XIII. — l'amour a l'horizon
Voilà où en était Amélie au commencement de ce récit, et voilà pourquoi nous avons dit que le fait d'avoir accepté l'invitation de la duchesse était pour elle un grand événement et presque une révolution. *
Ce n'est pas qu'après avoir fait à la femme de chambre, qui l'avait interrompue dans ses réflexions, la réponse irréfléchie par laquelle elle avait accepté l'invitation de la duchesse; ce n'est pas, dis-je
I (iO
I ONI E8SION BfiNÊB U.F.
qu'Amélie ni li iv'.'ivll.il. cl qu'elle n'eût voulu II reprendre : nuis le mal étail l'ait, cl il élail lrré| arable.
viii,'i (i a vi i .1 ies ordres . i .m me loi il le monde , une indisposi-
iion à i ri U'xler; mais elle avait déjà usé de ce moyen jusqu'à l'abus,
■ r iidiv ( ii / le marquis de L sl\ .
. (qu'elle arriva dans le Bal m, l'Ile interrompit une discussion
vive, i vive même, que le vieui marquis se donna à peine le
île l'aire à la nouvelle an'ivée les politesses d'usage; pour
reprendre nunediatenii ni celle discussion.
— Panlien ! dit il a\ee \ ivacilé, je veux en faire juge madame de lïeiini \ ; 'Me est bonne, charmante, modeste, et quoiqu'elle soit
ineiii faite pour réussir mieux que personne dans le monde, elle préfère, nous le savons mieux une personne, la retraite et le caln e île sa maison au bruil cl ù l'éclat îles salmis de l'ans.
lame de Frémery a un mari plein d'ardeur, de talent et d'avenir, el elle sacrifie , de la meilleure grâce du monde, ses goûts l ersonm ls aux exigences de la carrière de son mari.
- Mon père, dit Melchior avec une douceur impatiente , ee dont nées parlons est une affaire de famille qui intéresse fort peu madame île lien en .
— C'est une «flaire de raison, repril \i\emeni le marquis, et je veux que quelqu'un décide entre nous.
Voyons, madame, reprit M. de Leslg en se tournant vers Amélie, supposons que votre m, ni vienne vous dire : — J'ai \ingl-lrois ans, j'ai une immense fortune, j'ai un grand nom, j'ai du courage, de la lova lé, de l'esprit»..
Melchior frappa du pied avec impatience.
Vous avez t lut cela, dit vivement le marquis; ne faisons pas ici de fausse modestie. Eh bienl reprit-il en se tournant vers madame de 1 rémery, supposez que votre mari vous dise tout cela, et qu'il ajoute ensuite : — Malgré tous ces avantages, je viens voua annoncer f|Ue je donne ma démission, que j'entends vivre dans la plus parfaite obscurité, enfermé dans un vieux château, et complètement étran; er a tout intérêt de fortune et de politique.
— Que répoudriez-vous à voire mari, s'il vous disait de pareilles choses '.'
— Si je pensais que mon mari lit eela pour abriter noire bonheur dans la retraite, j'avoue, reprit madame de Frémery en souriant, que je serais peut-être asses égoïste pour accepter le sacrifice...
— Vous voyez, mon père, dit Melchior.
— lu moment! reprit le marquis. Supposez qu'au lieu d'être votre mari, ce soit un jeune homme libre, sans engagement d'aucune espèce, dont la famille, tout au contraire, désire le voir arriver le plus haut possible, que diriez-vous d'une pareille résolution?
— Mais, repril madame de Frémery, qui devina enfin qu'il s'agissait de Melchior, et à qui celle découverte donna un embarras iuox-
le, non pas tant pi UT avoir à dire son opinion devant celui qu'elle concernait, mais parce qu'elle sentit instinctivement, qu'elle n'était pas étrangère à cette résolution; mais, reprit-elle, je penserais que quelque malheur caché, quelque déception lâcheuse a pu inspirer à ce jeune homme un profond dégoût du monde, et qu'il en redoute le c 'iilacl.
Pendant qu'Amélie parlait ainsi, la duchesse avait fixé sur elle ds> yeux inquiets et ardents, et à peine avait-elle fini de parler, que Melchior- s'écria avec vivacité : — Madame a parfaitement compris la raison qui me détermine.
A ces paroles, la duchesse, qui écoutait avec une extrême attention, baissa les veux et sembla s'affaisser au fond du fauteuil dans lequel elle était a moitié couchée.
Cependant le vieux marquis de Ccsly, sans prendre garde à ce mouvement de la duchesse, reprit avec une extrême vivacité : — Eh bien! monsieur, nous direz-vous d'où vous vient ce dégoût profoiid des choses et des hommes?... 11 s'agit probablement de quelque amour trompé!...
— Sur mon honneur, repartit Melchior avec empressement, sur mon honneur! je vous jure qu'il n'en est rien...
— En ce cas, s'écria son père en haussant les épaules, il s'agit de quelque amour sans espoir, de quelque passion platonique et rêveuse qui n'a pas le sens commun.
— Mon père, fit Melchior avec un embarras visible, peut-être ma déterm'u.ali n tient-elle à des raisons qu'il ne m'est pas possible de vous dire. Ne mettez donc pas des suppositions à la place de la vérité, et...
— Mais quelles sont donc ces raisons? s'écria le marquis exaspéré. Melchior jeta un regard triste et désespéré sur sa sœur, et répondit
avec une émotion douloureuse : — Mon père, je vous en supplie, ins un terme à cette discussion, du moins pour le moment; la reprendrons plus tard, lorsque nous serons: seuls. ■ mot qui, dans la pensée de Melchior, excluait sa sœur aussi bien nue madame de Frémery, parut à celle-ci ne s'adresser qu'à elle éprouva le plus' vit embarras de se croire, en quoi ce soit, mêlée à une discussion où il s'agissait d'un amour quelconque, et peut-être se fût-elle retirée immédiatement, si le vieux marquis ne se fût écrié ; — Eh bien! puisque vous craignez de me dire vos raisons devant ces dames, faites-moi le plaisir de me suivre
jusque i lie/, moi ; car demain malin je sera) chez le. mini-lie. el , en
venté, je ne puis pas laisser Bigner l'ordonnance qui vous confère
un i eau -iad", si vous devez le refuser.
— Voire présence est i uut i le chez lé ministre, mon père, repartit Melchior avec la timidité d'un homme qui prévoit la violence de
l'écla! que Niait taire nulle SCS parôlys; votre présence e-l inutile clie/. le ministre : VOUS troUVl riez ma démission entre ses mains.
— Votre démission I l'écris M de Lesh avec uw Iran porl furieux.
— Venez, mon père, venez, reprit Melchior en l'entraînant bois du SaloO j il faut que je vous parle a VOUS seul.
Amélie, fa i embarrassée d'avoir été le lémoin inopportun de
cette explication, se tourna vers la duchesse, qui n'avait pas prononcé une seule parole.
C'était toujours la même pâleur, la môme Immobilité, la mémo
absence de v ie sur le visage de l.éonie ; seulement, quelques lai mes
s'échappaient des yeux fermé! de madame de Fosenzac et roulaient
connue des gouttes de rofléfl sur le marbre de sa joue.
— <>h! mon Dieu '.qu'y a-l-il?(it vivement Amélie en lui prenant la main, tant elle lut épouvantée de celle douleur inuelle qui, pour la première l'ois qu'elle parlait devant elle, parlai! par des laines.
— Pauvre frère!... murmura madame de I osenzae.
Puis elle se prit à regarder madame de l'i'émen : son œil, longtemps attaché sur la jeune femme , semhlail cher» lier un chemin par où elle pût arriver à son ooair ou à son esprit.
Enfin elle lui dit tout à coup : — Amélie , voulez-vous faire une bonne action? voulez vous me rendre un ho-,, service?
— Assurément, répondit madame de Frémery avec l'hésitation d'une femme qui a peur de l'engagement qu'elle va prendre.
— Eli bien! reprit Léonie sans tenir compte de la crainte que paraissait éprouver son amie, dites à mon frère de retirer sa démission, de céder aux sollicitations de mon père; il le fera pour vous, j'en suis sûre.
— Comment pensez-vous, reprit Amélie avec un extrême embarras, que M. Melchior de Lesly puisse faire pour moi ce qu'il refuse à son père, ce qu'il vous a peut-être refusé à vous-même; car je pense que vous lui avez demandé ce sacrifice?
A mesure qu'Amélie parlait, la confiance que madame de Fosenzac semblait avoir eue dans l'intervention de madame de frémery paraissait l'abandonner.
Elle la regarda encore en silence; une expression de douce pitié se montra dans ses veux, et elle finit par dire : — Vous avez raison, je ne puis vous demander an pareil service.
Puis elle retomba dans l'abattement profond d'où elle était sortie un moment.
Amélie, qui s'attendait à une discussion, fut surprise de la facilité avec laquelle madame de Fosenzac avait abandonné son espérance, lorsqu'elle venait de lui déclarer qu'elle seule avait le pouvoir d'obtenir de Melchior ce qu'on exigeait de lui.
L'esprit d'une femme qui cherche manque rarement de trouver la trace lorsqu'il y a une question d'amour, si cachée qu'elle soit.
A peine Amélie s'était-elle demandé pourquoi madame de Fosenzac lui avait dit d'abord :
« 11 le fera pour vous, »
Et pourquoi elle avait ajouté presque aussitôt :
« Je ne puis pas vous demander un pareil service, »
Que ce rapide instinct du cœur des femmes pour qui l'amour est une émanation qu'il sent à des distances incroyables, l'amena à cetle conclusion : — 11 le fera pour vous parce qu'il vous aime; je ne puis pas vous demander ce service, parce que ce serait vous engager à user d'un pouvoir que vous ne devez pas connaître.
Elle était donc aimée de Melchior, et madame de Fosenzac la respectait cependant assez pour ne pas oser l'engager à se servir d'un amour qu'elle ne voulait pas sans doute récompenser.
L'amour qui se présente à une honnête femme, tout armé de ses désirs ei de ses exigences, la ilatte presque toujours dans sa vanité , mais l'épouvante assez souvent dans sa vertu pour qu'elle le repousse avec 'indignation. Mais celui qui vient, ou plutôt qui ne vient pas; celui qu'on vous montre, ou plutôt qu'on vous laisse, apercevoir; celui qu'on dévoile un moment d'une main imprudente, et qu'on cache presqrte aussitôt, en ayant l'air de vous dire :
« Vous ne devez pas voir cela, vous ne devez pas le connaître, personne ici ne v^ut alarmer vos regards; » cet amour, on ne peut ni l'accuser ni le repousser: il devient à la fois un hommage à la beauté et à la vertu; son existence et son silence sont une "double flatterie pour la vanité et pour l'orgueil; il est impossible à une femme de ne pas en être touchée; et. pour peu qu'un pareil amour pousse celui qui le ressent à un grand sacrifice, il est presque impossible de ne pas en être reconnaissante.
Ce -oir-la, pendant une heure, rien ne se passa qui eût la moindre^"importance pour Amélie, du moins le crut-elle ainsi.
En cffel, madame de Fosenzac ne revint pas sur le sujet si rapidement abandonné pvn- elle, el lorsque Melchior rentra dans le salon, il semblait être à mille lieues de la discussion dont Amélie avait été témoin.
Cependant peut-être examina-4-elle avec plus d'attention celui
CONFESSION GÉNÉRALE
dont on lui avait pour ainsi dire déclare l'amour; et ce fut pour file un grand sujet d'admiration et. <['ii pis est, il" comparaison avec sou mari , que ces soins persévérants, ces attentions que Melchior avait pmir sa sœur malade, que cette charmante bonhomie d'un Jrès-jeunc homme qui a la paternelle affection d'un vieillard.
Ht puis il \ avait tant de reconnaissance dans le regard de madame de Fosenzac; chacune de ses moindres paroles, chacun de ses moindres gestes disait si bien h Melchior: — Oh! tues bon, noble, tu es généreux! Que madame de Frémery ne pouvait s'empêcher d'entendre dans son cœur cet éloge muet de l'homme qui l'aimait -an- doute.
M. de Lesly était revenu quelques instants après son (ils; il n'avait pas non plu- ramené la conversation sur le sujet qui s'agitait entre lui et son (ils: mais, malgré la bonne volonté qu'il mettait à cacher son dépit à des gens étrangers, il était facile de deviner qu'il n'avait rien obtenu de Melchior.
XIV, — UrS JEU DU HASARD.
La soirée se passait au milieu d'une de ces conversations que tout le monde suit, mais à laquelle personne n'est présent, chacun répondant au I mit des paroles qu'il entend , avec une préoccupation secrète dans l'esprit. Quand deux puissances de celte espèce luttent ensemble, soit l'usage du monde et la pensée personnelle, une des deux, finit par remporter l'avantage. La conversation fait taire la pensée, ou la pensée tait taire la conversation.
Dans cette circonstance, ce fut la pensée qui eut la victoire, et ce lut dans un moment de profond silence qu'on annonça l'arrivée de M. Balbi, le notaire de la famille.
Comme une circonstance fort explicable, personne n'avait songé qu'on éclairai le salon, de façon qu'il y régnait une sorte d'obscurité lorsque le notaire entra.
M. de Lesly et Melchior allèrent au-devant de lui avec un empressement qui témoignait ou de l'extrême considération qu'ils avaient pour cet homme, ou du vif intérêt qu'ils attachaient à son armée.
Les premières paroles de M. Balbi furent dites d'un ton brusque, et cependant pleines de cette amitié bienveillante qui ne garde l'extrême politesse que pour les indifférents.
— Tenez, dit-il à Melchior, qu'il entraîna rapidement dans un coin du salon où se trouvait pré i \melie, voilà votre démission. J'ai mi tout le monde, c'est une affaire arrangée. Je vous ai dit que j'avais dans ma manche quelqu'un qui pouvait amener tous ces messieurs à se montrer moins sévères, et je pense que tout est uni. Tout le monde, ajouta-t-il d'un ton plus bas, a sa petite part de faiblesses humaines C'est en alarmant chacun sur ses propres secrets, qu'on lui impose silence sur les s crets des autres. Heureusement pour nous que M. de Frémery serait très-fâché que je divulguasse tout ce que je sais sur son compte; et c'est à lui que je dois, sinon la promesse d'un silence absolu, du moins la restitution de p'èces qui prouvaient des faits qu'on peut maintenant traiter de calomnie.
Amélie n'avait rien compris et ne pouvait rien comprendre. à la phrase de M. Balbi par rapport à ce qu'elle apprenait à Melchior de Lesly: mais elle avait un sens qui la concernait personnellement: elle venait d'apprendre que son mari avait des secrets en vertu desquels on le faisait agir peut-être malgré lui.
Elle ne s'aperçut pas que Melchior eût interrompu le notaire, quoiqu'en lui -errant vivement le bras, il eût fini par lui imposer silence.
Presque aussitôt , ils s'éloignèrent et disparurent dans le jardin avec le vieux marquis; madame de Fosenzac et Amélie demeurèrent encore une fois seules ensemble.
Madame de Frémerv éprouvait la plus vive curiosité; si elle l'eût osé, elle eût interrogé Léonie; mais indépendamment de la timidité naturelle à sou caractère, Amélie éprouvait la crainte instinctive de découvrir quelque chose qui lui causerait un vif chagrin. Il est donc probable qu'elle eût gardé pour elle l'anxiété qu'elle éprouvait, si la duchesse ne l'avait interrogée.
— Savez-vous, lui dit-elle d'une voix brève et pleine d'émotion, savezrvpus ce que M. Balbi vient d'annoncer à mon frère'?
Amélie, ainsi sollicitée sur des paroles qui la tourmentaient vivement, les répéta à la duchesse,
— Oh! bon et excellent homme, s'écria madame de Fosenzac, je savais bien qu'il nous sauverait, lui...
Amélie, qui s'attendait à ce que le nom de son mari appelât l'attention de madame de Fes< nzae, repartit d'un ton un peu froid :
— Je suis chaînée, madame, que M. de Frémery ail pu être pour quelque ch se dans un service pour lequel vous montrez tant de reconnaissance.
i.a duchesse, qui, à vrai dire, n'avait compris de la phrase de lalbi que ce qui probablement la concernait personnellement, c'est-à-dire que la démission de Melchior était retirée, que l'affaire était arrangée, repartit aussitôt, et comme quelqu'un qui cherche ses souvenirs : — Oui, oui, je comprends comment M. de Frémery a pu obtenir la remise de cette lettre.
Puis, comme si une nouvelle idée se montrait tout à coup à son esprit, elk> ajouta vivement: — Kl j-.' comprends comment M. Balbi a [»u forcer M. de Frémery à agir comme il l'a fait.
— a pu forcer? dit Amène d'un ton lier.
La duchesse comprit qu'elle venaitde blesser l'orgueil 4e ion amie, et lui dit aussitôt: — Pardon, M. de Frémerv aura cédé aux prières de M. Balbi.
Eu pu Uni ainsi, la duché— e prit la main d'Amélie.
Cette main était glacée et tremblante.
— Mais qu'avez-vous donc'? dil vivement madame de Fosenzac.
— Rien, repartit Amélie Pardon, ajnuta-t-eile aussitôt en se levant, pardon si je me retire, c'csl que je souffre horriblement.
Madame de Frémerv traversa vivement le salon pour prendre son chapeau et son éebarpe, et elle entendit madame de Fosenzac qui murmura d'une voix trise: — Pauvre femme!
Ce mot de pillé la lit arrêter soudainement.
Elle était donc à plaindre? Dans sa position, de quoi pouvait-on la plaindre? Le doute ne fut pas d'un instant.
La pensée, rapide comme la foudre, parcourut en une seconde tous les éléments du bonheur vulgaire; jeunesse, fortune, beauté, considération, rien ne lui manquait, excepté une seule chose peut-être, l'amour de son mari.
Elle n'en douta plus, elle était trahie.
C'est ainsi que, le pins souvent, le malheur arrive au cœur des femmes: ce sont de s murmures lointains, un mot qui passe dans l'air, un nuage qui assombrit le front d'un ami. un rien, qui lui disent : Voilà le malheur qui rient, aussi sûrement que le tremblement de la feui le dit à l'oiseau : Voici l'orage qui arrive.
Si bientôt après elle apprit d'une façon certaine l'infidélité de son époux, c'est que l'alarme était dans son cœur, c'est que la douleur qu'elle éprouvait déjà lui fit faire une action dont elle n'eût jamais été capable, si elle était restée dans une parfaite sécurité. Ain>i, celui qui n'éprouve aucune crainte sur sa santé voit cuis t avec indifférence le médecin qui parle mystérieusement à l'un de ses amis; mais si un mot est venu l'avertir que sa vie peut être mise en danger par un mal caché, il n'a plus qu'une pensée : celle d'épier et de surprendre les moindres paroles qui se disent autour de lui.
Madame de Frémery avait dit à Léonie qu'elle désirait se retirer. Comme elle avait demandé sa voiture pour une heure beaucoup plus avancée de la soirée, eile prit le parti de traverser tout le parc de M. de Lesly , pour regagner celui de sa propre maison, qui n'en élait séparé que par un étroit sentier.
Léonie ne retint pas sa voisine ; elle-même avait trop de hâte d'avoir une explication avec son frère et M Balbi pour ne pas désirer être seule.
Amélie s'éloigna donc et gagna rapidement une sombre allée de marronniers bordée de hautes charmilles, par laquelle elle devait gagner plus promptement sa maison.
A peine arrivée au milieu de cette allée, elle entendit parler avec chaleur, à quelques pas d'elle.
Ce bruit de voix, qui en toute autre circonstance l'eût éloignée de sa route, ce bruit de voix l'appela comme le vertige appelle du fond de l'abîme le malheureux suspendu, sur ses bords. Elle s'arrêta subitement, puis s'approcha avec précaution et entendit les paroles suivantes : — Non. mon cher Balbi (c'était Melchior qui parlait , je ne retirerai point ma démission : c'est précisément parce que vous avez mis l'honneur de la duchesse à l'abri d'une allreuse révélation, que je veux m'éloigner avec elle de la Fiance. Si une accusation s'était élevée, je serais resté pour la combattre; aujourd'hui (pie j'espère le silence de tous (eux qui savent ces horribles secrets, je ne veux pis qu'une rencontre fortuite puisse les exciter à dire un mot qui amènerait probablement un cruel scandale.
La disparition de la duchesse et la mienne laisseront h tous ces ressentiments le temps de se calmer; et quand nous reviendrons en Fiance, dans quelques années, quand d'autre- intérêts, quand d'autres événement- auront occupé et occuperont l'attention du monde, on ne pensera plus à nous.
Ce que venait d'entendre madame de Frémery lui était si parfaitement étranger, qu'elle éprouva une honte soudaine de l'action qu'elle venait de tare, et probablement elle se fût éloignée à l'instant même, si les paroles suivantes n'avaient réveillé sa curiosité el son inquiétude: — Mais comment ferez-vous comprendre votre dépari à votre père0 avait dit M. Balbi.
— Je prendrai tout sur moi, dit Melchior; il ne soupçonnera pas que j'agis pour ma sœur autant que pour moi-même. Je ne lui dirai pas les raisons qui ordonnent à Léonie de quitter la France; mais je lu.i dirai celles qui me f< reent à fuir ce pays.
— Mais, reprit le notaire, il les traitera de folie.
— Je le sais, dil Melchior, ii ne comprendra pas que je ne puisse me guérir de mou amour, et s'il finit par me comprendre, il ne comprendra pas que je renonce à l'espoir de le faire triompher.
— Ah ça! dil le notaire, vous êtes donc bien amoureux de madame de Frémery.
A ces mots, Amélie tressaillit et sentit le rouge lui monter au visage, comme si l'aveu de cet amour lui eût été fait en face.
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< 0NFESSION GÉNÉRALE
Elle fut mu le poinl de s'échapper, naali la curiosité de la femme l'emporta sur la pudeur, et elle resta pour écouter la réponse de Mil. hior.
— Oui, «lit celui ci, je l'aime, je l'aime comme quelque chose de saint, «le noble, de naïf, et je considérerais comme un crime d'altérer la pureté <!r celte .'une, en lui apprenant qu'elle peul inspirer un désir el une passion qui ne son! pas avouables devant Dieu.
— c'est bien, ce que vous laites la, «lit vivement le notaire; c'esl d'aulanl mieux «pie vous amie/, dans ce moment, de puissants auxiliaires auprès de cette pauvre enfant: le chagrin qui perd les àmes les plus pures, la vengeance qui égare les esprits les plus distingués.
Si quelqu'un eût été près de madame de Frémery, il eûl entendu son coeur battre dans sa poitrine. Elle avait soupçonné cet amour, elle l'avait compris timide et respectueux, et c'est précisément pour cela qu'elle l'avait redouté. Et voilà que tout à coupelle acquiert
l'assurance de celte passion, et cette passion se montre à elle bien
Idus comme un culte à sa vertu que comme un hommage à sa HNlIllé.
Amélie en éprouva une joie charmante, et à l'instant mémo elle eut peur de sa joie.
Puis sa pensée fut immédiatement détournée de ces vives émotions par les dernières paroles de M. Balbi. Elle avait donc le chagrin à craindre, elle pouvait donc être en droit de se venger...
Les nouvelles douloureuses donnent à l'âme la même soif ardente que donnent à la bouche les liqueurs alcooliques ; elle voulut savoir jusqu'au bout ce dont elle allait avoir à souffrir, ce dont elle pouvait se venger.
Cependant Melchior avait repris : — C'est donc vrai que M. de Frémery est tout à fait tombé sous l'empire de madame de Favières? L'exemple de son ami Lucien Deville eût du cependant lui aptrendre qu'il n'y a ni coeur, ni honneur chez cette femme. C'est esprit le plus froid, la vanité la plus excessive, le calcul le plus odieux qui la dirigent.
— Ta, ta, ta, fit vivement le notaire, ce n'est pas madame de Favièresqui est le plus à blâmer dans cette circonstance; vous savez, mieux que personne, que si elle écoute les paroles d'amour de tous les bruyants jeunes gens qui sont autour d'elle, c'est parce que son mari l'a fort sevrée de pareille nourriture. Quand madame de Favières s'est mariée, elle aimait son mari, elle l'aimait à sa manière, c'est vrai, mais elle l'aimait. Lui, au contraire, il ne l'aimait pas.
— Mais il me semble... fit Melcbior.
— Je sais ce que vous allez me dire, reprit le notaire : il s'est parfaitement conduit avec sa femme; jamais galant homme n'a couvert de soins plus empressés, de plus gracieuse galanterie, le peu de sympathie qu'il éprouvait pour sa femme. Mais le cœur ne se trompe jamais à ces faux semblants ; voilà pourquoi il arrive si souvent que la femme qui sent l'amour sous les mauvais traitements de son mari lui reste fidèle ; tandis que celle qui sent son indifférence au milieu des procédés irréprochables dont il l'entoure, le trompe quelquefois.
Madame de Favières a rencontré un homme qui l'aime comme un fou, avec l'exagération d'un esprit sans jugement ; elle se laisse aller au charme d'une pareille passion, et à toute force, cela se conçoit; mais je ne vois aucune excuse à la passion de M. de Frémery. Sa femme a mille fois plus de charmes, plus de beauté que madame de Favières; sa femme a été pour lui un ange de vertu et de dévouement ; il est coupable, et il le sent, il est véritablement coupable.
Nous n'avons pas besoin de dire la douleur cruelle que chacune de ces paroles portait dans l'âme de madame de Frémery; mais il faut expliquer le sentiment qui entra dans son âme en même temps que la souffrance, ce sentiment qu'elle n'eût jamais éprouvé si elle avait appris la trahison de son mari d'une autre façon : c'était l'odieuse indignité de M. de Frémery.
La vertu modeste d'Amélie eût cherché une excuse à son mari; elle se fût cherché des torts avant de le condamner complètement. Mais en l'entendant juger aussi sévèrement par un homme dont elle avait entendu souvent louer le sens droit et l'indulgence, elle ne put se dissimuler qu'elle était lâchement et indignement abandonnée.
Il eu résulta qu'elle éprouva peut-être autant de colère que de souffrance, et que l'idée de vengeance, qu'elle n'eût pu concevoir en toute autre circonstance, lui passa dans l'esprit, non comme une chose possible pour elle, mais comme une chose qui pouvait servir à expliquer les taiblesses de beaucoup de femmes.
— Oui, reprit Melchior, il est coupable, et plus que vous ne le pensez, et. ajouta-t-il à voix basse, il ajoute à sa faute l'impudence d'une sévérité hvpocrite. Entre nous, et je puis vous dire cela .tout bas, je suis convaincu que s'il n'a rien dit de précis à sa femme sur les malheurs de ma pauvre sœur, il lui a fait entendre que ce n'était point une femme dont elle pût faire son amie.
— Drôle I ... murmura sourdement le notaire.
— C'est le même homme qui veut séduire madame de Favières, qui se montre si rigide envers d'autres.
— Laissons cela, dit vivement M. Balbi; décidément vous voulez partir ?
— (Miel conseil me il
— Votre père sera au désespoir...
— Quel conseil un1 donnez vous ?
— .le comprends que la santé de votre sœur peut expliquer celte disparition, mais....
— Quel conseil me donnez- vous T
— Eh bien ! de part ir... Oui, reprit vivement le notaire... partes vous aime/, mada le Frémery... et elle vous aimerait.
— Jamais! «lit Melehioi ... *i vertu...
— Elle vous aimerait el ajouterait le désespoir de vous aimer et devons refuser, à celui d'être abandonnée. Ce serait trop de douleur
pour une àme pareille... sauvez-la-lui.
— Je partirai donc, dit tristement Melchior... Je partirai pour
in'arrarher au charme enivrant dune passion qui me tue; mais, croyez-moi... ce n'est que moi que je protège... Jamais madame de Frémery ne m'aimerait.
— Mon ami, reprit sentencieusement le notaire, la vérité arriva; au cœur des femmes par i\r^ voies inconnues. Eh bien! s'il arrivait
que madame de Fremerj devinât, je ne sais comment, de quel
amour respectueux et religieux vous l'aimez... >'il arrivait... Tenez, ajouta-t-il, je suppose que quelqu'un lui redit notre conversation, je suppose qu'elle l'eût entendue, elle vous aimerait... ou si elle ne vous aimait pas, c'est qu'elle n'aurait ni cœur ni dignité, et elle en a.
Qu'on juge de l'effet de ces paroles sur madame de Frémery.
Jamais clarté plus vive ne pénétra plus soudainement dans le cœur d'une femme pour lui montrer le véritable sens des douleurs, des doutes, des incertitudes qui la déchiraient depuis quelque temps. Elle ne put supporter la révélation qui lui venait si brusquement, la force lui manqua et elle tomba évanouie à la place ou elle se tenait cachée.