‹ Les aventures de Saturnin FichetChapitre 32 sur 169 · AVANT LB LEVER DU RIDEAU · texte numérisé non relu

AVANT LB LEVER DU RIDEAU

Le directeur du théâtre royal de Wardenbourg offrait l'exacte contre-partie du fameux mot de Figaro : U fallait un calculateur, ce fut un danseur qui l'obtint. On pouvait dire de son avènement à la direction de cette scène, consacrée à la musique et à la danse : Il fallait un danseur, ce fut un calculateur. Sous ce rapport du moins, le Wardenbourg ne ressemblait point trop mal à beaucoup d'autres pays.

Monsieur Bilbokennbrock avait fait de tout un pou, avant d'arriver à ce poste éminemment artistique, excepté la seule chose qui devrait y donner des droits dans une société bien organisée : nous voulons dire de l'art. Il avait été successivement huissier, marchand de comestibles , maquignon , courtier , fabricant d'allumeUes , entrepreneur d'engrais, etc., etc.; et comme il n'avait réussi dans aucune de ces parties, on avait jugé à propos de lui confier la plus difficile de toutes : l'administration d'un théâtre.

Il avait dû cette fonction à un des mille caprices du roi. Le dernier impressario ayant fait faillite, il s'agissait de lui donner un successeur. Tout ce que le Wardenbourg renfermait alors de spéculateurs ruinés, de fils de famille ineptes, d'intrigans besoigneux et de bonnetiers retirés, s'était naturellement mis sur les rangs, en concurrence avec quelques gens de lettres, quelques musiciens et quelques danseurs émérites, qui croyaient encore naïvement au triomphe possible de la capacité.

Leur illusion fut courte.

Les gens capables lurent tout d'abord écartés sans discussion, dans le conseil que tint Sa Majesté sur ce grave sujet.

Restaient les incapables. Mais ils l'étaient tous à un tel degré qu'il devenait vraiment difûcile de découvrir le moins indigne.

Après beaucoup d'hésitations, et tout bien examiné, les membres du conseil, le favori du jour excepté, opinèrent unanimement contre monsieur Bilbokennbrock. Il n'en fallait pas davantage pour stimuler l'humeur taquine et l'esprit contradicteur du roi. Monsieur Bilbekennbrock fut nommé.

C'était un homme de haute taille, mince, un peu voûté, agréablement dégingandé, ayant de longues jambes, de loDgs bras, de longs pied?, de longues mains, de longues dents et un long nez ; fort élégyat de costume, assez distingué de manières, et à qui le lorgnon carré qu'il portait continuellement à l'œil donnait un petit air d'impertinence très aristocratique.

i II ne manquait pas d'esprit, mais il avait le travers de

viser à l'excentricité, et le tort bien plus ruineux encore d'administrer son théâtre à coups de paradoxes.

— « Ce chanteur me plaît, disait-il, par exemple, et je l'engage : il chante assez mal pour avoir beaucoup de succès. — Cette danseuse no me convient pas, je la refuse : elle a trop de talent pour réussir. — Je reçois votre pièce, messieurs, mais à corrections : vous allez me gâter un peu tout cela, paroles et musique. Le mauvais seul offre dos chances de vogue. — En définitive, la réussite des ouvrages ne tient absolument ni à leur mérite ni à leurs défauts : c'est une simple affaire de décors, de costumes, de claqueurs, d'affiches et de réclames. Donnez-moi la plus mauvaise farce de tréteaux : je me charge, moyennant cent mille francs, de la faire applaudir à l'égal du plus beau chef-d'œuvre. Donnez-moi au contraire le plus beau chef-d'œuvre, et je me charge gratis de le faire siffler à l'égal de la plus mauvaise larce. »

Tels étaient, en somme, les principes d'administration de monsieur Bilbokennbrock. Ils n'étaient malheureusement pas dépourvus d'une certaine dose de vérité, s'il faut en juger par les succès étourdissans qu'il obtint d'abord. Il y joignait d'ailleurs une tolérance philosophique qui aidait à ses triomphes, en lui assurant la gratitude des abonnés de l'orchestre, des locataires d'avant-scènes, des lovelaces de la cour, et de Sa Majesté elle-même. En d'autres termes, monsieur Bilbokennbrock fermait complaisamment les yeux sur l'admiration plus ou moins vive de ses protecteurs pour les jeunes et jolies pensionnaires de sa troupe. Aussi était-il généralement proclamé le plus habile de tous les directeurs connus, 6t Sa Majesté étaitelle fière de l'avoir choisi, contrairement à l'opinion de ses ministres.

Mais toute médaille a son revers, tout Capitole sa roche Tarpéienne, toute conquête ses délices de Capoue. L'heure des défaites sonna enfin. Monsieur Bilbokennbrock comprit que le moment était venu de faire encore plus mal que par le passé. Hélas l il était trop tard. L'iujuslice des réactions est toujours proportionnée à la folie des engoûmens. Ses plus mauvaises pièces tombèrent à plat, ses chanteurs les plus détestables furent siffles outrageusement, ses danseuses les plus infimes furent chutées , son théâtre lut abandonné par le public, et Sa Majesté elle-même, passant d'un extrême à l'autre, selon sa royale habitude, ne parla de rien moins que de destituer brutalement le maladroit impressario.

Voilà sommairement quelle était sa fâcheuse situation lorsque le Journal de la cour lui fit connaître à l'irnproviste la présence de Lataké. Montreuil avait visé juste en y faisant insérer l'article dont nous connaissons la teneur et le prix. M. Bilbokennbrock crut y voir l'expression du vœu de la cour, un moyen de regagner l'inconstante faveur du monarque, et le talisman peut-être d'une nouvelle ère de prospérité. Il saisit avidement cette dernière pirouette de salut. Il se présenta incontinent chez le soi-disant premier sujet de l'Académie royale de Paris, avec ce ton d'exquise urbanité qu'il savait employer à l'occasion el cette connaissance parfaite de toutes les délicatesses do la langue française qu'on ne trouve guère qu'à l'étranger. En France, nous dédaignons toutes les langues qui ne sont pas la nôtre, et c'est à peine si nous l'étudions elle-même. Ce qu'il y a de plaisant chez les puristes d'au delà des frontières, c'est que, tout en s'exprimant avec une recherche qui serait ridicule chez nous, ils craignent toujours de n'en pas montrer assez, et s'excusent à chaque instant de leur afféterie même, comme d'un excès de trivialité.

— Maoemoiselle,dit M. Bilbokennbrock à .lupin I", avec un reste d'accent germanique à peine sensible ; mademoiselle, la renommée aux cent trompettes vient de faire retentir à mes oreilles le bruit de votre arrivée dans cette capitale* Je m'empresse de déposer à vos pieds le pur et sincère hommage de ma juste et profonde admiration. Je ne sais si je m'eiprime assez bien en français pour avoir le bonheur d'être compris de vous. Soyez aussi bonne que belle. Daignez pardonner à un étranger son inexpérience des charmantes finesses de votre langue, Je compte sur votre,

extrême Indulgence pour suppléent ce cfue ma parole peut renfermer enoore d'inélégance 1 1 d'obscorilé.

— C'est égal, monsieur, ailes toujours, répondit la chorégraphe, qui i e ci onalssait que le français d(> l'Opéra, du Ranelagh al desaoupers delà Maison d'Or ; vous né parle*

p«fl trop mal, surtout pour un homme qui n'en la il pâSSOQ

eut. Je croia vous avoir compris.

— Vous Aies mille fois trop bonne, revissante baysti Mais assurément, à en loger par l'etpressioa de ce fin sourire, par la vivacité de ces beaux veux et par l'ésprïl qdi pétillo dans leur malicieux regard, tous n'êtes pas moins intelligente que bonne, et vous devez pressentir l'objet do l'entrevue que j'ai pris la liberté do solliciter;

— Dites toujours : un supplément ne nuit jamais.

— l'ii ce cas, j'ai osé concevoir la séduisante espéranco que la reine des sylphides ne prendrait pas ion vol vers des régions plus favoi isées des dieux, sans avoir fourni à la capitale du RTardenboufff l'inappréciable oecasioti dofairo éclater son enthousiasme'. Pardon, mJle lois pardon, je le Répète) si l'expression trahit ma pensée; PuiSéé-jé néanmoins avoir l'avantage de me faire sutlisamment comprendre!

— Oui, oui, à peu près. En d'autres termes, vous no faites ni une ni deux : vous avez su que j étais de passive dans votre ondroit, et vous venez me demander quelques flics-flaes pour votre théâtre. Connu. Voilà co que c'est en bon français.

— Je vous rends grâco, belle demoiselle, do traduire aussi parfaitement ma pensée.

— Eh bien ! mon cher monsieur, j'imiterai votre exemple, reprit la danseuse, qui se souvint de la recommandation de Montreuil ; je ne ferai non plus ni une ni deux : je vous répondrai tout bêtement que ça m'est impossible. Hélas, oui l continua-t-elle en se renversant avec nonchalance dans son fauteuil et en jouant la grande artiste rassasiée de gloire, je suis fatiguée d'encens, je suis lasse de bouquets, je suis dégoûtée d'applaudissemens. Depuis que j'ai quitté Paris, mon voyage en l'Allemagne n'a été qu'une longue pirouette triomphale. Je suis éreintée, vrai, et j'en suis à me mordre les doigts d'avoir contracté un engagement avec l'empereur de toutes les Russies. Je préférerais demeurer ici à me reposer, à me refaire un peu le torse avant de retourner à Paris. Hél tenez, voici justement un de mes compatriotes, un de mes bons amis de Paris, mon? sieur de Montreuil, comte de... Casticala ; j© m'en rapporte à lui.

Après les salutations d'usage, Montreuil fut mis au courant de la question par Lataké.

— Pcrmeltez-moi d'espérer, monsieur, reprit alors le gracieux impressario, que le refus de mademoiselle n'est pas irrévocable. Mademoiselle ne saurait pousser la barbarie, la cruauté, jusqu'à laisser dans la désolation une capitale dont elle pourrait faire le charme par son talent , comme elle en fait déjà l'ornement par sa présence. Pardonnez, monsieur le comte, si je m'exprime mal en français...

— Comment, monsieur 1 répondit vivement Montreuil ; mais au coutraire, vous vous exprimez on ne peut mieux. Je dirai même que, si vous risquez d'être inintelligible pour des Français, c'est justement parce que vous parlez trop bien leur langue.

— En ce cas, continua l'impressario, puis-je espérer de trouver un bienveillant auxiliaire dans monsieur le comte? Je n'ai pas besoin d'ajouter que la question d'argent ne saurait entraver la présente négociation. On ne marchande pas les talens de cet ordre. Voici un traité en blanc. La jolie main de mademoiselle peut y inscrire le chiffre qu'il lui plaira : ce chiffre est d'avance le mien. Enfin, qu'il me soit permis de terminer par une considération qui, j'aime à le croire, malgré mon peu d'usage de la langue française, ne saurait manquer de puissance sur un personnage aussi distingué que monsieur le comte. L'auguste souverain de ce pays s'ennuie affreusement. Ce serait, de la part de la reine do la danse, une gracieuse manière de reconnaître l'hospitalité uu'elle trouve dans les Etats de Sa Ma-

jesté, que île lui oflrir en retour u ie distraction charmante, dont l'etici peut être éminemment salutaire.

— Assez, monsieur, assez I interrompit Montreuil. Vous

vous adressez à un Comte et à une danseuse, deux cl i

•le la Soctëté qui s'honorent également de leurs afloclionsmon irchistes. Cette dernière considération l'emporte

seule. Puisque mademoiselle a bien voulu s'en remettre a

ma décision, vous pouvez partir avec Passuranco qu'elle

dansera sur votre théâtre, et cela, gratuitement, au bénéfice des pauvres, pour l'unique satisfaction de disiraic? votro auguste monarque. Sans adieu, monsieur : j aurai

l'honneur de vous revoir pour régler d'un commun accord tous f's détails do cette important»! représentation.

— Bh bien I excusez I dit maussaiemcnt Lataké a Montreuil, quand l'impressario les eut quittés. Danser gratis! au profit des pauvres I en #uise de médecine royale! Merci du cadeau I Je vous confierai une autre fois mes intérêts ! Si ce sont là les magni ques appointemens que vous m'aviez promis ici, vous auriez tout aus.si bien fait de ne point m'arracher aux douze cents francs que je gagnais à l'Opéra.

— Que vous importe, mauvaise tête l lui répondit Montreuil. Si cet improssario ruiné ne vous paie qu'en belles phrases à la Prudhomme, jo vous paierai, moi, en beaux écus non moins sonores? Rassurez donc votre bourse, et allons rejoindre nos compagnons.

Lours compagnons étaient restés à tablo , co qui est la manière la moins désagréable d'attendre.

— Qu'avez-vous, sire ? demanda Montreuil à Pied-do- Céleri, dont la figure était contractée et qui se frottait énergiquement l'épigastre.

— C'est, ma foi, vrai 1 Sa Majesté est tout chose, ajouta Lataké.

— J'ai, répondit le prétendant, j'ai que ma santé bat la breloque. C'est encore une farce de votre plat national. Déciuément la soupe à la bière et moi nous ne sympathisons pas. Je reviens au bouillon hollandais. Mais en attendant, je donnerais bien cent sous d'un petit verre de cassis.

— Ce n'est pas la soupe à la bière qui vous tracasse, dit à son tour Roussignan-Muller ; je soupçonne bien plutôt lo poison septentrional de vous jouer ce tour-l.i. Oli ! nous y passerons tous. C'est l'espionnage qui tient ici la casserole, qui fait bouillir la marmite et qui assàisonno les sauces. Nous mourrons tous de la colique.,

Montreuil interrompit les lamentations de l'ex-pendu, fit p^rt à ses acolytes du résultat de la conférence qu'il venait d'avoir avec l'impressario, et les envoya dormir après leurs longues libations et leur avoir recojnmuidé do nouveau do se tenir prêts pour de grands évéiremerns.

Lo lendernaiu, la belle Lataké recevait, ainsi que Montreuil, son guide officiel, une invitation pour uuo fèha que donnait M. Bilbobennbrock dans sa sumptunuse demeure. L'impressario, après avoir calculé ce quiil en coûté pour établir une réputation, même bâJiœ à la légère), sur les moyens de la publicité européain>?, en était venu à croire fermement que les bals et les raouts éUdent encore les réclames les plus avantageuses. R pressitait ainsi ses nouveaux sujets à l'enthousiasme de ses convives* Ses générosités d'amphitryon étant réglées d'apvèf riinoortmco des débutans. Une collation pour une basso, un oîner pour un ténor, un bal pour une cantatrice, et comme la danseuse était omnipotente dans ce pays où Méphistophélès lui-même, pour damner le docteur Faust et Àiar-ucrite, fut forcé d'apprendre le mécanisme de la valse, il s'ensuivait que, pour Lataké, la fête de nuit, avec fanfares, concert, quadrilles et illuminations, n'avait pas été trouvée trop dispendieuse.

Le comte de Montreuil parut à minuit, on habit noir, le visage sérieux, le maintien froid, donnant le bras, en qualité do compatriote, à laJupin, parée comme une châsse, parfumée comme un bouquet. A l'étranger, que nous influençons depuis cinquante ans par nos gravures de modes

LE VEAU D'OR

autant que par nos idées, les femmes s'évertuent à se met tre à la française sans pouvoir y réussir. Lat ké était pour elles une figurine Animée qui venait, pétillante de verve, mettre en pratique à leurs yeux les grands enseignemens delà science élégante. D'après les instructions prévoyantes de Montreuil, elle avait emporté de Paris les nouveautés les plus nouvelles, la mode du lendemain, surprise d'avance dans le laboratoire rie la fashion. Aussi son succès de femme était-il inévitable.

— Ma belle amie, dit le comto, avant do partir, soyez coquette : la coquetterie est la diplomatio des femmes ; ayez une toilette irréprochable, passez-vous en revuo comme un soldat partant pour la parade ; l'ennemi à vaincre est Allemand ; il a la cuirasse dure ; il faut viser au cœur.

— Suis-je ainsi à votre goût ? avait répondu Lataké en paraissant vêtue d'un costume de satin rose, noyé dans la dentelle et parsemé do fleurs naturelles.

— Admirable ! dit Montreuil. Circé l'enchanteresse en personne. Venez : le triomphe no saurait manquer.

Les salons de monsieur Bilbokennbrock reflétaient fidèlement la ville. Nous l'avons dit, le spleen était à l'ordre du jour dans tout le royaume, le monarque en ayant donné l'exemple. On bâillait en tous lieux, par imitation d'abord, par ennui ensuite, par habitude enfin. On bâillât donc chez monsieur Bilbokennbrock, comme aux Français à la lecture d'une tragédie. Si l'hypocondrie naît du bonheur, les mâchoires de la noblesse du Wardenbourg étaient, ce soir-là, en état de protestation continuelle contre sa douce monotonie : deux augures s'y seraient regardés la bouche ouverte.

Lataké parut, et soudain, comme par enchantement, les bâillemens cessèrent. On fit cercle autour d'elle, on procéda à l'inventaire de sa toilette, on admira la blancheur un peu dorée de sa carnation plus chaude que celle des filles d'Allemagne , et des paris furent ouverts sur la question de savoir si ses yeux étaient bleu clair ou bleu foncé.

Chez l'impressario se trouvait réuni le monde politique toutentier: ministres,chargés d'affaires, fonctionnaires principaux, représentons des puissances amies, tout ce qui suit la marche des faits pour en tirer des conséquences au profit d'un intérêt quelconque. Montreuil y étudia le personnel des hommes d'Etat indigènes, autant qu'on peut l'étudier dans un coup d'œil, par la démarche, le geste et la physionomie. Il vit les deux ministres principaux de Sa Majesté Wardenbourgeoise, le favori et la bête noire du jour, qui, appelés par l'inconstance du monarque à changer alternativement de position,comme les figurans du Cirque, qui jouent alternativement les vainqueurs et les vaincus, étaient l'objet des cajoleries du directeur, assez prévoyant pour s'assurer l'avenir comme le présent. Il se mêla aux conversations, se lia avec plusieurs personnages imporfans, et acquit la certitude que rien, dans la situation des esprits, n'annonçait la crainte ni même la vraisemblance du coup hardi qu'il avait médité, et dont les coquetteries de Lataké n'étaient que le séduisant prologue.

La piquante comparse d© l'Opéra eut un suecès immense, succès de beauté et d'excentricité, et quand, le lendemain, chaque convive fut rentré dans sa sphère, ce fut à qui vanterait la nouvelle Taglioni. La sensation gagna toute la ville. Il ne fut plus question que de Lataké dans toutes les conversations ; on la lorgnait dans les promenades, onla suivait à l'église, on passait et repassait devant ses fenêtres avec une assiduité qui prouva à Montreuil qu'il ne s'était pas mépris en comptant sur l'efficacité de son concours.

Pendant huit jours, tandis que Pied-de-Célori s'évertuait à combattre l'inGuenceborborygmale de la cuisine germanique; que Dabiron calculait, pour s'entretenir la main, ce que rapporterait théoriquement l'achat do toutes les rontes du Wardenbourg; et que Muller laissait pousser sa barbe, pour se rendre aussi méconnaissable que possible aux yeux des agens moscovites, qu'il continuait de voir par-

tout; ce ne fut dans la ville entière que préparatifs pour les débuts de la danseuse française. Montreuil, fidèlo à son emploi de compatriote et d'ami, présidait aux apprêts do celle mémorable soirée. Il faisait dessiner les toilettes de sa protégée, qui devait jouer la Fille de l'Air, et composer les affiches destinées à annoncer la solennité dont elle était l'héroïne.

— Mon cher impressario, dit, la veille de la représentation, Montreuil au directeur, j'ai médité mûrement le costume de la débutante. Il réunira par son élégance tous les suffrages, J'ai adopté uno tuniquo de gazo bleu-pâle, à étoiles d'argent.

— Combien d'aunes d'étoffe? demanda lo directeur.

— Quatre, répondit Lataké.

— C'est trop. Je ne sais pas si j'ai le bonheur do mo faire comprendre ; mais, en vérité, c'est trop.

— On n'en mettra que trois, s'il le faut, répondit Montreuil; nous ne reculons pas devant les sacrifices.

— C'est encore trop, dit monsieur Bilbokennbrock ; je connais mon public.

— Trois aunes pour vêtir une femme, dit Lataké ; il n'y pourtant pas de quoi faire des volans.

— Une fille do l'air, reprit monsieur Bilbokennbrock, doit être vêtue do nuages, si j'ose m'exprimer ainsi.

— Je le veux bien, répondit gaîment la danseuse, si vous vous chargez de m'en procurer.

— Soyez tranquille, dit Montreuil au directeur, nous arrangerons tout cela pour le mieux. Mais les affiches, sontelles commandées?

— Oui.

— Immenses?

—Hautes de sept pieds; sept placards superposés; le nom de mademoiselle se voit d'une demi-lieue.

— C'est bon pour les presbytes qui ne lisent que de loin, dit Montreuil, mais quand on s'adresse à un sens, il faut en tirer tout le parti possible.. .et comme nous exploitons i'organe de la vue par des affiches, ne négligeons pas les myopes ; à côté des affiches immenses, mettons des programmes lilliputiens, à lire à la loupe commo une note d'EIzevir.

A côté de ces détails minutieux vinrent se placer d'autres préoccupations dont Montreuil confia le soin à ses acolytes.

— Monsieur, dit-il à Dabiron, vous savez faire la hausse ou la baisse, pourvu que l'on mette à votre disposition les moyens d'action. 11 faut que lo jour de la représentation, les places se paient cinquante francs, afin que le public ait le droit d'être exigeant.

— Cinquante francs pour voir Lataké! dit plaisamment Dabiron, qui connaissait le talent plus que discutable de la jeune femme; mais c'est un miracle à opérer I

— Non 1 c'est une valeur à faire monter, voilà tout; achetez la moitié des billets d'avance, cela suffira, j'en ai le placement.

Puis s'adressant à Roussignan ,

— Vous, monsieur, qui êtes un véritable entant de Paris, habile à juger les effets dramatiques, vous nous servirez lo soir do la représentation.

— Moi? répondit Roussignan, il faudra me montrer encore en public l devant des étrangers, des espions , sans doute 1

— Oui, dit Montreuil. Dans nos plans vous représentez l'apposition, dont il faut toujours fairo la part; votre rôie d'ailleurs sera facile : vous sifflerez.

— Siffler! dit Roussignan; mais je me ferai mettro à la porte ou empoigner par la gardo , dans ce rôle de merle que vous me donnez. S'il y a des agens russes parmi les claqueurs, je suis perdu !

— Ne vous inquiétez pas des claqueurs, dit Montreuil. Justement voici leur vénérable chef, avec lequel j'ai à m'ontendre.

En effet, sur l'invitation du directeur, un homme gros, court et de faco avinéo, chargé des succès dramatiques

FRÉDÉRIC SOULlE. — LÉO LESPÈS.

du théâtre, vonait prendre los ordres do l'ami do la danse use.

— Monsieur, dit le chot dos romains on allemand, c'est en soir.

— Oui, répondit Montreuil dans la mPmo langue, sachant ijuo 809 compagnons no la comprenaient pas. Voici Cinq cents billets gratis.

— Cinq cents! dit le claquour. Une toile proiusion 1 Je réponds du succès I

— Du tout! du tout! co n'est pas cela, fit Montrouil.

— Pas do succès ?

— Non.

— Pas d'applaudissemonsî

— Dieu nous on garde !

— Et quoi donc?

— Des murmures d'abord, des marques d'impatience ensuite, puis tous les signes do défaveur possible.

— Hormis lo sitflot, dit le chef do claquo étonné ; le sifflet est sévèrement défendu devant le roi.

— Je le sais. On craint les allusions. Mais je m'en charge Il y a quelqu'un pour cela. Seulement, tenez-vous pour averti : je veux que vous me composiez une assemblée do mauvaise humeur, difficilo, tapageuse, mécontente ; un vrai public dé première représentation.

— Mais vous forez tomber la débutante, dit lo romain.

— Peut-être, dit Montreuil.

— Vous tuerez infailliblement la pièce.

— Qui sait? En philosophio, en médecine, en chimie, on procède par les extrêmes; pourquoi pas en fait do succès dramatiques? C'est une expérience à laquelle je vous convie.

Le cIiol de claque se retira confondu d'un semblable système ; mais comme il venait de recevoir les cinq cents billets qui constituaient un énorme bénéfice pour lui, il finit par se dire que l'homme qui payait aussi largement devait infailliblement avoir raison.

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