COMMENT ON FAIT UNE REPUTATION
Le lendemain, il n'était bruit, dans toute la ville, que de l'immense succès obtenu la veille par Lataké. La capitale du Wardenbourg, ordinairement si calme, et dans les rues de laquelle l'herbe poussait symboliquement, comme l'ennui dans les esprits, semblait s'être réveillée tout à coup au bruit des applaudissemens.
Le Journal de la cour, la seule feuille périodique do ce pays modèle, rendit compte immédiatement de cette brillante représentation. L'article avait été rédigé d'avance par Montreuil, et remis par Dabiron, l'homme d'affaires de la communauté, au bureau du journal, qui l'inséra, comme le premier, à tant la ligne. Nous croyons devoir en traduire quelques passages pour l'agrément de nos lecteurs. Il commençait ainsi :
« Minuit et demi. Nous sortons du théâtre, ébloui, fas- » ciné, éperdu, ravi, charmé, enchanté, anéanti. Jamais » spectacle plus délicieux n'avait séduit nos regards ; ja- » mais auditoire plus élégant, plus parfumé de fleurs, plus » resplendissant de diamans, n'avait battu ues mains à
» plus do grâces ; jamais enthousiasme plus légitime n'a- » vait accueilli [dis beau talent. Le ciel chorégraphique » compte désormais une étoile de plus. Le public si éclairé » de la capitalo du Wardenbourg, ce tribunal sévère qui » juge en dernier ressort les réputations européennes, vient » d'accorder, par ses bravos, à mademoiselle Lataké, dito » Jupin Ire, l'adorable transfuge do l'Académie royale de » Paris, cette consécration suprême sans laquelle les ar- » tistes de tous les pays regardent leur renommée comme » incomplète. Sa victoire a été d'autant plus brillante, » qu'une cabale insensée, organisée par d'indignes riva- » lités, avait essayé d'abord d'en obscurcir l'éclat. Vingt » salves d'applaudissemens, six rappels et une pluie do » bouquets ont noblement vengé la débutante de cette » odieuse tentative. Pour que rien no manquât à son » triomphe, Sa Majesté a daigné la mander dans sa loge, » après la chute du rideau, et lui témoigner sa royale sa- » tisfaction, avec celte grâce qui donne tant de prixàcha- » que parole tombée de son auguste bouche.
» Pourquoi faut-il qu'une crainte vienne attrister en ce » moment notre admiration? Un bruit sinistre courait » dans le foyer pendant les entr'actos, et causait.d'avance » d'unanimes regrets aux véritables amis de l'art. On di- » sait, et sans douleur nous ne pouvons le redire, quo l'é- » minento danseuse n'a cédé qu'à la bonté de son cœur » en consentant à danser au profit des pauvres dans cetto » représentation, mais qu'elle no reparaîtra plus sur notre » scène avant son départ pour Saint- Pétersbourg. Nous ne » pouvons croire qu'elle persiste dans cetto cruelle réso- » lution, après l'enthousiasme si légitime qu'elle a excité. » Non, elle ne saurait rester insensible aux vœux unanimes » d'un public dont elle est devenue l'idole. Au surplus, le » soin de la fléchir en sa faveur appartient surtout au » directeur de notre premier théâtre. Après une longue » série d'insuccès qui avaient fini par n'inspirer que trop » de doutes sur son habileté jadis proverbiale, il a com- » mencé hier sa réhabilitation par un coup de maître. C'est » à lui de l'achever. S'il y parvient, il peut être assuré de » cent représentations. Tout Wardenbourg viendra prodi- » guer ses bravos et ses fleurs à l'incomparable fille de » Terpsichore.
» Nous regrettons que l'heure avancée et le défaut d'es- » pace ne nous permettent pas aujourd'hui d'entrer dans » de plus amples détails sur cette solennité à laquelle as- » sistait tout ce que cette capitale possède dillustra- » tions littéraires, scientifiques, artistiques, financières, » fashionables et politiques. »
Malgré ce regret de brièveté, l'article donnait ensuite trois colonnes de renseignemens sur l'enfance , la vie, le talent, les habitudes et le but de la célèbre danseuse. Montreuil, qui possédait parfaitement le manuel de la rouerie humaine, savait la puissance de ce genre d'anecdote qu'on appelle canard, surtout quand il s'adresse à la sensibilité du lecteur autant qu'à son imagination et à sa curiosité. Il célébra donc les vertus de la danseuse à l'égal de son talent.
« Fille d'un général mort au champ d'honneur, disait » l'article, elle a été élevée dans la maison de mademoiselle » Ternet, un dos meilleurs pensionnats de Paris, où l'édu- » cation la plus brillante lui a été prodiguée.
» Sa vocation s'était révélée dès sa plus tendre enfance : » elle dansait pour ainsi dire sur les bras de sa nourrice, » et dès qu'elle put se tenir sur ses jambes, ce ne fut pas » pour marcher, ce fut pour danser. Ello faisait tout en » dansant.
» Toutefois, les sentimens de piété dont la célèbre ins- » titulrice l'avait imbue combattaient puissamment cet » instinct chorégraphique; et, parvenue à l'âge de seiae » ans, la future rivale de Carlotta Grisi allait renoncer au » monde pour le cloître, lorsque des malheurs de famille » la décidèrent à suivre la carrière où l'attendaient tant de » triomphes. Elle s'y décida avec d'autant moins de répu- » gnance, tout bien examiné, que c'était sur la scène du » Grand-Opéra do Paris qu'elle allait conquérir sa celé-
» brité, ot quo ee théâtre, on lo sait, a toujours été exempt
» dos foudres de l'excommunication dont tous les autres » étaient frappés. C'est une exception, do reste, dont il r> s'est toujours montré digne par la régularité de ses mœurs » et l'ascétisme bien connu de ses directions.
» Rien do plus louablo quo le mobile qui avait détermi- » né enfin la jouno pensionnaire à renoncer au cloîlro pour » lo théâtre. Il s'agissait de soutenir .si nombreuse famille, » more, grand'mère, aïeul, bisaïeul, tantes, oncles et cou- » sinos; de (aire élever ses six jeunes sœurs, et d'assuror » son frèro unique contro les chances de la conscription. » Mais ello ne se contenta pas do puriiior par tant de » bonnes œuvres ce quo son art enchanteur peut avoir » d'un pou profano encore aux yeux des rigoristes. Ello w prélova tout d'abord une part, la part du ciel, sur lo » produit do l'argent qui, selon eux, lui venait ainsi par la » main du diable, et elle fit hommage do magnifiques us- » tensilos à sa paroisse, laquelle accepta avec bienveil- » lanco co présent sanctificateur.
» Nous n'avons pas besoin de dire quo les pauvres do » tous les pays l'ont toujours béuio comme une seconde • providence. Ceux de la capitale du Wardonbourg con- » naissent maintenant sa générosité.
» Encore moins dirons-nous qu'elle n'a jamais inspiré » moins d'estime que de reconnaissance et d'admiration. » Restée puro et sans tache au milieu de toutes lesséduc- » tions du théâtre, elle a toujours été un objet d'édifica- » tion, par l'austérité do sa conduite, dans les coulisses » de l'Académie royale de Paris, où sa vertu inébranlable » paraît avoir fait école. Nous n'en citerons qu'un exemj» pie. Elle poussa un jour la rigidité jusqu'à donner des » coups de cravache à un général hulan qui lui avait » manqué de respect.
» Mais ce que nous pouvons ajouter sans indiscrétion, » car rien n'est plus touchant ici-bas qu'un amour pur et » légitime, c'est que sa vie si louable a maintenant un mo- » bile de plus, et celui-là n'est pas moins noble que tous » les autres. Liée d'une sainte affection avec uq jeune pas- » teur protestant de la rue Pavée-Saint- André-des-Arls, à » Paris, ello consacre désormais une partie des trésors que » lui vaut son magnifique talent à se constituer une mo- » deste dot, afin de se retirer définitivement du théâtre, » et de demander aux lois humaines et divines la consé- » cration d'un sentiment qui n'honore pas moins celle qui » l'éprouve que celui qui l'inspire. Puisse le bonheur con- » jugal couronner une existence si glorieuse l
» Nos lecteurs peuvent regarder comme authentiques » ces renseignemens si pleins d'intérêt. Us nous ont été » transmis ou certifiés par tous les étrangers de distinction » que notre capitale a l'avantage de posséder en ce mo- » ment dans ses murs, et notamment par M. le comte do » Casticala, M. le baron de Rembach et M. le marquis de » Caraccas,qui ont eu l'honneur de connaître l'illustre dan- » seuse en France, et qui sont fiers d'être restés ses amis. » — « En voilà, de la blague ! » s'écria Lataké, à la lecture de cet article, toute fière des éloges qu'on y donnait à son talent, mais toute vexée de ceuxqu'on dispensait à sa vertu. Peu s'en fallut quVi;<: adressât au journal une réclamatian relative à ce dernier point. Sa prétendue affection platonique pour le jeuno pasteur protestant de la rue Pavée-Saint-André-des-Arts l'humiliait surtout.
— «Parole d'honneur I c'est aussi par trop godiche ! » continua-t-elle. « Si ce journal va à Paris, je suis une femme flambée 1 Le ridicule m'y aura tuée avant mon retour. Or, je n'ai point envie de finir comme Simonne. Je ne me soucie nullement de mal tourner. Un amour à la Paul et Virginie? Allons donc! Je tiens trop à ma réputation pour cela 1 »
Montreuil réussit néanmoins à la calmer. Il était bien sûr qu'elle s'abstiendrait de toute réclamation. On peut se permeitre, en matière de canard, de réclame et do puff, n'importe quoi sur n'importe qui. Le n importe qui ne proteste jamais contre le n'importe quoi, pourvu que lo n'importe quoi flatte sa vanité n'importe comment.
L'article d'ailleurs produisit dans le public tout l'effet d'admiration et de sensibilité qu'en attendait Montreuil. om s'extasia sur le talent de la danseuse, on admira sa vertu, on célébra sa bienfaisance et l'on pleura d'attendrissement sur ses colombales amours.
Nous ne pourrions énumérer la quantité do bouquets, de lettres congratulati^es, do cadeaux, de tendres déclarations et do vers emphatiques qui lui lurent adressés à partir de co moment.
Lo roi lui-mêmo fut au nombro dos donateurs. Lo premier chambellan apporta un superbe écrin, le lendemain do la première représentation, comme témoignago do la haute satisfaction do Sa Majesté.
Lo directeur du théâtre no resta pas inactif do son coté. Mais co fut on vain qu'il sollicita do nouveau lo concours du beau talent de Jupin F»; qu'il lui offrit des sommes fabuleuses; qu'il fit intervenir à son aido le chargé des beauxarts et lo ministre de l'intérieur lui-même : la dansou>o resta inflexible, conformément aux avis de Montreuil, dont elle.no comprenait pas le but, mais dont ello subissait l'ascendant commo ses autres compagnons.
— « Rien n'est changeant commo la popularité, disait Montreuil à la danseuse. Vous avez remporté une victoire. Tenez-vous-en là : ne risquons pas une défaite par uno seconde tentative. On n'a jamais vu gagner deux fois de suite des quines à la loterie. Le théâtre n'était pour nous que l'antichambre d'une plus vaste scèno. C'est désormais à de plus importans succès que nous devons viser. Et puis, à vous parler franchement, la présence de Ticnnette, que vous me dites avoir reconnue dans une avant-scène; cette présence, à laquelle je no puis encore assigner aucun motif plausible... Mais d'abord, êtes-vous bien sûro que ce fût Tiennette?
— Pardine l trouvez-moi donc une seconde laideron de ce numéro!
— C'est juste. Eh bien! cette présence si imprévue, si extraordinaire et si inexplicable, m'inquiète, je l'avoue, presque autant qu'elle m'étonne.
— Vous avez tort : le hasard seul en est peut-être la cause. Tiennette a toujours eu la manie des voyages.
— Oui, mais pas pour son propre compte. Or, quand elle paraît quelque part, on peut être sûr que c'est pour y faire quelque mal. Il faudra quo je m'informe. Jusque là, notre position est bonne : gardons-la, et voyons venir les événemens. »
En attendant, Lataké continua do refuser tout engagement, de mener la vie la plus modeste, de ne sortir quo pour aller à la promenade ou au temple, et de visiter les écoles de jeunes filles, sur la prière des bourguemestres. Dabironselivra,comme'd'habitude, aux gigantesques théories financières qui lui faisaient barbouiller tant de papier; Sa Majesté Pied-de-Céleri reçut quelques leçons d'allemandafin de pouvoir, le moment ^enu, baragouiner passablement les réponses les plus indispensables; — Roussignan- Muller fut laissé provisoirement en prison, pour débarrasser la troupe de ses terreurs habituelles; — et quant à Montreuil, pour mettre le temps à profit, il rendit visite aux personnes de distinction dont il avait fait la connaisrance à la fête de l'impressario. Il pratiqua surtout le premier médecin de la cour, avec lequel il eut d'intimes conférences, relativement à la santé morale de Sa Majesté Bénédicl I«, dont le spleen n'avait fait qu'empirer depuis l'éclatant début de la danseuse française.
C'est qu'en effet, la résolution obstinée de cette dernièro enlevant à Bénédict la seule distraction qu'il eût goûtéo depuis longtemps dans son léthargique royaume, Sa Majesté s'était remise à bâiller de plus belle, de manière à se décrocher la mâchoire. Ello tombait insensiblement dans une mélancolie tellement farouche, qu'il y avait crise ministérielle deux fois par jour. Le grand chambellan luimême, d'ordinaire si prompt à saisir la pensée du maître, n'osait plus lui parler que par monosyllabes;
Le conseil médical de S. M, se réunit, et' aMibéra sur cette
LE VEAU D'OR
maladie mentale qui semblait arriver à un désastreux apogée.
Les docteurs présens décidèrent unanimement que le roi était triste, faute d'être gai. Quant aux moyens curatifs,ily eut scission, comme toujours.— Celui-ci, soutenant le système homœopathique inventé par un compatriote, conseillait de dissiper l'ennui par la lecture de poèmes épiques et l'audition de sonates à quatre mains, afin do combattre le mal par ses semblables, selon la mode d'Hahnemann. — Celui-là, suivant la méthode des médecins de Molière, faisait la guerre aux humeurs, ordonnant les saignées et les purgatifs. Ainsi des autres.
Le docte aréopage s'était donc séparé sans résultat. Le médecin en chef, celui que hantait Montreuil, homme plus versé dans les connaissances philosophiques que dans l'art d'Hippocrate et de Gallien, entreprit seul de guérir son auguste client.
— Sire, lui dit-il un matin, vous êtes malade.
— Malade! dit le roi, qui avait pour son docteur une déférence égale à la crainte de la mort. Est-ce au cœur, à la lête, à l'estomac?
— C'est à la rate. Ce viscère manque de dilatation et vous donne des tristesses continuelles.
— Il est vrai, docteur, que je m'ennuie de tout, mais surtout de m'ennuyer. Que faut-il faire? Quelle tisane fautil prendre?
— De la tisane de Champagne.
— Hé quoi 1 du Champagne 1 Je n'en ai bu qu'une fois, et cela m'a picolé désagréablement le nez,
— C'est que vous l'aurez bu seul, dit le médecin.
— Sans doute.
— Le Champagne est un vin d'amis, qu'il faut boire à deur, pour le moins, en trinquant, en dansant, enchantant, avec une agréable compagnie.
— Hé 1 avec qui puis-je en boire, en ce cas? Je suis veuf, sans enfans, et n'ai que des courtisans à faire dormir debout !
— Les hommes sont trop graves, dit le docteur. Les uns le sont pour cacher leur esprit, les autres pour cacher leur sottise. Que ne prenez-vous une joyeuse compagne ?
— Une femme! fit Bénédict 1er scandalisé.
— En tout bien tout honneur, comme société accidentelle, comme Charles VI avait Odette : pour dissiper, par sa grâce et sa gaîté, votre respectable hypocondrie.
— Ah ! vous croyez, dit le roi, que la société d'une femme
— Oui, telle est mon ordonnance, répondit le médecin. Je vous commande une potion composée de beaucoup de Jeunesse, de quelques grains d'esprit, d'un demi-gramme de malice, à infuser dans un composé de coquetterie et de fou-rire, et je vous réponds de l'efficacité.
Le jour même, fidèle au conseil de son médecin, le roi fit prier Lataké de lui rendre visite, et de venir du moins danser un pas ou deux au palais, pour sa satisfaction particulière, puisqu'elle refusait de reparaître en public.
— Et qu'y ferai-je, à cette cour ? demanda la danseuse à Montreuil ; que dirai -je à ce roi de la choucroute et du kirchenwaser?
— Traitez-le sans façon; figurez- vous qu'au lieu de se nommer Bénédict 1er, uest tout bonnement Brioude, Dabiron ou d'Appencherr, l'un des trois monarques qui ont régné sur votre cœur. Soyez vous-même, c'est-à-dire vive, agaçante , coquette , étourdie , inconsidérée, folâtre et tapageuse. Un peu de qualités, et beaucoup de défauts.
— Je comprends, dit Lataké : de la chicorée dans le café.
— Précisément.
— Et quand j'aurai subjugué cette tête carrée, qu'ostco que j'en ferai?
— Allez toujours 1 on vous donnera votre feuille de route.
Le lendemain, la danseuse était introduite par le chambellan dans le cabinet particulier du roi. Elle avait pour la circonstance choisi une toilette de femme du monde : robe
de salin noir , très-montante ; mantelet de velours noire d'une riche simplicité; chapeau noir surmonté d'un voile, chefd'œuvre des fabriques anglaises. Elle ne portait ni diamans, ni rubis, ni topazes; mais les boucles d'oreilles, lo collier et les bracelets de jais, qu'elle avait préférés pour cette mémorable entrevue, ajoutaientencore par le contraste à l'albâtre de sa carnation. Ainsi vêtue, d'après le conseil de Montreuil, simplement, sévèrement, magistralement, elle fit son entrée dans le palais du roi, bien moins en folâtre Montespan qu'en grave et austère Maintenon. Mais il ne faut jamais juger sur l'apparence.