IA PROVOCATION
Quelques jours après la mort de madame Duplessis, le neveu de la défunte vendit sa charge de notaire à son premier clerc qui la convoitait, remboursa son oncle, quitta Ernée et s'en vint à Paris, dans le but de s'y créer une poposition indépendante des bienfaits de son vieux parent, ainsi que nous l'avons vu dans le journal de sa jeune et jolie cousine, mademoiselle Julie d'Appencherr.
Nous le savons aussi, le vieux Duplessis quitta de même Ernée, et vint de son côté se fixer à Paris, où l'appelait l'objet principal de sa haine, ce d'Aronde sur qui se concentraient désormais toutes les fureurs de sa jalousie rétrospective, cet enfant de l'adultère, comme il l'appelait, ce fils du crime, cette preuve vivante du déshonneur do ses cheveux blancs.
Après avoir réglé avec son gendre, non sans conteste, au bénéfice de sa petite-fille, les affaires de la succession do la défunte, il se hâta d'aller voir Brioude, qu'il trouva très soufrant encore de sa blessure, mais cependant en bonne voie de guérison.
Sa seconde visite fut pour Tiennette, dont il avait su apprécier la froide et ingénieuse méchanceté.
Lorsqu'il se présenta chez elle, on lui fit faire antichambre.
— Il y a chez madame, lui dit la camériste, un personnage de distinction, qui ne saurait rester bien longtemps maintenant, mais dont il m'est défendu de troubler l'entretien.
— J'attendrai, répondit le vieillard.
La servante avait disparu. Duplessis, placé près de la porte, put saisir assez distinctement une conversation qui touchait à sa fin.
— Vous savez, madame, disait courtoisement une voix d'homme, vous savez le prix que nous attachons à une déconvenue ridicule , à une débandade grotesque. Vous suivrez les événemens, vous laisserez aller les choses, de façon à rendre la défaite plus complète. C'est le meilleur moyen d'en finir une bonne fois pour toutes.
— Je comprends parfaitement, monsieur, répondit Tiennette, le rôle dont vous me faites l'honneur de me charger; mais est-il bien nécessaire que je parte à l'instant?
— Il vous est accordé quinze jours pour tout délai.
— N'ai-je pointa craindre quelque persécution? Ce n'est pas que je sois timide, vous le savez; j'ai d'ailleurs, dans ces armoires de fer, des armes qui jamais ne ratent. Mais me laissera-t-on le temps de m'en servir?
— Marchez avec assurance, répondit la voix. Des gardiens invisibles, éparpillés sur votre route, veilleront à votre sécurité, et vous n'ignorez pas comment nous entendons les protect'ons occultes.
— Allons, dit Tiennette en so levant, je vous obéirai une fois encore, puisqu'il le faut; mais que ce soit, monsieur, mon dernier voyage. Je deviens paresseuse, et j'aspire au repos. Les excursions lointaines altèrent ma santé et dérangent mes affaires personnelles. A l'avenir, combinez, je vous pr e, les bons offices que je puis vous rendre, avec ma vocation de plus en plus forte pour la vie sédentaire.
s» Permettez-moi, madame, do vous faire observer en-
FRfcnftRic souuf. - leo LESPÈ9,
( ore une (ois que, bI ce dernier voyage vous répugne, rien ne \ tus est plus facile que d'en décliner le fatigues.
— Oh ! non, non, je tiens à le taire, je tiens a assister <!>> mes propres yeux aux événemens qui se préparent. C'est un service d'adieu que je veux rendre, 'le ma personne, à i;> cause que |e sers.
— Dites : que nous servons tous doux.
— Soit l mais, ojouta-t-ollo in petto, chacun do nous h sa manière.
Tiennette, en effet, no révélait pas là toute sa politique do femme et d'intrigante. Un (\o ses mobiles principaux, en acceptant cotte mission lointaine, était de ne poinl se dessaisis, pour les confier à un tiers, des documens décisifdoni l'interlocuteur la savait dépositaire parmi les innorag brables papiers de son armoire de fer. Elle avait peut-être l'arrière- pensée d'en tirer parti sur place, selon lesévônemens, au profit, qui sait? do sos propres inlérôts ou do ses sentiniens particuliers.
Tout paraissant convonu, l'intorlocutour prit congé. Tiormelle lo reconduisit jusqu'à la porto do son cabinet, avec un singulier mélange do détianco oxtérieuro et de supériorité intime.
C'était un homme do haute stature, do belles manières et de tournure élégante, que le lecteur a déjà entrevu plusieurs lois* dans le cours de cetto histoire, notamment sur le vapeur russe lo Paul /«•, et plus tard dans l'étude du notaire d'Entée.
— Monsieur Duplessis! s'écria l'étranger en reconnaissant le vieillard qui attendait son tour d'audience.
— Monsieur do Latanoff ! s'écria de son côté le vieux Duplessis, qui se souvenait d'avoir reçu ce diplomate le lendemain môme de son entrevue avec Montreuil.
— Hé bien I monsieur, reprit Latanoff, vous vous êtes donc dessaisi de ces fameux papiers pour la simple communication desquels j'avais oltert vingt-cinq mille /rancs, je crois, quo votre neveu a eu la naïveté de refuser, et que j'eusse volontiers payés, qui sait 1 un million et plus?
— Que voulez-vous, monsieur, répondit caustiquoment le vieillard; on a parfois dans la vie de singuliers caprices ! je les ai donnés pour rien, moi.
— Pour rien ? répéta Latanoff. Peste 1 c'eût été trop cher. Je n'eusse pas pu les payer ce prix-là. .
— Que voulez vous dire ?
— Je veux dire, répondit Latanoff, en homme parfaitement édifié sur les faits accomplis, que vous avez fait un échange qui n'était pas en mon pouvoir.
— Comment I s'écria Duplossis, vous savez...
— A quoi servirait la diplomatie, reprit Latanoff en regardant Tiennette, si elle avait l'oreille dure et la vue basse ? Quand il lui arrive d'échouer d'un côté, elle prend sa revanche de l'autre. Je regrette que nous ne nous soyons point entendus. Je le regrette pour vous surtout.
— Pour moi? dit Duplessis.
— Oui, certes : cela vous eût épargné bien des ennuis I Après avoir jeté ces paroles d'un ton légèrement railleur, Latanoff salua le vieillard étonné, toucha de sa main gantée lo bout des doigts de Tiennette et disparut.
— Madame, dit le vieillard à la laide, quand il se vU seul avec elle, c'est en vous que j'ai foi pour mener ma vengeance à bonne fin. La plupart des moyens employés jusqu'ici ont échoué par la sottise de mes agens.
— Los bons complices, dit Tiennette, sont aussi rares que les bons ténors.
— Nous devions ruiner ce d'Aronde de fond en comblç, et voilà que, toutes dettes payées, y compris ma créance, il lui restera encore quelque chose comme une centaine de mil'e francs, grâce à la dot de sa femme.
— Cela vous apprendra, répliqua amèrement Tiennette, à combiner vos plans sans tenir compte des vertus de mon sexe ! tl faut toujours faire la part de l'extraordinaire dans les choses de ce monde.
— J'espérais, moi, le faire traduire en police correctonnelle, comme escroc, comme fabricant de billets fraudu-
leux, aprè cessation de p i ''mens, el voilé que le stnpide dépositaire de ces valeurs mensongères s'en laisse offrir le remboursement Immédiat.
— Suit du même oubli.
— Enfin, nous devions jeter dans son ménage l'opprobre que son père à lui, son odieui père, n'a p§s craint peutêtre de jeter dans le ménage d'autrqi, et voilà que doua avons pour Lovelace un imbécile qui devienl Bérîeusemenl amoureux, un pusillanime qui n'a pas môme la force (i ■ garder Claris e ôus son toil jusqu'au lendemain, un illuminé qui se lais e duper par des apparitions de l'autre monde.
— Oui, dit Tiennette, Brioudo m'a raconté cette histoire de fantôme. Ha ma] vu, mal reconnu sans doute. L'émotion, la peur et la souffrance ont dû égarer se* yeux. Mais néanmoins cela m'intrigue.
— Vous croyez donc à cette intervention de voisine?
— Pourquoi pas? Brioudo n'est pas as^.ez poète pour inventer des choses aussi dramatiques.
— Quoi qu'il en soit, il n'a qu'à se bien tenir, murmura Duplessis. J'ai là, dans mon portefeuille, |e^ deux cent cinquante millo francs de lettres do change, emportant prise de corps, que m'a cédées le Balancier, et je ne sais qui me relient, do L'envoyer à son tour méiiiter à Clichy sur la réalité des gnomes et des farfadets. Nous verrons si quelque secourable voisine viendra aussi lo tirer de là l
— Gardez-vous do le mettre h pareillo épreuvo, interrompit Tiennette.
— Vous croyez quo ce serait injuste?
— Injuste, je ne sais : tout est juste envers do telles gens quand il y a nécessité ; mais ce serait inhabile, à coup sûr, dans les circonstances présentes.
— Ainsi vous voulez que je le laisse libre?
— Libre, oui, mais do mal faire.
— Comment ?
— Bien de plus simple. Co d'Aronde, quo vous détestez et que moi je... enfin n'importe I ce d'Aronde est invulnérable comme capitaliste, invulnérable comme mari, grâce à la générosité qu'il a eue naguère pour sa femme, el grâce au dévouement que sa femme a maintenant pour lui. Soitl mais tout au moins est-il vulnérable comme homme du monde. Qui ne l'est pas? Il suffit des plus faux somblans pour éveiller la malignité publique. L'apparence équivaut pour être à la réalité. Qu'importe qu'il soit 1 1 plus heureux mari du globe, s'il a l'air d'en être lo plus malheureux? C'est là, là, qu'il faut l'attaquer désormais ; c'est dans sa vanité d'homme, dans son orgueil do mari, qu il faut chercher le défaut de la cuirasse.
— Hé quoi l vous en connaîtriez le moyen? interrompit le vieillard avec sa joie sinistre.
— Ce moyen est tout trouvé : il no s'agit quo do le mettre en œuvre.
— Qui s'en chargera?
— Brioude.
— Encore Brioudo? il est si maladroit !
— Tant mieux 1
— Comment, tant mieux?
— Je m'entends. Vous pensez bien qu'une rencontre est inévitable entre eux. Je connais assez d'Aronde pour être certaine qu'il n'attend que le rétablissement du ravisseur dosa femme pour lui demander satisfaction d'un pareil outrage. Je n'ai pas besoin do vous indiquer le parti qu'avec un peu d'adresse on peut tirer d'un duel, comme témoin surtout. On ne se bat pas sans dire pourquoi. Les adversaires le disent aux témoins, et les témoins au public, sans compter la justice, qui s'en mêle quelquefois aussi, et qui est encore bien plus curieuse. Tout est là.
— Je comprends : le scandale est inévitable ici.
— Je vous crois assez vindicatif pour ne pas douter de votre intelligence.
—Mais vous, ô ma lumineuse conseillère, où diable pouvez-vous puiser de si admirables abominations? Ce n'est pas l'intérêt qui vous inspire, puisque vous avez repoussé avec tant de dédain les témoignages de ma gratitude. Qu'est-ce
LE VEAU D'OR
donc? Permettez-moi de le dire, vous me paraissez aimer lo mal pour lui-même.
— Oui, en effet, répondit Tiennette, en comprimant les émotions contradictoires qui tourment tient son âtne en ce moment; moi, je fais de l'art pour l'art. Sans adieu, monsieur. J'espère vous revoir bientôt avec un plan savamment combiné sur cette base.
— Acceptez-en l'augure. Au revoir donc, madame.
Cependant, depuis quinze jours qu'il était rentré ch^z lui. d'Aronde avait employé son temps de la façon la plus utile et par conséquent la plus louable. Il avait terminé la liquidation de ses affaires, payé tous ses créanciers, renvoyé à la dame de la rue de Chaillot la somme prêtée par elle à sa femme, congédié la plupart de ses dom ques, réformé ses voitures, diminué ses dépenses de toute sorte, et donné congé de son somptueux appartement.
Le vieux Duplessis vint lui rendre visite sur ces entrefaites. Tl ne voulait pas être soupçonné de connivence dans le mauvais usage qu'on avait fait des cent mille francs de billets souscrits à son ordre par d'Aronde.
— Je les avais remis tout naturellement à Brioude, ditil. avant mon départ de Paris, comme une valeur dont il était simplement chargé d'opérer le recouvrement à l'échéance. J'étais loin de penser que le besoin d'argent conduirait cet étourneau à les déshonorer par des endos compromettans, dans l'espoir , heureusement déçu, de le^ rendre plus facilement escomptables. Mais je puis vous venger, mon jeune ami. Non-seulement j'ai retiré vos billets d'entre ses indignes mains, mais je possède en outre pour deux cent cinquante mille francs de sa propre s'gaature, avec protêt et jugement. Dites un mot, et j; donne l'ordre au garde du commerce de mettre la sentence à exécution.
— Ah ! monsieur, s'écria d'Aronde, je n'ai aucun droit à vous demander un service, mais je vous aurais une éternelle reconnaissance si vous consentiez au contraire à surseoir à cette exécution.
— Pourquoi donc? demanda le vieillard, qui était censé ignorer complètement ce qui s'était passé entre Brioude et d'Aronde.
— Je ne puis vous le dire. Qu'il vous suffise de savoir, monsieur, que j'ai besoin de la liberté de cet homme.
— Soit I j'attendrai, trop heureux de pouvoir faire quelque chose qui vous soit agréable. Je délire d'ailleurs très vivement vous obliger d'une façon plus importante. Vous êtes jeune, actif, intelligent et probe; vous avez été malheureux en affaires; vous avez une revanche éclatante à prendre avec la fortune, car il n'est pas possible que yous vous teniez pour battu, à votre âge, sur une première détaite.
— J'ai, en effet, de grands projets en tête.
— Ah 1 ah I quelque opération de finance, sans doute ?
— Dieu m'en garde !
— Hé bien ! vous avez raison. Il faut renoncer à la Bourse, comme à Satan, à ses hautes et à ses baisses. De la spéculation positive, du commerce sérieux, de l'industri ■ véritable, à la bonne heure I Ii n'y a que cela. Si vous avez besoin d'un associé, d'un commanditaire, pour n'importe quelle somme, je suis là.
— Je prends bonne note de votre proposition. Mais en attendant, puisque je mejsuis vu forcé d'accepter ledévoûment de madame d'Aronde, je no veux pas du moins l'aecepter à moitié. Obligez-moi de vous laisser rembourser par anticipation des cent mille francs que vous m'avez
îs. Je tiens à recommencer ma v,e financière à nouveau. L'avenir doit-être complètement dégagé du passé.
— A votre aise, mon jeune ami.
— Voici vos cent mille franc-, monsieur.
— Voici vos billets. Mais n'oubliez pas quo je vous suis toutdévoué.
— Je m'en souviendrai à l'occasion.
Ainsi so passa la première entrevue des deux interlocu-
teurs, qui depuis so revirent plusieurs fois é"hcore, soit à la Bourse, soit chez d'Appencherr.
— Tout espoir do vengeance n'est pas encore perdu! se disait Duplessis en quittant d'Aronde. Sachons attendre et profiter des circonstances. Ma haine peut être patiente, elle aussi, car je sens qn'eile est éternelle.
— Ah ! l'honnête homme ! se disait de son côté d'A ronde. Rien n'est désespéré pour moi, puisque j'ai eu le bonheur de rencontrer un ami si loyal et si généreux.
D'Aronde se livra dès lors, avec un redoublement d'à? deur, à l'étude d'un projet d'usine, sur la réalisation duquel il comptait pour rétablir sa (ortune, ou tout au moins pour restituer à sa jeune femme l'intégralité de sa dot.
Or, un matin c'était le dix-huitième depuis son retour au logis), il fut dérangé de cette noble méditation pai la venue du concierge d'en face.
— Ah! c'est vous, maître Corniquet ? dit-ii. Est-ce qu'il y a du nouveau?
— Oui, monsieur, et du fameux! Vous savez bien, le Turc de mon premier étage ?
— Eh bien?
— Eh bien ! c'est un Turc comme vous et moi! c'est un Turc sans ! être; à preuve qu'il se nomme Brioude, et pas du tout Mu-tapha-hen-Papatacci, qu'il est sergent dans la garde nationale, qu'il demeurait ci-devant rue Taitbout, qu'il vient d'être condamné à vingt-quatre heures d'hôteld< s-z-horicots pour manquement de service, et que je tiens la chose du garde municipal qui est venu lui apporter la signification de ton jugement. Mais aussi, je me disais bien qu'un Turc, venu à Paris pour y contemplir la colonne, comme l'assurait son mamelouck, et qui ne demandir pas à montir dedans , c'était naturel sans l'être.
— Enfin, Turc ou non, comment va-t-il? demanda vivement d'Aronde.
— Mais pas trop mal, vous êtes bien honnête, et c'est co dont j'ai cru devoir avertir monsieur, conformément à la recomma;. lation qu'il m'a faite. Mon Turc postiche s'est promené hier en ville, comme vous et moi, en pantalon et en redingote, avec un cigare à la bouche. Si c'avait été un vrai Turc, il se serait servi d'une grande pipe portée par des moricauds. Donc, c'était un faux Turc. On ne sait plus à qui se fier, parole d'honneur! Si fait pourtant, son mamelouck est bien un vrai mamelouck. Quant à celui-là, C'est du pur sansf d'Osmaniis. La preuve, c'est qu'il parle parfaitement arabe. Je m'y connais. J'ai failli faire la campagne d'A'ger.
— C'est bien, mon ami, interrompit d'Aronde, en glissant un louis dans la main du concierge qu'il congédia ; me voilà averti. Merci.
Et prenant aussitôt son chapeau, d'Aronde, pendant qu'Estelle reposait encore, traversa la rue et entra chez l'homme qui avait si cruellement offensé la jeune femme.
Brioude était levé ; il reçut poliment le visiteur et lui tendit un siège.
— Monsieur, lui dit d'Aronde sans répondre à son invitation, êles-vous complètement guéri de votre blessure ?
— Oui, monsieur, répondit Brioude.
— En ce cas, je viens reprendre notre entretien au point où nous l'avons laissé il y a quelquo dix-huit jours. Ce ne sera pas long. Deux mots seulement sur notre situation respective. J'ai le droit de vous tuer, vous le savez.
Brioude fit un geste afûrmatif. mais en homme qui sait fort bien aussi que son adversaire n'est pas d'humeur à user de ce droit.
— Je pourrais vous faire sauter la cervelle à l'instan' même, et j'aurais des témoins qui certifieraient pourquoi.
Le coulissier éprouva un frisson involontaire à l'énon cialion de cette simple hypothèse.
— Hé bien, monteur, je renonce à ce terrible privilège, mai^ à une condition.
— Parlez, dit Brioude.
—Cette condition, la voici : c'est quo lo nom de madame d'Aronde ne sera pas prononcé dans ce débat, c'est quo
FREDERIC SOULlE. — LÉO LESPES.
vous consentirez è donner un prétexte tout nouveau à notre rencontre.
— Jo mus à vos ordres, monsieur.
— Ainsi, il est bien entendu qu'il no sera dit a personne quoi que oo soit de relatif i la scène qui s'est passé ici?
— Jo lo juroi Mais quel sera le motif de notro querelle)
— Jo lo trouverai. Bornez-vous a ne pas oublier d'être susceptible, et tenez-vous pour offensé, quoi qu'il arrive. Vous y gagnerez le choix des armes,
Brioudo s'inclina en signe d'assentiment, comme un lionuno qui a recouvré cinquante chances de vivre sur cent. D'Aronde se retira sans ajouter un mot.
Lo mémo jour, a trois heures de l'après-midi, la Bourse regorgeait de monde. Les joueurs assiégeaient littéralement la galerie circulaire où trouent les agens de change. On distinguait dans la foule monsieur Duplessis à côté de son gendre, le baron d'Appenclierr, qui s'y trouvait selon son habitude; on s'entretenait parmi les divers groupes d'un désastre qui venaiTM'éclater dans nos possessions d'Afrique. Les spéculateurs en grossissaient les conséquences, afin de bénéficier, commode coutume, sur cette calamité nationale.
Brioudo, qui avait t'ait sa rentrée la veille, était au milieu ds la mêlée, entouré do cliens et d'intimes, et se livrait à cette jactance d'homme parfaitement renseigné qui était dans son caractère.
— Il y a eu surprise, attaque pendant la nuit, pêle-mêle général, disait-il à tort et à travers, pour aider au succès des opérations qu'il avait en vue.
— Bahl répliquaient les rentiers alarmés.
— Je viens de lire VAkhbar: le duc d'Aumale est blessé, les Arabes sont à deux heures d'Alger.
— Ce n'est pas vrai ! s'écria une voix énergique.
— Comment, co n'est pas vrai? répliqua Brioude en cherchant l'incrédule dans la foule.
— Je me suis trompé d'expression, reprit l'interrupteur : j'ai voulu dire que vous en avioz menti!
A ces mots, Brioude vit en face de lui la figure pâle et sombre de d'Aronde.
— Monsieur, dit Brioude, vous m'insultez 1
— C'est possiblo.
— Vous m'en rendrez raison 1
— Quand vous voudrez.
Et d'Aronde jeta sa carte au visage du coulissier.
— Mon ami, lui dit le vieux Duplessis avec l'accent de la plus vive sollicitude, et en l'entraînant loin du lieu do la scène , y songez-vous 1 un homme marié se battre I Ce n'est pas possible; je no le souffrirai pas.
— Toute intervention serait inutile, répondit simplement d'Aronde.
— Mais vous avez tort, lui dit à son tour le baron d'Appencherr, qui l'avait suivi comme son beau-père ; vous avez insulté cet homme sans motif raisonnable. S'il fallait réfuter à coups d'épée tous les mensonges qui se débitent à la Bour>e, il n'y viendrait que des maîtres d'armes.
— Tort ou raison, dit d'Aronde, la chose est faite, elle aura son cours.
Duplessis passa son bras sous celui de son gendre.
— Il ne faut pas souffrir, lui dit-il avec l'accent de la plus parfaite bonhomie, que cette affairo soit livrée à des indifférons. D'Aronde est un des nôtres ; il a été longtemps lié d'intérêt avec vous, il a été l'employé do votre maison, le protégé de ma chère fille. Nous lui devons aide et protection.
— Vous croyez? dit d'Appencherr qui n'avait jamais eu pour d'Aronde une bien vive sympathie, et qui ne se souciait pas trop d'être mêlé à cette affaire.
— Assurément , répondit le beau-père. Il faut éviter quelque malheur
Puis, se rapprochant de d'Aronde,
— Mon cher ami, lui dit-il, vous n'avez pas de témoins?
— J'en trouverai, répondit celui-ci.
— N'en cherchez pas.
— Pourquoi ? dit d'Aronde surpris.
— On n'abandonne pas ses amis dans les momens difficiles. Le baron et moi, nous vous en servirons.
— Jo vous rends grâces, monsieur. Mais le duel, quelque Impérieux qu'il soit quand 11 s'agit de défendre son honneur, n'en est pas moins défendu par le c.ode Les témoins d'une rencontre courent in risque d'être inquiétôsetde payer de leur liberté une complaisante participation, permette/ moi de refuser : co serait abuser de votre bien* reillance.
— Du tout I vous ne sauriez refuser deux do vos meilleurs amis. Si cotto affaire a des suites, ce que je ne saurais penser encore, nous ne devons pas permettre que vous, homme distingué et plein d'avenir, vousvous livriez peutêtre à «les écervelés. Pardieu I quoique vieux, on a encore bon pied, bon œil, bon bras. On se souvient d'avoir manié tort agréablement l'épée et le pistolet, il esl plus d'un Allemand qui pourrait encore vous en montrer la preuve.
D'Aronde songea alors à l'espérance qu'il avait conçue do rendre à sa femme la vie luxueuse dont elle était priver» ; il se rappela les propositions généreuses du vieillard; il entrevit enfin de quel prix éventuel pouvaient être ses bonnes grâces.
— Vous le voulez? dit-il.
— Jo l'exige, ou tout est fini entre nous.
— Eh bienl j'accepte.
— A la bonne heure donc ! D'Appencherr et moi nous nous entendrons avec les témoins de votre adversaire.
— Surtout, dit d'Arondo, pas de transaction. Une rencontre est inévitable.
— Quel est donc le motif d'une pareille agression? demandaient pendant co temps à Brioude los joueurs qui l'entouraient de son côté.
— Ce n'est pas difficile à deviner, répondit loyalement Brioudo ; j'ai eu commission do vendre en baisse des valeurs sur lesquelles d'Aronde opérait en hausse. De là sa haine et son éclat.
Cette explication parut on ne peut plus satisfaisante à la galerie. Ce n'était pas la première fois, tant s'en fallait, qu'on se battait pour une question d'argent.
— C'est égal, pensait le courtier, je suis l'offensé. J'aime mieux cela. Au pistolet, j'ai !e droit de tirer le premier et j'ai le coup d'œil juste ; à l'épée, je tiens tête à Grisior. Il se peut que je ne sorte pas trop mal de ce mauvais pas.
D'Aronde rentra chez lui et embrassa sa femme commo si rien d'extraordinaire n'était survenu.
Le soir, monsieur Duplessis vint le voir et lui rendit compte à part des résultats de sa démarche.
— Eh bien, mauvaise têtel vous allez êtro content.
— Chutl dit d'Aronde en montrant l'appartement dosa femme.
— C'est juste, elle ne doit rien savoir. C'est pour do • main.
— Quel moment?
— Huit heures.
— Quel lieu?
— La porte d'Auteuii.
— Quelle arme ?
— L'épée.
— ■ Quelles conditions?
— Vous les connaîtrez demain l'un et l'autre sur le terrain même. Le rendez-vous du départ est à sept heures précises au café Cardinal. Adieu.
M. Duplessis se retira.
— Enfin I se dit d'Aronde, demain donc, je serai mort ou vengé.
Et il rentra dans son cabinet, où il se hâta d'écrire ses dernières volontés.
— Que faites- vous donc, mon ami ? lui dit gaîment sa femme, en venant le rejoindre. Jo vous trouve ce soir un peu trop laborieux.
D'Arondo achevait d'écrire la suscription d'une large
LE VEAU D'OR
enveloppe soigneusement cachetée : A madame **% Grande Rue de Chrillot, «o 27. — Pour elle seule.
— Encore celte inconnue que vous me paraissez connaître un peu trop bienl s'écria Estelle avec une gentille moue. Vous êtes donc en pleine correspondance ? Jo voudrais pourtant bien savoir...
— Tu sauras tout un jour, répondit d'Aronde en tirant le cordon do la sonnette.
Un domestique parut.
— Portez tout de suite ceci à son adresse, lui dit d'Aronde.
Le domestique partit.
— Pauvre chère Estelle 1 pensa d'Aronde en baisant les mains de sa femme avec un redoublement de tendresse. Demain peut-être, elle sera veuve, mais je mourrai plus tranquille en la laissant sous la sauvegarde de la plus sincère amitié.
Pendant ce temps, monsieur Duplessis s'était transporté chez Tiennette et l'avait mise au courant.
— Tout dépendra, lui dit-il, du cours plus oumojns fortuit des circonstances. Mais vous savez que le hasard est un dieu qui se laisse volontiers maîtriser par l'habileté. Comptez sur moi : je serai vengé, et quant à vous, madame, votre amour de l'art sera satisfait, j'aime à le penser. A demain donc, et bon espoir.
Tiennette se jeta dans un fauteuil avec désespoir quand le vie llard lut sorti.
— Folle que je suis ! s'écria- t-elle, à quoi me servira de briser d'Aronde, que je pourrais élever si haut? Puis-je arracher de mon cœur le sentiment qui me torture ? Non cela m'est impossible I Je terrasse cet homme, soitl je lui enlève ses biens, ses joies, ses espérances, et tel qu'il est, abattu, anéanti, bafoué de tous peut-être, je l'aime, mon Dieu I je l'aime plus que jamais !
SUR LE TEBRAIN.
Le lendemain, dès six heures du matin, une voiture de remise s'arrêtait à la porte de Brioude. C'était celle qui devait le conduire, en compagnie de ses témoins, au lieu fixé pour sa rencontre avec d'Aronde.
Après avoir reçu les instructions de Brioude, le dernier des Lafleurvint donner l'ordre au cocher d'aller prendre ces messieurs à leur domicile pour les amener chez son maîire.
Pendant que le cocher exécutait cet ordre, Brioudo se hâta d'arrêter, à tout événement, ses dernières dispositions. Il ne fît pas de testament proprement dit, car l'état do ses affaires était trop confus en ce moment pour qu'il en léguât à personne le résultat problématique : c'eût été s'exposer peut être à léguer des dettes; ridicule qu'il voulut épargner à sa mémoire. Il aima mieux laisser a ses débiteurs et à ses créanciers le soin difficile de débrouiller le chaos de son hoirie.
Brioude était d'ailleurs tout à fait seul au monde. Orphelin depuis vingt ans, sans lien sérieux, sans affection profonde, il avait uniquement pour famille la Bourse, pour culte l'agiotage, pour joie ou pour douleur et la hausse et la baisse.
11 crut devoir borner sa munificence posthume à quelques dons en argent ou en objets mobiliers, dont il dressa une liste, dûment signée, avec indication de ses bénéficiaires, amis, connaissances et serviteurs.
Monsieur et madame Corniquet y furent inscrits pour une forte gratification, non compris sa défroque entière de faux musulman.
Brioude écrivit ensuite une longue lettre.
Cela fait, il sonna le dernier des Lafleur. Celui-ci parut sur le seuil, les bras pendans, la tête inclinée, les p en dehors, d'après les traditions dramatiques de M. Saint— Aulaire.
— Avance a l'ordre, mon dévoué Scapin, lui dit Brioude, avec la gaîté un peu sinistre qu'un caractère de la trempe du sien devait avoir ee si grave circonstance.
Le valet, fidèle à ses souvenirs de théâtre, arpenta l'appartement, en simulant le pas tragique, c'est-à-dire en sant marcher le même pied deux fois de suite, comme s'il eût été Pyrrhus ou Agamemnon.
— Je vais sortir, dès que tu auras introduit les personnes que j'attends.
— Quelles personnes? Des amis do monsieur?
— Oui, des amis... des amis de cœur et de lansquenet.
— Accompagnerai-je monsieur?
— Non. Mais il peut arriver que jo ne rentre pas.
— De la journée ?
— Mieux que cela. Pas du tout.
•—Pas du tout?
Vous me frappez, seigneur, d'horreur et d'épouvante!
ajouta solennellement l'ancien comparse du Théâlro- Français.
— En ce cas, reprit Brioude, autrement dit s'il est dûment constaté que l'âme de ton maître
Hélas ! est retournée au céleste séjour ,
tu ouvriras ce meuble dont voici !a clef. Tu y trouveras une série do recommandations que je te charge d'exécuter. Tu y prendras une somme assez ronde que je le la sse, et au moyen de laquelle tu pourras suivre en fin ta vocation théâtrale, et même , si tu tiens aux grandeurs, to faire directeur forain d'un spectacle de marionnette-.
— Mon Dieul dit le valet-comédien, vous me voyez navré d'une telle munificence, car, comme le dit Polyeucte, un joli rôle que la cabale m'a empêché d'aborder :
Je veus aime, Le ciel m'en est témoin, cent fois plus que moi-même !
— Je te remercie de ce tendre alexandrin. Ne te désole pourtant pas d'avance. Je te promets de faire tout mon possible pour no point te priver du maître que tu adores. Mais il faut tout prévoir, même les choses les moins vraisemblables. Or, quand on se bat en duel...
— En duell fit le dernier des Lafleur, en levant les bras perpendiculairement, par un geste do Conservatoire; ah! seigneur,. vous no sauriez donc renoncer à cette fàchcuso habitude I Je gage que c'est avec le mari d'en face.
— Oui.
— Un duel pour une femme, commo au cinquième acto de... de je ne sais combien do pièces.
Sans accuser le sort ni le ciel d'injustice, Prenez garde au péril qui suit un tel service! Vous hasardez beaucoup, seigneur, songez-y bien
— Il est vrai, répondit burlesquement Brioudo, en manière de rime :
Mais, on l'a dit, qui ne hasarde rien N'a rien.
Du reste, pas un mot à qui que ce soit, quo je revienne ou que je reste en route, pas un mot sur la véritable cause do co combat. J'ai promis de me taire à ce sujet, et jo te lègue mon serment. Nous sommes censés nous battre pour une question de Bédouins. C'est original.
— Que vos mânes se rassurent, seigneur,
Je serai sur ce point muet comme la tombe.
— Enfin, continua Brioude, tu trouveras dans ce même secrétaire une lettre que j'y ai déposée, toujours en vue do ladite hypothèse, et quo lu porteras à monsieur d'Aronde, « parlant à sa personne. »
— Hé quoil à voire adversaire?
rnfinÊiur. souuft. - leo LEsrns,
— A lui-même.
— Je n'ai rien Vu do semblable au Théâtre-Français. Cela n'appartient pas a l'ancien1 répertoire, au répertoire classique. C'esl légèrement entaché de romantisme. Mais tous ppuvei néanmoins compter sur moi. Célérité, zèle et discrétion I
— ?oiIà tout, ajouta Brioude. Et maintenant, uno poignée de main, mon braïre et fidèle confident!
— Ali l monsieur, vous nie comblez !
— a présent, taissé-trio), et va attèh'dtàcés messieurs.»
Sept heures moins dix... Ils ne doivent pas larder.
— Je me retire, seigneur, et v.ns prier la Parque d'é-
pargn r le précieux fil d'une si chère existence.
— Oui, oui, mon garçon, va prier la l'arque, va l L'ex-comêdien sortit le'ntemèhx du salon, à pas saccadés, comme il y était entré, le dos voiï e, la itMe branlante et les liras hallans, et Brioude l'entendi déclamer clans l'antichambre :
o vengeance! ô tendresse! 0 nature! ô devoir! Qu'allez-vous ordonner d'un cœur au désespoir?
Les témoins attendus arrivèrent alors. C'étaient deux dandies éméritos du boulevafrd Italien, deux virtuoses de baccarat, deux viveurs ruinés, deux gentlemen d'oiisti née assez équivoque, mais parfaitement experts en matière do duel. Brioude les rejoignit dans la voiture, qui partit aussitôt.
tï'Arondo avait été rejoint, de son côté, au café Cardinal, par Dupiessis et par d'Appenehorr, et ils se mirent en route à sept heures précises.
Les deux lugubres trios arrivèrent séparément, mais presque en même temps dans la partie du bois de Boulogne qui est voisine de la porto d'Auteuil. C'est un des endroits les plus solitaires du bois, en automne et à ce moment de la matinée surtout. Il était huit heures moins quelques minutes.
Après s'être >alué réciproquement, on procéda au choix du terrain. Le temps était sombre ; il avait plu toute, la nuit , la sol était détrempé : ce choix offrait donc des difficultés.
— Cet emplacement, dit enfin l'un des témoins de Brioudo à ceux de d'Aronde, vous paraît-il convenable, messieurs?
— Tout est submergé par la pluie, répondit Dupiessis ; autant celui-ci qu'un autre. Il est suffisamment écarté d'ailleurs, et nous met en garde contre la curiosité de messieurs do la maréchaussée. Adopté 1
— Adopté I répétèrent les trois autres. Dupiessis prit alors d'Appencherr à part.
—Vous m'êtes dévoué, baron? lui demanda-t-il on fixant sur lui ses yeux d'hyène.
— En douteriez-vous, cher beau-père? Mais pourquoi cette que.stion en pareille circonstance ?
— Vous êtes mon co- témoin dans cette affaire.
— Ce dont je me passerais fort bien; mais vous l'avez voulu avec votre entêtement ordinaire.
— J'avais mes raisons.
— Lesquelles?
— Vous n'avez pas besoin de les connaître. Contentezvous de me promettre que vous serez, quoi quo je dise, du même avis quo moi.
— Hé mou Dieu, il n'en saurait être différemment avec vous. En fait de duel, d'ailleurs, je n'ai pas plus de théorie que de pratiquent je m'en suis toujours assez bien trouvé.
Dupiessis, satisfait de cette promesse, s'approcha avec son gendre des témoins de Brioude.
— Messieurs, leur dit-il, avez-vous apporté des épées?
— En voici, répondit l'un d'aux. Le sort décidera entre celles-ci et vos propres armes.
— » Nous acceptons les vôtres, répondit l'infatigable vieillard. Rien de changé, du reste, aux conditions arrêtées hier entre nous ?
— Rien.
— Il est bien entendu que le maximum de la durée du combat est fixé à dix minutes ?
Les témoins de Briou le s'inclinèrent,
— Eteneffet,comme nous l'avons reconnu unanimement, rien n'est pins iniiie que < etle querelle : nous devons tout dire pour qu'elle n'ail pas de suite funeste.
rvni elle un (nation affirmative.
— Ainsi donc, sans vouloir pour cela réduire l'eu
nient a un ridicule assaut de .salle d'armes, nous tâcheron ; d'empêcher les coups qui entraîneraient certainement mort d'homme?
— Osl entendu.
— Dieu veuille quo nous y puissions réussirl
l'end ;ut que les témoins tenaient ainsi conseil, les deux adversaires se promenaient do long en large, à vingt pas de distance.
Brioude fumait tranquillement un philosophique panatellas.
D'Aronde, plus pïMo que de coutume, n'était pas moins calme, malgré la colère qui bouillonnait en son ûmo, et marchait d'un pas ferme et résolu.
— Le vieux coquin, se dit Broudo en lançant dans la direction do Duplessiâ les bq'umfes de son cigare , il ne s'i st pas confcnlé do composer la tragédio, il a voulu y jouer un rôle.
Enfin, les témoins se rapprochèrent d'eux, mesurèrent les épè'es, les tirèrent au sort et placèrent les combaltans en face l'un dol'au'ro.
Dupiessis lour fit connaîtro alors la convention qui réglait la durée de l'affaire.
Brioude l'entendit avec son imperturbable insouciance; mais d'Aronde se récria vivement contre co peu de duré i,
— Nous ne saurions on conscience, vous accorder uno minutode plus, répondit Dupiessis. La cause du duel a paru trop légère aux témoins dç l'offensé pour exiger davantage, et ce n'est point à l'offenseur qu'il appartient do réclamer en pareil cas. Attention, messieurs!
D'Appencherr, chargé do mes'irerlo temps, tira samontro et se plaça du même côté que Dupiessis, un peu en arrière do lui. Ce dernier se posta, la canne à la main, prè.s de d'Aronde, pour surveiller la gravité des coups. Les deux autres témoins se placèrent de même, la canne à la main, près de Brioude, mais du côté opposé à Dupiessis et à d'Appencher. Enfin, le vieillard frappa trois fois dans sa main pour donner le s;gnal.
A la troisième fois les épées firent entendre leur sinistre cliquetis.
Brioude maniait l'épéè avec une rare dextérité. C'était un tireur de style, assez fort sur la défense pour no pas rompre à tout propos et pour risquer les fioritures de l'escrime. Il avait la main sûre, la vue excellente, le bras vigoureux, lo corps agile. Il avait passé dix ans dans les salles d'armes, et avait boutonné la plupart des triomphateurs dont les noms brillent sur les affiches des assauts publics.
D'Aronde, au contraire, était plutôt un combattan; tireur. Il s'appliquait bien plus encore à toucher l'adversaire qu'à se défendre de ses coups. C'est ainsi que n l'avons vu, au début do cett-5 histoire, blesser grièvement Dabiron , dans le duel qu'il eut avec lui pour l'empêcher de prétendre à la main de la fille après avoir été l'amant ào la mère. D'Aronde marchait sur son ennemi avec une impétuosité, une vigueur, une audace bien faites pour étonner et pour éblouir un spadassin.
Ces deux genres d'habileté semblaient, au début de l'engagement, former une sorte de compensation. Brioude, devant cette méthode impétueuse, sentit qu'il fallait, avant tout, fatiguer son ennemi. Il para donc successivement et avec un rare bonheur les bottes qui menaçaient sa poitrine. Enfin, après une passe de cinq minutes, l'épée do d'Aronde se fit jour : c'en était fait du courtier, la pointe allait toucher sa poitrine.
Un de ses témoins et Dupiessis, d'un mouvement do canne, détournèrent simultanément le coup. L'épée du mari d'Estelle se perdit dans le vide.
— Ah 1 se dit Dupiessis, tu veux le battre pour un motif
LE VEAU D'OR
supposé? tu ne veux pas compromettre ta femme? C'est ce que nous allons voir.
D'Aronde s'était arrêté pâlo de colère.
— Qu'est-ce cela, messieurs? dit-il, ot sommes-nous des enfans qu'on empoche de se blesser?
— Monsieur, répondit l'un des témoins de Brioude, nous sommes, vos amis et nous, responsables de l'issue de cette rencontre, et nous avons io droit d'en régler les conséquences.
— Mais, s'écria d'Aronde, c'est une dérision!
— Mon ami, dit Duplessis en intervenant, nous ne voulons pas nous compromettre, ainsi que vous, pour un motif (utile.
— Futile I répéta d'Aronde.
— Sans doute, dit le vieillard, cherchant à arracher un aveu compromettant pour la réputation d'Es'elle. Ahl s'il s'âgi&sait d'une grave injure, ce serait bien diitérent. Ces messieurs et nous, nous comprendrions un combat à outrance, et nous pourrions l'autoriser.
— Mais i! y a pis que celai s'écria d'Aronde, oubliant dans sa fureur la résolution prise de taire le véritable motif du combat.
— Bah 1 Et qu'y a-t-il donc, reprit Duplessis avec une curiosité avide, sinon une simple querelle de Bourse, un différend à propos des fonds publics, un démenti donné, bien plutôt aux journaux d'Afrique qu'à votre adversaire luimême ? le nierez-vous?
D'Aronde se rappela alors la promesse qu'il s'était faite de ne pas mêler aux débats le nom vénéré d'E telle; il se souvint de l'engagement qu'il avait exgé de Brioude, relatif au silence à garder sur la cause réelle de celte rencontre ; il dut se taire, afin de ne pas compromettre la femme dont il défendait en ce moment même l'honneur.
— C'est vrai, dit-il.
— Eh bien 1 ne trouvez pas étonnant que l'on cherche à prévenir une catastrophe.
Les champions se remirent en garde; mais d'Aronde ne diminua rien de l'impétuosité de son jeu. Il menaça, par un revirement d'épée, prodige d'adresse et de précision, deux fois la poitrine de son adversaire ; deux fois ces coups terribles furent écartés. Irrité par ces obstacles, animé par un légitime désir de vengeance], d'Aronde, pour arriver jusqu'à son ennemi, négligea un moment de se couvrir : l'épée de Brioude lui rasa le flanc droit.
Une tache vermeille teignit immédiatement sa chemise et indiqua que le coup avait porté. D'Aronde fit un pas en arrière sans baisser son épée.
— C'est assez, dirent les témoins de Brioude, intervenant sur un signe du vieillard; l'honneur est satisfait.
— Etes-vous gravement blessé? demanda Duplessis avec intérêt, tandis que le baron d'Appencherr constatait quatre minutes écoulées à sa montre.
— Non... dit d'Aronde... non... ce n'est rien... c'est une égratignure... continuons.
— De grâce, reprirent les deux témoins du vainqueur, restons en là.
— Si monsieur lo désire, fit Brioude avec une certaino noblesse, je lo remercierai do l'honneur qu'il vient do m'accordi r, et je me tiens jour satisfait.
— Ah 1 tu es satisfait? s'écria d'Aronde furieux.
— Mon ami, et Duplessis, faisant semblant de vouloir le contenir, il y en a assez... pour une bagatelle, un mot en l'air, car il n'y a pas d'autre cause, que je sache.
— Vous avez tort, d'Aronde, ajouta d'Appencherr; vous forcez la main aux témoins, vous vous compromettez.
— Ah! tu es satisfait! continua d'Aronde sans écouter les remontrances et frémissant de colère... Ah I tu crois quo je baisserai l'épée devant loi à la première égratignure !... Ah! tu profi'es d'une modération de langage dont tu connais la cauce ! Eh bien I faut-il donc que je te crache au visage pour te donner du cœur?
— Il y a donc un motif caché ? dit Duplessis avec un sourire diabolique. Répondez, monsieur Brioude, y a-t-jl en
effet un motif plus grave quo celui dont nous avons connaissance ?
Et il fit un clignement d'œil au courtier. Il sembla en ce moment que Brioude voulût racheter ses torts par uno conduito digne et loyale, car il supporta avec froideur et dédain le regard do son tyran.
— Non, il n'y a pas d'autre rai-on à ce duel, dit-il, nr is sa gravité est ma ntenant doublée par la récidive.
Brioude était plutôt pâle d'émotion que de colère. Cet outrage devant témoins, sur le terrain, en face du danger, ne devait point rester sans réparation. Il comprenait d'ailleurs que le courroux de d'Aronde ne pouvait être apai é que par une catastrophe. Il était résigrié.
— Je suis à vos ordres, répondit- il à son adversaire en mordant ses lèvres blêmes.
Le combat recommença entre ces deux hommes qui s'étaient juré lo secret sur la raison de leur inimitié. Do part et d'autre les témoins s'efforçaient de prévenir les coups dangereux ; les lames se cherchaient, s'attachaient l'une' à l'autre comme si elles eussent été attirées par un aimant. D'Aronde, dont les forces s'affaiblissaient, tenta un vigoureux eftort; il exécuta une manœuvre d'une hardiesse inouïe : par suite d'une feinte d'épée, l'arme de {'époux d'Estelle allait glisser enfin comme un serpent à travers les obstacles.
Duplessis devina ce coup décisif. Sa vengeance, déçue par la noblesse avec laquelle chacun des combatlans gardait le silence sur l'origine secrète de leur différend, chercha ailleurs un aliment. Les mauvaises pensées ont leur soudaineté comme les plus généreux mouvemensdu cœur. Il entrevit un moyen nouveau de déshonorer l'homme qu'il haïssait.
— Arrêtez ! s'écria-t-il. Les dix minutes sont écoulées. Duplessis avait bien calculé. Il n'était plus temps : la
pointe était parvenue, prompte comme l'éclair, inflexible comme la fatalité, à sa destination : l'épée s'était ensevelie dans la poitrine de Brioude une seconde à peine avant le commandement de Duplessis.
— Il fallait vous arrêter, dit le vieillard.
— M'arrêter ! et le pouvais-je? s'écria d'Aronde. Demandez à ces messieurs.
— Les dix minutes étaient écoulées, reprit Duplessis. D'Appencherr allait protester du contraire ; niais Buples-
sis lança à son gendre un regard terrible qui lui imposa silence.
— Je suis désolé d'avoir à le dire, d'Aronde, continua le vieillard, mais il me semble que vous pouviez vous arrêter.
D'Aronde jeta en ce moment les yeux sur son interlocuteur. Pour la première fois il lui sembla lire sur ce visago ordinairement si bienveillant pour lui les signes d'une animosité cachée. Ce n'était plus ce regard doux et patient, cette expression de commisération affectueuse qui l'avaient décidé à accepter les bons offices du vieillard : c'était une froideur cruelle, un flegme menaçant.
Cependant Brioude avait chancelé, étendu les bras en avant, laissé choir son épée, et était tombé à deux pas de là comme un homme foudroyé.
D'Aronde, à la vue de ce moribond, oublia tout : sa propre blessure, l'offense faite à sa femme, la flétrissure qu'on avait essayé d'imprimer à son nom, les violences tentées, les haines ourdies, les embûches préméditées, la malveillance qui se révélait h lui d'une façon si inopinée : il ne vit qu'un homme qui se mourait.
— Courez jusqu'à Auleuil, s'écria-t-il ; ramenez-en un médecin. Il est impossible de transporter lo malade dans cet état.
— Le ciel nous est témoin, dit Duplessis en fixant obstinément sur d'Aronde son regard de basilic, que nous avons fait tout pour éviter ce dénoûment funeste.
—Vous êtes donc sûr, dit un des témoins du blessé au vieillard, qu'il y a eu infraction aux conventions arrêtées quant à la durée du combat, et malgré l'avertissement donné?
FRÉDÉRIC S00L1Ê. — LÉO LESPl 5.
— Je le regrette vivement, répondil Duplessis.
Lo chevalier de lansquenet semblase concerter avec ion compagnon!
— il <m è\ ident quo cola doit être, lui dit-il, puisque le survivant i b! accuse psr ses propres témoins. Le coup a été si prompt que nous n'avons pas une idée bien exacte
du lait.
— Qu'est-ce a dira? fit d'Aronde. Ne me suis-jo pas conduit comme un homme d'honneur?
Los doux témoins de Brioude ne répondirent pas. Duplessis secoue la tôte. D'Appencherr remit d'un air sombre sa montre dans sou gousset.
— Nous dévies, dit Duplessis, vous arrêter à notre ordre.
— Mon adversaire s'est-il arrêté? ditd'Arondo, dont la blessure saignait sans qu'il s'en aperçût; n'a-t-il pasconlinué comme moi? Peut-on retenir son bras quand il est animé par la lutte?...
En ce moment, un bruit se fit entendre dans le feuillage dos buissoi s voisins. Houx gondannes apparurent aux nombattans.
— Bravo 1 dit Duplessis. Tiennette a calculé les secondes comme un médecin qui tâte le pouls... C'est un instrument de précision que cette femme-là l
— Messieurs, dit le brigadier, je vois ici un mourant et dos témoins ; jo suis obligé do dresser procès- verbal. Vos noms et qualités?
A ce moment, Brioudo recueillit, pour parler, le peu de forces qui lui restaient.
— Ne faites point attention, dit-il, à ce qu'on dira... C'est faux... il y a là un traître... un infâme... qui veut vous tromper...
— Qui donc? dirent les témoins.
— Qui donc? fit le brigadier.
— Qui donc? dit Duplessis avecuu imperturbable sangfroid.
Brioude essaya de mouvoir ses yeux mourans ; il fit de vains efforts pour désigner l'homme qui avait été la cause première de ce due), l'instigateur de tant de malheurs, et qui, à cetto heure suprême, accusait effrontément l'innocent: il voulut désigner le vieux Duplessis.
— Voilà, dit-il, le fourbe... le lâche... le traître... qui m'a tué... qui m'a assassiné... qui m'a...
Et il tâcha de soulever son bras, mais la nature était épuisée; il poussa un gémissement, se crispa, s'étendit à nouveau sur le gazon et rendit l'âme.
Le brigadier demanda alors :
— Quel est l'adversaire du mort?
— C'est moi, répliqua d'Aronde.
— En raison des dernières paroles du défunt, dit le fonctionnaire, paroles qui sont une accusation véritable, il m'est impossib o de vous laisser libre comme je le fais pour les témoins. Au nom de la loi, je vous arrête.
— Monsieur, dit d'Aronde avec le calme de l'innocent, faites votre d"VOir,
D'Aronde, placé entre les deux gendarmes, marcha d'un pas résolu vers la mairie à'Auteuil où il allait être détenu jusqu'à son transférement dans une prison de Paris, qui eut lieu le jour même.
Pendant ce temps les témoins de Brioude faisaient transporter son cadavre dans la maison la plus vo sine.
D'Appencherr, sombre et inquiet, penchait la tête, n'osant regarder le vieillard dont il avait embrassé aveuglément la cause. Quant à Duplessis,'il était ivre de joie.
— Je le voulais déshonoré par la faute d'autrui, par la révélation de la cause de ce duel, dit-il; le voilà déshonoré par sa propre faute. Le projet de Tiennette devait réussir quand même. Cette drôlesse a du bonheur! Allons la prévenir. Ce pauvre diable de Brioude, j'en suis fâché, a payé le rachat de ses lettres de change un peu cher. Mais c'est aussi sa faute. Allons, venez, mon gendre. Mais à quoi diable pensez -vous donc... les yeux fixés sur ce gazon sanglant ?
— Je pense, dit d'Appencherr,que d'Aronde n'a point été
averti <) temps, que 1rs dis minutes n'étaient point écou
lées, qu'il n'a [>as prlSUD avantage déloyal sur son Adversaire, et que par conséquent il ne saurait être accusé de... Duplessis l'interrompit.
— Bavez-vous l'état de votre fortune actuollo, monsieur? demanda-t-il en fronçant le sourcil.
— A quoi bon cette question? fit le baron inquiot.
— Je vais vous le dire. Vous l'avez aux trois quarts dévorée, et vous ne vivoz quo sur un immense crédit. Savez-vous d'où vous vient co crédit? Do co quo vous êtes mon gondro, et do co que votre fdle sera mon béritièro.Que je dise un mot, vous êtes ruiné demain, ruiné comme l'était Brioude, comme l'est d'Arondo, comme le sera Léonce l
— Monsieur, ditd'Appcnchorr effrayé...
— Vous voyez bien, mon cher, que vous vous trompez par bonté d'âme, dit l'implacable vieillard , et que d'Arondo a ou tort do frapper le coup morte), puisqu'il était averti à temps, et qun les dix minutes étaient bien réellement écoulées.
Puis passant son bras sous celui du banquier effaré, il reprit avec lui le chemin de Paris.
La maison où los témoins de Brioude portaient son corps était un restaurant champêtre fort en vogue parmi les cavaliers et les amazones du bois de Boulogne.
Quand ils se présentèrent avec leur lugubre fardeau, ils trouvèrent sur le seuil un homme grand, pâle et grave, qui regarda avec attention le visage livide du mort.
Celait monsieur Masson.
— Voilà la main de Dieu qui se révèle, dit-il mélancoliquement. C'est ici que Dabiron vint, il y a quelques semaines seulement, pour se tuer, afin d'enrichir Brioude, spéculant sur son trépas, et c'est ici quo Brioude est apporté tans vie aujourd'hui, victime, lui aussi, de son amour de l'or.