‹ Les aventures de Saturnin FichetChapitre 21 sur 169 · UN PREMIER ROI · texte numérisé non relu

UN PREMIER ROI

La veille même du retour de d'Aronde à Paris, nous avons vu, vers dix heures du soir, Lataké exécuter, avec toute la ponctualité dont le dépit la rendait capable, les instructions épistolaires de Tiennette, et escalader résolument l'appartement de Mustapha, au grand scandale de marne Corniquet, la portière de céans.

Or, quel ne fut pas le saisissement de la folle danseuse, au moment où elle pénétra dans le salon du faux Turc, malgré les timides remontrances du dernier des Lafleur, qui faisait sentinelle dans l'antichambre, mais qui, depuis longtemps, avait pris l'habitude de lui obéir comme à son maître.

Brioude était étendu sur le parquet, presque sans connaissance, et gisant dans la flaque du sang qui coulait do sa blessure. Le désordre des meubles témoignait qu'uno lutte avait eu lieu dans cette pièce, sur le tapis de laquelle on remarquait un poignard turc ensanglanté, et une centaine de billets de banque épars.

A cette vue, Jupin I« poussa un cri d'épouvante qui descendit jusqu'à la logea travers le plancher, et elle se jeta à moitié évanouie sur une bergère dont les roulettes, cédant à l'impulsion, la promenèrent pendant quelques second* ; sur le parquet, en imitant le sourd grondement d'un tonnerre lointain.

— Allons bon ! j'en étais suie! s'écria marne Comique dans sa loge. Voilà les chants, les danses et les cognemen de tête qui recommencent chez le Turc, avec la nouvelle arrivée 1 Dix heures sonnent. Tâchez donc de dormir avec un pareil bacchanal I Je vous demandesi c'est le moment de faire ses dévotions I

— Il est de fait, répliqua son époux, que le seigneur Moustapha so dérangir un peu aujourd'hui. Je ne crois pas qu'il se soit beaucoup amusé à contemplir la colonno le soir. Au surplus, c'est sa religion qui autorise ça; c'est la manière de prier, et ce serait bien pire s'il était dévot. Tu sais bien que le mamelouk nous a dit que les saints

de son pays adoraient le bon Dieu on tournant sur 8UXmémee comme des toupies. Quant h ses fréquentations, ajouts M. Corniquet, avec ce sourire pironien que nous lui connaissons, il ost d'ogo à satoir so conduire : ça lo ro-

gardo.

— Et nous donc ?

— Nous, ça nous regarde sans nous regarder.

— Ça nous regarde si bien que si ça devait continuel tous les jours, jo demanderais au propriétaire qu'il lui donne son congé. Je n'ai pas envie d'être a la tôte d'une baraque où se passeraient de pareilles abominations. Cr no serait point la peino d'avoir eu lo courage de rester honnête femme pendant vingt-six ans do ménage pour venir immoler sa réputation à l'agrément des autres. Crois-tu donc que ça soit amusant de rester bégueule f Diantre non I C'est honorable, mais c'est ennuyeux ! Si jamais je renonce à mes principes, je voux du moins que ça mo profite. Toute peine mérito salairol

Lo dernier des Lafleur n'avait pas été moins stupéfait que la première danseuse de l'Académie royale de Wardenbourg, a la vuo do son maître évanoui et blessé. Ainsi s'expliquait lo silence qui avait succédé subitement aux bruits dont l'étrangcté l'avait fait remonter, depuis quelques minutes à poine, delà loge des Corniquet dans l'antichambre.

Son premier soin fut de relevor Brioudo, de le coucher sur le divan, de courir à l'office, d'y prendro un flacon do vinaigre, d'en faire respirer l'odeur à son maître et de lui en frotter les tempes.

Cela lait, et tandis que Brioude reprenait ses sens, le dernier des Lafleur, voulant utiliser la présence de Lataké, lui frappa d'abord dans les mains pour la faire revenir à elle, et comme la jeune femme s'obstinait à rester évanouie, soit par sensibilité, soit par convenance, il remplit à mo tié un verre d'eau fraîche et lui jeta le contenu au visage.

— Que c'est donc bête 1 s'écria la jeune femmo en se dressant sur ses pieds et en s'essuyant vivement ; voilà une toilette de flambéo !

— Ce n'est rien, mademoiselle, répliqua le dernier des Lafleur : ça ne tache pas. Vite, vite, jo vous en prie, aidez-moi à secourir monsieur.

— Qui ça ? moi î s'écria la danseuse dans un premier mouvement de dépit; que je me morfonde pour un ingrat! pour un infidèle !... Jamais, au grand jamais 1... Qu'il s'adresse aux belles dames de sa connaissance l

— Hél ce sont justement les belles dames qui nous ont arrangés de la sorte ! répondit le valet.

— En vérité? reprit la danseuse en s'attendrissant. Oh I alors c'est différent. Pauvre chéri, va 1 les malheureuses me l'ont tué 1 J'en mourrai de chagrin 1

Et passant d'un excès à l'excès contraire, la danseuse so précipita sur le cadavre de Brioude, l'arrosa do ses larmes et poussa de lamentables gémissemens dont le bruit lointain inspira de nouveaux commentaires aux époux Corniquet.

— Tais-toi donc ! s'écria tout à coup le cadavre. Il ne manquerait plus maintenant que d'ameuter le quartier 1

— Il a parlé 1 il parle ! s'écria Lataké. Bravo! Tu n'es donc pas mort?

— Pas encore, répliqua Brioude. Du mo;ns ai-je tout lieu de le penser.

— En ce cas, il faut envoyer chercher le médecin. Courez-y, Lafleur, tandis que je resterai auprès de votre maître.

— C'est inutile, interrompit Brioude. Ma blessure est assez douloureuse, mais je ne crois pas qu'elle offre le moindre danger, si j'en juge par ce que j'éprouve. C'est le saisissement, l'émotion, l'horreur même que j'ai ressentie, qui m'ont fait perdre connaissance, autant que la perte de mon sang. Voyons cela, et peut-être qu'un peu d'eau et de sel suffira jusqu'à demain. Nous aviserons ensuite.

Brioude se souleva à l'aide de son bras gauche. On le dépouilla des vêtemens qui cachaient son bras droit. La

blessure n'avait rien do dangereux, en effet. L'nrmo avait Irappé, vers l'épaule droite, dans La partie charnue du bras. L'incision était large et pro onde, niais no devait

avoir aucune conséquence ffteheuse. Le sang mémo qui en avait coulé en grande abondance avait dû entraîner ce que le poignard d'occasion pouvait y avoir laissé de principes envenimés. La plaio fut lavée et bandée au

moyen d'une eompresse imbibée d'eau et de sel. Le bras

fut soutenu par une écharpo, et le blessé, complètement

rrniis de sa faiblesse, resta couché sur le divan, lataké s'assit à son chevet, pendant que lo dernier des Laflcus

nettoyât le tapis du salon, remettait un peu d'ordre parmi les meubles, et ramassait les cent billets de banque abandonnés par madamo d'Aronde. Il les posa sur un guéridon placé près du divan, ot mit dessus un marbro pour les y fixer.

— Tiens! c'est ma foi, drôlo! dit alors en riant Lalaké» chez qui les impressions contraires se succédaient avec une étonnante rapidité. Me voilà métamorphosée en gardemalade, en sœur de charité ! Je me vois dans cette glace1, là-bas, ajouta-t-ello on cherchant à se donner la pose et la physionomie do sa situation. Hé bien! sans vanité, ce rôle-là ne mo va pas trop mal. Oui, c'est bien cela, regarde : j'ai parfaitement attrapé lo chic.

— Jo t'ai toujours dit, répliqua Brioudo avec un sourire, quo tu étais une grande artiste, sans qu'il y parût.

— Ii y paraîtra bientôt, je l'espèro! r.prit en se rengorgeant la future pensionnaire du théâtre royal de Sa Majesté Pied-de-Céleri. '

— Comment cela? demanda Brioude.

— ■ Oui, mon cher, telle que tu me vois, je viens te fairo mes adieux ; je pars demain même pour un pays enchanteur... M lis motus! j'ai juré de me taire. Tout ce que je puis te dire, c'est que j'y vais remplir un engagement mirobolant, comme premier sujet : cent milio lrancs d'appointemens par mois, mille francs do feux par soirée, un hôtel magnifiquement meublé pour moi toute seule, dixsept chevaux, trois voitures, vingt-deux domestiques, table de vingt-huit couverts pour moi et ma société; que sais-jo encore ?

—Eclairée, blanchie et raccommodée, sans douto, ajouta ironiquement Brioude.

— Ah! mon Dieul tu m'y fais penser: j'ai oublié cela dans le marché!

— Oh ! l'on ne peut penser à tout. Mais à propos, comment diable ai-je le plaisir de rendre hommage ici à tes vertus hospitalières? Qui t'a renseignée? qui t'envoie?

— Tiennette, pardieu!

— Ah! c'est Tiennette?... J'aurais dû m'en douter !.. Elle ne trouvait pas sans doute le drame assez noir, ello a voulu le compliquer au profit de sa haine particulière. Cette femme-là n'a pas même la loyauté d'une complice On n'est jamais qu'un instrument pour ello. L'abominable créature !

— Ah I ça vous vexe, qu'elle m'ait mise à même de vous prendre en flagrant délit de trahison? Hé bien! tant mieux! C'est affreux de planter là les gens sans les prévenir! de les laisser pendant plus de huit jours à se dire : « Beviendra-t-il? ne reviendra-t-il pas? que dois-je faire? » ; et en définitive de les sacrifier, pour qui? pour une grande dame!

— Ah ! oui, parlons-en !...

— Oui, monsieur, pour uno grande dame. J'ai senti cela dès en entrant. Il y a ici, ajouta la danseuse en agitant ses jolies narines roses, il y a ici comme un parfum, un je ne sais quoi, dont la finesse eût suffi à mo révéler la chose, quand bien même jo ne l'aurais pas sue d'avance. Et c'est justement là ce qui rend votre ccnd> ito plus indigne. Oh ! tenez, voilà quo ça me reprend ! Jo suis furieuse 1 je ne sais qui me retient do vous arracher les yeux , monstre d'homme!... Mais non, pauvre chéri, tu es blessé; par qui? par la dame? par le mari? par un frère ? par

, un rival'? par un père? par un a**»1**? par un trisaïeul?

LE VEAU D'OR

n'importe ! ça me désarme. Je n'ai plus le courage do to faire une scène. Respect aux infirmes! honneur au courage malheureux I Nous réglerons ce compte-là plus tard, en temps et lieu, dans quinze ou vingt ans, à mon retour. En attendant , que ceci te serve de leçon , mon chéri : tu vois qu'il ne fait pas bon s'adresser à ces mijaurées du grand monde : c'est comme des buissons d'épines : Qui s'y frotte s'y pique. Ce n'est pas avec nous du moins qu'il y a jamais à craindre des coups de poignard ! Au contraire. Mais voyons, raconte-moi donc du moins comment la chose s'est passée : ça m'amusera. Et d'abord, qu'est-ce que c'est que celte histoire de Mustapha? J'en ris d'avance 1 Hé bien! tu ne réponds pas?.... Tiens, tiens, tiens, le voilà qui dort!... Chut !... respectons le sommeil do l'innocence !

Peu désireux de faire sa confession générale à Lataké, Brioude n'avait trouvé rien de mieux pour échapper à ses questions que de feindre de dormir; mais à lorco de lo feindre, il s'endormit réellement au bout d'un quart d'heure. Or, le sommeil est contagieux comme le bâillement. Lat>ké s'endormit à son tour, à force d'admirer dans la glace la grâce touchante de son rôle de garde-malade; et lo dernier des Lafleur, les voyant endormis tous deux, se jeta dans un fauteuil, et fit bientôt sa partie dans ce trio de ronflemens. Le ealme qui régna dès lors au premier étage permit enfin aux époux Corniquet d'en faire autant de leur côté. Marne Corniquet rêva qu'elle devenait la reine de Saba, ot M. Corniquet vit passer dans ses songes des guirlandes d'odalisses.

Enfin, au petit jour, un bruit étrange, qui se fit entendro à la porte de la rue, réveilla en sursaut les trois dormeurs du premier étage.

— Qu'est-ce que cela ? s'écria Brioude avec la vague appréhension que lui causait son aventure de la veille.

— Allons, bon 1 s'écria de son côté Lataké. Est-ce que les émotions vont recommencer? C'est assez commo ça! Passe pour hier: jo n'avais rien d6 mieux à faire ; mais aujourd'hui, je n'ai plus le temps d'être sensible. Il faut qu'à dix heures précises je sois rendue à l'hôtel des Princes, avec armes et bagages.

— Vois donc ce que ce peut être, demanda Brioude au dernier des Lafleur.

Celui-ci regarda à la rue, ne put s'empêcher do rire, referma la fenêtre et fit part à son maître de ce qu'il venait de voir.

C'était le moment où, comme nous l'avons dit dans le chapitre précédent. Fox assiégeait obstinément la maison, si vaillamment défendue par le plumeau et le balai des époux Corniquet.

Ce burlesque spectacle égayait fort les passans, qui s'étaient attroupés en dtmi-cercle autour du champ do bataille.

— Il entrera! il n'entrera pas ! s'écriait la foule en riant. Bravo le caniche ! bravo le balai I A qui la victoire? Je parie pour le chien! je parie pour le portier !

Ce fut au bruit de ces quolibets que d'Aronde, qui avait vu de ses fenêtres le commencement du combat, perça la foule, ramassa la laisse de Fox, entra sous la porte cochère et so dirigea vers la loge, où le suivirent les époux Corniquet.

— Je suis fâché de l'embarras que cet animal vient de vous causer, leur dit-il en glissant une pièce de cent sous dans la main du mari.

— Il n'y a pas de mal, du moment qu'il est à monsieur, répondit poliment ce'ui-ci, qui connaissait do vue d'Aronde pour être le riche voisin d'en face.

— Mais, dites-moi, je vous prie, reprit d'Aronde, quels sont donc les locataires do votre maison?

— Ce sera bientôt fait, répondit monsieur Corniquet; la liste n'en est pas longue.- Nous avons affaire à un propriétaire qui est très bizarre sans l'être. Il ne veut ni chiens, ni chats, ni perroquets, ni enfans, ni célibataires, ni jeunes filles, ni ouvriers, ni état, ni profession, ni quoi que co soit de bruyant. Il n'y veut que des rentiers mariés et sans

enfans, pour cause do tranquillité. Aussi la maison est tranquille suis l'être. Elle est presque toujours vide. Il y avait dix-huit mois qu'il n'y logeait plus personne, lorsque dernièremeut nous avons loué l'appartement du premier étage, divisé en deux parties: la plus petite, composée de deux pièces, à uno dame noiro déjà d'un certain âge; la plus grande, à un Turc, au seigneur Mustapha-ben-Papatacci.

— Comment! au se'gneur Mustapha? s'écria d'Arondo étonné. Quel hommo est-ce, quo ce Turc-là? Reçoit-il du momie? Cette nuit, par exemple, lui est-il venu des visites, savez-vous?

— Oui, répliqua vivement marne Corniquet, il lui en est venu de vieilles, de jeunes, de laides, de jolies, de toute espèce, que la maison avait l'air d'une foire ! Il en est parti successivement, mais il en reste encore une.

— Encore une ! s'écria d'Arondo en pâlissant. Et cellelà est-elle jeune ou vie lie ?

— Elle peut être jeune sans l'être, répondit M. Corniquet. Nous n'avons fait que l'entrevoir. Mais m'est avis qu'ello est dans les environs de vingt à trente ans, plus oa moins.

— Oh ! si c'était elle! pensa d'Aronde en se contenant à peine. Hé bien! reprit-il tout haut, c'est justement au <eigneur Mustapha que j'ai besoin de parler. Il est un peu tôt peut être, mais c'est pour une affaire excessivement pressée.

— A votre aise, monsieur, répondit M. Corniquet; vous pouvez monter; son mameluk est matinal, il vous introduira.

Quand d'Aronde eut franchi l'escalier qui conduisait au premier étage, il vit Fox s'arrêter et flairer successivement, avec de petits grognemens plaintifs, les deux portes du carré et le parquet qui les séparait. D'Aronde sonna à celle de droite, devant laquelle Fox s'obstinait particulièrement. Personne ne répondit. Il sonna à celle do gauche. Le dernier des Lafleur ouvrit. D'Arondo le repoussa de la main, et, sans dire un mot, suivit son chien, qui le conduisit directement au salon.

Quand il entra dans cette pièce où avait eu lied la lutte entre Estelle et son ravisseur, Brioude, pâle et énervé, était couché sur lo divan, et Lataké, debout, l'œil inquisiteur, cherchait à deviner quel était lo personnage nouveau qui venait se mêler aux incidens dont elle n'avait pas pu obtenir l'explication.

Sans se préoccuper de la loretto, qu'il reconnut, d'Aronde so dirigea vers l'homme qu'il vit étendu sur le divan, et le secoqant par le bras:

— Ma femme est venue ici 1 dit-il. Répondez ! où est-elle, maintenant?

Brioude poussa un cri de douleur.

— Que diable, monsieur, répondit-il , no voyez-vous pas que je suis blessé, et no sauriez-vous interroger do la voix et non du geste ?

— Brioude! s'écria d'Aronde. Ah ! c'est vous, monsieur, qui demeurez ici! Ah ! c'est vous qui êtes le Turc, le sultan do cette demeure !

Et il continuait à secouer le bras du coulissier avec une fureur à peine contenue.

— Eh ! monsieur, encore une fois, dit Brioude avec douleur, je vous répète que jo suis blessé, et que je ne sais co que vous voulez dire.

— Comment, dit d'Aronde, ma femme n'est point venue ici?

— Votre femme ? dit Brioude, qui se demandait co qu'il fallait répondre.

— Oui, ma femme.

— Je ne la connais pas.

D'Aronde regarda tour à tour Briouda et Lataké ; mais il ne put découvrir la vérité sur leurs traits.

En ce moment, son chien fit entendre do nouveaux grognemens plaintifs. D'Arondo lo vit qui grattait de ses pattes contre uno dos portes du salon.

— C'est peut-être là qu'ello est, se dit-il.

ii il ooorul à l'endroit Indiqué par l'animal. La porte .s'ouvrit facilement, car on avait négligé do la refermer à clef de l'astre eôté.

I es deux pièces du petit appartenu nt étaient vides.

— Personnel s'écria tristement d'Aronde en rentrant dam le salon.

— Partie ! se dit avec joio Brioude.

Tout h coup Fox reparut dans le salon, tenant à sa gueule un objet de toilette en SOie noire, qu'il apporta à

son mettre avec les marques de la joie la plus significative. D'Aronde examina la conquête do Fox.

— C'est le mantelet de ma femmo! c'ost lo mantelet d'Estelle I s'écria-t il.

Et il se rapprocha vivement du divan où s'accoudait lo blessé.

Lataké fit un pas pour sortir en voyant que la discussion allait prendre une tournuro décidément hostile.

— On m'attend pour aller à Wardenbourg, fit-elle; jo suis un sujet do ballet et non do mélodrame. Adieu !

— Restez, dit d'Aronde avec autorité, jo n ! suis point fAché que celto scèno n'ait pas lieu à huis clos. Ah 1 vous prétendez que ma femmo n'est point venue ici ! Eh bien 1 regardez ce mantelet ; nierez-vous oncore ?

Brioude était devenu blême à cette révélation.

— Voyons, direz-vous encore non ? fit d'Aronde. Vous qui, à défaut d'autres qualités, passiez du moins pour avoir celle de la crànerie, du courage, si vous voulez, vous reculez donc devant l'évidence ? vous êtes donc un lâche I

— Un lâche I répéta Brioude, en se soulevant vivement à ce mot.

— Oui, un lâche l car vous reculez devant les conséquences d'un aveu.

— Eh bien, dit Brioude, puisque vous le voulez, je justilierai la bonne opinion qu'on a de moi. Oui, votro femmo est venue. Etes- vous content?

— Ah I dit l'époux en fureur, par suite d'un guet-apens sans doute?

— Peut-être ? riposta Brioude.

— Et où est-elle maintenant?

— Je l'jgnore; cherchez-la si vous voulez. D'Aronde allait se jeter sur son interlocuteur quand Lataké se précipita entre eux.

— Madamo ! exclama d'Aronde en repoussant la lorette, laissez-moi, ce n'est plus l'heure de la discussion, mais de la vengeance l

— Que prétendez-vous faire ? dit Brioude.

— Vous tuerl

— Comment l'entendez-vous? dit le coulissier inquiet, en suivant tous ses gestes.

— Oh 1 soyez tranquille, je ne vous assassinerai pas, mais je vous forcerai à vous battre.

— Un duel? demanda Brioude, y pensez-vous?

— Dépêchons, monsieur! reprit d'Aronde en crispant ses poings avec rage; nous trouverons des témoins en route.

— Malgré toute ma bonne volonté, c'est impossible, fit le coulissier.

— Vous voulez donc que je vous écrase ici comme un reptile?

— Mais ne voyez-vous pas, encore une fois, que je suis blessé au point de ne pouvoir tenir une épée ni faire un pas dehors?

— Que m'importe l reprit d'Aronde ; vous m'avez outragé, je veux une satisfaction immédiate I Choisissez le moyen de me la donner ; mais il faut en finir.

— D'abord, dit Brioude, je vous dois une restitution : le mantelet de votre femme n'est pas la seule chose qu'elle ait laissée ici : tenez, voici cent mille francs qu'elle m'apportait pour payer par anticipation vos billets ordre Duplessis.

— Elle venait payer pour moil dit d'Aronde, ému jusqu'aux larmes. Tout s'explique : c'était un guet-apens. Elle employait sa dot à sauver mon honneur.

II embrassa les billets qu'on venait de lui rendre,comme

s'ils eussent été dos reliques, et les mit dans une pocho dont il tira lo contenu.

C'étaient des pistolets.

— Puisque vous no pouvez sortir, dit-il a Brioude, nous nous bâtirons ici.

— Sans armes?

— Voici de véritables pistolets d'appartement.

— Mais, dit Brioude, la pièce n'a pas la grandeur nécessaire, on se bat d'ordinaire h quinte ou VJDgt pas!

— Eh ! monsieur, en cas de besoin, quand il n'y a pas moyen de faire autrement, on so bat à bout portant. Hue le hasard décide donc ontro nous.

— Mon Dieu 1 dit Lataké, en so précipitant vers le dernier des Lafieur, appelez la garde, envoyez chercher le commissaire, faites monter le portier, mais empêchez cetto boucherio! D'ailleurs, j'ai affaire.

— Soyez tranquille, répondit l'ancien figurant des Français, il y aura une fin d'acte saisissante, dans lo goût espagnol : le corrégidor obligé.

Et il entraîna Lataké vers la fonêtro en lui montrant du doigt quelque chose à la rue.

— Soit, monsieur, dit Brioude. A quoi jouerons-nous cette partie dont l'enjeu est la vie d'un homme ? quelle formo prendra lo destin ? sera-ce l'écarté, lo piquet ou lo lansquenet?

— Le jeu lo plus court, monsiour, car mon sang bout , ne le voyez-vous pas?

— Eh bien I dit Brioude, au premier roi I

— Soit !

— Celui auquel tombera lo roi tuera l'autre. Lataké, des cartes !

— Oui, dit d'Aronde.

— Messieurs, murmura la jeune femme en obéissant, je demande la permission de m'en aller, je ne veux point être spectatrice des choses horribles que vous préméditez.

— Vous en aller? du toutl dit d'Aronde ; vous serez témoin que tout s'est passé avec loyauté.

Brioude, se levant sur son séant, tira un jeu de piquet de la boîte élégante que venait de lui tendre Lataké tremblante, et il battit vivement les cartes.

— Coupez l dit il à d'Aronde.

— Abrégez, au nom de Dieu! dit celui-ci en armant d'avance un des pistolets.

Brioude avait commencé la distribution des cartes, quand tout à coup plusieurs hommes, introduits par Lafieur, se précipitèrent dans l'appartement.

— Qu'est-co que cela ? dit Lataké.

— C'est la cantonade dont je vous ai parlé, lui répondit le valet, fidèle à ses comparaisons dramatiques; c'est lo seigneur corrégidor avec son greffier et ses alguaziïs. Ritournelle à l'orchestre et chœur de villageois.

En effet, d'Aronde, en se retournant pour voir d'où provenait ce bruit de pas, aperçut devant lui un juge de paix, un garde du commerce, deux recors, et, dans le fond, faisant perspective, les époux Corniquet qui levaient au cel des regards indignés.

Brioude posa son jeu de cartes sur la table, attendant les événemens.

— Monsieur d'Aronde, dit alors le garde du commerce» au nom de la loi, je vous arrête 1

— Vous m'arrêtez? et pourquoi?

— Cent vingt mille francs de billets non payés! La procédure est en règle, et comme vous êtes dans une maison tierce, afin d'éviter tout temps perdu en protestations, nous sommes appuyés de l'autorité de monsieur le jugo de paix.

— Encore un tour de cette affreuse Tiennelte ! pensa Brioude, honteux que son adversaire fût arrêté chez lui en un pareil moment. Cent vingt mille francs? ajouta-t-il tout haut en s'adressant à d'Aronde ; mais je viens de vous donner tout à l'heure les cinq sixièmes de la somme; avec un peu d'efforts, vous pouvez éviter la prison.

— Moi, se dit d'Aronde, moi, disposer do la dot d'Estelle 1 Non! Mille fois plutôt la prison! Mais, messieurs;

LE VEAU D'OR

ajouta-t-il à haute voiï, j'ai uno partie à finir là, qui ne durera qu'une minute; permettez-moi de l'achever.

—Messieurs, emmenez votre détenu, dit le juge de paix, la justice n'a pointa accorder de pareils attormoicmons.

Au moment où, pour obéir à cette injonction, d'Aronde allait suivre les recors, il aperçut parmi eux un géant borgne, qui le regardait avec une sorte d'intérêt.

— Une partie inachevée ? murmurait le colosse ; je connais ça, c'est embêtant.

— Eh bien, dit d'Aronde , comme par une inspiration soudaine, veux-tu tenir ma place? On a le droit de tuer un homme, au premier roi.

Accepte si tu veux, fit le garde de commerce, que ce duel original intéressait aussi.

Et après avoir cédé le pas au juge de paix, il descendit avec ses agens, emmenant d'Aronde que le pauvre Fox suivait la queue basse et en grognant.

Brioude, qui avait posé les cartes croyant la partie impossible, resta alors seul avec le remplaçant de d'Aronde, qui n'était autre que le Cyclope, l'ami du Balancier.

Le blessé songea en ce moment qu'une petite supercherie ne ferait de mal à personne. Bien qu'il ne s'en fût jamais servi, il connaissait à fond le grand art de corriger la fortune que les anciens nous ont transmis. Or, il se dit que, dans la circonstance, un peu de tricherie ferait grand bien. S'il s'exposait à perdre, il donnait matière à une catastrophe, d'Aronde étant décidé à user de ses droits homicides; s'il gagnait, au contraire, il renonçait aux siens, leur exercice lui semblant dépasser les bornes de son rôle.

Faire sauter la coupe devenait donc un acte de prudence, presque une bonne action. Il saisit le paquet de cartes et exécuta la manœuvre ; mais, soit que sa conscience ne lût pas d'accord avec son raisonnement, soit que la blessure eût enlevé à ses mains leur dextérité ordinaire, la passe échoua, la carte n'obéit pas à l'injonction.

— Oh! oh! dit le Cyclope, minute, mon bourgeois ! vous me prenez pour un novice ; il y a trente ans que jo joue dans les cafés, et quoique je n'aie qu'un œil, on ne m'endort pas aisément. Voyons les cartes une à une.

Brioude obéit ; trois fois des cartes insignifiantes furent données aux doux antagonistes ; à la quatrième fois seulement, sa main fébrile jeta une figure à la place occupée par le mandataire de d'Aronde.

C'était la vengeance du mari.

C'était la punition du coupable.

C'était un roi !

— Enfoncé ! s'écria le colosse en se levant. Madame en est témoin 1 Rincé comme un verre à bière.

— Perdu ! dit Lataké en se levant. Je n'ai plus rien à faire ici ; partons ! Le généralissime doit me croire égarée dans les frises.

— Cinquante louis pour toi, dit Brioude au Cyclope ; cinquante louis si tu te tais, si tu annulles la partie

— Moi, dit le Cyclope en redressant sa taille gigantesque, moi, flouer un prisonnier? je ne mange pas de ce pain-là !

Et ouvrant la fenêtre, il cria à d'Aronde qui montait en ce moment dans le fiacre du garde de commerce :

— Ohé 1 bourgeois ! vous avez gagné I vous pouvez tirer sur la bête sans port d'armes, avec privilège du roi de pique !

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