HERCULE AUX PIEDS D'OMPHALE
Le baron d'Appencherr n'était pas une méchante nature : ce n'était qu'une nature futile. Il avait bien les vices des Turcarets de nos jours : époux volage, veuf très consolabK père négligent, ami tiède, amant vaniteux, spéculateur peu scrupuleux ; mais il était incapable d'une félonie caractérisée , et surtout il exécrait tout ce qui pouvait troubler le cours facile de son existence. Il ne fallait donc rien moins que la contrainte exercée sur lui par son beau-père pour qu'il acceptât un rôle dans le drame qui devait se dénouer si fatalement au bois de Boulogne. II rentra chez lui, furieux contre son beau-père, contre le vainqueur, contre le vaincu, contre lui-même, contre les gendarmes, contre l'univers entier. Ce duel lui avait causé des émotions pénibles; il lui fai-ait manquer peut-être une promenade avec Simonne, et menaçait de lui attirer des tracas judiciaires. C'était plus que suffisant pour motiver sa mauvaise humeur. Il traversa rapidement ses bureaux, jeta un coup d'œil distrait sur la correspondance, donna quelques signatures à tort et à travers, gronda un peu tout le monde sans savoir pourquoi, et se réfugia dans son appartement pour procéder aux soins de sa toilette, ce qui était sa grande consolation.
Quelques naturalistes de l'espèce humaine ont essayé de distinguer l'âge où la coquetterie atteint son apogée chez les hommes comme chez les femmes. Les uns ont soutenu que le miroir est d'autant plus recherché qu'on y retrouve plus de grâce, de jeunesse et de distinction. D'autres ont affirmé qu'il est bien plutôt un moyen de venir en aide à la nature que d'en admirer les merveilles, et que la coquetterie est un palliatif bien plus encore qu'une satisfaction. Quoi qu'il en soit, M. le baron d'Appencherr, bien qu'il fût loin de cette génération que Jules Janin appelle les heureux de vingt cinq ans, écoutait les avis de son miroir et prenait le temps de les mettre à profit. Il y avait sur ^a toilette toutes les ressources de la parfumerie moderne, depuis l'eau de Portugal, qui a détrôné l'eau de Cologne, jusqu'à la cire de Hongrie, qui fixe sur le côté de la têto la raie verticale inventée par le comte d'Orsay, en remplacement des coiffures à mille papillottes que portaient les beaux de la restauration.
M. le baron resta une heure absorbé dans celte importante occupation, et après avoir jeté un dernier coup d'œil à son confident muet, il allait sortir quand un garçon do bureau frappa à la porte.
— Qu'est-ce encore? dit-il.
— Monsieur, répondit le garçon, c'est un paquet à votre adresse,
— Donnez-le au secrétaire général.
— Monsieur, c'est une affaire qui vous est porsonnello , c'est de la part de votre notaire.
— C'est différent, dit le baron, voyons ce qu'il me veut. Et il brisa l'enveloppe et parcourut la lettre qu'elle renfermait.
— Il s'agit, se dit-il, do l'héritage que vient de foire Julie, dont je suis le tuteur naturel et légal. Pour régulariser la délivrance de la fortune que lui laisse sa grand'mère, on me demande mon acte de mariage et l'extrait de naissance
/RfcnERIC SOUL1F.. — LÉO LESPES.
de ma QUe. Où donc sont ces ptècesl Wles sont peut-êindans lea archives.
Et le baron se Qtdescendre par le garçon <lc bureau plusieurs cartons poudreuxi remplis de papiers dont l'encre avait pâli cl dont la couleur jaunâtre attestait la vétusté*
Allons, bon ! «lit-il, voilà que J'ai sali in('s manohettoa
h loucher ces paperasses t.. . Les pièces qu'on me demande... mais OÙ «loue les ai-je fourrées? AI) ! je me souviens !
Le baron pril sa canne 1 1 son cbapeaui passa son mouchoir <ic batiste sur les plis un peu maculés de ses manchettes, traversa le jardin et entra dans le. joli pavillon occupé par sa tille.
il n'y avait personne on ce moment. Julie était sortie
avec Rosine pour aller à l'église, où die taisait célébrer ce jour-là un service funèbre pour lo repos de l'âme de sa grand'mère.
l.e baron pénétra dans la chambre qui avait été celle do sa femme.
Il se sentit légèrement ému en se trouvant seul dans cet appartement qui lui rappelait de lugubres souvenirs. Et cependant, à l'extérieur, les oiseaux chantaient gaùnont dans leur immense volière ; et le soleil, s'échappant des nuages gris qui l'avaient voilé toute la matinée, jetait en ce moment sa blonde lumière à l'intérieur, brillantant les fleurs brodées par la jeune tille, comme s'il eût voulu compléter l'illusion produite par la perfection du travail.
Le baron éprouva un sentiment do mélancolie qu'il ne put maîtriser.
— C'est ici, dit-il, qu'a eu lieu l'événement...! Voilà le lit mortuaire où je l'ai vue, pâle et glacée ! Il me semble que c'est hier que la chose s'est accomplie. Je vois encore le médecin des morts constater le décès; j'entends encore cette énigme vivante, ce mandataire étrange do je ne sais quel commettant, un homme à la figure austère et bienveillante, au regard doux et impérieux, M. Masson, si toutefois c'est son vrai nom, me dire en me reconduisant avec Lafolie : a Vous pouvez vous retirer, monsieur le baron, pour pleurer plus librement dans la solitude : tout est fini ; » enfin je vois encore Rosine éplorée rester seule avec la pauvre défunte , pour procéder à l'ensevelissement de sa chère maîtresse. Brrrrum ! j'en ai le frisson, rien que d'y songer! Ah! je ne me fis pas répéter l'invitation d'aller pleurer ailleurs, loin d'un si navrant spectacle. Je déteste les émotions de ce genre.
Et le baron passa la main sur son visage, comme pour écarter ces funestes réminiscences.
— Allons, dit-il, je suis fou de m'abandonner à des terreurs rétrospectives. Le présent a bien assez des siennes. C'est ce diable de duel, ce combat de tout à l'heure, ce sang versé, cet imbécile de Brioude, — une ancienne connaissance, se faisant tuer devant moi comme un maladroit, — qui m'a mis les nerfs en mouvement. Dépêchons-nous de chercher les papiers en question, et d'aller rejoindre Simonne. J'ai besoin de revoir cette chère cruelle, pour me remettre un peu de tant de sensations désagréables.
Et le baron se prit à fureter dans quelques-uns des meubles.
Triste inventaire, qu'une pareille exploration parmi les divers objets qui ont appartenu à une femme qui n'est plus? Les rubans, les gazes, les fleurs, les riches tissus, les moindres choses apparaissent tout à coup comme les éphémérides des temps heureux de la jeunesse et du bonheur. Cette guirlande, elle la portait au bal ; cette robe élégante, elle la fit faire pour une fête ; ce collier de perles fut un gage de tendresse ; ces diamans, elle s'en parait encore quelques jours avant sa mort. Ils ont conservé tout leur éclat, tandis que chaque jour a terni, a effacé son souvenir.
— Ce n'est pas là, dit le baron pensif; là non plus, là pas davantage. Des chiffons, des babioles. Voilà tout. Où cela peut-il être? Voyons donc dans cette armoire.
A peine y eut-il jeté un regard qu'il recula frappé de surprise.
Il venait d'y voir une boîte à cigares, ce même petit meuble, orné de son chiffre, que la défunte lui avait donné
doux sa l'èie, donl Lataké, d'après les conseils de Tiennette, s'était obstinée à exiger la possession, qui était ro venue
aux mains de la baronne par Dahiron, et dont enfin lafolie avail recommandé a Julie la soigneuse conservation.
— Pst-il possible! ilil le baron en l'examinant ; mes \ « ■ h \ ne me trompent-ils pas? Non, c'esl bien cela! Comment «eiie huile se reti'ouvo-t-eiie ici !... Ma femme savait donc toute cette histoire !... Ah! pardieul voila un coffret qui a singulièrement \ 03 âgé !
Et le baron resta un instant en contemplation devant co témoin de ses anciennes folies.
Il ouvrit la boîte, et il trouva dedans, enveloppé dans du • papier de soie, un objet qui avait été déposé là par sa QUe.
— Qu'est-ce encore? dit-il. Est-ce aussi un souvenir?
C'était le petit flacon dont nous avons déjà parlé, il l'examina avec attention. Le cristal portait une étiquette écrite à la main ej d'un caractère qui en dénonçait l'ancienneté. Le baron, après quelques efforts, y lut cette inscription latine : Mon 8omnti8 est. La mort est un sommeil.
— Puisses-tu avoir raison, murmnra-t-il, inscription mystique I Puisse pour nous tous, qui avons passablement failli, la mort n'être qu'un sommeil paisible !
Kn cet instant la porte s'ouvrit et Julie entra.
Elle resta un moment immobile et interdite à la vue de l'ancnire ouverte.
Çt iTit au baron, il tressaillit et s'éloigna du meuble, avec la frayeur d'un enfant qui vient d'être surpris dérobant quelque friandise.
— lié bien ! ne vous gênez pas, monsieur ! dit enfin la jeune fille, avec une charmante mutinerie, en refermant l'armoire, après s'être assurée par un coup d'oeil que rien n'y manquait, et qu'elle n'avait à regretter qu'une indiscrétion. No vous gênez pas ! mettez tout sens dessus dessous ici ! faites absolument comme si vous étiez chez vous!
— Chère enfant, dit le baron, je t'en prie, ne me gronde pas!
— Si, monsieur, je veux vous gronder, et bien fort ! Comment ! quand je vous cherche, quand je vous désire, vous me faites défaut; vous passez les matinées, les journées, les soirées dehors, et je reste seule à la maison; et quand vous venez ici, vous choisissez justement le moment où je n'y suis pas !
— Je t'assure, Julie, que c'est...
— Oh! vous m'entendrez jusqu'au bout ! Ce matin encore, j'envoie vous rappeler qu'on va célébrer un service auquel les convenances tout au moins vous faisaient un devoir d'assister. On me répond que vous êtes sorti dès six heures cl demie. Pourquoi sortiez-voussi matin, monsieur, vous qui êtes si paresseux d'habitude, et qui parfois êtes à peine éveillé à dix heures?
— Une affaire extrêmement grave, mon enfant.
— J'étais sûre de la réponse; cela ne manque jamais. C'était sans doute aussi une affaire extrêmement grave qui vous amenait ici en mon absence?
— Justement.
— La curiosité, voilà tout ! Fi ! que c'est laid l Que cherchiez-vous dans celte armoire sans ma permission, monsieur, et au risque de tout bouleverser? On doit avoir plus de ménagemens pour les souvenirs qui nous viennent de personnes chères.
— Hé bien ! vois comme tu te trompes, se hâta de dire le baron, heureux d'avoir, par extraordinaire, une bonne excuse à donner à son charmant pédagogue. Je venais chercher des pièces donl le notaire a besoin pour la régularisation de l'héritage de ta grand'mère.
— Ainsi, tandis que je priais pour l'âme delà défunte, vous vous occupiez de sa succession ! C'est encore bien plus affreux que je ne le pemais.
— Que veux-tu, mon enfant? je ne suis pas coupable de ce rapprochement. Le monde fourmille de contrastes dont le hasard seul est responsable. Le chagrin sait parfaiiement compter. Il est d'inconsolables désespoirs qui ne se laisseraient pas duper de cinq centimes. Les larmes n'empêchent pas de voir fort clair dans ses intérêts.
LE VEAU D'OR
Ut
— En tout cas, monsieur, je n'étais pas si presséo d'hériter que vous ne pussiez attendre mon retour, au risque de recevoir votre semonce ordinaire.
— Non, vrai, ce n'est pas moi qu'il faut morigéner celle fois: c'est le notaire.
— Et quelle pièce cherchiez-vous donc?
— Ton extrait de naissance et l'acte de mariage de ta mère.
— Il n'y avait qu'à parler.
Et Julie, ouvrant un des autres compartimens de l'armoire, en tira aussitôt les pièces que demandait son père.
— Peste 1 s'écria-t-it gaiement pour changer le cours de la conversation, tu es un véritable archiviste! J'ai bien envie de te prendre pour mon premier commis.
— Qui sait, monsieur le moqueur? dit la jeune fille; vos affaires n'en iraient peut-être pas plus mal.
— C'est cela, nous en reparlerons, dit le baron en reprenant sa canne, ses gants et son chapeau, comme un homme qui va partir.
— Hé quoi ! vous me quittez déjà, monsieur? C'était bien la peine de venir ici pour ne faire que paraître et disparaître 1
— Pardonne-moi, chère enfant; je reviendrai, je resterai, je te tiendrai longtemps compagnie, mais plus tard; une affaire...
— Oui, o une affaire grave m'appelle ailleurs,» continua Julie en imitant la voix de son père. Vous voyez que je sais la chose d'avance. Hé bien I non, monsieur, vous ne vous en irez pas encore.
Et en disant cela, Julie arracha gentimpnt des mains du baron sa canne, son chapeau et ses gants, et les posa sur un fauteuil.
— Mais je t'assure que...
— Du tout, du tout! puisque je vous tiens par hasard, je vou* garde. Comment! vous seriez venu ici sans môme daigner me faire compliment du joli bouquet de fleurs que je brode, et pour qui encore? devinez, monsieur l'ingrat 1
— Eh quoi ! ce serait pour...
— Ehl pour qui donc? Un beau fauteuil en tapisserie, pour vous reposer, le soir, de toutes ces graves affaires do la journée.
— Ah I quelle charmante attention ! Laisse-moi t'embrassor p' ur faire la paix.
— Non, non, pas encore ; quand vous l'aurez mérité.
— Que faut-il donc faire pour cela ?
— Oh ! bien des choses. Et d'abord m'aimer davantage.
— T'aimer davantage? Mais tu sais bien que, c'est impossible 1 N'es-tu pas la vraie fleur de ma vie ?
— Une fleur, celle-là, que vous ne culiivez pas avec autant de soin que j'en ai pour les miennes, moi!
— Hé as! ce n'est pas ma faute.
— Oh ! oui, encore les affaires, n'est-ce pas? Hé bien f moi aussi, j'ai des affaires, de graves affaires. J'ai à terminer votre fauteuil, et il ne me, reste plus de soie rose pour cetie fleur que vous voyez inachevée. Je viens d'en acheter un écheveau. Vous allez m'aider à l'arranger.
El Julie dénoua l'écheveau, l'accrocha aux deux bras de son père. I- fit s'asseoir, se place devant lui, et se mit à dérouler le fil et à l'entortiller sur une bobine.
— Allons, bon 1 s'écria le baron, me voilà passé à l'état de dévidoirl
— Cela vous va on ne peut mieux. Vous me demandiez tout à l'heure ce qu'il faut que vous fassiez pour m'êlre agréable? Je vous ai déjà répondu. J'ajoute qu'il faut être docile, attentionné, assidu, complaisant Les plaisirs me sont de nouveau interdits ju qu'à la fin de mon deuilmais il en est un, la pr-mienade, que je ne serais pas lâchée' do vous devoir. Oui, la promenade à pied aux Tuileries, la promenade en voiture au Bois. Pourquoi ne m'y conduisez-vous jamais, monsieur? Je vous lais donc honte?
— Ah ! par exemple! quel père ne s rait fier d'une fillo telle que toi? jolie, gracieuse, spirituelle...
— Et un peu bien tourmentante, n'est-il pas vrai? surtout en ce moment?
— Non, non, au contraire. Mais, ravissant lutin, tu ne sais pas le tort que tu me fais en ce moment. Jd suis attendu depuis une heure.
— Par qui?
— Par... par une réunion do capitalistes. Il s'agit d'une affaire...
— Une affaire grave, je connais cela !
— Oui, mademoiselle, une affaire grave, de la plus haute gravité. Vous avez beau en rire, c'est comme cela. Il est question de... d'un... d'un chemin do fer qui traverserait Paris dans tous les sens : do Montmatro à Monlrouge, et de Neuilly à Charenton.
— A Charenton? Oh! je vous crois, pour cette fois. Soyez tranquille : je vais vous rendre la liberté; mais, puisque je vous tiens encore captif par un fil, j'en profite pour faire mes conditions.
— J'y souscris d'avance.
— Pour y manquer après? Non ; vous allez vous engager en parfaite connaissante de cause.
— Voyons donc l'u'timalum, ô mon gentil geôlier!
— Vous me laisserez moins souvent seule à déjeuner et à dîner?
— Accordé.
— Vous m'offrirez galamment voire bras pour la promenade?
— Accordé.
— Vous me donnerez souvent une place à vos côtés, dans votre voiture ?
— Accordé.
— Enfin, le so;r, vous viendrez quelquefois faire la causette avec moi ?
— Accordé. Voiro même la parlie do loto, si cela t'amuse.
— Vous jurez tout cela?
— Je le jure 1
— Pour de bon?
— Pour de bon; à moins, bien entendu, que des affaires..
— Des affaires graves... j'attendais le refrain. Hé bienl non, pas de réserves. La plus grave de vos affaires, c'est d aimer votre fille. Jurez, monsieur, jurez sans restriction! ou sinon je vous retiens ainsi jusqu'à ce soir.
— Soit ! je jure.
— Très bien. Et maintenant que le traité de paix est conclu, et l'écheveau complètement dévidé, voici votre récompense : embrassez-moi, si cela ne vous contrario pas trop, et partez, q'i^ique cela me contrarie fort.
Le baron ne se fit pas répéter la double invitation : il embrassa sa fille avec une véritable tendresse, et se hâta de partir, comme un écolier qui a fini son pensum et qui entre en récréation.
— Midi et demi ! dit-il en consultant sa montre quand il fut hors de l'appartement de Julie. Je suis en relard d'une heure. Encore un savon qui m'attend !
Il descendit l'escalier avec précipitation, se jeta dans la voiture qui l'attendait tout attelée, et dit au cocher : Làbas ! vite!
Cinq minutes après, le cocher, qui savait parfaitement ce que son maître entendait par ces mots là-ba<, arrêtait ses chevaux fringans, rue Notre-Dame-de-Lorette, devant l'habitation de Simonne, et le baron, stimulé par la crainte d'être grondé, se présentait tout essouiflé chez elle.
La jeune femme était étendue sur son divan, nonchalamment étayée de coussins. Sa pâleur ordinaire avait encore augmenté depuis que nous ne l'avons vue, et quelques plaques de vermillon contrastaient ça et là avec l'albâlro de ses joues, comme des roses qu'on aurait effeuillées sur la neige. Elle regardait fixement dans le vide, absorbée qu'elle était par une idée unique.
— Il ne m'a pa-> écrit depuis quelques jours, se disaitelle ; et pourtant j'ai fait ce qu'il a voulu, j'ai adopté la fleur qu'il m'a désignée, j'ai suivi à la lettre ses instruc-
FRltoftnic squi jê. - r.f:o lespes.
lion?, \fi me mus j.ifiitiiii'o ;ivcc sa ponsép. Nosera.il ce donc qu'une folle, un jeu, unfc ffihiàïsle t Oh 1 je ne puis le croire 1 Tant do noblesse el |anl de bonté pour une vaine plaisanterie I ce corail trop cruel pour être possible!
Simonne en était la de ses conjectures quand le baron en Ira.
— Mille pardons, ma touto belle, dit-il en lui baisant les m. lins.
— Bonjour, baron, bonjour, répondit négligemment Simonne.
— J'arrivo un peu tard peut-etro...
— Mais non...
— Si fait! Que voulez-vous!.... des affaires gravos
Vous ne m'en voulez pas, n'est il pas vrai?
-• Moi? du tout; an contraire.
— -Comment! au contraire? Vous mo savez bon gré de vous avoir fait attendrie?
— Attendre?... En vérité, jo ne m'en suis pas aperçue.
— Merci du compliment ! Jo vous reconnais bien là ! Vous serez donc toujours indifférente?
— lo vous ai déjà dit cent fois que je no l'étais pas.
— Sorait-ce possible ?
— C'est bien plus : cela est. J'ai pour vous une affection sincère.
— Une affection do sœur, malheureusement I
— Ce sont les bonnes. Oui, vous êtes devenu pour moi uno distraction, une habitude, uno routine.
— Comme votro sapajou! Bien obligé!
— Oh! mieux que cela. Quand j.o passe un jour sans vousvoir, là, vrai, je m'ennuie, je ne sais trop pourquoi. Et tenez, aujourd'hui, par exemple, j'étais très impatiente do vous voir.
— Parole d'honneur ?
— La plus sacrée. Et la preuve, c'est que j'ai do l'argent à vous demander.
— Bah ! dit d'Appencherr.
— Oui , une bagatelle : trente mille francs.
— Trente mille francs ! En vérité, ce n'est pas pour vous en faire un reproche, mais que faites-vous donc de votre argent?
— Je le dépense, fit froidement Simonne. L'argent est rond, comme on dit : donc il est fait pour rouler.
— Il est rond, soit ! mais il est plat aussi : donc il est fait pour être empilé.Vous avez déjà reçu de moi cent mille écus depuis trois mois.
— Cela se peut bien, mais si vous comptez, raison de plus pour que je m'en dispense. Cela ferait double emploi.
— Où cela a-t-il passé ? Ce n'est pas en toilette, en cachemires, en diamans, en équipages. Vous n'allez plus qu'en modeste fiacre, vous avez vendu vos bijoux, vos cachemires sont de l'an dernier, et la plus chère de vos robes ne vaut pas cent francs. Vous n'êtes ni voyageuse ni joueuse. Vous vivez d'échaudés et d'eau sucrée. En un mot, vous êtes d'une simplicité de goûts antédiluvienne. Où diable peut passer tant d'argent?
— A mon salut, répondit en souriant Simonne.
— Votre salut?
— Sans doute! Après le péché, la contrition ; après la faute, la bonne œuvre. Je fais mon salut, et le vôtre en môme temps. Quand il y en a pour un, il y en a pour deux.
— Vous plaisantez.
— Non vraiment. Voulez-vous quelques preuves? Il y a un mois, on a fondé plusieurs nouvelles crèches dans Paris. Savez-vousce que c'est qu'une crèche, baron? C'est un asile bien aéré et bien chauffé, où les petits enfans pauvres sont soignés, tandis que leurs mères travaillent. J'ai envoyé cinq mille francs à chacune. Total, cent mille francs.
— Bah ! fit d'Appencherr.
— En voilà les reçus. Dernièrement aussi on a ouvert une souscription pour l'assainissement des logemens d'ouvriers dans les plus immondes quartiers de Paris. Vous ne savez pas non plus cela, vous, baron, qui avez été élevé dans l'ouate et dans la soie; mais lo travailleur est parfois
logé dans des boUgOS, sans air, sans 610866, sans lumièro.
Lesj les tilles s'étiolent dans celte atmosphère impure,
<pn rend la séduction plus allrawmle encore. J'ai son-é à moi, à ma jeunesse, à nia misère, à mes lautes, et i'dl envoyé cent mille francs à la souscription.
— Vous êtes toile! s'écria lo baron.
— Voilà le récépis-é. I.e reste do votre munificence est passé |e no sais on : cinq mille francs pour un enfant abandonné; cinquante mille pour les inondés de la Loire; quinze nulle pour la dot d'uni! fille pauvre ; vingt mille pour la colonie pénitentiaire des jeunes détenus ; quinze mille pour les orphelines du choléra; dix mille pour M ondation d'une gçole; que sais je encoro ? L'argent fond dans les doigts. On n'a pas plus tôt changé un bm do cinquanto nulle écus sur la banque.' qu'il n'en reste rien !
— Total, trois cent quinzo mille. Or, commoje no vous avais donné que trois cent doux mille cinq cent soixante...
— C'est bien possible. Jo mo rappelle, en effet, quoj'ai été forcée do faire l'appoint avec mes bijoux.
— Mais c'est un gouffre que cetto-femmo là ! pensa d'Appencher, avec stupéfaction. Elle me réduirait volontiers à la besace pour avoir ensuite le plaisir do m'offrir uno place au dépôt do mendicité.
— Du reste, mon cher baron, reprit Simonne avec la môme placidité, vous ne m'accuserez pas de vous dérober le mérite de ces quelques bonnes œuvres. Tous ces dons ont été faits en votre nom, je n'y figuro nullomcnt, et vous pourriez, si vous étiez de mauvaise foi, me refuser un jour ma part du paradis.
— Mais, dit d'Appencherr en se levant, c'est de la démence !
— Vous croyez?
— Parbleu ! Qu'on dépense son argent en chevaux, en chiens, en meubles, en équipages, en bonne chère, en voyages, en jeux, en toilette, en luxe do toute sorte, en folies même : passe encore ! cela fait honneur à celui qui donne, comme à celle qui reçoit; mais en œuvrer pies ! allons donc! on n'y gagne que du ridicule. Il est temps d'y mettre ordre.
— Je crois, en effet, que vous feriez sagement de ne plus venir me voir.
— Ne plus vous voir ! interrompit l'amoureux baron, à qui cette seule menace rendit touto son obéissance, y pensez-vous !
— Mon Dieu, oui. Je deviens maussade, ennuyée, ennuyeuse par conséquent, et je ferais désormais triste mine da»s vos joyeuses réunions.
— Eh bien ! où est le mal ? La solitude à deux est bien plus charmante que le pêle-mêle des fêtes.
— Et puis, vous avez raison, je vous ruine.
— Pas le moins du monde. Et la preuve, c'est que, pour me faire pardonner l'ennui que je croyais vous avoir causé en vous forçant d'attendre, je venais justement vous offrir la maison de campagne que vous avez tant admirée l'autre
jour, en vous promenant avec moi à Saint-Germain.
— Oh! quel bonheur I s'écrh Simonne en frappant avec joie dans ses mains. Quel joli refuge nous en ferons pour les veuves infirmes et sans ressources!
— Ah! par exemple !...
— Mais non, vous voyez bien quo vous continuez do blâmer l'emploi de votre argent.
— Qui ? moi ? en aucune façon !
— Il vaut mieux en finir tout de suite.
— Jamais! si vous me chassez par la porte, jo reviendrai par la fenêlre. Que votre volonté soit faite, à uno seulo condition, c'est que vous m'aimerez.
— Cela viendra peut-être. Qui sait? On a vu des choses si extraordinaires !
— Méchante! Ne me défendez du moins pas d'espérer.
— Oh ! quant à cela, liberté complète ! Mais savez -vous, cher baron, la seule chose qui pût vous donner quelque chance do me plaire?
— Parlez ! j'y souscris d'avance.
LE VEAU D'OR
— Eh bien ! ce serait d'être bon, généreux, compati* sont.
— De tourner au Petit-Manteau-Bleu, n'est-ce pas?
— Franchement, c'est un costume qui vous irait mieux quo ce costume de dandy exagéré. Je serais heureuse de vous voir jeter l'argent a pleines mains aux malhoureux.
— Et leur distribuer des potages économiques , sans doute?
— Eh I mais, ce serait plus utile, assurément, que de payer de fins soupers à un tas de pique-assiettes qui se moquent ensuite de vous.
— SoitI mais quand je me serais ruiné au profit des pauvres, il serait juste qu'ils se ruinassent à leur tour pour nmi. Ce serait à n'en plus finir. Autant vaut rester tout de suite comme nous sommes. C'est plus court.
— Vous avez beau dire, j'ai résolu do taire de vous un philantrope, vous serez philantrope, bon gré, mal gré. Et tenez, pour commencer votre métamorphose, je vais vous associer à une bonne action.
— Au retour du bois, soit 1 si vous voulez bien.
— Du tout I avant d'y aller. Il faut travailler d'abord, pour avoir le droit de s'amuser ensuite.
— Mais de quoi s'agit-il donc, bon Dieu !
— Il s'agit de faire de la charpie avec moi, pour un pauvre maçon qui est tombé hier d'un échafaudage, et qui demeure dans une des mansardes de la maison.
— Faire de la charpie ! s'écria le baron stupélait. Y pensez-vous ! mais vous voulez donc me déshonorer ? Moi, faire de la charpie !
— Pourquoi pas? Il vaut mieux en faire pour les autres, que voir les autres on faire pour vous. Rien de plus gai d'ailleurs. Vous allez voir !
Tout en parlant, Simonne avait tiré d'un placard quelques mouchoirs de fine batiste ; elle les déchira en tout pptits morceaux, les posa sur un guéridon, et ayant invité le baron à s'asseoir vis-à-vis d'elle, le força de l'aider à les défauûler.
— Allons, allons, un peu de courage 1 ce sera bientôt fait. C'est l'affaire d'une heure ou deux. Je ne vous accompagne au bois qu'à cette condition. Voici votre tâche.
— Charmant desposte quo vous êtes 1 s'écria le baron, qui se mit enfin à l'ouvrage, moitié par obéissance, moitié par plaisanterie. Je ne sais en vérité où s'arrêtera votre empire sur moi. C'est aussi par trop fort ! Me voilà passé à l'état d'infirmier !
— Hein I qu'en dites-vous ? s'écria la jeune femmo en souriant, quand la besogne fut terminée. N'est-ce pas que c'est très gentil ? Mais je vous dois une récompense. Il faut encourager le talent naissant. Voici ma main, monsieur, permis à vous d'y déposer un baiser.
Le baron ne se fit pas répéter non plus l'invitation.
— Eh bien t êtes- vous prête? dit-il ensuite. Allons-nous au bois, maintenant?
— Volontiers, répondit la jeune femme ; j'ai besoin d'air et de soleil.
En ce moment la femme de chambre parut sur le seuil, et tandis quo le baron lissait ses cheveux gris dans la glace, elle montra mystérieusement à Simonne un petit billet qu'on venait d'apporter sans doute.
— Une lettre l se dit Simonne en retenant l'expression do sa joie : je reconnais la furmo. C'est de lui !
Elle fit signe à la camériste d'attendre le départ du baron.
— Vous me trouverez bien capricieuse, mon ami, lui dit-elle, en lui prenant le bras et en le conduisant du côté de la porte; mais je change d'avisjono mo sens pas bien, j'ai besoin do repos, je reste. Adieu, je no vous retiens pas. Voici do nouvelles charités qui m'arrivent. De l'occupation pour moi, et de l'honneur pour vous. L'affaire du salut avant toutl A demain.
— A demain donc, chère girouette, dt le baron, qui se retira tout abasourdi de se voir devenu un saint Vincent de Paule malgré lui.
palpitant d'émotion !
Tandis que Brioude tombe mortellement frappé par l'épée de d'Arondo ; — tandis que celui-ci est conduit en prison par les gendarmes de Tiennette, sous la prévention d'homicide volontaire, avec les circonstances aggravantes de préméditation, de provocation et de déloyauté ; — tandis que s?, jeune femme, au lieu do se livrer à un stérile désespoir, fait appel à tout son courage et s'apprête à donner à son mari des preuves du plus héroïque dévouement ; — tandis que Duplessis voit s'interposer l'amoureux repentir de Tiennette entre lai et l'objet de son implacablo liaine ; — tandis quo le dernier des Lafleur s'occupe de la distribution des legs dont son maître lui a laissé la liste, et que les époux Corniquet donnent plusieurs larmes à la mémoire de leur faux musulman ; — tandis que les trois affidés de la rue de la Huchette attendent Vouvrage que leur a promis leur chef d'emploi ; — tandis que Julio poursuit la rédaction de son journal, morigène son père et achève la tapisserie qu'elle lui destino ; — tandis que la dame noiro se concerte avec monsieur Masson, dans lo somptueux hôtel de la ruedeChaillot; — enfin tandis quo, grâce aux charitables prodigalités de Simonne, le baron d'Appencherr voit s'accroître énormément chaque jour sa réputation do philanthrope, — voyons ce que deviennent, de leur côté, le comte deMontreuil, Dabiron, Roussignan-Muller, Lataké, et cet étrange prétendant au trône du Warden bourg que nous connaissons sous le sobriquet de Sa Majeité Pied-de- Céleri.
Après avoir touché le dépôt confié par lo prince de Limbourg à la maison d'Appencherr; après l'avoir converti en traites sur les maisons de banque de l'Allemagne, ainsi quo nous l'avons vu ; enfin, après avoir terminé leurs préparatifs de toute sorte, nos aventuriers se sont mis en route. Chacun d'eux a son mobile particulier : pour Montreuil, c'est l'ambition: pour Dabiron, la soif des richesses; peur Roussignan-Muller, l'envie de bien boire et bien manger; pour Pied-de-Céleri, le goût des aventures, et pour Lataké, dite Jupin 1er, la vanité de paraître comme premier sujet de la danse, sur le théâtre royal de la capitale du Wardenbourg.
Nouc pourrions faire au lecteur l'historique do leur voyage, étape par étape, décrivant les plaines, les montagnes, les clochers, les costumes, les broussailles et les mœurs des pays qu'ils traversent; mais nous craindrions de faire un double emploi avec le Guide du voyageur sur les bords du Rhin, livre fort complet que nous n'avons pas mission de remplacer. Il nous suffira de dire quo leur voyage s'accompït sans encombro, sauf quelques incidens qu'il est utile do relater ici.
Après avoir pris d'abord et ostensiblement le chemin de la Belgique, nos touristes se rabattirent brusquement sur celui de Strasbourg, afin de dérouter autant que possible toute surveillance. Montreuil avait jugé que cette stratégie pouvait être prudente au début même du voyage.
La troupe qui allait conquérir un trône fit une première halte au pont de Kelh, qui sépare le sol français du territoire allemand. On dut s'arrêter là pour satisfaire la curiosité do la douane rhénano. Les préposés examinèrent avec une scrupuleuse attention les bagages des nou veaux venus. Ils laissèrent entrer quelques mauvais livres gisant au lond de la malle de Dabiron, mais ils prohibèrent impitoyablement d'excellentes brochures politiques dont Montreuil s'était muni. Enfin les riches toilettes de Lataké durent acquitter des droits exorbitans,
— Comment 1 s'écriait la danseuse, on examine mes chiffons, comme si je leur apportais la peste 1 Des robes,
FREDERIC BOUUfi. — lfo LESPÈS.
des denlellos, des bijoux, .les chft'es et des costumes de théâtre î ce n'est pourtant pas séditieux
— Qui sait T dit Montreuil.
— Vous < royex !
— Oui oertns. Je compte beaucoup sur co charmant arsenal • o'est notre meilleure artillerie.
— Monsieur, disait Roussignau-Muller, ces gabelous allemands nous regardent d'un air bien étrange. Mol surtout. On a fouille Jusqu'à mon gousset de montre. Ça n'annonce rien de bon.
— Que craignez-vous lionc? demanda Dabiron.
— Ehl pardieUi la police russe, répondit le [aux Muller. Soyez certain qu'elle garde toutes les frontières.
Quant h Sa Majesté l'ietl-de-l'.éleri , elle était d'une humeur charmante. La vio do voyage l'amusait infiniment, et peu ,i peu l'ancien domestiquo do monsiour Masson s'était habituée primer ses compagnons, ot il recevait avec un sang troid des plus comiques les re-peclueusos adulations dont Montreuil continuait de leur donner le précepte et l'exomplo.
Leur première station en Allemagne fut marquée par une circonstance qui les impressionna diversement. Ils s'étaient logés à l'hôtel le pluscomforlablede l'endroit. Roussignan-Muller avail une vaste chambre décoréo de tentures sombres et de tableaux mysliqu -s. Il se trouva comme perdu dans cette immensité, et la peur qui no lo quitlait jamais s'en accrut encore lorsqu'il se fut couché. Il lui semblait voir les tentures se soulever, les tableaux s'écarter comme des panneaux, et des apparitions surnaturelles s'avancer jusqu'à lui. Toutefois, la fatigue de la route fut plus forte que la crainte : il ne tarda pas de tomber dans un profond sommeil.
Mais, au milieu de la nuit, il s'éveilla en sursaut, comme si quelqu'un l'eût appelé.
— Muller 1 répéta une voix sépulcrale.
— Que me veut-on? répondit-il. De grâce, laissez-moi dormir en paix.
En co moment des pas se firent entendre, et il vit à la lueur des étoiles un homme s'arrêter près de son lit.
— Muller 1 dit encore la voix caverneuse.
— Que me voulez-vous?
L'apparition lui prit le bras. Il n'y avait pas moyen de douter de la réalité du dialogue. Il ne rêvait pas, il était bien éveillé.
— Que demandez-vous? balbutia-t-il en se levant sur son séant. Je no suis pas Muller : Muller est mort. Je ne
.suis pas Roussignan : Roussignan est mort aussi. Je suis le baron de Remb^ch.
L'apparilion fit flamber un de ces produits clwmiques dont l'Allemagne est la patrie, alluma un fallot et ie passa sous le nez de Roussignan-Mulbr, baron de Rembach.
— Je ne le reconnais pas précisément pour le Muller que j'ai entrevu le soir, dans l'ombre, rue de l'Ouest, à Paris, il y a quelques années, marmotta l'inconnu ; mais c'est son signalement, son nom, son allure et son rôle : ce doit être lui.
— Qui, lui? fit Roussignan.
— Celui que nous avons longtemps cherché. Réponds à ma question : Où est l'entant?
— Ah I boni dit Roussignan, dont les dents claquaient do terreur, voilà le fameux refrain qui recommence : « Où estreufant? » C'est bien fait !.. ça m'apprendra à ne m'être pas pendu tout à lait, landis que j'étais en tram!
— Où est l'enfant? reprit la voix. Réponds, ou tu es mort!
Et Roussignan-Muller vit briller à ses yeux la lame d'un poignard.
— Attendez! s'écria-t-il. Diable! n'enfoncez pas! Vous avez une manière de questionner qui ne laisse pas lo cho x de la réponse.
— Eh bien ! dit la voix, où est l'enfant? Dépêche- toi de répondre et garde-toi de mentir. Ce serait ton dernier mensonge.
— L'enfant, dit Roussignan, l'enfant royal, l'héritier, le monarque ?
— Oui, c, 'lui dont tu possédais les titres, dont tu cherchais l'asile et que tu as Uni par trouver ?
— Il est I,,.
— Où?
— A côté de mol.
— Dans cette chambre ?
— Vous pouvez l'enlendro ronfler d'ici. Voilà où est l'enfant.
— C'est bien lo prétondant?
— Sans nul doute. Vous le reronnaîlroz suffisamment au tatouage de sou bras. Mais qu'avez-vous à lui dire?
— Cela ne te regarde pas. Silcnco 1
Et l'apparition allait franchir le seuil de la pièce indiquée, quand l'hôtelier lui barra tout à coup lo passage.
— Arrêtez, lui dit tout bas le survenant, il y a contreordre.
— Bah !
— Oui. Voici la nouvelle consigne : rien à faire, tout laisser passer. Venez.
Et l'hôtelier disparut avec l'inconnu.
Dès qu'ils furent partis, Roussignan alla réveiller ses compagnons, la figuro pâle, la sueur froido au front.
— Je vous l'avais bien ditl s'écria-t-il.
— Quoi donc? dit Pied de-Céleri, en se frottant les yeux.
— La police russe ! répondit Roussignan, que la frayeur poussait à l'exagération; je les ai vus, ils sont venus... près de mon lit... ils étaient quatre... armés jusqu'aux dents, et je crois qu'ils m'ont massacré.
— Et que demandaient ils? dit Dabiron.
— Parbleu 1 qu'est-ce qu'ils peuvent demander? leur rengaine habituelle : Où est l'enfant?
— Bah ! dit le comte, et comment cela s'est-il terminé ?
— L'aubergiste ost venu et les a emmenés. Montreuil tira le cordon do la sonnette.
— Faites monter l'hôtelier, dit-il au domestique de garde qui répondit à son appel.
Un quart d'heure se passa pendant lequel Roussignan, transi de peur, acheva de raconter les détails de son aventurc, mais en ayant soin de taire l'aveu qu'il avait eu la faiblesse de faire; après quoi le maître de l'auberge arriva
Dans le simple appareil
D'un hôtelier qu'on vient d'arracher au sommeil,
et en se frottant les yeux comme un homme éveillé en sursaut.
— Messieurs, dit-il, qu'y a-t-il pour votre service? Avezvous quelque plainte à faire? Les lits sont-ils mauvais? Les chambres sont-elles humides? Quelqu'un de vous est-il malade?
— Mon brave, dit le comte de Montreuil, que veniez-vous faire, il y a quelques instans, dans l'appar'ement de monsieur?
— Moi ? dit l'hôtelier, qui semblait ébahi.
— Oui, dit Roussignan, vous et un autre grand.
— Un grand? reprit l'aubergiste qui paraissait ne pas comprendre.
— Oui , un grand, avec un coutelas, une barbe et une voixrauque.
L'aubergiste jeta un coup d'oeil sur ses locataires.
— Ces messieurs veulent rire, dit-il: c'est sans doute une gageure, une plaisanterie, pour me faire quitter mon lit. A votre aise, messieurs. J'ai eu déji un Anglais de ce genre il y a quelques années. Il me faisait lever trois fois chaque nuit pour me demander s'il ferait beau le lendemain. Mais que m'importe : cela se porte sur la carte.
— Il ne s'agit pas de savoir s'il fera beau, dit Roussignan : il s'agit de savoir ce que me voulait cet homme que vous avez entraîné.
— C'est donc sérieux? fit l'aubergiste.
— Très sérieux 1 dit Dabiron.
— En ce cas, sauf le resp et que je dois à vos seigneu-
LE VEAU D'OR
ries, je dirai que monsieur a rêvé, car je n'ai pas vu d'homme, et je n'ai pas quitté mon lit avant ce moment.
— C'est évident, dit Pied-de-Céleri, il a rêvé.
— C'est un cauchemar, ajouta Dahiron.
— Il a mangé du homard hier à la table d'hôte, fit observer Lataké, qui s'était drapée dans sa robe de chambre garnie de dentelles. C'est lourd sur l'estomac comme une mauvaise action.
Et pendant que l'aubergiste se retirait après force salutations, les compagnons de Roussignan ne pouvaient s'empêcher de rire de sa fausse alerte.
Seul, Montreuil resta soucieux : il lui sembla qu'il pouvait y avoir dans la vision du poltron autre chose qu'une erreur d'imagination ; mais comme son but n'était point d'intimider ses adhérens, il garda le silence sur les suppositions qui lui venaient à l'esprit et fit tourner son inquiétude au profit de sa gravité.
L'incident n'ayant pas eu d'autre suite, et le visiteur nocturne n'ayant pas reparu, il fut tacitement convenu que Roussignan était un trembleur dont il fallait se garder de prendre à la lettre les excentriques narrations.
Les défenseurs de la légitimité wardenbourgeoise firent halte successivement à Bade, à Ems, etc.
— Il est bon, avait dit Montreuil, tout en gardant un indispensable incognito, de ne pas arriver dans le Wardenbourg à grande vitesse, comme des banqueroutiers emportant les fonds d'une caisse. En voyageant à petites journées, nous éveillerons moins l'attention. L'on ne se méfie jamais des gens qui marchent doucement, on arrête instinctivement les gens qui courent. D'ailleurs, ce temps ne sera pas perdu. L'Allemagne est partout la même : une nation lourde, mais parfois en fermentation, comme sa bière. Nous étudierons l'esprit des populations ; nous nous mêlerons aux fêtes publiques, nous participerons aux plaisirs de chaque localité, nous nous mettrons peu à peu en rapport avec tout ce que les eaux de cette partie de l'Europe abreuvent chaque année de diplomates éelopés. C'est ce qu'on appelle vulgairement prendre l'air du bureau ; et nous prendrons cet air-là avec d'autant plus de sécurité, que nous aurons l'apparence de simples touristes a la recherche d'émotions, de merveilles et d'accidens.
C'est ainsi qu'aux théâtres, aux raouts, aux casinos, aux promenades de ces diverses cités, nos aventuriers se faisaient admirer par la distinction de leurs manières. Comme ils répandaient l'or sur leur passage, la timidité de Roussignan devenait de la modestie, les lazzis de Pied-de- Céleri de la verve, le ton rogue de Dabiron d>3 la dignité, et la désinvolture de Lataké de la grâce et de la fantaisie. La jeune et jolie danseuse éblouissait toute la jeunesse allemande et taisait diversion aux hérésies même de l'apôtre Ronge, fort en vogue à ce moment, ainsi qn'aux dernières symphonies de Mendelshon. Inévitable prestige du Veau d'or. Le Veau d'or passait aux yeux de ses adorateurs pour un bœuf de la plus belle venue.
Hombourg fut leur dernière station. Nos aventuriers y firent bonne chère et y menèrent grand train. La promenade, le spectacle, le concert, la chasse et le jeu remplissaient leurs journées. Il fallait bien faire un peu comme tout le monde, car lo jeu est la principale distraction des villes thermales.
Mais Sa Majesté Wardenbourgeoise y mit une fougue qui menaçait d'être funeste aux intérêts de la communauté.
— Sire, lui disait tout bas Montreuil, soyez circonspect.
— Pourquoi donc, mon cher ?
— La roulette est un jeu dangereux.
— Bah 1 la rouge ou la noire ? Vous voulez rire 1
— Il y a des combinaisons, des martingales, toute une irithmétique de probabilités qu'il faut connaître, ajouta Dabiron.
— Vous vous trompez : j'y ai joué cent fois.
— Où cela?
— A la foire de Saint-Cloud, aux fêtes des Champs-Elysées, un peu partout. On y gagne douze macarons, Deux coups pour un sou.
LE SIÈCLE. — XIV
— C'est un peu plus cher ici, objectait Montreuil.
— En tout cas, répliquait Pied-de-Céleri, c'est mon argent que je risque.
— Sans contredit; mais il est de mon devoir de vous prémunir contre votre royal entraînement. Vous le savez, nous avons besoin d'argent pour réussir. Point d'argent, poibl de Wardenbourgeois.
— Souvenez-vous, au surplus, dit Dabiron, que vous avez tous les désavantages. La banque saute, c'est à dire cesse de jouer, à un chiffre de pertes arrêté préalablement, tandis que le joueur est libre de se ruiner dans une seul© séance.
— Nous verrons bien, dit Pied-de-Céleri.
Et il se mit à suivre une couleur avec obstination. Le hasard trouva sans doute qu'il faisait trop bon marché do ses faveurs, car il lui fut constamment contraire. Pied-de- Céleri perdit coup sur coup pendant plus de deux heures.
— De l'argent, dit-il à Montreuil, après avoir jeté cent mille écus au gouffre.
— Arrêtez-vous, sire, dit le diplomate : vous finirez par faire des pertes immenses.
— Bah I qui perd au début gagne à la fin. Je ne me suis jamais retiré sans avoir mes poches pleines de macarons. Et puis je possède un talisman que j'oubliais et qui va me faire rentrer dans mes fonds bien vite; vous allez voir!
Et tirant de sa poche le bout du foulard avec lequel Roussignan-Muher s'était pendu dans le bois de Boulogne, il le plaça devant lui sur le tapis vert.
— Qu'est-ce que cela? se dirent les joueurs. Une amulette sans doute. Ce jeune étranger paraît être imbu de superstitions.
— Vous reconnaissez la chose? demanda gaîment Piedde-Céleri à Roussignan.
— Silence! murmura Roussignan; silence, de grâce! Il me semble qu'on nous regarde déjà beaucoup trop. Je crois reconnaître çà et là l'œil moscovite, l'œil sans paupière , l'œil de la police russe.
Pied-de-Céleri continua de jouer et perdit encore. La déveine était évidente.
— De l'or, dit-il à Montreuil , de l'or !
— Non, répondit le comte , c'est assez.
— Comment ! fit Pied-de-Célcri, vous me refusez? C'est du propre 1 Suis-jele maître, ou ne le suis-jepas?
— Je sais, dit le comte, que vous avez le droit de perdre; je sais aussi que le jeu est un amusement d'origine royale : Charles IX et Henri III jouaient aux osselets, Louis XIII jouait aux cartes, Louis XVIII jouait au whist ; mais ils jouaient avec des courtisans qui les laissaient gagner, et vous n'avez point ici cet avantage.
— De l'or! répéta impérieusement Pied-de-Céleri. Montreuil fit un signe à Dabiron. Celui-ci, pour éviter
un scandale, donna à l'exigente majesté un paquet de billets de banque.
— S'il continue comme cela, dit Dabiron, il nous mettra sur la paille; il perdra jusqu'à la bague qu'il porte au doigt.
— Il perdra toujours, dit Muller : c'est un Cosaque qui est le croupier, j'en suis sûr; il y a de la Russie là-dedans.
En ce moment un inconnu se fit jour tout doucement à travers la foule, s'approcha de Pied-de-Céleri et fixa énergiquement ses yeux sur lui. Pied-de-Céleri éprouva un frisson subit, continua de jouer, mais ne prononça plus un soûl mot.
— La rouge ou la noire? dit le croupier. Pied-de-Céleri jeta silencieusement tout ce qui lui restait
sur la noire.
— Il a changé de couleur, dit Dabiron à Montreuil ; il a tort, il ne faut pas être inconstant.
La noire sortit.
Pied-de-Céieri ne fit éclater aucun signe de joie, ne répondit à aucune question, et resta les yeux fixés sur la roulette.
Il jeta de nouveau tout ce qu'il possédait sur la rouge.
— Décidément, il varie, dit Dabiroa : jeu d'inspiration, jeu dangereux!
aÊDÉRIC S011LIE. — LEO LESPES.
La rouge sortit.
l'icl-de-Céleri reçut doux cont mille, francs.
Bref , en un quart d'heure, la chance tourna complètement, et Piod-de-Çéleri gagna deux cent mille francs en sus des oent mille écus qu'il avàil perdus.
— tA banque Saute 1 dd alors le croupier. A demain, messieurs.
lîn co momont, l'inconnu s'éloigna do Pied-de-Céleri, cessa do fixer ses yeux sur lui, et so retira peu h peu a travers la foule, commo il était venu, sans que personne j'cût remarqué.
— Où suis-jo, dit alors Pied-do-Célori, ot qu'est-co que
10 fais ici ?
— Voilà qui est fort! s'écria Dabiron. Vous jouez, pardioul
— Tiens, c'est ma foi vrai 1 j'ai joué ot j'ai pordu, je m'en souviens.
— Pas du toutl Vous avez fait sauter la banque, au contraire.
— C'est encore vrai. Hoin ! jo vous disais bien que la cordo de pendu porto bonheur. C'est égal, je me sons fatigué, j'ai envio do dormir.
Pendant la dernièro périodo do la partie, Roussignan, à qui la vue du foulard strangulateur rappolait do pénibles sensations, s'était réfugié dans une autre sallo du Casino.
11 était allé s'attabler h uu jeu d'écarté, en facod'un vieil Allemand dont la figure francho no lui inspirait aucun soupçon.
Tout en donnant les cartes, l'Allemand lui dit :
— Et vous vous portez toujours bien?
— Toujours, lui dit Muller, fort surpris do cette marque d'intérêt.
— Ah l répondit le vis-à-vis, vous avez un rude tempérament 1
— En effet, dit Roussignan, je suis petit, mais io suis musculeux.
— Etre bien portant, reprit le bourgeois allemand, après ce qui vous est arrivé!... Je propose.
— Ce qui m'est arrivé ? dit le trembleur. Où ça?
— Trois cartes, répondit l'Allemand en suivant le jeu,
— Où m'est-il arrivé quelque chose? insista Roussignan, tout en donnant les cartes demandées.
— Vous le savez bien, mon cher monsieur Muller.
— Quoi donc P
— Dans la rue de l'Ouest, à Paris.
— Eh bien?
— N'avez-vous pas reçu là deux coups de pistolet, l'un dans la figure, l'autre dans la poitrine? Je joue atout et j'annonce le roi.
— Deux coups de pistolet? dit Roussignan. Ce n'est pas moi.., c'est-à-dire si,non, oui, pas du tout, c'est un autre.
— A moi de faire, continua son adversaire. Vous aviez des papiers qu'on voulait vous enlever, et on pensait que vous saviez où était l'enfant.
— Allons, bon! lui aussi! pensa Roussignan.
— Après vous avoir poursuivi et sollicité vainement pendant bien des années, continua l'Allemand sans cesser déjouer, on a fini par vous lâcher, en désespoir de cause, deux coups à percer lacuirasse d'un carabinier.Et cependant vous voila aujourd'hui devant moi, gras, frais, dispos, alerte, comme si rien n'était arrivé. En vérité, vous avez l'âme chevillée dans le corps. Atout ! atout ! trèfle et roi de cœur. Cela me fait cinq points; j'ai gagné. Votre serviteur de tout mon cœur!
Roussignan quitta la table de jeu avec un commencement de venette, et se mit à circuler dans les salons.
— Ah ! par exemple, voilà qui est curieux ! s'écria quelqu'un sur son passage, en lo désignant à une troisième personne. Regardez donc... On a bien raison de dire que les montagnes ne se rencontrent pas, mais que les hommes... Voici Muller... ce fameux Muller que vous aviez ficelé dans un manteau pour l'apporter dans mon château près de Hambourg.
—C'est, ma foi, vrai!... Mais le gaillard paraît avoir pris
sa revanche de l'eau et du pain sec que vous infligiez à son mutisme, après chacun de ses interrogatoires. Le voilà plus frais et plus dodu qu'il ne s'échappa de vos oubliettes, grftce à la perfide connivence de votre femme. Ma
foi, j'ai bien envie de lui demander encore : « Où est l'enfant?».le suis curieux de voir s'il nous répondra CC te l'ois.
Roussignan leva ks youx sur les deux interlocuteur-., et reconnut en frémissant son faux bourgeois de Hambourg et le petit homme sec. h queue prussienne. Il s'éclipsa dans la foule sans attendre la question annoncée.
Mais, quelques pas plus loin, un homme do bauto taillo et de belles manières, près duquel il stationnait devant uno table de wisth, lui dit tout bas:
—Si monsiourMuller désirait enaoro so rendre on Franco par mer, jo mo chargerais volontiers do lo conduire en Russie : pyroscapho Paul /«, capitaino Latanoff. Bon lit, bonno table, beaucoup d'égards, comme toujours, avec l'agrément de plus do ne pas s'entendre demander : « Où est l'entant ? » On n'a plus besoin do lo savoir : on lo sait.
Roussignan s'éclipsa do nouveau en s'essuyant le iront commo un hommo dont le courage est à bout.
. — Allons, so dit-il tristement en rejoignant ses compagnons, mo voilà rentré en plein dans cette vie do persécutions que jo croyais finie 1 La Russie mo poursuit do nouveau comme une bote fauve. Gredin de Montrouil ! c'est lui qui est la cause de toutes mes misères. Je vivrais bien plus tranquille si je m'étais tué.
Tandis que l'ex-pendu du bois do Boulogne maugréait contre l'avenir on mémoire du passé, la foule élégante qui encombrait les brillans salons du Casino se pressait sur un point de la salle do bal, pour admirer une danseuse qui touchait à peine la terre de ses pieds agiles, et dont la tournure toute française était pleine de grâce et d'abandon. Cette beauté qui attisait tous les regards, qui était le sujet de toutes les conversations, qui triomphait en valsant dans le pays mémo de la valse, c'était la sémillante Lataké, préludant, par ces petits triomphes, aux triomphes bien autrement grands que la chorégraphie lui réservait.
STRATEGIE PRELIMINAIRE.
On est convenu, dans un certain monde tort lettré, de voir exclusivement l'Allemagne à travers la fumée du tabac, comme l'Angleterre à travers la fumée de la houille. Ajoutez au tableau: ici du rosbif, du pudding, du porter, des pommes de terre, des banknotes et des gentlemen-riders; là, de la choucroute, des valses, des tonnes do bière, des contes fantastiques, des clarinettes, des étudians et des lièvres à la gelée de groseille,— et vous êtes censé connaître ces deux pays comme celui qui les a inventés.
Cette portraicture est exagérée jusqu'au paradoxe. L'Allemagne, notamment, n'est absolument ni une vaste tabagie ni une brasserie immense. Si elle porte à sa robe des guirlandes de houblon, elle ceint en même temps son large front, comme la bacchante antique, d'une couronne de pampres; si elle fume, elle parfume aussi; elle a son eau de Cologne comme sa nicotiane ; eile a son vin comme sa bière, ses doux arômes comme ses miasmes délétères, sa gaîté comme sa tristesse, ses salons comme ses cabarets, sa poésie comme sa trivialité.
Notre but, au surplus, n'est pas de faire ici du roman pittoresque, préoccupé que nous sommes du côté philosophique, dramatique et moral du sujet qui nous est légué. Nous laisserons donc, aux touristes du genre descriptif et aux marchands de jouets d'enfans, l'Allemagne de leur fabrique, avec ses maisons blanches, ses toits rouges, ses vo ets verts, ses jardinets à berceaux, ses tavernes dansan-
LE VEAU D'OR
tes, ses allées tirées au cordeau, ses arbres frisés, seschoveluros dorées, ses visages de chérubins bouffis; toutes particularités qu'il serait fastidieux pour le lecteur do nousvoir constater, réfuter ou rectifier. Nous aimons mieux rester dans les tormes d'une brève généralité, en disant, par exemple, que le royaume de Wardenbourg, où nous entraîne le cours de cette histoire, n'a rien do plus extraordinaire îonime sites, comme produits ni comme monumens, que tous les autres pays du monde, et qu'il renferme une population fort diversement composée de bruns, de blonds, do chûtains, de gris, de blancs, de crépus et de chauves, do jolies femmes et de laiderons, d'esprits forts et d'esprits lai blés, d'organisations délicates et de personnalités grossières, de riches et de pauvres, de sots et de gens d'esprit, de bons et de méchans, dans la même proportion que le reste du globe, où le mal l'emporte des quatre-vingt-dixneuf centièmes sur le bien.
Le roi de céans se nommait Bénédict 1er. C'était le fils unique du second mariage contracté indûment par le comte de Zanau, l'ex-favori de la grande Catherine de Russie, tandis que sa première femme, Louise de Landswig, qui passait pour morte, languissait, séquestrée, avec son fils, le chevalier de Limbourg, dans le château d'Hildebourg- Hausen.
Voici, en résumé, les renseignemens que Montreuil avait cru devoir recueillir sur la route, relativement à ce monarque, aux principaux personnages de sa cour et à l'état général des esprits dans son royaume. Ces détails préliminaires lui paraissaient indispensables pour régler en parfaite connaissance de cause la conduite de son prétendant et celle de ses compagnons. C'est ce qu'il appelait prendre l'air du bureau.
Il y avait vingt-deux ans que Bénédict I« avait succédé à son père. Il approchait alors de la cinquantaine. Il était petit, gros, gras, trapu, d'une figure assez agréable ; son souriro ne manquait pas do charme; il était bon, surtout par accès, mais ses lèvres pincées dénotaient de la taquinerie, et son teint safrané eût expliqué à Lavater l'excessive variabilité de son humeur.
Indécis dans les choses importantes, entêté dans les choses secondaires, incapable de concevoir et d'exécuter par lui-même aucune grande mesure, faible, minutieux et tatillon, il abandonnait à ses ministres, tout en maugréant contre eux, le véritable gouvernement de l'Etat, mais s'en réservait, avec une jalousie farouche, la partie mesquine et insignifiante. Il se souciait fort peu de savoir comment se percevaient les impôts, comment se recrutaient les troupes, comment s'administrait la justice; mais il s'inquiétait sérieusement du nombre de bûches, de chandelles et de pains à cacheter que l'on employait pour le bien de l'Etat.
La raison et l'équité ne dictaient d'ailleurs aucune de ses déterminations. Amitié, haine, bienveillance, animadversion, tout en lui procédait du caprice, de la boutade, de la disposition bonne ou mauvaise du moment. Il avait cela de commun avec tous les tempéramens chez lesquels les nerfs et la bile exercent une action prépondérante. Excellente nature au fond, et d'une loyauté parfaite toutes les fois que la passion ne s'en mêlait ipas, c'était ce qu'on appelle un lunatique, un homme à lubies, à manies, à préventions instinctives. Il adorait l'un, détestait l'autre, molestait celui-ci, écrasait de faveurs celui-là, sans que personne, y compris lui-même, eût pu, la plupart du temps, analyser le pourquoi de sa conduite. Simple question de sympathie ou d'antipathie; et, chose ordinaire, rien n'était moins durable que ces sentimens irréfléchis : ils s'en allaient comme ils étaient venus, sans motif apparent, mais il fallait qu'ils s'en allassent d'eux-mêmes, car le seul moyen de les rendre stables eût été de vouloir aider à leur départ. Lui dire, à tort ou à raison, du mal de quelqu'un, c'était le lui foire aimer davantage, de même que lui en dire du bien, c'était le lui faire exécrer d'emblée.
On avait raconté à Montreuil une foule d'anecdotes à l'appui.
— « Sire, disait par exemple le ministre des finances, j'ai
le regret d'apprendre à Votre Majesté que le. collecteur général des coutributions de telle province, celui dont Vous avez daigné exiger la nomination, vient de passer à l'étranger avec les millions qu'il possédait en caisse.
— » En êtes- vous bien sûr?
— » Parfaitement sûr. Quelle mesure Votre Majesté m'ordonne-t-ollo à l'égard de ce voleur?
— » Oh 1 voleur, voleur 1... l'expression est un peu dure.
— » Elle me semble douce, au contraire. Votre Majesté est-elle d'avis que nous adressions une demande d'extradition à celui des pays alliés chez lequel ce comptable infidèle s'est réfugié?
— )j Nous verrons plus tard : cela demande réflexion. En attendant, i'ai à signaler à M. le ministre de la justice un cas d'une bien plus haute gravité. Ce matin, de fort bonne heure, comme je faisais moninspection habituelle dans les corridors du palais (car en vérité, si je n'y regardais pas moi-même d'un peu près, il se passerait do jolies chosesl), j'ai surpris en flagrant délit un des garçons de bureau, celui-là même que vous avez nommé le mois dernier. Mon gaillard s'échappait en tapinois , un cahier de papier à lettres caché sous son manteau. Je recommande ce scélérat à toute votre sévérité. La fortune de l'Etat ne suffirait point à de pareilles dilapidations.
— » Sire, disait à son tour le ministre de l'intérieur, j'ai la douleur d'annoncer à Votre Majesté que le comte de *** se rend tout à fait indigne de la haute bienveillance qu'elle lui accordait. Voilà trois mois que le comte voyage à l'étranger, sans permission, avec une jeune fille qu'il a enlevée, abandonnant ainsi à de simples commis l'impor tante province dont vous avez daigné lui confier l'administration. J'ai l'honneur de proposer à Votre Majesté la destitution de ce véritable déserteur.
— »Oh ! déserteur, déserteur!... l'expression est dure. Le comte a peut-être d'excellentes raisons à faire valoir. Nous verrons plus tard. En attendant, je signalerai au ministre de 1 1 guerre, chargé spécialement de la garde du palais, une prévarication, bien autrement grave, d'un de ses subordonnés, je dirai même d'un de ses protégés. Il s'agit d'un des suisses qu'il a préposés à la surveillance de l'entrée de notre royal jardin. Ce matin, comme je mettais le nez à la fenêtre, selon mon habitude, sous prétexte de prendre l'air, mais en réalité pour voir un peu ce qui se passait par là ( car j'en suis réduit à m'occuper de tout 1 ), j'ai vu le suisse en question abandonner sa hallebarde et s'éloigner de vingt pas en dehors de la griile, et pourquoi? je vous le donne en mille : — pour prendre familièrement la taille à une jeune fille qui passait, une de ses payses sans doute. Or, pendant ce temps, qu'arrivait-il ? Un chien pénétrait illégalement dans les plates-bandes du jardin. Comme vous le voyez, il y a tout à la fois scandale, désertion et dégât. Je n'ai pas besoin d'insister, je le présume, pour qu'il soit sévi avec la dernièro rigueur contre un tel coupable.»
Les ministres s'inclinaient en signe d'assentiment, mais n'en faisaient qu'à leur tête. La demande d'extradition était faite ; le comte*** était destitué; le garçon de bureau s'approvisionnait, comme devant, de plumes, de cire et de papier aux dépens de l'Etat; et le suisse continuait do quitter sa hallebarde pour la taille des jolies filles de sa connaissance qui passaient devant sa guérite, tandis que les caniches folâtraient impunément à travers les platesbandes. Comme, en définitive, Sa Majesté avait un excellent naturel, il suffisait à son amour-propre de roi, et au soulagement de son esprit fantasque, d'avoir fait acte de vigilance, de pouvoir et de sévérité en paroles. Il n'en était plus jamais question, et huit jours après, le garçon de bureau prévaricateur et le galant hallebardier devenaient à leur tour sns plus chers serviteurs. Ah 1 certes, on eût été mal venu dès-lors à lui signaler leurs fraudes et leurs négligences.
Il en était de même, dit-on à Montreuil, en ce qui concernait les ministres. Il y en avait toujours un qui était le favori de Sa Majesté, et un second qui était sa bête noire.
Los autres loi étaient Indifférons , en attendant leur tour
de faveur, car cela durait peu. La béte noire devenait tôt ou tard le favori, et le favori passait a l'état do bâte noire. Ainsi de suite. Quelle ôtail la r.mse de ce va-et-vient perpétuel? Le besoin de varier ses ('motions ; pas autre chose. Quant au prétexte, il était toujours d'une excessive futilité, comme tous les prétextes : c'était, de la part des disgraciés, un salut moins profond quo d'habitude on abordant Si Majesté', uno distraction involontaire pendant Qu'elle parlait, un léger désaccord d'opinion, un succès auprès d'uno femme do sa cour, uno culotte mieux taillée quo la sienne, et cent autres griefs de cotto importance. Il n'en fallait pas davantage pour avoir, do la veillo au londomain, du matin au soir, d'uno heuro mémo à l'autre, un successeur dans les bonnes grâces du mobilo potentat. Et alors c'était avec ce successeur que Sa Majesté se plaisait à dégoiser pis que pendre de ses autres ministres en général, et du dernier favori en particulier. Ce clabaudage intime constituait son plus grand plaisir.
Mais, dit-on à Montrouil, autant Bénédict I« était vorsatile à l'égard des hommes, autant il était routinier au sujet des choses. Cette contradiction si ordinaire venait do ce qu'il avait horreur do tout travail sérieux, en môme temps qu'il était insatiable d'occupations frivoles. Il eût changé vingt fois lo personnel do son cabinet, ne fût-ce que pour y voir des figures nouvelles, mais il n'eût pas consonti à remplacer le moindre clou dans la machine gouvernementale. Les abus mêmes lui paraissaient d'autant plus sacrés qu'ils étaient monstrueux depuis plus longtemps. L'innovation lui était si odieuse, qu'il continuait de porter la petite queue de rat dont Frédéric le Grand avait jadis doté l'Allemagne. Enfin, il avait en si grande aversion toute matière à polémique, que si, d'aventure, les philosophes de son royaume se fussent avisés de rechercher s'il fallait casser les œufs à la coque par le gros bout ou par le petit, hé bien 1 plutôt que de laiser naître une discussion de nature à enflammer les esprits et à troubler son repos, le statioonaire monarque eût fait de l'omelette une obligation absolue, afin que dorénavant on ne cassât plus les œufs que par le milieu, et il eût appelé cela trancher le différend.
On comprend que si le Wardenbourg se distinguait par quelque chose des autres parties de l'Allemagne, ce n'était pas précisément par la turbulence des opinions. Le fait est que les sujets de Bénédict, bien qu'écrasés d'impôts, administrés à tort et à travers et opprimés de toute façon par une oligarchie puissante, n'en obéissaient pas moins avec une docilité que monsieur de Maistre eût admirée chez les moutons, les caniches, les chevaux et les dromadaires euxmêmes. Ce n'était pas qu'ils se trouvassent heureux, tant s'en fallait, mais le monarque leur avait inculqué son esprit de routine, et il n'y en avait pas un seul qui eût jamais pensé qu'il lui possible d'être autrement.
Du reste, Sa Majesté leur avait aussi inculqué l'ennui qui la tourmentait. Sa Majesté était lasse de fêtes, de dîners, de bals, de chasses, de promenades et de spectacles. Elle était lasse des guinguettes où, pendant si longtemps, elle s'était plu à se faufiler incognito, pour prendre sa part des plaisirs du peuple. Elle était même lasse de taquiner son entourage, de cancanner avec son favori et de maugréer tout bas contre ses autres conseillers. Sa Majesté en était arrivée à bâiller du matin au soir, et comme le peuple se modèle toujours sur la cour, qui se modèle sur le monarque, le bâillement était devenu, non seulement une habitude universelle dans le Wardenbourg, mais encore une mode, un genre, une élégance, un acte de bon ton.
Telle était la situation générale sur laquelle Montreuil avait à combiner son plan.
L'entrée dans le royaume ne souffrit aucune difficulté. La tranquillité du pays était si parfaite, que la police ne s'inquiétait nullement de la moralité des étrangers. On n'était sévère que pour leurs bagages.
Après avoir perçu des droits énormes sur tout ce que possédaient nos aventuriers (c'était la dixième perception
de co genre depuis lour arrivée en Allemagne), on les laissa passer la frontière sans même leur demander où ils allaient. Ils apportaient de l'argent, ils étaient les bienvenus.
Afin de ne donner lieu pins tard à aucun soupçon de connivence, Montreuil expédia Lataké en avant, sous la protection de Muller, qui so donna pour son intendant. La danseuse descendit a l'hôtel de l'Aigle-Noir, dans la capitale du Wardenbourg, et retint pour elle seule la moitié du premier étage.
Lo reste do l'armée conquéranto n'arriva que le lendemain, et s'installa dans la seconde moitié qui restait vacante
Montrouil, Dabiron et Pied-do-Célori déclarèrent modestoment, au maître do VAigle-Neir, qu'ils étaient do simplos touristes , venant rendre hommage aux monumens du pays, mais se proposant surtout d'en explorer, coûte quo coûte, les produits culinaires.
Cette déclaration le flatta doublement, et comme patriote et comme débitant de comestibles.
Il crut leur être agréable, de son côté, en leur apprenant qu'une charmante femme, arrivant do France comme eux, une artiste du plus grand talent, mademoiselle Lataké, dite Jupin lr«, les avait précédés chez lui de vingt-quatre heures.
Montreuil et ses doux acolytes jouèrent la surprise et le ravissement. Ils prièrent l'hôte de demander pour eux, à la charmante voyageuse, la faveur do lui être présentés.
Mademoiselle Lataké repoussa d'abord cette proposition avec dédain, mais ellefinit par céder aux instances de l'hôte, comme étrangère et comme voisine. La présentation se fit immédiatement, do la façon la plus naturelle. Les conjurés purent dès lors se concerter à toute heure, sans inconvénient, sans obstacle et sans éveiller de soupçon, grâco aux portes de communication qui faisaient un seul et même appartement de tout le premier étage.
Les premiers jours qui suivirent leur installation furent employés par eux de la façon la plus simple : en promenades, en excursions, en spectacles et en bonne chère. Dabiron se trouvait fort bien de co régime, mais son scepticisme s'en moquait, autant que s'en applaudissait son sybaritisme.
— Si c'est pour boire d'excellente bière et pour manger d'incomparable choucroute que nous avons entrepris cette expédition, dit-il ironiquement à l'homme d'Etat de la bande, quand les domestiques les eurent laissés seu's au dessert, je comprends notre voyage : le but est atteint ; mais si c'est pour conquérir un trône, je suis un peu moins satisfait du résultat. Nous sommes très populairesquelques jours, mais nous serions heureux qu'il en fût ainsi, et qu'elle consentît à paraître avant son départ sur le théâtre de la cour. Ce serait une bonne fortune pour tous les amis de l'art.
» Nous comptons comme toujours sur le zèle de l'habile directeur de notre première scène, et nous sommes certains qu'il ne négligera rien pour nous faire connaître la plus illustre émule des Elsler et des Taglioni. »
— Ah ! bah ! s'écria Lataké , toute joyeuse et toute fière ; c'est imprimé?
— Voyez plutôt, répondit Montreuil on lui passant le journal.
— Comment I ces lettres si biscornues disent de si jolies choses?... Mais, en effet, ce doit être vrai : voilà mon nom l II paraît que je me nomme en allemand cemrno en français. Hé bien ! là, franchement, ça fait plaisir de se voir imprimée toute vive ; d'autant plus que c'est la première fois.
— Plaisir innocent et qui coûte moins cher que beaucoup d'autres, interrompit malignement Dabiron. Cette apothéose ne nous revient pas à cinquante francs. J'en sais \e prix, moi qui suis le trésorier de l'expédition. La gloire est plus ruineuse à Paris. Cinq francs îa ligne. Tu fais bien,, chère enfant, de ne t'en passer la fantaisie qu'à l'étranger-
Lataké allait répliquer par une malice à l'observaion de son ancien adorateur, lorsque l'hôte so pré-
LE VEAU D'OR
Itt
senta humblement, el annonça à l'illustration chorégraphique que le directeur du théâtre do la cour était en bas, qui sollicitait la faveur d'une audience particulière.
— Faut-il? demanda Lataké à Montreuil, sans l'agrément duquel aucun des conjurés avait promis de no rien faire.
— Oui, allez, lui répondit le généralissime ; mats ne concluez rien sans moi, et demandez à me consulter, à titre d'ami.
Sur la réponse affirmative de Lataké, l'hôte sortit et introduisit le directeur dans l'appartement particulier de la danseuse, où celle-ci alla le recevoir aussitôt.
— Messieurs, dit solennellement Montreuil à ses compagnons, en les laissant à table, vous voyez la porte de ce salon? hé bienl c'est là que vont se décider tout à l'heure les destinées de ce beau royaume. Je vous quitte un instant; restez ici, et buvez d'avance à la restauration de Sa Majesté I