‹ Les aventures de Saturnin FichetChapitre 3 sur 169 · LOUIS DESNOYERS · texte numérisé non relu

LOUIS DESNOYERS

Rédacteur «n chef de la partie littéraire du Siècle,

LE VEAU D'OR

Vo

Cinq heures du matin sonnaient à toutes les horloges d'Auteuil, lorsque les trois conjurés quittèrent enfin le restaurant où i!s venaient do se faire un si étrange serment. Les premières lueurs du jour coloraient à peine lacimedes arbres du bois de Boulogne, quand ils so tendirent la main en signe d'adieu, après avoir échangé à demi-voix quelques énergiques paroles. Le bruit de leurs pas se perdit ensuite dans le silence, et il ne resta d'au're trace de leur longue séance, que les bouteilles vides et les bouts de cigare encore fumans qu'ils avaient laissés dans la salle basse du cabaret.

Aussitôt après leur départ, les lumières s'é teignirent dans cette maison isolée, consacrée aux mystérieuses amours, et l'unique garçon de service, comme s'il eût obéi à une injonction donnée d'avance, jeta un matelas sur le billard et s'endormit, sans s'occuper do savoir si d'autres visiteurs ne viendraient pas troubler son sommeil.

A peine s'élait-il retiré que la porte d'un cabinet voisin s'ouvrit, et qu'un homme en sortit avec lenteur et gravité. Il tenait à la main une lanterne sourde qu'il cachi avec précaution dans un des coins de la pièce, théâtre du festin nocturne de nos aventuriers; puis, après avoir prêté l'oreille au dehors, il ouvrit discrètement la fenêtre.

L'inconnu était de taille élevée. Son vi-a^e était pâle et fortement accentué; ses mains étaient blanches comme celles d'une femme, mais muscu'euses comme celles d'un athlète; sa physionomie et son attitude dénotaient le calme, la fermeté, le sang-froid. Ses grands yeux bleus avaient un mélange singulier de douceur et de résolution. Son costume, entièrement noir, mais usé jusqu'à la corde, indiquait ou la misère ou l'avarice. Enfin, toute sa personne offrait à l'observateur un ensemble inexplicable de rudesse et de distinction.

L'inconnu, après avoir ouvert cette fenêtre qui donnait sur le bois et s'être assuré que les allées étaient complètement désertes, tira de sa poche un sifflet noir, et le portant à sa bouche, il lança dans l'espace un son aigu qui retentit dans les airs, répété par vingt échos. Les chiens des fermes voisines répondirent seuls par des aboiemens lugubres. Le piéton matinal qui traversait le bois hâta sans doute le pas à ce signal parfois sinistre. La maison seule qu'occupait l'étranger ne fit paraître aucune émotion. Ses fenêtres restèrent sans lumière, ses habitans ne quittèrent point leurs couches, et à voir la figure pâle de son hôte interrogeant l'espace à travers les douteuses clartés du crépuscule, on eût pu la prendre pour une de ces auberges fantastiques, illustrées par les ballades allemandes, et dans lesquelles le diable en personne attend le voyageur attardé.

Toutefois, les chiens se rendormirent, les échos se turent, le piéton matinal reprit son pas ordinaire^ car ce bruit resta sans réponse, et l'inconnu referma doucement la fenêtre comme ii l'avait ouverte.

Alors les buissons touffus s'émurent de distance en distance ; un pied discret rasa le sable des allées, et tout à coup, comme par enchantement, la figure d'un nouveau personnage apparut à la porte du cabaret.

Il entra sans frapper, monta lestement, en homme qui connaît parfaitement la localité ; puis il alla chauffer ses mains engourdies par le froid à la lueur vacillante du falot qui se mourait dans son coin.

L'inconnu fixa sur lui son regard pénétrant, comme pour devancer ses paroles et les commenter à l'avance.

— Eh bien? dit-il.

— Partis tous trois, répondit le frileux.

— Ensemble?

— Non, chacun de son côté.

— Se sont-ils parlé ?

— A voix basse. Seulement, j'ai entendu le plus vieux donner rendez-vous aux autres dajis le jardin du Palais- Royal pour le lendemain du jour où il serait revenu d'un voyage.

— A quel endroit?

— Devant le café des Aveugles.

— Rien de plus?

— Rien, répondit l'autre. Le vieux parlait entre ses dents, et le vent contraire chassait le son du côté opposé.

L'étranger laissa échapper un geste d'impatience. Il passa la main dans ses cheveux blonds, comme pour découvrir son l.trgo front; puis se levant et redressant «a tai le par un mouvement de puissante autorité :

— Te rappelles-tu qui je suis? demanda-t-il.

— Je ne connais de vous que votre nom ; mais je sais que vous m'avez tiré d'un affreux guêpier.

— Oui. Tu avais vingt ans. Entraîné par do mauvaises relation^, par l'amour du plaisir, par le vice, que sais- je? tu venais de commettre un crime.

— Oh! un crime !... interrompit vertueusement le jeune homme.

— Ne discutons pas sur les mots. Un délit, si tu l'aimes mieux. Tu avais volé...

— Oh! volél interrompit encore le jeune puriste, avec un nouveau geste de dédaigneuse protestation.

— Pardon, reprit ironiquement l'mronnu Tu n'étais pas un voleur, en effet ; tu n'étais eue ire qu'un ûlou, selon le dictionnaire et le code. Je vois que ta vanité connaît ton es les finesses de la langue française. Donc, un beau soir, tu avais escamoté, dans la foule, une montre en or que tu cachas dans une de tes bottes, et qui, lorsque tu niais ton... délit devant les témoins, se mit à sonner l'heure.

— Cette perfidie m'a dégoûté pour toujours des montres à répétition !

— Tu fus appréhendé, et on te mit provisoirement, jo ne dirai pas en prison, car tu contesterais peut-être encore la justesse des termes, mais dans le violon d'un corps de garde. Oh 1 laisse-moi achever ton histoire. Co n'est certes pas pour mon plaisir que j'y reviens. Si je te la rappelé, c'est qu'à ton langage et à ton attitude, il me semble que tu l'as un peu trop oubliée. Il faut bien que je m'en souvienne pour deux. Je continue. Là, dans cette antichambre do la Conciergerie, soumis pendant touteune nuit a l'influence de la taim et de l'isolement, tu te laissas aller à de sérieuses méditations ; tu vis se dérouler devant tes yeux le tri -te panorama do ta vie future. Sans amis, sans parens, affilié bientôt à tous les escrocs do Paris, tu entendis à l'avance la voix grave du juge prononcer ton arrêt, tu vis la main du geôlier tirer sur toi les verrous d'une véritable prison, ces parenthèses de fer qui séparent l'homme de la société ; tu vis lo garde-chiourme s'emparer à son tour de ta personne ; tu vis... un spectacle encore plus terrible peut-être ! Et alors, cédant bien moins au remords qu'à l'péouvante dont te frappait ce rêve éveillé, cette vision d'un horrible avenir, que fis-tu ? parle, t'en souvient-il ?

A cette question, faite d'un ton impératif et solennel, l'interrogé fut saisi d'une agitation fébrile ; ses yeux, ordinairement pleins deruso et d'astuce, devinrent supplians; ses mains se joignirent comme dans une prière; il tomba à genoux, et se prosterna devant son impitoyable biographo avec latimidi é d'un enfant. Et cependant c'était un homme do vingt-cinq à trente ans, dans toute la force de l'âge.

-- Continue, je le veux 1 lui dit l'inconnu du ton dont un maître parle à son esclave. Personne ne peut t'entendre. Que Qs-tu dans cette nuit où je t'apparus pour la première fois?

— Dame! murmura le coupable, vous le savez bien : j'eus peur d'aller finalement là-bas. Entraîné dans d'autres affaires dont j'étais le complice involontaire et qu'un ju-

gement eût révélées, je fus pris de crainte, de désespoir, ci j'aimai mieui en Soir lout de suite. Ouo pouTaia-Je re-

gretterl Jo n'avais ni père, ni mère , ci parent, ni ami. Jo

passai mon mouchoir autour do mon COU, J«' l'accrochai à un des barreaux du violon, je sautai a bas «lu banc sur

lequel Je m'étais hissé, j'éprouvai une pression dou'oureu

se, je sentis mes yeux se gonfler, lout sembla danser autour do moi; puis jo ne vis plus rien, je n'entendis avec rien, je no sentis plus rien. Voilà tout.

L'inconnu, satisfait d'avoir réveille" la mémoire do son compagron, tendit sa main au suppliant et le releva avec le flegmo impérieux qui avait présidé à tout cet interrogatoire.

—•Ce fut, alors, lui dit-il que. conduit auprès de toi par lo désir de te sauver moralement, après le... délit que tu avais commis et dont j'avais été témoin, je me vis à même de te sauver physiquement aussi. Introduit dans lo violon, dont je me fis ouvrir la porte par un moyen dont jo n'ai pas à te rendre compte, j'arrivai au moment juste où tu to balançais déjà dans l'éternité, au bout du foulard que tu avais escamoté la veille; car tu allais mourir comme tu avais vécu, aux dépens d'autrui. Je montai sur le banc, je desserrai le nœud fatal qui avait à peine eu le temps d'imprimer à ton cou son sillon bleuâtre. Tu rouvris les yeux, tu repris tes sens, et alors, tandis que tu étais encore sur l'extrême limite de ce monde-ci et de l'autro, tandis que d'un geste je pouvais te faire retomber de ton poids dans l'espace,et rendre au démon cette âme qu'il convoitait déjà, jeté posai cette alternative suprême : — oubli du passé, liberté dans le présent, honnêteté dans l'avenir, à la seule condition d'obéir aveuglément à toutes mes volontés; — ou bien, jugement, condamnation , emprisonnement, etc., tout ce que tu avais lu, l'instant d'auparavant, dans ta destinée. Ton choix ne pouvait être douteux. De mémo que les trois hommes qui sont sortis d'ici, tu n'uses du suicide que comme pis-aller, et le destin qui le retarde ne te paraît point défavorable. Nature pleine de contradictions, tu ne fus point fâché de jouer une niche à Satan et de manquer à son rendez-vous. Tu allais te donner au diable, il y avait tout avantage à te donner à moi. Tu acceptas le pacte solennel que je to proposai.

—Hé bien! depuis ce temps, demanda humblement l'examateur de montres à répétition, sans savoir autre chose quo votre nom, le nom de Masson que vous m'avez appris, n'ai-je pas été l'instrument le plus docile? n'ai-je pas exécuté tout ce que vous avez commandé?

— Il y aurait beaucoup à en rabattre si j'étais aussi ergoteur sur les choses que tu parais l'être sur les mots. Mais au surplus, il ne s'agit point aujourd hui do suivre la piste de quelqu'un, d'interroger une lenêtre, d^ voir s'y dessiner la silhouette des gens qu'elle abrite, d'écouter dans un taillis ce que disent trois maladroits dont la cupidité fait tout l'esprit. Dans quelques semaines, demain peut-être, j'aurai à te donner des missions autrement difficiles, et pour l'exécution desquelles il faudra ne jamais oublier que lo pauvre diable que j'ai sauvé de la mort, de la faim, de l'ignominie, du vice, du crime... pardon encore... du délit, veux-je dire; que ce pauvre diable, qui n'a ni père, ni mère, ni parons, ni amis; qui s'appelait Pied de-Céleri parmi le> bandits ; qui n'a pas de nom de famille parmi les hommes, qui enfin ne possède pas d'autre appui, d'autre protection, d'autre espoir que moi sur la terre ; que ce pauvre diable en un mot est mon esclave dévoué.

— Je ne l'oublierai jamais, répondit Pied-de-Céleri.

— Mon brave, j'en accepte la nouvello promesse, reprit celui que son interlocuteur venait d'appeler monsieur Masson. Les circonstances sont graves, depuis ce matin surtout l Si j'ai obtenu que la société ne te demandât pas compte de tes premiers méfaits, c'est à la condition que tu te rendrais utile à cette même société. Voilà pourquoi je t'ai fait mon second dans la haute mission que j'ai reçue, ou plutôt que je me suis donnée. Or, s'il est vrai que la réflexion, la résipiscence, et peut-être aussi la crainte d'être châtié comme tu l'as mérité, t'aient maintenu jus-

qu'à ce jour dans lo devoir, jo n'en ai pas moins à to reprocher, non pas un défaut do zèle et d'obéissance, mais de l'insouciance et do la légèreté. Pas de coup du iil|l pas do principes physiologiques I rien qui dénote un observateur et un philosophe I

— Cependant, monsieur Masson, objecta timidement Pied-de-Céleri, on a du flair I

— Tu crois?

— Mais... on s'en flatte I

— Puro vanité I et jo le prouve. Tu as besoin de cette petite leçon do modestie. Réponds. Trois hommes sortent d'ici.

— Parbleu ! puisque je les ai rencontrés...

— Ils ne sont pas tous trois du même âge.

— Non, monsieur Masson.

— Eh bien ! saurais-tu me dire où le plus âgé s'est assis à cette table?

A cette demande, Pied-de-Céleri frotta de sa main gaucho ses yeux étincelans do malice ; il consulta les taches de lie dont la table était souillée, les chaises diversement placées, les serviettes tombées au hasard, dont los plis formaient dans la pénombre des figures fantasques ; mais il ne put répondre.

— Aveugle I lui dit son maître avec un sourire de commisération, apprends qu'il ne suffit pas, pour suivre la trace d'un homme, d'avoir vu son visage ou d'avoir mesuré sa taille. Les sauvages de l'Océanie reconnaissent à leurs traces le tigre et la panthère; ils n'ont pas besoin do les voir pour deviner leur terrible voisinage. Ce qu'ils font pour les bêtes féroces, nous devons le fairo, nous autres civilisés, pour les méchans et les pervers. Le plus vieux des trois coquins qui sortent d'ici, et dont jo viens d'entendre, sans qu'ils s'en doutent, l'édifiante histoire, s'est assis là, à la chaise de droite.

— A quoi voyez-vous cela?

— A ce siège rangé au milieu des autres sièges en désordre, à ce couteau et à cette fourchette remis systématiquement en ligne verticale, à cette serviette pliée avec la régularité d'un habitué de table d'hôte, à la propreté do la nappe qui couvre l'endroit qu'il occupait. Rappelle-toi bien ceci : plus on vieillit, plus on devient ordonné et symétrique, au physique comme au moral. La jeunesso a des écarts, la vieillesse a des habitudes.

En réponse à cette prétentieuse leçon do discernement, Pied-de-Céleri se contenta de tourner humblement dans ses mains les bords graisseux do sa casquette, comme s'il n'était occupé qu'à calculer combien elle avait de millimètres de circonférence, mais en réalité pour cacher le sentiment de son infériorité. Son sup'rieur no lui laissa pas le temps de prolonger ses intéressantes méditations.

— Tu vas aller où tu sais, lui dit-il.

— Oui, monsieur Masson.

— Tu diras que les trois hommes en question sont éventés, et qu'il ne reste plus rien à savoir.

— C'est convenu.

— Tu ajouteras que, quel que soit le déguisement qu'ils choisissent, il importe qu'ils ne soient point inquiétés.

— J'obéirai. Mais le rendez-vous du Palais-Royaî?

— Cela me regarde. Pars, car le jour est venu, et il est essentiel de ne pas perdre un instant.

Pied-de-Céleri s'inclina en signe d'assentiment, puis il sortit du cabinet champêtre et traversa le bois d'un pas agile.

En passant devant l'arbre auquel le faux Muller avait essayé de s'accrocher, il détacha le lien qui flottait encore aux branches.

— On ne sait pas ce qui peut arriver, dit-il ; si la corde de pendu porte bonheur, celle d'un quasi-pendu ne peut du moins pas nuire.

Quant au mystérieux individu qui répondait au nom de Masson, dès qu'il se vit seul, il fit sonner le timbre qui était sur la table des trois convives.

Le maître de la maison apparut presqu'aussitôt en se frottant les yeux.

LE VEAU D'OR

— Vous savez qui jo suis, lui dit-il avec autorité, et quels intérêts je représente?

Le cabarotier fit un profond salut.

— Personne, continua l'étrange personnage, ne doit savoir que j'ai passé la nuit caché dans votro maison.

— Oh ! monsieur, répondit l'hôte , aucun de mes garçons ne se doute de votro qualité. Quant à la discrétion, c'est la première do toutes les vertus dans un restaurant du bois de Boulogne. On pout s'en assurer aux prix qui sont portés sur la carte.

— C'est bien, répliqua l'énigmatique visiteur. Au surplus, il peut se faire que ce cabinet reçoive tôt ou tard les mêmes hôtes. Dans votre intérêt, je vous conseille donc d'oublier tout à fait que vous m'avez parlé cette nuit. Adieu, ou plutôt au revoir 1

Et s'enveloppant d'un large paletot, il s'élança dans le bois à son tour, non sans avoir consulté sa canne pour savoir si l'épée fine et acérée qu'elle recelait était encore parlaitement libre dans son fourreau.

A cet instant l'Angélus sonnait à l'une dos églises voisines.

L'inconnu s'arrêta, interrogea du regard le lieu dans Jequel il se trouvait, et après s'être assuré que personne no pouvait le voir, il tira un chapelet de sa poche.

Et alors s'agenouillant sur le sable, et la tête découverte, il se mit à prier avec ferveur, jusqu'à ce que la voix pieuse du bronze se fût éteinte dans les airs...

Après quoi, s'étant signé dévotement, il disparut au tournant do la route.

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