‹ Les aventures de Saturnin FichetChapitre 16 sur 169 · I.e comto so tournant alors vers Pic 1-de-Oéleri · texte numérisé non relu

I.e comto so tournant alors vers Pic 1-de-Oéleri

— C'est donc à vous, sire, dit-il gracieusement ; qu'il appartient 9e (aire les frais de votre élévation future.

— Vous croyez? dit plaisamment Pied-de-Céleri.

— Je le constate.

— Ça me gênera un pou.

— Moins que vous no le pensez, sire.

— Ah bah I

— Les cinq millions que nous demandons pour réussir, vous les possédez.

— Tiens, c'est ma foi vrai, je l'avais oublié.

— Comment! dit Monlreuil, étonné à son tour.

— Sans doute : j'ai un talisman pour faire fortune.

— Et lequel ?

— Celui-ci, répondit le superstitieux monarque.

Et fouillant dans sa poche, il tira uu fragment de mouchoir do soie, roulé en forme de cercle

— Qu'est-ce que cela? demanda le diplomate avec défiance.

— Je reconnais mon linge, cerna somble, fit Roussignan; j'ai dû flotter dans l'air au bout de ce foulard.

— Oui, à un arbre, continua Pied-de -Céleri. C'est de la corde de pendu.

— Comment diable avez-vous trouvé cette loque ? dit Dabiron.

— Comment avez-vous déniché moninstrument de supplice? dit le fauxMuller.

— Dans lo bois de Boulogne, à deux heures du matin, repartit Pied-de-Céleri.

— Et qu'y faisiez-vous? dit Dabiron ; vous n'attendiez pas l'omnibus, je pense.

— C'est notre secret, à monsieur Masson et à moi, répliqua Pied-de-Céleri, et quand une fois j'ai juré de me taire, n, i, ni. Bouche close I Je ne suis pas d'ailleurs à confesse. Vous n'êtes pas monsieur le curé.

— Cette amulette est bonne, interrompit Montre uil, mais vous en avez une autre, fort heureusement.

— Où est-elle?

— Ecoutez bien, dit Montreuil ; il existe encore un papier dans le paquet dont je vous ai fait connaître le contenu. Je le gardais pour la bonne bouche, comme disent les gourmands. Eu voici la teneur :

« Je soussigné, baron d'Appen herr fils, chef de ia maison Sholtz Appencherr and C°, reconnais avoir reçu des mains de mon père, banquier à Francfort, pour le compte du chevalier de Limbourg, comte do Zanau, prince hérédlairo de Wardenbourg, la s tmme de deux millions cinq cent mille francs, argent de France, à titre de dépôt exigible à volonté, et que je m'engage à remettre, à lui ou à ses héritiers, en personne, avec les intérêts à cinq pour cent par an, sur première réquisition, et en échange de la présente déclaration.

» Paris, le 1er mai 1818.

» Appencherr fils. »

— Est-ce clair? fit Montreuil.

— C'est bon comme de l'or en barre, dit Pied-de-Céleri»

— Peut-être! objecta Dabiron.

— Qu'y I duvéi -vous à rodlro? demanda Montreuil.

— Rien à l'obligation mais beaucoup à l'obligé. j0 ron. nai çfa d'Àpponchorr ; [e sais quel o esl la siiùntion de ses Bflaires; les fammds le minent. Or, les Intérêts dbubtèrit le capital après quatorze ans .le dépôt, si je wiis compter. Il DO s'agit donc de rien moins que d'une somme <i ■ plus do six millions.

— Je l'espère bien, répliqua Montreuil.

— Il ne fondra pas payer, .lit le i-oiilissier.

— Il faudra bien qu'il paie, s'écria énergiquement Piëdde Céleri. Commeutl j'aurais eu six millions «-ans m'en doiiier, et on no nie lesfcohipteréil pas qiléfid Je' m'en rfper-

cois ? C.e serait du joli 1 ce serait du propre I

— Pas do violenco surtout, dit .Montreuil, qui élait ennemi des argumens Physiques. Je vous le répèlë, le litre

est incontestable. Sa Maj. sté va se remire ch< z M. d'Âbpéfi-

cherr, accompagnée de l'un de nous. Elle choisira l'heure

le banquier sera seul, à cinq heures, par exemple, à la lermeturo do sos bureaux, quand les employés sont partis ; et là, sa reconnaissance en main, elo réclamera un paiement immédiat.

— Six millions, dit Dabiron , prévoyant d'avance, dans son désir du succès, les objections possibles; six millions ne se trouvent jamais en caisse dans aucune maison.

— On lui demandera un bon sur la Banque.

— Et s'il chicane sur la somme?

— On lui fera au besoin une concession sur lo chaptre des intérêts. Mais l'essentiel, quoi qu'il arrive, eW d i n • point se dessaisir du titre avant arrangement définitif.

— Oh ! soyez calme, dit Pied-de-Céleri; il y a longtemps que je ne suis plus en nourrice; on ne me trompera pas.

— Je connais votre fermeté, sire, dit Montreuil en s'inclinant, et j'y compte.

— Mais qui do vous vient avec moi? demanda l'apprenti roi.

— Ce ne peut être Dabiron, répondit Montreuil; il n'est que trop connu dans la maison. Je me serais fait un honneur de vous accompagner, mais il faut bien que je me tienne en dehors, à tout événement, pour veill-r de loin à voire sécurité personnelle. Il ne faut jamais mettre tous ses œufs dans un seul panier, dit le proverbe. Ce sera donc Roussignan, si vous le permettez.

— Moi ! s'écria le faux Muller.

— Vous êtes dès à présent chambellan de Sa Majesté Warden bourgeoise, ajouta le comte. Noblesse oblige.

— Alons, boni me voilà encore à l'état de volant entre deux raquettes ! balbutia Roussignan à moitié uris. Et la police russe! et le faux bourgeois de Hambourg 1 et l'homme à la queue du souterrain! et le capitaine du vaisseau rdssël et les voix daus la rue! et les menaces! ot les coups do pistolet' ça va recommencer! ça va être drôle, allez ! J'ai envie d'aller prendre une assurance sur la vie.

— Bah! s'écria Pied-de-Céleri, qui ne risque rien, n'a rien. On ne meurt qu'une fois.

— C'est une fois rie trop ! reprit Roussignan.

— Mais vous avez voulu vous tuer, objecta Dabiron; c'était, donc de peur de mourir?

—Il est comme Gribouille, continua Pied-de-Céléri : il se jette à l'eau de peur de se mouiller.

— Messieurs, reprit Montreuil, en coupant court à ce colloque, aucun danger sérieux ne vous menace. Toucher l'argent, même avec un sacrifice, pour en finir s'anco tenante; ou bien rapporter le titre pour en tenter la vente à quelque escompteur de créances qui se chargera de l'emnarras du procès : voilà votre démarche réduite à son expression la plus simple. Allez donc! De la prudence et du sang-froid ! Vous trouverez dans vos appartenions des costumes appropriés aux rôles. A vous, Roussignan, ce ruban vert et noir, que vous offre Sa Majesté, pour vous élever jusqu'à elle,et vous rendre digne de sa noble compagnie. A vous, sire, cette brochette réunissant tous les ordres que vous avez désormais le droit d'octroy<r. Vcus la cacherez soigneusement sous votre habit, pour la faire

LE VEAU D'OR

apparaître quand l'heure sera venue. Allez à votre toilette; préparez-vous pour cinq heures du soir, et souvenez-vous quo de votre fermeté dépend le succès do cette première bataille

Dès quo les deux personnages éduqués par Montreuil se furent retirés, celui-ci dit à Dabiron :

— Nous avons Tardent nécessaire à notre expédition, c'est fort bien, mais cela ne suffit pas.

— Commeatl répondit l'ex-coulissior, six millions ne sont pas un bélier irrésistible pour enfoncer toutes les portes?

— Eh non I mon cher ; il nous en manque un second.

— Lequel, donc?

— Une femme.

— Comment 1 une femme pour conspirer!

— D'abord, nous ne conspirons pas : les conspirateurs détruisent, et nous réédiûons ; mais en tout cas une femme est un auxiliaire indispensable.

— En vérité?

— Ouvrez l'histoiro, mon cher; examinez à la loupe tous les coups de théâtre qui ont changé la face des nations : il est rare qu'on n'y découvre pas Vénus à côté de Plutus. Vous connaissez l'histoire du Veau d'or, sans doute?

— Parfaitement, dit Dabiron; j'ai fait une fois une affaire de Bibles avec les missions protestantes, et, vous concevez, en vériûant la marchandise...

— Vous vous êtes édifié en partie double, comme négociant et comme chrétien. Vous savez donc ce que c'est que cette idole. Eh bien, pour qu'elle soit séduisante, il faut, à la manière antique, une bayadère qui danse devant elle. Le Veau d'or éblouit les populations ; la femme subjugue, attire, entraîne les individualités rétives. Qu'il s'agisse de la guerre de Troie ou de la Fronde, vous rencontrerez toujours un cotillon dans l'intrigue : Hélène ou madame de Longueville.

— C'est, ma foi, vrai, dit Dabiron; mais où dénicher la diva qui doit servir votre politique?

— J'ai compté, mon cher monsieur, répondit Montreuil, sur votre galanle expérience. vous savez où sont hurhés sur l'arbre du bien et du mal, les nids de fauvettes et de tourterelles en disponibilité.

— Qui? moi?

— N'avez-vous pas été en relation avec toutes les foies beautés de la capitale? N'étiez-vous pas l'initié des mystères d'Isis de noire temps? Personne ne peutdone mieux désigner celle qui apportera dans la communauté ses grâces comme actif,

— Parbleu l dit Dabiron en souriant, j'ai beaucoup vu d'Egéries à la recherche de Numa. Comment vous faut-il la belle?

— Aussi jolie que possible, mais beaucoup plus française que grecque : une Roxelane du temps de Voltaire; le nez retroussé, l'œil provocateur, la dent pe ito et perlée, la tournure cambrée, le caractère enjoué et l'humeur fantasque ; une Parisienne pure race, si vous l'aimez mieux.

— Et de l'esprit, en (aut-il ?

— Sans doute, mais à une certaine dose : a^sez pour charmer, pour intéresser, pour élever la situation au profit de notre cause; pas assez pour avoir une volonté et devenir un adversaire.

— Voyons, dit Dabiron, si nous prenions une actrice on vogue ?

— Nous n'en serions point assez maîtres.

— Une grisette?

— El e seraît trop maîtresse de nous ; trop de libéralité dans l'imagination; un cœur d'hôpital ouvert au premier pauvre.

— En ce cas, une lorette du quartier Bréda.

— Prenez garde : il y a lorettes etlorelt s; pas de celles qui se trémoussent dans les bals publics avec une robe voyante et une chaus-ure éculée, ou qui estropient le français au profit de l'amour facile.

— J'ai votre affaire, s'écria Dabiron.

— Ma Vénus ?

— Au complet.

— Pas trop académiquement belle, pas trop bête, pas trop émancipée ?

— 1 e vrai personnago du rôle.

— Et comment la nommez-vous?

— Lataké, pardieu ! répondit le viveur; ma 1 ataké, à laquelle je no pensais pas; un rat d'Opéra dans toulo son espièglerie.

— Bravo ! fit Montreuil ; c'est à merveille, et moi qui ai prêté l'oreille au récit de vos mésaventures, io m'en veux

c'est

de n'avoir pas songe de mon côté à ce démon-li notre affaire toute trouvée.

— Lutine, mignonne, sémillante, enjouée, dit Dabiron,

— Folle, maligne, étourdie, inconsidérée, bonne enfant, continua le comte.

— Et vingt et un ans , ajouta son interlocuteur.

— Et dansouse, danseuse inédite! continua le diplomate; créée et mise au monde tout exprès pour polker devant l'idole. Allons, mon cher Dabiron, mettez-vous là, et écrivez à votre veuve, pour l'inviter à venir nous rejoindre.

— Moi ? Y pensez-vous?

— Et pourquoi ps?

— Elle reconnaîtrait mon f'eriture.

— C'est juste, fit Montreuil; diable! le rendez vous d'un défunt, cela rappelle trop crûment la ballade de Lénore. Allons, je vais faire l'épître.

Et Montreuil s'attabla de bonne humeur devant le papier blanc destiné à l'amie do S monne.

— Est-elle gourmande? demanda Montreuil avant d'écrire.

— Un peu.

— Vaniteuse?

— Assez.

— Cabotine?

— Enormément.

— Cela m6 suffit; dans une heure, elle sera ici.

Et ajirès avoir tracé quelques lignes, Montreuil sonna.

— Porte ce pli, dit-il au domestique qui répondit à cet appel, chez mademoiselle Lataké, danseuse et figurante do l'Opéra, rue Notre-Dame-de-Loretle, 31. Cinq francs si tu vas vite. Il ne faut pas de réponse.

Et laissant Dabiron étourdi de la vivacité de son chef de file, il rentra dans la chambro qui lui était particulièrement affectée.

Le messager parlit d'un tel bond qu'il eût distancé Mercure, messager des dieux, lequel, bien qu'ailé, comme tout honnête commissionnaire de l'Olympe doit l'être, n'était pas st mule par un généreux pourbjiro.

Qaandileutremisà Lataké cette lettre, dont la prompte délivrance importait si fort à Montreutl, la jeune femme, après l'avoir lue, comme si elle eût été piquée par une tarentule, sauta, cria, dansa, chanta de joie, et s'élança chez Simonne, sans s'occuper du commissionnaire, qui redescendit stupéfait.

Au momeut où la danseuse entrait chez elle, Simonne tenait la seconde lettre do l'inconnu, qui lui avait été remise par un garçon du Ranelagh, 1 1 qu'elle relisait pouf la vingtième fois.

Voici ce qu'écrivait le mystérieux adorateur:

« Chère folle,

» Je ne m'étais pas trompé : vous êtes une créature d'é- » lite, égarée dans la vie; vous n'êtes point une courtisane » vulgaire; vous vous êtes sentie émue à l'idée d'un ami » véritable, veillant sur vous, invisible et infatigable » dans sa sollicitude ; et, bien qu'il ne fût qu'une onahiV » insaisissable, vous n'avez point ri de son amour.

» Simonne, vous avez beau chercher, vous ne saurez » jamais mon nom. Mes lettres, envoyées chaque fois par » une voie différento, ne trahiront pas le secret de ma vie. » Si vous m'aimez un peu en échange de l'affection sans » bornes quo j'ai pour vous, vous n'userez point votre in-

» telligenca à résoudre un problème dont la solution tous » est à jamais Interdite.

i» Simonne, ma bien aimée, si vous ne me voyespas, » je voua \<>is; cela doit sutflre à voire coquetterie. L'in- » visibilité pour tous serait une injustice 5 pour moi, elle » est peu! être un avantage. Tandis que j'admire voire » beauté si fine <'t si délicate, vus regards si doux, votre » démarche si élégante dans sa gracieuse nonchalance; » tandis que je recueille les paroles tombées de vos lèvres » roses, et que j'écoute les soupirs échappés a votre poi- » irine haletante, mon cœur bat plus vite et n'est rempli » que de votre image.

» A votro tour, faites-vous do moi lo portrait qui vous » plaira le mieux. Rassembles les qualités, et même les doit fauts qui vous séduisent, et que vous rencontrez épars » chez les autres hommes, pour en constituer un tout » dont je serai l'imaginaire personnification. Vous n'aurez » jamais ni satiété ni désillusion, puisquo jamais lo rôvo » ne sera détruit par la réalité.

d Permettez -moi , Simonne, do vous parler comme un » frère et non comme un amant ; puisqu'aucune action de » votro vie ne m'est inconnue, soutirez que chacune de » mes lettres ait son utilité, et témoigne do mon dévouo- » ment et de ma tendresse pour vous.

» Or, je vous lo dis aujourd'hui, Simonne, vous êtes ma- » lade; je le vois, jo le sais, et vous n'y prenez pas gardo » Parfois la douleur étreint votre poitrine et assombrit vo- » tro regard ; la vie liévreuso que vous menez vous tue. » Est-ce volontairement que vous courez au suicide?

» Rien n'est encore inquiétant; vous avez pour défen- » sours vos vingt ans, votre jeunesse luxuriante, les Iré- » sors quo la nature dispense à ses favoris. Ces angoisses » passagères se dissiperont, mais il vous faut le grand air, » la verdure, l'hygiène des champs, la course dans les sen- » tiers ombreux, sans contrainte et sans gêne, les cheveux » en désordre et les rubans flotlans; il faut, à la pensée » l'espace, au corps la liberté.

» Songez-y: dussiez-vous me traiter de fourbe et d'in- » sensé, je no vois pas seulement les signes extérieurs de » votro maladie : j'en suis la marche, j'en connais lo pro- » grès, j'en entrevois les résultats : il n'y a pas une pulsa- » lion do votre pouls qui m'échappe, quelque calme qu'il » soit. Appelez-moi Satan ou Gabriel, que m'importe 1 Le » fait est vrai, vos souffrances n'ont rien de mystérieux, » car j'en ai trouvé la cause.

» Adieu, sœur. Si vous me gardez un peu d'affection au » fond do l'âme, pendant les heures paisibles où la na- » ture sommeille sous le regard de Dieu, entre deux rêves » fortunés, votre ange protecteur viendra le dire au » mien. »

— Ma chère, dit Lataké qui venait d'entrer en battant un six-huit et en interrompant cette lecture si souvent recommencée, tu te rabâches donc toujours le poulet de ton incognito?

— Toujours, dit Simonne avec sentimpnt.

— Eh bien ! moi aussi j'ai une lettre, et une soignée, va 1

— En vérité ?

— Ma chère, continua Lataké, mon talent perce, bien qu'il y ait mis le temps ; on me rend justice enfin! je commence à faire mes frais 1

— Où donc?

— A l'Opéra, ma chère.

— Mais, dit Simonne, tu no parais que dans les ensembles.

— Est ce qu'on sait en France ce que c'est que la dansel L'étranger seul apprécie Jetaient chorégraphique. Les Allemands surtout.

— Enfin, dit Simonne, que t'arrive-t-il?

— On te m'arrache à la capitale, ma chère; on m'enlève à mon obscurité. Je vais passer premier sujet, étoile, danseuse solo, sans partage, avec des appointemens énormes et pas mal de feux, sans compter ceux que j'allumerai 1 Tiens, éeo"te la missive que je reçois à l'instant.

ESCARMOUCHE D'aVANT-GARDE.

Et, en sautillant de bonheur, Jupin I" lut tant bien quo mal les lignes suivantes :

« Mademoiselle,

»Lo général, baron Bibelbrook, maréchal de camp, grand maître do l'artillerie, inspecteur delà marine, connétable du royaume, chargé do la composition d'une troupe pour le théâtre royal de Wardenbourg, vous a aperçue hier dans Ilobert-le-Diable. Vos emplois multiples dans cette œuvro vous ont mérité son admiration. Vous jouez quatre rôles au lieu d'un, ce qui vous constitue un avantage évident sur les autres artistes: vous portez la queue de la princesso Isabelle, vous versez à boire à Bertram, vous vous endormez sous le rameau magique, et vous sédui-ez par vos danses l'infortuné duc de Normandie; et cela, avec un fini qui dénote un vrai talent.

» Votro p aco n'est pas dans la foule, mais au premier plan. Le général, baron Bibelbrock, maréchal de camp, grand maître do l'artillerie, inspecteur de la marine et connétable du royaume, chargé de la composition do la troupo de l'Opéra do la capitale du Wardenbourg, serait heureux de vous compter au nombre des pensionnaires du roi sou maître. Il vous attendra donc à l'hôtel des Princes, rue Richelieu, aujourd'hui ou demain, de cinq à six heures. » Salut artistique et militaire. »

— Et tu vas te rendre à l'invitation? demanda Simonne.

— Ma biche, répondit Lataké, rien no forme comme les voyages. Je suis lasse de vivre, à la manière des omnibus, entre la Bastille et la Madeleine. D'ailleurs, jo me dois à l'art.

— Mais comment pourras-tu danser les Taglioni et les Elsler, toi qui n'as fait jusqu'à ce jour que des utilités superflues!

— Ma chère, répondit Lataké, je crois qu'un maréchal de camp, un grand maître d'artillerie, un inspecteur général de la marine, etc., etc., n'a pas les ye«x dans sa poche, et qu'il s'y connaît aussi bien que toi. S'il me trouve forte, c'est que je le suis, malgré moi, sans m'en douter peutêtre. Va, ne crains rien, tu vas entendre parler de moi dans les journaux. Qui sait ! les populations dételleront peut-être mes chevaux et me porteront en triomphe à califourchon. Al'ons, à tantôt. Je t'en apprendrai davantage. En ce moment, je brûle de dévisager mon généralissime.

Et Lataké, chantant un joyeux larifla, descendit, en exécutant des jetés-battus, les marches de son escalier, pour se rendro à l'hôtel des Princes.

Au moment où la danseuse en franchissait le seuil, une voiture s'ouvrait devant deux hommes dont le costume attira son attention.

Le premier, Sa Majesté Pied-de-Céleri, s'était composé une toilette à désespérer, à force d'extravagante recherche, l'imagination même des journaux de modes.

Le second, Roussignan, toujours prudent, même entre deux vins, s'était vêtu au contraire en homme dont le plus grand soin consiste à so cacher. Il avait endossé un costume entièrement noir de la tête aux pieds, et tellement large du collet, qu'il pouvait s'y emprisonner jusqu'aux yeux; il avait armé son nez de lunettes dépolies, à l'instar des verres dont se servent les badauds pour observer la marche des éclipses, et un chapeau à bords gigantesques, retombant sur son front, achevait de rendro méconnaissable pour tous le sentimental et bachique amou rcux de madame Fleuriot.

La voiture dans laquelle ils étaient montés partit au grand trot dans la direction de l'hôtel Appen -merr.

La maison du baron d'Appencherr avait été longtemps

LE VEAU D'OR

le rendez- vous de la financo fashionablo. Du vivant de sa femme, on donnait des dîners, des fêtes splenriides, des bals conduits par Tolbecque, et des soupers servis par les Provençaux. La mort de sa femme, résultat d'un suicide qui avait tint fait causer les commensaux et les intimes, mit un termo à cette coûteuse et libérale hospitalité. Le baron no pouvait plus recevoir chez lui, car il se trouvait dans cette position mal définie qui n'a ni l'insouciance du célibataire, ni la gravité de l'homme marié. Il était veuf.

L'hôtel d'Appencherr était donc resté dans un calme profond quo troublaient seuls les travaux des commis aux heures des bureaux. Le soir, comme l'avait dit Montre uil d'après les indications de Dabiron, la gent écrivassière rentrait dans la vie privée, et le maître restait seul, n'ayant pour entourage qu'une cuisinière, un valet do pied et un cocher, formant l'effectif do son domestique. Un homme de confiance nommé Lafolie, qui avait été très dévoué à madame d'Appencherr, complétait l'effectif delà maison, mais alors, comme du temps de son entrée au service de Gertrude, il ne logeait pas à l'hôtel.

En disant qi;e le baron était seul, nous allions oublier, dans l'énumération de cette demeure jadis si agitée, le personnage principal, devant lequel le baron tremblait comme un enfant et dont il redoutait les affectueuses critiques et les douces remontrances. Ce tyran, qui ne comptait pas encore dix-sept ans, avait les plus beaux cheveux noirs du monde, ondulant naturellement en boucles capricieuses autour d'un front charmant; ce despote qui avait des yeux bleus ombragés de cils d'ébène, distinction rare parmi les Françaises et qui donne au regard une expression de ton dresse et de volonté étrange; cet autocrate, enûn, dont la beauté féminine perçait déjà à travers les grâces de l'adolescence, n'était autre que mademoiselle Julie d'Appencherr, sa fille.

Le baron, qui usait son existence dans les dissipations élégantes, qui voyait le meilleur et le plus mauvais mondede Paris, dans les boudoirs célèbres dont il s'était fait insensiblement le Turcaret, se trouva fort embarrassé quand le temps du pensionnat fut passé pour Julie. Elle venait de terminer ses études au moment où sa mère succomba, et elle arriva à temps pour déposer sa couronne d'écolière sur un tombeau.

Le baron songea un instant à la confior aux Duplessis, ma^s d'une part, l'enfant, qui adorait ?a grand'mère, et qui écoutait avec un plaisir secret les projets d'avenir que la vieille dame formait pour sa petite fille avec la collaboration de son neveu le notaire, avait, d'aulre part, pour son grand-père une aversion instinctive. Il fallait songer à son établissement, et monsieur d'Appencherr, qui portait à toutes choses, en dehors de ses propres passions, l'esprit mereantile, aurait préféré, à une alliance avec le jeune Duplessis, un mariage qui lui eût fait trouver dans son gendre un habile associé.

Julie était le mentor de la maison : quand le baron rentrait tard, quand il s'emportait, quand il grondait duromont un do ses domestiques, Julie intervenait, et d'un ton d'autorité affectueuse, elle admonostait son père et faisait tout rentrer dans le calme accoutumé.

11 existait dans l'hôtel d'Appencherr une chambre qui n'était jamais occupée, et dans laquelle,. hormis Julie, personne n'entrait. Cette chambre donnait sur lo jardin; les contrevens étaient presque toujours clos, et rarement on y voyait de la lumière la nuit. Quand, par exception, la lueur d'une bougie se glissait sur le pli des rideaux de la fenêtre, ou que le soleil était admis à entrer dans celte chambro déserte, les valets disaient :

— Voilà mademoiselle Julio qui rend visite à la mémoiro de sa mère l

C'est là qu'en effet madame d'Appencherr avait dit adieu au monde, en expiation do ses faiblesses passées. Pauvre femme, à laquelle il fallait sans cesse une passion pour moteur : le jeu d'abord, puis l'amour, jeu cent fois plus dangereux quo l'autre 1 Afin d'oublier l'infamie de Dabi-

LE SIÈCLE. — XIV

ron, qui convoitait la main de la fille après avoir déshonoré la mère, elle s'était réfugiée dans la mort.

L'appartement funèbre avait conservé sa physionomie sfnistre. Jamais, depuis la cérémonio do l'enterrement, le baron n'y avait mis le pied. Etait-ce indifférence? était-ce remords? Personne n'avait eu intérêt à décider cette question.

A l'heure où nos deux aventuriers se rendent à l'hôtel d'Appeneherr, Julie vient de faire jouer la serrure de la chambre fatale.

Ce boudoir silencieux et morne, dont les draperies sont fanées, dont les glaces sont voilées de crêpe, consorvo encore la physionomie de celle qui l'a si longtemps occupé. Ces colifichets de tous les styles, ces porcelaines et ces faïences de tous les temps, indiquent un désordre d'imagination et rie goût, une versatilité de fantaisies dont la baronne trépassée avait tant de fois donné la preuve. Le seul ornement qui ait conservé son éclat est un immense vase de Chine dans lequel Gertrude aimait à placer chaque jour des fleurs nouvelles, et que sa fille alimente par un touchant respect pour les habitudes de sa mère, des bouquets de ia saison.

Vingt fois le baron, pour en finir avec des souvenirs qui semblaient attrister sa vie, avait voulu donner à cette pièce une destination nouvelle. Il avait conseillé à Julio de se défaire des objets de toilette de sa mère déjà passés de mode, et de convertir en salon ce lieu où vivaient encore de si lugubres réminiscences. Il avait projeté d'y placer un beau piano de bois de rose, des meubles de Boule, chefsd'œuvre conservés par les antiquaires au profit de la fashion et une délicieuse table à ouvrage, merveille d'ébénisterie bien faite pour séduire le goût de la jeune fille.

Julie avait refusé.

Ce refus, qui avait sa source dans le plus pur des senlimens, l'amour filial, trouvait un encouragement dans te vieil intendant dont nous avons parlé, et dont nos lecteurs ont peut-être remarqué le nom au commencement de ce récit.

Nous avons dit qu'il s'appelait Lafolie; cest lui qui possédait jadis la confiance de la baronne et qui, lors de l'épisode de la clef perdue par elle à la suite d'une perte au jeu chez Brioude, avait parlementé en son nom avec l'astucieux Dabiron.

Lafolie seul accompagnait parfois Julie dans ses visites à la chambre funèbre.

— Mademoiselle, lui dit-il ce jour-là, monsieur lo baron veut-il toujours faire un salon de cette tombe?

—Oui, mon ami, dit la jeune fille ;.on croirait que celte chambre l'effraie, tant il a hâte d'en changer l'aspect.

— Eh bien! mademoiselle, il est nécessaire de lutter; la victoire vous sera facdo, le baron ne fera rion contre votro volonté.

— Je l'espère bien.

— Vient-il quelquefois ici?

— Jamais.

— Mais il a la clef à sa disposition?

— Ello est placée à la glace de ma chambre.

— Il y a ici deux objets qu'il est bon de mettre à l'abri. Le premier était une élégante boîte de cigares que la

défunte avait soigneusement enveloppée dans un papier de soie.

Le second était uno fiole en cristal contenant un liquide dont on avait à peine usé quelques gouttes.

Lafolie déposa ces deux souvenirs dans uno armoiro, ja ferma à double tour et en remit la clef à la jeune fille.

— Quoi qu'il arrive, dit-il, ne vous dessaisissez jamais de ces objets,

— Ils ont donc uno valeur?

— Une valeur immense I Vous le saurez plus tard. Eu attendant, qu'aucune modification ne soit apportée à ceè appartement, mademoiselle; il faut garder des morts aimés tout ce qui nous les rappello : c'est un culte qui console.

Julie avait pressé, eu signe d'adhé ion, la main du servi leur déroué à sa maîtresse, même après sa mort.

Restée seule, elle s'agenouilla sur le prie-dieu de sa mère, el elle ôtall ainsi plongée dans uns pieuse méditation quand Pied-de-Oélafi et ion chambellan s'arrêtèrent devant l'hôtel.

— parole la plus sacras] disait gâtaient sa Wejesté pendant ii> trajet, je mène là une drôle de vie depuis dix jours! j'ai vu les récries du boulevard, le l'ied de Mouton, la

Lampe merveilleuse. Arlequin rampirr, toul ce qu'il y a de

plus chenu dans ci" genre, à l'époque, vqus savez, où jo

travaillais dans le-> contreiiiai ques cl les bouts de Cigare [ mai- jamais, aii graqd jamais, je n'ai rien vu d'aussi coçasse que ce qui m'arrive. On parle de changemens à vue 1 qu'on m'en trouve un pareil I C'est amusant tout de même, l'état de roi : bon lit, bonne table, bonne société, bon tabac, rien à ('aire, rien à dire, rien à penser. Ma loi 1 sans ces satanés professeurs <!e danse, d'escrimo et do belles manières qui vous disloquent bras ol jambes, jo m'abonnerais voloutiors à cette vie-là. pour le restant do mes jours.

— Moi non plus, sire, jo n'aurais pas trop a me plaindro do ma nouvelle position, répondit Roussignan-Muller, qui se tenait prudemment caché au fond du véhicule, malgré l'exaltation alcoolique où il se trouvait encore. Vous êtes sans contredit lo meilleur roi qui ait jamais existé, avec le roi d'Yvotot et lo roi Dagobort. Jo ne sais pas mémo si, le verre en main, vous ne l'emportez pas on bonhomie sur l'un, comme vous l'emportoz en culotte sur l'autre. Mais la police russo continue d'empoisonner mon existence. Vous ne savez pas ce que c'est que la police russe, vousl

— - Non, mais j'ai appris à mes dépens à connaître la police française.

— Ce n'est pas comparable. La nôtre n'est encore que l'enfance de l'art. Je parierais cent sous qu'on sait déjà à Saint-Pétersbourg tout ce que nous avons dit, toul ce que nous avons tait, tout ce que nous avons pensé aujourd'hui. Je parierais même qu'on nous suit en ce moment, et que nous n'émettrons pas un mot, un geste, un signe, chez le baron d'Appencherr, qui ne soit à l'instant même constaté, ficelé, et expédié là-bas, par des courriers ventre à-terre. Rien ne me prouve que ce baron allemand n'est pas un des mouchards de l'autocrate. Où ne s'en fourre-t-il pas ? Il faut tout mon respect, sire, pour ne pas en voir ua dans Votre Majesté même. Aussi, croyez-moi, quand vous serez remonté sur le trône de Wardenbourg, le plus grand service que vous puissiez rendre à l'humanité, c'est d'envahir la Russie, pour exterminer jusqu'au dernier de ses espions. Mais la voiture s'arrête. Nous voici arrivés. N'oublions pas les instructions diplomatiques de votre président du conseil.

— C'est un fin matois, en effet 1

— De la prudence, sire, de la prudence l

— Oui, eomme on dit, la prudence est la maman de la sûreté. Mais cela ne suffit pas. I! a dit : « Prudence et fer- » metél » Qu'avons-nous à craindre d'ailleurs? «Nous ré- » clamons le paiement d'une dette légitime, incontestable » et sacrée : le remboursement d'un dépôt; et nous nous » sommes armés jusqu'aux dents, non pour l'atiaque.rnais » seulement pour la défense. » Vous voyez que je répète ma leçon comme un vrai perroquet. En avant, marche! continua Sa Majesté, en pénétrant résolument dans la cour do l'hôtel. Au petit bonheur! gare de devant!

Il était cinq heures et quart ; tous les employés venaient de partir; il ne restait plus qu'un vieux garçon de bureau, occupé à fermer les portes.

— Que demandez-vous? dit-il brusquement aux deux intrus, en hommo qui craint de laisser refroidir son po-

— A vous la parolo ! dit tout bas Pied-de-Céléri à son chambellan : c'est l'ordre de mon premier ministre. Un roi, selon lui, ne doit parler qu'à la dernière extrémité.

— Nous demandons monsieur lo baron d'Apponchorr, répondit Etouiiignan au garçon de buroau.

— Monsieur le baron no reçoit plus personne. Repassoz

demain.

— Il lera sans doute une exception onnotro faveur, répliqua Roussignan. Veuillez lui dire que ce sont deux

étrangers de distinction qui délirent lui parler, pour^uno affaire de la [dus haute importance.

Le garçon do bureau sortit on murmurant des injures Inintelligibles, toujours au point de vue de son pptage,

— Avez-vous remarqué, sire*, l'affreux coup d'o'd que jjotis a lancé cet homme? dit Roussignan-Muller. Quant à celui-là, par exemple, lo doute n'est pas possible : cela sent son espion russo d'unji) lieuo. Nous sommes en pain guêpier.

— Suivez-moi 1 cria maussademont lo vieux serviteur en rentrant.

Pied-de-Côleri et Roussignan so rendirent à l'invitation. Ils furont introduits dans lo cabinet du maître absent, par le vieux serviteur qui leur disposa dos sièges et se retira dans la première pièce.

Le baron était encore à sa toilolto. Il devait dîner avec Simonne, sa passion malheureuse, et conduire, à son choix, l'indifférente jeune fille, ou à l'Opéra ou aux Funambules, pour entendre Duprezou pour voir Debureau, alternativo qui était alors, en 184., du meilleur goût, dans la gent fashionablo. Aussitôt sa toilette achevée, il se hâta donc do rejoindre les deux étrangers, pour en finir au plus vite avec eux.

— Attention! dit tout bas Pied-de-Céleri à son garde du corps; voici le baron : c'est le moment de jeter de la poudre aux yeux, comme nous l'a recommandé mon premier ministre. En avant la bijouterie wardenbourgeoise!

Les deux visiteurs se levèrent à l'entrée du baron, le saluèrent, et, ayant adroitement déboutonné leur habit, exhibèrent à ses yeux étonnés tout ce qu'ils s'étaient appendu de décorations exotiques. Le coup de théâtre fit son effet. Le baron, qui était entré on ne peut plus cavalièrement, changea subitement d'allure à la vue de tant de quincaillerie héraldique, et mit dans son salut tout ce que la flexibilité de l'échiné humaine peut renfermer de considération.

C'était un dandy grisonnant ; homme do plaisir, do luxe, d'élégance, nous l'avons dit, et de bonnes manières autant que de mauvaises mœurs; obséquieux d'ailleurs envers les gens haut placés, gai viveur avec tes égaux, dur et insolent avec ses inférieurs.

— Qu'y a-t-il pour votre service, messieurs ? dit-il avec une exquise politesse aux deux personnages qu'il avait devant los yeux, et en les invitant gracieusement du geste à se rasseoir.

— Voici, monsieur le baron, l'objet de notre visite, répondit Roussignan-Muller, avec toute l'assurance dont il était capable après boire. Sa Majesté, ci-présente, a bien voulu me laisser le soin de vous l'exposer.

Pied-de-Céleri s'inclina en signe d'assentiment. Quant au baron, en entendant ce mot si solennel et si imprévu de majesté, il saisit vivement la sonnette placée sur son bureau, croyant avoir affaire à des échappés de Charenton.

— Vous avez en effet devant vos yeux, monsieur le baron, continua Muller, le fils légifime du chevalier de Limbourg, unique héritier de ses droits au trône de Wardenbourg.

Le baron fit un mouvement en arrière, comme s'il so fût trouvé tout à coup en présence de deux serpens.

— Cela posé, monsieur le baron, poursuivit Roussignan, vous devinez sans doute ce que Sa Majesté vient réclamer de la haute probité qui a toujours distingué la maison Sholtz Appencherr et compagnie.

Le baron avait pâli visiblement et so trémoussait comme un homme qui éprouve un secret malaise.

— Quoi ? qu'y a-t-il? qu'est-ce ? demanda-t-il d'une voix entrecoupéo.

— 11 s'agit, reprit Roussignan, des deux millions cinq i cent mille francs appartenant à Sa Majesté, et que fou le

baron, votre père, banquier à Francfort, déposa, en 1818, dans la succursale qu'il venait de fonder à Paris, ptr les soins de monsieur Duplessis, son co-associé, sous votre direction. Capital que vous vous êtes obligé à rembourser au chevalier en personne, ou à ses héritiers, avec intérêts légaux, à première réquisition, en échange de votre reconnaissance. Total : six millions trois cent quarante-cinq mille neuf cent vingt-six francs trente-deux centimes.

A ces mots, dont la préc sion lui parut effrayante , le banquier bondit sur son fauteuil comme si une mine eût éclaté subitement sous ses pieds ; puis, se levant ahuri, il (ut pris d'un accès de cette hilarité convulsive que provoque parfois la nouvelle d'un grand malheur imprévu.

— Six millions 1 s'écria- il entin, quand il fut parvenu à coordonner ses idées ; six millions !

— Trois cent quarante-cinq mille neuf cent vingt-six francs trente-deux centimes, ajouta Roussignan.

— Et vous croyez qu'on rembourse de pareilles sommes aux premiers venus? Savez-vous bien, messieurs, que vous me faites l'effet d'effrontés voleurs?

— Des voleurs ! s'écria Sa Majesté, dont l'oreille, nous l'avons déjà vu dans sos entretiens avec son ancien maître, était fort chatouilleuse à l'endroit de cette qualification. Nous des voleurs 1 répéta-t-il debout, en relevant crânement ses cheveux d'une main, et en menaçant de l'autre son interlocuteur.

— Calmez-vous, sirel interrompit Roussignan en se levant aussi.

—Pas de menaces, intrigans, car je fais appeler la garde I Et il tira vivement le cordon de la sonnette ; mais, chose étrange, personne ne répondit à cet appel.

— Nous n'avons rien à craindre, reprit Roussignan- Muller, dont les jambes flageolaient de peur. Moi d'abord, je n'y suis pour rien, et quant à Sa Majesté, elle ne demande que ce qui lui est dû.

— C'est une imposture I s'écria le baron. Le chevalier de Limbourg est mort et enterré depuis bien des années !

— Oui, papa est mort assassiné en 1821, à Franclort, répliqua Pied-de-Céleri, et c'est précisément pour cela que je viens réclamer son héritage. Les successions n'ont pas été inventées pour les quadrupèdes.

— Vous son fils 1 Allons donc l reprit dédaigneusement le banquier.

— Pourquoi pas?

— C'est un mensonge l

— Pas de gros mots, je vous le répète I

— Quelle preuve? morbleu 1 quelle preuve?

— Nous en avons cent pour une, répondit Roussignan. Vous comprenez, monsieur, que nous ne serions point assez fous pour venir vous demander six millions trois cent quarante cinq mille neuf cent vingt-six francs trentedeux centimes de but en blanc. Veuillez jeter les yeux sur ces pipiers, ajouta -t-il en tirant de sa poche le gros portefeuille dont l'avait chargé Montreuil. Un simple coup d'œil vous convaincra de notre sincérité, de l'identité do l'héritier et de la légitimité de sa réclamation.

Le banquier prit le portefeuille, en compulsa attentivement lo contenu, pâlit de plus en plus à mesure qu'il poursuivait cet examen, et à la fin se laissa choir dans son fauteuil, à mcUié évanoui.

Son désespoir était assez naturel. Possesseur d'environ vingt millions, comme nous l'avons vu, à l'époque où Dabiron figurait parmi ses employés, le baron en avait perdu un quart dans de mauvaises spéculations et mangé un second quart en lorettes. Restaient dix millions, dont, à la mort de sa femme, moitié était devenue la propriété inaliénable de sa fille mineure. Restaient donc cinq millions composant son actif personnel. Or, voilà qu'on venait à l'impromptu lui en réclamer plus de six ! Le baron se trouvait conséquemment d'un million pour le moins au-dessous de ses affaires, si la réclamation des deux étrangers était fondée. Or, c'est en vain qu'il cherchait encore à se persuader qu'elle ne l'était pas : l'examen des titres ne lui laissait aucun doute sérieux, Le baron était ruiné

comme par un coup de baguette. Adieu le luxe, la vie élégante, la bombance, le plaisir facile, l'Opéra, les Funambules, le quartier Bréda, les Simones et les Simonottesl Et, comme si la destinée eût voulu ajouter le sarcasme à son mauvais procédé, c'est au moment même où il allait se rendra à une partie fine que cette tuile financière lui tombait sur la tête, rappelant ainsi le pauvre diable à qui l'arracheur de dents, Bilboquet, extirpo de force uno canine, au momentjusto où il va dîner en ville.

— Hé quoi l murmura lo baron d'une voix dolento ; hé quoi l la Providence aurait permis que lo fils ne fût pas assassiné comme le père 1

— Mon Dieu oui, répliqua ironiquement Pied-de-Céleri: petit bonhomme vit encore. Cela paraît vous vexer. Bien fâché de la peine 1 Eûcore un point sur lequel nous n'avons pas la même manière de voir.

— Nous attendons, monsieur, reprit Roussignan, qui eût voulu être à cent lieues de là, et qui piétinait d'impatience et d'inquiétude sur place, comme ces malheureux volatiles qu'on pose, dans les spectacles forains, sur des plaques de tôle chauffée par dessous, afin de les faire danser pour l'amusement du public. Etes-vous enfin convaincu? ajouta-t-il, en homme qui l'était peu lui-même.

— Peste t comme vous y allez l répondit en hésitant le baron, qui avait repris un peu d'assurance. Je reviens quelque peu, il est vrai, de mes préventions ; mais de là à une conviction, il y a loin encore! Au surplus, la question est assez importante pour mériter réflexion. Je garde ces papiers, ajoula-t-il en ouvrant un des tiroirs de son bureau, dans lequel il jeta le portefeuille, non pour le dérober (nous n'osons accuser sa mémoire d'une telle félonie), mais uniquement sans doute pour se donner le temps d'aviser, et rester maître de la situation.

— Que faites-vous là? s'écrièrent Roussignan et son compagnon.

— Vous le voyez : je mets ces paperasses en lieu de sûreté. Je les reverrai à loisir, je les ferai examiner par des experts, en un mot j'en vérifierai la valeur, et nous verrons ensuite.

— Ah çà! hél dites donc, je n'entends pas de cette oreille-là 1 s'écria Pied-de-Céleri. Rendez-moi ces papiers, et plus vite que ça !

— Non, messieurs, non 1 Et d'ailleurs, en les supposant valables, ce qui n'est pas encore certain, rien ne constate qu'ils vous appartiennent.

— Rendez-moi ces papiers, vousdis-je ! reprit Pied-do- Céleri, en faisant un pas en avant et en enfonçant ses deux mains dans ses poches.

— Non, mille fois non 1 et pas de tapage, ou je vous fais jeter à la porte!

— Une fois, deux fois, trois fois, rendez-moi ces papiers ! répéta Pied-de-Céleri au comble do la fureur, malgré les efforts que faisait Roussignan pour le calmer ; rendez-les-moi ! ajouta-t-il en tirant de ses poches les deux pistolets dont il s'était muni; rendez-les-moi, ou saprebleu! je vous casse la tête comme à une poupée !

Et joignant le geste à la parole, il repoussa d'une main l'intervention pacifique de Roussignan, et pointa de l'autre une de ses armes sur le baron.

A cette terrible menace, Roussignan se laissa tomber sur son siège et porta vivement la main à ses oreilles pour ne pas entendre l'explosion, tandis que, de son côté, le baron, peletonné dans son fauteuil, poussait des cris de terreur et gesticulait des deux bras en avant, comme pour détourner le coup fatal.

Mais au même instant, avant qu'il lâchât la détente mortelle, Pied-de-Céleri se sentit pris subitement d'une sorte de vertige et de paralysie étrange, inexplicable; sa main, cello qui portait son fameux anneau, retomba peu à peu, inerte, en laissant s'échapper lo pistolet, comme si une force invisible eût pesé sur elle; ses traits devinrent fixes, ses yeux prirent uno couleur vitreuse, et son corps s'affaissa doacement sur le siège placé derrière lui, où il resta dans la plus complète immobilité.

FRF.DF.MC SOULIF. — LEO LFSPFS.

El alors uni- porte s'ouvrit tout à coup et donna pasa igo à un homme de haute atatnre, à la Bgure douce el grave, nu regard puissant, an geste Impérieux, lequel s'avança lentement parmi les trois aoteura de cette scène, quo tics causes diverses avaient réduits, pour ainsi dire, à l'état do momies.

— lié quoi! c'est vous I s'écria lo banquier avoc joie, lorsqu'à près un momont de stupeur, il eut reconnu le personnage qui intervenait si inopinément. Ali ! |e désespérais de vous voir. Mais onfin, parlez : suis-jo sauvé?

— Aviez-vous donc douté de ma parole? répliqua sévèrement l'inconnu. Il me somblo pourtant que je no vous en ai point donné lo droit ! Je vous ai dit, il y a bion longtemps déjà : «. Il est possible qu'on virnno tôt ou tard vous demander une restitution, on ne peut plus légitime. La consentir serait votro ruine, mais la ret'u^or serait votro déshonneur. Fn ce cas, comptez sur moi. Or, j'ai su, il y a quelques heures à peine, que ce double danger vous montrait aujourd'hui. Je suis venu, j'ai été introduit par un do vos vieux sorviteurs, jo me suis placé là, dans la pièce voisine, à portée de tout voir, de tout entendre, et de paraître au moment nécessaire. Je tiens ma promesse. A vous de tenir la vôtre. Réglez loyalement avec ces gens-là. Voilà la somme en diamans. Donnez-leur-en lo montant en un bon sur la banque. Ce sacrifice peut détourner de grands malheurs, et c^ n'est vraimont pas cher. Qu'ils reprennent leurs papiers. N'en retenez que votre obligation. Faites ainsi, et à la première occasion lâchouse, comptez encore sur moi.

— Mais, au nom du ciel, qui donc êtes-vous?

— Ne me demandez rien. Je remplis, monsieur, dans l'intérêt do votro famille, une mission dont j'ai juré l'accomplissement, à genoux, devant le lit d'un moribond. Un jour peut-être vous en saurez davantage. Adieu !

L'inconnu disparut à ces mots comme il était entré, et à peine fut-il sorti, que Pied-de-Céleri recouvra complètement l'usage de ses sens.

Les choses s'exécutèrent ainsi qu'il était dit.

Dix minutes après, deux voitures s'élançaient de l'hôtel, à quelques secondes d'intervalle.

L'une emportait le baron vers la rue Notre-Dame-de- Lorette, au galop de deux chevaux pur-sang, qui depuis longtemps déjà piaffaient d'ardeur sur le pavé de la cour, on attendant leur maître.

— Pourvu, se disait avec inquiétude le dandy émérite, pourvu que la capricieuse enfant ait eu la patience de rester chez elle ! Oh 1 si elle l'a lait, je la dédommagerai de l'ennui d'avoir attendu près d'une heure. Chère et cruelle Simonne 1 ma fortune est sauve désormais. Plus d'épée de Damoclès incessamment suspendue sur ma tête ! Dès demain je donne à la charmante fille des chevaux, des voitures, des loges partout, des hôtels, des villas, des châteaux, des palais, des bijoux, tout ce qu'elle souhaitera, tout ce qui pourra l'égayer, la distraire, la toucher, la passionner. Je ne sais si c'est à cause de sa beauté, ou de son indifférence, mais, paro'e d honnour , je raffollo de cette femme-là. Je crois qu'elle me demanderait la lune, que je tâcherais de la lui acheter 1

L'autre voiture reconduisait rapidement à l'hôtel dos Princes nos deux aventuriers, nantis des précieux papiers et du bon sur la banque de France. Ils étaient aussi surpris que fiers du succès de leur démarche.

— Soyez sûr, cher ami, disait familièrement Sa Majesté Pied-de-Céleri, soyez sûr que nous devons ce bonheur au morceau de la corde qui a servi à vous pendre, et que j'ai dans ma poche. Tout me réussit depuis que je le possède, et c'est une bien bonne idée que vous avez eue là 1

— Je suis charmé d'avoir fourni un pareil talisman à Votre Majesté, répondit Roussignan dont la lerreur avait singulièrement troublé l'esprit et la vue pendant les scènes qui venaient de se passer chez le baron ; mais ce talisman est malheureusement sans pouvoir contre la police

de l'autocrate. Je ne sais où j'ai rencontré le grand estaûer qui m'est apparu, pendant votre évanouissement.

comme à travers un épais brouillard ; mais, j'en suis certain, sire, jn l'.ii déjà aperçu quelque part. Ce no peut être encore qu'un espion russe I

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