XII. — ENTRE VOISINS
Une demi-heure après Amélie était retirée dans sa chambre. Elle avait déjà commencé et déchiré vingt lettres, les unes pleines de reproches amers, les autres affectant une indifférence mal jouée, quand elle reçut le billet suivant :
«Chère madame,
» Mon frère, qui nous arrive à l'instant, m'apprend que vous restez seule ce soir chez vous.
» Je sais que vous avez en vous-même toutes les charmantes ressources qui ne permettent pas de redouter l'ennui, mais je sais aussi que la solitude change l'ennui en chagrin; n'avez-vous pas peur de cela, et ne voulez-vous pas tâcher d'éviter ce danger en venant la passer avec nous? Si vous ne le voulez pas p air vous, faites-le pour nous. Vous ne trouverez que mon frère, mon père et moi.
» Peut-être dans la soirée M. Balbi, notre notaire, arrivera-t-il de Paris. C'est le plus aimable et le plus excellent homme du monde; il a de l'esprit et du cœur, chose rare toujours, chose encore plus rare chez un notaire, chose inappréciable avec des cheveux blancs.
» Je serais charmée que vous lissiez connaissance avec lui et qu'il vous prit en affection. C'est un homme qu'on peut consulter comme im père.
» Mais de quoi vais-je vous parler là? Venez, nous ne vous aimerons pas plus, mais nous pourrons vous le dire.
» Toute à vous, i.éonie de fosenzac. »
Celle invitation contraria madame de Frémery; il fallait refuser et se montrer désobligeante, et on en veut toujours aux gens dont la bonne amitié vous force à ne pas être aussi aimable qu'ils le sont. Quant à accepter, Amélie n'y avait point pensé.
Cependant, pour répondre" au billet de la duchesse de Fosenzac, madame de Frémery dut relire son billet, et, cette fois, elle s'étonna de sa forme, de ses expressions. Que voulaient dire ces idées : « N'avez-vous pas peur que votre ennui ne devienne du chagrin? » On savait donc, ou du moins on supposait qu'elle avait du chagrin. L'avait-elle laissé voir à Uelchior de Lesly?
D'une autre part, à quel propos cet éloge de son notaire fait par la duchesse; qu'importait à madame de Frémery que M. Balbi fût aimable et bon? Pourquoi cette phrase : « C'est' un homme qu'on peut consulter comme un père? » On ne donne guère l'adresse du médecin qu'aux gens malades.
Madame de Fosenzac pensait-elle donc que madame de Frémery fût
eu position d'avoir besoin de consulter un homme du caractère et de la position «le M. I! illii?
Ces pensées une lois entrées dans l'espril d' Vnn'lie.elle oublia complètement le hillel qui 1rs avait lait naître. Les doutes vagues prirent
une forme, les regrets dei inrent des accusations. Elle en arriva i ne
plus douter de l'abandon de sou mari.
Elle en étail a pleurer de CCttC erainle supposée comme d'une
réalité] lorsque sa remme de chambre vint lui dire soudainement
(lue le domestique qui avait apporté le billet de madame de l'osen/.ac
demandai! s'il v avait une réponi e.
Celle question arriva .juste au moment OÙ mad uni' de I réuni v BO Dotait celle question banale qui se présente dans. tOUtd les douleurs conjugales :
— Faut-il que je meure dans la solitude et l'ennui, pendant qu'il
-a vie dans les plaisirs ?
Voilà ce que madame de Frémery se demandait, lorsqu'on vint
s'enquérir de la réponse à faire au billet apporté.
— Dites que je me rendrai à l'invitation de madame de Fosenzac, repartit v ivement Amélie.
lue minute plus tôt, unv. minute plus lard, celte réponse eût été toute différente, tant il est vrai que tes grandes résolutions delà vie tiennent à des lils plus légers, plus imperceptibles que la soie la plus fine, dévidée par la plus habile Arachné.
Mais en quoi la résolution d'aller voir madame de Fosenzac étaitelle un grand événement et presque une révolution dans la vie de madame de Frémerj ? Nous allons le dire.
Lorsque Eugène de Frémery avait quitté Poitiers pour devenir avoc.it générale Paris, il avait appris avec un vif plaisir que le marquis de Lesly avait acheté une habitation près de la sienne. Eugène, trompé dans la première passion sérieuse qu'il eût éprouvée, s'était juré de fermer son cœur a l'amour. Il avait épousé Amélie presque s. ins la connaître, sous l'empire de l'enthousiasme que lui avait causé son dévouement lorsqu'elle s'était offerte à lui, qui se trouvait l'avoir compromise à son insu, et qu'elle avait ainsi prévenu un horrible duel entre Eugène et son père.
Aucun homme ne devient le mari d'une femme jeune et belle, douce, aimante, spirituelle, sans éprouver pour elle un sentiment assez vil' pour qu'il croie à l'amour; mais celle passion bizarre ne nait point en raison des choses qui semblent devoir être l'essence même de son existence. Le plus souvent, ce sont les circonstances qui semblent devoir tuer l'amour qui le l'ont vivre. Et de même, il arrive souvent que ce qui semble devoir le rendre éternel l'éteint rapidement.
Ainsi, Eugène, esprit mobile, enthousiaste, ardent, amoureux de la discussion et du mouvement, ne put être satisfait par la douceur constante, le calme sérieux de l'âme d'Amélie.
La modestie qui interdisait à sa femme d'avoir des opinions qu'elle osât opposer à celles de son mari, le mettait incessamment dans la position d'un homme qui joue à la balle sans adversaire dcvanl lui. Elle ne lui renvoyait pas la pensée, elle laissait tout passer comme bon, comme excellent, comme bien dit. Ce triomphe sur le vide fatiguait Eugène sans l'amuser.
D'un autre côté, s'il arrivait, bien rarement, que madame de Frémery émît son opinion sur quoi que ce soit, c'était d'une façon si simple, si lucide , si exactement pleine de bon sens, qu'Eugène n'avait guère à faire triompher que des opinions fausses et exagérées; il les enveloppait souvent des théories les plus spirituelles, il
parlait, il s'animait, il s'exaltait, il voyait la lutte s'engager il
espérait une discussion, mais point : Amélie se rendait au premier mot, et Eugène la sentait obéissante, mais non pas convaincue.
Sans se rendre un compte exact de sa désillusion, Frémery avait compris qu'il n'aimait point sa femme. H en était fier devant le monde, parce qu'elle étail belle, distinguée, et que la pureté de son âme rayonnait si bien autour d'elle, que personne n'eût jamais songé à suspecter la pureté de sa conduite. Aussi, pour le monde, Eugène n'eût préféré aucune autre femme à la sienne; mais, pour lui seul, pour cette vie intime à laquelle il faut des émotions, des craintes, des espérances, des douleurs et des joies qui remuent le cœur, Amélie n'était, en aucune façon, la femme de ses rêves.
Ce fut lorsque Eugène eut reconnu cette triste vérité, qu'il prit la grande résolution de ne plus aimer, et de se vouer tout à fait à l'ambition.
Cette décision était un hommage aux vertus de madame de Frémery. 11 fallait une occupation ardente à l'esprit du jeune avocat général; il ne voulut point donner une rivale dans son cœur à celle qui n'en avait pas dans son opinion d'honnête homme; il se 01 donc ambitieux.
Ce fut ce parti résolument pris avec lui-même qui avait fait considérer, sinon comme un bonheur, du moins comme un hasard favorable à ses projets, le voisinage du vieux marquis de Lesly. C'était un homme très-actif, très-haut placé, fort bien en cour, exerçant à la chambre des pairs une intluence qui faisait compter avec lui les ministres les plus puissants.
Ce qui n'eût pas été supposable à Paris, c'est-à-dire une liaison entre M. de Frémery, petit avocat général, et le marquis de Lesly,
CONFESSION GÉNÉRALE
devenait possible à la campagne. Dès son arrivée, Eugène avait donc été faire sa visite au château.
Il s'y trouvait précédé d'uni; excellente recommandation; il avait porté la parole dans une affaire politique, avec celte passion cruelle qui, née de l'irritabilité de l'esprit, n'a ni mesure, ni pitié.
Le marquis de Lesly (on .était en IS1G) était fort imbu de cette politique qui a pour épigraphe : <« 11 n'y a que les morts qui ne reviennent pas. » 11 savait donc très-bon gré à M- de Fi cmei y d'avoir obtenu la condamnation des coupables. 11 lui en fit ses compliments. Madame de Frémcry était présente à la visite; madame de Fréinery était la fdle d'un vieux militaire de L'empire j ce fut donc avec un sentiment pénible qu'elle assista à une conversation où fuient traités avec le dernier mépris des hommes qui avaient rêvé le rétablissement d'un ordre de choses qui avait fait la fortune et la gloire de son père.
A cette visite assistait aussi Melchior de Lesly, jeune officier de la restauration, qui écoutait sans rien dire les déblatérations de son père et de l'avocat général : les deux orateurs renchérissaient d'injures, lorsque Eugène se laissa aller jusqu'à dire que tout ce qui avait tenu de loin ou de près à l'armée de l'usurpateur était un ramassis de gens sans honneur et même sans courage.
Amélie avait eu peine à contenir sa douleur à ce mot cruel, et elle allait peut-être essayer une observation, lorsque Melchior de Lesly dit, avec le ton de la politesse la plus parfaite, et en même temps delà conviction la plus profonde: — Je crois que les misérables auxquels vous avez eu affaire vous ont donné une fausse opinion des anciens officiers de l'empire. Nos régiments en sont encore peuplés, monsieur, et si nous avions à faire une guerre nouvelle, il n'est pas un de nous, qui détestons leur opinion, qui ne fût heureux de marcher avec eux, et qui ne comptât sur leur honneur comme sur leur courage.
— N'est-ce pas, monsieur? avait dit vivement Amélie, qui couvrait Melchior de Lesly d'un regard reconnaissant.
Melchior s'inclina devant madame de Frémery.
Ce cri échappé à Amélie, le regard reconnaissant avec lequel elle l'avait remercié, lui avaient dit qu'elle n'était pas de moitié dans les sottes accusations de son mari.
C'est un énorme avantage, pour un jeune homme beau, de savoir qu'une femme est en contradiction quelconque avec son mari; cependant celui-ci, averti par l'exclamation de sa femme , avait repris : — Ce n'est pas que je veuille dire qu'il n'en est pas quelquesuns de dignes de l'estime de tous les partis : tel était votre père, Amélie.
La visite n'eut pas d'autre portée.
Les relations entre voisins furent rares.
.M. de Lesly était d'un âge et d'un rang à faire peu de visites. Melchior venait quelquefois chez madame de Frémery; mais, à l'encontre de ce qu'on eût pu attendre d'un beau jeune homme inoccupé, il ne profitait jamais de l'absence du mari pour venir chez la femme.
Quelque temps après, madame de Fosenzac, fille du marquis, et dont on avait à peine prononcé le nom jusque-là, vint s'établir chez son père.
Elle arrivait des eaux de Carlsbad, et lorsque madame de Frémery la vit, elle jugea que cette femme avait dû être admirablement belle, et elle l'était encore véritablement. Des traits d'une parfaite correction, une taille d'une grâce achevée avaient survécu à la vie ; car, à vrai dire, madame de Fosenzac était morte, ou, pour parler plus catégoriquement, elle était l'exacte image de la mort.
Une blancheur d'ivoire couvrait son visage et ses mains. Supposez la plus belle personne de vingt-cinq ans, morte de la perle de tout son sang; voyez-la une minute après sa mort, et vous aurez une idée de madame de Fosenzac. Rien n'était ni flétri, ni altéré dans ses traits.
Une légère maigreur, qui n'avait point de rides, eût pu seule prouver que la souffrance avait passé par là.
Du reste, on ne pouvait se rendre compte de l'effet mystérieux que faisait éprouver à ceux qui la connaissaient cette statue blanche et belle, allant, venant, parlant, sans (pic jamais une teinte rosée vint animer son visage. Avec la blancheur de la niort, ses traits en avaient pris l'immobilité. Jamais le sourire ne glissait sur ses lèvres pâles; jamais l'expression de la joie ni de la douleur ne s'y peignait.
Rien enfin n'annonçait la vie dans ce fantôme, si ce n'eût été l'éclat éblouissant de ses yeux.
A partir de ce moment, les rapports de madame de Frémery devinrent plus fréquents avec la famille Lesly. Il est bon toutefois de dire qu'Eugène de Frémery était absent lors de l'arrivée de madame de Fosenzac; de façon qu'un commencement de liaison était établi entre ces deux dames, lorsque celui-ci, revenu d'un voyage à Rennes, apprit l'arrivée de la duchesse.
Eugène de Frémery respectait trop sa femme pour lui dire de certaines choses ; mais ii lui fit comprendre qu'il désirait q-iesa liaison avec madame de Fosenzac ne fût pas poussée jusqu'à l'intimité.
Il est inutile de dire, pour l'intelligence de ce récit, comment et
par quels moyens Eugène avait été instruit de quelques aventures relatives à madame de Fosenzac.
Ces aventures, où le crime avait été jusqu'au meurtre, lui faisaient considérer cette femme comme un monstre. Sa haute position et le silence de ses complices et de ses victimes avaient laissé ces aventures dans la plus profonde obscurité ; mais, à voir cette femme qui avait fait l'amour et L'admiration des plus riches salons de Paris, on devinait cependant (pie le châtiment n'avait pas manqué à la faute.
Ce fut à cette époque que commença pour Amélie une de ces fausses positions où les hommes expérimentés savent quelquefois se conduire, mais où les femmes de la jeunesse et du caractère d'Amélie doivent souvent faire fausse route.
Eugène de Frémery, sous la double influence de son ambition et de son respect pour sa femme, lui commandait en même temps les attentions les [dus empressées pour le vieux marquis de Lesly et, au besoin, pour Melchior, et une excessive retenue vis-à-vis la duchesse de Fosenzac.
Si Eugène eût eu le courage de dire à sa femme les raisons qui le faisaient parler ainsi, peut-être n'eût-eile pas approuvé ces raisons; mais, du moins, elle les eût comprises; peut-être se fût-elle refusée nettement à entrer dans les vues de son mari; mais peut-être eûtelle pris en amour l'ambition qu'il éprouvait.
En effet, il est si facile à un homme de reporter à la femme qui l'aime tous les efforts qu'il ne fait que pour lui-même; cet hom- •mage de l'ambition qui dit : — C'est pour toi que je veux être riche ! pour toi que je veux être puissant! pour toi que je veux être. célèbre !
C-3t hommage, dis-je, n'est pas un de ceux qui touchent le moins le coeur des femmes.
Amélie était un esprit d'un ordre trop élevé pour ne pas s'associer à de pareils désirs, s'ils lui avaient été franchement exprimés. .Mais la vanité de l'homme ne se soumet guère à mettre ainsi à nu ses projets, surtout quand la voie qu'il veut suivre n'est pas exactement la droite voie, surtout quand il faut avouer à la femme qu'on respei le des moyens qui ne sont pas d'une loyauté irréprochable.
Ainsi, Eugène de Frémery ne disait point à Amélie : Flattez MM. de Lesly, parce que ce sont des hommes puissants; évitez madame de Fosenzac, parce que c'est une femme perdue II se contentait de lui dire : Flattez MM. de Lesly; évitez madame de Fosenzac.
Sa vanité d'homme lui faisait regarder comme inutile d'initier sa femme aux mystères de sa pensée, et l'idée qu'il avait de ses droits de mari le persuadait qu'un conseil, ou un ordre émané de lui, devenait pour sa femme un devoir dont elle n'avait point à discuter le but et la portée...
Voilà donc Amélie de Frémery dans cette nécessité d'avoir à ménager le vieux marquis, d'avoir à agréer les visites de Melchior et d'avoir à éviter la familiarité de madame de Fosenzac, et cela sans qu'elle en connût la raison.
Il était résulté de cette fausse position qu'Amélie, qui n'avait point discuté les prescriptions de son mari vis-à-vis de lui, les avait discutées vis-à-vis d'elle-même. Il en était résulté que, n'ayant pas découvert la raison de cette conduite, elle avait accusé son mari d'inconséquence.
Quoi qu'elle eût pu faire, elle n'avait pu se dérendre de l'empire que madame de Fosenzac avait exercé sur elle. Celte résignation calme et triste à un malheur inconnu, ce détachement de tous les intérêts présents, cette facilité de caractère, celte triste appréciation des choses du monde, ce charme enfin de la douleur qui ne se plaint pas, tout cela avait agi puissamment sur l'imagination de m.idanie de Frémery; et comme elle ne voulait ni ne savait cacher ses pensées, elle avait souvent laissé voir à son mari l'affection que lui inspirait la duchesse.
A ce sujet, celui-ci avait renouvelé ses remontrances; et Amélie, toujours obéissante, parce qu'elle aimait, avait, pour ainsi dire' cessé toutes ses relations avec sa nouvelle amie.
Peut-être n'était-ce pas son obéissance seule qui l'avait fait agir ainsi ; peut-être avait-elle compris qu'elle se plaisait trop à ces entretiens auxquels Melchior assistait le plus souvent; peut-être s'était-elle aperçue que ces entretiens ne l'intéressaient jamais plus vivement que les jours où Léonie lui parlait de son frère dans les termes les plus exaltés. Jamais homme ne fut plus brave, ni plus dévoué, ni plus généreux; et jamais femme ne serait mieux partagée du ciel que celle qui inspirerait à Melchior le véritable etsincère amour qui devait disposer de sa vie.