‹ Les aventures de Saturnin FichetChapitre 35 sur 169 · COTILLON IV · texte numérisé non relu

COTILLON IV

Au moment où Lataké fut introduite par le premier chambellan dans le cabinet du roi de Wardenbourg, Sa Majesté était paresseusement assise dans son grand fauteuil à têtière renversée, surmonté de ses armes (un faucon à trois têtes) et du genre de ceux qu'on appelle ganaches, en raison sans doute de l'attitude peu spirituelle qu'ils donnent aux personnes qui s'en servent.

L'ennuyé monarque se détirait les bras, comme un simple mortel qui combat vainement un commeil prématuré, car il n'était que deux heures de l'après-midi.

A la vue de la danseuse, dont il avait sollicité la visite, il se leva, fit signe qu'on lui tendît un siège, l'invita du geste à s'asseoir, et se rassit gravement en face d'elle.

Le chambellan exécuta l'ordre et se retira.

— Abbrochez, ma cholie envant, lui dit-il gracieusement, en revenant pour elle à son français germanisé; et n'afre bas tidout beur te moi.

— Du beurre !... s'écria-t-elle étonnée. Ah! j'y suis. Qui? moi? avoir peur? et pourquoi donc? parce que vous êtes roi? Plus souvent! J'en ai trop vu pour ça depuis dix ansl

— Gomment ! fous afre fu peaugoup te rois?

— Oui, sire : à pied, à cheval, en voiture, en trône, en frac, en cuirasse, en manteau, en pantaloa collant, en robe traînante, avec le sceptre, l'épée ou la canne à la main, et qui gagnaient cinquante francs par mois.

— Oh ! dit le roi, et où tonc ?

— Où donc ? à l'Académie royale, pardine ! dans les opéras et les ballets à grand spectacle.

— Ah ! drès pien I drès pien 1 che gombrends : tes rois te déâdre. Elle êdre vort trôle ! Che rire peaugoup si ch'en afre enfle.

— Vous vous ennuyez donc, sire?

— la, et foilà bourguoi che fous afre briée te fenir. Fous spiriduelle gomme une sinche, fous pelle, fous vrançaise, fous gaie, fous tansir pour vaire rire moi.

— Soit ! Que voulez-vous? Un pas de grâce, une polonaise, une hongroise, une valse, un quadrille, une polka, une redowa, une mazurka, une cachucha?

— Oh ! ergott der toeld, che ravoller te la gachoucha.

— Parbleu! sire, vous n'êtes pas dégoûté! Hé bien, je ne demande pas mieux ; mais à une condition : c'est que vous danserez avec moi. Je suis lasse de danser avec des rois postiches : je veux, du moins une fois dans ma vie, avoir dansé avec un roi pour de vrai. Ma foi, tant pis ! ça fera enrager mes camarades de Paris.

— Oh 1 nix, nix! répondit Bénédict 1er, hésitant entre la bonne envie qu'il avait de s'amuser comme homme, et la crainte qu'il éprouvait de manquer aux lois de l'étiquette comme roi. Un zouferain ne tevoir bas tansir lui-même; ce êdre drifial.

— De quoi, de quoi? trivial! En voilà une sévère, par exemple 1 Un roi ne pas danser? Mais ils ne font que celât les malheureux ! A preuve que ce sont toujours eux qui

FRÉDÉRIC SOULlfi. — LEO LF,SPES.

ouvrent les bals. A prouve encore que Louis XIV l'en

donnait comme un possédé. A preuve toujours que les rois de l'ancien temj b dansaient dans les cérémonies publiques ; du moins, je me le suis laissé dire. Au surplus,! votro aise, i es opinions sont libres.

fi tout eu causant, la folle comparse de l'Opéra sautillait dans le rabinel royal, comme elle l'avait tait jadis chez Dabiron, chez Briouda el chez beaucoup d'autres, son cornac lui ayant recommandé; de ne rien changer aux habitudes qnt la rendaient si comiquoment séduisante) ello essayaitdes pas, prepait des poses, rusait des pirouettes, dos bonds et des entrechats plus ou moins corrects ; puis saisissait chaque objel précieux qui garnissait les étagères, t'examinait, demandait ce que c'était, n'attendait pas la réponse pour lancer une autre question, replaçait l'objet, le cassait quelquefois en lé choquant ou on le laissant tomiier, riait de l'accident, recommençait, et enfin voltigeait de siège on siège, comme un papillon de fleur en fleur, en se donnant chaque fois des attitudes de Renommée.

Sa Majesté la regarda taire d'abord avec stupéfaction, puis avec inquiétude, puis avec curiosité, puis avec intérêt, puis avec plaisir, et finit par s'amuser infiniment de, ce batifolage insensé dont il n'avait eu aucune idée jusqu'alors, lataké ressemblait si peu aux grandes dames, raidos et compassées, qui faisaient do la cour uneréunion de momies vivantes; elle ressemblait même si peu à celles qui avaient adressé au roi leurs plus tendres œillades, que le contraste seul oût suffi à rendre les façons de la danseuse on no peut plus piquantes aux yeux du cinquantenaire monarque. Son esprit, fatigué d'obéissance, de dignité et de respect, éprouvait le besoin d'un peu de familiarité, de désinvolture et même de révolte, par amour de la nouveauté. La guerre de contradictions qu'il faisait à ses ministres no suffisait môme plus à l'émoustiller.

— Ello êdre fraiment vort trole 1 répéta-t-il en commençant à sourire.

C'était la première fois depuis plusieurs années.

— Vous trouvez? répliqua Jupin Ire, avec un petit air moqueur. Vous n'êtes pas le premier qui me le dites, allez!

— la, ia, che afre lu lo piocraphie te fous : che gonnaîdre lo cheuno basdeur brodesdant te ta rue Bavée-Saint- Antré-tes-Arcs, à Baris. Cet cheuno églésiastigue il afre tit à fous, lui aussi, guo fous êdre vort trôle?

— Laissez donc! c'est de la frime, ça! interrompit la danseuso, à qui co souvenir du canard platonique do Montreuil donna un instant do mauvaise humeur.

— Te la vrimo ? répéta Sa Majesté, dont l'érudition linguistique n'allait pas jusqu'à de telles délicatesses de langage. Che bas gomhrentre.

— Enfin n'importe! reprit Lataké, jugeant qu'il serait imprudent de donner un démenti aux imaginations de son historien. Tiens, tiens, tiens, qu'est-ce que c'est que ça? continua-t-elle pour changer le cours de la conversation, en s'élançant d'un bond sur un canapé, afin de se rapprocher des nouveaux objets de son attention.

-— Ce êdre les bordraiis tq mes noples ancêdres, répondit le roi.

— Ohl quelles têtes! s'écriairrespectueusementLataké. Ça, vos ancêtres? Ils ne sont, ma foi, pas beaux! Je ne vous en fais pas mon compliment. Do vrais magots! On aurait dû y mettre cent sous de plus, tandis que l'on était en train de les faire peinturlurer, afin d'à voir au moins quelque chose de propre. Si fait, pourtant! En voilà un, le dernier, dont la figure est un peu mieux présentable en société.

— Celui-là, ce êdre mon bère.

— Ah ! c'est papa?... Mais papa quoi? car avec vous autres, qui n'avez que des noms de baptême ou des numéros comme les fiacres, on ne sait jamais vos noms de famille.

— Mon aucusde brétécesseur, il s'abbelait le gomde te Zanau, afant te monder sur le drône gu'il afre laissé à moi.

— Vous lui ressembles, en effet, sire, maison laid; et je connais quelqu'un, je ne sais où, qui lui ressemble autant ijue vous, et en 1)(,;i"- Qui diable cela peuHJ être?. .

Attendez donc... oui... non... si fait... pas du tout... Di'viilciueiit j'y renonce. Mais, pour sur, je connais quelqu'un dans ce genro-là, cl ce doit être à hiris. Après ça, vom

savez? les ressemblances lie signifient rien, lien est 40 cela comme du reste : chacun en juge è sa guise. Sans

Compter que nous ressemblons tous a un animal qiiftl-

conque. Moi, par exemple, je ressemble à une pie. Voyez. Et Lataké cacha, sous une main blanche et grassouillette, la partie intérieure do son visage, n'en laissait voir au roi que la partie supérieure.

— Ce êdre, ma voi, frail dit lo monarquo tout étonné.

— A vous maintenant, siro ; voyous un peu à quoi vous ressemblez»

Et eu disant cela ello povi familièrement ses jolis doigts sur la boucho et lo menton do Sa Majesté.

— C'est étonnant 1 s'écria-t-ello, vous ressembla ainsi à un mouton comme deux gouttes d'oau. C'ost à s'y méprendre.

— A un moudon? soit! dit lo roi, qui n'avait pu s'empêcher de profiter de l'occasion pour baiser galamment la main de la jeuno femme avant qu'elle la retirât. Che fouloir pien êdre, cet bedtt guatrubèle, à gontitionguo fous êdre mon perchère. Hi ! hi! hi! hi!

Cette fois, Sa Majosté rit tout à fait. Lo progrès fut sensible.

— Gros séducteur, va ! s'écria coquettement Lataké. Vous n'êtes encore pas mal gêné I On vous en fournira, do ces mains d'albâtre, à petites fossettes, pour votre consommation !

— Ah pah! répliqua le roi, do plus en plus guilleret: il vaut pien rire un beu.

— Un peu ? fi donc ! Un peu, c'ost trop peu ! C'est beaucoup qu'il faut rire.

— Ce êdre écalement le obinion te mon bremier métecin; il afre ortonné fotre société à moi, bour embêger moi te ennuyer moi.

— C'est-à-dire que me voilà métamorphosée en émétique? Merci bien de la commission ! Il a raison, du reste. Amusez-vous, sire!

— la. mais co êdre tifficile en tiable.

— Difficile? Allons donc! rien déplus facile, au contraire. Je connais une foule do gens qui s'en tirent on ne peut mieux, et qui seraient incapables de faire toute autre chose.

— Mais gomment?

— Comment? il y a mille moyens ; mais, pour s'épargner l'embarras du choix, mon avis est que le mieux est de les employer tous. Il y a la promenade à pied, à cheval, en voiture, en bateau et à âne. A âne surtout. J'adore les ânes I II y a les spectacles, excepté les jours do tragédie. Il y a les bals champêtres , les bals masqués, les bals costumés , les bals parés et les bals débraillés. Il y a la conversation, les contes, les anecdotes, les cancans, les médisances, les calembours. Il y a les concerts , les charivaris , les chansonnettes burlesques , les romances sentimentales et les chansons gaillardes. Il y a la lecture, la peinture , la nature, l'histoire de Wardenbourg et les romans de Paul do Kock. Il y a les farces, le Collin-Maillard, les Quatre-coins, la Main-chaude, les charades, les proverbes, la comédie de société et la savate. Il y a les déjeuners, les dîners, les goûters, les soupers et les petits gâteaux dans l'intervalle de chaque repas. Il y a le jeu de l'oie, les dominos, les échecs, les dames, le billard, l'écarté, le wisth, la bouillotte, le mariage, le baccarat, le lansquenet, le loto, le biribi et la drogue.

— La trogue? interrompit le roi ; gu'endentre fous bar cedde vinesse to la lanquo vrançaise?

— Comment, sire, vous ne connaissez pas la drogue ? Un monarque aussi éclairé que vous ! Mais à quoi sert-il donc d'être roi? Il n'y a pas un de vos troupiers, j'en suis sûro, qui ne connaisse ce jeu-là comme père et mère. Et à l'Ope-

LE VEAU D'OR

ra, donc ! On no jouo que ça dans les coulisses, pendant les enlr'actcs. Vous voyez bien qu'on vous cache la vérité, sire ! Mais rassurez-vous : je vais vous la divulguer. Apprenez que la drogue ost un jeu de cartes extrêmement facétieux, où celui qui perd la partie se fiche sur le nez un petit morceau de bois fendu, en guise de lunettes, qu'il garde ainsi, par punition, jusqu'à ce qu'il ga^no la partie à son tour, et repasse le petit chevalet aux infortunées narines du nouveau perdant. Et ainsi de suite, jusqu'à la fin des siècles. Vous ne sauriez croire, sire, combien cette récréation est gracieuse et principalement joviale. C'est à mourir do rire I

— Oh ! che fouloir chouor dout te suide à la trogue !

— Peste I vous n'êtes pas pressé, sire, mais quand vous voulez quelque chose, il faut que ce soit à l'instant môme 1 J'y consens, au surplus. Mais je prendrai la liberté do vous fairo observer que ce jeu-là no se joue agréablement que le verre et la fourchette en main. Voici trois heures. C'est le vrai moment du goûter. Je me fais un plaisir et un honneur d'accepter la collation que vous avez la galanterie de m'offrir. Ohl mon Dieu, presque rien; un morceau, là, sans façon, sur le ponce; quelque chose de léger : des viandes froides, par exemple, du jambon de Mayence, du faisan truffé, de la galantine de volaille, du pâté de venaison, un gigot de chevreuil, du saumon à l'huile, du homard, du foie gras, cinq ou six sortes do pâtisseries, des confitures variées, des fruits de toute sorte et un soupçon de fromage.

— Prafol prafot s'écria lo roi, étourdi delà volubilité de sa jolie commensale, mais enchanté de la diversion originale qu'elle apportait dans la monotonie de ses royales habitudes. Prafo I fous allez êdre sertie.

Lo chambellan parut au premier coup do sonnette, et Sa Majesté lui donna quelques ordres en allemand.

— Pardon, monsieur le majordome, s'écria la danseuse en retenant le chambellan, qui se dirigeait déjà vers la porte pour exécuter les ordres de son maître. Etourdie que je suis! j'oubliais l'essentiel 1 la partie liquide de ce petit impromptu 1

— Che gombronds, dit le zélé fonctionnaire : matarno tésire de la pière.

— De la bière? interrompit la danseuse avec horreur. Pour qui me prenez-vous? De la bière !... Fi donc !... Eièro vous-même 1 Pourquoi pas tout de suite du coco, du cidre et dos marrons?... J'abandonne ma portion de pareils nectars aux bonnes d'enf ans et aux tourlourous du Cirque ! Moi, je n'admets à l'honneur démon verre que du laf'iitte, du chambertin, de la liqueur des îles et du champayae frappé.

— Du jambagne? Oh 1 drès pien ! s'écria le monarque. Ce êdre chusdement lo disanne gue mon métecin il afro ortônné à moi.

— Comme ça se trouve ! Mais entendons-nous bi>n, reprit l'exigeante habituée des soupers do la Maison d'Or; pas do coq-à-1'àne. Il y a Champagne et Champagne, comme il y a chambellan et chambellan. Je veux du veuve Gîicquot, rien que du veuve Clicquot, tout ce qu'il y a de plus veuve Clicquot. Et maintenant quo nous sommes dignes de nous comprendre et de nous estimer, garde à vosl... attention au commandement 1... Par lo flanc droit, par file à gaucho, pas accéléré, on avant... arche !..., commo mo disait quelquefois un héros de ma connaissance, un faux Turc, un aimable sergent de la gardo nationale do Paris.

— Oh! ia, ajouta de nouveau lo monarque, d'un ton où perçait cette fois un commencement d'intimo jalousie; fous fouloir barler engore, matemoisello, du cheune basdeur brodesdant te la rue Bavée-Saint-Antré-tes-Arcs?...

— Ahl bien oui! répondit Lataké, chez qui la bizarrerie de la supposition étouffa pour lo coup touto mauvaise humeur. Osmanlis-Brioudo ! un singulier basdeur, celui-là 1

Cependant lo chambellan s'était incliné profondément devant Lataké, averti par son flair habilus1 quo c'était de

cette jolie bouche que les ordres do son maître tomberaient désormais et, sans mPme attendro la ratification do celui-ci, il s'était empressé d'archer.

Par malhour, le garde-manger, l'office et lo cellier n'étaient pas approvisionnés de manière à réaliser immédiatement et complètement lo succulent programme do la naissanto favorit". Il fallut recourir aux magasins do comestibles et aux marchands de vins les mieux fournis do la capitale Cinquante-deux soldats à cheval furent expédiés au grand galop dans toutes les directions, avec monaco de huit jours de salle do police, en cas do retard ou d'insuccès.

Cette course insolite, à franc étrior, de tant de cavalerio, à travers les rues habituellement silencieuses do la grande cité, jeta soudain l'alarme dans toute la population wardenbourgeoise. On crut généralement qu'une nouvelle révolution venait d'éclater en France, car aussitôt que la France fait une révolution, toutes les cavaleries de l'Europe se mettent plus ou moins en branle.

Nos voyageurs ne furent pas les moins inquiels à la vuo des Mazeppas qui passèrent bruyamment sous leurs fenêtres.

— Que signifie upe pnreilte course au clocher ? demanda Tiennetto à M. de Latanoff, avec qui elie se trouvait alors en conférence à l'hôtel des Trois-Magots, où ils avaient pris domicile l'un et l'autre. Est-ce quo d'avontire le plan des conjurés aurait éclaté plus tôt que nous n'avions lieu de le présumer?

M. do Latanofl se hâta do sortir pour aller aux informations.

— Hé 1 mais, voici un étrange steeple- chaso! dit do son côlé Montreuil h Dabiron, avec lequel il était en train de régler les frais de la gloire chorégraphique de Lataké, d.ms leur appartement de l' Aigle-Noir. Que veut dire un pareil mouvement de chevaux? Est-ce que par hasard notre étourdie aurait commis quelque indiscrétion à la cour? Noire plan serait-il éventé? Sont-ce là des mesures de sûreté publique?

Et sur l'ordre do Montreuil, Dabiron se hâta do sortir, lui aussi, pour aller aux informations.

Quant à Roussignan-Muller, il ne fut pas lo moins effrayé do tous, au fond même de la prison où il continuait de maugréer contre Montrueil. Il pensa que c'était un régiment de Cosaques qu'on envoyait pour le prends et lo fusiller; mais il ne put sortir commo les autres pour aller aux informations, et il fut obligé de s'en tenir à ses effrayantes conjectures.

Latanoff revint auprès de Tionnette l'instant d'après.

— Ce n'est rien, dit-il ; rassurez-vous. Il ne s'agit quo de faisans, do pâtés do lièvres, de homards et de terrines do foio gras, dont sa fantasque Majesté veut se régaler, en compagnie do la baladino.

Dabiron aussi rejoignit bientôt son chef do file.

— Continuons nos comptes, lui dit-il en rentrant. Il s'agit simplement do chambertin et de veuve-clicquot quo s i Majesté va trinquer tout-.à- l'heure avec notro .séduisante complice. Il faut en conclure que nos affaires ne vont point trop mal. C'est un commencement de restauration, ajouta t-il,en riant do pitié lui même do ce détestable calembour.

Or, tandis que la cavalerio wardenbourgeoiso piaffait ainsi sur le pavé de la ville pour le service de la patrie, lo bénin monarque et sa rieuse compagne s'éta;ent mis h jeuer à la drogue pour passer le temps. Sa Majesté avait perdu trois parties do suite. Son auguste nez était donc surmonté du burlesque instrument do supplice, lorsquo lo Chambellan rentra en triomphateur dans le cabinet royal, suivi de dix valets apport uit une tablo dressée, sur la-

FHEDEIUO S0UL1K. — LÉO LESPÊS.

buollo Lataké reconnut avec joio tout lo monu do sa carte.

— Franchement, dit-elle en sautant do joio, voilà qui l'ait honneur à vos trucs, monsieur le chambellan. On vrai festin de Btlthaatrl On ne (ait pai plus vite à l'Ambigu de Paris. je rois que vous êtes parfaitement machiné. J'aime a croire toutefois que rien «i<> tout cela n'est en carton ? Co serait pousser l'imitation dramatique un peu trop loin.

Le chambellan ricana bêtement pour touto réponse, mais il n'osa rien dire, Sa Majesté n'ayant rien dit.

A la vue do sos serviteur-, le monarque voulut, par dignité, débarrasser son nez do la fourche caudine que lo destin lui avait Infligée, mais l'impiloyablo gagnanto s'y opposa vivement.

— Non, non, pas d'amnistio! s'écria-t-ollo. Vous subirez votre peine jusqu'au bout. Vous garderez lo califourchon pendant tout le repas; c'est la règle; et, pour peu quo lo ramage de ces friandises réponde à leur plumage, je vous plains, sire : vous voilà condamné à la drogue à perpétuité!

— Barolo t'honneurl ello ôtro fraiment vort trôlol ajouta do nouveau l'excellent roi, en subissant l'arrêt de sa jolio convive.

— la, ia, fraiment vort trôlol so hâta de répéter lo chambellan.

Lo roi et Lataké se mirent à table. Ce goûter improvisé fut d'une gaîté rare, grAce à la verve intarissable de Lataké, une des plus pétillantes convives du Paris nocturne; et grâ o aussi au veuve-clicquot (rappé, dont elle versa mainte rasade à son docile élève en joyeux savoir. Le fait est que Bénédict I«r ne s'était jamais vu à pareille fête. Sa rato se dilatait peu à peu, comme eût dit son médecin ; son humeur noire passa successivement au gris foncé, au gris clair et au blanc ; sa figure s'empourprait, sa physionomie devenait rayonnante, et, vingt fois, non pas un simple sourire plus ou moins accentué, mais un gros et franc rire épanouit bruyamment ses lèvres que l'ennui avait si longtemps crispées.

— la, ia, ia, ia l s'écria-t-il d'une voix légèrement émue à la fin du dessert ; che le rébède engore, ello êdre vort trôle, vort cholie, vort courmante, et ce êdre crand tommache gu'elle aimer si bassionnément son cheune basdeur brodesdant te la rue Bavée-Saint-André-tes...

— Motus, sire 1 interrompit la danseuse, qui ne pouvait s'accoutumer à cette platonique invention. Pas un mot de plus sur ce sujet I N'attristez pas de si folâtres momens 1 Ou sinon, n i ni, fini ! nous nous brouillerons sans rémission. Ah mais l c'est que...

Durant tout le repas, le premier chambellan n'avait cessé d'aller et de venir d'une pièce à l'autre, pour surveiller et activer le service, sans négliger de joindre do temps en temps un petit rire étouffé à ceux qu'il entendait pousser par son maître. Mais au moment où Lataké imposait gentiment silence aux jalouses insinuations do son hôte, l'obséquieux personnage rentra tout effaré dans la sallo du festin. Il annonça au roi, d'un ton dolent, et avec des gestes d'épouvante, que le consoil des ministres venait de s'assembler extraordinairement dans le local do ses séances, et suppliait Sa Majesté de vouloir bien recevoir les importantes communications qu'il avait à lui faire. Il s'agissait du salut de l'Etat. Un étranger, un Français, mis en prison par suite de sa conduite séditieuse à l'égard de l'illustre danseuse.de son pays, s'était livré dans le cachot à des déclamations dont il avait refusé ensuite d'éclaircir le véritable sens, mais qui avaient suffi pour donner l'éveil à la police. Des recherches avaient eu lieu : on avait découvert une imprimerie clandestine au service de conjurés inconnus , saisi des écrits subversifs dans une foule de lieux publics, arraché des placards apposés nuitamment aux coins des rues, et dans lesquels le droit héréditaire du roi était perfidement attaqué. Bref, tout annonçait l'existence d'un vaste complot, dont on ne connaissait encore ni les auteurs, ni les complices, mais qui ne tendait à rien moins qu'à bouleverser le Warden-

bourg,otà changer violemment l'ordre de sucressibililéau trône, iùi cet état do choses, les Qdèles conseillers de Sa Majesté étaient accourus auprès d'elle, pour lui demander ses ordres, lui l'aire un rempart do leur corps et l'assurer de leur inviolable dévoûment.

Lataké n'eut pas de peine à reconnaître Uoussignan- Muller dans le trop bavard prisonnier, les auteurs du Complot dans le mystérieux triode Montrouil, de Dabiron et do Pied de-Céleri, et leur insouciant»» auxiliaire dans

sa propre personne, n (allait donc préserrer, à tout prix, la communauté du péril qui pouvait la menacer bientôt, par la faute d'un de ses membres.

— Tiaple! tiaplo 1 s'écria lo roi, bien moins contrarié do cette lâcheuse nouvelle, que du dérangement qu'elle allait lui causer dans un moment si agréable. Foilà «m arrifer pien mal à brobos. Mais il n'y a bas h hésider : tides à mes minisdresgueche fais les rechointro dout to suide.

Sa Majesté so leva de table et fit deux ou tro s pas, en chancelant un pou, dans la direction de la porte.

— Comment, sire, vous mo faites venir chez vous, et vousmo plantez là, sur lo premier prétexte venu? s'écria Lataké en retenant familièrement Bénédict 1er par lo pan do son habit. Hé bienl voilà qui est poli, surtout do la part d'un roi, qu'on dovrait supposer bien élevé! Vous allez donner là, à tout lo beau sexe do l'univers, uno jolio idée do la galanterie des monarques du Nord ! Mais non, je ne lo souffrirai pas, dans l'intérêt do votre gloire. Monsieur lo chambellan , ajouta-t-elle en s^ tournant vers co personnage qui était resté sur le seuil en attendant le roi, allez dire à ces messieurs que co sont des lous, des poltrons ou des ambitieux, à leur choix; qui prennent ici des vessies pour des lanternes , qui s'inquiètent de pures chimères, ou qui veulent faire du zèle aux dépens de Sa Majesté. Il n'y a pas plus de complot contre elle que contre le Grand-Turc. Qu'ils se retirent, qu'ils se mêlent de leurs affaires, et surtout qu'ils so gardent bien de jamais plus ennuyer lo roi do ces sottes billevesées, ou sinon je les destitue net I C'est par de tels cancans qu'ils étaient parvenus à le rendre trisie comme un bonnet de nuit. Maintenant que jo lui ai remis un pou do boane humeur dans l'âme, je ne permettrai pas qu'ils viennent mo le gâter do nouveau. On n'a qu'un roi un peu distingué, il est naturel d'y tenir. Allez, monsieur, jo l'ordonne, je le veux 1 Quant à vous, siro, vous m'avez appelée à vous, je suis venue, je vous ai, je vous garde. Il faut que notre entrevue se termine aussi gaiement qu'elle a commencé. Vous désiriez me voir danser? soitl je vous choisis pour mon cavalier. Causerie, jeu, table et bal : rien ne manquera à la fête. Complet, complet! comme disent les conducteurs d'omnibus.

A ce dernier mot, la folle créature saisit son royal hypocondriaque, l'entraîna gracieusement à travers le cabinet, et le força de polker avec ello sur l'air qu'elle fredonnait.

Après un quart d'heure de ce violent exercice, elle rendit la liberté à son danseur, et, se jetant dans un fauteuil, elle fut prise d'un rire interminable.

— Elle afre raison l s'écria Bénédict, en se jetant aussi dans un fauteuil, tout essoufflé, tout exténué, mais tout ravi d'aise; au tiaple les impéeiles et les boldrons ! Fife le choie! Mon tieu, mon tieu ! gu'elle êdre tonc trôle!

— Foui, sire, répéta de son côté le chambellan, mon tieu, mon tieu ! gu'elle êdre tonc trôle l

Et cédant tous les deux à l'exemple de Lataké, ils so livrèrent à un accès d'inextinguible hilarité.

l'hobizon se couvre de nuages.

Les ministres de Sa Majesté wardenbourgeoise ne s'en taient pas alarmés sans raison. Des scènes bizarres et in-

LB VEAU D'OR

compréhensibles s'étaient passées dans la maison d'arrêt où était resté l'irrespectueux siffleur des débuts de Lataké.

Pourquoi Roussignan-Muller avait-il été laissé en pri-on par ses acolytes, quand il leur était si facile do le réclamer, en prétextant un moment d'ivresse, une fantaisie de cabaleur après boire, une ignorance naturelle des habitudes du pays? C'est que, outre l'avantage do se débarrasser provisoirement des fastidieuses terreurs du captif à l'endroit des espions russes, Montreuil voulait ajouter au rôle qu'il lui destinait dans l'expédition, tout le prestige sentimental du dévoûment. Il savait que Roussignan ne manquerait pas de maugréer contre lui dans son cabanon, mais il savait aussi que ses incohérences ne dévoileraient rien d'essentiel, tout en faisant bénéficier le complot des honneurs de la persécution.

Roussignan s'était, en effet, fort exaspéré dans sa solitude. Les événemens principaux do sa vie s'étaient représentés à sa pensée comme un épouvantable panorama. Il avait revu ses deux oncles rivaux, son oublieuse cousine, l'enterrement de sa véritable personnalité, ses courses vagabondes à travers l'Europe, sa tentative de pendaison au bois de Roulogne, et le pacte qui s'en était suivi avec ce Montreuil tant détesté. Désespéré par ces sinistres souvenirs, il s'était demandé si la vie était encore supportable après cette nouvelle et absurde persécution, qu'il attribuait comme toutes les autres à la police septentrionale.

— Oui! cria-t-il de nouveau à la sentinelle, qu'on m'amène quelqu'un qui comprenne le français. Je veux faire des révélations, je veux sortir d'ici, je veux jouer le tout pour le tout. Qu'on m'ouvre 1 qu'on m'entende 1 qu'on me réponde 1 J'ai des choses graves à faire connaître 1

L'officier qui commandait le poste avait fait la campagne de 1814 avec les armées alliées; il comprenait le français, et fit part au directeur des violentes réclamations du prisonnier.

Le directeur se rendit auprès de lui avec cet officier.

— Que demandez-vous? lui dit-il brutalement.

— Ma liberté I je suis las de me traîner de cachot en cachot.

— On va faire une enquête sur votre irrévérencieuse conduite en présence du roi, reprit le directeur, et l'on statuera sur votre sort dans quelques semaines.

— Quelques semaines? fit Roussignan. En prison, les semaines sont des années. Je veux sortir tout de suite 1 Je ne suis point un siffleur vulgaire, je suis un conspirateur, et je réclame grâce entière pour prix de mes aveux!

— Un conspirateur ! répétèrent en frémissant les deux témoins.

— Oui, je suis le chambellan du roi légitime de ce pays, et nous sommes venus pour reconquérir le trône de ses ancêtres.

— Diable ! et comment vous nommez- vous ?

— Moi?... attendez donc... je me nomme Roussignan... non... Muller... non...

— Muller ! interrompit le directeur, aux oreilles de qui ce nom était déjà venu à plusieurs autres époques.

— Muller! répéta l'officier.

— Non, non, je ne me nomme ni Roussignan ni Muller ; je me nomme le baron de Rembach, et même ce n'est pas mon nom.

— Il est fou ! se dirent les deux interlocuteurs en secouant la tête.

— Ah ! je suis fou ! reprit Roussignan, furieux do se voir l'objet d'ano pareille supposition. Et pourquoi donc ai-je suivi dans ce pays le fils légitime de la comtesse de Zanau? Pourquoi donc m'a-t-on empêché de me pendre dans le bois do Boulogne? Pourquoi donc m'a-t-on forcé de siffler cette danseuse, afin d'amener plus vite la restauration du roi légitime?

— Quel gâchis ! s'écria l'officier.

— Hé I hé! répondit le directeur en secouant la têto avec prétention, comme un homme qui fait semblant do comprendre. Cela ne manquo pas d'intérêt, Interrpge le

LE SIÈCLE, — XIV

avec adresso, avec douceur surtout. On prend plus les mouches avec du miel qu'avec...

Puis s'ad ressaut à Roussignan :

— Dites-nous, mon ami, ajouta-t-il, quand doit éclater lo complot, et où sont les complices, afin qu'on les fasse immédiatement arrêter, et qu'on les livre ainsi que vous à toute la rigueur des lois?

Cette menace suffit pour rendre au prisonnier la conscience de ses actions.

— Malheur à moi ! pensa-t-il alors. Qu'ai-je fait ? J'ai attiré sur mes compagnons un châtiment terrible dont j'aurai ma part ! Je suis un traîtro après avoir été un poltron. Malheur à moi 1

Et retombant sur sa paille, il ne répondit plus rien aux questions doucereuses du directeur.

Celui-ci se retira, de guerre lasse, ne sachant trop s'il avait affaire à un aliéné ou à un révélateur timoré. C'est par lui que la sollicitude des ministres fut mise en émoi ; sollicitude que Lataké eut la présence; d'esprit de déjouer, comme nous l'avons vu, dans sa scène avec le roi

Cependant Montreuil avait senti le besoin de préparer les esprits à la restauration qu'il méditait de la dynastie légitime. Il possédait le grand art de faire passer une erreur contestée à l'état de lieu commun. Il avait fait imprimer l'histoire de la comtesse do Zanau sous toutes les formes et dans tous les formats, depuis l'in-folio jusqu'à l'intrente-deux. Le récit était présenté dans un style élégiaque et orné de gravures explicatives. On y voyait la première et seule femme légitime du feu comte de Zanau se réveiller de sa léthargie dans le château de Hildebourg-Hausen ; — on y assistait à la naissance du chevalier de Limbourg, leur fils, dans ce même château; — on y assistait au mariage de ce fils, devenu homme, avec une jeune et jolie Francfortoise, Theresa Mildenoff; — on y lisait des détails eflrayans sur l'assassinat du père, en 1824, la nuit, dans une rue de Francfort, par le poignard do l'usurpateur, et sur la mort si touchante de la mère par suite de son désespoir; — on y trouvait des détails du dernier pathétique sur l'enlèvement, par une troupe de sbires, de l'auguste rejeton de cette malheureuse race, parmi les ruines fumantes de la chaumière incendiée de sa nourrice; sur l'abandon de leur jeune et intéressante victime au milieu d'une grande route; sur les navrantes infortunes de son enfance; sur le dévoûment do son fidèle serviteur, le nommé Muller, baron de Rembach, qui l'avait cherché pendant bien des années par monts et par vaux, l'avait retrouvé par miracle et lui avait fait donner l'éducation la plus distinguée, par les meilleurs professeurs de Paris; et enfin sur les paternelles intentions du prétendant, seul légitime héritier du trône, en faveur du peuple wardenbourgeois, qu'il n'avait jamais cessé de porter dans son cœur.

Ces lamentables publications eussent été impossibles pour tout autre que Montreuil, mais il se servait, afinde dissiper les scrupules et les craintes, de l'argument irrésistible dont parle Beaumarchais, l'or. Il payait vingt fois le prix demandé, et obtenait ainsi de la vénalité ce qu'il eût en vain sollicité de la conviction.

Les pamphlets, les brochures et les placards une fois fabriqués, il fallut les mettre au jour. Grâce au Veau d'Or, il s'en fit une propagande immense. On ne pouvait risquer un pas à la rue sans se sentir glisser dans la main quelque pièce de ce genre. De sûrs agens en parsemaient les places publiques la nuit, en tapissaient les murailles et en insinuaient sous toutes les portes. Achetait-on du tabac : le cornet qui remplaçait provisoirement la tabatière renfermait une complainte sur la captive d'Hildenbourg-Hausen, l'assassinat de son fils et la naissance do son petit-fils, l'héritier actuel. Achetait-on un habit : on trouvait la brochure légitimiste dans les poches. Faisait-on emplette d'un morceau de fromage : l'enveloppe en reproduisait un fragment. C'est ainsi que le souvenir de cette histoire, depuis longtemps oubliée, so réveillait peu à peu dans la mémoire

de la population wrardenbourgeoise, et lui faisait répandre dea lorrens ie lartnfes.

r i présence de ces préoooupattona chaque jour pi «i^ vives, Latanoff visita Tiennette, ra voisine d'appartement, à l'hôtel des Trois Magots.

— Madame, «lit Le diplomato, vous voyez co qui se passe.

— Oui, répondit-elle.

— Et vous no croyez pas qu'il soit temps 6e prendre «les précautions?

— A quoi ton? B11 s'agissait d'une légitimité réelle, il y aurait à ci tindre ou à espérer, scion le point do \ ue où l'on so sor? it plaoé d'avance. Mais à qui avons-nous affaire ici T A i n fauxSmerdis, à un Mathurin Bruneau, à un de co? soi-i isant Louis xvn comme il s'en est tanl présenté en tram •. el ■•nt quelques-uns ont Qni par la polios correcti im "* le. .dissous, croyez-moi, l'erreur <io ses partisans euft /èmos construire le burlesque échafaudage de èette prétendue légitimité. Il sera toujours temps île souffler dessus.

— C'est aussi mon avis. Les diverses puissances que jo représente laissent allor cette expédition, afin de rendre impossible i l'avenir, par le ridicule do l'exagération ot par l'incrédulité qui en résultera dans l'esprit des Wardenbourgeois, toute tentative future do véritable restauration. C'est toujours la vieille histoire du berger qu'on ne eroit plus quand il crio au vrai loup, pour avoir crié d'abord au faux. Elles veulent maintenir Bénédict l«r sur son trône, parce qu'il est sans enfant, et qu'à sa mort, la couronne tombant en déshérence, le Wardenbourg sera naturellement partagé, conformément aux traités, ot augmentera de ses diverses fractions le territoire de chacune d'elles.

— Ah! fit Tiennetto, telle est la pensée des puissances unies ?

— Il est môme probable que la levée de boucliers qui s'apprête ne fera que hâter à leur profit le moment do co partage, auquel vous aurez coopéré. Mais, nous venons de le dire aussi, elies ne tolèrent l'échauft'ourée du faux héritier que pour rendre impossible d'avance la restauration du véritable. Or, il existe, en effet, un véritable descendant légitime du dernier roi. Où? sous quel nom? dans quelle condition? ayant quels projets? voilà ce qu'elles ignorent et ce que vous paraissez savoir.

— Effectivement, répondit Tiennelte, avec une négligence affectée et légèrement ironique; j'ai comme de vagues soupçons de tout cela.

— On prétend môme que vous en avez la certitude, à en juger par certains mots qui vous seraient échappés, et que, si vous possédez des pièces constatant la non réalité du prétendant actuel, vous en avez aussi qui prouvent la légitimité du prétendant futur. Je viens donc de recevoir l'ordre de vous en demander la double remise en mes mains, à telles conditions qu'il vous plaira de stipuler.

— Monsieur do Latanoff, dit Tiennette, si j'avais voulu vous confier les papiers quo vous sollicitez, je n'aurais pas eu besoin de venir ici, de quitter Paris à un moment où mes plus chers intérêts devaient m'y retenir. Je vous disais l'autre jour que les femmes ont aussi leur politiquo. Hé bien I je connais la vôtre, et vous no connaissez pas la mienne. Il s'agit de démasquer, je lo répète, de faux Smerdis, de faux Louis XVII, des imposteurs ou des illuminés. Soit! je veux bien y coopérer : l'intérêt de vos commettans est ici d'accord avec mes propres intérêts. Mais n'en demandez pas davantage pour le moment.

— Comment! objecta Latanoff avec étonnement, vous ne nous êtes donc pas entièrement dévouée?

' — Est-ce qu'une femme, en matière d'intrigues, ne fait pas toujours ses réserves? dit Tiennette en souriant. Estce qu'elle no travaille pas toujours pour un motif personnel, quand on la croit occupée à la défense des partis ? )uvrez l'histoire, monsieur de Latanoff; prenez une à une outes ces amazones politiques qui ont mis, celles-ci leur .>eauté, celles-là leur esprit, au service du roi ou de la li-

gue : vous trouverez toujours un caprice, une fantaisie, que sais-je'.' touveol même une simple amourette, oomme mobile principal de leuTS actions.

— Ainsi, lit le diplomate, il n'y a pas moyen de s'entendre, dès aujourd'hui, avec, vous, sur cette cession?

— Non, monsieur, |e vous en préviens, pour voua épargner des Irais de persuasi-n.

— On mettrait cependant un beau pris à votre oonsen* tement) on donnerai! à votre ambition toute satisfaction

possible.

— Oui, on me ferait baronne, comless , da ne d'honneur

peut-être, dit Tiennette en riant amèrement ; mais, voyezvous, mon ambition ne suil pas cette route-là, et vous du pouvez rien pour abréger son chemin.

— Vous êtes mai disposée aujourd'hui, ajouta Lataaoffj mais vous réfléchirez : il vous serait difficile de mettre votre talent au service d'intérêts plus généreux.

— L'intérêt que je sers, dit Tiennette avec tristesse, est ingrat et dédaigneux ; bien loin de récompenser mes services, il les repousse, et cependant je le sers malgré lui, malgré moi peut-être. Vous voyez, monsieur, que le cœur dos fournies est un abîme dont la diplomatie nc saurait sonder les profondeurs. Du reste, je vous ai promis de confondre l'imposture et l'erreur. Jo tiondrai ma parolo. Nous aviserons ensuite.

— Allons, pensa Latanoff, jo vois co que c'est : elle veut tirer deux moutures du même sac. Son concours sera cher, mais du moins il est assuré.

Lo diplomate sortit sans rien ajouter, et Tiennette retomba dans ses tristes ot silencieuses préoccupations.

Resté seul dans sa prison après l'interrogatoire, Roussignan regrettait vivement son indiscrétion.Les tableaux les plus sombres s'offraient à son imagination effrayée; il se voyait entraîné dans la chute et la punition de ses complices, et son esprit, déjà si faible, s'exalta jusqu'au délire.

— Jo veux en finir, se dit-il. Ce que jo n'ai pu faire, il y a quelques mois, au bois de Boulogne, personne no m'empêchera de l'exécuter aujourd'hui. Mieux vaut la mort qu'une vie de persécutions et de cachots.

Roussignan ôta sa cravate, la fixa solidement aux barreaux de la fenêtre grillée, y fit un nœud coulant, so lo passa autour du cou, monta sur son escabeau, et se disposa a le repousser du pied pour rester définitivement accroché dans l'espace.

Mais en ce moment même la porte s'ouvrit, et Montreuil apparut.

— Que faites- vous donc là, monsieur le baron de Rembach ? dit le comte en dénouant le lien fatal. Encore une tentative de pendaison! une mort d'Anglais ruiné ! En vérité, monsieur, une pareille obstination est indigne d'un gentilhomme de votrw rang !

— Montreuil ! s'écria avec rage Roussignan qui avait ropris pied; toujours ce damné Montreuil!

— Silence ! fit le comte; on peut nous écouter.

— Eh ! qu'ai-je à craindre , au point où j'en suis !

— Que vous importe ? dit Montreuil. Vous êtes bien oublieux de la parolo jurée au bois de Boulogne. Que nous sommes-nous promis, solennellement et sur l'honneur, Dabiron, vous et moi? Quo nous tenterions encore la fortune, durant une année entière, par toutes les voies possibles; que nous nous prêterions mutuellement assistance, et que, si les douze mois écoulés nous n'étions pas devenus riches, puissanset honorés dans ce monde, nous reprendrions alors nos projets de voyage dans l'autre.

— Cela est vrai; mais que vous importe? répéta Roussignan. A quoi vous suis-je utile?

— Si vous ne deviez pas servir comme moi à la constatation de la légitimité, répliqua Montreuil à voix basse; si vous n'étiez pas, en apparence du moins, lo fils de Mullor, comme je suis en réalité le fils du comte de Montreuil ; si nous ne continuions pas une tradition commencée par ceux dont nous portons les noms, et qui ont gardé la captive dans les prisons d'Hildebourg-Hausen ; hé bien ! je vous laisserais libre de violer la foi promise. Mais vous.

êtes utile à la bonne cause, à la cause do la légitimité ; vous avez votre rôle dans l'œuvre de restauration à laquelle je rnosuis dévoué; vous vivrez donc, et je ferai votre fortune malgré vous. Soyez calme, patient, confiant et discret; rendez plus obscures encoro vos explications premières par des explications nouvelles, ce qui est le propro de toutes les explications; et avant peu, je vous le jure, vous serez libre de vous griser vingt-quatre heures par jour.

Après ces paroles, Montreuil frappa à la porto de la cellule, qu'on avait refermée sur lui.

— Oui, monsieur, c'est bien le baron de Rembach, dit-il au directeur de la prison qui l'attendait. C'est un original, avec lequel j'ai voyagé; une espèce de maniaque, (jui parle sans raison, et qui agit sans motif; un caractèro peureux et tapageur à la fois; brave homme du reste, et tout à (ait inotïensif. Je sollicite en sa faveur la bienveillance de l'autorité.

Et le comte, après avoir serré signiûcativement la main de son complice ébahi, mais subjugué comme d'habitude, disparut avec le directeur de la maison.

Pendant ce temps, les ministres de Bénédict 1er renouvelaient incessamment leurs démarches auprès de Sa Majesté, dans le but de l'éclairer sur les dangers que couraient son trône et leurs portefeuilles ; mais ils ne pouvaient venir à bout de convaincre cet esprit si enclin à la contradiction.

Son incrédulité avait d'ailleurs une cause de plus, depuis l'avènement de .lupin Ire à la cour. La danseuse y passait alors presque toutes ses journées. L'hypocondriaque monarque s'était épris de sa gatté bien plus encoro que des cbarmes do sa personne. Il no pouvait plus se priver de ses joviales excentricités. Aussi avait-elle fini par prendre sur lui cet empire absolu que nous avons vu certaines autres baladines exercer sur certains autres rois. Tyran ca-< pricieux pour tout son monde, Bénédict était le docile esclave d'elle seule.

La dernière fois que les ministres de l'auguste maniaque osèrent forcer la consigne qui les éloignait de lui, et, entraînés par leur dévuûment au trône et à leur portefeuille, se décidèrent à pénétrer de force dans l'appartement de Sa Majesté, Lalaké était en train de lui chanter des couplets de Nadaud, le poète populaire; couplets fort en vogue, lors de son départ de Paris, dans les petits soupers du Moulin- Rouge et de la Maison d'or.

— « Biaise, dit la fillette, Je viens souper chez vous.

— Souper dans ma chambrettel Mais comment ferons-nous, Car je n'ai qu'une assiette?

— C'est assez, dit Manon. »

Biaise prétend que non.

— Ah ! Plaise brédend gue non ? disait le roi en riant à se tenir les côtes. Impécile, fa l

— Second couplet 1 s'écria Lataké, en imitant l'organe des chanteurs de rues :

— « Biaise, mon ami Biaise, On est très bien ici; Mettez- vous à votre aise, Asseyons-nous, ami.

— Mais je n'ai qu'une chaise !

— C'est assez, dit Manon. »

Biaise prétend que non.

— Ah! ah! ah! dit le roi, continuant de se pâmer d'aise, gu'il êdre tonc pède, ce animal te Piaise-là 1

— Sire, dirent les ministres en interrompant par leur brusque entrée ce concert impromptu, l'Etat est en péril, vos droits héréditaires sont contestés , le trône enfin est ébranlé, par de coupables manœuvres, jusqu'en ses londoniens les plus reculés I

— Bah! fit le roi, sans que Lataké pût comprendre ce qu'il disait, car il répondit en allomand à ses conseillers; i

vous êtes des poltrons, des alarmistes, de vrais songecreux!

— Sire, nous lo répétons, il y a complot contre votro royale autorité.

— Folies que tout cela!

— Sire, nous avons des preuves.

— Des preuves? Allons donc! On as3iége déjà mon palais, n'est-ce pas?

— Pas encore, sire, mais...

— Eh bien done ! que parlez-vous de preuves ! Au surplus, nous nous en occuperons tôt ou tard. En attendant, soyez tranquilles. Surtout, qu'on ne fasse rien sans mon ordre. Allez, et laissez-moi travailler au bonheur do mes peuples comme je l'entends.

Les ministres se retirèrent consternés, au double point de vue du trône et de leurs portefeuilles

Revenant alors vers la favorite, qui cherchait à deviner le sens de la conversation,

— Gondinuez, lui dit-il, fotre cholie janson ; elle indéresser moi peaugoub.

— Troisième couplet! s'écria Lataké.

XLIIT.

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