‹ Les aventures de Saturnin FichetChapitre 5 sur 169 · DONNANT, DONNANT · texte numérisé non relu

DONNANT, DONNANT

— Monsieur Duplessis, dit Montreuil au vieillard, quand lo neveu de celui-ci les eut laissés seuls, l'histoire que j'ai à vous narrer no peut être entachée d'inexactitudes sans qu'elles soient immédiatement relevées par vous-même, car elle ne remonte ni aux croisades ni même à l'autre siècle. Celte histoire est la vôtro, et je la prends à la date de 1817.

— En 1817 , interrompit le vieillard , j'étais encore établi on Allemagno, où m'avait conduit l'émigration.

— Oui. Associé du vieux baron Appencherr, un des riches banquiers de Francfort, vous étiez possesseur d'une fortune déjà considérable et d'une femme que vous aviez épousée dans ce pays, et dont l'esprit et les attraits étaient passés à l'état de proverbe. Madame Duplessis, blondo de 30 ans déjà, avait eu mieuxque cette fraîcheur banalequ'on appelle à tort la beauté du diable, puisquola pureté de la jeunesse, sa candeur et son innocence en font tous les frais. Madame Duplessis était une statue do Phidias descendue de son socle. Elle avait un port de déesse, une tête admirable, une élévation do caractère qui commandait le respect, et une finesse d'intelligence dont le charme était irrésistible. Ce portrait, monsieur, n'est-il pas exact?

— Jo cherche, objecta monsieur Duplessis en tournant avec impatience sa tabatière dans ses mains, je cnerche où vous voulez en venir.

—Permettez, reprit Montreuil: si j'entre dans ces détails, c'est pour vous prouver que jo connais parfaitement toute cette histoire. Je continue donc. A cette époque de votre vie vous rentrâtes en France pour la première fois depuis bien des années. Vous vîntes à Paris, dans le but d'y fonder une maison de banque, succursale de celle d'Allemagne, dont le fils de votre associé, qui plus tard devint votre gendre, s'institua le chef, ce qu'il est encore à l'heure où je parle. Ce fut pendant ce séjour en France, qui dura environ dix-huit mois, qu'un charmant cavalier quitta au contraire la France, où il était resté après la campagne de 1815, à laquelle il avait pris part en qualité d'officier au service de l'Autriche. 11 retourna en Allemagne chez le vieux baron Appencherr, par les soins de qui il avait été élevé, et qu'où avait fait dépositaire de la fortune considérable qui appartenait au jeune homme ainsi qu'à la mère, Louise de Landwick, comtesse de Zanau, la malheureuse prisonnière du château d'Hildebourg-Hausen. C'est là, vous le savez, qu'on l'avait reléguée incognito, après les honneurs funèbres que son mari, amant de la grande Catherine, avait rendus au cercueil vide de la prétendue défunte. Touchant spectacle qui avait tout à la fois si fort co; trarié l'impératrice et si fort attendri la belle société do Sa nt- Pélersbourg !

— Vous voulez parler , monsieur, interrompit sèchement l'ancien émigré, du chevalier de Limbourg, tué quel-

ques années plus tard, on 1821, à Francfort, un soir qu'il était rentré furtivement dans cette ville, après une longuo absence, pour y revoir la jounn fommo qu'il avait été forcé d'y laisser.

— Précisément, monsieur. Or, le père de co chevalier de Limbourg, le comte de Zanau, venait de mourir luimême en 1K21. Ses droits à la couronne de Wardenbourg eussent dû revenir à son Pis anonyme, noire, charmant cavalier. Depuis quelques années déjà il lui avait pris fantaisie de les revendiquer, fantaisie bien funeste ! c'est do ce moment qu'avaient daté les incessantes persécutions dont il lut l'objet.

— Et la victime, ajouta tristement lo vieux Duplessis.

— J'aime à trouver en vous, monsieur, co sonliment tout à fait évangélique, reprit en souriant Montreuil. Vou ne savez pas même encore combien il esl magnanimo do votro parti Mais n'anticipons pas. Le comte de Zanau, le père do l'Intéressante victime, était, vous no l'ignorez pas, un affreux bigamo. Du vivant de sa première femme, Louise do Landwick, dont la mort, par malheur, était constatée officiellement, il avait épouse la princesse Frédérique, comme vous le savez encore. Lo fils qu'elle lui donna, bien quo bâtard aux yeux de la loi divine et de la loi humaine, n'en était pas moins regardé comme son héritier légitime, puisque la bigamie de son auguste père, lo fou comte do Zanau, n'était pas encore révélée, comme j'aime à croire qu'elle le sera bientôt, ne fût-co quo pour l'honneur des principes. Les réclamations du chevalier de Limbourgadressées aux chancelleries compétentes, devaient donc être ropoussées avec indignation, malgré les preuves à l'appui dont il les avait accompagnées, ou peut-être, qui sait? à cause do ces preuves mêmes. Je veux parler de celles dont l'original existe heureusement dans vos mains. Elles lui avaient été fournies par un nommé Muller, pareillement assassiné depuis, il y a quelques années seulement, au coin d'une rue de Paris, car on s'assassine volontiers dans celte ténébreuse affaire. Ce Muller était fils du surveillant à la garde duquel Louise de Landwick, mère du chevalier, avait été remise dans le château d'Hildebourg-Hausen. Le chevalier eût dû prévoir l'insuccès de sa démarche. Il la fit ou trop tôt ou trop tard, et il s'y prit on ne peut plus mal. On ne redemande pas un sceptre, tout bonnement, tout naïvement, comme on redemande, moyennant récompense honnête, le parapluie qu'en a perdu. Le moment d'ailleurs était peu propice. La samlealliance venait de remanier l'Europe à sa fantaisie. L'aîné des enfans issus du second mariage du comte de Zanau, avait été naturellement maintenu par le congrès dans ses droits apparens à la couronne de Wardenbourg, et cela, au préjudice du véritable héritier non reconnu. L'apparence suffit toujours en pareil cas. Où en eût été le monde depuis son origine s'il eût fallu rechercher souvent la légitimité de tout ce qu'on a regardé comme légitime l Je ne sais si, dans le cours des siècles, beaucoup de valets de chambre eussent été trouvés aptes à être proclamés rois, mais assurément il dut y avoir plus d'un roi dont le seul droit héréditaire se fût borné à être valet de chambre.

— Je vous avoue , monsieur , interrompit le vieux Duplessis, avec un redoublement de mauvaise humeur, que vos cours d'histoire ne me sont pas plus agréables que vos cours de philosophie. Au fait, je vous prie, ou obligez-moi de quitter la place.

— Un peu de patience, monsieur, reprit Montreuil dont l'intention était d'irriter d'avance le vieillard pour le dominer mieux. Vous ne perdrez rien pour attendre. Je reviens au chevalier de Limbourg. On ne pouvait donc accueillir sa réclamation, appuyée de copies de pièces plus ou moins probantes. La carte d'Europe était arrê'ée, les protocoles étaient signés, et l'édition définitive de VAlmannch de Saxe-Gotha, inventaire officiel de toutes les principautés authentiques, venait d'être mise sous presse avec le visa du congrès. Impossible d'y introduire uu erratum au profit de notre chevalier de Limbourg. On ne bouleverse

LE VEAU D'OR

pas ainsi une table des matières au gré du premier venu. Les motifs historiques d'une telle rectification eussent causé d'ailleurs un trop grand scandale en Europe, et le souvenir tout rayonnant encore de la grande Catherine eût pu en être fâcheusement obscurci.

— Mais au nom de Dieu, monsieur 1... s'écria l'ancien émigré en se levant à moitié.

— Rassurez-vous, monsieur, continua Montreuil; me voici au but. Lochevalierde Limbourgne tarda pas de recon naître l'imprudence qu'il avait commise. Ce fut alors que pendant votre séjour en France, en 1817, il se réfugia en Allemagne, chez le vieux baron Appencherr, votre associé, afin d'échapper à des persécutions dont les causes me paraissent évidentes, mais dont les moteurs successifs sont toujours restés inconnus. Vous voyez, monsieur, que j« ne suis pas aussi étranger à la matière que vous paraissiez le supposer. Or, le chevalier de Limbourg était, je le répète, un charmant cavalier, un peu blond comme les étudians deGœthe; un peu sentimental, comme les amoureux de Schiller ; un peu sceptique, comme les héros de Kotzebue. Il demeura un an chez le vieux baron, à l'abri des mystérieuses colères qui le menaçaient, caché sous un nom supposé. Eh bien 1 continua Montreuil en donnant à sa voix un accent acéré, en hommo décidé à porter un coup décisif, c'est à ce moment de sa vie que le charmant cavalier dont nous parlons devint naturellement le héros d'une aventure romanesque à laquelle votre existence est mêlée à votre insu, et dans laquelle a péri votre honneur.

A ce mot, le vieux Duplessis se leva pâle de courroux mais en faisant de violens efforts pour dominer soo émotion. Le sang, qui avait abandonné la région du cœur pour monter au cerveau, avait injecté ses yeux d'un cercle écarlate qui le faisait ressembler à un tigre, et tandis qu'il passait l'une de ses mains dans ses cheveux blancs ot clair-semés, l'autre, cachée dans son gilet, semblait crispée par la fureur.

— Mon honneur / dites-vous, balbutia-t-il. Mon honneur 1 et en quoi mon honneur est-il engagé dans cette affaire ?

Montreuil secoua la tête à la façon de monsieur de Voltaire quand il allait, en guise de sacrifice humain, immoler un ami sur l'autel du sarcasme.

— Eh I ne savezvous pas, monsieur, s'écria-t-il en s'animant, que l'honneur a, comme la vie, ses périls imprévus, ses catastrophes subites, ses pots de cheminées, ses tuiles qui l'écrasent et l'assassinent? Comment 1 vous supposez qu'il vous suffira d'avoir été trente années durant un administrateur probe et méticuleux, un citoyen patient et subordonné, un époux suffisamment tendre et un père convenablement affectueux, pour conserver votro honneur? Détrompez-vous î C'est là une marchandise fragile, susceptible d'avarie, et qui, au contraire de toute autre valeur, est d'autant plus exposée qu'on est deux pour la garder.

— Deux ! soupira Duplessis.

— Sans doute : un célibataire garde son honneur tout seul, dans sa chambre et dans sa vie de garçon ; il lo dépense d'autant moins qu'il use de celui des autres ; mais un mari confie, avec la clef de sa maison, son honneur à sa femme. Or, monsieur...

— Or ? dit le vieillard effaré.

— On a laissé entrer dans lo commun logis un aimable aventurier.

— Monsieur 1

— Un beau sire qui, en sa qualité d'étranger, a sans doute considéré votre honneur comme une vertu à son usage. Il a compris l'hospitalité à la façon des Orientaux, grando, complète, illimitée.

— Mortdieu 1 vociféra le vieillard en s'élançant sur Montreuil et en l'étreignant par sa cravate, que ditesvous?

— Je dis, répliqua l'ancien diplomate en se dégageant avec la plus grande tranquillité, que tout à l'heure vous me redoutiez comme un assassin, et qu'en ce moment, si j'étais timide, vous pourriez bien me transmettrela même

pour à votre endroit. Heureusement, je n'ai pas la prétention d'être craintif. Souffrez seulement que je vous exhorte au calme, et remerciez-moi de n'avoir pas permis que votre parent assistât à cette révélation.

-—Achevez, monsiour, achevez 1 exclama Duplessis si j'ai compris, vous avez l'audace de dire que ma femme

— Votro femme, monsieur, n'a pu rester insensible aux touchantes infortunes du chevalier. Le pouvait-elle? Quel moraliste oserait l'affirmer ? Beau, jeune, spirituel et proscrit, monsieur de Limbourg se trouvait dans toutes les conditions requises pour plaire. Lo malheur rend si intéressant ! Une chanson de cette époque a beau nous dire : La pitié n'est pas de l'amour, elle en est diablement voisine ! Enfin, vous auriez tort d'être sévère à l'excès : cela eut heu en 1816; ouvrez le code, il y a prescription.

Tandis que, pour atteindre plus sûrement le but de sa visite, Montreuil enfonçait les traits de sa raillerie amère dans le cœur du vieillard , celui-ci était retombé dans son fauteuil, accablé par la douleur. Son esprit se révoltait contre ce chagrin rétrospectif qui venait empoisonner ses derniers jours. Tout à coup un éclair passa sur son visage; il se releva, et fronçant ce sourcil noir et blanc qui donnait à sa physionomie une teinte si sombre et si menaçante :

— Votre histoire, dit-il avec un éclat de rire convulsif, est peut-être bien imaginée, mais il s'y trouve une lacune.

— Je ne le pense pas, répondit Montreuil d'un ton bref.

— Je n'y remarque pas un point essentiel pour un chroniqueur consciencieux comme vous semblez l'être : il y manque les pièces justificatives.

— Vous vous trompez, monsieur, car les voici. Elles datent du temps pendant lequel, comme je l'ai rappelé, vous quittâtes l'Allemagne pour venir en France. Voici deux lettres d'une nourrice à madame Duplessis : l'une accuse réception de l'enfant né des mystérieuses amours du chevalier; l'autre témoigne de la ferme volonté de garder ce secret à jamais caché à tous les yeux, pour des motifs de la plus haute importance, y est-il dit; motifs qui no sont pas exprimés, mais qu'on devine aisément. C'est un brouillon qu'aura fait une Sévigné de village, avec l'arrièrepensée d'écrire l'original en bâtarde plus satisfaisante.

— Elle n'est pas signée, objecta le vieillard.

— Aussi fais-je comme les avocats habiles, monsieur, qui se bornent à doBner les argumens douteux au début, réservant les faits patens au bénéfice de la péroraison. Voici qui est probant à l'excès : une lettre do monsieur de Limbourg toute parfumée d'amour paternel, et dans laquelle votre femme est nommée. Enfin, voici des lettres de madame Duplessis elle-même, au nombre de quinze, adressées à cette même nourrice, et dans lesquelles respire la plus touchante sollicitude.

— C'est une imposture 1 continua Duplessis , en faisant un geste d'énergique dénégation, comme pour ropousser le soupçon qui le torturait.

— Après m'avoir fait l'honneur de me prendre pour un assassin, observa froidement Montreuil, m'accorderezvous aussi les talens d'un faussaire? Vraiment, monsieur, vous avez trop bonne opinion de moil Je les tiens d'une personne consciencieuse dans l'espèce, qui possède incontestablement à Paris la plus riche collection d'autographes qui existe dans le monde entier, ce qui est un goût assez rare chez uoe femme. Au surplus, vous pouvez vérifie! ceux-ci, monsieur; la vuo n'en coûte rien.

— Oh! s'écria le vieillard après avoir jeté un rapia» coup d'œil sur les lettres, c'est son écriture 1 c'est sa signature 1 c'est son cachet 1

— Oh I les ehoses sont au grand complet, répondit Montreuil, lettre et enveloppe, contenant et contenu. Voilà pour la forme; quant au fond, jugez-en. Buffon a dit : Le style, c'est l'homme, et je ne sache pas qu'il ait fait de réserve en ce qui regarde le beau sexe. Or, écoutez la der-

ïiirio de ers IsttTM, Une mère seule me semble pouvoir

••cure ainsi :

« l'ranclort, le il octobre 1818, ■ Bonne nourrice, » Je tous envoie par un agent sfi. les cent cinquante » francs destinés au paiement du mois échu< Je suis heu- » reuse d'apprendre que ce cher entant e porte bien, et » qu'il e déjà, une charma te ressemblance avec le prince » sou père. Puisse-t-il avoir plus de bonheur que lui I » Mou man doit bientôt revenir de France. Ne m'écrive* » plus directement | vous me répondras simplement par v le porteur de mes lettres. Pas un moi, pas unedômar- » ehe qui puisse faire soupçonner ce secret, dont jo ne » dois pas disposer, car il ne m'appartient pas à moi » ^oulo. Il y va des plus graves intérêts, il y va de la vin » ou (le la mort des gens qui me sont chers. Que Dieu » miséricordieux nous couvre tous do ^a protection ! J'irai » vous voir un soir, a l'endroit accoutumé, avec lo prince, » que de graves dangers vont forcer do s'absenter momen- » tanément de Francfort, et de quitter la rnèro et l'enfant » jusqu'à de meilleurs jours.

» Votre bien affectionnée,

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