‹ Les aventures de Saturnin FichetChapitre 161 sur 169 · VI. — ABNÉGATION DANGEREUSE · texte numérisé non relu

VI. — ABNÉGATION DANGEREUSE

■Melchiôr s'était posé en homme généreux, et si on l'eût supposé capable de profiter des sottises de M. de Frémery pour chercher à le perdre dans l'esprit de sa femme, il eût repoussé cette supposition comme une injure à sa loyauté, et cependant il ne faisait pas autre chose, et il le faisait avec d'autant plus de cruauté qu'il le faisait avec bonne foi.

Non-seulement il l'avouait coupable, bien plus, il le montrait ridicule; ce qui est le plus grand mal qu'on puisse Caire à un mari.

— Mais qu'y a-t-il de plus? dit Amélie d'un ton piqué"; car aucune femme n'aime à voir dédaigner l'homme qu'elle aime ou qu'elle a aimé.

— 11 y a, répliqua Melchiôr, que voire mari, pour se mettre au niveau de ce monde plus haut placé que lui et plus opulent, a exagéré les dépenses de sa maison.

— Quoi! monsieur, lui dit Amélie... ce luxe qui m'entoure...

— Ce luxe n'est .que l'aisance qu'un homme comme lui devait à une femme comme vous; mais ce n'est pas ici qu'est le luxe : c'est à Paris, dans un train de maison plus complet que vous ne l'avez vous-même, dans de magnifiques chevaux...

— Mais j'ignore tout cela...

— Non, madame... el permettez-moi de parler sincèrement... on vous a tout dit...

— A moi, monsieur?

— A vous... madame... je l'ai enlendu...

— C'est-à-dire que mon mari m'a dit...

— Pardonnez-moi de descendre dans de pareils détails, voire mari vous a dit :

« — Pour les quelques mois que vous allez à la campagne, il faudra que je vous prive de votre voilure ou que j'aille à pied... je louerai un modeste remise... »

Ce modeste remise est une des plus élégantes voilures de Pai is;

allelée de chevaux tel<, que nos plus jeunes fous ne se le permettent pas...

Votre mari vous a dit encore :

« — Voijs compren >z qu'il n< sorail pas convenable qu'un magistral allât tous les jours chez un restaurateur... je mangerai chez moi... »

Quand on dîne seul chez soi. madame, on s'ennuie, on invite un ami, puis deux... puis dix. . puis... les dîner- de M. de Frémery sont renommés à Paris...

— C'esl impossible, monsieur.

— Croyez qu'il m'en coûte de VOUS révéler de pareilles choses, que le premier venu eût, du reste, pu vous apprendre...

— Mais c'est affreux ! ..

— .Non. madame... tout ecla n'est rien...

— Quoi ! monsieur...

— M. de Fiémeiy a cherché à couvrir par des ressources loyales/ sans doute, mais hasardeuses, des dépeusésquî ne l'avaient pas encore obéré.

Ainsi, au lieu d'être forcé d'engager d'abord l'une de ses pr iprié.tés au payement d'une dette contractée par lui, il a trouvé dans le jeu un secours inattendu. Un soir, il a gagné trente mille francs cher, madame de Favières.

Cela lui a semblé une chose facile; à une exigence nouvelle il a cru pouvoir satisfaire par un gain nouveau, el il a joué. Ce jour-là, il a ajouté une nouvelle deiie à la dette qui le tourmentait ••

Que vous dirai-jc, madame? ce gain, celle perle, ont l'ait scandale... Madame de Favières elle-même a exige de votre mari qu'il ne jouât plus, dans son salon du moins...

Mais, en obéissant en apparence, M. de Frémery n'a pas dépouillé la passion qui f égarait ; ne panant jouer dans'un moud.' oui, s convenances lui imposaient une certaine retenue, il a joué dans uj monde où les fripons trouvent place: et, la veille me.ii i du Jour où vous avez été si cruellement malade, il avait perdu une somme qu'il est parvenu à payer, vous savez comment ..

— Comment?... s'écria madame de Frémery. . Puis elle ajouta: Ah! cette signature qu'il m'a demandée... cette prétendue vente qu'il voulait faire... Ah! quelle horreur!

Melchiôr baissa la tète deya it l'expression de mépris el de désespoir que madame de Frémery mit dans ces dernières paroles... mais il n'eut aucun regret de ce qu'il venait de dire: il avait été loyalement en avant, il avait accompli un devoir rigoureux d'amitié; il lui en avait beaucoup coûté de faire, tant de mal à madame de Frémery: mais il ayaij juré d'être son ami, et il avait agi en cette qualité.

Melchiôr oubliait qu'à côté de ce rôle consciencieux, il en avait un autre auquel devait profiter tout ce qu'il venait de dire contre M. de Frémery.

11 est certain que si L si y eût é'.é le frère de madame de Frémery , il lui eût dit tout ce qu'il venait de lui due, et cependant, si ce frère eût pu croire que sa sœur eût dans le coeur uu sentimenl qui déjà la doublait, il est certain, dis-je. qu'il eût hésité à faire de pareilles conlidences, ou bien qu'il y eût nos plus de ménagements.

— Cependant madame de Frémery gardait le Mleuce, et Melchiôr reprit :

— Vous êtes avertie, madame, c'est à vous de vous armer de courage pour garantir votre foi lune des désordres de M. de Frémery.

— Ma fortune, monsieur, dit Amélie... mais M. de Frémerj a'disposé de tout le modeste héritage de mon père.

— Quoi ! il a pu...

— Oh! monsieur... lui dit Amélie, c'était bien peu de chose... je suis la fille d'un pauvre soldat qui n'avait qu'un bien misérable patrimoine.

— Quoi ! s'écria Melchiôr... et M. de Frémery a oublié que, si le hasard ne rétablit pas sa fortune, vous n'aurez d'autre avenir...

— Que ia pauvreté'! reprit Amélie.

Ohl monsieur, ce n'est pas cela qui me désespère... Il faut si peu de chose à la vie d'une femme qui* a élé élevée mo c -teuient. Ce qu'il y a d'affreux dans de pareils malheurs, c'est de perdre sa conbance dans les nobles sentiments de ceux qu'on a aimés... c'e-l de se sentir seule au monde... c'e-l de n'avoir (dus un ami!...

— Oubliez-vous que vous m'avez permis d'être le vôtre?

— Vous ! lui dit Amélie... vou-! ..

Elle poussa un lori : soupir el reprit :

— Mais que pouvez-vous pour moi... vous!...

— Amélie, reprit Melchiôr les larmes aux yeux... oubliez que je vous aime .. oubliez que le hasard vous a appris cet amour insensé qui jamais n'aurait osé vous | arler.

Ne V0YC3 en moi qu'un frère dont tout vous appartient... la vie, le cœur, la fortune. N'auriez-vous rien à demander a voire frère si un malheur horrible vous frappait?

En parlant ainsi à madame de Frémery, Melchiôr était sincère, et Amélie le sentait... File était charmée de celte abnégation, mais elle sentait aussi qu'elle ne pouvait l'accepter.

Amélie se sentait trop reconnaissante de celte prétendue amitié pour ne pas la payer d'un autre sentimenl Plus franche et plus prudente que Lesly, elle sentait qu'elle l'aimait déjà, quand, à vrai

Page 1