‹ Les aventures de Saturnin FichetChapitre 17 sur 169 · LE 8ERPENT SOUS LES FLEURS · texte numérisé non relu

LE 8ERPENT SOUS LES FLEURS

Nous l'avons vu, l'implacablo haine du vieux Dnplessis et la jalousie rafiinéo do Tiennwtto avaient réuni leurs odieuses inspirations pour tracer autour do d'Aronde, à la façon dos sorcières do Macbeth, un corcle do maléfices dont il ignorait l'existence, mais dont il éprouvait les funostos effets.

Tou'cs les valeurs industrielles sur lesquelles il spéculait, canaux, filatures, houilles, métaux, etc., avaient subi tout à coup uno dépréciation que rien ne pouvait expliquer, dont la bourse dix fois millionnaire de son vieil onnemi faisait largement les frais, et qui avait eu pour résultat de le dépouiller en quelques jours des trois quarts d'un actif honorablement acquis. Obligé de contracter un emprunt de cent mille francs pour faire face à ses engagemens immédiats, il avait trouvé cotte première ressource dans la perfide obligeance du beau-père de d'Appencherr ; mais nous savons tout ce que cette obligeance apparente avait coûté do considération au jeune homme. Ses vingt billets de cinq mille francs chaque, flétris à son insu par l'estampille et par l'endos du Balancier, du Cyclope et des autres Macaires de la rue de la Huchette, avaient été présentés successivement, par les soins de Brioude, à tous les escompteurs de Paris, qui tous les avaient repoussés avec autant de mépris que de surprise. Si bien que, du jour au endemain, le nom de d'Aronde était devenu un des plus tarés de la place, et que désormais il n'eût pas trouvé vingt francs sur sa signature.

Or, de nouveaux engagemons étant échus sur ces entrefaites, d'Aronde se trouva dans l'impossibilité de les remplir. Pour la première fois, sa signature fut protestée à l'échéance, et l'huissier déposa chez son concierge l'assignation à comparoir pardevant le tribunal de commerce. Le débiteur obtint le court délai accordé par la jurisprudence ordinaire, à l'expiration duquel il lui faudrait payer capital, intérêts et frais, à peine de voir son mobilier saisi, vendu et sa personne conduite à la prison pour dettes.

On se figure aisément le chagrin profond qu'une situation si fâcheuse, si nouvelle, si imprévue, si iaexplicable f dut causer à un homme de cœur, que la fortune avait comblé jusqu'alors de ses faveurs les plus constantes. Aiusi qu'il arrive toujours, les angoisses de la vie extérieure réagirent fatalement sur l'existence intime. D'Aronde n'était plus cet esprit délicat, ce cœur ouvert, ce caractère plein d'enjouement et de sérénité, cette nature affectueuse et expansive qui donnait tant de charme à ses relations. Il était devenu morose, taciturne, sauvage, maussade et impatient. Il sortait dès le matin pour courir au plus pressé, et le soir, au lieu de travailler, comme nous l'avons vu faire, à quelque noble et grand projet d'utilité publique, dans la pièce voisine de celle où travaillait aussi sa femme, attendant l'un et l'autre avec tant d'impatience 1 heure si douce de la réunion, il s'enfermait solitairement dans son cabinet, ou bien s'absentait après dîner, comme s'il eût craint, en restant auprès de sa chère compagne, d'être amené à lui faire de douloureuses confidences. C'était à peine si, à son retour, les aboiemens de Fox et les caresses d'Estelle pouvaient le tirer un instant de ses sombres préoccupations.

Huit jours de ruino avaient suffi à une si triste meta-

morphose. 0 misère! serait-il donc vrai que toute espèce de bonheur est décidément incompatible avec tes anxiétés, et que, dans l'ordre même des affections les plus désintéressées, telles que l'amitié, telles que la piété filiale, telles quo l'amour même, hélas ! comme on le dit dans le langage vulgaire, il faut avoir les moyens d'aimerl

La jeune femme de d'Aronde, sans oser le remarquer tout haut, était vivement inquiète de ce brusque changement dans l'humeur et dans la conduite de son mari. Elle tentait de combattre une si funeste tendance à force de gentillesse, de prévenances et d'aménité ; mais alors il déposait un baiser glacé sur son front et se contentait de dire :

— Laisse-moi, enfant, j'ai à expédier une besogne qui presse.

— Mais, mon ami, objecta un jour la jeune femme, pourquoi donc es-tu si triste?

— Je ne suis pas triste, répondit-il; je suis écrasé d'occupations, et, dans ma position, l'on est obligé de consacrer aux affaires le temps qu'on devrait à son bonheur; voilà lout. Cela peut donner l'air triste en apparence, mais, au fond, je suis plus gai que jamais.

- Ah ! Charles, Charles, tu me parles de gaîté d'un ton

à faire pleurer! Allons, sois franc. Tout cela n'est pas

naturel : tu me caches quelque chose.

— Moi! rien.

— Si fait. Je m'y connais bien peut- être! On dit quo l'amour a un bandeau sur les yeux. C'est possible dans los statuettes en biscuit de Sèvres, ajouta-t-elle en s'efforçant de sourire pour égayer son mari ; mais en réalité cela n'est pas. Au contraire. L'amour est d'une clairvoyance à lire jusqu'au fond des âmes, jusqu'au fond dos cœurs. Réponds-moi donc, je t'en prie. Es-tu souffrant?

— Non.

— As-tu quelque chagrin ?

— Non.

— M'en veux-tu? ai-je fait, sans le vouloir, sans le savoir, quelque chose qui t'ait déplu? En ce cas, je t'en demande pardon; gronde-moi bien vite et qu'il n'en soit plus question. Mais, de grâce, monsieur, ne boudez pas aiusi, ou je croirai que vous ne m'aimez plus.

— Ne plus t'aimer I s'écria d'Aronde en la pressant sur son cœur ; moi ne plus t'aimer 1 Mais il faudrait donc no pas aimer Dieu, dont tu es la créature la plus parfaite 1 II faudrait donc ne pas aimer le soleil, les parfums, los fleurs! car n'es-tu pas, toi, la fleur, le parfum et la lumière de ma vie?

Et d'Aronde, en parlant ainsi, détourna son visage, nais pas assez promptement pour empêcher Estelle de lui voir les yeux humides.

— Tu pleures I s'écria-t-elle, tu pleures, toi, un homme ! Tu vois bien que tu as quelque chose I

— Non... rien... rien... je te le jure.

— Ne jure pas... tu mentirais!.. Ah! vous avez quelque jhose, monsieur, et vous refusez de me le dire, à moi, à votre femme ! Fi ! que c'est laid!... vouloir être triste à soi tout seul!... C'est mal, bien mal!... Allez, monsieur, vous n'êtes qu'un égoïste 1

Et la jeune femme alla se réfugier à l'autre extrémité du salon, cacha sa figure dans son mouchoir et tourna le dos à son mari par un mouvement de gracieuse et touchante bouderie.

Quand elle découvrit ses yeux baignés de larmes pour voir où était son muet contradicteur, elle le vit à ses pied* pâle et défait. Son premier mouvement fut de s'éhncer vers d'Aronde, et de lui passer tendrement ses bras autour du cou.

— Charles, dit— elle, pardonne-moi si je suis curieuse comme une fille d'Eve, mais je suis jalouse do tes moindres pensées, et je proteste quand tu mo refuses ma part de tes chagrins. Voyons, qu'as-tu? parle l Pourquoi co manque de confiance? Ne suis-je plus ton Estelle, ta femme, ton amie?

— Tu le veux? dit d'Aronde, hésitant encore.

— Je fais plus que de le vouloir, je t'en prie.

— Soit ! répondit d'Aronde, enfin vaincu par tant d'affectueuse insistance. Aussi bien tu ne tarderais point à le savoir autrement, et d'une façon plus fâcheuse peut-être. Prépare-toi à une révélation terrible.

— Terrible ? répéta la jeune femme. Qu'est-ce donc? Mon Dieu, tu m'eflrayes !

-— Hé bien 1...

— Hé bien?...

— Non, je ne pourrai jamais 1

— Au nom du ciel, achève ! Tu me fais mourir l

— Hé bien ! ma pauvTe amie, je no sais quelle fatalité s'est appesantie sur moi depuis quelque temps, mais je suis à bout de forces pour lutter contre elle. J'aurais dû m'y attendre. J'étais trop heureux auprès de toi ! Il fallait bien payer tôt ou tard cet excès de bonheur. La destinée devait prendre sa revanche. Elle l'a prise enfin, et cruellement !

— Mais, enfin, que t'arrive-t-il donc?

— Il m'arrive... que je suis ruiné, dit d'Aronde d'une voix faible, et comme honteux d'un tel aveu.

— Ruiné ? s'écria Estelle, dont le charmant visage se rasséiéna tout à coup.

— Oui, ruiné 1 répéta d'Aronde avec un abattement profond.

— N'est-ce que cela ? reprit Estelle dont le regard devint brillant.

— Comment, n'est-ce que cela? dit d'Aronde stupéfait.

— Mais oui. Est-ce bien sûr?... tu es ruiné ? tu ne me trompes pas?... tu ne me fais pas une fausse joie?... c'est bien là tout ce que tu avais?

— Il me semble que c'est très suffisant!

— Oh! que je suis contente! s'écria la jeune femme, en sautant d'aise et en frappant gaîment ses deux mains l'une contre l'autre. Ruiné!... ruiné !... tu es ruiné!... quel bonheur!...

— Ah ! tu appelles cela du bonheur? interrompit d'Aronde, ne comprenant pas d'abord l'allégresse d'Estelle, et ne sachant trop si la révé'ation de son infortune ne l'avait pas rendue insensée tout à coup.

— Oui, sans doute, reprit-elle, c'est du bonheur... du bonheur relatif, du moins. Ce pouvait être cent fois pis I Tiens, veux-tu que je te dise ce que je redoutais? Je puis bien te lo dire, maintenant que je suis complètement rassurée... car c'est bien cela, n'e>t-ce pas?... tues ruiné?... pour de bon?... parole d'honneur?...

— Enfant 1

— Hé bien ! ce que je redoutais, c'était qu'un peu d'ennui eût commencé à se glisser ici, dans cette vie calme et monotone à laquelle tu t'es condamné pour moi.

— Pouvais-tu le penser !

— Ah! mais... cela n'était pas impossible. On sait de vos nouvelles, monsieur le mauvais sujet ! Vous meniez une vie bien plus agitée, bien plus attrayante peut-être, avant d'être tout à fait à moi. Vous avez connu de belles dames... de joyeuses créatures.... avec lo souvenir desquelles je ne puis pas lutter, moi qui n'ai que mon amour pour vous plaire.

— Estelle ! Estelle! je t'en conjure, ne parle pas ainsi, toi la plus jolie, toi la plus spirituelle, toi la plus charmante de toutes les femmes !

— Bien vrai ?... vous ne mentez pas?... vous pensez ce que vous dites?... Alors, je suis rassurée, et, puisqe » vous n'êtes que ruiné, monsieur, je vous le répète, me v là bien contente!...

— Contente, chère folle ! Mais tu ne sais donc pas ce que c'est que la ruine, la g^ne, la misère, à Paris?

— Moi, ne pas le savoir, mon ami ! Il faudrait donc que j'eusse perdu la mémoire ! N'est-ce pas dans une misérable mansarde que nous nous sommes vus pour la première fois? N'est-ce pas auprès d'une pauvre orpheline mourante de douleur et de faim, que ce bon Fox vous a s?rvi d'introducteur? Vovis voyez, mon ami, quo j'ai bonno mémoire. C'est à la misèro, ajouta-t-ello de sa plus douce voix, oui, C'est à la misèro quo je dois de t'avoir aimé; c'est elle qui

FRÉDÉRIC SOULlE. — LEO LESPES.

a publié nos bans de mariage. Ne soyons pas ingrats envers elle. S\ elle nous rend de nouveau visité, quelle soit l.i bienvenue! Va, mon ami, la pauvreté è ses douceurs, lorsqu'on est pauvre à deux, el que l'amour est l'économe du ménage. Deui pauvretés sonl encore une riohesse quand on s'aime, car 1rs peines diminuent * l< • moitié, tandis que les joies se doublent par le partage.

— Tu t'abuses, chère Estelle. L'idée d'un pareil avenir ne peul que l'effrayer au souvenir «lu passé? Quant h moi, je m'en épouvante, jo l'avouo.

— Poltron !

— Oh! ce n'est pas pour moi, c'est pour toi, pour toi seule La .misère, vôis-tu, C'est la rupture de toutes relations agréables, c'ost la froideur dos amis, c'est le dédain dos parens, c'est la compassion moqueuse dos indifférons, c'est l'abandon do tous, c'est la désertion, la solitudo et la tristesse.

— Tant mieux ! nous n'en serons quo moins distraits do notre amour.

— La misère, c'est le renoncement aux spectacles, aux ja's, aux iêtes, dont j'avais tant de fierté à to voir la reine.

<— Tant mieux encoro 1 nous n'en aurons quo plus de temps à nous donner.

— C'est uno chambro obscure, étroite , affreusement meublée, au liou do ce bel et vas'.e appartoment où j'avais tant d'orguoil à l'entourer des splendeurs do la vie.

— Tant mieux toujours, monsieur lo difficile! nous ne sorons que plus près l'un de l'autro dans un plus p tit nid.

— Adieu le luxe, adieu la toiletto, adieu toutes cos fantaisies charmantes qui sont aux femmes ce que la richosse et l'élégance du cadre sont au plus beau chef-d'œuvre!

— Qu'importe 1 si je suis jolie par moi-même, sans le secours de l'art, comme vous lo prétendiez si souvent? Mais peut-être menliez-vous encore, comme tout à l'heure!

— Enfin, s'écria tristement d'Aronde, adieu tout plaisir en ce monde !

— Mon plaisir est de vous voir auprès de moi, de vous entendre me dire que vous ne me détestez pas trop, et de vous répondre que je vous aime, quand vous lo méritez, co qui n'arrive pas toujours.

— Charmante!

— Au surplus, je le vois bien, vous avez voulu m'éprouver, avec vos prophéties sinistres, vos peintures effrayantes et vos airs lamentables. Mais vous voilà bien attrapé. C'est bien fait !

—Comment cela? demanda d'Aronde, qui croyait rêver.

— Oui, sans doute, monsieur le pessimiste ! vous vous 'tes flatté d'être ruiné.....

— Ah ! par exemple !

— Or, ce n'est pas vrai du tout ! vous vous vantiez !

— Plût à Dieu! mais le malheur n'est que trop certain. Une baisse incompréhensible m'a fait perdre huit cent cinquante mille francs en quarante-huit heures. J'ai cru un moment pouvoir lutter contre le torrent qui m'entraînait. Un brave et digne homme, M. Duplessis, d'Ernée, s'est trouvé sur ma route et m'a tendu une main amie. C'est lo seul.

— M. Duplessis, dites- vous? N'est-ce pas le grand-père de Julie d'Appencherr, cette ravissante fille que vous m'avez fait connaître, et que, par pressentiment sans doute, j'aimais déjà de tout mon cœur?

— Lui-même. Nature loyale et bonne, comme on en rencontre "bien rarement, 'dans la finance surtout!

— Oh ! combien je lui suis reconnaissante, mon ami ! Soyez sûr que désormais je ne l'oublierai pas dans mes prières.

— Vous ferez bien. J'eusse été sauvé par cet excellent homme, si j'avais pu l'être. Que l'intention lui soit donc réputée pour le fait. Malheureusement les cent mille francs qu'il m'a généreusement prêtés, se sont engloutis comme le reste dans le gouffre de cette baisse infernale que rien ne pouvait combler. Et maintenant, plus un sou, plus d'amis, plus de crédit, plus rien, si c'est d'énormes dettes. Sans compteras cent mille francs que je dois au vénérable capitaliste d'Ernée, et que je payerai, Dieu sait commet j'ai

présentement céhl vingt millo francs do billets échus, nro testés, |ugés, qu'il me faudra payer datis neuf lôufs, sous peine <lo voir l'hûlssier, le cbmmidsàire-prls&uï et le ro-

COTS envahir brutalement ce domicile, saisir jusqu'aux

meubles né votre boudoir, tout vendre h la cflée, et m'écrouer personnellement à pllchy pour lo surplus. Vous avez voulu la vérité, Estelle? la voilà lout finllèràlSl vous

ne saviez pas Cfi que c'était qu'être ruiné, vous |e>ave/. a présent. Vous souriez?... Il y a de quoi, en ell'ell L'i situation est d'une gatté étourdissante!

— Ruiné! ruiné!... Il y tient I... s'écria malignement Estollo.

— Oui, certes, et on no peut plus ruiné.

— Du tout !

— Jo vous dis quo si !

— Jo vous dis quo non! ajouta-t ollo, on trépignnnt du pied, par un mouvement d'adorable impationce. Ruiné! Est-co donc pour vous rendre plus intéressant à mos youx?... Mon Diou, quo les hommes sont donc fais !... lié bionljo dois vous prévonir, monsieur, que co sera peine perdue. Ruiné!.. 1! al'ontêtoment du ne dire ruiné, sous prétexte do deux cont vingt mille francs do dettes, quand il lui reste la dot do sa fomme ! une dot de trois cent millo I

— Estelle...

— Une dot qu'il a voulu absolument me constituer do ses propres deniers dans notre contrat do mariage, par excès de délicatesse , pour que je fusse son égale aux yeux d'un monde qui n'a d'admiration pour une jeune et jolie mariée qu'en proportion des beaux yeux de sa ca ssette, comme nous le lisionsdernièrement dans Molière, à l'époq ue où il plaisait encore à monsieur de lire ensomblo lo soir.

— Cette dot vous appartient, Estelle.

— Nullement! je n'en étais que dépositaire, dans un but déterminé. Le but est changé. Elle est à vous, je vous la rends.

— N'espérez pas m'y faire consentir.

— Il le faudra bien, dussé-je plaider, ajouta en riant Estelle, pour vous forcer à la reprendre.

— Le cas serait neuf en matière de procès conjugaux. Mais vous perdriez encore cet étrange procès. La loi ne permet pas à la femme de disposer de quoi que ce soit sans le consentement de son mari.

— Quelle tyrannie! On voit bien que ce sont les hommes qui ont fait le code I

— Or, ce consentement, jo le refuse net. C'est la seule chose que vous n'obtiendrez jamais de moi. J'ai toujours trouvé abominable la conduite de ces maris qui, abusant de l'amour, do la générosité, de la faiblesse même de leur femme, ne se font nul scrupule de l'entraîner avec eux dans l'abîme où les a poussés le hasard, l'inhabileté, la sottise, et parfois même l'inconduite. Je ne les imiterai pas. C'est racheter ses fautes par un crime. On parle, en pareil cas, de créanciers créés au profit de la communauté, et que la communauté doit satisfaire. Vain sophisme 1 Est-ce qu'une femme qui vous a prêté sa jeu-, nesse, son innocence, sa vie tout entière; qui a charmé, embelli et consolé la vôtre ; qui vous a fait connaître lej plus pures félicités de ce monde ; est-ce que cette femmi n'est pas le premier , le plus intéressant, le plus sacré d« tous vos créanciers? La loi l'a voulu ainsi ; je le veux a ve( la loi.

— Fi , monsieur ! c'est affreux de refuser ainsi ce qui vous appartient. Je ne vous croyais pas le cœur si dur !

— N'en parlons plus, Estelle. J'aimerais mieux, je crois, mo (aire commissionnaire, journalier, écrivain public, je ne sais quoi ! que d'enlever un centime à l'humble réserve qui peut du moins assurer, si je venais à mourir, à vous, ma douce et bien-aimée compagne, non pas sans douto la grande et belle existence que je rêvais pour vous, mais une aisance modeste, à l'abri du besoin ; et à nos chers enfans, si nous en avons

— Nous en aurons !

— Ce que tout homme doit aux siens, non la fortune, mais les moyens n'en acquérirt Ainsi donc, laissons là

cette question, je vous prie. Aussi bien, la situation D'est peut-êtro pas encore aassi désespérée que le dépit m'entraînait à vous le dire tout à l'heure. Jo reprends un pou de courago à vous voir, à vous entendre, à vous admirer. Il mo reste uno ressource, ressource bien problématique, au train dont me persécute le guigaon, mais que jo ne saurais négliger comme dernière planche de s; lut, ne fût-ce que pour n'avoir rien à me roprocher. Je veux parler do l'intérêt que j'avais pris dans la création des (orges houillères do Belgique. C'était un acheminment au grand établissement agronomique et industriel dont je caressais le plan avec tant d'espoir. Je suis désolé d'y renoncer, mais il le faut. Je partirai dès demain pour Bruxelles, je vendrai tout, et si j'en puis tirer un prix convenaMe, avant huit jours peut-être, mes créanciers de Paris seront intégralement soldés.

— Bravo, mon ami! Et alors, si vous voulez m'en croire, vous renoncerez à ces vilaines affaires, qui ne sont bonnes qu'à vous infliger des soucis. Le mieux qu'on leur puisse devoir, c'est la richesse ; mais la richesse , dites-lemoi maintenant, la richesse vaut-elle toutes les angoisses qu'elle donne quand on la cherche, tous les regrets qu'elle cause quand on la perd? Au lieu de cela, vous vous créerez une occupation positive, car il no faut pas qu'un homme reste oisif; une occupation honorable, peu lucrative peut-être, ma's exempte de toute fiévreuse ambition. Nous nous retirerons dans une vie modeste, peu brillante, mais tranquille et douce, n'est-il pas vrai, mon ami?

— Vous ne sauriez croire, Estelle, tout le charme que j'éprouve à vous entendre ! Vos paroles rafraîchissent mon âme comme une douce rosée. Continuez,continuez, ô mon enchanteresse !

— Je savais bien, moi, que je finirais par avoir raison, dit-elle avec un fin sourire, en passant son bras sous celui de son mari, et en s'appuyant doucement sur lui. Ruiné I ruiné !... ajouta-t-elle en haussant les épaules, par un mouvement plein de grâce mutine, et en lui faisait faire avec elle quelques pas dans l'appartement. Ruiné!... Monsieur se donnait des airs d'homme ruiné î... Ditesmoi, mon ami,cela vous ferait donc bien plaisir d'êtro ruiné?... Oui, n'est-ce pas?... Je vois cela à votre sourire... Hé bien ! soit! je ne veux pas vous contrarier davantage. Je vous accorde que nous sommes ruinés. C'est convenu. Vous voyez que j'y mets de la complaisance. Nous sommes ruinés. Bien. Votre liquidation terminée, il ne nous restera, en effet, grâce à cetle dot que vous avez la perfidie de vouloir placer en biens-fonds au lieu de me la laisser en espèces, et sur le chapitre de laquelle vous vous montrez si farouche ; il ne nous restera, dis-je, que dix mille livres de rente, au lieu des centaines de mille que vous vous étiez promises. Que forons-nous, alors, pauvres ruiné* que nous serons? Nousquitterons co belappartement, si vaste dans sa spleûdeur qu'il faut s'y chercher quelquefois. Nous habiterons un joli petit logement, situé un peu haut peut-être, mais au grand air et en plein soleil, d'où l'on verra le ciel de plus près. Là du moins nous vivrons côte à côte, nous entendant sans cesse, et toujours présens l'un pour l'autre. Nous n'aurons plus l'immense jardin de cet hôtel, si beau, mais si triste, et dans lequel, par horreur de l'isolement, nous no mettons presque jamais les pieds; mais nous aurons pour jardin un balcon, où nous flânerons tous les matins,avec des bordures do fleurs qui nous embaumeront, et un dais do verdure où les oiseaux d'alentour viendront chanter gaîment leurs tendresses. Nous congédierons les dix chevaux, les palefreniers, les grooms et les cochers dont so compose^ votre écurie actuelle, et qui nous mènent, en riche livrée, à ces fêtes où nous nous ennuyons parfois si magnifiquement ; mais le dimanche, nous irons quelquefois aspirer l'air des champs, le parapluie en main pour tout équipage, à pied tous deux, bras dessus, bras dessous, comme de simples amoureux. Le jour, tandis que vos occupations vous appelleront au dehors, je m'occuperai, moi, des soins de notre gentil ménage, n'ayant

à servir qu'une simple servante, au lieu des dix domestiques do céans. A cinq heures, h votre retour, au lieu de ces grands festins, inutiles si l'on est sobre, malsains si l'on est gourmand, où chaque convive éprouve plus ou moins le supplice de Tantale, par l'abondance des mets et l'embarras du choix, vous trouverez tout prêt un bon petit dîner, ingénieusement conçu, délicatement exécuté, qui n'aura rien d'assez tentant pour le parasito, mais d'où, à l'occasion, l'amitié ne sera point exclue. Le soir enfin, la lecture, la musique, la causerie, la méditation, la promenade, le spectacle, le concert, le bal même quelquefois, termineront agréablement uno journée si bien rempl e. Oui, monsieur, le bal fait aussi partie démon programme. Tant pis si cela vous contrarie! Je n'ai pas l'intention de vivre comme une recluse. J'aimo la danse. Je no suis pas d'origine créole pour rien. Je veux danser quelquefois, ie vous en préviens, et vous invite pour la première valse. Rassurez-vous d'ailleurs. Jo continuerai d'être coquette, car je veux continuer de vous plaire, mais jo ne ne vous plairai qu'au meilleur marché possible. Les étoffes sont à si bon compte maintenant! C'est étonnant ce qu'on a dans les magasins, presque pour rien! Vous verrez, vous verrez comme je serai jolie au rabais ! Eh bien 1 monsieur le désespéré , que dites-vous de mon plan? C'est modeste, mais ce n'est point encore trop mal pour do pauvres gens comme nous. La sagesse consiste à savoir se contenter de ce qu'on a. Laissons le p'aisir à la richesse, mon ami, et résignons-nous tout bonnement au bonheur, puisque nous sommes ruinés !

Pour toute réponse, d'Arondo s'agenouilla devant la jeune femmo, lui prit les deux mains, et les couvrit do baisers, en s'écriant, les yeux mouillés de larmes d'aitendrissement et d'admiration :

—Estelle, tu es un ange ! un ange de tendresse, do dévouement, de malice et de bonté 1 laisse-moi t'adorer à genoux !

Estelle se jeta toute radieuse dans les bras de son mari.

Le lendemain, d'Arondo partait pour la Belgique.

Or, lo jour mémo de ce départ, le vieux Duplessis, ainsi que nous l'avous vu précédemment, s'entretenait, au sujet du jeune couple,avec Tiennette et Brioude, vers onze heures du soir, dans un des cabinets du Ranelagh, qui donnait à la fishion et à la galanteriesa dernière fêle de la saison.

Quand les trois complices eurent arrêté leur abominable plan contre l'intéressant ménage, ils se séparèren! au bruit qu'ils entendirent derrière la cloison do la pièce voisine, et qui leur fit craindre un moment d'avoir été écoutés.

Par qui?

Etait-ce par Lataké qui aurait voulu épier Brioude ? Mais l'insouciante Jupin b-e paraissait attacher, de jour en jour, ou pour mieux dire, de bal en bal, moins d'importance aux faits et gestes d'un adorateur déjà antédiluvien pour elle. Trois mois de date !

Etait-ce par un simple curieux? Qu'importait alors !

N'était-co pas personne enfin? Cette hypothèse était la plus vraisemblable.

Quoiqu'il en fût, le vioux Duplessis revint seul à Paris, qu'il devait quitter le jour suivant pour retourner à Krnée, où nous l'avons vu, en effet, se livrer contre sa femme aux inspirations de la plus implacablo peut-êtro de toutes lc-s jalousios, la jalousie rétrospective.

Quant à Tiennette et à Brioudo, ils s'abstinrent de rentrer au bal, laissèrent le baron d'Appencher ramener la danseuse avec Simonne, et revinrent tous deux seuls à Paris, dans la même voiture.

— J'attends, dit Brioude à sa compagne do route, aussi laide au moral qu'au physique, j'attends les savantes instructions que vous avez à me donn- r, relativement à mon plan do campagno contre madame d'Aroade. Vous voyez que j'y mets de la modestio. Un fat eût dit pour. Je ne.

FREDERIC SOULlE. — LEO LESPES.

doute pas que votre expéi leuce en matière doséductions oe vous inspire d'excellena cou «ils.

— Vous êtes un Impertinent, mon oher, répondit Tiennette; niais jo n'ai pas lo temps d'être susceptible. Ecoutez donc.

— J'écoulo.

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