‹ Les aventures de Saturnin FichetChapitre 18 sur 169 · LA GUERRB DES FENÊTRES · texte numérisé non relu

LA GUERRB DES FENÊTRES

Car que faire en un fiacre, à moins que l'on ne jase?

— Ainsi donc, dit Tiennetle à Brioude, lorsqu'ils furent en tête à tête dans le remiso qui les ramenait, vers minuit, du Ranolagh à Paris, à la suito do leur entretien avec lo vieux Duplessis; ainsi donc vous avez aperçu madame d'Aronde ?

- Oui, aujourd'hui même, pour la première fois, à la sortie do l'église, comme je l'ai dit au vieux Satan qui nous quitte.

— Et vous trouvez cette femme... jolie? ajouta l'ancienne maîtresse de d'Aronde, avec un sourire haineux dont son compagnon eût été effrayé lui-même, s'il l'eût pu voir à la lueur fumeuse des réverbères de la route.

— Adorable 1 admirable 1 incomparable 1 s'écria-t-il. Jo ne m'en dédis pas !

— Vous en parlez avec un enthousiasme qui fait l'éloge de votre zèle pour le Duplessis, répondit aigrement Tiennette. Ruiner le mari et séduire la femme, c'est pratiquer un étrange cumul 1

— Il n'y a que les sauvages, répliqua Brioude, qui mettent une seule corde à leurs instrumens. Aussi, font-ils de bien mauvaise musique. Les hommes civilisés ont mille manières de faire le mal ; c'est en partie ce qui les dislingue des autres.

— Jolie I répéta distraitement Tiennette, avec un accent plein de fiel. Elles sont toutes jolies, ces femmes do nos amans!

— Que voulez-vous! répondit Brioude; la manie du contraste égare volontiers ces messieurs jusqu'à la beauté. Damel quand on se décide à faire une fin, il n'en coûte pas davantage de la faire agréable. Autrement, à quoi servirait de changer !

— Jolie ! répéta enrore Tiennette. Et sans doute spirituelle aussi! Les deux philtres à la fois!... Hé bien ! tout considéré, tant mieux ! L'esprit et la beauté sont un double danger, en même temps qu'un double charme. Nos deux touitereaux l'apprendront à leurs dépens. La perte de l'un en est moins difficile, le châtiment de l'autre en sera plus terrible. Car il me faut la perte de cette femme ! de cette femme, jolie, spirituelle, honnête, estimée, adorée, qui me vole mon bien, le seul être que j'aie jamais aimé!

— Chut donc, imprudente I interrompit malignement Brioude. Le seul que vous ayez aimé! Une telle révélation pourrait humilier les passans. La foule s'irrite quand on la détrompe.

— Oui, continua Tiennette, qui avait pour tactique do ne jamais relever immédiatement les insolences de Brioude, son plus acharné persécuteur, afin de les lui faire expier d'autant plus cher ensuite ; oui , il faut la perdre, ou de fait ou d'apparence! ou d'honneur ou de considération! Par quel moyen? voilà la question, et je dois vous avouer, avec toute la franchise dont vous me faisiez reproche tout à l'heure, que le choix du Lovelace donne ici beaucoup de chances à la vertu de Clarisse.

— Pas tant, pas tant! belle dame, répliqua vaniteusement Brioude, en appuyant avec sa cruauté ordinaire sur l'épilhète élogieuse. Ou n'est pas, je vous prie de le croire, sans avoir eu quelque succès auprès des femmes du

monde Les myrtes no croissent pas que sur les terres de la plèbe galante. On en peut cueillir aussi sur colles do la finance et de la noblesse.

— Oui, on a prétendu cola. Et voilà commn on écrit l'histoire 1 Vous auriez à citer, dit-on, des loreltes de la haute

banque qui se sont trompées do quartier dans l'élection de leur domicile ; des douairières qu'a séduites votre amabilité auboston; des baronnes ruinées qu'ont fascinées vos primes de chemins de fer; que sais-je! des veuvages

infiniment trop prolongés, des coquetteries décrépites, des phénomènes, des hasards, des surprises,des inattentions, des quiproquo surtout. Les malheureuses étaient plus à plaindre qu'à blâmer I Mais on no peut compter ici sur de pareils racrocs. La bolle n'a pas besoin d'un pis-aller. Passons à d'autres exercices!

— Hé bien ! donc, dit Brioude, d'un ton moitié sérieux, moitié plaisant, quo vous semble d'une séduction par voie épistolairo?

— J'aimerais tout autant vous voir pincer do la guitaro sous ses fenêtre-*. Les Abeilard et les Almaviva ont l'ait leur temps. L'intrigue par correspondance est d'ailleurs beaucoup trop lente. Le dénoûment se ferait attendre à la^s'T tous vos abonnés. C'est un genre usé. Passons !

— Votre horreur de l'èpître m'étonne, objecta méchamment Brioude, par allusion aux collections autographiques de sa compagne de route. Je vous croyais un goût plus prononcé pour les lettres.

— Oui, mais je ne les estime quo selon la valeur du signataire. Ce n'est pas lo cas. Passons !

— Vous offrirais-je un peu de sauvetage?

— Fi donc! c'est un genre de séduction que les progrès du sergent de ville et du gendarme ont tué tout à fait. 11 n'y a plus moyen, très cher, d'arracher une femme aux flammes, de la tirer par les cheveux de la rivière, de la délivrer des brigands, de la désempoisonner, de l'extraire d'un souterrain, de la sauver en un mot d'un danger quelconque, à moins de commencer par créer soi-même ledit danger. Or, avisez -vous donc, par la police qui court, d'attaquer votre belle d'une main, en la protégeant de l'autre ! Avisez-vous de la jeter à l'eau, de l'empoisonner, de la plonger dans un caveau, ou de mettre le feu à sa maison, en face des compagnies d'assurance ! On vous condamnera aux galères à perpétuité. Il faut laisser le sauvetage aux chiens de Terre-Neuve. Passons !

— Que diriez-vous de l'audace?

— Qu'on l'appelle impudence de la part de certaines gens.

— Comment! dans un accès de passion délirante, si j'escaladais son boudoir la nuit, au moyen d'une échelle de corde, vous ne trouveriez pas cet acte de témérité fort galamment tourné?

— La belle crierait au secours, et comme la patrouille aurait enlevé l'échelle en passant, vous seriez obligé de vous casser le cou pour échapper au bâton de ses grooms.

— Diable! diable !... Hé bien! mais, en place d'escalade, si j'employais simplement, comme mode d'introduction, la caisse d'horloge, la malle, le ballot, où l'on s'enferme pour se faire transporter chez la cruelle, par quatre Auvergnats corrompus, sous prétexte de marchandises arrivant des Grandes Indes?

— Ce ne serait point mal, avec une jolie musique ; mais on ne vous en laisserait pas moins crever d'étouffement au fond de l'hermétique véhicule. Passons !

— Voyons donc. Ah ! j'y suis ! je m'installe dès demain à sa porte, j'y reste jour et nuit, je n'en bouge pas d'un instant, pour qu'en définitive elle me remarque au passage.

— La femme passera sans vous remarquer, et le mari, vous prenant à la fin pour le commissionnaire du coin, vous demandera quelque jour de lui cirer ses boltos.

— Vous êtes désespérante î

— Je suis véridique, en effet.

— Que faire alors? Ah ! cette fois, par exemple, je crois avoir touehé juste ! Que dites-vous d'une cargaison de petits vers de mon crû?

LE VEAU D'OR

— Qu'ils n'auraient ni rime ni raison.

— Et de l'envoi quotidien d'un bouquet de fleurs symboliques?

— Connaissant l'expéditionnaire, olle los donnerait à sa cuisinière pour qu'elle en parfumât sa mansarde. Le bouquet symbolique commence d'ailleurs à être rangé dans la catégorie des vieux ustensiles galans, avec la lance de don Quichotte, l'armet de Mambrin et l'écharpe d'Amadis. Pourquoi, tandis quo vous êtes en veine de moyen-âge, ne parlez-vous pas tout do suite do vous habiller aux couleurs do la belle : paletot jaune, gilet rouge, pantalon vert-pomme et chapeau coquelicot? Vos avantages naturels se trouveraient dignement encadrés. Pourquoi enfin, par la même occasion, ne feriez-vous pas insérer, à la quatrième page des journaux, une héroïque provocation aux insolens détracteurs de votre Dulcinée, défiant à l'épée, au bancal, au briquet, à la broche, à la savate, au report, à pied, à cheval, en voiture ou à âne, tout manant qui refuserait de la reconnaître pour la plus belle entre les belles, pour la plus sage entre les sages? Vos moyens, je le présume, vous permettent celte galanterie à trois francs la ligne. C'est ce que vous coûte, à l'occasion, je crois, l'éloge de votre propre capacité.

— Décidément j'y renonce. Non, pourtant I il me reste un dernier moyen, beaucoup mieux approprié aux allures de notre éooque. Je vais l'attendre chaque jour à sa sortie, je m'attache à ses pas, je la poursuis d'un trottoir à l'autre, je l'accoste, je lui parle, je lui déclare ma flamme tout le long du chemin, je lui demande un rendez-vous à Mabille, je lui offre à dîner chez Flicoteaux, je lui propose une avant-scène aux Funambules, et, sur son refus obstiné, je lui chante avec désespoir :

Si vous ne roulez que j'expire Ayez pitié de mon martyre !

Puis, à ces mots, je tire ma noble épée, l'épée de mes illustres aïeux, ma bonne lame de Tolède, et je menace la barbare... de me percer à ses yeux

Le flanc, Comme le pélican, Qui nourrit son enfant De son sang.

— Hé I mon cher, elle vous dirait : « Faites !» et comme vous seriez homme à ne le pas faire, elle serait femme à vous faire coffrer au premier corps de garde. La manie de suivre les femmes n'appartient plus d'ailleurs qu'aux courtauds de boutique, aux Polonais sans emploi, aux clercs d'huissier, aux commis voyageurs et aux Faublas privés de toute espèce de monnaie. Enfin, s'il faut vous parler en ami, le son criard de votre organe n'est guère apte qu'à vociférer le cours do la rente au parquet. Vous gagnez cent pour cent à vous en tenir à la pantomime.

— Ma foi 1 vous êles trop difficile, ma chèro, s'écria Brioude en riant, et je m'étonne qu'on ait pu vous séduire si souvent. Mais c'est assez plaisanter sur ce grave sujet. Une fois n'est pas coutume.

— Je vous trouve, en effet, plein d'esprit aujourd'hui.

— Bah ! il fallait bien égayer un peu notre tête-à-tête! Il fallait bien tuer le temps! Nous avons fait, en batifolant ainsi, les trois quarts du chemin, sans éprouver le moindre pnnui. L'est un résultat dilficile, que je suis loin de regretter pour ma part. Mais il faut un t rme à tout. Nous voici au rond-point des Champs-Elysées. Il est temps de causer sensément, si cela ne vous fatigue pas.

— J'y consens, cher interlocuteur, puisque vous paraissez être dans un de vos jours d'extraordinaire. Posons d'abord en principe que la galanterie a perdu de nos jours le caractère naïf et romanesque dont elle fut marquée jadis L'amourette, je ne dis pas l'amour, n'a plus que deux mobiles principaux à notre époque : l'intérêt et la vanité; l'intérêt qui se vend, la vanité qui se donne; l'intérêt qu'éblouissent les diamans, les cachemires, les écus ; la vanité

LE SJBCI.B. — XIV.

qui s'oxallo pour tout ce qui la flatte par une réputation quelconque. Or, l'intérêt n'ayant rien à faire ici, reste la vanité. Ah ! si vous étiez un grand capitaine, un grand artiste, un grand poëte, un grand mécanh ien, un grand politique, un grand tambour-major, un grand philanthrope, un grand naturaliste, et surtout un grand comédien! Si vous aviez gagné la bataille de Cannes, écrit Candide, édifié Saint-Pierre de Rome, inventé la marmite autoclave, versifié Ylliade, sculpté la Vénus de Milo, peint le Naufrage de la Méduse, promulgué la soupe économique, fondé la paix universelle, perfectionné le trombone, créé les mâchoires artificielles, doté le monde du rataplan, imaginé la vaccine, joué Hamlet ou découvert l'allumetto chimique allemande! Certes, je n'en demanderais pas davantage. Vous seriez certain du succès. On arrive aisément au cœur par la tête, à la fantaisie par l'imagination, à l'imagination par la renommée. C'est une question, non pas d'amour, mais d'amour propre. Mais je vous connais : vous ne ferez rien de toutes les grandes choses que j'ai dites, pas même les râteliers postiches : vous êtes trop paresseux pour cela ! II faut donc adopter un autre mode de conquérir l'imagination de la belle. Or, ce mode, le seul dont vous soyez capable, je vous l'ai indiqué déjà : c'est la guerre des fenêtres. Rien de plus propre à piquer la curiosité d'une femme, à éveiller son esprit, à agacer son imagination. Vous avouer cela, moi femme, c'est presque trahir un secret de francmaçonnerie; mais la fin justifie les moyens.

— Rassurez-vous : le Pentateuque original me paraîtrait moins hébreu qu'une pareille tactique.

— Je vais traduire, pour mettre la chose à la portée de toutes lesinlell gences. Logez-vous en face de l'habitation de la belle ; hérissez-vous d'excentricités; faites des extravagances pour attirer son attention,mais sans effaroucher sa pruderie ; forcez-la, n'importe comment, sans paraître le vouloir, à s'occuper de votre personne. Elle commencera par en rire peut-être. C'est assez naturel. Puis elle s'efforcera de deviner l'inévitable énigme ; elle s'accoutumera pas degrés à vous voir sans trop de déplaisir ; on se fait à tout; vous deviendrez insensiblement pour elle une distraction, un besoin, une nécessité, après avoir été une moquerie, une étrangeté et un logogriphe. C'est la goutte d'eau qui peu à peu creuse lo rocher. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'au bout de quelques jours vous ne serez déjà plus un étranger pour elle, vous serez un voisin ; vous ne serez plus une nouveauté, vous serez une routine. J'abandonne les détails à votre sagacité bien connue; je ne m'occupe que de l'ensemble.

— Tiens! tiens ! tiens ! ce n'est point aussi bête que je l'espérais I s'écria Brioude.

—Cela fait, reprit Tiennette, de deux choses l'une : —ou la curiosité entraînera cette fille d'Eve à substituer avec vous l'idiome oral à l'idiome télégraphique, et alors vous pourrez lui déclarer verbalement votre flamme, sans qu'une intonation plus ou moins glapissante l'oblige à rétracter la permission : votre réalité désagréable sera protégée par une illusion préconçue ; — Ou bien, par extraordinaire, en femme d'excellent goût, elle trouvera bon de vous maintenir dans cet éloignement prestigieux qui va si bien à certaines gens, et alors, ne l'ayant pas charmée, malgré votre incessant et public manège, vous aurez encore la douce satisfaction do l'avoir compromise. Donc, rien à perdre, tout à gagner. Le moment est du re^te on ne peut plus propice. — D'uno part, la femme est ruinée : elle peut donc vous aimer sans crainte : qu'importe un malhf ur de plus ou de moins ! Elle le doit même, s'il est vrai qu'un malheur n'arrive jamais seul. — D'autro part, le mari vient de partir pour la Belgique: or, c'est surtout en l'absence de tout rival que vous avez des droits incontestables à la préférence.

— Oh ! Tiennette, Tiennette I vous êtes pour le moins madame Belzébuth! Mais nous voici à votro porte, à la porte de l'enfer. Je vous y laisse, comme lo Dante y laissait l'espérance. Séparons-nous. Je tiendrai votre haine au courant de tout ce qui va se produire de mal. Comptez d'ail-

MtÊDÊRIC SOUllÈ. — LÉO LESPE9,

leurs .sur m gratitude. Oubliez quelques légers pi un pou trop francs peut-être. Soyes magnanime autant que belle* Je voua promets dorénavant de ne jamais dire le mal que Je penserai de vous.

— Ht moi, Brioude, je vous jure, en revanche, de no I M penser de vous Le bien que Je n'en dirai jamais.

— Pacte conclu I II n'y manque que les chouettes, les flammes vertus et l'odeur sulfureuse de Hobin det bois.

— On pout so passer de ces rnarmans accessoires, Ifi

principal, c'étaiout les halles magiquos. Elles sontlouduos. Ajustez bien. Bonno nuitl

— Bonne nuit, Tiennettel Allez dormir on paix, du pur sommeil do l'innoceucol

Dès lo matin mémo du jour où avait ou lieu ce nocturne entretien, Brioude se mit en mesure d'exécuter los instructions de Tieanette, laide créature qui possédait soi-disant tous les secrets dos jolies fommos, dans son esprit comme dans ses armoires.

Brioudo flt louor, en face mémo de la maison do d'Aronde, un grand et bol appartement situé au mémo étage que celui de sa tuturo victimo. Par une idée bien digne de son esprit fantaisiste et des recommandations d'excentricité que Tiennette lui avait laites, son intermédiaire l'avait annoncé au concierge comme un Turc, un riche Ottoman, Mustapha-Ben-rapatacci , qui faisait le voyage do Stamboul à Paris, uniquement pour y contempler la colonne de la Bastille Dne lois la colonne suffisamment contemplée, il s'en retournerait à Constantinople, mais il devait la contempler un nombre de fois indéterminé.C'était là un de ces spectacles dont l'admiration orientale pouvait difficilement so rassasier.

L'annonce do Mustapha-Ben-Papatacci avait fait sensation au logis, et, cette lois, le conciergo était tout fier d'être Français, non pas en contemplant lui-même la colonne, mais en la voyant contempler par un Ottoman.

Monsieur Duplessis ayant ouvert au Turc de contrebande un crédit illimité pour l'accomplissement des odieux projets que nous savons, l'appartement de Son Excellence, moyennant un sacrifice convenable, fut meublé, comme par enchantement, en moins de vingt-quatre heures. La tapisserie a d'étranges façons à Paris. Commandez un simple tabouret : on vous le fait attendre un an.Commandez un ameublement complet : «voila, monsieur 1 » on vous le sert à l'instant même.

Pendant que vingt ouvriers meublaient, drapaient, ornaient son futur domicile, Brioude s'occupa de la composition do sa suite. Même improvisation. Il ramassa dans les bureaux de placement un nègre et deux négrillons, qu'il travestit chez Babm en prétendus Orientaux; il revêtit lui-même un de ces costumes de grotesque fantaisie, comme en portent les acteurs tragiques dans le rôle d'Orosmane et les garçons bouchers à la suite du bœuf-gras; il transforma son valet de chambre en mameluck, lo mit pleinement dans sa confidence, et le chargea de l'intelligente direction des comparses; enfin, à la tombée de la nuit, ayant emballé ses Osmanl s dans deux voitures de remise, Mustapha-Ben-Papatacci fit son entrée, aussi peu solennelle que possible, dans le bel appartement qui l'attendait depuis une heure. Le concierge le reçut, casquette basse, à son passage devant la loge, plein de respect et d'admiration pour ce Turc qui s'en venait tout exprès de si loin pour contempler la eolonne.

Le lendemain matin, madame d'Aronde lui dut un excellent réveil.Toute triste encore du départ de son mari, mais toute joyeuse aussi des beaux projets de retraite qu'elle avait formés avec lui, la jolie créoie ouvrit sa fenêtro pour donner accès à ce beau soleil qu'elle aimait tant, qu'elle aimait comme on aime un compatriote. Elle aperçut alors, tout là-bas, en face d'elle, de l'autre côté do la rue, fort large en cet endroit, un Turc de la plus singulière espèce. Ce- fils de Mahomet s'était assis, les jambes croisées, sur une pile de coussins qu'on avait superposés jusqu'au

niveau de la fenêtre. Il portait une longue robe do soio rouge t grands ramages, ouverte par devant, et laissant Voir un jupon de salin blanc, orné d'une ceinture flottante. Une longue barbe postiche encadrait sa flguro. Sa tête était coiffée d'un turban blanc entortillé d'un cachemirf rouge, haut de forme el surmonté d'un croissant. Un long collier de strass était appendu à son cou. Enfin, l'un dès deux négrillons fixait à la bouchodo son maître une de ces pipes au long tuyau do cerisier, orné do filigranes et do houppettes do soie, tandis quo l'autro tenait gravemont à portéo du héros ce briquet courbé en demi-lune, ce cimeterre des fiers Osmanlis, qui pendant tant de siècles a fait trembler la chrétienté.

Madame d'Arondo ne put s'empêcher de contempler co spectacle si imprévu, et dont elle no so rendait pas bien compte d'abord.

—Bravo 1 so dit Mustapha; elle m'a remarqué. Excellent début I... Dicul qu'elle est jolie!.. Voyez pourtant I influence du costume 1 Tiennetlo avait raison : De l'exccntricilé, morbleu 1 do l'excentricité 1 L'extravagant plaît aux femmes, bien autrement que lo naturel et le sensé. Si jo me fusse présenté en simple mortel aux regards de la belle, j'étais pour elle un être ordinaire, un dandy comme il y en a trop, un homme perdu enfin ! Ello n'eût pas mémo daigné mo voir en frac; ello mo regarde fixement sous cette affreuse jaquette. Dieu! qu'elle est jolie!... Ce genre do mascarade mo va d'ailleurs fort bien, et il faudrait toute la science de Barêmo pour supputer le nombre des victimes que j'ai faites, ainsi fagotté, aux bals masqués de l'Opéra... Dieu ! qu'elle est jolie I... Je ne sais pas pourquoi jo n'obtiendrais pas le même succès avec le mémo moyen. En amour comme en mécanique, il est des procédés infaillibles. Tel rouage combiné avec tel autre no peut pas ne point produire tel résultat... Dieu! qu'elle est jolie!

Tout en s'applaudissant ainsi de son ingénieux stratagème, Mustapha-Ben-Papatacci se donnait toutes les grâces que la Turquie de convention peut exhiber en pareille circonstance.

— Mon Dieu 1 que ce magot turc est donc drôle! s'écriait de son côté madame d'Aronde, laissant enfin éclater le fou rire qu'elle comprimait depuis longtemps.

— Elle rit! continua Brioude en minaudant plus que jamais à la turque. Elle se moque de moi ! Bravo toujours! Le programme de Tiennette continue do s'exécuter de pont en point. Puisse-t-il aller ainsi jusqu'à la fin !.... Je crois que j'en devions sérieusement amoureux!... Dieu! qu'elle est jolie!...

Du reste, le succès de Mustapha ne se bornait pas à madame d'Aronde. Son Excellencecrut entendre quelques rires étouffés partir aussi de derrière la persienne d'une des fe nôtres de sa propre maison. Cette fenêtre appartenait à l'appartement contigu à celui qu'il occupait. Mais il eut beau se pencher en avant, il ne put apercevoir l'auteur do ces rires anonymes, qui semblait se cacher avec affectation i-ous la persienne.Tout ce qu'il en put voir, à travers les interstices, ce fut une main blanche et potelée qui lui montra ses gracieuses fossettes par mégarde, lui révélant que cet auteur appartenait au sexe féminin. Une telle découverte le charma autant qu'elle piqua sa curiosité.

Or, cette première scèneintermittente, do grotesques manèges de son côté, et do fous rires du côté de madame d'Aronde, cette scène se renouvelait vingt fois. La jeune femme finit même par s'en faire une agréable et utile diversion aux inquiétudes que lui inspirait le voyage de son mari, ot certainement elle eût été bien plus triste de cette absence si son magot lui eût manerué.

— Bravo toujours ! se disait Brioude. Me voilà passé à l'état de rengaine. Tiennetto est un grand homme ! Dieu ! qu'elle est jolie ! pas Tiennette, bien entendu !

Vers la fin du second jour, Tiennette s'en vint à la bruno savoir des nouvelles du complot.

— Excellentes 1 lui répondit Mustapha. Vos prophéties s'accomplissent jusqu'ici avec une effrayante précision.

LB VBAU D'OU.

J obtiens un succès do fou rire. Alcide Tousez en serait jaloux. Or, vous savez le proverbe :« Ello rit? La voilà désarmée. » Je trouve seulement que cela devient un peu monotone. Mais, Dieu 1 qu'elle est jolie !

—Jolie ! jolie 1... vous devenez singulièrement monotone vous-même 1 C'est votre faute, du reste. On n'avance pas à rester on place. En avant 1 en avantl J'approuve tort l'idée de votre mascarade. J'avouerai même que je vous l'envie, et je m'élonne que vous l'ayez eue à vous tout seul. Oui, le russe et l'anglais sont usés, le Polonais ne charme plus que les grisettes, l'Italien ne charme plus pcrsomie, l'Espagnol ennuie, l'Allemand n'amuse pas, l'Américain lui-même a perdu son prestige, le Turc seul en conserve encore, à cause des pastilles du sérail. Vous avez bien choisi. Mais il n'est pas de bonne théorie sans la pratique. Ce costume hétéroclite autorise une foule do licences quo le paletot français ne pourrait prendre impunément. Soyez audacieux, sous prétexte que c'est l'usage de votre pays, et que vous ne connaissez pas les usages du nôtre. Soyez généreux surtout. C'est encore une manière de vous dégui er. Mais je vous quitte. Je craindrais quo ma présence vou> ..t tort.

— Rassurez-vous : elle ne saurait vous prendre pour une rivale... Dieu! qu'elle est jolie 1

Mustapha suivit encore l'inspiration de sa laide Egérie. A partir de ce moment, ce fut chaque jour quelque nouvelle exlravagance.

Le premier jour d'ensuite, il porta les deux mains à son turban, en inclinant légèrement la tête en signe de salut. La jeune femme s'inclina de même, n'attachant aucune importance à cette politesse de la part d'un Osmanlis. Et elle rit plus fort. Nouveau succès. — Dieu ! qu'elle est jolie !

Le jour suivant, ayant cru apercevoir un beau laurier rose, dans une élégante jardinière, au milieu du s^lon de la jeune femme, il fit chez les fleuristes une razzia de jardinières et de lauriers roses dont il encombra les sept fenêtres de son appartement, et qu'il montra ensuite d'une main triomphante à la jeune femme, en posant tendrement l'autre main sur son cœur.

La jeune femmo prit encore ce geste et cette parodie de lauriers roses pour une des politesses sans conséquence de l'Orient, pays des fleurs et des contorsions; elle remercia le compatriote des houris, par un gracieux geste de sa main si fine, et elle rit encore plus fort. Nouveau succès. — Dieu ! qu'elle est jolie 1

Le jour suivant, Mustapha voulut essayer de lui télégraphier son admiration, à la façon des enthousiastes du Bosphore. Il porta la main à son propre visage, puis indiqua du doigt celui de sa voisine, puis secoua la tête en signe de dédain, en lovant les yeux vers le ciel, comme pour la proclamer bien supérieure à la lune, aux étoiles et au soleil.

—Ce pauvre Turc, pensa-t- elle, se donne bien du mal pour me dire que je suis jolie ! Ce n'était vraiment pas la peine de venir de si loin pour m'apprendre une pareille nouvellol Je sais cela depuis longtemps, et j'en suis heureuse, sans en être fière, car ma beauté n'est plus à moi : elle est à celui à qui j'ai donné ma vie.

La jeune femme remercia néanmoins le Turc de sa vieille nouvelle : elle lui fit un gentil salut, et elle rit encore plus fort. Nouveau succès. — Dieu 1 qu'elle est jolie 1

Le jour suivant, l'imitateur d'Aboul - Kasem voulut entrer enfin dans l'ère do la munificence. Il envoya son Mameluk louer un orgue de Barbarie. Le Mameluk, devenu Savoyard pour le moment, s'en vint jouer, sous les croisées de son maître, l'air si populaire alors:

Ah ! que l'amour est agréable !

Elle est de toutes les saisons !

Mustapha, feignant un accès de dilettantisme, et cédant à sa générosité naturelle, jeta par la fenêtre plusieurs poignées de pièces d'or que le virtuose, redevenu Mameluk

s'empressa de lui rapporter l'instant d'après. Mais avant qu'il opérât cette autre métamorphose, le magnifique protecteur des beaux-arts lui fit signe d'aller jouer lo même air sous les croisée de sa charmante voisine. Celle-ci so boucha les oreilles et s'enfuit en riant encore plus fort. Nouveau succès — Dieu 1 qu'elle est jolio!

Mais l'heure des revers allait sonner aussi. L< lendemain, enhardi par tant de triomphes successifs, il osa porter les deux mains à sa bouche, toujours à la fa "ti des j<mi-.saires,e»enToyauno série de baisers à l'adresse do la jeune femme. Estelle rit, rit encore bien plus for t celte fois, mais de pitié ; puis, haussant dédaigneusement ses blanches épaules, ele disparut de la fenêtre. Premier revers. — Quel dommage I elle était si jolie 1

L'astronome oriental, no voyantplussa chère étoile br 1ler à l'horizon, n'imagina rien de mieux que d'armer ses deux mains d'une effrontée longue-vue, do braquer l'énorme instrument du côté de l'absente, et de chercher, dans la pénombre de son empirée, ce qu'elle pouvait être devenue. Mais ses explorations furent courtes : un éclat de rire encore plus fort que de coutume se fit entendre làbas, et un épais rideau s'interposa soudain devant le verro audacieux, rendant impossible toute investigation ultérieure. Nouveau revers. — Quel dommage 1 elle était si jolie ! »

Les affaires de Mustapha prenaient ainsi la plus fâcheuse tournure. Il résolut do les rétablir par un GQup d'éclat. Il réunit son Mameluk, son nègre et ses deux négrillons; il leur remit, à l'un une cassetto remplie de bijoux, à l'autre un coffret bourré de cachomires, à celui-ci une corbeille ornée de fleurs et garnie de petits gâteaux, à celui-là un plateau chargé de pots de confitures. La totalité de ce présent vraiment oriental coûtait quinze mille francs au crédit galant que le vieux Duplessis avait ouvert à Son Excellence.

Mustapha, en homme qui savait ses Mille et une Nuits, glissa adroitement, dans le coffret aux cachemires, une déclaration brûlante, écrite sur parchemin roulé, dans le vrai stylo du Koran. Il fut même tenté d'ajouter à l'expressiol de ses sentimens quelques chameaux et quelques dromadaires, et d'accompagner le tout d'un cortège de choristes et de cimballiers, ainsi que cela se pratique dans le Calife de Bagdid ; mais il recula, non point devant la dépense, qui ne le regardait pas du tout, mais devant la police, qui eût pu lo regarder un peu trop.

Hélas ! est-il besoin de le dir - 1 la jeune femme refusa, et ses domestiques, partageant l'indignation de leur maîtresse, chassèrent honteusement de l'hôtel les envoyés de Mustapha, mettant en déroute son armée de présens à grands coups de pied dans le dos. Il eut la douleur d'assister de sa fenêtre à leur défaite, ei, pour surcroît d'humiliation, d'entendro un rire, encore plus fort que tous les précédens, accompagner de loin les vaincus dans leur fu^e. Dernier revers. — Ah l quel dommage! Elle était si

jolie I . ,, .

Chose étrange : chacun des rires lointains qui s étaient fait entendre dans toutes les circonstances que nous venons de résumer, avait eu un faible, mais fidèle écho, derrière l'impénétrable persienne dont le voisinage l'intriguait si vivement.

Tiennette le trouva consterné.

— Tout est perdu ! dit-il.

— Même l'honneur, ajouta-t-elle. Mais il y a longtemps: c'est une perte dont vous devez être suffisamment consolé. N« réveillons donc pas la cendre des morts. Allons, allons, il faut changer de plan. Le serpent n'y peut rien. Au tigre maintenant I

FREDERIC SOULlE. - LEO LESPES.

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