‹ Les aventures de Saturnin FichetChapitre 167 sur 169 · XII. — ASSEMBLÉE DE FAMILLE · texte numérisé non relu

XII. — ASSEMBLÉE DE FAMILLE

Noël avait fini la lecture de ce nouveau manuscrit, et il était retombé dans la plus profonde perplexité au sujet de sa position personnelle et des rapports qu'il avait avec ses nouveaux amis, lorsqu'il vit rentrer à la fois Valvins, Deville et Fabien.

— Eh bien ! lui dit Valvins, as-tu lu tous les manuscrits que nous t'avons confiés?

— Tous.

— Qu'en as-tu conclu?'

— Que vous avez tous été voués à des malheurs exceptionnels, et je comprends la colère qu'ils ont dû vous donner contre l'humanité entière.

— Tu penses dono que nous avons raison de nous venger? dit DeviRe, en examinant attentivement Noël.

Celui-ci se tut un moment, et après s'être recueilli, il leur dit :

— Je ne veux juger la conduite d'aucun de vous, je ne veux ni la condamner, car vous avez beaucoup souffert; ni l'absoudre, car c'est vous qui avez été, le plus souvent, la cause première de tous vos malheurs.

— Aucun de nous trois, dit Fabien, est-il coupable du crime de sa naissance, et ne sommes-nous pas autorisés à tenir enfin le ser-

CONFESSION GENERALE

ment de la Confession générale, et de révéler au monde les turpitudes des hypocrites qui le trompent?

— Est-ce la véritablement le but de votre association, leur dit Noël, est-ce dans une société pareille que vous avez voulu me faire entrer?

— Sans doute, dit Valvins, d'un ton grave.

— Ah ! s'il en est ainsi, dit vivement Noël, je refuse... N'avez-vous donc pas pensé (pie les premières de toutes ces femmes que vous auriez à déshonorer, seraient vos mères?

— Crois-tu qu'elles méritent beaucoup de pitié ? dit Fabien.

— La tienne, à toi, lui dit Noël, méritait plus : c'était ton respect et ton admiration.

Fabien baissa la tète.

— Mais (pie penses-tu de la comtesse de Chastenux? dit Deville.

— Sais-tu donc qu'elle soit ta mère?

— Le comte de varneuil me l'a affirmé.

— Eli bien ! dit Noël, s'il en est ainsi, as-tu calculé ce qu'a pu lui coûter de douleur la conduite de son mari, qui, si j'en crois l'histoire de madame de hadicoff, était un misérable vendu à la fortune que pouvait lui apporter une bonne alliance. Sais-tu comment elle a succombé ? abandonnée par son mari qui avait fui à l'étranger; en face d'un homme qui, peut-être, a obtenu par la menace ce qu'on refusait à ses prières. La tète de madame de Chastenux n'était-elle

fas à la merci du premier misérable qui oserait la dénoncer, et I. d'Assimbret n'a-t-il pas montré qu'il était capable de tout ?

Valvins et Deville se regardèrent d'un air surpris et cependant satisfait, puis Valvins ajouta :

— Mais la princesse de Kadicoff, qu'en dis-tu ?

— Je ne juge pas les sentiments qui peuvent naître dans un pays basé sur l'esclavage des hommes. Les passions excessives de celui qui commande me semblent aussi naturelles que la bassesse de celui qui obéit; surtout quand on est, comme ta mère, dans ce monde moyen où il y a un niaitre et des esclaves. Oublies-tu d'ailleurs que, dans ce pays où le souverain fait, pour ainsi dire, la loi morale aussi bien

3ue la loi politique, régnait, à l'époque où la princesse est née, une es femmes les plus honteusement dépravées, et penses-tu que lorsque les philosophes du dix-huitième siècle s'agenouillaient devant le génie de Catherine 11, une femme sans expérience, comme était alors la princesse de KadicotT, n'ait pas pu se dire que ce qui n'ar-rêtait pas l'admiration des plus grands esprits du monde, peut-être n'était que préjugés dont un esprit supérieur devait s'affranchir?

— Voilà, dit Deville, un jugement avec lequel on peut absoudre tous les crimes.

— Lardon. Gt Noël, je ne juge pas, je ne veux pas juger...

Vous m'en faites dire plus que je ne voulais... et certes, il est possible que si nous entamions la discussion, je fusse parfaitement battu logiquement par tous; mais il y a en moi quelque chose de plus fort que la logique, qui se révolle à la pensée de voir un fils traîner au pilori le nom de sa mère, quoi qu'elle est fait, qu'elle soit...

Muant à moi... je le jure devant Dieu qui a recueilli la mienne : je me croirais digne d \ tous les opprobres, si jamais je jetais le inoindre soupçon sur elle, alors même qu'elle serait plus coupable que ne l'ont été vos mères.

— Mais du moins, dit Deville, ta mère t'a aimé, soigné, élevé.

— Ainsi donc, si les vôtres eussent été bonnes pour vous, vous les excuseriez ?

— Sans doute.

— Alors, il faut que je vous dise : vous seriez des fils reconnaissants; mais vous ne seriez pas d'honnêtes gens.

— Qu'est-ce à dire ?

— Que si ce que vous avez juré de faire est juste, ce n'est pas

Eour quelques soins reçus que vous devez vous détourner de votre ut.

Mais si au contraire c'est un acte abominable que de cracher sur la renommée de sa mère, l'abandon où elles vous ont laissé ne peut jamais justifier cet acte et le rendre honorable.

Je vous le répète donc, messieurs, ne comptez pas sur moi pour vous aider dans de pareilles révélations. Non, reprit Noël, en levant les yeux au ciel et avec une véritable exaltation; non, je ne m'associerai jamais à un tel crime, et, pour ma part, j'aimerais mieux ignorer toute ma vie ce qui a forcé ma mère à vivre ainsi séparée de son mari, que d'apprendre quelque chose qui pût flétrir sa mémoire devant le monde, mais jamais dans mon cœur.

Valvins parut consulter du regard ses deux amis; puis, comme s'il eût recueilli leur avis de ce muet interrogatoire, il dit à Noël :

— En ce Cas, tu feras bien, peut-être, de ne pas lire le manuscrit qu'elle t'a confié en mourant.

— Pensez-vous donc qu'elle soit coupable ? dit Noël avec une vive Indignation, où perçait cependant une douloureuse anxiété.

— Non pas coupable, reprit vivement Valvins ; mais malheureuse peut-être... comme...

— Il suffit, dit vivement Noël, j'ai reçu de ma mère une mission sacrée, je ne mentirai pas à sa dernière volonté.

— Soit, dit Valvins; en ce cas, tu n'as plus qu'à prier chacun de ceux qui doivent écouter la lecture de ce manuscrit, de venir te re-

joindre, car je te préviens qu'aucun d'eux n'est disposé à te servir d'appui ou de conseil dans la vie que tu vas commencer.

— Je m'en passerai, dit Noël. Mais, vous-mêmes, quelle détermination avez-vous prise?

— Tu peux nous la dicter, répondit Valvins,

— Lorsque tu auras lu ce manuscrit, tu prendras un parti, et ce que tu feras, nous le ferons.

— . liais ces quatre hommes viendront-ils ? dit Noël.

— Ils viendront.

— D'où le savez-vous?

— Parce qu'ils nous l'ont promis.

— Et comment avez-vous obtenu cette promesse?

— Par le fléau que Dieu a infligé à ces quatre hommes pour les punir de leur infamie.

— Et quel est ce fléau?

— Pour le comte de Varneuil. dont tu portes le nom, Deville a forcé madame Cantel à faire venir ici le général. Elle a obéi à Deville, et le comte a obéi à madame Cantel, qu'il épouse dans trois mois.

— Quoi ! cette femme remplacera ma mère ?

— Le comte de Varneuil l'a bien mérité, dit Deville en ricanant.

— Quant à monseigneur l'évêque, notre influence a été non moins directe : je me suis adressé à madame Proserpine, qui a bien voulu ordonnera monseigneur d'Arvillier de venir, et il viendra.

— Quoi ! madame Dulong, la gouvernante de M. d'Arvillier...

— C'est cette accorte aubergiste, jadis danseuse, actuellement toute confite en l'évêque, qui ne voit que par ses yeux, n'entend (pie par ses oreilles, et qui ne prêche que par ses lèvres... saintes prédications qui ordonnent l'amour du prochain.

Noël sourit avec dédain.

— Et c'est sans doute, ajcuta-t-il, Carmélite qui a décidé M. de Gabarrou ?

— En qualité de future épouse. Le vieux matelot provençal, devenu baron, épouse l'ex blanchisseuse de Hennés. Ce n'est pas aussi haut qu'elle avait rêvé, mais c'est beaucoup plus riche.

— Et M. d'Assimbret? fit Noël.

— Deux louis à Cécile en ont fait l'affaire.

— Et quand viennent-ils ?

— Demain.

— A demain soit, dit Noël.

— A demain ce que nous avons à faire, dit Valvins. et puisses-tu...

— Silence ! dirent à la fois Deville et Fabien. C'est loi qui nous a poussés à faire le serment qui nous lie; ce n'est pas parce que la femme qui t'avait trahi s'est repentie, ce n'est pas parce qu'elle t'a rendu l'enfant qu'elle t'avait d'abord soustrait (pie tu doi.s influencer le jugement de Noël.

— Quoi ! dit Noël, madame de Fosenzac... Puis, se ravisant tout à coup, il ajouta :

— Je comprends maintenant; cet enfant ramené chez M. de Lesly et que Melchior a si généreusement couvert de son nom... c'est ton fils?...

Valvins répondit par un signe de tète douloureux.

— Et il te faudrait déshonorer la duchesse, n'est-ce pas?

11 lui fit un petit signe d'intelligence amical, comme pour lui affirmer que si cela dépendait de lui, il ne le forcerait point à cette horrible extrémité.

Mais presque aussitôt Deville, secouant la tète, dit avec ce ton de sarcasme qui le caractérisait :

— 11 n'a pas encore lu... il ne sait encore rien...

Cette réflexion fit peur à Noël; mais il n'eu témoigna rien. Ses amis le quittèrent.

La nuit que passa Varneuil fut affreuse; vingt fois il lui prit l'envie de déchirer l'enveloppe du manuscrit que sa mère lui avait confié; mais Noël n'en était pas encore à se jouer des devoirs sacrés de la conscience, parce que personne n'est témoin du crime (pie l'on commet.

Il attendit, le lendemain, avec un horrible effroi dans le eœur, l'heure où devaient venir ces hommes parmi lesquels il s'en trouvait un dont il portait le nom.

Enfin l'heure arriva, et chacun de ces messieurs se présenta. M. de Varneuil avait la tète haute et l'assurance d'un homme qui se donne le courage de faire une mauvaise action, mais qui sent au fond qu'elle est indigne de lui. Monseigneur d'Arvillier avait un air tout à fait paterne; il arriva le second et salua M. de Varneuil comme s'il se disait :

« Pourquoi suis-je ici, et que peut-il s'y passer qui puisse me concerner? »

M. de Gabarrou vint ensuite : c'était la forfanterie grossière et brutale d'un portefaix, plus le suprême et monstrueux contentement de soi, qui appartient assez souvent aux manants doués de beauté, et qui ne manque jamais à un goujat provençal enrichi. 11 salua l'évêque et le général d'une façon tout amicale et familière qui parut leur déplaire également à tous les deux.

Puis enfin arriva M. le vicomte d'Assimbret. •

11 parait que la Cécile qui s'était chargée d'exploiter et de diriger

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les derniers jours de ec luave pmlilhnmmc at.iil veillé avec s"iu sur lui. car il u'éluil point jvro et perufproproà Noiy, comparative- ,,,,-n u l'horrible étal de salelé dan le [uel il l avail vu quelques jouis avant,

Toutefois, M avail conservé l'air étonné d'un homme a qui Ha rai sou csi importune-, qui épouvante des uuveuirs que sa mémoire

ppello, el qui se hftterail de I blior dan - le un, b'î) eu avail

la IhVrté.

Du reste, ce danger n'était pas a craindre, car Cécile avail amené v ,11 maître jusqu'à la porte el lui avail annoncé qu'elle restait dans l'antichambre pour le guetter, s'il essayai! de s'en aller.

Lorsque ces quatre hommes rurcnl assemblés dans le petit sajou de Noël, il ii'- pria de passer dans une chambre qui u'avan pas été mi verle ez longtemps.

LA, il les fil asseoir fous les quatre el leur «lit alors :

-- Messieurs, vous êtes dans la chambre où est morte ma mère; c'est ici que je veux vous lue le munusi ril qu'elle m'a cpnfié 1 1 qui vous concerne tous les quatre.

— Est-ce pour cela que vous m'avez fait venir? «lit le comte de Varneuil.

— Oui, mon père.

— Voire père?... dil le général; ifl ne le suis pas.

— Vous n'èles pa-- mon père?--, s écria NoëL

— Non, monsieur, non... I,c misérable qui vus voyez devant vous... M. le vicomte d'Assimbret, jadis non capitaine, m'a l'ait épouser, sa maîtresse nom" la sauver de l'échal'aud... Je n'ai jamais voulu rompre ce mariage, parrespccl pour mon nom-- Mais si vous cherchez votre père, monsieur, c'est a lui que vous pouvez vous adresser.

Le vicomte regarda les autres personnages... ses souvenirs parurent lui revenir... cl montrant Noël du doigt, il dil avec une sorte de ricanement odieux :

— |£$t-ce que c'est là le fils de la demoiselle du premier, de celle que je i ai fail épouser, Pierre?

Le soldat, devenu comte et général, ne permettait pas à son ancien cap laine ce ton de familiarité, et il répondit assez brusquement :

— Oui, misérable idiot, c'est là le lils de celte iille perdue, el le vôtre sans doute.

— Un moment... s'écria M. d'Assimbret; je pense que monseign iur d'Arvillier doit passer avant moi... car...

L'évèque lit mi geste d'indignation, pendant que Gabarrou, se dandinanl sur sa chaise, s'écria avec son gros ricaneraient :

— Mais si c'est l'affaire du champ des Batailles, à Toulon, il me semble que je dois y être pour quelque chose.

Noël demeura confondu en entendant ces infâmes paroles : il avait trop d'indignation pour pouv ir parler, et en même temps un horrible désespoir s'était emparé de lui.

Le général voulut profiter le premier de cet état d'anéantissement, et se leva en disant :

— A lieu, messieurs; je ne sais ni ne veux savoir quelles sont les raisons que peut donner une pare lie femme pour mettre cet enfant sous ma protection. Il porte mon nom, je ne veux, pas le lui contester... c'est déjà trop... d'ailleurs il doit élre content de l'aumône que je lui ai faite.

— Et à combien se monte cette aumône?

— Vous avez dû la trouver dans la lettre.

— N'importe... veuillez le dire tout haut...

— Quinze mille francs.

— En ce cas, fit Noël, elle me coûtera dix mille francs; demain je ferai remettre cet argent chez vous. Votre lettre, ouverte par moi dans un cabriolet, renfermait sans doute cette somme; mais le cocher, arrêté par ordre de M. de Frémery, ne possédait plus que cinq mille francs... il jure qu'il n'y avait que cette somme...

— Me croyez-vous capab.e de mentir?

— Non, général ... mais le cocher affirme que la lettre n'enfermait que cinq billets de banque... et peut-être Val vins a-t-il raison en affirmant que votre, future épouse aura trouvé que vous étiez Irop généreux envers un étranger, et aura-t-elle voulu augmenter son douaire de la somme qui m'a été volée.

— Misérable! s'écria le général.

— Pas d'injures, monsieur, dit Noël, et apprêtez-vous à m'entendre.

— Jamais! dirent les quatre hommes en se levant.

— Messieurs, dit Noël, je vous préviens qu'il y a ici, dans le salon à côté, trois hommes prêts à attester que vous avez refusé d'écouter les dernières volontés dune femme qui, du moins de votre aveu à tous...

Noël s'arrêta et reprit avec violence :

— Oh! misère! misère!... J'aurais dû suivre le conseil de Valvins et brûler ce manuscrit.

— Faites-le d .ne, dit M. d'Arvillier.

— Maintenant il n'est plus temps, fit Noël en brisant l'enveloppe.

— Arrêtez... fit l'évèque, pendant que Noël restait immobile, les yeux fixés sur la suscription de cette étrange missive.

— Sortons, dit le général.

— Re*t02, «lit Noël ave, une joie >au v a-v. cl écOUlW ' <' i et a

votre adres e, mes sieui

I ! || con mu i en élevant la voi\ :

., \ M d'Arvillipr, dvèque de... à M. le vicomte d'Assimbret, \ » m. h< baron di Gabarrou, à M. le comte de Varneuil, . à vous qua-

» Ire, lâches Cl assassin- ' i)

\ cette terrible apostropha, tous demeurèrent imm »biles, landu que Noël parcourait des yeux le manuscrit qu'il avait dans les mains.

— une veut dire cela? s'écria Gabarrou; est-ce • noui que ce l Lui lut lionl < o lan.

— Parlons, pai tons, til M. d'Arvillier.

— Parlez ' Mainlen ml, dit Noël, vous pouvpj ne pi US m'écouli r...

i > récit ne von . arrivera pas par ma bouche, puisque vous refu ez de l'entendre; mais je jure sur la tombe de ma mère que vous [g connaîtrez par la voi\ publique. Je le livrerai à la connaissance du monde, ol vous verrez alors quelle estime vous en retirerez!

— lie quoi s'agit-il donc I lit le général en se rasseyant, llàtozvous, car' d est temps d'en finir avec cette dépl irable scène.

— Je suis de l'av is du général, lit l'évèque. Lisez, m n- icur, li

— Ça m'est bien égal, reput Le baron de Gabarrou, en muant les autres.

— Pourrai-je m'en aller après cette lecture? fit M d'Assimbret.

— Rans doute, lui lil Gabarrou.

— Eh bien! lisez donc, monteur, firent-ils loUS les quatre ensemble.

Noël, pâle, tremblant, éperdu, commença lu lecture de ce manuscrit.

Xlll. — HORRIBLE MÏSTÈBE,

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