PLAN DE CAMPAGNE
Montreuil prit un moment de repos après cet indispensable exorde. A l'instar des orateurs de la Chambre, il but un verre d'eau légèrement sucrée, tandis que Dabiron se faisait servir un grog à l'américaine, et que Sa Majesté Pied-de-Céleri daignait trinquer avec Muller ce qui restait de la sixième bouteille.
— Ce petit mâcon n'est pas désagréable, lui dit Sa Majesté, en promenant dans son palais la dernière gorgée du vin, à la façon des dégustateurs de Bercy; mais j'ai bu mieux que ça, à la barrière Montmartre, continua-t-elle dans le laneageun peu trivial que nousconnaissons,et que sa part de consommation, dans les quatre bouteilles vidées à son honneur, ne devait pas rendre plus élégar.t.Celui-là, mon cher, était bien plusraide et bien plus bleu ! L'eau me vient, à la bouche de < e vin-là, rien que d'y sonper. Mon excellent, maître, monsieur Masson, vous savez? celui qui m'a fait cadeau de cette grosse bague en me quittant, et à qui je réserve, moi, une belle place à ma cour; monsieur Masson me donnait bien du bordeaux, par-ci, par-là, quand il était content de mes services; mais c'était fadasse comme tout ! Je ne lo buvais que pour l'obliger. Ça n'approchait pas non plus du râpe gosier à six. Certainement, quand je serai monté sur le irône de grand-papa Z.inau, c'est de celui là que je m'humecterai à discrétion. Vous ne vous figurez pas, mon cher, comme c'est bon, comme c'est chouette,
LE VEAU D'OR
surfout avec du gruyère, des noix, du cervelas à l'ail, du fromage d'Italie, et des pommes de terre frites. Oh ! les pommes de terre frites ! Encore un n>r régal ! Je sais bien qui s'en donnera une boue le |Our de son instal alion l
- Votre Majesté en aura les moyens, répondit Roussignan-Muller, dont la figure était rubiconde.
— N'est-ce pas? reprit Pied-de-Céleri, d'un ton légèrement aviné. Si on ne pouvait pas se payer des pommes de terre frites à gogo, ce ne serait vraiment point la peine d'être roi.
— Parbleu 1
— Autant vaudrait s'en tenir aux contremarques et aux bouts de cigare. Mais vous verrez I soyez tranquille! nous la mènerons joyeuse, à Wardenbourg 1
— J'en accepte l'augure.
— C'est vous, cher ami, que je nomme d'avance mon grand sommelier.
— Ah ! Majesté, vous comblez mes vœux les plus ardensl
— Cela vous est dû. Vous vous entendrez parfaitement à la chose. Voilà dix jours que je vous vois à l'œuvre, et que je me dis à part moi : « Pour un buveur, voilà un buveur 1 C'est mon homme ! »
— Ah! sire, comment vous exprimer...
— Du tout ! A la bonne franquette ! Moi pas fier, moi pas méchant.
— Oui, vous, bon prince; cela se voit. Ocelle étonnante félicité un tel souverain ne promet-il pas à ses futurs sujets !
— Et d'abord, j'ai toujours aimé les bons vivans, les francs lurons. Touchez là, cher ami !
— Ah ! sire, c'est désormais entre nous à la vie, à la mort ! Permettez-moi de vous porter un dernier toste.
— Une petite tournée, soit ! je ne demande pas mieux, mais c'est moi qui régale.
— Du tout!
— Si fait! chacun son tour. Garçon !
— Ah ! mon Dieu ! dit tout bas Montreuil à Dabiron, nos deux ivrognes vont s'embrasser tout à l'heure !
— Sa Majesté paraît avoir le vin tendre, répondit en souriant l'ex-coulissier. Ce sera le bon moment pour les pétitions.
— Il est temps de mettre ordre à cette sensibilité bachique !
— Garçon! criait à son tour Roussignan-Muller, en frappant sur la table avec une des six bouteilles vides.
— Silence, Roussignan! interrompit Montreuil. Vous vous croyez au cabaret, sans doute. Je vous ai laissé puiser au fond de ces bouteilles, je ne dirai pas le courage, mais simplement l'énergie qui vous manque à jeun, et dont vous allez avoir besoin, aujourd'hui même, dans l'importante mission que j'ai résolu de vous confier. Le grand art, en politique, consiste à savoir tirer parti des défauts mêmes, dans les instrumens que l'on emploie. Autrement, à quoi serviraient les vices? Autant vaudraient des vertus. Mais je vous trouve suffisamment énergique comme cela. Quant à vous, sire, permettez à un fidèle sujet de vous rappeler
respectueusement que Votre Majesté se conduit ici ..
comme un -impie contribuable
— J'ai soif, moi! répondit Pied-de-Céleri, et, ma foi, tant pis ! comme dit la chanson , ajouta-t-il en entonnant ce refrain à pleine volée :
A boire, à boire, à boire !
Nous quitt'rons-nous sans boire?
Nous quilt'rons -bous sans boire un coup?
Nous quitt'rons-nous sans...
— Sire, sire! interrompit Montreuil, modérez, au nom de Dieu, cette soif pantagruélique. C'est par là que se sont perdues une foule de monarchies !
— Je vous dis que je veux boire, moi !
— Je suis trop dévoué à Votre Majesté pour ne pas lui désobéir en cette circonstance, dans son intérêt bien en-
tendu. Si cette loyale résistance a lo malheur de vous déplaire, sire, je vous répondrai humblement par ce mot fameux : « Prenez ma tète ! »
— Hé! que diable voulez-vous que j'en fasse! s'écria Pied de Céleri, tout en se calmant néanmoins à la voix de son premier ministre qui avait beaucoup d'empire sur lui. Je voulais boire, vous ne le voulez pas, suffit ! On restera le gosier sec. C'est vexant, voilà tout. Car enfin, suis-je roi, oui ou non?
— Vous l'êtes, sire, répondit Montreuil, en affectant un ton solennel dont l'effet acheva de calmer son rétif auditeur. Vous l'êtes on ne peut davantage. Les nombreuses pièces dontj'ai eu l'honneur de vous donner connaissance tout à l'heure l'ont démontré surabondamment, et les acclamations unanimes de l'assistance, y compris celles de Votre Majesté elle-même, prouvent que désormais il no reste plus aucun doute sur votre identité ni sur vos droits. Oui, sire, et cette certitude me ramène naturellement à l'importante question qui nous rassemble ; oui, vous êtes bien le fils du chevalier de Limbourg ; oui, votre auguste père était bien le légitime héritier du trône de Wardenbourg; oui, vous êtes bien l'unique représentant de ses droits à la couronne.
— Hé bien! donc, pourquoi voulez-vous m'empêcher de boire? murmura encore Pied-de-Céleri, par un dernier effort de rancune expirante.
— Mais, continua Me itreuil, sans répondre à l'interpellation de Sa Majesté, ce ''est encore la, malheureusement, qu'une vaine théorie. Droit méconnu n'existe pas. 11 s'agit de passer à la pratique. Occupons nous des voies et moyens. Tel est le vrai but de ce premier conseil.
— Hé bien ! opina Dabiron, à qui la pensée de ses créanciers donnait un besoin extraordinaire de locomotion, je persiste dans mon avis. Qui nous empêche de nous mettre en route pour détrôner l'usurpateur et rétablir le royal orphelin dans ses droits ?
— Une légère difficulté, repartit Montreuil.
— Et laquelle?
— Nous n'avons pas d'argent.
— Bah! fit Dabiron, il nous reste encore deux mille francs environ, sur les quatre mille que le soin de ma réputation m'avait engagé à noyer avec moi.
— Est-ce avec cela que vous voulez conquérir un trône, ô spéculateur ! dit le comte. Vous avez beau compter sur la baisse : les royautés ne sont pas encore à ce prix-là. Allez donc prendre possession d'un Etat quelconque les poches vides : vous serez arrêté à la diligence, avant d'avoir fait vérifier vos bagages. Le sort des Mathurin Bruneau est toujours le même. Les présomptifs en sabots, avec des faux cols en papier, légitimes ou non, no sont que des présomptueux. Personne ne sert le maître qui ne peut pas payer de gages.
— Pourtant, ajouta Dabiron en s'animant, il s'agit d'un droit acquis, reconnu, appuyé de pièces qu'on ne saurait contester.
— Vous raisonnez, mon cher, comme un marchand qui poursuit le recouvrement d'un billet en souffrance, répliqua Montreuil. Les royaumes ne s'obtiennent point par sommation d'huissier. Ce n'est pas un petit clerc qui dépose la contrainte dans les mains de la portière de l'usurpateur, parlant à sa personne; ce sont des armées de partisans qu'il faut charger des soins du recouvrement, à peine de nullité de la procédure, pour cause d'insuffisance.
— Comment! dit Pied-de-Céleri, en égouttant lo fond des bouteilles dans son verre, deux mille francs ne suffisent pas? On a cependant diablement de pommes do terre frites pour une pareille somme !
— Sire, répliqua le diplomate, il vous faut beaucoup do dévoûment désintéressé. Cela coûte cher!
— A quel taux l'évaluez-vous donc? demanda Roussignan.
— Eh ! fit négligemment Montreuil, les royaumes sont comme les petits pâtés : il s'en trouve de tous prix et de
FRÉDÉRIC SOUUÉ — LÉO LESPl 5.
tontes qualités; Celui qui nous occupe tient la moyenne des chiffn s connus.
— Mais encore, ircpttl le roulissi<r, fnut-il fixer un minimum.
— Èh bien ! répbhdii le comte, en He r.i sant que In strict nécossàire, en aljànl même' à l'écoriomMb. il më paraît que quatre oii cinq millions seraient sufflsans.
— Cinq millions! dit Roussignan ébahi.
— Mus que ça do mountron 1 exclama s:i joviale Majesté.
— Âllrjhs} messieurs, continua Montreuil , fouill/ tros poches, cotisez-vous; il rj'èsl p&U po.-uble que vou- n'ayez
point ccitc bagatelle.
— l'ne bagatelle 1 reprit Paturon; si j'avais eu ectto bagatelle! j'aurais [ait mouler 1 1 n-nto.
— El moi, dil Uoussignan, j'aurais gardé mes deux oncles et mon élal civil.