‹ Les aventures de Saturnin FichetChapitre 28 sur 169 · MARDI SOIL · texte numérisé non relu

MARDI SOIL

» C'est aujourd'hui lo jour de ma naissance. C'est aussi le jour aux aventures. Ce matin, encoro tout endormie, j'ai cru voir dans mon sommeil une femme se pencher affectueusement vers moi, pour mo souhaiter un heureux anniversaire. Jo me suis réveillée tout à coup, comme; si les lèvres de cette femme se fussent posées tendrement sur mon front, mais j'ai vainement regardé autour de moi : il n'y avait personne. C'était une illusion.

» Mais ce qui n'en est pas une, c'est co qui s'est passé ensuite.

» J'avais un rosier malade dans la partie du jardin qui avoisine les terrains de la Roule-Rouge. Les premiers froids l'avaient dépouillé de ses boutons, et je l'avais porté en vain dans la serre pour le faire refleurir. A la place qu'il occupait, j'ai trouvé aujourd'hui un bouquet de roses de la même espèce. On a dû le jeter du dehors. La porte est grillée, mais les intervalles des barreaux de fer sont larges.

— Qui a pu ainsi surprendre mes soins près de ce rosier favori ? Qui a intérêt à savoir mes goûts ? Qui a jeté ce bouquet mystérieux? Je n'ai pas voulu interroger le jardinier, et en présence de Rosine, j'ai rejeté le bouquet pardessus la grille d'où il venait ; mais, avant d'accomplir cet acte de rigueur» mon cœur s'est ému. Ces fleurs viennent peut-être d'un ami et non d'un insolent. Je suis peutêtre ingrate et injuste. Jo ne sais si j'ai mal fait, mais avant de rejeter le bouquet, j'en ai détaché une petite rose que j'ai caché dans mon corsage.

»Le soir,je l'ai regardée quand je me suis trouvée seule. La pauvre fleur répandait un doux parfum. Si elle pouvait parier, elle me dirait quelle est la main qui l'a cueillie, quelle est la personne dont elle est la messagère discrète. Demain elle sera tout à fait fanée. N'importe! je la garderai dans mon livre de prières comme un signet odorant. De quelque main qu'elle mo soit venue, cette main doit être une main amie.

» On m'a appplée aujourd'hui au salon. J'y ai vu mon cousin, M. Léonce Duplessis. Mon père avait l'air très froid. Il paraît que ce jeune homme est brouillé avec son oncle, et qu'il a quitté sa charge de notaire à Ernée. — Je ne sais pourquoi il m'a semblé qu'il me regardait plus timidement que de coutume. Moi aussi je me suis sentie toute troublée devant lui.

» Il a parlé de ses projets d'avenir. Il renonce au notariat. Il vient de se faire inscrire au palais comme avocat.

— Avocat! quelle belle profession pour un homme de cœur et de talent! Car il en aura, j'en suis sûre. Que je voudrais entendre sa première plaidoirie! — J'ai remarqué qu'il tardait toujours à se lever, bien que papa eût pris avec lui un ton glacial.— Il lui en veut sans doute de s'être brouillé avec grand-père. Il me semble, à moi, que monsieur Léonce doit avoir eu la raison de son côté. Il a l'air si franc et si loyal! —Il m'a semblé bien mieux en-

LE VEAU D'OR

core que l'an passé, lor-qu'il vint à Paris pour assister à l'enterrement do ma mère.

» Il s'est levé pourtant et a pris congé. Au moment où papa lui ouvrait la porte, j'ai senti sa main toucher la mienne et me glisser une lettre. J'allais la lui rendre, lorsque papa s'est retourné. M. Léonce avait l'air si malheureux que je n'ai pas osé lui attirer un affront. Il m'a saluée. Je me suis inclinée toute tremblante, et il a disparu sans que j'aie pu lui remettre son billet. »— C'est un homme perdu 1 me dit mon père en rentrant.

» — Comment? m'écriai-je en cherchant à contenir mon émotion.

» — Il était notaire, commandité par un vieillard immensément riche, qui avait conçu en sa faveur certain projet auquel tu étais intéressée, et qu'il m'eût été difficile do repousser. Eh bienl il est allé prendre parti dans une ridicule querelle de famille contre son parent, et le voilà sur le pavé. Je n'en suis pas fâché, car cela me débarrasse du projet en question.

» — Mais, répondis-je, il est avocat.

» — Belle profe-sion, ma foi ! pour un homme sans le sou, ou à peu près! On n'écoute que les orateurs riches, car la fortune donne bien plus de considération que le talent. Il plaidera les causes de police correctionnelle, et ses cliens lui feront cadeau de bagues en cheveux pour honoraires. Au reste, comme je ne veux pas me mettre mal avec mon beau-père, j'ai fait à M. Léonce un accueil tel , qu'il ne sera sans doute pas tenté de venir souvent rôder par ici.

» Et sans attendre ma réponse, mon père s'est retiré dans son cabinet. J'aime 'à croire que sa conscience lui reprochait cette mauvai e action, et qu'il craignait mes remontrances à ce sujet.

» — Quoi qu'il en soit, me suis-je dit, je brûlerai la lettre de M. Léonce sans la lire. Il a mal agi en m'écrivant en cachette; c'est un manque de respect que je ne saurais tolérer.

» Et je suis rentrée dans ma chambre pour accomplir l'holocauste.

» J'ai allumé une bougie, afin que la flamme dévorât au plus vite l'écrit clandestin, et je tendais déjà la lettre au feu qui allait l'anéantir, lorsque Lafolie entra.

» — Que faites-vous donc là, mademoiselle, me dit-il, avec cette bougie allumée ?

» — Vous le voyez, je vais brûler cette lettre.

» — La brûler!... Mais vous n'avez donc pas regardé l'écriture, mademoiselle? Autant que j'en puis juger par mes souvenirs, c'est celle d'une personne qui vous fut chère et que vous pleurez en ce moment même.

» Je jetai les yeux sur la lettre et je poussai un cri de bonheur. Ce n'était pas une lettre du pauvre Léonce : je l'accusais à tort : c'en était une de feu madame Duplessis, ma chère et vénérée grand'mère. Elle était datée de quelque temps avant sa mort, et protégée par uu cachet parfaitement intact.

» Voici ce qu'elle contenait :

« Ma bien-aimée pelite-fllle, » Je t'écris ces deux naots que te remettra Léonce, ton » cousin, si je meurs avant de t'avoir revue. Il ignore ce » que je vais te dire, et si tu le veux, il l'ignorera toujours. » Ma main est trop faible pour faire des phrases; je vais » droit au but. Léonce s'est confié à moi; il m'a fait un » aveu qu'il n'osera jamais te faire. Il t'aime. Le bon et » charmant mari que tu aurais là I Agis selon ton cœur., » pauvre orpheline, car te voilà instruite d'un amour que » tu courrais grand risque de ne jamais connaître, mais » que moi, la grand'mère, je bénis d'avance, si tu viens à » le partager.

» Adieu 1 Plaise au ciel que je puisse te revoir encore et » rendre inutile cette lettre dont le porteur ne soupçonne » pas même le contenu 1

» Ton affectionnée grand'mère, » Olympe DuplessiS; ^ X.R mècxe. — xrv.

» — Lafolie, ai-je demandé, les yeux mouillés de larmes, à mon vieux serviteur, faudra-t-il mettre cette lettre dans mon journal?

» — Oui, mademoiselle, mais une copie seulement, a répondu le vieillard. Vous placerez l'original à côté de la petite rose, dans votre livre de messe. Ce sera comme un double parfum de bonheur et d'espérance 1 »

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