‹ Les aventures de Saturnin FichetChapitre 30 sur 169 · DISCORDE · texte numérisé non relu

DISCORDE

— Huit heures et demie ! se dit Tiennette on suivant des yeux, avec une anxiété fébrile, l'élégante pendule de son cabinet de travail. Bécapitulons encore une fois, pour vérifier la justesse de nos précédons calculs.— Arrivée sur le lieu du combat à huit heures précises, heure militaire, comme ils disent. Je ne doute pas de leur exactitude. On fait attendre un créancier, un protecteur, une maîtresse, un roi même : on ne fait jamais attendre l'homme à qui l'on se proposa do couper la gorge. — Un quart d'heure, je suppose, pour lo choix du terrain : huit heures un quart. — Cinq minutes pour les autres préparatifs et les dernières conventions : huit heures vingt. — Dix minutes au plus de combat; c'était irrévocablement convenu avec le vieux : total, huit heures trente. Nous y sommes. En ce moment même, tout doit être fini, et, grâce à mon avis , la gendarmerie royale fait son entrée en scène. Effet de surprise ! Il n'y manque véritablement qu'une ritournelle, avec tam-tam et grosse caisse. — Hélas 1 j'ai beau tâcher de m'étourdir, en n'envisageant la chose qu'à son point de vue comique, je ue puis y réussir. J'ai chaud et froid en même temps ; je frissonne et je brûle. — Pourvu qu'il ne lui soit arrivé aucun mal, à d'Aronde, car pour l'autre, que m'importe!... Le choléra pourrait enlever des cargaisons de Brioude sans que j'en éprouvasse le moindre regret. — Mais lui ! mais d'Arondo I — Ce qui motive ma peur, c'est qu'il est aussi honnête que brave. En pareil cas, cela porte assez généralement malheur. On dirait que le ciel se plaît à rappeler à lui les honnêtes gens. Je comprends cette préférence.—Oh! non, non, c'est impossible cette fois. Le seul but de la vengeance de Duplessis , comme le seul but de la

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mienne, était d'amener d'Aronde à révéler hautement le, véritable motif du duel, alin d'avoir le droit do pousser les choses à outrance. Or, je ne connais que trop, malheureusement, l'amour et le respect qu'il porte à la sotto dont il a lait sa femme. Il aura persisté à ne pas prononcer son nom, et alors, Duplessis me l'a promis solennellement hier soir, les témoins auront persisté de leur côté à proportionner la durée du combat à la futilité apparente de la cause. Je puis d®nc être tranquille sur le résultat. — Tranquille 1 — Non, je ne suis pas tranquille 1 tant s'en faut! J'ai beau faire, j'ai beau calculer, j'ai beau raisonner : l'inquiétude rno dévore. Une heure encore de pareille angoisse, et la victime, la seule victime peut-être de ce fatal combat, ce serait moi.— Et quand je pense que j'y ai poussé de toutes les façons !... Insensée !... — Allons, allons, pas d'inutiles regrets?... cela ne répare jamais rien. Au contraire, cela ôle toute pré>once d'esprit. — Mais comment en garder avec une pareille inquiétude !... — Essayons de travailler, en attendant des nouvelles positives. — Neuf heures! — On ne peut larder.

El Tiennetie s'assit devant son armoire do fer poli, aux riches arabesques et aux rainures dorées. Elle en ouvrit les formel ures à secret, en tira quelques liasses de papiers, et se mit à les compulser pour faire diversion à sa maladive impatience.

— In voilà de la prose ! dit-elle avec dégoût. C'est inouï comme le papier se prête à toutes les so lises humaines! On prétend que ce qu'on ne saurait dire, on le chante. Il est encore bien plus vrai qu'on l'écrit, Et on l'écrit sans songer qu'on laisse ainsi de sa faute une preuve irrécusable, avec laquelle il faudra compter tôt ou tard.

Il y avait alors sous la main de Tiennelle cent écritures diverses, cent témoignages visibles d'erreurs, de faiblesses, de versatilités, de vices et même de crimes. — On y distinguait, entre autres, desletlresde maints orateurs qui depuis... mais alors il étaient verlueux : ils tonnaient contre les despotes en faveur de la libertés des peuples, grands pourfendeurs de gouvernemens, grands redresseurs de torts, grands extirpeurs d'abus, lesquels, malgré ce compromettant programme, avaient passé au ministère avec armes et opinions. — Puis des lettres de jeunes fils de famille devenus des hommes graves, toutes pleines d'éternelles protestations en faveur de quelque lorette, et dont les signataires infidèles avaient oublié l'existence en épousant quelque riche héritière.— Puis des lettres, à écritures inégales et fantasques comme le caprice, tourmentées comme la jalousie, tendres reproches d'une épouse coupable à un complice adoré, dont le rachat devait rapporter plus d'argent qu'une rançon de prince catholique aux infidèles, car l'époux était jaloux, et la famille de la femmo richo et considérée. II pouvait donc y avoir surenchèr — En un mot, cent légers monumens constatant des sema us violés, des relations illicites, des folies de jeunesse, des désordres d'âge mûr, des vices de caducité, toute la gamme des méfaits possibles.

— 0 monde, disait Tiennette, en contemplant cet amas d'accusatrices paperasses,monde qui m'as dégradée d'abord, qui m'as humiliée ensuite, et dont je me venge enfin 1 r'est toi qui m'as rendue méchante et inexorable, qui m'as îorcée à m'armer contre toi, à te rendre mépris pour mépris. J'aurais pu être un ange, je suis devenue un démon.

Et des larmes, de vraies larmes de douleur coulaient Jes yeux sombres de la laide.

— Oui, contmua-t-elle, comme si, en donnant issue à fes re<r ords, elle soulageait d'autant sa conscience ; oui, à Péponue où j'avais du moins ce qu'on appelle la beauté du diable, la fleur de la première jeunesse, ce monde inconséquent mo dit, par la bouche captieuse d'un de ses hommes les plus sédui-ans. ce monde me dit qu'il m'aimait. Je me laissai persuader. C'était un mensonge. Après m'avoir trompée, comme tant d'autres, ce monde hypocrite me fit un crime, à moi, de sa perfidie même. Je n'avais été qu'un joue» pour lui, un jouet qu'on dérobe, dont on s'amuse un instant, qu'on brise ensuite et qu'on re-

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cello avec dédain, après l'avoir sali. Ohl ce fut a'ors que je jurai de lui rendre guerro pour guerre ; ce fut alors que je commençai à entasser, là, dans cette armoire, dans cette nouvelle boîte do Pandore, tant de secrets terribles. On n'a pas voulu m'estimer, on me craint; on n'a pas voulu m'aider, on me paye ; on m'a flétrie, jo flétris à mon tour.

Lo rachat de vingt chiffons de ce genre, gardés avec patience, exploités avec art, équivaut à vingt forlunes. J'ai en main de quoi faire un Rothschild, un Richelieu, un roi. Et cependant quel est le résultat do cette coupable lutte? De l'or, toujours de l'or, mais rien que do l'or! A quoi cela sert-il, l'or? Peut-on l'employer à acquérir les seuls vrais biens d'ici bas : l'estime de tous et l'amour d'un seul? Non. Me voilà riche et puissante, mais haïe et déconsidérée ; me voilà isolée d'eux, dédaignée do lui, désenchantée de tout, triste et portant au cœur, comme un cancer inguérissable, un amour insensé, un amour sans espoir, le plus terrible de tous mes châtimensl

Et Tiennette, cette femme si contenue, si froide, si impénétrable en public, se livrait dans la solitude au plus violent désespoir.

En ce moment sa femme de chambre entra.

— Qu'est-ce? dit-elle en tressaillant d'impatience.

— Madame, c'est la visite habituelle, répondit la camériste.

— Ahl ce sont mes dociles instrumens, reprit amèrement Tiennette; mes outils, mes armes, les horribles acteurs de mes horribles drames. Qu'ils entrent. J'ai besoin do voir ces méchans pour me faire moins d'horreur à moimême, ajouta-t-elle tout bas.

I a porte s'ouvrit et donna accès à un trio do figures hétéroclites que le lecteur connaît déjà : le Balancier, le Cyclope et la Tête-de-Pipe.

— Vous voilà, mes fidèles comparses, dit Tiennette avec un rire sarcastique ; vous êtes trois comme les Parques, et vous tuez comme elles, après avoir pris, chaque matin, dans mon enter, la liste funèbre des victimes de la journée.

— Qu'est-ce qu'elle a donc aujourd'hui, la bourgeoise? dit tout bas le Cyclope au Balancier.

— Je connais ça, répondit le prétendu jurisconsulte do la rue de la Huchette. Elle a ses nerfs.

— Ses nerfs? fit le Cyclope, en tendant avec fatuité les muscles do ses bras ; j'en ai aussi, des nerfs, moi, et do solides, mais ça ne me change pas comme ça, moi I

— Mon Dieu oui, continua Tiennette, cédant à une exaltation toute nerveuse, vous voilà bien tous trois: toi, le Balancier, la ruse, la dissimulation, l'astuce, la têto qui pense ; toi, le Cyclope, la force brutale et inintelligente, le poing à la place do la parole, le geste à la place de l'idée, le fait à la place du droit ; toi, la Tête-de-Pipe, la plus terrible des trois, l'insensibilité q»" torture sans regrels, qui poursuit sans relâche, sangsue qui épuiserait toutes les veines avant de lâcher prise. Ah! vieille mégère, si un bain de larmes pouvait, comme l'eau de Jouvence, rendre la jeunessse et la beauté, tu serais Vénus à quinzo ans!

— Madame, dit la Tête-de-Pipe avec aigreur, on ne peut pas être et avoir été; on a eu ses jours de beauté; toutlo monde ne peut pas en dire autant !

— Aimable amie ! répondit Tiennette avec un sourire cruel : elle est pétrie d'esprit, elle a réponse à tout. Mais à quoi te sert, dis-moi, d'avoir été jolie, puisque tu no l'es plus? à quoi te sert d'avoir fait les beaux jours du directoire, maintenant que tu es affreuse? A pleurer lo passé, voilà tout. Mais revenons au présent. Que voulez-vous?

— Vos ordres, dit lo Balancier on s'inclinant galamment.

— De l'ouvrage, s'écria le Cyclope avec un geste de débardeur.

— L'oisiveté, on l'a dit depuis longtemps, ajouta ironiquement la Tête-de-Pipe, l'oisiveté est la mère de tous les vices.

— C'est une mère, celle-là, qui a eu bien des enfans ! ajouta Tiennette. Ah! ah ! vous rne demandez de l'ouvra-

FREDERIC SOITLIE. - LÉO LESPES.

go? c'est co qaôjé suis en tram do vous préparor. Voyez lettres.

— Sont-elles mures? demanda le Balancer.

— Kilos sont bonnes à cueillir; elles ont nmri à l'ombre, Comme les phïïosbrtfics à l'a Bastïfïc. Mais je n'ai pas enco en le temps de coordonner tout i clà.

— Diable ! dit le liai aneier. un chôm

— La bourgeoise baisse, murmura la Têle-dc-Pipe.

— l'auilia dune >e ei ni-, a' les a\anl h ;às '.' ajouta le Cv clop '.

En ce moment, on Frappa à la pbtiè\

l'iei nette tressaillit de nouveau à ce bruit.

— Qu'est-ce? dit-elle à sa suivante avec un redoublement de crtrii -ité.

— Madame, c'est le vieux monsieur que vous s'avei.

— Lutin! dit fiennètlc. Qu'il entre, qu'il entre !

El sciant leur vivement, elle ouvrit la porte qui conduisait dans une autre pièce.

— Il est inutile qu'on vous voie ici, dit-elle aux trois affides. Entrez là un instant.

Les trois ci Ujpliçes disparurent par cette porte, tandis que Duplessis on 11 àii par le côte oppose.

Le vieillard était rdjormant; ou lisait sur son visage l'expression d'une j.'ie cr'ueJle.

— Eli bien ! lui dit Ticni)çltu, quoi de nouveau?

— Tout a marché parfaitement.

— Et d'Aion'de !

— Déshonoré,

— J'aurais du ie deviner à votre figure épanouie. Et mes gendarmes?

— Ils se sont comportés à merveille. En un mot, tout a réussi à souhait. Lo scandale sera immense, retentissant, solennel.

— Ainsi donr d'Aronde a parlé enfin? demanda Tiennette, qui croyait au succès du plan qu'elle avait fourni et «iui seul servait ses intérêts. Il a donc avoué lo véritable motif de la rencontre, la visite nocturne de sa femme chez Brioude?

— Rien de tout cela, répondit le vieillard avec la vanité d'un auteur dramatique dont la pièce a triomphé.

— Comment! il n'a pas parlé de sa femme ?

— Non.

— Et Brioude ?

— Brioude n'en a pas dit un mot non plus.

— Mais il parlera du moins, celui-là ! continua Tiennette qui ne tenait qu'à compromettre Estelle; il parlera, il faudra bien qu'il parle, quand l'affaire viendra en justice,

— Celui-là ? dit Duplessis. N'y comptez pas : celui-là ne parlera plus.

— Nous saurons bien l'y forcer.

— Ce serait difficile.

— Pourquoi?

— Par l'excellente raison qu'il est mort.

— Mort ! exclama Tiennette. Brioude est mort! Et l'autre ? et d'Aronde ? Répondez ; vous me faites mourir à petit feu!

— Presque rien!

— Comment 1 presque rien?

— Oui , une simple égratignure.

— Mais, au nom de Dieu, que s'est-il donc passé?

— Il s'est pas;é que d'Aronde a forfait à l'honneur, et qu'il a tué son adversaire par un coup déloyal.

— Co n'est pas vrai ! s'écria énergiquement Tiennetto, en dardant sur le vieillard étonné un regard flamboyant; ce n'est pas vrai, et vous le savez bien. Les méchans se connaissent en vertu. D'Aronde est la nature la plus noble que je sache. Ce n'est pas vrai, vous dis-je ; vous en avez menti l

— Peste ! l'expression est vive, et donnerait lieu à uno seconde rencontre, si vous n'apparteniez pas, en quelque sorte, à ce qu'on appelle le beau sexe. Au surplus, peu importe que ce soit vrai : il doit nous suffire que ce soit vraisemblable. Qu'est-ce que nous voulions? le déshonneur do d'Aronde.

— Son dé bonneur comme mari, mais non pas comme hommo.

— La distinction est un peu subtile. Or, Cô déshonneur, nous Pavons obtenu. L'n procôs-verbaien fait for désormais.

— Et OÙ est-il?

— Arrêté.

— Arrêté! s'écria la laido en se levant pale et frémissante

— Comme j'ai l'honneur de vous lo diro. Arrêté par vos bons gendarmes eux-mêmes, par la maréchaussée dont vous avez fourni l'excellente idée, et gui, averiio par vbi soins, devait venir constater le scandale qu« nous désirions. Ce séandaie a changé de nature par le cours Imprêv n des choses, mais il n'en est pas moins réel. Au heu de l'honneur d'une femme, c'est l'honneur d'un hommo quo nous tenons. Au lieu do frapper par ricochet, nous frappons on pleine poilrinn. Vous dovez être satisfaite.

— Satisfaito ! répéta Tiennette dans le paroxysme do la colère.

— Hé ! sans doute. Je regrette mémo quo vous n'ayez pu être témoin de l'entrée des gendarmes : c'était un beau coup do tnéAtre. Cela m'a rappelé les vignettes d'une foulo de complaintes.

— Malheureux! s'écria la laide, exaspérée do la sinistre gaîté que lo triomphe inspirait au vieillard; qui t'a donné lo droit d'interpréter mes sontimens? Ai-je reçu de toi quoique salaire? ai-jo fait avec toi un marché quelconque, pour que tu te sois permis de modifier nos conventions? Oui, tant que tu as voulu la ruine matérielle do d'Aronde; tant que tu as voulu son déshonneur conjugal, par le raot de sa femme et la publicité donnée à celte aventure, hé bien, j'ai marché avec toi, car ta double manœuvre servait mes projets ; mais au lieu de cela, au liou d'un scan dale de Bourse et de ménage, voilà que tu inventes un scandale de cour d'assises, un crime, un vrai déshonneur! voilà qu'au lieu de ruiner et de ridiculiser, tu assassines physiquement l'un, moralement l'autre ! Malheureux ! qui t'a donné ce droit?

— Madame ! dit Duplessis stupéfait.

— Non, non, je no suis plus ta complice. Tu secondais mon plan, je servais le tien; mais tu le dépasses, je te renie.

— Que voulez-vous faire, dit Duplessis avec hauteur, et à qui pensez-vous parler ?

— Ce que je veux faire, tu le demandes ?

— Sans doute. Comptez-vous m'intinrder, ma mie?

— Oh! jo ne suis pas inquiète de vous, monsieur : vous m'obéirez comme les autres ! D'Aronde est accusé, ditesvous, de félonie, de déloyauté, que sais-je? car on se perd dans vos ténèbres. Cela est-il prouvé?

—Oui, certes, par les dernières paroles du mourant luimôme, lesquelles, mal interprétées, ont eu l'air de concerner d'Aronde.

— Vous les démentirez.

— Vos propres gendarmes les confirmeront.

— Vous direz qu'ils se trompent.

Le vieillard, qui s'était assis, fatigué delà Iongr e course qu'il venait de faire, se leva à son tour.

— Ah çà! madame, dit il en haussant les épaules, il fau*. que vous me regardiez comme un idiot pour me proposer ce travail de Pénélope l

— Que vous soyez idiot ou hydrophobe, peu importe! Vous m'avez volé d'Aronde en le livrante la justice; jo veux que vous me rendiez d'Aronde, voilà tout. Or, je le répète, ce que vous avez fait, vous le déferez ; co que vous avez dit, vous le rétracterez. Oui, vous ferez cela, ou moi qui vous parle, je vous le jure ! je vous écraserai sous mes pieds comme une bête venimeuse!

— Ma fille, dd Duplessis, vous n'êtes qu'une insolente !

— Oh! je ne fais encore que menacer, je ne tomme encore qu'à l'épiderme; mais je trouverai le chemin qui mène droit au cœur, et je saurai s'ii vous en re^te un dans la poitrine ! J'en doute ; mais le désespoir que j'y enfoncerai n'y trouvera que plus de place pour vous torturer.

— Misérable I s'écria Duplessis blanc de colère de s'en-

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tendre ainsi traiter d'homme sans âme et sans cœur.

Et par un mouvement qu'il ne put comprimer, il leva sa canne sur Tiennette, mais sans la frapper.

Celle-ci fit sonner un timbre placé à sa portée.

Une porto s'ouvrit, un géant parut, et une main de fer contint presque aussitôt le bras du vieillard.

— De quoi l de quoi I dit le Cyclope en contenant Duplessis comme s'il eût été saisi dans un étau. Dos manières l un genre l Allons donc ! Est-ce qu'à votre âgo on bat encore les femmes ? c'est bon pour la jeunesse.

— Quelle fatuité l dit la Tête-de-Pipe, apparaissant à son tour.

Le Balancier fermait la marche.

Tiennette calma d'un geste le Cyclope, qui allait se mettre à jouer avec Duplessis comme avec un simple mannequin.

— Laissez partir ce stupide cacochyme, lui dit-elle. Je lui donnerai plus tard do mes nouvelles.

— A moi ?

— A toi.

— Ma petite vipère, dit le vieillard en prenant son chapeau, je vous conseille de no pas essayer vos dents contre la lime. Elles s'y briseraient. Vous pouvez être fort experte à brouiller des ménages, à donner la chasse aux caméléons politiques, plus pusillani, nés que les lièvres, et même à fabriquer des billets de banque avec des billets doux; c'est à merveille ; mais je ne crains plus les révélations, moi ; jo puis braver la haine, la colère, le scandale, le ridicule. Je n'ai plus peur de rien, pas même de la mort : j'ai soixante-dix ans et plus.

— Oh l dit Tiennette avec un sourire effrayant, vous calomniez mon talent, monsieur; j'ai des armes contre tous les âges; je vous poursuivrai, non pas comme un jeune homme, mais comme un vieillard ; vous resterez seul, sans affection, sans ami, exécré, maudit, avec le souvenir de vos méfaits, avec l'angoisse de vos remords. Réfléchissez donc, avant de me dire votre dernier mot.Consentez-vous, oui ou non, à défaire ce que vous avez fait?

— Non, dit le vieillard, ce qui est fait e-t fait. Quant à vous, ma mie, je vous conseille de parler moins haut; j'ai le moyen de vous réduire au silence : un talisman à l'aide duquel je puis, dans huit jours, faire transporter au greffe du palais de justice vos chiffons épistolaires, et votre charmante personne à Saint-Lazare.

— Diable l pensa le Balancier, comme il y va, mon vieux client I

— Il est très amusant pour son âge, ajouta laTête-de Pipe.

— Il arrange joliment la bourgeoise, fit à son tour le Cyclope ; j'ai bien envie de lui démonter quelque chose !

Et le géant allait décidément jongler avec son prisonnier, quand Tiennette le calma de nouveau.

— Quel est donc, dit-elle au vieillard, ce talisman qui vous donne tant de pouvoir sur moi?

— C'est l'argent l répliqua Duplessis.

— L'argent? fit Tiennette avec dédain. Me prends-tu pour une pauvresse, parce que tu ne m'as rien donné? j'en ai cent fois plus que toi, sache-le bien, et j'opposerai, au besoin, des louis à tes liirds, des lingots à tes louis.

— Des lingots l dit la Tête-de-Pipe, dont l'œil s'allumait do convoitise.

— Des valeurs réelles, soupira le Balancier; voilà ce qu'il no m'a jamais été donné do connaître: c'est pour moi comme le merle blanc.

— Mais, continua Tiennette, j'ai quelque choso do plus puissant encore : c'est le secret de ta vie, c'est le mystère de ton existence, c'est le mot do tes douloureuses énigmes,

— ûe ma vie ? dit Duplessis.

— Oui, j'ai de quoi te faire pleurer dos larmes de sang, do quoi faire tomber de chagrin tes derniers cheveux blancs, de quoi désespérer chacun des jours qu'il te reste à vivre ; car tu vivras, oui, pour ton châtiment, tu vivras l

Duplessis, épouvanté malgré lui des menaces de Tiennette, gagna la porte et s'enfuit.

Tiennette, épuisée, se jeta dans un fauteuil.

Mais tout à coup elle bondit comme une lionne blessée, Pt s'adressa nt à ses trois acolytes:

— Vous mo demandiez de l'ouvrage tout à l'heure? s'écria-t-elle. De l'ouvrage, mes chers serviteurs? Ah I soyez tranquilles : je vous en fournirai ; p3s beaucoup peut-être, mais d'un magniûquo salaire, du moins !

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