‹ Les aventures de Saturnin FichetChapitre 24 sur 169 · DELIVRANCE · texte numérisé non relu

DELIVRANCE

Nous avons laissé madamo d'Arondo dans cette somptueuse habitation do la rue do Chaillot où l'a conduite sa protectrice, à la suite du guet-apens que lui avoit tendu Brioude.

Sept heures da matin sonnent à l'église de Chaillot.

Encore toute émue des phénomènes magnétiques dont elle vient d'être l'invisible témoin dans celle mystérieuse maison, la jeune femme contemple avec autant d'étonnement que de joie, à la clarté des premiers rayons du soleil, le portrait de soa mari qui orne une des parois de la chambre où elle a reposé.

Pendant ce temps, la maîtresse de céans, la dame aux longs vêtemens noirs, reconduit amicalement son magnétiseur jusqu'à la petite porte du jardin.

Ce nocturne visiteur n'est autre, nous l'avons vu, que l'habitant des buttes Montmartre , le ci-devant maîire de Pied-de-Céleri, monsieur Masson, enfin.

-- Madame, dit-il à la châtelaine, tout en cheminante côté d'elle sur le sable des allées, il se passe en ce moment, à Paris et ailleurs, des choses extrêmement graves et qui méritent toute notre atlention.

— Est-ce moi qui vous les ai révélées ?

— Oui, madame.

—Veuillez me les faire connaître, car, vous le savez, nous autres somnambules, quelle que soit la lucidité de notre seconde vue, nous ne nous rappelons, à l'état de veille, absolument rien de ce que nous avons vu, fait et dit, à l'état de sommeil magnétique. Et d'abord, vous ai-je parlé de d'Aronde, du mari de cette adorable créature que nous avons eu le bonheur de préserver si miraculeusement ?

— Oui, madame.

— Est-il encore en voyage ?

— Non. Il est revenu à Paris ce matin même.

— Tant mieux ! Je vais me hâter do lui rendre sa ravissante compagne. Il doit être si inquiet de sa disparition!

— Oui, certes, et ce n'est pas le seul malheur qui l'ait frappé à son arrivée.

— Vous m'effrayez I Qu'y a-t-il donc ?

— Dans un accès de jalousie, Tiennette a lancé contre lui la meute des recors qui épiaient son retour. D'Aronde est en ce moment à la prison pour dettes.

— Est-il détenu pour une somme importante?

— Cent vingt mille francs.

— Il peut les payer, et au-delà, si nos calculs sont exacts.

— Oui, en empiétant sur la dot de sa femme, mais il ne veut pas le faire.

— Noble d'Aronde ! s'écria la dame noire. Au milieu de cette vie de traûcs dans laquelle il a été forcément élevé, il a conservé une pureté d'âme, une élévation de senti? mens, vraiment admirable. Nous ne pouvons cependant pas le laisser en prison.

M. Masson réfléchit.

— Où serait le mal? dit-il d'un ton méditatif.

— Comment! le séparer de cette jeune femme que dix jours de simple absence ont rendue déjà si malheureuse, et la laisser, elle, dans un isolement qui a failli déjà lui ê^re si funeste? Vous n'y pensez pas, mon ami.

— Pardonnez-moi, madame. Quant à la séparation, franchement, ell« n'a rien de bien cruel à Clichy, car on n'est là qu'à demi séparé des siens. Quant aux périls qui peuvent résulter de l'isolement, nous savons les moyens de les conjurer. Nous l'avons prouvé cette nuit même. Au surplus, voilà les inconvéniens, soit ! mais voici Jes avantages. Grâce à la main tutélaire qui n'a cessé de la

FKEDERIC SOULlfi. — LEO LE8PES.

protéger, d'Aronde a été beaucoup trop heureux, depuis le jour où cotte main le recueillit tout entant dans le village obscur où s'étaient écoulées ses premières années, Celte continuité de bonheur, que le hasard lui-même a couronné m merveilleusement i»ar le plus charmant mariage, cette continuité, croyez-moi, gâterait les meilleures natures. La prospérité est Ingrate envers Dieu. Le malheur seul se souvient de lui. Il était temps que le chagrin vînt donnera d'Aronde quelques-unes de ses plus cuisantes leçons. Qui sait a quelles destinées il peut être appelé quelque jour? Si co quo nous rodoutons, dans son intérêt bion entendu, vous et moi, madame, qui savons appréciera leur juste valeur toutes les choses do co bas-mondo, oui, si co que nous redoutons venait a so réaliser malgré nous, hé bion I no serait-il pas utile que l'adversité eût donné d'avance à son esprit ce complément do maturité, do sagesse, de lumière et do bonté dontelloseulo dispose?

— Oui, sans doute, mon ami; mais il s'agit là do chimères qui ne sauraient so réaliser. Nos précautions sont trop bien prises.

— J'aime à l'espérer, mais on a vu quelquefois la plus futile circonstance déranger les meilleurs calculs.La prison serait une garantie de plus, en cet instant surtout. Jo crains toujours quo quelque révélation intéressée , partant de je ne sais où, vienne déjouer tout à coup nos plans, et le jeter à l'improviste dans cetto voio do périls d'où nous avons réussi à l'écarter jusqu'à présent, nu prix do si grands sacrifieos. Bien qu'il ne s'agisse aujourd'hui que do cent vingt mille francs, une misère en comparaison de ce que nous a coûté sa sécurité, je suis bien décidé , par tous les motifs que je viens de dire, à ne pas donner un sou pour lui rendre aujourd'hui une liberté qui pourrait lui devenir funeste. S'il la recouvre, et si mal lui en arrive, nous n'aurons pas du moins la responsabilité des conséquences.

— Je me rends à vos raisons, mon ami. Convenez seulement que l'abstention doit nous être pénible en pareil cas.

— Rassurez-vous : je ne le crois pas condamné pour cela aux verrous à perpétuité. Laissons agir sa femme, laissons-lui prendre une touchante initiative qui ne fera que resserrer les liens de ces âmes d'élite ; laissons à sa vertu l'occasion de se manifester par des sacrifices, par des épreuves. Et maintenant, un mot relatif à d'autres personnes qui ne vous sont pas moins chères. Sachez, madame, qu'il se meurt en ce moment, dans la maison de Duplessis, à Ernée, une personne à qui vous avez à porter on toute hâte de suprêmes consolations.

— De qui voulez-vous parler?

— De madame Duplessis elle-même.

— Oh 1 mon Dieu l que m'apprenez-vous là 1 s'écria la dame noire avec une émotion profonde.

En ce moment les deux interlocuteurs étaient arrivés à la porte du jardin. Monsieur Masson baisa respectueusement la main de son guide et prit le chemin de Paris.

La châtelaine regagna l'hôtel et se rendit aussitôt dans l'appartement de Madame d'Aronde, qui s'avança vivement à sa rencontre.

— Au nom de Dieu ! madame, s'écria la jeune femme, dites-moi ce qte je dois croire de l'entretien dont j'ai involontairement surpris le secret, il y a quelques instans à peine, dans la pièce voisine de celle-ci ?

— Quoi 1 dit la dame noire avec un peu d'embarras, vous avez écouté ?

— Oui, madame, bien malgré moi, par un sentiment de frayeur,bien plus que de curiosité, dont je n'ai pas été maîtresse et dont je m'accuse.

— Mais qui s'est dissipé, ajouta en souriant l'hôtesse, à la vue de ce portrait que je retrouve découvert. Je vous avais bien dit, mon enfant, qu'il rassurerait votre esprit en cas d'inquiétude. Ainsi, vous m'avez vue endormie?

— Oui, madame.

— Et vous avez suivi les phases de mon état extatique ?

— J'ai tout entendu, madame. Est-il bien vrai qu'iL soit prisonnier?

— C'esl probable, puisque jo l'ai dit.

— Oh I alors je cours le délivrer l

— Chère enfant I mais avez-vous les moyens do payer pour lui?

— J'ai deux cent mille francs chez moi : jo vais aller les prendre.

— Y songoz-vous ! revenir ainsi seule, après une nuit d'absence] C'est impossible. Vous no devez rentrer qu'avec votro époux, afin do couper court à tout fâcheux commentaire.

— Mais comment le délivrer sans cet argent?

— Jo vous l'avancorai.

— Sans mo connaître?

— Jo croyais vous avoir déjà dit quo nous étions de bonnos et sincères amis, sans nous être jamais vuos; or, entre amios , on ne refuse pas de si légers services. Vous me renverrez la somme quand vous serez rentréo dans votro appartement. Jo vais vous accompagner jusqu'à la porte do la prison, afin qu'il no vous arrive en route aucun autro accident. Venez, chèro enfant. Allons, comme les anciens croisés, briser les fers dos captifs.

Los doux femmes achevèrent de s'habiller ; l'inconnue fit avancer sa voiture, et vingt minutes après, l'équipago s'arrêtait ruo do Clicby, à la prison pour dettes.

— Adieu, ma bollo enfant, dit la dame noire à Estello, quand colle-ci eut mis le pied sur le seuil de la maison de détention.

— Hé quoi! vous me quittez, madame?

— Hélas l oui, il lo faut. Je no vous suis plus bonne à rien, et j'ai de mon côté à remplir un devoir sacré, qui sera moins doux assurément que le vôtre. Voici en billets de banque la somme dont vous avez besoin.

— Combien je vous suis reconnaissante do ce bon office I Mais pour vous rondro cetto somme, dit Estelle, en serrant affectueusement la main do sa bienfaitrice, il faut au moins que je connaisse votre nom.

— C'est inutile. Le portefeuille qui la contient suffira pour tout révéler à votre mari; il saura de quelle main lui vient cette avance, et quelle est la protection toute maternelle qui a veillé cette nuit sur vous. Adieu, ma jeune amie.

— Oh 1 non pas, mais au revoir, dit Estelle : c'est moins triste qu'adieu.

— C'est aussi moins sûr ; mais j'en accepte l'augure. Au revoir donc, mon aimable enfant.

Et l'étrangère baisa Estelle au front, puis remonta dans sa voiture, et ne partit qu'après avoir vu entrer la jeuno femme dans le préau des détenus pour dettes.

Son cocher partit alors et la conduisit rapidement à la poste aux chevaux. Elle y loua une ehaise de voyage, fit atteler, promit doubles guides, et prit immédiatement la route d'Ernée, où nous l'avons vue s'agenouiller pieusement devant le lit de mort de madame Duplessis.

Nous ne prétendons point donner ici une nouvel lo esquisse do la physionomie de Clichy, après Balzac et Gavarni. Nous ne ferons ressortir ni les douleurs muettes ni les joies cyniques qui y vivent côte à côte, séparées par une simple cloison. Nous nous contenterons de dire que, dans co temple de l'insolvabilité volontaire ou forcée, d'Aronde fut regardé dès son entrée comme un phénomène à classer entre monsieur 0..., qui passa cinq ans à Sainte- Pélagie, dix fois miliionnnaire, et lord W..., d'excentrique mémoire, lequel, s'étant habitué à cette résidence où il possédait une cellule tapissée de drap d'or, se faisait incarcérer tous les cinq ans, par un compère, afin d'avoir lo droit, malgré l'héritage immense qu'il venait de recueillir de ne pas quitter ses compagnons de captivité. Les détenus ne pouvaient pas croire qu'un homme tel que d'Aronde, dont la position était si florissante le mois précédent, eût pu être ruiné complètement en si peu de temps.

— Qu'est-ce qui l'amène ? disait l'un.

— La curiosité, répondait l'autre.

— Le désir de s'instruire, attendu que les voyages forment la jeunesse.

LE VEAU D'OR

— L'envie de se blanchir le teint à l'ombre.

— Le besoin de travailler en paix à un poëme épique.

— Le plaisir de fuir sa femme.

— La manie de se singulariser. Oui, pardieul je gage que c'est pour se donner un genre. Il veut avoir l'air insolvable : quelle fatuité 1

Estelle obtint facilement la faveur de parler à son mari. Une femme n'a pas besoin de permission. Les législateurs sont pères de famille et adoucissent, devant les senlimens qui honorent l'humanité, l'expression de la loi. «

On indiqua a la jeune femme une porto, n« 19. Elle frappa, le cœur bondissant d'émotion. Un léger aboiement répondit à cet appel. La porte s'ouvrit. Les deux époux poussèrent un cri de joie et se précipitèrent sans mot dire dans les bras l'un de l'autre, tandis que Fox se couchait culinement sur le dos, attendant avec impatience son tour de caresses.

Si les méchans qui poursuivaient de leur haine ces deux cœurs si saintement unis, eussent pu voir leur bonheur en cet instant, ils se fussent convaincus qu'il est des heures d'ineffable félicité que rien ne saurait assombrir, et dont la Providence est l'unique dispensatrice.

Après ce premier moment donné tout entier au bonheur de se revoir, Estelle raconta d'une voix émue tout ce qui lui était survenu depuis la veille: le guet-apens tendu par la vieille, la séduction tentée par le faux musulman, l'intervention miraculeuse de l'étrangère, l'assistance d'un nouveau personnage qu'elle avait revu en dormant chez sa protectrice, l'asile qu'elle avait trouvé dans la demeure où l'inconnue l'avait conduite, enfin le prêt que celle-ci lui avait fait d'une façon si généreuse et si confiante.

— Tiens, ajouta Estelle en tendant les billets de banque à son mari, cette excellente dame n'a pas voulu nie fi ire son nom, mais elle a prétendu qu'à la vue do ce portefeuille, tu la connaîtrais.

— Oui, oui, c'est bien elle! dit d'Aronde, avec une émo tion profonde, en examinant le chiffre qui décorait cet objet.

— Qui, elle? demanda Estelle.

— Curieuse! répondit le mari.

— Curieuse? Oui, je l'avoue. J'avoue même, monsieur, que je suis jalouse de cette étrangère, qui vient prendre une bonne part dans mon amitié pour vous.

— Folle ! répondit son mari, je te dirai tout quelque jour. En attendant, causons de nos affaires.

— Nous causerons mieux chez nous, monsieur le prisonnier. Payez, et partons au plus vite de ce triste lieu.

— Payer ! Avec quoi ?

— Avec l'argent que voici.

— Et comment le rendrai-je î

— Avec ma dot.

— Jamais ! Non, non, je ne saurais consentir à te dépouiller de ce qui t'appartient. D'ici à quelques jours j'aviserai ; j'ai peut-être encore des amis, qui sait? Et puis j'ai rapporté soixante mille francs de Belgique ; je ferai sans doute entendre raison à mon créancier au moyen d'un fort à-compte.

— Comment, s'écria Estelle, tu ne veux pas que je paio pour toi?

— Non, c'est bien décidé.

— Tu veux me laisser retourner chez moi toute seule ?

— Je veux te conserver des ressources pour l'avenir.

— Ah! monsieur, ce que vous faites là est abominable Et Estelle allait éclater en sanglots, sans l'intervention

d'un étranger qui pénétra dans la cellule du captif, la tête baissée et la casquette en main, cherchant à éviter les atteintes de Fox qui lui faisait un assez menaçant accueil. Ce visiteur était monsieur Corniquet, le concierge émérite de cette fameuse maison si difficile en fait de locataires, et dont les deux uniques habitans avaient fait tant de tapage la nuit précédente, en'dépit des précautions du propriétaire.

— Monsieur, si c'est un effet de votre complaisance, dit le portier, faites taire votre chien : il m'ostineî

— Soyez tranquille, il ne vous mordra pas.

— C'est-à-dire qu'il me mord, sans me mordre. Il me dévore le bas de mon pantalon.

— Que demandez-vous? dit d'Aronde en le reconnaissant; que venez-vous faire ici?

— Monsieur, répondit le portier, c'est de la part d'uno dame. Diable de chien ! il a mangé la doublure; c'est carnassier comme tout, ces animaux-là 1

Pendant que monsieur Corniquet attirait ainsi à l'improviste l'attention de d'Aronde , la jeune femme disparut de la cellule sans que son mari remarquât d'abord son absence.

— Parlez donc, reprit-il en s'adressant avec impatience à monsieur Corniquet, dont nous devons expliquer en quelques mots l'apparition.

Tiennette, inquiète de savoir ce qui s'était passé chez Brioude pendant cette nuit dont elle espérait tant de scandale, n'avait pu maîtriser son anxiété. Après avoir quitté d'Aronde, elle s'était fait conduire chez le garde du commerce, avait donné l'éveil à la vigilance de cet homme, et, après s'être tenue à l'écart pendant une demi-heure, était revenue au domicile de son complice pour interroger les concierges sur les événemensqui avaient pu parvenir à leur connaissance. Elle avait un double motif de curiosité : le rapt de la femme et l'arrestation du mari.

Elle trouva dans la loge monsieur et madame Corniquet abasourdis de la scène dont ils venaient d'être témoins chez le faux Turc du premier étage.

— Ce n'est pas une maison, c'est un passage, disait la portière. Je vais demander qu'on pavo les escaliers et qu'on y fasse des trottoirs. Et dire qu'une honnête femmo comme moi se ravale à tirer te cordon à un pareil sérail 1 Ça crin vengeance !

— Que t'es donc drôle ! répliqua monsieur Corniquet, essayant de calmer sa moitié. Puisque c'est dans les manières du pays, ça crie vengeance sans la erier. Et puis ça n'est pas tous les jours fête. La procession d'odalisses est sa:: s doute finie.

En ce moment Tiennette parut à l'entrée de la loge.

— Ah ! oui, finie ! Voilà que ça recommence,au contraire! s'écria la portière. Voilà le restant de nos écus, le bouquet, la femme grêlée de tous les jours. Seigneur Dieu est-elle criblée, celle-là! On dirait une poêle à marrons.

— Madame, dit Tiennette en glissant une pièce de cent sous dans la main de la portière, on a dû arrêter un monsieur dans cette maison?

— Hélas, madame, répondit la concierge, que n'y faiton pas maintenant , dans cetto abominable baraque 1 Mais pourquoi cette question?

— Parce que j'ai une lettre à faire parvenir à la personne arrêtée, ajouta Tiennette, et que je ne saurais placer plus dignement ma confiance que dans les mains d'un homme aussi intelligent, aussi distingué que votre mari.

— Vous êtes bien honnête, répondit la portière. Allons, salue donc madame, ;ajouta-t-elle en s'adressant à son mari.

— Ma reconnaissance éternelle lui sera acquise à son retour, sans compter une seconde pièce de cent sous que j'aurai un véritable plaisir à lui faire agréer.

— Oh I madame, madame, s'écria monsieur Corniquet, j'irais pour vous obliger au bout du monde, sans y aller. Manière de parler.

— C'est beaucoup moins loin, reprit Tiennette. Il ne s'agit que de porter ce message à monsieur d'Aronde, à la prison pour dettes.

— Y a-t-il une réponse ?

— Peut-être.

— Madame connaît le locataire du premier chez qui le monsieur d'en face a été arrêté : c'est sans doute chez lui qu'elle attendra la réponse ?

— Non, dit Tiennette.

Et en effet, après avoir envoyé Lataké chez Brioude avec l'espoir que la présence de cotte rivale servirait à rendre plus éclatant le déshonneur d'Estelle, Tiennette ne se sou-

ciait pas de revoit sitôt celui à qui ello avait joué co méchant tour.

— Où donc remettrai-jo la réponse à madame? dit Corniquet.

— Je l,i ferai prendre chez vous. Mais, dites-moi, on raconte qu'il i'eét passé des ohoseï étranges, cetto nuit,

ehe/ le seigneur î\lust;i pha biMi- l>«i[)alacci.

— Ali ! madame! ne m'en parles pas ! C'a été touto la nuit des arias a (aire dresser les cheveux I

— Quoi «loue ! pouvez-vous me donner quelques détail-?

— impossible, madame, (.'est à n'y non comprendre du tout. Des chants, des danses, des prières àcoupsdatôta sur le plancher, des allées, des vonuos, dos sorties, des renirées, des cris <]uo le diable n'y entendrait goutte. Et tenez, en voilà justement une qui s'en va à l'instant.

A ce moment, en ell'et, Lalaké quittait Brioude et courait au rendez vous que Montreuil et sos acolytes lui avaient assigné à l'hôtel dos Princes.

Tleonétte n'eut que lo temps de se rojeter en arrièro pour no pas être aperçue do Lataké, qui passa devant la ogo sans s'arrêter.

— Allons, allons, se dit Tiennotto, j'on saurai davmlago ] 1ns tard, mais selon touto apparenco, jo n'ai pas tout à Crut perdu mon temps.

Et sans plus ample explication, elle remonta dans la voiture do place qu'elle avait conservée depuis lo matin, et qui la reconduisit chez elle.

Voilà pourquoi maître Corniquet était arrivé dans la cellulo de d'Arondo, une lettre à la main, comme un confident de tragédie

Lo captif reçut le papier des mains calleuses du concierge, et lut rapidement ce qui suit :

« Je vous ai menacé co matin de ma vengeance ; elle a » commencé, puisque vous êtes sous les verrous. Ce début » des persécutions à venir vous prouve ma pui?saneo et » l'énergie de ma volonté.

» Il en est temps encore : votre femme, en ce moment, » est perdue à jamais; elle a passé chez Brioude tout ou » partie do cette nuit ; vous ne sauriez la reprendre sans » humiliation pour elle, sans opprobre pour vous. Dites » un mot, et les portes do votre prison s'ouvriront à ma » voix ; dites un mot, et je vous lais demain riche, in- » fluent, inattaquable, digne de marcher aux premiers rangs » de la société ; dites un mot, et je vous donne la toute- » puissance, au lieu de la ruine et du déshonneur qui » vous attendent.

» Réfléchissez. tiennette. »

— Qu'y a-t-il à dire ? demanda Corniquet.

— Racontez, répondit d'Aronde, ce que vous allez voir. Et il déchira le billet de Tiennette avec un geste de suprême dédain.

— Ah I bon 1 ie comprends, fît Corniquet, il y a une réponse sans y en avoir.

— Mais dites-moi, vous connaissez le locataire chez lequel on m'a arrêté ?

— Si je le connais I Je ne connais que ça. C'est-à-dire, je le connais sans le connaître. Je le connais par ?on domestique, qui a des pantalons larges. Nous parlons arabe ensemble. Son maître est un homme très bien, qui prie le bon Dieu à coups de tête sur le plancher et qui contemplir la colonne toute la journée. Que voulez-vous, c'est son genre à cet homme; respectons sa toquade.

— Eh bien 1 promettez-moi une chose.

— Tout ce que monsieur voudra.

— C'est d9 mo tenir au courant de ses faits et gestes, et de me donner des nouvelles de sa santé.

-— C'est convenu; je le guetterai comme s'il n'avait pas payé son terme. Quand ce ne sera pas moi, ce sera marne Corniquet î Un œil unique, monsieur. Il n'y en a pas deux comme ça sous la calotte des cieux.

— C'est bien, fit d'Aronde en le congédiant au moment où sa femme reparaissait toute heureuse dans la cellule.

— Attrapé l dit-elle gaîment avec un geste de gentille

raillerie Vous allez être bien vexé, monsieur le prisonnier : fOUa êles I hre!

— Libre? «lit d'Arondo. Qu'as-tu donc fait ?

— J'ai payé I

— Méchante I murmura lo jouno mari, tu m'as désobéi.

— L'insurrection est lo plus saint des devoirs, commo je l'ai lu quelque part.

— Je suis heri obligé de consontir à co que jo no puis empêcher, dit d'Aronde; maisj'aurai ma revanche, et cette fortune dont Indisposes contre mon gré, avant un mois, ello te sera retuluo,ou j'y perdrai mon nom 1

— Entêté I s'écria Bltelle ; mais je suis plus riche quo jamais 1 mon bien est désormais à l'abri de toute atteinte.

Et elle jela ses deux bras autour du cou de son mari.

— Allons, continua-t-elle , soyez galant, monsieur : donnez moi la main bien vite et rentrons chez nous au plus tôt.

D'Arondo se laissa conduiro; le geôlier tira les verrous devant lui, et son espiègle compagne, dès qu'elle le vit dans la ruo, se mit à sautiller de joie à son bras, tandis quo Fox, jaloux de cette gymnastique dont il ne recherchait pas la cause, rivalisait à sa manière, par les plus joyeuses gambades, avec l'allégresse do sa jeune maîtresse.

Tandis qu'ils cheminaient ainsi oubliant les angoisses passées dans la gaîté présente, les deux époux no s'apercevaient pas qu'ils étaient suivis par un personnage qui se glissait le long des maisons comme un reptile.

C'était cetto hideuse mégère qui portait le nom do la Tête-dc-Pipe, et quo Tiennette avait chargée do son côté do s'assurer si l'incarcération do d'Aronde avait eu lieu réellement.

L'odieuse complice de Duplessis et du Balancier croyait encore Estelle dans la puissance de Brioude; elle n'avait pas douté un seul instant du succès de l'entreprise ténébreuse dont elle avait dirigé le début ; elle' fut donc pétrifiée d'étonnement, en voyant Estelle, dont ello avait trahi la bonne foi, libre, gaie, souriante, au bras de son mari.

— Que veut dire ceci? pensa-t-elle. Nos tourtereaux ensemble et non en eago ? le plan du vieux démoli ? l'affaire manquée,? Allons voir la bOurgeoise.Ou je me trompofort, ou il y a encore par là de la besogne pour moi l

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