PANORAMA
Nous avons à compléter le récit des divers événemens qui s'étaient passés desBRt la nuit dans la maison dos époux Corniquet, quelques heures seulement avant l'ar-
restation de d'Aronde par les recors dont, en sortant de chez lui, Tiennette était allée stimuler le zèle.
Après avoir frappé Brioude, madame d'Aronde, nous l'avons vu, par une réaction inévitable, chez une lcmrne surtout, s'était évanouie à la vue du sang qu'el'e venait derépandro dans un transport de sainte indignation.
Une porte de communication, recouverte du même papier de tenture que le reste de la pièce, et dont Brioude n'avait pas même remarqué l'existence, conduisait de son salon au petit logement de deux pièces occupé par cette mystérieuse voisine que mame Corniquet surnommait la veuve Maïbrout, à causo de la couleur noire do ses vèlemens. Les deux appartemens n'en avaient fait qu'un seul à l'origine, et pouvaient encore se réunir au besoin, ainsi que cela se pratique dans une foule d'endroits pour la facilité des locations.
Or, comme si elle ne fût venue se loger là que dons la prévision des événemens qui devaient s'y accomplir, et qu'elle en eût suivi attentivement le cours à travers la mince clôture dont la clef était restée de son côté, la dame noire s'était présentée tout à coup aux yeux épouvantés de Brioude, à l'instant même où. madame d'Aronde perdait connaissance. Elle releva la jeune femme, la prit dans ses bras et la transporta dans son petit logement, dont elle repoussa derrière elle la porte de communication.
Réfugiée là, et avec l'assistance de cet homme à la haute stature qui la visitait chaque soir, la dame noire prodigua à la jeune femme tous les soins nécessaires. Celle-ci recouvra bientôt ses sens, mais la commotion morale avait été si violente, qu'elle resta longtemps encore comme insensée, l'œil hagard, inintelligente, n'écoutant pas et ne répondant rien.
— Il est temps de quitter cette funeste maison, dit alors l'inconnu, et Dieu veuille que la pauvre enfant ne reste pas folle, pour toujours, desterribles émotions qu'elle vient d'y subir I
La dame noire et son mystérieux compagnon prirent chacun un des bras de la jeune femme pour la soutenir dans sa marche chancelante, puis sortirent du petit appartement, descendirent l'escalier, demandèrent le cordon et gagnèrent la rue.
11 était alors près de minuit, Les époux Corniquet étaient alors couchés.
Madame d'Aronde s'était laissé conduire comme un automate, sans savoir où, ni pourquoi, ni comment. Elle n'avoit plus conscience de ses actions.
— Impossible, dit sa libératrice, de la reconduire chez elle, à pareille heure, et dans l'état d'égarement où se trouve encore son esprit. Un tel retour donnerait lieu à des conjectures plus fâcheuses peut-être qu'une prolongation d'absence. Elle a besoin d'ailleurs de soins, non-seulement attentifs, mais éclairés. Que faire ?
— Conduisez la chez \ous, madame. Son mari est encore loin de Paris. Il sera toujours temps de la ramener chez elle demain matin, quand sa santé no laissera plus rien à craindre. Votre protection est de nature à prévenir tout soupçon défavorable dans l'esprit de monsieur d'Aronde. Vous la lui ferez connaître s'il en est besoin.
— A lui, soit! mais à lui seul! répondit la dame noire. Ce plan arrêté, on fit monter la jeune malade dans la
voiture qui avait amené l'inconnu deux heures auparavant, et qui attendait à la porte. La dame noire s'y plaça à ses côtés.
— A l'hôtel l cria l'inconnu au cocher.
Puis il salua les deux dames, referma la portière sur elles et s'éloigna à pied de son côté, tandis que la voiture gagnait le boulevard et se dirigeait rapidement vers la grande avenue des Champs-Elysées.
Vingt minutes après , elle s'arrêtait rue do Chaillot , dans la cour d'une magnifique habitation qui ressemblait plutôt à un palais qu'à une maison particulière.
Le périslylo était bâti en marbre blanc. Un jardin botanique encadrait la coquette demeure d'une ceinture
odorante; dos grilles d'or, découpées 8WB un nrt pariait, protégeaient, contre les Indiscrétions de? passons, une pelouse de ce \«ti ômeroude si doua à l*çsi|, cj oui formait je plus iiioci eux tapis d'été. Ud jel d'eau naturel lançait capricieusement ses perles liquides sur des herbes déjà brillantes do rosée) enfin, les statues des quatre faisons, tombées du ciseau d'un sculpteur célèbre, cachaient fours blancs contours derrière dos arbres touil'us ou des haies d'aubépine.
A leur desconte do voiture, une sonnette retentit, ot aussitôt un valet de pied en grande livrée apparut et abaissa 'o marche-pied do la voiture.
La dame noire, prenant Istelle par la main, lui fit traverser plusieurs apparteiiieas somptueusement meublés. De toutes parts les richesses les plus intelligentes se manifestaient; les salons étaient admirablement disposés et elin- Celi aient de sculptures dorées et de merveilles do l'art. On avait uni avec un tact partait le luxueux et le fashionablo, le comfort de la vio et ses utiles superfiuités.
Le temps, le mouvemont, la fraîcheur do la nuit, avaient sans doute aide à l'heureux changement quo la nature opérait peu à peu dans l'état mental do madame d'Aronde. Une fois installée dans un délicieux boudoir qui aliénait à une Chambre à coucher, la jeune lemme se mit tout à coup à verser un torrent do larmes. Cette circonstance lui sauva la raison. Quand elle cessa do pleurer, la mémoire lui était complètement revenue, et son esprit avait recouvré touto sa lucidité.
— Madame, dit-elle à sa protectrice, je vous dois plus que la vio, je vous dois l'honneur peut être. Puis-je connaître le nom de la personne généreuse qui vient d'acquérir tant do droits à ma reconnaissance éternelle?
La damo du lieu releva alors son voile, détacha son chapeau, qu'elle donna à une fille de chambre qu'elle congédia, puis s'assit familièrement à côté de sa protégée.
A la clarté do deux bougies qui brûlaient dans des flambeaux portés par des diables fantasques comme les sait si bien faire Barye , Estelle contempla pour la promière fois les traits de colle qui avait été sa libératrice. C'était une femme d'environ trente six ans, blanche, potelée, langoureuse de complexion, nonchalante d'attitude, bienveillante et douce de physionomie. Ses yeux, encore admirablement beaux, manquaient d'expression, ou négligeaient d'en avoir par lassitude ou par découragement.
Le regard est à la parole ce que l'éclair est à la foudre. Il marche de pair avec la pensée, à laquelle il emprunte sa teinte plus ou moins énergique. Or, l'étrangère semblait ne pas vouloir se donner le souci de la méditation; elle avait l'air de vivre d'une existence presque mécanique, insouciante et résignée, et ses yeux clairs, limpides, mais froidement indifférens, ne paraissaient pas être les interprètes intelligens d'un désir ou d'un sentiment.
— Vous me demandez mon nom? dit-elle à Estelle.
— Oui, madame, pour l'ajouter à mes prières.
— Chère enfant l vis-à-vis d'un ange comme vous, si fidèle à ses devoirs, le mensonge le plus innocent serait un crime , et pour me donner un nom, il me faudrait mentir.
— Vous ne pouvez donc pas me dire qui vous êtes?
— Non, ma chère enfant.
— Et pourquoi?
— Parce que je n'ai pas de nom.
— En vérité?
— Je n'en ai plus depuis longtemps. J'ai eu jadis comme vous un doux nom. que répétait ma mère quand elle me berçait en me chantant de vieux retrains pour m'endormir; puis il est venu un jour où, par suite d'une transaction, d'un mariage do convenance, on a ajouté à ce nomlà un nom nouveau. Or, des deux, aujourd'hui que je marche isolée dans la vie, il ne m'en reste plus un seul. Mon passé, tour à tour joyeux ou triste, s'est eflacé pour jamais de la mémoire humaine. Je suis comme ce juif maudit de Dieu qui marcho dans la solitude et dans l'ou-
bli, pour expier une faute qui n'a point encore trouvé
grâce devant le Sei-neur.
— Pardonnez-moi, madame, dit Estelle, si j'ai été indiscrète; mais, quelque sévère que vous soyez pour vousmême, j«' me sens déjà pour vous une sympathie qui ne
(rompe pas. Seule dans ce brillant séjour, dont je ne
connais pas les habitans, je devrais avoir quelque crainte;
je n'en éprouve pourtant aucune, il me semble, que j'ai retrouvé en vous une mère pour remplacer celle qui nous regardé du haut du ciel el qui prie Dieu pour nous.
— Pauvre lemme! dit la châtelaine; morte dans la misère, en I, lissant sa fille sans défense' après elle !
— Comment I s'écria Estelle, en se rapprochant avec un enjouement plein d'une grâce enfantine, vous savez donc?
— Oli 1 répondit sa protectrice , vous n'êtes point une étrangère ici : je connais votre jeunesse si pleine de sombres péripéties terminée par un tendre dénouement, et ce n'e.^t point le hasard qui m'a placée sur votre roule. Il poM-z-vous donc avec confiance sous ce toit hospitalier; vous n'êtes entourée quo d'amis, et vous n'avez pas besoin do dire votre nom pour que chacun vous connaisse et vous vénère.
Après avoir prononcé ces mots du ton d'indolento aménité qui lui était propre, la damo prit la main d'Estelle et la conduisit dans la chambro à coucher préparée pour elle.
— Dormez en paix, lui dit-elle; demain, c'est-à-diro dans quelques heures, nous aviserons au moyen de vous rendre le calme et la tranquillité d'esprit que lo piégo odieux do cette nuit vous a fait perdre. Confiance et courage 1
Puis , prenant affectueusement Estelle dans ses bras avant de la laisser seulo dans son nouvoau logis, elle déposa un baiser de sœur sur son noble front.
— Suave nature 1 dit- elle. Elle me ferait regretter la vio. Tout à coup se retournant vers sa protégée :
— A propos, êtes-vous poltronne? ajouta-t elle.
— Non, madame, répondit Estelle avec une fierté do créole habituée à braver le danger.
— La pensée de coucher seule dans une grande chambre comme celle-ci no vous intimide pas trop ?
— Pas du tout, madame,
— Ecoulez, je vous tais coucher à côté de ma chambre, pour vous avoir plus près de moi; mais j'ai parfois des nuits un peu agitées. Si vous entendiez quelque bruit, vous ne vous effrayerez pas ?
— Non, madame, répéta Estelle, qui se sentit pourtant troublée malgré elle par cette recommandation.
— C'est fort bien ; mais un moment d'inquiétude vous peut prendre. En ce cas, je vais vous donner le moyen de calmer votre imagination en éveil. Voyez-vous ce cadre doré, recouvert d'une enveloppe épaisse et qui fait faco à votre lit ?
— Oui, madame.
— Des motifs particuliers me l'ont fait cacher à tous les regards. C'est ma relique, mais, à qui n'a plus de nom, à quoi servirait-il d'étaler aux yeux ce qui futle culte d'années évanouies? Toutefois, si vous vous sentiez mal à l'aise dans cet appartement un peu vaste pour une jeune femme, et si vous no vouliez pas m'appeler à votre|aido, découvrez ce cadre, et vous serez rassurée.
— Je vous remercie, madame, balbutia Estelle, plus émue qu'elle ne voulait le faire paraître.
— Mes recommandations sont peut-être un peu obscures dans leur forme ; mais ici les choses ne se font pas comme ailleurs, voyez-vous, et j'ai mieux aimé vous prévenir, dussé-je vous intriguer maintenant, pour ne pas vous inquiéter plus tard. Vous n'avez pas peur des fantômes et des revenans; vous ne croyez ni aux gnomes ni aux vampires; je m'adresse à une nature pleine de sève et do vaillance, dont j'ai été à même d'apprécier l'énergie. Je ne vous traite donc point en Parisienne qui aurait sa nostalgie, mais en femme raisonnable et sensée : la femme forte de l'Ecriture, Reposez donc en paix. D'ailleurs, il est pos-
sible que la nuit se passe sans que votre sommeil d'ange soit troub'é le moins du monde.
Et cette lois,ayantacquit:é complètement les obligations de sa singulière hospitalité, la châtelaine sortit de l'appartement.
Estelle examina les objets qui l'environnaient. Un lit élégant devait se reposer. Une opulente glace de Veni^o occupait la droite do la pièce , et, sur une causeuse de tapisserie antique, une main attentive avait déposé un coqael déshabillé sur lequel ruisselaient les diaphanes arabesques du point d'Angleterre. Mais Estelle ne songeait ni à se mirer ni a contempler sa parure nocturne: elle était absorbée toute entière par les dernières paroles qu'elle venait dentendre, et elle restait immobile devant le tableau couvert de serge qui lui avait été indiqué.
— C'est sans doute, se dit-elle, quelque image de sainteté, quelque reliquaire auquel on ne doit toucher qu'avec respect et dans une occasion solennelle. Que son efticacité me préserve de tout danger !
Puis, anrèss'être déshabillée et avoir dit dévotement son oraison du soir, Estelle se coucha plus rassuréo en pensant à son mari absent.
EIIp était à peine au lit, qu'elle crut entendre des coups mystérieux frappés à la porte de la rue. Elle se glissa aussitôt, légère corn j.e une gazelle, jusqu'à sa fenêtre, et elle vit dan-> le jardin un homme qui marchait avec précaution sur le gravier des allées. Il semblait d'une hante stature, mais ne put voir ses traits, car il était entièrement enveloppé d'un manteau qui montait jusqu'à ses yeux.
Il parla bas à un laquais; puis, sur la réponse qui lui fut faite, il gravit l'esca kr.
— Quel est cet homme ? se dit-elle, et qui l'amène à pareille heure?
Alors, cachant sa lumière , elle continua à observer, avec une fiévreuse attention, ce qui se passait.
L'étranger rasa le seuil de sa chambre et entra chez sa voisine. Estelle i rot entenire alors du bruit près du cabinet de toilette attenant à sa chambre. Elle s'y gli-si dans un .-entiment de déiense personnelle, et à travers le rideau de mousseline qui masquait la porte vitrée, elle put voir toute la scène qui allait se passer.
Sa protectrice était vôtued'unerobede chambre de flanelle blanche, et ses cheveux blonds et bouclés avaient été enfermés dans un bonnet à barbe de malines, impuissant aies retenir. Elle reçut l'individu qui venait de traverser le jardin, sans manifester le moindre mouvement de crainte, comme on reçoit un ami.
— Eh bien, lui dit l'homme au manteau, tout a réussi comme je l'espérais?
— A merveille.
— Et la jeune femme?
— Est là, à côté de moi.
— Dort-elle ? demanda l'homme.
— Oh! c'est probable, après de pareilles fatigues. D'ailleurs nous n'avons point à la craimre.
— Tant mieux, madame, car malgré vos labeurs de cette nuit, il mo faut vous demander quelques secondes encore.
— Vous le voul z?
— CVst indispensable.
Et étendant alors la main sur la tèto de la châtelaine,
— Obéissez I dit-il d'une voix brusque et impérieuse.
La dame ne répondit pas ; elle sembla s'affaisser sous ce commandement et ne bougea plus. Pourtant ses yeux restaient parfaitement ouverts, et au faible soulèvement de sa poitrine, on pouvait voir qu'elle n'éproavait qu'une légère oppression.
Estelle, à la vue de ces préparatifs inexplicables pour elle, sentit un frisson parcourir son corps, mais elle n'en demeura pas moins clouée à sa place, déterminée à tout savoir.
— Nous allons voyager, dit l'homme au manteau, en donnant à sa voix, tout à l'heure respectueuse, un ton d'autorité.
— Où ? répondit la dame.
— Dans Paris, d'abord. Cherchez l'hôtel dos Princes.
— L'hôtel des Princes... Ah I ruo Richelieu, une grande maison pleine do monde. J'y suis.
— N'y a-t-il pas quatre étrangers logés les uns auprès des autres?
— Oui.
— Les voyez-vous?
— Je les vois.
— Où sunt-ils?
— Au second étage.
— Sont-ils endormis tous les quatre?
— Non. Il sont tous quatre éveillés.
— Les counaissez-vous?
— J'en connais deux... Le premier, c'est...
Et la dormeuse sembla s'arrêter avec un sentiment d'aversion.
— C'est Dabiron, n'est-ce pas?
— Oui.
— Que fait-il?
— 11 compie de l'or, et des traites sur l'étranger, prises en vue d'un voyage prochain.
— Le plus jeune n'est-il pas près de lui?
— Il est son voisin de chambre.
— Comment le nomme-t-on?
— Le roi.
— Où est-il?
— • Il est devant la glace.
— Qu'y fait-il?
— Il s'essaie une couronne en papier doré.
— Qu'a-t-il à l'annulaire do la main gauche?
— Il a une bague.
— Le troisième, le voyez-vous?
— Je le vois : il a peur des espions russes, il boit pour se donner du cœur.
— Et le dernier?
— C'est un homme plus âgé.
— Que fait il?
— Il trace l'itinéraire d'un voyage sur une carte ouverte devant lui.
— Où vont-ils se rendre ?
— En Allemagne. Une femme les accompagne.
— C'est bien. Ces hommes vivront-ils vieux ?
— Non.
— Mourront-ils bientôt?
— Peut-être : deux sur quatre au moins.
— De quelle maladie ?
— La soif de l'or.
— Changeons d'endroit, dit l'homme au manteau.
— Je suis fatiguée, répliqua la dame.
— Obéissez, je le veux 1
La dame redevint immobile.
Estelle appuya sa tête contre la boiserie, en proie à une vague terreur.
— Allez à Ernée, dit l'homme au manteau.
— M'y voilà.
— Que fait le vieillard?
— Il est à table, répondit la dame avec une émotion nouvelle, il est resté seul, furieux, exaspéré, et il boit pour surexciter encore sa colère.
— Et madame Duplessis?
— La pauvre ftmmo est absente, continua la dame avec angoisse.
— Cherchez-la.
— Je ne puis pas; cela me fait mal.
— Obéissez l
— Elle est dans son appartement, malade, alitée, soignée par sa vieille allemande.
— Le vieillard est-il bien seul ? tout le monde s'est-il bien enfui?
— Non , un homme est en face de lui.
— Qacl est cet homme?
— Un prêtre.
— Aliez maintenant rue du Helder, chez d'Aronde.
— D'Arondel ledit Estelle en comprimant los palpita -
tions de soa cœur.
— J'\ MHS.
— r/Aronde est-il rentré!
— il est rentré et sorti.
— où est-il f
— Dana un lincro entre doux hommes à mines sinistres.
— Quels sont ces hommes?
— Je ne sais pas; l'un est petit, l'autre est grand.
— N'ont-ils rien sur eux qui puisse les faire reconnaître?
— Non... Si fait! attendez... l'un a un dossier sur lequel il y a quelque choso d'écrit.
— Lisez !
— Je ne puis pas, il a lo dossier sous le bras.
— Lise* malgré l'obstacle. Je lo veux I
— Un instant, laissez-moi lo temps; je fais ce que jo peux. Il y a : Pièces enrègle.
— Kl où vont-ils?
— - Attendez... ils remontent la ruo de Clichy, ils sont toujours en fiacre, ils s'arrêtent.
— Où s'arrêtent-ils?
— Devant une grande maison.
— Comment est cotte maison?
— Kilo a une porte charretière garnie de fer, et des barreaux aux fenêtres. 11 y a même uno inscription sur lo fronlon.
— Pouvez-vous la lire?
— Oui : Prison pour dettes.
Bien que Mmed'Aronde ne pût s'expliquer laraisondecet étrange conciliabule; bien qu'elle ne se rendît point compte de celte possibdité do vue à distance que semblait posséder so-i hôtesse, elle sentitvibrer toutes les cordes sensibles de son être en entendant prononcer le nom de son mari; son imagination méridionale suivait avec anxiété la marche de cetto seconde vue dont elle ne s'expliquait point la cause, et dont les révélations intéressaient son esprit et captivaient son cœur. Il lui sembla voir, en même temps que la femme assoupie, son mari prisonnier ; elle crut < ntendre les verrous se refermer sur lui, et d'abondantes larmes s'échappèrent de ses yeux.
— Vous connaissez Tiennette? continua l'homme.
— Oui, répondit la dame endormie.
— Allez chez elle.
— Aurons-nous bientôt fini? J'ai de l'oppression....
— Cela s'avance. Que voyez-vous ?
— Tiennette est seule aussi.
— Que fait-elle?
— Elle pleure, elle se frappe le front, elle se tord les mans de désespoir.
— Pourquoi?
— K'Ie est torturée par une passion qui tue : elle aime, et n'est point aimée.
— Une dernière question.
— Je suis bien lasse! dit la dame d'une voix affaiblie.
— Il le faut ! Parcourez la chambre de Tiennette : que voyez-vous à droite ?
— Une armoire garnie de fer.
— Qu'y a-t-il dans cette armoire?
—Il y a des lettres... des lettres en quantité... plus de six mille, de tous les pays, signées de tous les noms, et classées par ordre alphabétique.
— Cherchez à la lettre D.
— C'est trop difficile. Je ne peux pas voir à travers ces enveloppes.
— Cherchez, je le veux!
— Cela m'est impossible. Réveillez-moi. Je suis lasse!
— Obéirez- vous, paresseuse, indolente? Je l'ordonne, je l'exige !
— Je vais essayer encore. Ah!... voici... je vois la liasse. Que voulez-vous que je trouve?
— Un pli portant plusieurs cachets, qui a beaucoup voyagé. Lo voyez-vous?
— Qu'y a-t-il de remarquable?
— Los cachots sont singuliers ; il y a des aigles à deux têtes.
— Lisez le premier billot qui s'y trouve....
I n oe moment, soit fatigue, soit émotion, Estelle fit un faux mouvement : la porto vitréo craqua.
— On nous écoute! s'écria l'homme au manteau.
Kt étendant aussitôt sa main sur la dormeuse avan,' qu'elle eut eu lo temps d'obéir à son ordro précédent :
— Réveillez-vous! lui dit-il avec précipitation.
A co geslo, la devineresse tressaillit et so lova en sursaut.
— Monsieur Masson, dit-elle, commo une femme qui a perdu complètement le souvenir de co qu'elle vient do voir et de raconter, ai-jo dormi longtemps?
— Dix minutes au plus, répondit son interlocutour, quittant son accent impérieux et reprenant le ton de la plus parfaite déférence. Vous savez combien jo suis avare do vos précieuses facultés, et à quel point je crains de vous occasionner une cruelle lassitude, mais quand les circonstances l'exigent, j'obéis à un mobile plus puissant que ma respectueuse amitié : vous m'aidez à déjouer les projets des méchans.
— Que parlez-vous do respect, mon cher Masson ! dit la dame. Cet air du matin que je respire, ce soleil levant qui me réchauffe, cette vie qui m'anime, tout cela n'est point à moi, mais à vous. Je ne suis qu'un automate dont vous oïrigez le mécanisme.
Elle prit alors le bras do monsieur Masson , et tout en causant à voix basse avec lui, elle l'accompagna affectueusement jusqu'au bas de l'escalier.
Estelle, toute palpitante encore et vivement intriguée par la conversation dont elle venait de surprendre los secrets, cherchait en vain pendant ce temps à maîtriser son émotion. Elle voyait sans cesse son époux plongé dins un sombre cachot. Tout à coup, en levant les yeux comme pour chercher au-dessus d'elle le divin consolateur, elle aperçut lo tableau voilé, dont lui avait parlé son hôtesse, et dont les moulures dorées scintillaient aux premières lueurs du matin.
— J'avais oublié ce cadre, pensa-t-elle ; qui sait? Dieu a des remèdes pour tous les maux. L'espérance est sœur de la foi. Voyons ce que cache cette mystérieuse enveloppe.
Kt d'une main tremblante elle tira la courtine de serge.
A la vue du tableau découvert , elle poussa un cri de joie.
Co n'éiait point une image de saint, drapé dans sa robe aux naïves couleurs et souriant aux poignards des infidèles, quo retrouvait la jeune femme ; ce n'était point un pieux reliquaire, formé de satin embaumé, de broderies et d'emblèmes; c'était un portrait de contemporain, un visage noble et franc qui semblait sourire à sa contemplatrice du milieu de la toile.
— Dieu soit loué , s'écria Kstelle, pour cette charmante apparition! Je suis entourée d'amis, et n'ai plus rien à craindre, puisque je retrouve ici cette consolante image : lo portrait de mon époux!