XXIII
GUET-APKNS.
A la fin dos stériles manœuvres de Rrioudo, lorsqu'il eut appelé vainement la m uni licence orientale au secours de sa passion malheureuse, l'humiliation qu'il éprouva de sa défaite fut d'autant plus grande, nous l'avons dit , qu'il entendit, connue d'habitude, un petit rire étouffé 86 moquer de
lui, clandestinement, derrière les jalousies do la fenêtre VOi&ine. H avait déjà entrevu, à différentes reprises, une
main blanche et trouée de délicieuses fossettes. Il distingua celte lois un bout do (ino dentelle, et vit briller deux noires prunelles à travers les barreaux. Plus de douto ! C'était bien une lemme, cette femme était élégante, et cette élégante avait do fort beaux yeux.
L'imagination de Mustapha-Ben-Papatacci s'élança aussitôt dans le vaste champ des conjectures.
— Allons, se dit-il avec sa fatuité ordinaire , voilà qui prouvo quo l'on n'a jamais tort de tirer au hasard sur une volée d'oiseaux : on en atteint toujours quelques-uns. J'ajuste en (ace lo plus charmant do tous los colibris, et voilà que j'abats uno linotte à côté do moi. C'est maladroit, mais c'est heureux, comme presque tous les beaux coups de chasse. Si j'en juge à l'assiduité do cotte mystérieuse espionne, en n'est pas une simple curiosité qui la retient si près de moi, depuis huit jours. Peut-être a-t-elle pensé que, au refus obstiné de la voisine d'en face (Dieu I est-elle jolie ! ), ce serait à elle que je jetterais mon mouchoir de poche. S'il es est ainsi, tant pis pour elle ! Je me sens d'humeur à garder mon foulard. Voyez pourtant comme les affaires de ce monde sont mal organisées 1 J'adore l'autre (car, ma parole d'honneur, je sens que je l'adore ! ), et la cruelle a lo mauvais goût de me détester. Celle-ci, qui sait? m'adore au contraire, et c'est moi, à mon tour,qui vais faire le cruel. Mais qui diablo ça peut-il être ? Je ne serais pas fâché de connaître un peu ma victime probable.
Et comme il n'avait rien de mieux à faire, en attendant le résultat du nouveau plan de Tiennette, il envoya son valet de chambre aux informations.
—Maître à moi, dit au concierge le faux mameluk, en se composant un oriental de fantaisie assez semblable au baragouin qu'il avait entendu parler dans la cérémonie du Bourgeois gentilhomme, et qu'ont imité pareillement certains professeurs d'arabe; maître à moi, voulir saver quelle estir la houris qui habitar le chamber à côté délia nostir. Vous comprenir?
— Parfaitement, monsieur le Turc, répondit monsieur Corniquet ; je comprends sans comprendre. Je dirai même que c'est prodigieux! Voilà pourtant une langue que je sais tout naturellement, sans l'avoir jamais apprise ! Une bien belle langue, ma foi ! J'ai manqué ma vocation: au lieu du tire-pied, c'est la férule que j'aurais dû prendre. Mais pardon,monsieur le Turc, vous me faisiez l'honneur de me demander?...
— Che demandir à vous, pour maître à moi, quelle estir la...
— Ah ! bien, bienl j'y suis... C'est une dame.
— Estir cheune?
— Jeune, vous savez, monsieur le Turc : elle est jeune sans l'être; entre le zist et le zest.
— Estir cholie ?
— Pour jolie, ça dépend des goûts : elle est jolie sans l'être.
— Estir sage ?
— Ah 1 par exemple, j'y suis pris cette fois I s'écria maître Corniquet, lequel, à force do savoir l'arabe et d'en chercher partout, finissait par ne plus comprendre le français, quand il était trop simple. Sage... sage ?.. ajouta-t-il en se grattant le front avec embarras ; voilà un mot que jo
no comprends pas du tout. Dis donc, marne Corniquet, monsieur le Turc nous demandir si la dame du premier estir sage. Comprends-tu, toi?...
— Hé l pardine ! c'est bas malin 1 cela veut diro si ello a quelqu'un, que t'es bote !
— C'est, ma foi, vrai ! Pardon, monsieur le Turc, je n'y étais pas d'abord. Mon Dieu, quant à ça, vous savez? chacun Chez soi. NOUS autres, nous sommes COncI irges, DOUS
remplissons religieusement notre devoir: nous nalayons,
nous tirons lo cordon, et voilà. Pourvu que, de son côté, lo
locataire paie exactement son terme, qu'il ne fasse pas de dégât dans l'escalier, qu'il ne jette pas ses épluchures sur lo carré, qu'il no cause, pas de tapage dans la maison et qu'il crio : S'il vout p lait ! tout est dit; le reste, ne, nous regarde aucunement. Quant à la dame en question, tout co que les devoirs sacrés de ma profession me permettent de dire, c'est qu'elo est sage, vous savez, sans l'être.
— Laisse donc, sournois I interrompit mameCorniquet, en s'appuyant sur son balai et en haussant les épaules. Vas-tu pas prendro la défense do cette pimbêche qu'on ne eonnaît ni d'Eve ni d'Adam ! Ça vous a encore uno jolie tournure, pas trop I Une femme qui se fait louer un petit appartement ici, par un grand coquecigrue, sur lo même carré que votre maître, — eh! mon Dieu, le matin même du jour do votre emménagement 1 — qui n'y lait mettre qu'un lit, une table, un fauteuil, une chaise, une malle et des livres 1
— Quéque ça te fait? objecta monsieur Corniquet; elle a payé son terme d'avance. Quand je dis elle, c'ost elle sans être elle.
— Son monsieur, pardine I reprit marne Corniquet. Toujours lo même, un grand qu'est long comme un jour sans pain, et qui vient régulièrement passer ici une ou deux heures tous les soirs.
— Oui, mais c'est du moins la seule visite qu'elle reçoite, tandis que la particulière d'avant, c'était comme une vraie procession, qu'il fallait balayer l'escalier dix fois par jour l'hiver.
— Ello n'était du moins pas fière, celle-là. Ce n'était pas comme la mijaurée d'à présent. Je m'en rapporte à vous, monsieur le Turc. Elle est arrivée à la brune, entre chien et loup, le même soir que vous autres. Elle était tout de noir habillée, comme la veuve à Malbrout, c'est bien le cas de le dire. Elle avait un voile si épais, que je n'ai tant seulement pas pu voir sa figure. Elle a passé devant la loge, fière comme Artaban, et est montée chez elle, sans même daigner nous dire bonjour, absolument commo si qu'elle serait entrée dans une écurie.
— Possible, interrompit monsieur Corniquet, mais pas moins elle nous avait donné vingt francs de denier à Dieu par son monsieur. C'est quet chose, sans l'être l
— Enfin, reprit marne Corniquet, depuis neuf jours au jour d'aujourd'hui qu'elle est installée, ello n'a pas plus bougé qu'une tortue. Je vous demande si c'c^l là une conduite!
— Estir en effet très drôle, répondit le mameluk improvisé.
— Tiens! on dit donc aussi : Très drôle, en arabe î
— la.
— On dit aussi la?
— lès.
— On dit aussi lès?
— Si signor.
— Et si signor aussi? Quelle belle langue! comme c'est riche ! comme c'est varié !
— En revanche, continua marne Corniquet, si elle no met pas le pied à la rue, elle y met joliment le nez ! Elle ne déplante pas de derrière sa persienne. Ça se voit d'enbas. Dieu mo pardonne ! je ne serais pas étonnée si votre monsieur lui aurait donné dans l'œil.
— Vous croyir?
—Oui. C'est pas l'embarras, un bien bel homme, celui-là! Ça vaudrait mieux pour la donzelle que non pas con grand flandrin, un vrai domestique, qui ne rougit pas de lui apporter la becemée chaque soir, comme un simple gargo-
LE VEAU D'OR
tier. Moi, d'abord, si j'avais évu les moyens d'aimer quelqu'un de bien...
— Merci du compliment ! s'écria monsieur Corniquet. Et moi donc, pour qui que tu me prends ? pour un singe dos bois?
— Toi, c'est différent, t'es pas quelqu'un, t'es mon époux. Hé bien! je n'aurais pas voulu qu'il se ravalasse. Tenez, une supposition : mon époux se mettrait dans l'idée de me faire mon café au lait le malin, hé bien ! je l'avalerais tout de môme, mais pour lors je ne conserverais pas plus de chose pour lui que pour la semelle de mes souliers. Voilà mon opinion. Faut que l'homme conserve son rangl Mais pardon, monsieur le Turc, mon époux vous retient là à cancanner; excusez-le, il est si bavard 1
— Ah I en voilà une sévère 1 II me semble que tu ne donnes pas la part aux chiens?
— Quand il est question du beau sexe, surtout, prrrrt, le voilà parti 1 pas moyen de l'arrêter! Un vrai salpêire , quoi 1 Ah ! ce n'est pas pour dire, allez, mais il m'a fait passer une existence bien à plaindre !
— Si signora,mâ che excousirloui très bien : je trouver beaucop de outilité à causir avec vous, por perfectionnir moi dans le finesse del la lingua francese.
— Dame! oui, répondit M. Corniquet, c'est ici comme à l'ensfignement mutuel : je vous apprends le bon français et vous m'apprenez le bon turc. Donne-moi de quoi que t'as, je te donnerai de quoi que j'ai. Mais pardon... une question : jo m'étais toujours laissé dire que les gens comme il faut, dans votre charmant pays, avaient cinq ou six cents femmes pour eux tout seuls?
— Quelle horreur 1 s'écria marne Corniquet en se voilant la face avec son plumeau.
— Je ne frouve pas, moi, répliqua son mari. Du momont quo c'est reçu dans la bonne sociliélé
— Tu voudrais bien y être, dans ce pays-là, mauvais sujet!
— Si j'étais né dans cette religion, je ne dis point. Or, monsieur le Turc... mais pardon, les convenances ne me permettent pas de vous adresser cette question-là devant les oreilles de mon épouse. Marne Corniquet, fais nous le plaisir d'aller voir là- bas si j'y suis. Laisse-nuus causer un peu enlre hommes.
—Encore des atroc tés! Mais on y va. Je n'ai certainement pas envie d'entendre vos abominations !
( Elle s'éloigna d'abord, puis revint font doucement, sur la pointe du pied, se placer derrière son mari.)
— Pour lors, reprit tout bas monsieur Corniquet, comment se fait-il, monteur le Turc, que votre maître n'ait pas amené son sérail avec lui?
— Ce estir troppo fragile.
— Ma foil à sa place, j'aurais ri-qué la casse. Qui no risque rien n'a rien. Six cents femmes à soi tout seul, franchement, c'est plusgrandioso qu'en France, où chacun n'en a qu'une, laquelle est parfois a lui tout seul sans l'être. Enfin, n'importe! ce qu'il y a de certain, c'est que votre maître ne reçoit aucune visite, si ce n'est cette noirotte, qui est encore venue hier soir, à pareille heure, en catimini.
— lès, ma celle-là venir por il buono motif. Elle eslir troppo maigra è troppo vertouosa. Les Tourquoi n'amar ni l'ouna ni l'auster.
— Ma foi, je ne suis pas de leur avis.
— Ah ! ah I je vous y prends encore, à faire l'éloge des autres femmes ! s'écria marne Corniquet, en menaçant du poing son éclectique époux.
— Comment ! tu nous écoutais?
— Oui, monstre d'homme ! et j'en entends de belles ! Mais faut que ça finisse ! Tenez, monsieur le Turc, je suis grasse, moi ; jo pesais cent quatre-vingt dix livres à la dernière fête des Champs-d'Elysées. Eh bien! pour deux liards je partirais avec vous en Turquie. Emmenez-moi. Là du moins jo serai appréciée à ma juste valeur, tandis qu'ici je suis méconnue par ce scélérat d'homme. Il a passé sa vie à me faire dessécher de jalousie I
— Ce qu'il y a de bnn, du moins, c'est qu'on no maigrit pas de ça, répondit l'ingrat, enrianl. Mais dites-moi, monsieur le Turc, une dernière question. Vous m'avez fait l'honneur de m'apprendre quo monsieur votre maître n'était venu en Franco quo pour y contempler la colonne de la Bastille.
— Oh ! iès, ouniquamente.
— C'est très touchant do sa part. Mais pour lors, voill neuf grands jours qu'il n'a pas bougé de chez lui.
— Hé bien ?
— Hé bien !
— Hé bien?
— Hé bien mais, impossible de la contempler.
— Il la contcuiplir toute de mémo.
— Ah bah 1 comment diable peut-il faire pour la contemplir ici?
— Il aver sour son pendoulo oune petit colonne en plâtre, et il contemplir ce petit colonne, et toute le giorno, et toute la notte. Quand il aura soulfisamment contemplir elle, il retournir bien contente in Tourquia !
— Je comprends. C'est très commoie; on contemplir ainsi la colonne sans so fatiguer, sans se mouiller les pieds, sans s'enrhumer; on la contemplir à domicile, et l'on no va pas t'en ville ; en un mot, vous savez? on la contemplir sans la contemplir.
— Oh! ia.
En ce moment une voiture s'arrêta à la porte de la rue.
— Allons, voyons, tire donc le cordoa ! interrompit marne Corniquet qui s'était éloignée; tu entends bien qu'on carillonne à la porte depuis un siècle ! Tire donc ! tu causeras plus tard do ta colonne. Encore uno conquête, sans doute? Non, c'est plus fort que lui : les femmes lui font perdre la tête 1
Monsieur Corniquet tira le cordon. Entrèrent vivement doux femmes. L'une d'elles était vieille et laide; l'autre, jeune et ravissante. La vieille se borna à dire en passant devant la loge : — « Au premier ! » Puis < lie précéda sur l'escalier la jeune, qui la suivit avec empressement.
— Hëlhél s'écria gaillardement monsieur Corniquet. On a bien raison do dire qu'en parlant du loup... Je m'étais trop pressé de plaindre votre maître au. sujet de son sérail... Voilà une bien charmanto odalisse sans l'être !
— Oh ! iès! répondit le faux mameluk; ma, diavolo ! che mon tir soubito por introdouir les signoritas chez mon illouslrissiino maestro, il signor Mouslapha-Ben-Paphtaeci. Ma sans addio; lo temps di montir, et che revenir prestamente.
Or, ce même soir, une heure avant le burlesque eniretien que nous venons de sténographier par respect pour la vérité vraie, on sonnait vivement à la porte de l'appartement de maadme d'Aronde.
— Qui peut venir à pareille heure, en l'absence de mon mari? demanda-t-elle à sa femme do chambre. Dites que je n'y suis pas.
— Madame, répondit la carriériste, c' st une vieille damo bizarrement Mtiftée, qui prétend avoir à vous révéler des choses de grande importance.
— Qu'elle revienne demain ! répliqua Estelle.
— H s'agirait, si on l'en croit, reprit la suivante, d'affaires du plus haut intérêt pour monsieur.
— Pour mon mari? Oh! alors, qu'elle entre! qu'elle entre !
La femme de chambre introduisit la visiteuse. C'était h même personne que nos lecteurs connaissent déjà sous lo nom de Têto-de-Pipe.
La vieille comédienne avait pris ce soir-là son langage le plus patelin, sor air le [-lus doux, son organe le plus suave. Ette écarquillait son visage osseux dans un sourire perpétuel, comme ceux des danseuses en .'cène, et, sur lo conseil sans doute de quelque femme dégoût, elle avait dépouillé sa toilette d'uni; grande partie des oripeaux qui la chamarraient habituellement.
— Madame, dit-elle à Estelle, après force révérences du
plu - h'îiii stylo, je n'ai pas l'honneur d'être comme de vous. et cepondanl je \ Ions Ici) h neuf heures du soir, sans être présentée par personne. Celle façon d'agir, je le sais, est •oui .i i.ut contraire lui habitudes du grand monde où vous \i\r/., ci que j'ai eu l'avantage da hantai, moi aussi, avant mes infortunes. Car, madame, telle que vous m» voyez, J'ai élu jeune, belle, riche, heureuse. Par malheur, hélaal mon m ni, la colonel dûSainl Amour, aide de camp de Bolivar, as! mort d'une, pleurésie au champ d'honneur, ne me laissanl que six enfansen lias Âge et lo souvenir de ses glorieux exploits.
Estelle se mépril au sens de ce début, ci, quoiqu'il lût
bien tard pour mendier, elle tendit lo bras dans la direction de la cheminée pour y prendre sa bourse, Mais la vieille ru un geste de refuse! continua ainsi -.
— Bref, madame, Si je me présente en un pareil moment, c'est que, lorsqu'op veut sauver une personne qui se
unie, on ne s'informe généralement pas de l'heure qu'il peut êlre. Or, je vous l'ai lait dire, ic viens ici [tour sauver l'honneur do votre époux, qui est on train da faire le plongeon,
— l'our sauver son honneur 1 s'écria madamn d'Arondo on se levant avec fierté. Cotto prétention seule est déjà uno insul o!
^ — Hélas] madame, reprit la Tête-de-Pipo, nul n'es! a l'abri de la calomnie; mais surtout un homme qui visite le lirahanf après une perte de huit, cent Cinquante m lie francs. Cela peut donner matièro à des interprétations bien fâeheusej, Or, voici co qui arrive : la personno qui m'envoie esl créancière pour un chiffre important et ne veut point avo r de r squea à courir.
— Quels sont ses titres? dit Estelle on trépignant.
— Ne vous faites donc pas de mal comme ça I Voici la chose, Monsieur «otre mari, à co qu'il paraît, a emprunié cent mille francs, il y a quelques jours, et fait cent mille francs do billets en échange.
— Oui, je sais, dit madame d'Arondo; c'est à monsieur Duplessis,un ami, un véritable ami, celui-là I
— Les billets d'amitié, reprit la vieille dame, sont défendus.
— Au tait, madame, je vous en supplie l
— Eh bien! ce monsieur Dup'essis, cet excellent ami, n'est pas connu en banque; son nom n'est point uno garantie suffisante; les autres signataires sont des gens sans sou ni maille; enfin, le fait est que les billets de votre mari sortent d'une fabrique qui suffirait à prouver qu'ils ne seront pas payés à l'échéance, quand même la fortune du s;gnataire ne serait pas notoirement en ruines.
— Mon Dieu, madame, dit Estelle, peu au courant des affaires, je ne comprends pas trop le but de votre visite. Celui qui vous envoie, dites-vous, a des billets de mon mari ?
— Pour cent mille francs ; je les ai vus, de mes yeux vus.
— Et à terme ?
— A soixante-quinze jours de date.
— Eh bien 1 j'ai toujours entendu dire : qui a terme no doit pas encore.
— Vous avez parfaitement raison : en temps ordinaire, uno bonne créance vaut l'argent comptant qu'elle représente. Mais il y a danger I Le créancier, qui sait son débiteur ruiné, ne veut pas attendre.
— Il y est pourtant forcé.
— Non I il peut porter au parquet du procureur du roi, s'il soupçonne la fraude, une plainte en escroquerie.
— Quelle horreur! dit madame d'Arondo indignée.
— Une abomination 1 une infamie! Jo suis de votre avis, ma chère dame ; mais il le fera comme il le dit. J'en ai bien vu faire d'autres, moi, dans mon temps, quand le colonel de Saint-Amour eut mangé mon bien avec le sien; et c'est pour cela que, sans vous connaître, j'ai voulu vous épargner une douleur.
— Il portera plainte? Mais de quel droit?
— Mon Dieu ! la loi est si drôle parfois! Elle dit que tout commerçant au-dessous de ses affaires doit s'arrêter au
premier malaise ; il y a mieux, au prtmiej non<-Daiemoat. lin bienl comme, malgré ses pertes, monsieur d'Arondo ne s'arrête pas, aomma il fiil cent mille franes t'a billets dont les transmissions, par voie d'endos, sont moins que rassurantes, le tiers-porteur veut en finir.
— Bfl finir? l'écris Kstello étonnée.
— Oui, m i eliere diiine. Ou appi-llo cela, dans leur argoj d'afiaires, /nuire lu cloche, mettre let (m au /eu
— Grand Dieu! cola causera un affreui scandais pen< danl son absence I Que dois-je faire, madame I
— Vous voyez : dès que j'di su d • quoi il retournai1, j'ai voulu me charger de l'alfairo h l'amiahle : entre (a ri mai, entre faillies femmes, on doit s'entr'aider. Jo connaissais Ce tiers-porteur intraitable ; il avait avancé, dans le temps-, au colonel da Sainl-Amour, feu mon époux, quelques sommes sur sa pension future, prix des blessures qu'il pouvait recevoir tôt ou tard à coté de Bolivar. J'ai ollert de vous voir, et me voila I
— Je vous romercio, madame, dit Estelle ; mais enfin, en quoi puis-je servir les intérêts do mon mari ?
— Mais, il n'y a qu'une manière de procéder : payez les billets, si vous le pouvez.
— Si je le peux I dit Estelle joyeuse. Mais sans doute, jo le peux ! N'ai-jo pas là ma dot, que mon mari a déposée dans ce secrétaire, en billets de banque , pour pouvoir la placer en bien-fonds à la première occasion favorable!
— Ça se trouve à merveille, madame, dit la vieille, qui suivait d'un œil fauve les mouvemens de sa dupe. Ah I s'il m'était resié une dot, qaand mon mari succomba sous les recors, après avoir triomphé des ennemis de Bolivar, je ne l'aurais pas laissé engager ses infirmités hypothétiques et attraper une pleurésie, au moment même où il allait être vaillamment emporté par un boulet de canon !
Aller au secrétaire, l'ouvrir, prendre dans un portefeuillo cent billets de mille francs, ne fut pour Estelle que l'affaire d'une minute. A la vue de ce trésor, le regard de la Tête-de-Pipe étincela. Dans cette organisation dépravée, deux crimes se faisaient peut-être concurrence.
— Avez-vous les effets ? demanda Estelle.
— Non, madame, répliqua la mégère, en lorgnant du coin de son œil vert les billets do banque. Mon ridicule, hélas! nYst point un portefeuille de banquier ; mais si vous voulez en finir tout de suite, ce que je vous conseille, afin d'empêcher la plainte en escroquerie qu'on prépare pour demain matin, suivez-moi : ce sera Paffairo d'une demiheure : j'ai une voiture en bas qui nous conduira.
— Une voiture? très bien! dit Estelle.
— Oh ! reprit la Tête-de-Pipe, un simple sapin ; le temps est passé où j'avais un carrosse avec des chevaux blancs et des cochers noirs. C'était du temps de Bolivar. Veuillez accepter mon offre?
— Bien volontiers 1 exclama la jeune femme, heureuse de pouvoir servir son mari, malgré lui et à son insu. Jenny, ajouta-t-elle, en appelant sa femme de chambre, je ne serai absente que peu de temps avec madame; préparez ma chambre à coucher pour mon retour.
Et suivant la Tête-de-Pipe devenue pensive, elle s'élança dans le fiacre après elle.
La voiture roula. Une légère brume couvrait Paris d'une gaze humide; c'est à peine si on pouvait dislinguer les passans à travers les vitres dépolies par le brouillard.
Vingt fois ta Tête-de-Pipe se demanda si, au lieu do servir des maîtres qui louaient ses services au rabais, elle ne ferait pas mieux d'arracher des mains do la jeune femme celte fortune qu'elle allait employer à sauvegarder l'honneur de son mari. Vingt fois elle fut sur le point d'user de violence , de saisir Estelle et de s'emparer des 'cent mille francs qu'elle avait placés dans son corsage. L'attitude calme et digne, le regard ferme et courageux de la vertueuse épouse intimidèrent sans doute la coupable. Après vingt minutes de trajet, la vieille hésitait encore, que déjà le véhicule s'arrêtait au lieu de sa destination.
— Montons, madame, dit la Tête-de-Pipe ; c'est au pre- •*»*çr. u». où vous voyez de la lumière.
LOVELACB.
Le mameluk ne se fit pas attendre. Il introduisit les deux femmes dans l'appartement de BriouJe, les fit entrer dans le salon, où son maître ne se trouvât pas encore, et redescendit aussitôt dans la loge du concierge. C'était la première fois qu'il y faisait une station aussi longue. Pourquoi? Etait-il épris des vastes attraits dont marne Corniquet avait pu être dotée jadis? Cédait-il au charme invincible de la conversation de monsieur Corniquet? Cette supposition n'est guère vraisemblable. Les domestiques, sans doule, ont un goût tout particulier pour le sans-gêne de la 'o>>:e, car la douane qui tient le cordon des visites prohibées, des sorties clandestines et des rentrées tardives, est une puissance avec laquelle il est indispensable de vivre en bonne intelligence. La loge est d'ailleurs le centre de toutes les nouvelles du dehors, comme de toutes les malignités du dedans, et l'on sait qu'un des plus grands plaisirs de l'humanité, qu'elle soit valet ou maître, est de savoir ce qui se passe ailleurs et de dire du mal de céans. La curiosité et la médisance, voilà ce qui distingue le plus l'homme des autres animaux, avec les deux attributs que lui donne Beaumarchais, l'ivrognerie sans soif et la galanterie sans intermittence. Mais notre mameluk postiche, que son maître avait gaîment surnommé le dernier des Lafleur, était un beau garçon d'environ vingt-cinq ans, vif, alerte, intelligent, espiègle, descendant en ligne directe des Mascarille et des Frontin par les Lisette et les Marlon, et qui, dans son premier métier de comparse, avait vu trop souvent ses glorieux ancêtres au Théâtre-Français, pour trouver beaucoup de charme dans la fréquentation des Corniquet. Nous pouvons donc supposer, sans trop d'invraisemblance, que le désir de s'instruire aux belles manières et au bon français dans leur entretien, ce jour-là, à neuf heures du soir, n'était qu'un vain et joyeux prétexte. Le dernier des Lafleur, transformé cette fois en mamelouk, s'était posté chez eux, à tout événement, en sentinelle avancée, pour surveil!er les entrées et les sorties de la maison, pendant les scènes qui allaient se passer chez son maître, le prévenir en cas de besoin, maîtriser les incidens extérieurs qui pouvaient se produire, aviser, en un mot, avec toute l'adresse dont il avait donné maintes preuves, dans tous les cas prévus ou imprévus, ordinaires ou extraordinaires. Ce sont là, comme le dit Figaro, de petits métiers qui exigent cent fois plus d'intellect que les grands, et, à toutes les qualités que l'on exige d'un domestique, bien peu de maîtres seraient dignes d'être leur propre valet de chambre 1
La leçon mutuelle d'arabe et de français avait à peine repris son cours depuis cinq minutes, entre le faux Turc et le vrai portier, que la plus vieille des deux dames introduites par le mameluk chez l'habitant du premier, Mustapha-Ben-Papatacci, redescendit, passa devant la logo, et demanda : — Lo cordon, s'il vous plaît l
Le mameluk la suivit et l'accompagna jusqu'à la porte cochère.
— Hé bien? lui dit-il à voix basse quand ils furent à la rue.
— J'ai laissé la particulière au salon, répondit la Tôte-de- Pipe, et je me suis esquivée, sous prétexte de hâter l'apparition de votre maître. C'était convenu. Son absence répondait peu à l'impatience de la belle. C'est elle-même qui m'a priée de faire cette démarche.
— Bien joué 1 dit le dernier des Lafleur. On no faisait pas mieux dans l'ancien répertoire, le rép- noire classique, comme on dit. Voici le doublé du salaire promis.
— Du salaire ! s'écria Tête-de-Pipe d'un ton plein de majesté. Ahlfi donc I quelle expression... canaille!
— Le mot no gâte rien à la chose. Le double de vos honoraires, soitl puisquo vous êtes si chatouilleuse sur la forme. Cinquante jaunets au lieu de vingt-cinq. Comme on lo dit dans lo répertoire moderne : old somme n'est pas déshonorante.» Que vous ensemble? Cela vaut un prix de vertu à lAcadémio, et, avec un peu d'illusion, vous pouvez facilement vous persuader que vous avez été couronnée rosière aujourd'hui.
— Cinquanto louis I dit la vieille avec jubilation en engouffrant la somme dans son ridicule. Ah 1 monsieur, c'est très délicat do la part de votre maître. Veuillez vous charger de mes remercîmens pour lui. Je n'aurais pas réclamé, car, avec moi, co qui est dit est dit : je n'ai qu'une parole.
— C'est toujours ainsi entre honnêtes gens, interrompit en s'inclinant le dernier des Lafleur.
— Mais vrai, continua la vieille, cela valait le double. Vous ne sauriez vous imaginer la difficulté de l'entreprise. Il a fallu toute l'habileté dont je suis capable. Si la belle se fût doutée de quelque chose, j'y risquais le corpsde-garde et co qui s'en suit.
— Hélas 1 oui, et l'on sait bien quand on ontre en prison, mais on ne sait point quand on en sort.
— Avec ça que la calomnie ne cesse de fournir de mauvaises notes sur mon compte aux cartons de la police.
— On est si méchant 1
— Ne m'en parlez pas I Surtout quand il s'agit de nous autres, faibles créatures ; car , hélas I nous sommes sans défense.
— C'est ce que les fats assurent.
— Et pourquoi, je vous le demande, s'acharner ainsi contre une pauvre femme 1
— J'allais vous le demander moi-même. Des envieux, sans doute, des jaloux, des pervers, des gens pour qui le spectacle si touchant de vos vertus est un supplice intolérable. Cela fait pitiél Heureusement, commo le dit l'ironique serviteur d'Almaviva : « Le sort protège toujours
l'innocence! » Encore de l'ancien répertoire Mais, à
ce propos, plus je vous regarde, madame, à la lueur poétique de ce réverbère, plus jo me persuade que je n'ai pas l'honneur de vous voir ici pour la première fois. Où diable cela peut-il être?... Est-ce au sermon?... Je n'osa le croire. Est-ce au bal des Tuileries?... J'en doute. Est-ca au Caveau-des- Aveugles?... Cela so pourrait bien. Mais non, non, j'y suis maintenant : c'est au Théâtre-Français, avec M. Turcaret.
— Je n'en ai aucun souvenir, répondit la vieille, dont l'érudition théâtrale était peu avancée, et qui connaissait mieux le Bœuf enragé du boulevard que le chef-d'œuvre de Lesage. Mais c'est possible : j'ai eu tant de cliens dans ma vie I monsieur Turcaret en fut peut-être un.
— Oui palsembleu ! un de vos cliens. Je ne m'étonne donc pas si vous avez si bien joué la comédie aujourd'hui. Mais, vous le voyez, mon maître et moi nous nous plaisons à encourager lo talent naissant. Nous sommes magnifiques et pas chers, surtout quand cela ne nous coûte rien.
— Cinquante louis, peste l c'est déjà cependant ua denier assez respectable.
— Bah ! ce n'est pas nous qui les payons : on nous paye nous-mêmes, au contraire.
— Comment?
— Mon Dieu! oui, et je dois vous diro cela, à vous, charmante prima donna, qui faites partie de la troupe. Il est indispensable que vous connaissiez la pièce dans laquelle vous venez de jouer un rôle avec tant de distinction. Le Su< ces de vogue que vous y avez obtenu est le gage assuré do vos succès futurs. Il est possible qu'on ait encore besoin de recourir à une artiste aussi distinguée que vous l'êtes» Sachez donc que la farce, la tragédie peut-être, mêlée de cigares, do petits gâteaux, et d'orgues de barbarie,que nous avonseu l'honneur de représenter devant vous,— dit burles-
FREDERIC SOULIE. — LÉO LKSPfcS.
quemenl l'ex-flguranl des Français, .1 rès avoir lail Le d'usage, comme a la suit i d'une première représentation, — est due h la collaboration toujours beureusede m«idomoiselle Tienuelte. Cette dernière en a fourni le sujet, lo plan, les détails et la mise eu scène; un babile tapissier, les déc rs; Babin, les costumes; et vous, incomparable
. .m Qsi que la jeune première que vous avez ame
mon maître et hum, le remarquable personnel d'exécution. Enfin l'ouvrage estjoué au bénéfice d'un certain Duplessis, vieillard .s'il en rut jamais, protecl iui éclairé de l'ari dramatique, dont la haine pour les d'Arond i n'a reculé devant aucun sacrifice pour en assurer la réussite. Mais ad eu, chère camarade. Je vois, aux ombres qui se mettent à passer devant les fenêtres du salon, que les deux interlocuteurs sont on présence. Jo rogagne mon poste d'observation.
— Toute à votre service, on cas do besoin, répondit la vieille cabotine. Une des Moineaux, n» 20, au quatrième, la porte à gaucho. Voici ma carte.
— Très bien ; mais soyez sans crainte : jo n'en abuserai pas.
La Tête-do Pipe remonta dans son fiacre, qui partit aussitôt, et le dernier des Lafleur, reprenant son personnago de mamelouk, dont il conservait le brillant costume, rentra, poussa la porte cochère, et vint repreadre sa faction dans la logo des Corniquet.
— Ah 1 ah 1 il paraît que la mo;nsjeune des deu odalisses, lui dit on souriant l'égrillard savetier, n'e-t pasrestéo avec son amie pour tenir compagnie à votro auguste maître.
— No, répondit l'Ottoman, en so remettant à baragouiner l'arabe de son invention; la esselenlissima donna aver à présidar, in cet momente, ouneréunione hottoarna di dames del charita. Elle partir pur s'y render. Et pouis, mio illoustrissimo maestro, il signor Mouslapha-Ben-Papatacci, il aver le ridicoulo di préférar la sociéta di cheunes et cholics...
— Mais, répondit monsieur Corniquet, c'est un ridicule qu'en France nous avons aussi sans l'avoir.
— Parle pour toi, enragé coureur 1 s'écria marne Corniquet ; il e*t inutile de débaucher ce mamelouck qui paraît avoir bien meilleur goût que toi. Ah ça ! mais, ajouta-t-elle en désignant le plafond du premier étage, dont le salon se trouvait situé précisément au-dessus de la loge ; il paraît que la conversation est animée là-haut !
, On ne pouvait distinguer les paroles, mais on entendait effectivement le son des voix, co qui n'avait lieu qu'en cas de conversation bruyante.
— Ce n'estir rien di toute, se hâta de répondre le mameluk ; il signor Moustapha il aver la oreille très doure, et la cheune odalisca estir obligée sans doute di parlar fortissimo.
Le bruit d'une voiture qui s'arrêta devant la porte, et qui y stationna, fut suivi à ce moment d'un violent coup de sonnette. Monsieur Corniquet tendit la main pour tirer le cordon, mais sa femme l'en empêcha.
— A-t-on jamais vu carillonner de cette force ! s'écria-telle. Ce serait chez les sauvages, qu'on ne ferait pas p re. Qu'il attende, (nouveau coup de sonnette) Oui, sonne, va 1 (Troisième coup de sonnette.) Tu auras le temps de compter les i lous de la porte ! (Quatrième coup de sonnette.) Ça l'apprendra à sonner poliment! (Cinquième coup de sonnette.)
— Dis donc, marne Corniquet, fit observer l'époux, dont le bras complaisant se levait chaque fois, mais était sans cesse retenu par la maia rancuneuse de sa femme, est-ce que tu vas nous laisser longtemps encore une pareille musique? Je commence à en avoir assez pour mon compte, et je estir bien sûr que monsieur le Turc en est aussi flatté sans l'être.
— ûh ! îès, répondit-il, dans l'appréhension de tout ce qui pouvait taire une sensation quelconque en un pareil moment; ce petite cloche il estir fausse.
— Tant pire l répliqua manu- Corniquet; on lui ouvrira tout à l'heure, à Pâques ou à la Trinité.
(Sixième coup de sonnette, si violent celui-là, que la mécanique en est brisée.)
— Allons, boni j'en étais .-url s'écria monsieur Corni-
quet, ça ne pouvait pas manquer, c'est ta faute sans l'être l
— Ali ! pardine, répliqua m femme, je sois bien que j'ai
toujours tort aVtC toi, surtout depuis que tu ne rêves plus
que Turquoisesl A ton aise I tu peux tirer lo cordon maintenant, puisqu'il est dit quo je no suis plus la maîtresse ici I lit elle so jeta dans son fautouil avoc un comique désespoir.
M. Corniquet tira enfin lo cordon. Lo sonneur entra, referma rudement la porte, s'arrêta un instant devant la loge, y jeta sur la table la poignée de la mécanique qui lui était rostéo à la main, l'accompagna d'uno pièce de vingt francs, no dit pas un mot, continua son cheminv monta l'escalier, ouvrit la porte du petit logement contigu à celui du seigneur Mustapha, retira la clef, entra et disparut derrière la porto, qu'il referma doucement. Tout cola fut l'affaire d'une minute.
La générosité du visiteur exaspéra davantage encore mamo Corniquet.
— J'étais bien sûre d'avarfce que c'était le monsieur de votre voisine, dit-elle au mameluk. C'est l'heure où il lui apporte la pâtée. Et voilà pourquoi je voulais le faire droguer un peu, pour lui apprendre à être moins fier. Vous l'avez vu, ce grand flandrin : pas un mot de politesse! Ça vous démantibule uno maison sans crier gare, sans faire la moindre excuse l
— Allons allons, il a noblement réparé ses torts, interrompit monsieur Corniquet, en montrant la pièce de vingt francs. A tout péché miséricorde.
— Pardieul faudrait-il pas qu'il aurait attendu à nos frais, par dessus le marché I Qui casse les sonnettes les paie. Mais que diable font donc maintenant vos bourgeois, monsieur le Turc? ajoula-t-elle en montrant de nouveau le plafond. Ecoutez donc comme on piétine là-haut 1
— La odalisca il dansir, sans doute, por amousar il signor Moustapha, pendant qu'il mangir de petites gâteaux et des confitoures.
— Tiens, c'était donc pour ça que vous en avez lait une si grande provision hier ?
— Oh ! ia.
—Je comprends ça, moi, ajouta monsieur Corniquet, dont la vanité consistait désormais à connaître les mœurs de l'Orient aussi parfaitem nt qu'il en comprenait la langue. Chaque pays, chaque mode. Quand nous voulons nous amuser, nous autres, en avant le cidre et les marrons 1 Hé bienl les Turcs, qui ne sont pas aussi civilisés que nous en fait de rafraî hissemens, s'en tiennent encore aux confitures et aux bonbons. Mais à propos, je n'ai pas vu aujourd'hui le nègre et les deux négrillons qui ont rapporté hier les provisions que monsieur votre maîire est sans doute en train de consommer aujourd'hui avec son odalisse.
—Maître à moi il aver chassireux, hier soir, parce que...
L'explication du mameluk fut interrompue à ce moment par un cri de femme très distinct qui se fit entendre à travers le plafond de la loge.
— Hé bien! qu'est-ce qui lui prend maintenant, à votro odalisse? s'écria marne Corniquet avec un commencement d'inquiétude.
— Mais en effet, ajouta le mari, on aurait dit comme d'un cri de détresse, sans en être un.
— Rien, rien, se hâta de réponire le mameluk arec toute l'impassibilité orientale. Après aver dansir, elle chantar maintenante.
— C'est donc ça, répliqua M. Corniquet. Il paraît que la particulière est polrie de talens.
— Et, de fait, je me souviens d'avoir été à l'Opéra une fois dans ma jeunesse, il y a longtemps de ça, ajouta mamo Corniquet. C'était du temps d'un ouvrage qu'on appelait la
LE VEAU D'OR
Vestale : uno jeune personne de bonne famille qui avait manqué à ses devoirs les plus sacrés, et qu'on voulait faire mourir toute vive, en terre, pour la corriger. Hé bien ! je m'en souviens comme si c'était d'hier : il y a un moment où elle chanîait absolument comme vient de le faire l'odalissede là-haut. C'était celui où les bourreaux... Allons, boni nouveau changement 1 ajouta-t-elle en montrant encore le plafond. Avez-voas entenlu?
— No, rien, répondit flegmaliquement le mameluk.
— Ah ! par exemple, il faut que vous ayez l'oreille encore bien plus dure que votre maître I
— En effet, dit M. Corniquet, on eût dit comme d'une masse qui serait tombée sur le plancher.
— Parole d'honneur, j'en suis toute chose l s'écria marne Corniquet. Je me sens comme si que j'étais à la représentation de Fualdès.
— C'est sans doute encore un des amusemens du pays, reprit M. Corniquet, en savant orientaliste qu'il était.
— No, no, signor Corniquetto, s'empressa de dire le mameluk, qui saisit adroitement la réplique offerte. Le amousemente il estir fini. Maître à moi il priar maintenante Allah, à chenoux, en se frappir son tête contre le parquet.
— Comment ! s'écria marne Corniquet, c'est ainsi qu'on dit ses patenôtres dans votre pays, en se cognant la boule par terre, de manière à défoncer les maisons ? Excusez 1 en voilà une de dévotion I Je suis bien aise de n'être pas née là-dedans. Je sais bien qui est-ce qui aurait laissé sa part de bigoterie aux autres !
— Ma, addio, signor è signora, reprit le mameluk, avec moins d'impassibilité que précédemment; il estir tempo di remont.ir près del maestro à moi.
— Pour vous cogner la tête de compagnie?
— lès. signora.
— Bien du plaisir!
Le faux mameluk salua ses hôtes à la mode turque. M. Corniquet lui rendit ce salut d'adieu dans le même style, en s'inclinant, les deux mains posées sur la tête. M. Corniquet ne saluait plus autrement.
— Quediablo se passe-t-il là-haut? se demandait le dernier des Lafleur en remontant l'escalier. Voyons doncl
Il ouvrit tout doucement la porte de I appartement, et se tint coi dans l'antichambro du salon avec autant d'inquiétude que de curiosité.
Vo;ei ce qui s'était passé chez Brioude pendant les scènes précédentes, et ce qui explique Ips bruits divers qui avaient frappé Ips oreilles exercées des époux Corniquet.
Lorsque madame d'Aronde eut été introduite dans l'appartement loué par Brioude, laTête-de-Pipe, sa compagne, quitta le salon pour aller, disait-elle, presser le créancier qui se faisait attendre, mais en réalité pour laisser le champ libre au suborneur.Cinq minutes se passèrent encore avant que Brioude parût. Etait-ce uniquement pour donnera sa vieille complice le temps de s'esquiver? Non : c'était plutôt pour se préparer à une entrevue qu'il avait longtemps désirée, et à l'idée de laquelle, malgré son audace habituelle, il tremblait comme un enfant. Nuus l'avons dit : Brioude était devenu amoureux. S'il fût resté le simple instrument des haines de Tiennette et de Duplessis, il se fût présenté devant celle qu'il voulait séduire avec sangfroi I et résolution; mais il cédait à la loi naturelle, il combattait en vain l'influence qu'il ressentait, il se courbait devant cette charmante personnalité dont il était l'adorateur et l'esclave.
Pendant que Brioude faisait provision do hardiesse, madame d'Aronde eut le temps d'examiner la pièce dans laquelle on l'avait conduite. C'était un salon Louis XV, assez mal réussi comme exactitude de style, en ce qu'il avait été meublé en quelques heures par un tapissier célèbre, mais auquel il fallait pardonner ses hérésies inséparables de l'improvisation. — Les dorures et les sculptures mal assorties donnaient à cette pièce, disposée surtout
LE SIÈCLE. — XIV
cvec uno certaine prétention, un aspect qui tenait à la fois û& théâtre et do l'hô'el garni. Les bronzes, les marbres, les cristaux, les meubles étaient somptueux; mais, nés à époques distantes, sous des rois différens, ils ne s'accordaient pas plus entre eux que des hommes séparés par une disproportion d'âge. — Des sphinx de l'empire tiraient la langue aux amours de Boucher, et les colonnes droites surmontées de guirlandes qu'afTectionnait Marie-Antoinetle écrasaient les dentelures gothiques et naïves du siècle de Henri III. C'était, du reste, la seule pièce de l'appartement qui eût été meublée, le faux Osmanlis no comptant pas y faire un long séjour. Il couchait sur le divan, et ses domestiques sur des lits de camp, dans les autres pièces.
Estelle avait eu le temps de faire l'examen de l'ameublement tjuand Brioude entra. Il avait changé complètement d'habits, et cette transformation devait égarer les souvenirs de sa voisine. Le vêtement turc, fort beau à distance, comme beaucoup de choses en ce monde, menaçait d'être ridicule de près. De loin, le coulissier pouvait être pris pour un secrétaire de l'ambassade ottomane; de près, il eût ressemblé à ces musulmans, nés place Maubert ou rue Jean-Pain-Mollet, israélites travestis, renégats par le costume, lesquels vendent au public ces pastilles du sérail qui, au dire des gamins de Paris, sentent bon dans la rue et puent chez le monde. D'ailleurs, le moyen de faire le Turc avec l'accent gascon! Don Juan avait donc quitté l'Orient pour redevenir Européen.
Il avait endossé pour la circonstance une toilette de dandy, à l'imitation de ce grand-amiral de France qui ne savait combattre qu'en habit de velours et en chemise à dentelles ; il avait choisi un frac irréprochable, merveille d'élégance iuventée la veille par Humann; ses cheveux avaient reçu le coup de vent le plus raffiné; ses favoris formaient admirablement ce que les coiffeurs modernes appellent la côtelette; bref, l'acteur était grimé pour l'emp'oi.
Enfin Lovelace se présenta aux yeux de Clarisse.
— Monsieur, dit madame d'Aronde, sans reconnaître son interlocuteur, il se fait tard, et je vous serai obligée de me mettre vite au fait. Vous êtes, m'a-t- on dit, porteur de billets souscrits par mon mari ; vous voulez profiter de son absence pour calomnier ses opérations et la loyauté de sa conduite. Je ne perdrai pas de temps à discuter avec vous; voici l'argent qui vous est dû, rendez-moi les titres.
— Madame, dit Brioude, dont le cœur battait violemment à la vue de celle dont il était sérieusement épris, on a exagéré mes intentions, on m'a fait plus méchant que je ne suis.
— Vous possédez, reprit froidement Estelle, cent mille francs de signatures de M. d'Aronde ?
— Oui, madame.
— Vous les avez là?
— Oui, madame, dans ce tiroir ; mais, de grâce, ne vous tourmentez pas ; les affaires peuvent s'arranger ; il ne s'agit que de s'entendre, et je sens que je suis bien près de faire à ce sujet lout ce que vous désirerez.
— La transaction est simple, monsieur, reprit Estelle, qui cherchait à se rappeler où elle avait vu le visage de ce créancier; elle ne demande pas de grands pourparlers: la dame qui est >enue m'instruire do vos intentions hostiles m'a mise au fait.
— Madame, répliqua Brioude avec une fausse gaîté, les affaires ne se font pas à la minute comme les œufs à la coque ; reposez-vous un peu ; veuillez quitter, je vous prie, ce chapeau qui me dérobe vos traits, et cette mante contre la discrétion de laquelle proteste l'élégance do votre taille. Nous avons à faire des décomptes d'intérêts qui exigent un certain temps.
— Je vous le répèle, monsieur, répondit la jeune femme, je désire en finir et m'en aller. La seule politesse que je réclame de vous est de me rendre au plus vite ces billets dont je vous apporte la valeur.
Pendant que madame d'Aronde parlait, on eût dit que le démon soufflait à l'oreille de son séducteur les conseils les
FRÉDÉRIC SOULlK - LftO LE8PÈ8.
plussataniques, L'expression des v,||>; oharmans de La jeune femme, rendus plui piquana encore par le sentiment d'impatience qui les aliumaiti aa vivacité à la (ois élégante ci harmonieuse, tout contribuait à donner des vertiges à son Interlocuteur.
Aussi, après un moment de silence pendant lequel il semblait se livrera des calculs, il prit toul à coup la résolution d'en linir.
— Madame, murmura-l 11, osersi-ie vous avouer le rôve charmant dont s'est bercée mon imagination I il est bien question de ces misérables billets en oe moment I Des soins plus graves doivent vous préooouper : au dehors l'oppro* lire et 1,1 mine attendent votre mari : l'adversité a brisé tous vos pians d'avenir) dans huit .jours, demain peut*ôtre, monsieur d'Aronde, déshonoré, expiera au tond d'une prison le tort d'avoir été maladroit. Je ne veux point que voua soyez entraînée dans sa misère.Vous n'étas pas née
pour le malheur, il ne doit pas lomher mm lannn do eus yeux, limpides diamans dont rien no doit diminuer l'éclat
et la pureté; vous étiez riche, je veux vous faire plus riche encoro; vous êtes belle, le chagrin ne doit point ternir votre beauté Permettez-moi d'être votro défenseur, votro soutien, madame.
Pendant qu'il parlait, madamo d'Arondo s'était levée pale et tremblante. Bile avait fixé sur lui toute sa puissance d'attention. Rejetant do sa main droite les boucles de cheveux qui tombaient sur son cou, elle cherchait ce qu'il y avait de réel dans cette scène nocturne, et se domandail si elle dovait donner essor au rire ou à l'indignation.
— Monsieur, dit-ello enfin, il faut que j'aie mal ontendu ou quo vous vous soyez mal expliqué. Que me parlezvous de chagrin et de ruine prochaine 1 La place d'une femme est à côté do son époux ; c'est son éternel honneur, c'est sa mission; .je no faillirai pas à la mienne, et, c'est pour l'accomplir, pour détendre mon mari que vous me voyez ici. Vous m'avez fait demander cent mille francs, je vous les apporte. Maintenant restituez les litres, et quo tout soit dit.
Et elle jota avec dédain dovant Brioude les billets do banque dont elle s'était munie.
— Je ne veux point vous appauvrir, belle dame, dit-il en repoussant le papier Garât : je veux au contraire réparer envers vous les torts de la fortune.
— Est-ce bien sérieusement que vous osez me parler ainsi? dit Estelle. Et qui vous a donné ce droit ?
— L'intérêt que vous m'inspirez.
— L'intérêt ! mais je ne vous connais pas, monsieur, et ne veux pas vous connaître 1
— Je vous connais, moi, madame; j'ai passé de longs jours à vous admirer de loin, sans pouvoir obtenir la faveur d'un regard. Permettez-moi donc de saisir cette occasion unique de vous parler qui m'est offerte, pour vous dire tout ce que j'éprouve. Je vous aime!
A ce mot, qui était à la fois une révélation et une menace, madame d'Aronde croisa fébrilement son châle sur sa poitrine, renfonça sa tête charmante dans son chapeau, comme une femme qui s'arrête à une résolution énergique, puis s'élaneant vers la porte, elle en secoua avec force la serrure.
• - Cette porte est fermée et ne s'ouvrira pas sans mon ordre, dit Brioude avec un mélange de résolution et de témérité.
— Monsieur, s'écria la jeune femme, je veux sortirl Vous serez un malhonnête homme si vous n'ouvrez pas celte porte à l'instant même'
— Je vous répète que vous ne sortirez point d'ici, reprit Brioude, sans m'avoir entendu; d'ailleurs, vous êtes seule, et il est tard : il y aurait imprudence.
— Mais c'est affreux, ce que vous faites-là 1 cria t-elle, c'est trop horrible pour je puisse y croire ! Vous avez une mère qui vous a élevé, une sœur peut-être, dont vous avez défendu l'honneur. Au nom de leur mémoire, au nom do leurs vertus que j'invoque, écoutez-moi, monsieur : si vous n'êtes point un infâme, laissez-moi sortir.
— Calmez-vous, je vous en conjure, madame I dit Brioude, dont la passion s'accroissait devant une résistance aussi
opiniâtre.
— Laissez-moi sortir, s'écria la jeuno ferarno, ou J'appelle au se< ours I
— liah! lit le coulissier, Gn essayant enfin do l'intimidation, on ne vous entendrait pas. D'ailleurs vous ignorez
qu'à Paris, soit incrédulité, soft égoïsme, les cris au secours
n'amènent jamais personne, Lutin, vous Aies dans votro tort ; je n'ai point forcé votre domicile conjugal ; vous êtes
venue me trouver sass attendre que J'allasse a vous; vous
avez pris pour vous y rendre un prétexta d'affaires; vous
êtes resiée seule dans ce domicile de célibataire, pendant l'absence de votre mari; vous voyez bien, madamo, que vous n'attendririez et ne convaincriez personne. Vous vous êtes déjà compromise involontairement.
— Mais vous m- perdez! sanglota la pauvro femme; vous me perdez, monsieur !
— Dites que je vous retrouve, que je vous recueille Oh ! Jo ne vous fais point l'injuro d'un éphémère et banal amour. Pour moi, madame, vous n'êtes point un caprice, vous oies une passion, une passion réelle, profonde, insurmontable. Si je suis coupable en ce moment, je compte sur l'avenir pour racheter uno faute, dont vous êtes la cause on mémo temps quo le but.