‹ Les aventures de Saturnin FichetChapitre 20 sur 169 · LES REVENANS · texte numérisé non relu

LES REVENANS

Nous avons laissé Lataké dans la cour de l'hôtel des Princes, au moment où Sa Majesté Pied-de-Cé|eri et son grand chambellan, Roussignan-Muller, montaient dans une voilure de remise, vers cinq heures du soir. Ils se rendaient, on s'en souvient, rue Bergère, chez le baron d'Appencher, où Montreuil les envoyait réclamer les six millions, capital et intérêts, composant la succession du chevalier de Limhourg, et que ce banquier avait reçus en dépôt des mains de son père, depuis déjà bien des années.

Tandis que la danseuse contemplait avec une joviale curiosité Sa Majesté et son compagnon, dont le costume lui paraissait quelque peu hétéroclite, le garçon de l'hôtel, qui lui avait porté la lettre d'invitation de Montreuil, s'approcha d'elle et lui dit :

— Veuillez me suivre, mademoiselle.

— Venez-vous, lui demanda-t-elle, de a part d'un maréchal de camp, grand-maître de l'artillerie, inspecteurgénéral do la marine, connétable et directeur de l'académie royale de musique et de danse de Wardenbourg?

— J'ignore s'il est tout ça à la fois, répondit le garçon, mais ce que je sais, c'est que j'avai- ordre de vous attendre à la porte et de vous conduire auprès de lui.

— Diable! il paraît qu'on tient à moi, se dit Lataké; c'est bon à savoir; faisons valoir du mieux possible nos petits talens. Les autres ne nous estiment jamais qu'en raison de ce que nous nous estimons nous-mêmg.

Et, suivant son cornac, elle se trouva bientôt en face du généralissime, lequel, vous le savez, n'était autre quo le comte de Montreuil en personne.

— Comment 1 dit Lataké, en le regardant avec étonnement, c'est vous, monsieur, qui êtes le fou ire de guerre chargé d'organiser la troupe de Wardenbourg?

— Oui, mademoiselle, répondit l'ex-diplomate.

— Mais vous n'avez pas de moustaches!

— Hélas! non, mademoiselle, répondit Montreuil en souriant. C'est à Wardenbourg le signe qu'on est militaire, depuis que tous les bourgeois en portent. Mais causons, je vous prie, de l'objet qui me procure l'honneur de vous voir.

— Ça va, dit Lataké ; je ne demande pas mieux.

LE VEAU D'OR

— Vous êtes bien mademoiselle Lataké, dite Jupin lr«, artiste de l'Académie royale de musique?

— Des pieds à la tête, répondit gaimont Lataké; la seule de ce nom qui soit visible en Europe.

— Hé bien! mademoiselle, si je juge de vos intentions par votre démarche, vous acceptez un engagement de premier sujet au théâtre que jecommandeen chef?

— Un instant, général, comme disait le grand homme, répliqua Lataké; ne nous emportons pas dans les feux de file. Un engagement, c'est grave ; c'est presquo un maiiage, et avant de se marier, il faut se connaître.

— Cet axiome, dit Montreuil, qui s'amusait dos lazzis de la figurante, et qui n'était pas fâché de prolonger l'entretien jusqu'au moment où il connaîtrait le résultat de la démarche faite auprès do d'Appencherr; cet axiome, qu'il faut se connaître avant de se marier, peut être réfuté, comme tous les axiomes, par l'axiome exactement contraire. Et, en effet, si on se connaissait parfaitement l'un l'autre avant de se marier, il arriverait assez souvent qu'on ne se marierait pas du tout.

— Tiens, c'est, ma ioi, vrai ; je n'avais pas pensé à cela. Par ainsi, vous croyez qu'il vaut mieux se lier sans réflexion, au petit bonheur, au hasard.de la fourchette?

— Peut-être.

— En amour, je ne dis pas non, mais en affaires, diable, c'est plus sérieux.

— Causons donc sérieusement.

— Oui. Qu'est-ce que je ferai à Wardenbourg?

— Vous serez le premier sujet de la danse.

— Premier sujet? répéta Lataké avec un peu de méfiance d'elle-même. Ah ça l dites-moi, est-on connaisseur dans ce pays-là?

— Pas le moins du monde : on admire ce que la cour admire, on applaudit ce qu'applaudit le roi. Quant au public, il n'a pas d'opinion à lui, ou bien, quand il en a une qui n'est pas conforme à celle de la cour et du roi, on le met tout bonnement à la porte du théâtre.

— C'est bien faitl Quels rôles jouerai-je?

— Ceux de l'emploi, les Taglioni, les Carlotta Grisi, les Fanny Essler. Vous les connaissez?

— Si je les connais I Des sacs de plomb qui poussent le charlatanisme jusqu'à faire semblant d'être légères 1 Ça veut se donner un genre, le genre ballonné, et ça n'a que des ficelles.

— Des ficelles? Qu'entendez-vous par là?

— J'entends des fions uniformes, invariables, rococos, et réglés d'avance comme un papier de musique.

— Très bien, mais, je vous prierai, une fois pour toutes, en passant, si nous concluons, de ne jamais prononcer ce mot de ficelle en présence de mes compagnons. Il en est un que cela pourrait affliger. On ne doit jamais parler de corde devant un... Bref, vous espérez faire mieux, n'estil pas vrai, que toutes ces fausses célébrités? Vous avez un fjenre vraiment nouveau, vous.

— Je m'en pique 1

• — Je le crois sans peine : cela ne ressemblera à rien du tout.

— Non, certes.

— Eh bien ! nous l'inaugurerons dignement.

— C'est cela : il faudra chauffer la salle. Ferme 1 ferme ! Le claqueur est comme le caniche : c'est l'ami de l'homme, et qui dit l'homme dit la femme. Parlons maintenant du pourboire.

— Vingt mille francs pour l'année.

— Vingt mille francs? dit Lataké avec une dignité comique; vous n'y pensez pas, mon>ieur le généralissime : il n'y aura pas même de quoi payer mes maillots. On donne cent mille francs par mois en Amérique.

— A des talens faits.

— Est-ce que par hasard je ne serais pas faite?

— Au tour ; mais il n'en est pas de même de votre réputation.

— Raison de plus pour la payer cher. Au théâtre, voyezvous, on n'admire les artistes qu'en proportion, de ce

qu'ils gagnent. Vingt millo francs, c'est trop peu : c'est ce que je donne à ma femme de chambre.

— Comment I mais vous ne gagnez que cent francs par mois à l'Opérai

— A l'Opéra, oui. Mais avec de l'économie, on arrive à faire bien des choses. Je trouve même encore là-dessUs le moyen de mettre à la caisse d'épargne. D'ailleurs j'ai refusé vingt fuis des engagemens du double, avec d- s feux superbes et des dédits gigantesques.

— Où cela ?

— En Algérie, en Arabie, en Mésopotamie, en Sibérie, en Turquie, en Valachie, n'importe oui

— Et vous n'avez pas consenti?

— Non, j'étais alors protégée par un millionnaire français, le marquis de Dabiron. Sa bienveillance me suffisait. Vous n'en avez pas entendu parler ?

— Très peu, dit Montreuil en réprimant un éclat de rire.

— Un fier original, allez ! riche à milliards, ne buvant que dans des verres de diamans creux, et ne fumant que des cigarettes en billets' de banque, sous prétexte que ce papier-là était meilleur pour la. poitrine. Or, c'est lui qui m'a longtemps dit : « Ma fille, si jamais tu '•ors des groupes, fais-toi payer ton pesant d'or. Keste plutôt comparse que de devenir premier sujet nécessiteux. L'obscurité n'a pas de frais. Le mérite doit pouvoir payer son gaz.»

— C'était un homme do jugement solide, que ce... Comment l'appelez-vous?... ce marquis de Dabiron ; un vrai sage de la Grèce!

— Un sage de la Grèce ? Je connais cela.

Et Lataké, parcourant l'appartement avec la même liberté d'allures que si elle eût été chez elle, et s'arrèlant curieusement devant chaque objet, se mita fredonner:

Les anciens sages de la Grèce N'étaient point sages tous les jours; On voyait souvent leur sagesse S'enluir sur l'aile des amours.

— De la gaîté, de l'entrain, de la folie? se dit Montreuil tandis qu'elle chantait; bravo ! une véritable naturo d'enfant gâté, fantasque, capricieuse, étourdie, intéressée tout à la loiset dépensière : c'est bien la femme qu'il nous fallait.

— Eh bien, reprit la danseuse, après avoir achevé son couplet, quel est votre dernier mot ? Allons, un peu de courage à la poche ! comme disent les chanteurs des rues.

— Nous irons à trente mille.

— Que ça? N'en parlons plus. J'en serai du çnien.

— Mais, ma toute belle, la Gaimard elle-même, la fameuse Guimard n'avait que quelques louis par soirée.

— Parbleu ! une vieille de la vieille, une danseuse de l'antiquité ! vous m'en direz tant 1 Avec ça qu'elle a l'air gai, dans son buste placé au foyer de la danse, comme un chapeau sur un prunier, pour effrayer les oiseaux de passage ! Je ne dato pas du déluge, moi 1

— Eh bien, disons quarante mille.

— Quarante mille ? répéta la danseuse en appuyant son menton sur ses mains, et en faisant semblant de calculer tout bas... Mais d'abord dites-moi, monsieur le généralissime, où prenez-vous ce pays-là, le Wardenbourg ?

— En Allemagne.

— Dans la patrie de la choucroute ?

— Précisément.

— Passe-t-on l'eau pour y aller? Wui, d'abord, jo n'aime pas la navigation ; je préfère le plancher des vaches. J'ai refuse dix fois ma fortune en Angleterre.

— Ma belle peureuse, on se rend dans le Wardenbourg à pied, à cheval, en voiture, en wagon, en ballon e même à âne, comme à Montmorency, vous devez connaître cela.

— Oui, certes, les ânes, je les adore! Encore un animal bien méconnut

— De toute manière enfin, excepté par mer. Mais on peut faire une partie du chemin en batem,sur le Rhin.

— Comme qui dirait sur la Seine, pour aller à Saint- Cloud ?

— Exactement.

— Y irouve-t-on aussi des matelottea ?

— On y trouve toutes les délicatesses do la civilisation : la matelotlo n'en saurait rire exclue.

— Bofln, quoi chemin prend-on pour aller là?

— Lo voici : Vous partes de Paris, vous marches toujours (levant vous, vous prenez à «Imite, vous tournez h

gauche, vous ailes, vous allez encore, vous allez toujours,

et vous y êtes : ce n'est pas plus malin que ça.

— lié bien, soit ! j'accepte à cinquanto mille.

— Nous avons dit quarante

— Est-ce quarante ? Va pour quarante-; je- fais uno folio : mais c'est la matolotte qui mo décide.

En co moment 1a porto s'ouvrit, un hommo entra, s'avança vers la bayadère, en frappant ses deux mains l'une contre l'autre, en manière de cymbales:

— A la bonne houro, donc I... bla£ueuso,va I... Hé zingl hé baound ! hé zingl baound, baound I

Lataké pâlit à sa vue, fit trois pas en arrière, et, portant ses deux mains à ses tempos, elle poussa un cri terrible

— Dabironl s'écria-t-ello.

— Mon Dieu, oui : ton marquis de tout à l'heure. Hé bionl après?

— Dabiron I répéta la danseuse en l'examinant des pieds à la tôle. Comment, mon chéri, ce serait toi?... Mais non, tu es mort... et imprimé. Ce n'est pas toi... c'est ton ombre... Allons, voyons, parle, ajouta-t-ello en lui palpant les bras pour s'assurer de la réalité; pas do mauvaise farce; réponds franchement: est-ce à toi môme, ouest-ce à ton ombre que j'ai l'honneur de parler?

— C'est à mon ombre, répondit gravement lo défunt.

— Parole d'honneur, c'est eflrayant comme la scène des nonnes dans Robert le Diable! Mais pourquoi reviens-tu sur l'eau, c'est bien lo cas do le dire? Que c'est bête de faire ainsi peur aux gens 1 Car enfin tu t'es noyé : j'ai lu ton histoiro dans le Courrier français, à l'article nécrologique.

— Rédaction à deux sous la ligne : hommage aux morts I

— Tu t'es donc sauvé à la nage, comme Robinson Crusoé ?

— Oui, et je reviens de mon île déserte, par le dernier train de plaisir. Mais laissons cela. Qu'il te suffise de savoir que je suis mort pour tout le monde, excepté pour toi. On t'en dira les motifs plus tard. En attendant, tu es des nôtres, n'est-ce pas ?

— Co n'est donc pas une frime , cet engagement de cinquante mille francs ?

— De quarante, s'il vous plaît, interrompit Montreuil.

— De quarante, soit, reprit Lataké. C'est donc sérieux?

— Si sérieux, continua Montreuil, que dès demain matin j'aurai probablement l'honneur de vous remettre le premier quartier de vos appointemens.

— Ce ne sera pas de refus, répondit Lataké. Moi d'abord, je suis comme saint Thomas: je crois les choses quand j'y touche.

— Elle n'a pas tout à fait tort, dit Dabiron à Montreuil. Sa Majesté et son chambellan ne reviennent guère vite. Il y a du tirage.

— Vous comprenez, mon cher... marquis, je crois, répliqua Montreuil, qu'on ne se laisse pas extraire une molaire de six millions sans crier quelque peu.

— Des millions ! interrompit la danseuse de plus en plus interloquée; des chambellans et des majestés 1 Décidément il est mort, je suis morte, nous sommes tous morts, et me voilà tombée dans le royaume des taupes. Ahl ça, tu fais donc aussi partie de la troupe, toi? Commo quoi? comme danseur, comme souffleur, comme ténor ?

— Comme aide de camp, ma chère.-

— Comme aide de camp? Je ne connaissais pas encore cet emploi là au théâtre. De plus fort en plus fortl comme chez feu Nicolett Ah çà! et quand part-on pour ce vrai pays de cocagne ?

— Dans une huitaine à peu près, répondit Montreuil : le temps de réaliser nos fonds, de les convertir en bonnes

traites, de monter la maison de Sa Majesté, de préparer

Sa rovah* «arderobn et celle de sa suite, de donner le dernier coup de pinceau à son éducation, et de faire imprimer nos prospectus.

— Ah! il y a des prospectus aussi? s'écria Lataké, qui croyait rêvor.

— Parbleu I ajouta Montreuil, où n'y en a-t-il pas? Souvent mémo il n'y a pas autro chose. Mais vous aussi, ma touto belle, vous aurez à vous occuper de votre trousseau. Domain matin, je vous remettrai, probablement...

— Oh! oui, toujours probablement, dit Dabiron en secouant tristement la tête, après avoir jeté un coupd'oeil sur la pendule.

— Jo vous remettrai, continua Montreuil, en sus du premier quartier de vos appointemens, uno «ratification do dix mille francs, pour vous composer des toilettes ébouriffantes, commo on dit : toilettes do théâtre, toilettes de ville, toilettes de cour.

— Ah ! bah ! j'irai à la cour?

— Je l'espère bien.

— Uno cour d'ombres, cela va sans dire.

— C'est à cette agréable besogne que vous emploierez votre temps jusqu'à notre départ?

— Età consoler, ajouta en souriant Dabiron, les innombrables populations que ton absence va rendre veuves.

— Ce sera bientôt fait, répondit la danseuse avec dépit. Tu sais bien Brioude?

— Oui, mon successeur, celui à qui tu avais donné ton cœur et ta main.

— Oh ! pas avant de te les avoir repris.

— Je suis trop poli pour ne pas le cro re. Hé bien?

— Hé bien! ce monstre d'ingratitude ne s'est-il pas avisé de devenir amoureux d'une grande dame, comme toi jadis de feu la baronne d'Appencherr ?

— Il paraît qu'il tient à me contrefaire en tout.

— Oui, même en inconstance envers moi. Il a disparu hier, sans qu'on sache ce qu'il est devenu.

— Il a peut-être poussé le plagiat jusqu'à se tuera tant la ligne. Tu n'as pas cherché ton amant dans le Courrier français ?

— Si fait ; mais rien. C'est désespérant.

Mais j'entends une voiture qui s'arrête dans la cour, au bas de notre perron, interrompit Dabiron, en s'adressant à Montreuil avec inquiétude. Serait-ce...

— Co sont eux! dit Montreuil, qui s'était précipité à la fenêtre de la chambre, laquelle était située au second.

— Victoire ! victoire! lui cria d'en-bas une voix que Dabiron reconnut pour être celle de Pied-de-Céleri.

— Silence donc, sire, dit Roussignan à Sa Majesté. Vous oubliez qu'un mouchard russe peut vous entendre

— Ouf! dit Dabiron, nous avons plus de bonheur... que de malhonnêtes gens !

— Audaces fort una juvat, s'écria Montreuil.

— Oh 1 ma foil si vous parlez latin, je m'en vasl s'écria Lataké. Jo trouve le latin indécent.

— Oui, ma fille, va-t'en ! répondit Dabiron. Nous avons à causer entre nous. A demain. Tes fonds seront prêts. On touche ici à bureau ouvert. Jusque là pas un mot de ce que tu as vu, de ce que tu as entendu. Il y va de ta fortune aussi.

— Suffit ! je seTai silencieuse comme la Mupfte de Portici, paroles de Scribe, musique d'Auber, décoration de messieurs et cetœra. Ce n'est pas mon fort en général ; mais, celte fois, il me sera d'autant plus facile de ne rien dire que je ne sais rien du tout ; à l'exception d'un tas de choses baroques dont le récit me ferait enfermer net à Charenton.

Et Jupin Ire s'en alla en fredonnant l'air de Figaro : Bonsoir, messieurs, jusqu'au revoir, bonsoir !

Elle rencontra dans l'escalier Sa Majesté Pied-de-Céleri et Roussignan qui montaient précipitamment pour apporter la bonne nouvelle à leurs deux acolytes. Pied-de-Céleri brandissait en signe de triomphe, au dessus de sa tête,

LE VEAO D'OR.

le portefeuille qui renfermait ses litres de prétendant et le bon de six millions sur la banque de France.

— la victoiro esta nous! la victoire esta nous î fredonnait Sa Majesté.

— Pas déjà si belle, objectait Roussignan. Nous avons oublié les centimes.

— Voilà deux drôles de boules que je rencontre partout, se dit la danseuse. On croirait que nous exécutons un chassez-eroisez. Est-ce bon ou mauvais signe, comme pour les araignées? Araignée du soir, espoir. Il est six heures : espérons 1

Elle avait raison. Le lendemain môme, elle signa son engagement et toucha les sommes importantes qui lui avaient été promises.

Les huit jours qui suivirent furent employés par elle au choix, à l'achat, à la confection et à l'emballage do la magnifique garde-robe dont le généralissime du théâtre de Wardenbourg avait fait largement les (rais.

Chaque jour aussi elle alla s'informer de Brioude, par curiosité bien plus encore que par regret. Le concierge lui fit chaque jour la même réponse :

— Parti.

— Pour où ?

— On l'ignore.

— Pour longtemps?

— On n'en sait rien.

Ainsi parlait le portier de Brioude. EtCalypso so consolait peu à peu du départ d'Ulysse. Mais le mystère de cette absence l'intriguait fort.

— Où diable peut-il être? demandait-e'le en revenant à sa mélanco iquo voisina. Car, enfin, il a disparu comme les muscades de Robert Houdin, soit I mais les muscades, ça se retrouve. On ne peut point ne pas êire nulle part. Il n'y a guère que ton inconnu qui jouisse de cet avantage.

— Sois donc tranquille, répondait Simonne : ton Brioude reviendra toujours assez tôt, pour ce que tu l'aimes.

— Oh 1 parbleu 1 je te reconnais bien là 1 répliquait Lataké, en rentrant dans sa chambre pour s'occuper de ses apprêts. Depuis que tu donnes dans le travers du platonique, tu ne vois plus l'amour que dans les extravagances des romans. Bonsoir, chère. La -vite à demain !

Enfin, le départ de la troupe avait été fixé par Montreuil au jour suivant. Il était neuf heures du soir. Lataké avait beaucoup pleuré en faisant ses adieux à Simonne. C'était sa seule affection véritable. Elle venait de fermer ses malles et se disposait à se coucher pour être plus tôt prête le lendemain, lorsque la portière lui monta une lettre très pressée.

— Encore une! s'écria Jupin I"; nous devenons des succursales de l'hôtel des postes 1

Elle ouvrit le pli et lut :

« Chère abandonnée, » On se doit aide, protection , renseignement et bon » conseil entre femmes. Si vous voulez savoir des nouvel- » les de votre perfide, allez ce soir même, à dix heures » précises, pas avant, pas après, rue du Helder, 52. Vous » jetterez au concierge, en passant, ces seuls et simples » mots : — « Chez Mustapha ! » Vous passerez devant la » loge sans vous arrêter, vous monterez au premier, vous » sonnerez, on vous ouvrira, vous entrerez vivement, » vous irez droit au salon, et là vous trouverez votre vo- » lage en bonne fortune avec une grande dame. » Votre toute dévouée,

» TlENNETTE. »

— Oh 1 le scélérat! s'écria Jupin Ire dans un transport, sinon de jalousie véritable, du moins de dépit et de vanité blessée. Une grande dame ! J'en étais sûre 1 Elle l'aura enlevé de force. C'est indigne, parole d'honneur ! Les femmes de la haute nous font maintenant une atroce concurrence. A bas les aristocrates! Oh, mais, celle-là paiera pour toutes 1 A dix heures? écrit Tiennetle. Soit! Il en est neuf et demie passées. Le temps d'aller, et j'arriverai juste à

point. Ah 1 les grandes dames nous volent nos amans 1 Allons, dard, dard! io no partirai pas du moins sans avoir saboulé celle-là comme elle le mérite!

Lataké ignorait que Tiennette n'avait pas d'autre but. Par un raffinement do vengeance, la haineuse créature voulait, pour comble d'humiliation, faire insulter l'horinêie femme par la courtisane.

La danseuse so mit donc en routo au moment mémo où se passait, entre Brioude et madame d'Aronde, l'abominable scène dont nous avons raconté le début, et dont voici la suite et le dénoûment.

Tandis que Brioude osait lui parler ainsi de son coupab'e amour, madame d'Aronde courait dans l'appartement comme une folle, cherchant, à la façon do Desdeniona. une issue pour se sauver.

Tout à coup s'arrêtant, et so plaçant en face de son persécuteur :

— J'ai un mari, dit-ello avec une admirable expression de fierté ; Pavez-vous oublié ?

— Eh ! que m'importe! dit Brioude.

— Il vous tuera !

— Ou je le tuerai. J'ai prévu le cas. Mais vous n'en serez que plus compromise

— Misérable! vous croyez me briser en menaçant ma réputation ; vous voulez me déshonorer moralement pour m'abaisser jusqu'à vous ! Eh bien, je vous montrerai quo j'ai du courage, et, plutôt que d'être une minute do plus la victime de cet exécrable gaet-apens, jo saurai mourir en défendant l'honneur de mon époux.

En disant ces mots, Estelle éperdue se précipita vers l'espagnolette de la fenêtre, l'ouvrit, et s'élança pour so jeter du premier étage sur le pavé, afin d'échapper par la mort à l'infamie.

Brioude terrifié n'eut que le temps de la retenir par sa robe.

La croisée demeura un instant ouverte, et Estelle reconnut alors avec stupéfaction que, malgré sa course en voiture, faite en compagnie de la Tête-de-Pipe, elle so trouvait en face de sa propre maison. Elle distingua, à travers la brume, le laurier-rose qui s'épanouissait au milieu du salon; elle vit la lumièredesa lampe qui jetait ses rayons mélancoliques sur les rideaux de la chambre, et elle crut discerner au milieu du silence les aboiemens plaintifs et étouffés de Fox qui pleurait sa maîtresse absente.

— Oh 1 oh ! pensa le coulissier, des réminiscences de Plutarque? une exagération de la Lucrèce antique? Diable I ce n'est pas mon compte!

— Jenny, Bastien, Fox, au secours! cria Estelle, au moment où Brioude l'entraînait d'une main en relermant la fenêtre de l'autre.

—Silence! lui dit-il, tremblant lui-même d'émotion à la vue de cette résistance qui devançait le danger.

— Oh ! ma mère 1 s'écria madame d'Aronde au désespoir, en appelant mentalement <i son aide, par une religieuse habitude, cette morte vénérée qui avait été la protection de sa jeunesse.

— Il n'y a pas de mère ici, murmura Brioude, éga ré par la crainte de voir la jeune femme se livrer à quelque, acte de désespoir; il y a un amant tendre, dévoué, respectueux. Revenez à vous, soyez raisonnable et laissezvous conduire.

Puis, dans la crainte d'une nouvelle tentative de suicide, Brioude s'empara du bras de la jeune femmo et l'entraîna vers le fond de l'appartement.

Madame d'Aronde, en promenant ses yeux hagards autour d elle, sentit une inspiration soudaine, prompte comme l'éclair, terrible comme la foudre, illuminer son esprit éperdu. Elle aperçut sur un guéridon un poignard turc, armo d'occasion, stylet de théâtre, (4ont le coulissier avait fait l'acquisition pour compléter son costume de musulman, et qu'il avait oublié sur ce meutlo. Elle le saisit et, intrépide comme Judith, résolue comme Char lofe Corday, elle en frappa son ravisseur.

Brioude blessé noala d^ quelques pas, arrêté par la douleur, i.iiiiiis que, épouvantée pnr la vue du sang que sa nain innocente veoaitde faire jaillir, madame d'Aronde poussait hii cri ci tombait évanouie sur la parouet.

Briooda I ool Instant oublia la blessure qu'il vonait do recevoir da cette obéra ot vaillante enfant.

— Qu'elle est belle 1 so dit-il, ot comment s'en faire «•limer ?

Bt il so poncha vers elle pour la rolover, quand soudain une des portes, bion quo condamnée, s'ouvrit avoc violence.

Uno femmo voiléo entra.

Elle était vêtue do noir do la tôle aux piods.

Elle était seule*

— Qui ôtos-vous? lui dit Brioude, qui s'affaiblissait par la pi>rte do son sang.

La dame noiro no répondit pas; ello prit la jeune femmo dans ses bras et l'on traîna avoc elle.

Brioude voulut alors r'élancer sur Pinconnuo; déjà même il lui avait saisi la main avoc touto la force dont il pouvait encore disposer.

Pour toule défense, la dame noiro leva son voile.

— Horreur l s'écria Brioude anéanti; horreur 1 Les morts sortent-ils du tomboau !

Et, trébuchant commo un homme ivre, il alla tomber inanimé sur lo parquet.

Au mémo instant, Ariane se présentait dans la maison, disait au concierge ce qu'elle avait regardé comme un mot d'ordre : — Chez Mustapha, — puis passait, montait, sonnait au crémier, repoussait le dernier des Lafleur et ontrait crânement chez son maître, selon la recommandation do Tiennette.

— Encore une odalisse ! dit en rougissant monsieur Corniquet à son épouse.

—Ah ! ça,est-co que les danses, les chants et les salamalecs detoutà l'heure vont recommencer? s'écria celle-ci.

— J'en ignore, reprit le jovial concierge en se frottant les mains; mais, va bien! va bienl C'est à se croire Turc sans l'être!

ENCORE L'iNSTINCT DE FOX.

Cependant les dernières espérances de d'Aronde avaient été cruellement déçues dans son voyage en Belgique. Les nouvelles venues de France avaient porté un coup fatal à l'entreprise naissante sur laquelle il avait placé tout d'abord une grande partie de sa fortune avec l'intention d'en faire plus tard sa chose tout entière. Ce ne fut pas sans un profond chagrin qu'il dut abandonner un projet à la réalisation duquel il avait consacré tant de méditations,chaque soir, seul, à dix pas de sa chère Estelle, ce qui paraissait bien loin à tous deux.

Ce vaste projet, dans sa penséo, devait assurer le bienêlre d'une foule de travailleurs en môme temps que londer sa fortune sur de larges et honorables bases. La jeune femme, d'ailleurs, en avait approuvé le but généreux. Comment, après cela surtout, y renoncer sans une véritable douleur?

Et pourtant, il ne pouvait balancer, dans l'affreuse situation où la plus étrange succession de revers l'avait précipité en si peu de jours. Bien loin donc de s'efforcer, comme précédemment, do concentrer dans ses mains toutes lesactions des forges et des houillères dont il s'agit, ainsi qu'il en avait toujours gardé l'arrière- pensée, d'Aronde dut songer à aliéner, au contraire, toutes celles qu'il était déjà parvenu à réunir. C'était l'unique ressource qui lui restât pour acquitter les dettes considérables qu'il laissait'

on Franco, et notamment, dans deux mois et demi, les cent mille francs prêiéi par m. Duplessts, et, Immédiatement

après son retour, les cent vingt mille de billets éi bus, protégés, jugés, entraînant [irise de corps, que co même l)uplestii avait accaparé* werètement et confiés, comme les autres, à la funeste habileté de Brioude*

Malheureusement les odieuses machinations do ses ennemis avaient précédé leur victime en Belgique. L'avis de H détresse, et de la baisse qu'on France ils avaient Imprimée eux-mêmes aux actions do cetto onlreprise à peine organisée, avait été perfidement transmis par Brioude pnr delà les frontières. Comment vendro sur place, non pas même au pair, mais simplement à cinquante pour cent de perte, des valeurs dont on n'eut pas trouvé cinq pour cent à la bourse do Paris? La masse même des actions à vendre ne pouvait qu'ajouter encore à leur dépréciation. Enfin, on savait lo vendeur presque ruiné : céderait être pour les acquéreurs une raison de plus pour lo ruiner tout à fait. C'est là, en effet, une des impitoyables tactiques do la spéculation.

Après dix jours d'hésitations et de tentatives infructueuses, d'Arondo fut donc obligé de céder pour soixante millo francs environ ce qui lui en avait coûté près de cinq cent mille.

D'Arondo n'avait rien écrit à sa jeune lemmo du triste résultat do son voyage, se réservant de le lui révéler de vive voix, et il s'était borné, dans sa dernière lottre, à lui annoncer son très prochain retour, sans pouvoir mémo lui en préciser le momont.

Or, ce retour eut lieu le matin même qui suivit l'horrible nuit durant laquelle Brioude, ainsi que nous Pavons conté au précédent chapitre, après avoir ruiné le mari, osa tenter de lui voler sa femmo.

Le jour luisait à peine, lorsque, en descendant d'une rapide chaise de poste, d'Aronde vint frapper à la porte de son domicile.

Les plus sinistres pressentimens l'attendaient sur le seuil même, pareils à ces chauves-souris qui gardent l'entrée des caveaux funèbres, et qui se mettent à voltiger devant lo visiteur, en l'effrayant do leur lugubre cri.

Il sembla à d'Aronde, lorsqu'il passa devant la loge, que le concierge le regardait d'un air de commisération.

— Tout le monde se porte bien ? lui demanda-t-il arec une anxiété instinctive.

Tout le monde, pour lui, c'était la douce compagne dont il venait de se séparer pour la première fois. Le concierge parut hésiter avant de répondre.

— Madame d'Aronde serait-elle malade? ajouta le voyageur avec une inquiétude croissante. Parlez donc, parlez!

— Oh ! non, monsieur, répondit le concierge ; madame a une santé parfaite, du moins je le présuppose.

— Dites-le donc tout de suite ! Vous m'avez fait une peur avec vos airs réservés !...

Et il monta vivement jusqu'à son appartement.

Un spectacle inusité s'offrit alors à ses yeux. Malgré l'heure matinale, les portes en étaient ouvertes à beau large; les diverses chambres étaient désertes, et les domestiques, réunis dans l'office, la figure effarée, silencieux ou causant à voix basse, avaient l'air de se concerter, tandis que Fox, la crinière ébouriffée, alkit de ci, de là, furetant du nez dans tous les coins.

D'Aronde courut à la chambre d'Estelle, pensant qu'elle reposait encore, car on était au mois d'oclobre, et les Parisiennes n'ont pas précisément la réputation do se lever à six heures du matin dans cette saison-là. Il tira les rideaux de l'alcôve : le lit était vide, et indiquait par son arrangement parfait que la jeune femme n'y avait pas roposé. Le temple était veuf de sa divinité.

Et Fox, qui avait pris à peine le temps de caresser son maître, Fox continuait de fureter.

D'Arondo se précipita vers l'office, où le conduisit lo bruit mystérieux des chuchottemens.

— Où est madame ? demanda-t-il alors à ses gens. Ceux-ci s'interrogèrent des yeux et gardèrent le silen-

LE VEAU D'OR

Ht

ce. Chacun d'eux redoutait do parler le premier, et voulait laisser aux autres le soin de répondre à cetlo embarrassante question.

— Ne m'eniendez-vous pasl reprit il avec impatience, en essuyant les gouttes de sueur qui perlaient sur son front. Où est madame? et pourquoi l'appartement est-il déjà ouvert à une heure si matinale?

Il y eut encore un moment de stupeur.

— Mais, malheureux! répondrez-vous enfin 1 s'écria-t-il avec colère.

La femme de chambre se mit alors à pleurer, tandis que les autres s'obstinaient a garder le silence.

— iMai<, au nom de Dieu, parlez doncl vous voyez bien que vous me (àites mourir avec vos hésitations I Une lois encore, où est madame ?

— Madame n'est point ici, dit la suivante d'une voix à peine intelligible.

— Hé quoil elle est sortie déjà?

— Oui, monsieur.

— Quand ?

— Hier.

— A quelle heure?

— A neuf heures du soir.

— Seule?

— Non, monsieur,

— Qui donc est venu ici?

Une vieille dame qui l'a emmenée pour affaires pres-

— Où?

— Nous l'ignorons.

— Et quelle est cette vieille dame?

— Nous ne la connaissons pas : nous ne l'avions jamais vue encore ; tout ce que nous en savons, c'est qu'elle a dit à madame, devant moi, qu'elle était la veuve d'un colonel, le colonel de Saint-Amour, ancien aide de camp de Bolivar, et mort d'une pleurésie au champ d'honneur.

— Mon Dieu l c'est à en devenir fou l s'écria d'Aronde en étreignant sa tête dans ses deux mains, comme pour empêcher qu'elle se brisât. Et que disait-elle, celte étrange créature?

— Elle a prétendu qu'il s'agissait de choses importantes, du salut de monsieur, d'un danger qui le menaçait. Je n'en ai pas entendu davantage.

— Et depuis ce moment ma femme n'a pas reparu ?

— Non, monsieur. Madame axait dit en partant qu'elle allait revenir tout de suite; mais elle n'est pas revenue. Nous avons passé la nuit à l'attendre inutilement.

D'Aronde se laissa tomber sur une chaise comme un homme frappé par la foudre. Les images les plus sinistres se présentèrent à son esprit troublé. Cette absence que rien n'avait fait prévoir, que rien n'expliquait, que rien n'avait pu nécessiter, cette absence ne pouvait accuser la jeune femme : elle était donc le résultat d'un accident, d'une violence, d'un crime peut-être l A cette pensée terrible, d'Aronde sentit ses cheveux se dresser.

— Malheur à moil s'écria-t-il tout à coup; malheur à moi, qui perds en vaines terreurs un temps si précieux, tandis que je devrais être à la recherche de l'infortunée !.. Oh ! je la retrouverai, je la retrouverai 1 dussé-je fouiller le monde entier!

Et, s'armant do deux pistolets de poche, il s'élança vers la porte qu'il allait franchir, quand une femme lui barra le passage.

— Tiennette ! s'écria-t-il ; Tiennetto ici ! et à pareille heure 1

La laide s'avança d'un pas mal assuré ; sa figure avait perdu l'expression de muette raillerie qui la caractérisait et qui par fois lui tenait lieu de beauté ; son attitude, habituellement altière, était plus humble qu'imposante ; sa toilette même avait subi une transformation complète : sans être irréprochable de tout point, elle était composée avec une harmonie de formes et do couleurs qui contrastait avec les ajustemens criards dont elle aimait d'ordinaire à se faire une originalité.

— Vous, chez moi ? répéta d'Aronde, d'un ton dont il s'efforça d'atténuer la brusque rudesse. Pardon, mademoiselle ; je ne puis vous recevoir : un devoir impérieux m'appelle ailleurs.

— Je le sais, répondit froidement Tiennette.

— Vous le savez t s'écria d'Aronde stupéfait.

— Oui, voue allez à la recherche de votre femme.

— Vous savez donc ce qu'elle est devenue ? reprit vivement d'Aronde en revenant sur ses pas.

— Je le sais.

— Oh 1 en ce cas, soyez la bienvenue, Tiennette I Dites, dites! Dieu vous a mis au cœur le sentiment de la pitié, je le vois bien! Vous avez appris, je ne sais comment, par hasard sans doute, l'affreux événement qui me frappe, et vous venez à mon aide? Merci, Tiennette, merci ! ajouta-t-il en pressant par reconnaissance les mains glacées do la visiteuse. Eh bien ! par grâce, épargnez-moi d'horribles angoisses. Parlez! Où trouverai-je ma femme?

Tiennette, sans lui répondre, alla fermer la porte qui était restée entr'ouverte ; puis elle se rapprocha de d'Aronde, croisa les bras et secoua la tête d'un air d'ironique pitié.

— De quoi vous occupez-vous, insensé ! lui dit-elle. D'une femme qui court les rues, la nuit, tandis que son mari est en voyage? Cette conduite est fort intéressante en effet, et je vous conseille de vous en tuer de désespoir I

— Malheureuse 1 s'écria d'Aronde, qu'osez -vous dire !

— Je dis que tout se retrouve à Paris : un portefeuille, un bracelet, un caniche, voire même une réputation perdu; oui, tout, hormis la femme qu'on a perdue. Oh ! je devine votre réplique|: vous ferez agir la police ; on donnera le signalement de l'égarée aux quarante-huit commissaires; on fera au besoin daguerréotyper son portrait, pour aider à l'exactitude de son signalement; la brigade de sûreté saura qu'elle est brune, et les sergens de ville apprendront à quelle partie du visage elle porte un grain de beauté. C'est à merveille, si votre femme est morte. Sa mémoire n'aura rien à souffrir de cet inventaire malséant. La mort est toujours une apothéose.

— La mort ! répéta d'Aronde avec terreur.

— Mais ne vous effrayez pas : elle n'est pas morte, reprit vivement Tiennette, comme si elle craignait d'être interrompue avant d'avoir achevé sa pensée. On ne tue pas les jolies femmes, dans ce beau pays, berceau de la galanterie; on les enlève, on les recueille, on leur donne une aimable hospitalité que les tribunaux rendent plus fâcheuse encore, en lui donnant le caractère d'authenticité légale. On se plaint à tort des erreurs de la justice humaine. Les procès de ce genre font du moins exception, et, quand c'est un mari qui gagne sa cause aurès avoir perdu sa femme, les plus difficiles en matière de certitude ne s'avisent jamais d'élever le moindre doute contre l'autorité de la chose jugée.

— Est-ce pour insulter ma femme absente, interrompit sévèrement d'Aronde, que vous avez osé vous présenter chez elle? Vos injures, je vous en préviens, dépassent le but inconnu que vous vous proposez. La vertu n'a rien à craindre de l'opinion des gens honnêtes; à plus forte raison, de l'odieuse raillerie des gens qui ne le sont pas. VeuiL lez sortir, madame ! ajouta-t-il en indiquant la porte d'un geste impérieux et digne.

Tiennette ne bougea pas, et s'asseyant impassible,

— Vous m'entendrez jusqu'au bout, dit-elle résolument. Il est bien question de femme en ce moment l

— Madame !...

— Ecoutez-moi, vous dis-je. Aujourd'hui, d'Aronde, vous êtes ruiné, je le sais aussi ; mais il y a pis, et ce que je sais encore, car je sais tout, c'est que demain, c'est que tout à l'heure peut-être vous serez déshonoré 1

— Madame !...

— Eh bien ! moi, continua Tiennette sans céder à l'interruption, je ne veux pas que vous tombiez vaincu dans cette lutte, où votre défense ne frapperait que le vide. 11

FRÉDÉRIC BOULIÊ. - LÉO LESPES.

faut que vous viviez riche, considéré, Indépendant, d'A-

ronde. Je viens vous sauver 1

— Vous, madame!

— Oui. mol ! reprit-ell8 aV60 assurance; moi, (jui sais (oui, ci qui peui toul par conséquent; moi, qui tiens dans m s mains les secrets les plus terribles ; moi, qui suis parmi les méchans ce qu'est le dompteur parmi les tigres

Dites un mol, laites un signe; et ris botes lames dont vous

files la proie viendront lécher vos pieds, et cette fortune qui vous échappe se décuplera dans vos mains!

— Bt pourquoi, madame, répliqua d'Aronde avec ou mélange d'ironie, de dédain et d'espoir, pourquoi, si bien

instruite, si puissante et si dévouée a mes intérêts, ne nie

rendez-vous pas mon trésor le plus cher, au lieu d'ajouter ainsi à mes malheurs toutos les tortures do l'impatio nco et de l'effroi!

— Pourquoi ! s'écria Tiennotto avec un rire amer ; vous me demandez pourquoi je ne jette pas le manteau du silence sur les aventures de cette nuit? pourquoi je ne vous révèle pas ce galant mystère? pourquoi je ne vous conduis pas complaisamment par la main jusqu'au seuil hospitalier? En vérité, c'est faire preuve d*une bien robusto naïveté, ou d'uno bien faible mémoiro! Hé quoi 1 vous m'avez laissé naguèro vous remarquer parmi les fats, les sots, les ridicules, les mannequins habillés en hommes qui m'entouraient; vous m'avez laissé vous dis'inguer, vous choisir, vous préférer; vous m'avez laissé vous avouer alors cette difficile mais incurable préférence ; et, aujourd'hui, vous me demandez candidement, commo si aucun lien n'avait existé entre nous, vous me demandez pourquoi je ne vous rends pas votre femmo? Hé bien 1 soit! vous voulez le savoir? Sachez -le donc. Je ne vous rends pas votre femme, d'Aronde, jone vous la rends pas... parce que je t'aime!

D'Aronde recula à ce mot, comme s'il eût entendu le sifflement d'une vipère.

— Oui, je t'aime, reprit Tiennelte en se levant et sans lui laisser le temps de répondre ; je t'aime d'un amour insensé, stupido, qui a résisté à tout, même à ton inconstance, même à mes infidélités; je t'aime malgré toi, malgré moimôme. Aussi, malheur aux imprudens qui se placent outre nous! malheur aux obstacles! malheur aux dénigremens! malheur aux conseils! Le jour do leur triomphe est marqué d'une croix noire 1 Oh ! tu le sais bien 1 il y eut une femme, pour citer un de mes plus terribles exemples, il y eut une amie, presqu'une sœur, dont l'influence osa dénouer le nœud fragile que tu t'étais laissé imposer par moi. Celle-là se nommait la baronne d'Appencherr. Qu'est-elle devenue, dis? Elle est morte!... morte quasi déshonorée!

— Oh ! s'écria dAronde, à ce cruel souvenir, en se couvrant la figure de ses deux mains.

— Et pourquoi donc ne l'aurais-jo pas tuée dans sa considération, moi? Ne m'avait-elle pas tuée dans mou bonheur, elle ? N'avait-elle pas fini, à force de médisances, de prières et d'obsessions, par me peindre à vos yeux comme une créature indigne et dangereuse? Ne vous avait-elle pas décidé enfin à m'abandonner mortellement blessée au cœur, moi la laide, moi la mauvaise, moi la compromettante, comme elle le prétendait ! Et cependant, alors comme aujourd'hui, je te disais : « D'Aronde, laisse-moi t'aimer ; je » ne te demande ni retour ni contrainte; permets-moi seu- » lement de te voir, de te parler, et ne me donne pas l'in- » consolable douleur d'un dédaigneux abandon. » Voilà ce que je vous disais humblement. Hé bien 1 rien n'y a fait. Les remontrances de celte femme ont été plus fortes que mes supplications et que mes larmes. Mais c'est un tromphe qui lui a coûté cher! Et cependant ce n était pas une rivale, celle-là. Oh ! si c'eût été une rivale ! une maîiresse ! une femme surtout I c'eût été à en frémir d'épouvante !

— Madame, interrompit d'Aronde, si je vous écoute avec tant de patience, au lieu de courir à la recherche rie ma femme, c'est que vous connaissez, m'avez-vou dit, l'endroit où ma vengeance doit frapper ses ravisseurs, et que j'espère obtenir de vous cette révélation. Ne

parlons plus d'un p.isse ili.nl vous ave/ couvert de deuil

les plus saintes affections. No parlons pas d'uno liaison

éphémère et déjà ancienne, que le hasard avait formée, et

dont ee môme hasard a dû vingt lois vous consoler depuis sa rupture. Revenons à 1 1 réalité, a la douleur présente.

Si voih voulez que |6 conserve de vous un souvenir moins

cruel, moins détestable, degrflee, par pitié, apprenezmoi où est mu femmel

— Elle 1 toujours elle I répondit Tiennotto en pâlissant

davantage encore. Mais sa< lie-le donc, aveugle, sourd, insensé ! coiitinua-t-elle en se promenant avec, une agitation fébrile; sache-le donc une bonne lois pour toutes: à l'heure

qu'il est, ta femme n'est plus ta femme, puisquo femme il y a! ta femmo est une femme perdue! ta lemmo ost aux mains d'un autre ! Voilà ce qu'est ta femmo, puisque tu tiens tant à ce beau titre 1 Combien de lois faudra-t-il donc te le répéter ?

— Inlame! s'écria d'Arondo en se précipitant vers Tiennotto avec un geste menaçant.

— Frappo, mais écouto 1 commo disait un ancien, repritello en se plaçant impassible en face du jeune homme. Un mot encore : co sera le dernier. Une fois, deux lois, troisfois, veux-tu vivre richeet considéré? Veux-tu devenir puissant et honoré ? Veux-tu surtout te sauver de la misère et do l'ignominie ? Eh bien ! je ne suis pas assez folle pour te demander ton amour; jo ne le suis pas môme assez pour l'offrir le mien. Non, je n'ai jamais cru à l'impossible ; tout co que je te demande, au moins pour 'e moment, c'est do renoncer à celle femme que l'imprudence , si tu veux, vient d'entraîner à compromettre ton nom ; c'est de me confier, à moi, lo soin de ton honneur qu'elle n'a pas su garder ; c'est de m'accepter pour égide, pour conseil, pour amie. L'unique récompense que j'ambitionne aujourd'hui , c'est que tu doives, à moi, à moi seule, et non pas à toute autre, ton salut, ta prospérité, ta grandeur.

— Silence , misérable ! interrompit d'Aronde avec dégoût ; si vous étiez un homme, je vous écraserais sous mon pied ! Vous êtes femme : que faire ? vous chasser ignominieusement d'ici !

— Ah ! tu me repousses ! tu refuses mon appui ! tu me méprises et tu me chasses ! répliqua Tiennelte, dont les lèvres verdâlres frémissaient de colère. Eh bien donc, ajouta-t-elle en éclatant, que ton sort s'accomplisse ! Ce n'est plus un meurtre, c'est un suicide. Va chercher cette femme déchue, à laquelle tu te sacrifies bêtement; tâche de la retrouver; pardonne-lui son escapade : ce sera un touchant tableau de famille! Jo te laisse à de si douces émotions. Mais rappelle-toi qu'à dater de ce moment, mon amour se change en haine. Or, tu ne l'ignores pas, je sais haïr comme je sais aimer. Adieu !

Et à ces mots elle se dirigea à grands pas vers la porte. Elle allait la franchir, lorsque d'Aronde la retint vivement par le bras, sous l'empire d'une idée soudaine.

— Madame, lui dit-il avec tout le c*lme qu'il put appeler à son aide, vous savez où est ma femme.

— Oui, répondit Tiennette avec une froide assurance, mais les yeux étincelans de colère.

— Hé bien ! je vous en supplie, dites-le-moi.

— Non.

-r- De gré ou de force, dites-le-moi ! reprit d'Aronde les poings crispés, avec une fureur contenue à grand'peine.

— Degré, pas du tout, reprit Tiennette, et de force, encore moins!

— Oh ! morbleu ! je saurai bien vous y contraindre !

— De quelle façon, je vous prie, s'il n'y a pas d'indiscrétion?

— En vous faisant arrêter.

— Moi ?

— Vous!

— Bravo, mon cher monsieur ! dit Tiennelle, avec un rire insultant. Le moyen est ingénieux 1 Soit! allez chercher la garde, comme s'il s'agissait d'un ivrogne insolent ou d'une cuisinière infidèle. Mais non, à quoi bon déran-

LE VEAU D'OR

gcr ces messieurs du poste? j'accepte votre bras, partons, conduisez-moi chez le commissaire ; nous verrons s'il est une loi au monde qui puisse me faire répéter devant témoins ce que j'ai dit à vous seul; nous verrons si Tiennette est une baladine qu'on met au violon sur la déclaration d'un témoin patenté. Votre femme, dites-vous? Je ne la connais pas, moi 1 Son aventure de cette nuit? en vérité, je l'ignore 1 Le lieu de sa retraite? mais depuis quand m'a-t-on donné des vertus en sevrage 1 Je suis une ancienne connaissance, qui viens vous visiter à une heure équivoque, il est vrai, mais pour qui sa laideur est un porte-respect. Je ne suis pas de ces beautés qu'on enlève, moi 1 Je ne suis pas de ces femmes honnêtes qui courent la prétentaine la nuit, moi ! Je suis de ces bonnes filles qui ont la mémoire fidèle, autant quo le cœur excellent. J'ai su vos revers, je suis venue vous offrir mes services. Vous refusez ? Je me retire. Quoi de plus simple ? Le commissaire en pleurera d'attendrissement. Vous en jugerez. Allons, venez-vous?... Non? Vous avez changé d'avis. A votre aise, monsieur. Je pars donc seule, en vous priant d'agréer les vœux que je forme pour le succès de vos démarches, et la continuation de votre félicité conjugale! Tiennette accompagna ces mots d'une profonde révérence, puis baissa son voile et sortit d'un pas ferme de l'appartement, tandis que d'Aronde se jetait dans un fauteuil, la tête entre ses deux mains, anéanti, désespéré.

— Rue Tirechappe, n<> 14 ! dit Tiennette au cocher de sa voiture, qui partit au grand trot.

C'était l'adresse du garde du commerce entre les mains de qui Brioude avait remis par son conseil les cent vingt mille francs de billets protestés et le jugement consulaire emportant prise de corps contre d'Aronde.

— Que faire ! s'écria enfin celui-ci en sortant de son morne accablement, et en se promenant à pas précipités. J'ai peut-être eu tort de repousser cette abominable créature avec tant de dégoût. Plus de sang-froid, et peut-être j'obtenais un aveu, je découvrais dans quel enfer on retient mon pauvre ange. Mon Dieu ! mon Dieu! que faire!

Pendant que d'Aronde se révoltait de son impuissance et s'arrachait les cheveux de désespoir, la femme de chambre accourait à lui hors d'haleine.

— Avez-vous pris des renseignemens dans le quartier ? lui dit-il.

— Oui, monsieur, avec toutes la réserve convenable, je n'ai rien dit à personne, je me suis bornée à faire causer tout le monde.

— Eh bien?

— Personne n'a eu l'air de rien savoir ; d'où j'ai conclu que personne n'a vu madame.

— Est-ce tout?

— Oui, monsieur, car je ne pense pas quo ce que j'aurais à dire à monsieur fût digne d'intéresser monsieur dans un pareil moment.

— Dites toujours I

— Oui, monsieur; mais je prie bien d'avance monsieur de ne pas me gronder. C'est do Fox que je veux parler à monsieur. Il est bon de dire à monsieur que Fox m'avait accompagnée Arrivé à la porte de la rue, là où madame s'est arrêtée sans doute hier soir, au moment de monter en voiture, Fox s'est arrêté aussi en flairant le trottoir, en remuant la queue et en poussant de petits cris de joie. Il m'a paru évident qu'il reconnaissait les traces de sa chère maîtresse Comme cela ne pouvait servir à rien, et que les ordonnances de police sont très sévères contre les chiens isolés, je l'ai appelé, je l'ai grondé, je l'ai tiré par sa laisse et il m'a suivie de force. Mais je n'en ai plus été maîtresse quand nous avons été arrivés de l'autre côté de la rue, juste en face. Là, il s'est mis à flairer de nouveau le trottoir, à hurler de joie et à gambader; si bien que la laisse m'est échappéo des mains, et qu'il s'est précipité sous la porte cochère, toujours en flairant le pavé, ce qui prouve bien que la première fois no signifiait rien. Or, le portier do la maison lui a couru après, et l'a repoussé à la rue, en menaçant do le dénoncer au premier serf eût de

LE SIÈCLE. — XIV

ville qui passerait. La portière surtout était furieuse. Elle n'aime que les chats. J'ai voulu alors reprendre la laisse de Fox pour le ramener avec moi. Ah ! bien oui ! il n'y a pas eu moyen ! Chaque fois que j'allongeais la main, il m'échappait par une nouvelle gambade. Tantôt si bien, mon sieur, qu'il est encore là-bas, à la même place. Or, comme je sais combien monsieur est attaché à Fox, j'ai craint d'être grondée, d'autant mieux qu'il est sans muselière et qu'il pourrait lui arriver malheur s'il passait quelquo agent. Je suis désolée de cela, monsieur, mais monsieur doit être bien convaincu qu'il n'y a pas de ma faute.

Tandis que la femme de chambre achevait son récit, d'Aronde avait soulevé le rideau delà fenêtre. Il aperçut Fox, en effet, sur le trottoir d'en face, flairant, hurlant, sautant, s'obstinant à vouloir pénétrer dans la maison. Les époux Corniquet lui barraient héroïquement le passage, armés de leur plumeau et de leur balai, qu'ils brandissaient ou croisaient à rencontre de l'animal. C'était un siège en règle. La garnison avait toutes les peines du monde à empêcher l'envahissement de la forteresse confiée à sa garde.

— Oh! mon Dieu ! s'écria d'Aronde à cette vue, comm'< frappé d'une illumination soudaine. Serait-ce une révélation? Pauvre Fox ! Son instinct m'a trop bien servi déjà, pour que j'hésite à m'y confier encore !

Et s'étant assuré de nouveau du bon état do ses pistolets, en homme résolu à tout braver, il les remit en poche, des cendit précipitamment, traversa la rue et rejoignit plein d'espoir le fidèle animal

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