INAUGURATION DE LA DANSE LOURDE
Le soir, à sept heures, une foule immense encombrait le théâtre où la figurante du Grand-Opéra de Paris allait, en franchissant toute entrave hiérarchique, passer du rang de simple comparse à l'état de premier sujet. Depuis longtemps déjà le lustre resplendissait, les loges étaient peuplées des jolies femmes et des élégans de la capitale, et pourtant on se battait encore à la porte, malgré les efforts de la garde wardenbourgeoise pour contenir les assaillans.
Montreuil vit avec jubilation un pareil empressement; il en augura bien pour ses plans d'avenir; il pensa qu'un peuple si prompt à s'émouvoir pour deux jambes inédites devait être facile à impressionner pour de plus sérieux motifs.
Avant que la toile se lève après les trois coups d'usage, empruntons les clefs du concierge de la salle,et voyons si, dans cet océan de têtes humaines, nous ne rencontrerons pas quelque visage de connaissance ; braquons notre lorgnette, écoutons même aux portes de loge, afin d'êlre parfaitement initié aux causes secrètes des événemens qui se préparent.
A la droite de l'acteur est une loge tendue de velours bleu avec des étoiles d'argent : c'est la loge royale. Bénédict I« y paraît avec son favori, c'est-à dire le ministre influent du jour. Son premier chambellan et son secrétaire prennent place un peu en arrière de Sa Majesté.
— Que dit-on de la débutante ? demande le roi au chambellan.
— Sire, répond ce fonctionnaire, qui, par uno prudence digne d'êlre c.Hèe, a su garder sa place depuis vingt ans, malgré la versatilité du monarque, on en est encore aux simples conjectures ; <>n ne dit encore rien do bien précis. les gens de goût aUtendcnt le jugemont si sûr de Votro Majesté pour se faire une opinion définitive.
— Kl vous, monsieur lo ministro, avoz-vous oui parler do la nouvelle danseuso?
— Oui, siro, réplique l'hommo d'Etat.
— Et quelle est l'impression?
— On la dit jeune, jolie, agaçante, mais lourd*-
— Lourde ? ot où a-t-on pu juger cela ?
— Aux répétitions, siro.
— Lourde? répète lo roi ; et vous trouvoz cola un défautî
— Mais, ajoute étourdimont lo ministro, pour uno danseuse...
— Vous ne savez co que vous dites 1 interrompt lo roi ; l'embonpoint est préférable à l'étisie. Vous ne connaissez rien à l'art chorégraphique !
Et le roi tourne lo dos au favori décontenancé.
— Diablo! pense le chambollan, le rival du favori; le favori d'hier, la bêle noire d'aujourd'hui, pourrait bien redevenir le favori de demain. Voici un indice qu'il ne faut pas négliger.
Aux deuxièmes galeries, presque au-dessus de la loge royale, est une loge grillée, dont les stores sont levés et cachent au public les deux spectateurs qui l'occupent. Quels sont ces personnages se dérobant à tous les regards comme des cardinaux aux spectacles de Rome ?
Le premier, penché en avant, dans l'attitude d'un homme qui souffre de légères coliques, n'est autre que Sa Majesté Pied-de-Céleri, pour qui la soupe nationale à la bière continue d'être malfaisante. Le second, qui lorgne les femmes à travers lo grillage, s'appelle Dabiron chez les morts, et, pour le moment, marquis de las Caraccas chez les vivans.
— Sire, dit Dabiron, vous paraissez impatient de voir se lever le rideau.
— Moi? répond Pied-de-Céleri; je m'ennuie en effet comme un hanneton dans une salade.
— Pourquoi? demande le coulissier.
— Parce qu'on ne commence pas, et que je n'ai rien pour me distraire de mes douleurs d'estomac.
—Le lever de la toile ne peut tarder : les musiciens sont à l'orchestre.
— C'est égal, il faut stimuler le directeur. Je le forcerai bien à commencer, moi ! Je connais la manière. A la Gaîté, aux Funambules, au Petit-Lâzary, ça ne manque jamais.
Et l'anonyme majesté se met à battre avec les pieds cette mesure du rappel qui devait, quelques années plus tard, servir de rhythme à l'air: Detlampiontt si célèbre à Paris.
— Sire, dit Dabiron, y songez-vous ?
— La toile ! la toile! crie Pied-de-Céleri, comme s'il était au paradis d'un des théâtres du boulevard ; la toile ! la toile 1 on commencera 1
—Sire, reprend Dabiron, je vous conjure de ne pas crier et de laisser vos augastes tibias en repos. Vous êtes ici incognito; rien ne doit vous signaler aux regards du public; la moindre imprudence pourrait faire baisser nos chances de cinquante peur cent.
— Comment l dit Pied-de-Céleri, on ne peut pas rigoler un peu pour tuer le temps ?
— Non, sire. Quand on est appelé à de hautes destinées, il faut savoir te taire tant murmurer, comme dit monsieur Scribe.
—Ma foi ! répond Pied-de-Céleri, se repaître de soupe à la bière qui ferait regretter le vitriol, et rester comme une autruche au spectacle, je trouve ce rôle assommant tout de même! j'aimerais mieux autre ehose.
Et maintenant jetons un coup d'œil au parterre, entièrement garni de claqueurs, et voyons sur la première banquette quel est cet homme à barbe noire qui baisse la
LE VEAU D'OR
IM
tête avec un semblant d'humilité. C'est Roussignan-Muller, dit le baron de Remhach, qui cherche, lui aussi, à so cacher à tous les yeux, et qui tremble sur les conséquences du rôle de reptile dont on l'a chargé.
Devant lui, sur le dernier rang de l'orchestre, parfaitement placé pour le surveiller, s'est assis monsieur de Montreuil en grande toilette : cravate blanche, gants beurre frais, décorations étrangères à la boutonnière. Il passe en revue, à l'aide de son binocle, toute l'aristocratie du pays, réunie là pour les débuts do Lataké, et se fait expliquer par ses voisins la position, la fortune et l'influence de chaque spectateur de distinction.
Do temps en temps Roussignan-Muller glisse timidement quelques paroles à son oreille.
— Monsieur le comte 1 dit-il tout bas.
— Quoi donc?
— Avez- vous remarqué le chef d'orchestre?
— Sans doute.
— Ne trouvez -vous pas qu'il regarde bien souvent de notre côté?
— Pas trop. Il parle à ses musiciens.
— Vous direz ce que vous voudrez, un chef d'orchestre avec des moustaches à la Souwaroff, ce n'est pas naturel. Tout à l'heure il a parlé en me regardant. C'est encoro un espion russe. Mais tenez, des deux côtés de l'entrée de la galerie, voyez- vous ces deux hommes en rouge?
— Ce sont deux soldats de la garde, qu'on a mis de faction ici, en l'honneur du roi.
— Ils ne me perdent pas de vue l
— Ils surveillent tout le monde ; pas plus vous que les autres.
— Ce sont des Cosaques déguisés !
— Ne craignez rien, et à mon signal ne manquez pas do faire ce que je vous ai dit.
— Quoi donc? Siffler?
— Sans doute! Un coup sec, vibrant, sonore.
— Silfler 1 vous y tenez donc, monsieur le comte?
— Il le faut I dit Montreuil avec autorité. Chacun de nous doit concourir au grand œuvre dans la mesure de sa capacité. Mais taisez-vous, et laissez-moi observer.
A ces mots, Roussignan baisse vivement la tête, comme s'il cherchait une pièce de cinq sous sous les banquettes, mais en réalité pour se mettre à couvert de l'œil investigateur des argus moscovites.
En quittant le parterre et l'orchestre, si nous remontons à la première galerie, nous rencontrons dans le couloir un personnage d'une cinquantaine d'années, grand, mince, de bel es manières, vêtu avec une extrême recherche, et dont l'air froid et l'œil scrutateur décèlent évidemment un diplomate. Il s'arrête devant l'ouvreuse et lui dit :
— L'avant-scène de gauche.
— Elle est occupée, monsieur.
— Jo le sais. Ouvrez.
— Il m'est défondu d'y laisser pénétrer personne sans ordre.
— Voyez, dit l'élégant spectateur, en montrant une fleur à sa boutonnière.
— Cela suint, monsieur , dit l'ouvreuse ; veuillez mo suivre.
La porte de l'avant-scène est ouverte. Cette loge splendide, qui fait faco à celle du roi, n'est occupée que par une femme seule.
— Madame, dit le nouveau venu, il y a cinq jours encore à Paris, et aujourd'hui au théâtre de Wardenbourg 1 c'est exemplaire ; votre zèle est au-dessus de tout éloge.
—Monsieur de Latanoff, répond la dame, il m'a fallu tout le i-crupule que j'apporte dans l'oxécution des missions dont je me charge pour mo trouver ici aujourd'hui. Des intérêts précieux, des affaires brûlantes me retenaient à Paris.
— Je saurai, dit monsieur de Latanoff, faire valoir au près de qui de droit une telle abnégation.
— Trêve de remercîmens , monsieur, dit la dame; je no suis point un envoyé avec qui vous ayez à décider
LB SJÈCLE.— XIV.
une question de douane ou de délimitation de territoire ; je sers les intérêts que vous représentez, non par amour de l'argent, non par le désir d'être vantée, mais parce qu'ils sont d'accord avec ma propre politique.
— Votre politique ? interrompt monsieur Latanoffen souriant.
— Sans doute. Les femmes ont une politiquo comme les gouvernemens; seulement, eile est plus mystérieuse, plus insaisissable encore que celle dont vous êtes appelé à suivre la piste.
— Et quelle est donc cette politique?
— Monsieur de Latanofl, réplique la dame, on a lrappé les trois coups. Au théâtre, ma politique consiste à écouter l'ouverturo.
En effet, le premier coup d'archet venait de se faire entendre. L'ouverture fut exécutée avec force tambours, force tam-tams et force grosses caisses, comme c'est l'usage pour les ballets modernes, et enfin la toile se leva au bruit des bravos.
Le roi fronça le sourcil à ces applaudissemens dont il n'avait pas donné la permission, et, fidèle à son système naturel de contradiction, il demanda au chambellan :
— Que pensez-vous de ce morceau d'harmonie si chaudement accueilli ?
— Euh 1 euh I sirp, dit le fonctionnaire dont l'insignifiance avait produit l'inamovibilité; il y a du pour et du contre.
— C'est d'une platitude insupportable ; du tapage, du gâchis, voilà tout.
— C'est ce que j'allais avoir l'honneur de dire à Votre Majesté.
Le ballet commença comme tous les ballets possibles, par des groupes de nymphes et de sylphides, souriant aux habits noirs de l'orchestre plutôt qu'aux divinités des bois ou de la voûte céleste ; puis vint le tour de la pantomime, expliquant d'une façon télégraphique la portée morale de l'œuvro ; enfin, après le trémolo obligé, il se fit un grand remue-ménage, les figurantes s'écartèrent, les groupes dégagèrent le fond de la scène, les nymphes et les sylphides s'accroupirent :
Lataké parut !
Elle avait compté sur fleffet que produiraient son costume de gaze bleue brodée d'argent, ses yeux langoureux, ses vingt ans, et surtout cette grâce provocante que toute femme cherche et que toute femme croit avoir trouvée.
Et cependant on n'entendit pas un seul applaudissement, au grand amusement de Dabiron, à la grande moquerie de la dame de l'avant-scène, au grand contentement du roi.
La Jupin dansa un pas solo avec un aplomb imperturbable, comme si elle se fût nommée Grisi ou Ellsler. Elle eut des poses adorables de bouffonnerie, des pas indescriptibles de fantasquo irrégularité, des attitudes à faire mourir les spectateurs de rire. Fille de l'air, elle retombait pesamment sur la terre, où ses pas retentissans marquaient la mesure aussi bruyamment que le bâton du chef d'orchestre.
En ce moment Montreuil se retourna vers le chef do claque, dont l'œil suivait tous ses mouvemens, et lui fit un signe d'intelligence.
Aussitôt il s'éleva un ouragan de murmures, de chuchottemens, de rires étouffés. Lataké, étourdie de ce résultat, fut heureuse que la situation lui permît de cacher son trouble dans les bras du Vestris de la troupe, lequel représentait un Vent du nord.
Sa Majesté Wardenbourgeoise, en entendant ces marques d'improbation, devint pourpre de colère, et frappant sur la balustrade doréo de sa loge,
— Les imbéciles l les manans! les barbares l s'écria-t* il ; ils osent critiquer cette danseuse I
— Ella est charmante, en effet, dit le chambellan.
— Un peu massive, ajouta maladroitement lo favori,
FRKnr-.RTC SOULTft. — LÉO LESPES.
qui croyait pouvoir abuser jusqu'à la franchisodoia Eaveui de s. m".
— Massive \ reprit, le roi. Vous blâmez la richesse de cette nature Y Bile est puissante, elle est originale surtout! Bile crée un genre, "" style, uno écolo : ollo danso lourd, ce qui ne s'était Jamais vu.
— Oui, on l'entend danser, dit le chambellan; tout est Intéressé par elle, les orqUl< s en môme temps que les yeux.
— Je la trouve admirable de vigueur ! ajouta le roi.
Et Sa Blajeaté braqua sur la lupin son auguste jumelle.
La pièce continua, et Lataké essaya do reprondro un peu de courage.
— Il y a une cabale ici, dit-elle au directeur; quelque rivale veut me faire tomber; mais jo serai plus forto qu'elle, je vous le jure I
— S'il y a cabale, votre talent, dit galamment lo directeur, la couvrira do confusion, si j'oso m'exprimer ainsi.
Lataké dansa donc son second pas. Il se terminait par uno sorte do valso oii la danseuse traversait lo théâtre en pirouettant sur elle-même, comme un gracieux tourbillon de $éze et de Heurs. Celte manœuvre chorégraphique, qu'elle avait exécutée cent t'ois ruo Lopelletier, dans les ensembles dû répertoire, lui était familière; elle espérait beaucoup de cet effet pour entraîner lo public, et elle eût réussi peut-être si, en arrivant haletante sur lo bord de la rampe, elle n'eût pas rencontré tout à coup les yeux impitoyables do la damo de l'avant-scène.
A sa vue, Lataké oublia tout ; elle ne vit plus que la figure froide et railleuse de cette femme qui lui apparaissait subitement comme la vivante moquerie de son audace et de sa vanité.
— Tiennette ! se dit-elle ; la laide ici l
Et, au lieu de retomber en mesure et en position, un pied en arrière, une main en avant, le sourire sur les lèvres, la ceinture de gaze au vent, comme le voulait son rôle, la fille de l'air resta immobile, dans l'attitude de la stupeur.
Montreuil poussa Muller du coude.
— C'est le moment, dit-il : sifflez!
Roussignan bondit, comme s'il eût été assis sur la pile voltaïque.
— Que dites-vous? demanda-t-il.
— Sifflez donc ! lui dit impérieusement Montreuil. Roussignan-Muller, cédant à l'ascendant auquel il avait
si souvent obéi, lança dans l'air cette note aiguë et stridente que l'envie a empruntée aux seruens, qui fait partie de l'argot des voleurs de grand chemin, et que la gent dramatique regarde comme le dernier terme de l'humiliation sur la terre.
Une réaction était inévitable. Montreuil avait eu raison d'en juger ainsi. Ce fut le roi lui-même qui en donna le signal. Furieux de voir ainsi violer les lois do l'étiquette, il se mit à battre ostensiblement des mains.
Montreuil fit alors un nouveau signe au chef de claque, et aussitôt un tonnerre d'applaudissemens s'éleva du parterre, en imitation de ceux de Sa Majesté, et gronda rapidement dans toutes les parties de la salle.
De ce moment, il fut permis à Lataké de tout faire. Poses excentriques, pas détraqués, pirouettes manquées, jetés-battus à l'état de simple intention, tout fut salué par d'énergiques vivats. La Fille de l'Air alla aux nues.
— Mon plan était sage, se dit Montreuil ; le roi est devenu enthousiaste par esprit de contradiction, et il entraîne le servum pecus à sa suite.
— Ma débutante a réussi, murmura Bilbokennbrock, le paradoxal directeur de théâtre. Mais il n'en pouvait être différemment. Elle était trop mauvaise pour ne pas conquérir la vogue. Je n'ai jamais eu le bonheur d'en avoir de pire. Aussi, quel succès I quel succès!
Quant à Roussignan, dénoncé par ses voisins, appréhendé au corps par les gardes, entraîné dans le couloir par les agens de poUce- il s'était évanoui de peur devant
lo bureau dos cannes, et avait été emporté par quatre soldats comme perturbateur.
Lorsqu'il reprit ses sens, il sn trouva dans la prison de la ville, en compagnie d'un pain noir et d'une cruche d'eau.
— Je suis Français, cria t-il, jo demande qu'on me cho. je veuf parlera mon consul.
— Still ! cria à travers le guichet la sentinelle allemande qui montait la garde extérieurement, et qui ne comprenait pas la complainte du prisonnier.
— Je veux s,,riir! reprit Roussignan-Muller, en sautant aux barreaux comme un écureuil qui fait tourner sa cage,
Lo soldai wardenbqurgeois frappa, de sa crosse contre la porte du cabanon, en poussant un grognement comminatoire.
— Jo no suis pas co qu'on pense, ajouta Roussignan ; Je voux m'expliquer, jo demande à (aire des révélations I
La sentinelle passa cette fois sa baïonnette à travers les barreaux l Roussignan se recula vivement et retomba sur son grabat.
— Brigand do Montreuil ! dit-il, qui m'a empêché de me pondre !
Tandis que le timide successeur du vrai Muller se lamentait sur ses nouvelles infortunes, l'auditoire entier du théâtre do Wardenhourg, suivant l'exemple royal, rappelait à grands cris la jeune danseuse qui avait, selon la pittoresque expression du chambellan de Sa Majesté, inauguré la danse lourde, !a danse qui s'entend, le pas sonore dans lo domaine de l'air.
Elle parut, conduite par le Vent du nord, émue, souriante, la main droite sur le cœur; et, après avoir ainsi exprimé sa reconnaissance, elle fit une prétentieuse révérence du côté de la loge royale.
Un bouquet tomba alors à ses pieds : c'était celui de Tiennette, que la laide venait de jeter ironiquement à son ancienne amie.
— Elle est délicieuse ! s'écria Bénédict 1er. Qu'en pensezvous, monsieur le ministre ?
Le favori du jour répondit :
— Oui, sire, pas trop mal... un minois chilfonné.
— Chiffonné 1 reprit vivement le roi ; je crois que vous avez dit chiffonné!
— J'entends par là, dit le ministre, la beauté du diable. Le roi n'y tint pas.
— Monsieur, dit-il à la maladroite Excellence, je n'aime pas les partis- pris. Mais, à propos, vous savez que nous avions conseil demain matin ; mais j'ai changé d'avis. J'accepte la démission volontaire que je vous ordonne de m'offrir. La beauté du diable I un ange ! un vrai chérubin!... Qu'en pensez-vous, monsieur le chambellan?
— Sire, dit le chambellan mieux avisé, comment neserait-ele pas charmante, puisqu'elle a le bonheur de vous plaire ? Votre Majesté a tant de goût !
— Je veux la complimenter moi-même, reprit le roi. Qu'on fa fasse venir.
Le chambellan s'inclina et revint bientôt après avec la danseuse, qui n'avait eu que le temps de jeter un cachemire sur sa robe d'aérienne divinité.
Le roi, dont jusqu'à présent nous avons traduit en français les paroles allemandes, le roi contempla un instant la triomphatrice avec le plus gracieux sourire de satisfaction; puis, se servant à son tour de la langue française, qu'il comprenait parfaitement, mais qu'il parlait avec un accent germanique très prononcé, il lui dit du ton le plus bienveillant :
— Che afre foulu gomblimender fous, matemoiscllo. Fous honorer le Vrance. Gar, fous êdre Yrançaise?
— la, sire, dit Lataké, que les diplomates étrangers des coulisses de l'Opéra avaient initiée depuis longtemps au baragouin et à l'accent d'outre-Rhin ; tout ce qu'il y a de plus Française; née native du faubourg du Roule, n« 65 en face l'hôpital Bcaujon, au cinquième au-dessus de l'entresol.
—Ah ! drèspien, drès pien ! ajouta le roi. Fous chentille, fous cholie, fous afre un crand dalent. Che fouloir démoi-
LE VEAU D'OR
gnor à fous doude mon satisfaction. Sans atieu, matemoiselle.
Cette scène de congratulation officielle mit le comble au succès de la danseuse. Une foule délirante l'attendait à la sortie du théâtre. On déte'a les chevaux de sa voiture, on se battit à qui les remplacerait au brancard, et les vainqueurs la traînèrent eu triomphe chez elle, à la clarté de cent torches et au bruit des acclamations.
Elle était à peine rentrée depuis dix minutes à l'hôtel de V Aigle-Noir , où Montrouil avait fait préparer un délicieux souper pour elle et ses autres compagnons, lorsque l'orchestre du théâtre vint lui donner une sérénade sous ses fenêtres. Elle fut obligée ue paraître cinq fois au balcon, pour saluer la foule, qui répondit par d'unanimes bravos aux baisers qu'elle lui envoyait à travers l'espace.
Le calme ne se rétablit que fort tard dans la nuit.
— Victoire 1 lui dit Montreuil ainsi qu'à Pied- de-Céleri et à Dabiron, lorsqu'ils purent enfin souper tranquillement. Ou je me trompe fort, ou Numa Pompilius rêve en ce moment à sa future Egérie. Au surplus, quoi qu'il en arrive, nous ne sommes plus des étrangers ici ; nous avons un parti à la cour, et dès demain nous pourrons démasquer un peu mieux nos batteries.
Egérie rêva de son côté à Numa Pompilius. Elle vit en songe des palais, des manteaux de duchesse, des scepires, des couronnes, et se regarda passer en carrosse à huit chevaux, av< cdes gardes à cheval aux portières de la voiture.
Le lendemain, en s'éveillant, le premier objet qu'elle aperçut sur la console de sa chambre, fut le bouquet de Tiennetto qu'elle avait apporté du théâtre sans plus s'en occuper.
— Tiens ! dit-elle, les fleurs de la laide! Je les avais oubliées ! Etre applaudie par une telle femme, quelle gloire 1 et comme ou va parler de moi à Mabille, au Ranelagh, à la Maison-d'Or et au foyer de l'Opéra I
Elle prit alors le bouquet.
— Voilà qui est singulier, ajouta-t-elle en l'examinant : il y a un billet parmi ces roses.
Et elle en tira un papier qui contenait les mots suivans, écrits de la main de Tiennette, et empruntés par elle aux Maximes de la sagesse :
Soyons humbles dans le triomphe, afin de n'être point trop humiliés dans la défaite*