de juges plus cruels delà faiblesse des femmes, que lus catins bien avérées.
E>t-ce donc, de la part des vicieux, un vice de plus? Est-ce un calcul par lequel ils espèrent cacher au monde leur propre conduite? Le blâme qu'ils jettent sur les autres est-il un masque derrière lequel ils prétendent se cacher.' Bien longtemps je l'ai cru; mais en observant la nature de l'homme de plus près, en renonçant à donner aux méchants plus d'esprit et de subtilité qu'ils n'en ont véritablement, on arrive à reconnaître qu'il y a une sorte de bonne foi, dans cette façon d'être si sévère pour les autres, si indulgent pour soi.
Cette bonne foi tient-elle seulement à l'aveuglement qui fait que chacun voit très-clair dans la conduite des autres et ne distingue rien dans la sienne ? Est-ce enfin ce résultat inévitable de la faiblesse humaine qui. selon l'Evangile, nous fait voir la paille dans l'œil du voisin et nous cache la poutre qui est dans notre œil? Je ne pense pas que cela soit, aussi complètement qu'on le pense dans
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C0N1 ESSION GÊNER ILE
cette hypothèse, le résultai de notre cécité primitive. Je pense que l'homme n'esl pas si aveugle qu'on le dit, qu'il n'esl pas absoluineni privé du droil de se juger lui-même. Seulcmenl il se juge en général en connaissance de cause, el il condamne les autres sur les apparences.
il esi peu d'êtres humains pour <|ui le mal soll une nécessité «le nature; il n'en existe pas à qui une éducation quelconque n'ait impo é un frein quel qu'il soit; cependant ce frein, <>n le luise. Eh Bien I c'esl qu'on a toujours nue raison de le briser; raison mau- \aise, détestable, insuffisante, je le sais; n'importe : elle existe. On la poiie en soi, on en a la conscience, on la subit, et, en vertu de
Cette raison, on pallie à ses propres yeux ses mauvaises aelions.
Il n'en est pas de même des mauvaises actions des autres; on
en ignore le motif, on
n'en \ oit que le résul-
tat,résultat sans excuse
à nos yeux et que nous condamnons sans ménagement. Ainsi, à mon sens, l'homme est soin eut égoïste et méchant ; mais, plus souvent encore , il est ignorant et léger.
Si je fais précéder la fin de ce récit de ces réflexions , c'est que nous sommes arrivés à une époque où il est nécessaire aux hommesde lettres de se détendre contre leurs lecteurs.
Voyons, entendonsnous bien , s'il vous plaît.
Je suppose que ce livre soit dans les mains d'un homme , avocat, juge, médecin ou piètre : le premier mouvement de son cœur et de son esprit sera de se révolter, de s'écrier que c'esl un odieux tissu de suppositions el d'inventions immorales.
Eh bien ! je lui dirai, moi :
Juge ou avocat, interrogez vos souvenirs, regardez bien dans ces épais dossiers de papiers timbrés qui vous ont passé dans les mains, et dites-moi si vous n'avez pas lu depuis longtemps des romans bien autrement cruels, et terribles, et bonieux, que ceux que je vous livre.
Si vous êtes médecin, comptez, je vous prie, ce que vous avez rencontre de jeunes
fdles flétries, de femmes risquant leur vie pour effacer la trace d'une faute; comptez les hommes dont la débauche vous a pris pour confident; comptez les enfants morts de l'inconduite de leur père... ayez le courage de votre science, et vous verrez que ceci est beaucoup audessous de la vérité.
Si vous êtes piètre... mais les prêtres ne lisent pas de romans, ou bien ils n'en disent rien...
Mais je vais plus loin : ce qui est vrai pour les hommes spéciaux', que leur étal fait pénétrer plus avant que d'autres dans les secrets des infirmités humaines, est vrai pour les hommes de toute classe, pour les femmes de toute position. 11 n'en est pas un ni une qui ne sache, des siens, ou de ses voisins, ou de ses amis, ou de ses counaissances, plus d'histoires scandaleuses que nous n'en pouvons raconter; et cependant tous ces gens, avocats, médecins, prêtres, bourgeois , diront à qui voudra les entendre : Tout cela est faux, extravagant, et cela après avoir rencontré des vices plus inouïs,
Regarde celui que tuas tué.
accusant le livre el le condamnant avec la même légèreté qu'on
a et qu'on condamne dans les autres ce . | ■ , pardonne
.m l'iiH'iii.
Ces considérations me ramènent au point de départ de ce chapitre el je dis que m un homme d'un age expérimenté, d'une éducation
l'aile à l'usage du monde, ei'il lu les manuscrits qui avaient été remis
a Noël, il se lût révolté, il eûl crié au mensonge, à l'infamie, à l'invention ; el cela , je le répète encore, lorsqu'il eûl vu , dans son expérience, de bien plus tristes événements, de bien plus coupable*
ad ions.
Tout au contraire, Noël était un enfant qui avait vécu, jusqu'au moment de cette lecture, dans la plus profonde ignorance du monde.
Abrité: jusque - là dans le nid materne] , il ne s'en était pis doucement échappé,
Comme l'oiseau qui s'essaye aux branches voisines, et qui rentra tout tremblant el tout
épouvanté à la première douleur qu'il souffre en heurtant à une feuille son aile mal emplumée. L'oiseau ainsi élevé va et revient, rapportant au nid maternel une douleur de plus et aussi uneexpérience déplus, protégé par sa faiblesse même, qui l'empêche de se blesser trop cruellement; de façon que, lorsqu'il a toute sa force et qu'il prend l'essor qui lui ouvre le ciel, l'air et la liberté, il a déjà assez souffert pour être prudent, pour éviter certains dangers.
Il n'en est pas de même du passereau qui arriverait à toute sa croissance sans avoir quitté l'abri démolisse où il est né. Du moment où il ouvre ses ailes pour l'espace, il est libre et fort, et s'il lui arrive de s'élancer d'un vol rapide et joyeux, il y mettra tant de force, par cela même qu'il n'aura pas appris à la modérer, qu'au premier obstacle qu'il rencontrera, il se cassera les ailes et se brisera la tête.
Tel était Noël : la tendresse inquiète de sa mère l'avait mis à l'abri de toutes ces cruelles expériences qui donnentàl'homine ses premiers doutes et ses premières prudences. Il était arrivé à l'âge de vingt-deux ans sans savoir rien, ni de la vie habituelle des autres, ni du passé de sa mère, ni de l'existence de sa famille, et lorsqu'il eût fallu à sa jeunesse une main ferme el prévoyante pour diriger l'élan vigoureux par lequel il entrait dans la vie, sj mère lui manquait, sa mère était morte.
Par un hasard non moins bizarre, Noël ne pénétrait pas dans les mystères de la vie sociale par une expérience personnelle; ce n'était point un amour trompé, une amitié trahie, qui lui apprenaient la souffrance et les misères de notre existence; c'étaient des révélations étranges, étrangement arrivées à sa connaissance, venant d'hommes qui lui étaient pour ainsi dire étrangers, et lui apprenant des événements dont il ne voyait point qu'il eût à se préoccuper pour luimême.
Cependant à ces révélations el à ces événements se mêlaient des noms qui avaient pour lui quelque intérêt, puisque c'était aux hommes qui portaient ces nons que sa mère mourante l'avait recommandé.
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Parti. — Imprimerie Waldir , rue Bonaparte, 44.
CONFESSION GÉNÉRALE
N avait-il pas retrouvé dans tous ces récits le nom de son père M. de Varncml, le nom du vicomte d'Assimbret, celui de M d'Arvilliers? Et lorsqu'il avait essayé de remettre les lettres dont si mère J avait charge, ne s'était-il pas trouvé eu contact et même en opposition avec quelques-uns des personnages de ce récit? Carmélite netait-elle pas une aune intime de ce Gabarrou, qui l'avait si singulièrement reçu? Madame Cantel ne tenait-elle pas sous sa domination le général Varneuil, qui l'avait si durement repoussé?
D'un autre côté, n'était-il pas entre les mains des hommes qui axaient ele victimes de toutes les infamies qu'il venait d'apprendre, et ne devait-il pas croire que c'était parmi des In mimes qui avaient si cruellement souffert de l'abandon de leur famille qu'il trouverait des sympathies, lui, pauvre orphelin ?
En effet, il compre- •
nait qu'avec la tendresse de sa mère, il avait perdu tout ce qui fait qu'un homme n'est pas seul en ce monde.
Qu'importe, en elfet, qu'un père vive, lorsqu'il se détourne de son enfant? C'est un malheur de plus; et Noël en était là.
Si les réflexions que nous faisons en ce moment paraissent incohérentes et mal se rattacher les unes aux autres, c'est que, dans une position pareille à celle de Noël, il n'est pas de puissance qui puisse dire les mille pensées tumultueuses et désespérées qui se pressèrent dans son cœur après celte lecture.
Que devait-il faire?
où devait - il aller ?
Certes, s'il eût trouvé, parmi ceux à qui sa mère l'avait recommandé , un seul cœur qui l'eût accueilli avec indulgence, Noël eût couru près de lui en lui criant : — Prenezmoi sous votre protection, je vous apporte mon âme et ma vie ; dirigez l'une et l'autre; enseignez-moi les rudes sentiers de l'existence, et, par pilié, écartez de moi les buissons aigus où on laisse des lambeaux de son cœur, détournez mes pas des cloaques fangeux où l'on salit la chasteté de sa pensée.
Mais il n'en était point ainsi.
11 n'avait trouvé d'amitié que parmi des hommes qui, tout en lui tendant la main, lui avaient dit :
— Levé la tçte, ouvre les yeux, et regarde : la vie est un tissu de crimes, de lâchetés et d'hypocrisie. 11 n'y a que deux rôles à prendre dans le monde tel qu'il est fait : celui de victime ou celui de sacrificateur. Nous avons été victimes, c'est à notre tour d'immoler les autres a nos ressentiments. Sois à nous, viens avec nous, fais comme nous.
Après ce qu'il avait lu de la vie de ces hommes, Noël ne se sentait pas le courage de les blâmer; mais il ne se sentait pas non plus le droit de crier, comme eux, révolte et vengeance; car, à vrai dire, il n avait eu personnellement à souffrir aucun (\l^ affronts, aucune des cruelles déceptions dont ils avaient été frappés. Ce fut à ce moment qu il lui prit un de ces dégoûts profonds, un de ces désespoirs sans courage, parce qu'ils sont sans irritation, qui mènent rapidement au suicide.
Si, au lieu de se passer en 1816, l'histoire que nous racontons était