A DIPLOMATE, DIPLOMATE ET DEMI
Dans une vieille maison de la ville d'Ernée vivait encore, à cette époque, monsieur Duplessis, l'ancien associé du vieux baron Appencherr, banquier établi en Allemagne, dont il a été parlé dans le cours de ce récit.
Aijrès avoir liquidé cette association, monsieur Duplessis était rentré en France dans le courant de la restauration ; il s'était retiré à Ernée, sa ville natale, où il avait fourni à un de ses neveux les fonds dont il avait besoin pour acheter une charge de notaire.
Il habitait avec sa femme la même maison que son neveu. Il en occupait la partie qui donnait sur un grand jardin cultivé à l'ancienne manière, c'est-à-dire avec la symétrie qui distinguait les jardiniers doTrianon. Les fleurs étaient disposées avec une régularité mathématique ; les allées droites et parallèles étaient sablées do façon à faire hésiter le promeneur, tant on craignait de rider la surface unie de l'élégant gravier ; les arbres, taillés à la titus pour ainsi dire, par les meilleurs perruquiers du genre, avaient une tournure raide et empesée ; tout sentait la vieillesse sous ces ombrages destinés à abriter deux vieux époux ; les lilas n'exhalaient plus qu'un faible parfum, et les roses elles-mêmes, ces coquettes du règne végétal, paraissaient avoir emprunté leur rougo au boudoir de quelquo marquise décrépite.
Monsieur Duplessis ne s'occupait plus des affaires de l'élude , qu'il avait surveillées pendant les premières années, bien moins par intérêt que par amour des affaires. On lo consultait encore lorsqu'on avait besoin do fairo appel à son rare savoir pour quelquo question litigieuse, ou à son étonnante mémoire pour quelque renseignement précieux. La têto de ce vieillard eût pu lutter en effet avec le dictionnaire des dates, ce vaste cimetière des faits passés, tout parsemé do chiffres en guise de pierres tumulaires. Il connaissait à merveille la fortune, le caractère et la moralité de chacun des clients; il savait les épisodes les plus secrets de leur intimité. A Pa-
LE SIÈCLE. — XIV
ris, trois puissances dominent la vie: le médecin, lo commissaire et le portier. En province, il faut y ajouter lo garde-notes, confident obligé de toutes les passions, petites et grandes, qui agitent l'existence la plus voilée ; et Dieu sait combien monsieur Duplessis, par l'intermédiaire de son neveu, avait reçu de mystérieuses révélations 1
Au moment où nous entrons chez les Duplessis, un personnage nous y a devancé : c'est un homme aux cheveux grisonnans,à la taille élevée, au maintien g'acial, au regard douxetintelligent. Sa physionomie et son attitude indiquent une patience à toute épreuve. Il se nomme Labanoff, il est Russe; son passeport lui donne le titre de comte, la qualité de secrétaire d'ambassade, et il « voyage pour son plaisir. »
Monsieur le comte Labanoff est appuyé sur la table à à laquelle travaille monsieur Duplessis neveu, occupé, comme disent les bureaucrates, à éventrer un dossier. La conversation semble engagée depuis longtemps, et pourtant les deux interlocuteurs n'ont pas l'air de s'entendre beaucoup mieux qu'au début.
— ■ Mon oncle, dit lo notaire, a reçu, en effet, les papiers de l'enfant dont vous me parlez.
— Affranchis par la poste ? ajouta le Russe.
— Affranchis jusqu'à destination, et confiés à sa garde. Personnellement, je ne puis rien dans celte affaire. C'est un véritable labyrinthe dont mon oncle s'est réservé le fil, et il est décidé à ne point se dessaisir de titres dont on ne saurait évaluer l'importance.
— Lui avez-vous fait part, dit monsieur de Labenoff, de la façon dont je voudrais que cette affaire se fît?
— Oui, monsieur.
— Il n'est nullement question de retirer le dossier de ses mains, de violer un dépôt fait par un dépositaire invisible, d'entacher d'un abus de confiance sa vie si pure et si respectée. Je ne demande qu'à voir ce dossier, à lo feuilleter pendant quelques minutes, à en copier quelques parties; après quoi je vous le remettrai d'autant plus au complet quo je ferai ce travail sous vos yeux mêmes.
— Vous ignorez peut-être, dit monsieur Duplessis neveu, quo le dossier dont il s'agit est écrit en langue étrangère.
— Oui, en allemand, je ne l'ignore pas; mais je sais assez d'allemand pour n'avoir pas besoin d'interprète; cela se fera donc sans intermédiaire , et, en échange de cette communication, je suis autorisé a vous verser comme honoraires une somme de vingt-cinq mille lraacs.
— Vingt-cinq mille franes I s'écria lo jeune notaire ébahi.
Le comte Labanoli tira de sa poche un portefeuille qui exhala une douce odeur do cuir de Russie.
— Jelos ai là, dit-il; jene demande ni quittance niinsciiption à votre grand-livre ; je sollicite uniquement la communication do papiers appartenant à un inconnu, à un homme mort sans aucun doute : cette obligeance de votre part ne nuira par conséquent à personne.
— Vous êtes chargé d'un intérêt puissant?
— Moi ? dit Labanoff; et pourquoi cela?
— Pour offrir une pareille somme en retour d'un si petit service, il faut que vous ayez une mission bien imporlante.
Labanoff fronça le sourcil comme un hommo qui s'ost trahi par cet excès do zèle quo redoutait si fort monsieur de Talleyrand.
— Non, dit-il, je ne suis le chargé d'affaires de personne ; et si j'estime à sa plus haute valeur lo bon office que j'attends de vous, c'est que jo suis d'un pays où l'on ne marchande pas.
— En co cas, je suis doublement désolé d'avoir à vous refuser. Mon oncle est inexorablo; il ne veut pour aucun prix se dessaisir de ces papiers, ne fût-ce qu'uno minute. J'ai fait tout ce qu'il m'a été possible do faire. Je n'ai pu réussir. Agréez mes regrets.
— Monsieur Duplessis, dit Labanoff en se levant, permettez-moi de vous revoir demain. La nuit porto conseil, et vingt-cinq mille francs d'honoraires no sont pas à dédaigner pour une étudo de province. Vous êtes persuasif, la
FKÊDÊulC ?OULÏ*. - LÉO LESrÈS,
mo qu • l'offre ne manque pas d'éloquence non plus; d'Ici là peut-êlre obtiendrofc-vous de pleins pouvoir».
Puis, saluant avec une grâce toute moscovite, il ouvrit la porte de sortie et alla se heurter contre un Individu
mandait à entrer.
L'homrao qui allait sortir, cl l'homme qui arrivait échangèrent un coup d'oeil rapide comme l'éclair, mais ce coup ii.e i ,i\ ii| sniii pour qu'ils se reconnussent.
— C'est I, ihinul! ! se dit le uinive.m venu.
— C'est Montreuill murmura le tyoSCOVite.
Le notaire se contenta d'adresser un dorn'or salut au personnage qui franchissait «l'un pas calme et compassé le seuij de l'étude, puis il rentra dans son cabinet pour y recevoir lo nouveau visit ur.
— Monsieur, dit Montreuil en so jetant dans lo fauteuil que venait d'abandonner son prédôcossour, on vient do vous demander des paperasses.
Monsieur Duplessis neveu examina attentivement co questionneur si bien informé. Il sonda du regard ses vêtemens reluisans de vétusté ot qui conservaient un reste d'élégance. Il chercha à découvrir dans ses yeux pénétrans lo but do sa visite ; mais Montreuil fut impénétrable.
— Co sont dos papiers allomands dont il s'agit, continua cedemior; oui, un vëritablo grimoire, contenant toute une généalogie
— Comment I vous savez ?
-—Oh! sans doute. Co n'ost pas étonnant : j'ai perdu quelques-unes des années do ma vie à écrire l'histoire des autres. On appello cela faire ses mémoires, et je sais où l'on puise à la source Or, les dossiers dos notaires sont souvent plus précieux pour les Bachaumonts do ces tompsci, que le catalogue des plus riches bibliothèques.
— Et quel est, monsieur, dit Duplessis neveu, lo mou qui mo procure l'honneur do votro visite ?
— Oh! mon Dieu! le même en vérité que celui de monsieur de Labanoff : une convoitise d'historien consciencieux, une envie insurmontable d'avoir des documons dont seul vous disposez.
— En ce cas, monsieur, sans que j'aie besoin de vous demander vos noms et qualités, je vous répéterai la réponse que jo lui ai laite -.-, « cela est impossible I »
Montreuil écouta cette fin de non recevoir en hommo qui s'y attendait. Il sourit avec fatuité, et rapprochant son fauteuil de celui du notaire,
— Le moi impossible, lui dit-il, comme tous les adjectifs de notre langue, répond à un tempérament auquel il plaît et qu'il caractérise. Impossible est un mot de lymphatique, une satisfaction accordée par les académiciens à la paresse, un non-sens grammatical, comme toutes les négations. Telle chose peut être improbable, tout au plus ; mais impossible ! qui oserait l'affirmer? L'impossibilité seule est impossible en ce monde.
— Monsieur, répliqua le jeune homme en rentrant son menton dans l'immense cravate blanche qui lui servait de support, ce n'est évidemment pas pour m'exposer un cours de philosophie que vous m'avez fait l'honnour do me consulter?
— Ce n'est pas pour vous consulter que je suis ici, monsieur, répondit Montreuil :. c'est pour vous sommer de remettre en mes mains les notes allemandes dont on vient de vous entretenir. Oh I épargnez-vous les affirmations et les excuses : ce n'est point à demi que je fais les choses Si jamais j'avais à adresser une pétition à un roi, je lui demanderais peut-être sa prepro couronne. Je ne veux donc pas la communication pure et simple de ces papiers précieux, je veux leur possession pleine et entière ; vous voyez, monsieur, que nous ne nous entendons pas.
— Monsieur ignore sans doute, objecta monsieur Duplessis neveu, qu'il a été offert des prix considérables* pour la simple communication de co dont il demande la remise définitive.
— Des prix considérables I Allons donc t des misères i répondit dédaigneusement Montreuil.
— Comment, des misères ! On m'a offert vingt-cinq mille Crânes, monsieur.
Montreuil tira de sa porho un foulard passé au dégraissage, et s'en servit pour enlever de sa chemise des atomes
de tabac, avec la même élégance que s'il eut eu un jabot on valenclennes ; puis, regardant 8a partie adverse avec un sourire plein de bonhomie ,
—Les pleutres 1 dit-il, les avares 1 les cancres I vingt-cinq millo francs pour une communication do bette importance I Vingt-cinq mille franc* pour un secret dont un notaire royal a la clcfl C'est inimaginable, et Je né reconnais plus la l'ancionno munificence de toute-, les Russies. L'aigle à deux têles mo semble tourner à la pie voleuse
Duplessis neveu regarda cette fois Montreuil avec slupél action. Il se demanda si co costume, dont l'art seul était parvenu à cacher lo délabrement, no couvrait point un nabab, un princs un banquier même. Tel est lo prestige de l'or sur lo vulgaire, qu'il se sentait presque subjugué déjà par cet étrange personnage aux yeux do qui mille louis n'étaiont qu'une bagatolle
— • Vous croyez donc, murmura-t-il, que cela valait davantage?
— Obi répondit Montreuil, je dois être juste, on serait arrivé à mieux que cola : à cinquante mille, à cent millo, à deux cent mille, par exemple!
— Vous supposez ! s'écria lo notaire émerveillé.
— J'en ai la conviction, lo demi-million même était vraisemblable; mais du moment où j'entre en rivalité, vous comprenez qu'aucune offre n'est plus acceptable.
— Ah! vous pensez quo...
— Parbleu l
— Pas même le demi-million ?
— Pas même le million, pas même la banque de France tout entière, s'il était possible de vous faire cadeau du contenu de ses caves!
On fût venu annoncer en co moment au notaire d'Ernée que le roi Louis-Philippe lo conviait à dresser le contrat do mariage d'un de ses enfans, qu'il n'eût pas été plus surpris. Etourdi par cet aplomb incompréhensible, il pensa un moment avoir devant les yeux un des autocrates de la finance, un de cos tyrans qui tiennent les destinées métalliques des deux mondes dans leurs carnets, et dont le sourcil olympien, selon qu'il s'élève ou s'abaisse, fait baisser ou hausser la fortune publique. Aussi, courbant le dos pour arrivera parler confidentiellement à l'oreille do Montreuil, il lui souffla ces mots, dictés par la curiosité bien plus que par l'avidité :
— Mais vous, monsieur, qu'offrez-vous donc de ces papiers?
— En argent? dit négligemment Montreuil, en passant en revue lo vernis éraillé de ses bottes.
— Oui, en argent?
— Hé bien, monsieur, puisqu'il faut parler nettemeut, catégoriquement, positivement... je n'offre pas un liard !
Le notaire se retira comme si un poids de cinq cents livres lui fût tombé sur l'orteil.
— Alors, s'écria-t-il, que venez-vous faire ici?
— Monsieur, dit froidement Montreuil, je croyais m'être suffisamment expliqué au début de cette entrevue. Je viens chercher ces papiers, et, croyez-le bien, dût vofro étonnement redoubler, je ne sortirai pas sans les emporter. Je serais déshonoré à mes yeux si j'échouais dans celte entreprice, comme je me croirais déshonoré aux vôtros si l'idée m'était venue do vous séduire avec de l'or, car vous pourriez me prendre à juste titre pour un corrupteur de la plus médiocre espèce. Je sais que la choso ne dépend pas de vous. Aussi, permettez -moi, pour épargner le temps, qui, comme l'argent, est un capital, de solliciter la faveur d'entretenir un seul instant votre oncle. C'est un homme d'expérience, m'a-t-ondit, et qui connaît son monde par cœur. Deux minutes suffiront pour nous entendre à ravir.
— Je doute, dit le jeune Duplessis avec un sourire ironique, que vous trouviez mon oncle aussi facile en négo-
LE VEAU D'OR
dations que vous le pensez. Toutefois, il no m'appartient pas de mettre obstacle à cette entrevue; mon onclo n'est point en tutelle, et, ne fût-ce que pour savoir jusqu'où ira votre influence, je vais vous introduire auprès do lui.
Montreuil suivit son interlocuteur et traversa avec lui le jardin aux fleurs caduques dont nous avons parlé. La partie de l'habitation qu'occupait le vieillard était lézardée et noircie par le temps. Les meubles vermoulus, couverts en tapisserie aux couleurs fanées, singeaient le stylo Louis XV.
Les parois du salon étaient ornées de deux tableaux : l'un représentait une pastorale copiée de Boucher, l'autre le portrait de monsieur Duplessis l'oncle, à l'âge de vingtcinq ans, tenant d'une main la Théorie des Richesses, et de l'autre une rose mousseuse, afin d'unir sans doute dans une même personne l'utile et l'agréable.
Monsieur Duplessis était assoupi dans son fauteuil quand son neveu entra, accompagné de Montreuil. Sa tète, entièrement chauve, accablée par le poids des ans, était retombée sur sa poitrine. Il était vêtu d'une robe de chambre do flanelle noire qui cachait mal la maigreur de sa personne, et ses deux mains, posées le long de son corps, témoignaient, par leur immobilité, qu'elles n'étaient point encore atteintes de ce tremblement nerveux si ordinaire chez les hommes de son âge.
— Mon oncle, dit le jeune Duplessis en le secouant par l'épaule, voici un étranger qui désire vous parler d'affaires.
Le septuagénaire ouvrit les yeux , se redressa sur son séant, et laissa voir à Montreuil une figure sombro et menaçante. Jamais les signes d'une atrabilaire misanthropie n'avaient été plus visibles que sur ce visage sillonné par le temps. La vieillesse est la pierre de touche de l'homme. Tant que les passions bouillonnent au fond de son caractère, il est difficile d'en sonder les flots sans cesse agités ; mais quand l'âge a calmé la tempête, on peut lire sans trop de peine dans cette eau dormante.
Le vieux Duplessis appartenait à la catégorie des hommes désolés de vieillir, et qui voient arriver avec colère le terme prochain de leur existence. Il était peu enclin à faire des concessions à ce monde qu'd devait quitter bientôt. Il avait en grand mépris la race humaine, dont les cartons de l'étude lui offraient souvent d'assez mauvais échantillons. Il aimait la solitude, plutôt par sauvagerie que par ce besoin mystérieux qu'éprouve toute âme poétique à s'entretenir avec elle-même. Aussi reçut-il avec humeur, comme nous l'avons vu, cet intrus au bénéfice duquel on avait troublé son sommeil.
— Monsieur, dit-il à Montreuil, que voulez-vous? que demandez-vous? que vous faut-il? Si c'est un renseignement, mon neveu est là, et à son défaut le premier clerc ; si c'est une consultation, je n'en donne plus, on le sait, ce n'est pas chose nouvelle. Dépêchons, je vous prie, car jo suis vieux, comme vous voyez, et à mon âge on n'a pas de temps à. perdre.
— Mon oncle, dit alors le jeune Duplessis, la chose est fort simple. Vous avez reçu par la poste, il y a quelques années, non point comme notaire,mais comme simple particulier, et d'une main qui ne s'est pas fait connaître, des papiers qui se rattachent à la succession Limbourg. Vous les avez dépesés dans mon étude, comme en lieu de sûreté, no voulant pas les garder chez vous. Or, sous prétexte que vous en avez naturellement la libre disposition, puisqu'ils vous ont été envoyés sans condition aucune, monsieur que voici vient tout bonnement vous les demander. Quant à moi, afin de vous épargner les fatigues d'une conversation à ce sujet, j'ai cru devoir le prévenir que ces documens étaient déjà l'objet d'une inutile eonvoitise, et qu'on vous avait offert vainement des sommes considérables pour les consulter. Monsieur s'est récrié contre la modicité de ces sommes; monsieur, jugeant sans doute ces papiers impayables, ne veut pas même essayer de les payer d'aucun prix ; monsieur assure qu'il ne sortira d'ici que possesseur de ces pièces dont il veut la propriété gratuite et non la communication moyennant
salaire, et que, pour arriver à son but, il lui suffira de vous l'exposer. C'est le motif pour lequel j'ai cru devoir enfreindre la consigne qui défondait votre porte.
A cette révélation faite d'un ton narquois, le vieillard se leva courroucé, et s'avançant vers Montreuil,
— Je ne sais, lui eria-t-il, qui vous a inspiré l'audace de me fairo une pareille demande ! Jo no vous connais pas et ne veux point vous connaître. Avez-vous quelque droit à réclamer ces papiers? Avez-vous des titres à faire valoir ? Montrez-les, ou sortez à l'instant 1
Montreuil examina l'irascible vieillard, non en homme que la colère effraye, mais au contraire avec un sentiment de joie. Il avait craint de trouver une glace où il rencontrait un volcan, et il se promit de tirer parti de cette fougue qui devait servir ses projets.
— Permettez-moi, monsieur, dit-ii avec un accent de politesse exquise, permettez-moi de vous faire remarquer que si j'avais eu des titres, il m'eût été inutile de solliciter l'honneur de vous voir. C'est justement parce que je n'en ai pas, que jo m'adresse a vous dans une affaire où nos intérêts sont liés, où notre cause est peut-être commune. Que vous importe mon nom, si je vous sers? Que vous fait ma profession, si je vous suis utile? Vous avez un secret dont vous ne faites rien, et dont je tirerai profit; j'en possède un, moi, qui m'est un luxe et qu'il vous importe de savoir. Chacun de nous possède un bien indispensable à l'autre : c'est donc un échange que je vous propose, et vous connaissez trop bien la science des transactions pour ne pas vous rappeler que ces opérations-là peuvent se faire de la main à la main.
Le vieillard fixa ses yeux sur Montreuil comme s'il eût voulu le brûler du feu de ses regards.
— Je ne sais ce que vous voulez dire, répliqua-t-il ; ma maison est de verre, et je n'ai pas plus de secrets à apprendre que de secrets à cacher.
—Votre indifférence, monsieur, répondit Montreuil, n'est pas raisonnable. Elle est surtout en contradiction avec la gravité de votre caractère. De deux choses l'une : ou j'ai à vous faire une révélation importante dont j'ai le droit de fixer le prix, ou jo ne suis qu'un imposteur, me servant d'un prétexte qui n'existe pas, et dont vous pouvez faire justice en me faisant jeter à la porte. C'est un examen qui vous incombe. Vaut-il la perte do dix minutes? C'est ce que vous avez à décider. Dans tous les cas, vous n'avez rien à risquer, car c'est moi qui paie d'avance.
— Hé bien! monsieur, murmura lo vi ux Duplessis, qu'il soit fait comme vous le voulez. Voyons ce mystère qui doit m'intéresser si fort, mais soyez bref, car j'aime les histoires courtes.
Montreuil plaça nonchalamment son bras droit sur la table couverte de papiers et de journaux qui l'avoisinait, en hommo décidé à prendre son temps.
— Eh bien I monsieur, reprit le vieillard, votre mémoire est-elle en défaut? Faites-vous appel à votre imagination? Si c'est du roman que vous me destinez, vous avez l'improvisation lente.
Montreuil jeta un coup d'ceil en arrière avec, un flegme admirable.
— * Monsieur, murmura-t-il, notre histoire, à nous autres qui avons vécu, emprunte souvent au roman ses situations les plus extraordinaires ; c'est une mauvaise lecture à faire à haute voix pour do jeunes oreilles.
—Je ne vous comprends pas, observa son interlocuteur.
Montreuil, sans mot dire, montra du doigt le jeune notaire, qui suivait toute cette scène avec la plus vive curiosité.
Lo vieillard regarda son neveu et sembla s'émouvoir pour la promièro fais à la pensée de faits que tout le mondo no pouvait pas entendre, puis ses yeux se reportèrent sur Montreuil avec un sentiment de défiance qu'il ne cherchait point à dissimuler.
— Oh i monsieur, s'écria celui-ci, rassurez-vous : je ne suis ni un Cartouche ni un Schinderhannes. Je n'ai sur moi
FRÉDÉRIC SOUUE. - LÉO LESPES.
m couteau-poignard ai pistolet à six coups; je D'en veui ni à votre rie ai a votre forlune. D'ailleurs, pour un a
siu, il existerai! auprès de vous une introduction p us fa-
cile que celle dont j'ai hit usage. Toute maison Byanl cour et jardin possède des murs accessibles el une petite porte qui semble faite exprès pour les visiteurs nocturnes. Quand on esl beau garçon et jeune, on entre à l'aide d'une femme de chambre ; quand on est laid ou vieux, on entre ,:i l'aide d'une échelle. Jo n'ai choisi aucun de «'es moyens ; je suis venu par fétude, j'ai été introduit par voire successeur, et j'ai laissé ma canne, dans son cabinet. Vous voyez, monsieur, que je mérite toute votre confiance.
Le vieillard, un moment indécis, fit un signo à son neveu. Celui-ci disparut à regret, et Montreuil demeura on têto à tête avec son redoutable contradicteur