‹ Les aventures de Saturnin FichetChapitre 25 sur 169 · LE JOURNAL DE JULIE · texte numérisé non relu

LE JOURNAL DE JULIE

Tandis que le baron d'Appencherr négligeait pour les beaux yeux de Simonne les intérêts de sa maison de banque et les abandonnait aux dangereuses fantaisies des commis principaux, sa fille continuait de vivre isolée et paisible au milieu de ce labyrinthe de tortueuses affaires, pareille à un beau lis qui croît parmi les ronces.

Julie habitait seule la partie reculée de l'hôtel qui avait composé naguère l'appartement de la défunte baronne, et qui maintenant composait le sien. Le deuil de sa mère, qui était fini depuis quelques mois seulement, lui avait interdit jusqu'alors le spectacle et les fêtes. A l'exception de quelques amies de pension et de madame d'Aronde qui lui rendait visite de loin en loin, elle n'avait reçu personne dans sa tranquille et silencieuse demeure. Elle n'en étai même jamais sortie que pour aller à l'église la plus voisine Les seules figures qu'elle y rencontrât familièrement étaien celles des doux fidèles serviteurs qu'elle avait hérités de sa mère: celle de Rosine, l'ancienne femme de confiance, et celle de l'intendant Lafolie.

El cependant Julie ne s'ennuyait pas. Elle avait un de ces esprits réfléchis et irîgénieux qui se plaisent dans la méditation, et pour qui la solitude a mille distractions agréables. La musique, la peinture, la broderie, la lecture, occupaient la plus grande partie de son temps. Elle s'était

LE VEAU D'OR

fait, en outre, le long des fenêtres du pavillon qu'elle habitait, un petit jardin particulier détaché du jardin commun de l'hôtel, et elle en cultivait la flore avec une affection de sœur.

Enfin, on avait construit pour elle, dans l'endroit le mieux exposé do son jardinet particulier, uno immense volière, renfermant un jet d'eau, un bassin, des rochers, des fleurs et des arbustes, otdms les allées do laquelle la jeune fillose promenait parmi ses oiseaux chéris, comme Eve devait le faire sous les ombrages du paradis terrestre. On remarquait <lans ce phalanstère des volatiles de tous les pays, les plus beaux et les plus mélodieux de chaque espèce, ceux-ci charmans à voir, ceux-là charmans à entendre, les Apollons et les Vénus, les Rubini et les Alboni du genre. Le ténor était un rossignol, donnant l'icl de poitrine sans difficulté; le baryton, un chardonneret, chanteur essentiellement français, qui visait au style expressif; et la basse-taille, un merle énorme, un Lab'acheemplumé, ayant des prétentions exagérées aux notes aiguës, comme toutes les basses possibles. Le reste du personnel chantant comprenait des pinsons, des fauvettes, des serins, des linotes, etc. Quant aux comparses, ils consistaient dans cette foule de volatiles dont le ramage ne répond pas du tout au plumage : ce sont les dandys de l'espèce : beaux, mais bêtes.

Notre impartialité nous oblige à mentionner encore un magnifique perroquet, doué de peu do voix, mais inimitable dans les chansons comiques, un vrai Levassor dans son genre ; et enfin une perruche babillarde, chargée des fonctions de régisseur parlant au public (style de coulisses).

Dans l'enceinte même de la volière, au fond d'un large bassin de porcelaine bleue r^ présentant des Chinoises inouïes nageant dans des bateaux impossibles, et que la main attentive de Rosine remplissait d'eau limpide chaque matin, de petits poissons dorés folâtraient parmi de beaux coquillages, brillans comme des lingots vivans, et venaient recevoir effrontément à fleur d'eau les miettes suce dentés que leur jetait incessamment la main de leur maîtresse.

Tels étaient les gentils compagnons de la solitude do Julie. Mais bous l'avons dit, la jeune fille avait encore d'aulres distractions : le piano, cette voix sympathique qui pleure ou qui lit, selon la fantaisie des doigts qui le touchent; le métier à broder sur lequel sa main faisait éclore, sans le secours du soleil, des roses de soie et des feuillages de laine à rendre le printemps jaloux; la boîte d'aquarelle, le livre d'histoire, et enfin le feston à broder, véritable travail do patience qui, en occupant les mains vigilantes, laisse à l'esprit ses rêveries et sa liberté.

Enfin, l'habitude qu'elle prit de confier jour par jour au blanc vélin tous les incidens, toutes les pensées, toutes les émotions de sa vie, ne fut pas assurément le moins doux emploi de son temps.

Ce journal n'était point appelé aux dangereux honneurs de la publicité : c'était un mémento, écrit sans ratures, sans coquetterie de style, sans prétention d'écrivain, au courant * de la plume.

L'idée première de cette occupation nouvelle ne lui appartint pa- : elle lui fut suggérée par Lafolie, l'ancien homme do confiance de sa mère.

— Hélas! lui dit un jour Julie, à l'époque même où nous décrivons son intérieur, combien elles sont heureuses, celles à qui Dieu a conservé leur mère ! Que de tendres confidences, plaisirs et peines, peuvent être déposées par une fille dans le coeur de cette indulgente amie! Moi, je n'ai pas la mienne, pour m'écouter et pour me guider. Je ne puis lui parler que dans mes prieras, en même temps qu'à Dieu. Il me faut donc garder au fond de mon âme ce qui l'émeut, ce qui l'égaie, ce qui f attriste : le bonheur de l'expansion m'est refusé.

Pendant qu'elle parlait ainsi, le vieux serviteur semblait suivre une pensée à laquelle il souriait.

— A quoi songez-vous, mon ami? lui dit Julie.

— A une chose bizarre, répondit-il, et dont vous rirez peut-être.

— Parlez, mon ami. Si c'est bizarre, tant mieux; ce ne sera du moins pas vulgaire : nous aurons le bénéfice de l'originalité.

— Eh bien ! dit le vieux serviteur, ces confidences dont vous senîez le prix, qui vous empêche de les adresser à la mémoire de cel'e que vous regrettez? Celte correspondance intime avec uno morte adorée, n'eût-elle d'autre résultat que de vous faire réfléchir mûrement à chacun des aefesde votre vie, aurait encore un touchant caractère de piété filiale. Mais soyez sûre que la chère défunte vous paiera vos confidences en bonnes inspirations.

— M-iis ce n'est point bizarre, ce que vous me propo:ez là, dit Julie : c'est charmant ! F.t puis, quel trésor d'émotions on amasse ainsi pour l'avenir! Combien il doit être doux de retrouver dans son âge mûr les premières impressions de sa jeunesse !

Voilà comment mademoiselle d'Appencher, déjà peintre, musisienne, brodeuse, naturaliste et lectrice assidue, résolut ce jour-là de se taire aussi journaliste.

En notre qualité d'historien, il nous est permis d'entrer invisible dans la chambre de la jeune fille et de lire sans indiscrétion quelques-uns des premiers feuillets où se reflète candidement son âme :

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