‹ Les aventures de Saturnin FichetChapitre 40 sur 169 · SUR LA SELLETTE · texte numérisé non relu

SUR LA SELLETTE

Dès le point du jour, le s-'rpent populairo déroulait aux abords de la cour d'assises les mobiles anneaux d'une queue dont la longueur eût é.é enviée par plus d'un ihéûtre. La blouse a toujours beaucoup do plaisir à voir figurer l'habit sur le banc de l'accusation. C'est une sorte de revanche qu'elle; aime à prendre do toutes les peines quo l'habit lui inflige d'ordinaire..

Quant aux places réservées, soit dans l'enceinte en face des juges, soit sur l'estrade en arrière d'eux, elles avaient été sollicitées depuis huit jours avec autant d'Aprelé quo deà places de première représentation à l'Opéra. Les solliciteurs appartenaient au beau mondo , à la banque, à la Bourse surtout, et nul doute que, s'il avait été possible d'en trafiquer, les bénéficiaires les eussent vendues avec uno prime énormo.

Bref, les circonstances de l'affaire et la'position de l'accusé avalent tellement surexcité la curiosité dans le monde entier, que des Anglais étaient accourus pour assister à co procès dont les débats semblaient promettro tant de fortes émotions aux amateurs du genre. Des paris considérables s'étaient ouverts à Londres pour ou contro l'acquittement de l'accusé, et l'on ajoutait que, à Paris, plusieurs altercations, suivies de duel, avaient eu lieu entre curieux, au sujet des poursuites dont co duel même était l'objet.

A dix heures précises la cour se fit amener l'accusé d'Arondo dans la chambre du conseil, pour qu'il assistât au tirage des jurés et qu'il pût exercer, ainsi que le ministèro public, les récusations accordées par la loi.

D'Aronde tl'ea exerça aucune, so fiant complètement à sou [nnewnot.

Le ministère public imita son oxemplo avec une modération dos plus louables.

Tendant cette opération préliminaire, les moindres intersticeede la sallo d'audience continuaient de se remplir

d'amateurs. Commo toujours, on regrettait d^ voir beaucoup do lemmos, et dos plus élégantes, dans cetio loule qu'animait uno banalo curiosité.

Cojour là, cependant, à la simplicité même de lour miso ot à la modestie do leur attitude, on eût pu on remarquer trois qu'amenait assurément un plus noble mobile.

L'une d'elles était seule.

Elle avait pris placo sur la partie de l'estrade qui se trouvo entre la cour ot les jurés, de manière à ce quo sa figure lût parfaitement éclairée par le jour do la fenêtre voisine, ot que, en s'avançant au milieu du prétoire pour faire leurs dépositions, les témoins no pussent pas no point l'apercevoir.

C'était Simonne.

La pâleur de ses traits, la petite toux qui ébranlait sa poitrino do temps on temps, l'étrango faiblesse qu'ello combattait incessamment au moyen d'un flacon d'éther, tout révélait chez elle un état do souffrance quo chaque jour semblait empirer. Néanmoins la Madeleine do la rue NoIre-Darne-do-Lorette avait bravé la fatigue et la chaleur suffocante d'une pareille séance, afin do remplir jusqu'au bout, sur l'esprit incertain du baron d'Appencherr, la mission de vérité ou'elle tenait de son mystérieux correspondant.

Les deux autres formaient un groupe vraiment délicieux de mystère et do modestie. Au lieu de se mettre en évidence, el!es s'étaient cachées de leur mieux dans la foule, avaient rabattu un voile épais sur leur visage dont on devinait la beauté bien plus qu'on ne, la voyait, baissaient timidement la tête, s'appuyaient gracieusement l'une à l'autre, se tenaient amicalement par la taille et par la main, se parlaient bas et paraissaient s'encourager mutuellement.

Celles-ci avaient pris place à l'opposito de la première, aussi près que possible du banc des accusés.

C'étaient madame d'Aronde et Julie d'Appencherr.

D'Aronde avait fait tous ses efforts la veille pour engager Estello à ne pas assister aux débats ; mais la charmante esclave s'était révoltée celte fois contre son tyran.

— « Chaumière ou palais, prison ou liberté, revers ou succès, misère ou opulence, avait-elle répondu obstinément, qu'importe ? La vraie place d'une femme est toujours aux côtés de son mari. J'irai I »

Et e le était venue.

Quant à Julie, dont l'intérêt se partageait entre son affection rétrospective pour la femme du prévenu et son admiration anticipée pour le talent oratoire du défenseur, elle avait consulté Lafolie sur l'opportunité de cette démarche, comme nous avons vu qu'elle s'était promis de le faire dans un des derniers feuillets de son journal.

Lafolie avait été fort interloqué de la demande, et, n'osant pas se prononcer sur une question si délicate, il avait obtenu do la jeune fille l'autorisation de consulter à ce sujet la protectrice même des d'Aronde, la londatrice des charitables loteries, la bienfaitrice universelle dont la générosité voulait modestement garder l'anonyme , même à l'égard de Julie; la dévote noire de l'église, la donneuse d'eau bénite, la donataire du collier de jais; personne on ne peut plus distinguée, dit-il, et fort experte en pareille matière.

« — Il y a puérilité a sacrifier ses amis à de vaines rai- » sons d'étiquette. — Il y a lâcheté à les abandonner dans » le malheur. — Il y a crime à ne pas secourir leurinno-

» conco. — Enfin, au pis nller, il est des circonstances so- » lonnclles où la véritable convenance, mémo pour une » femme, ce serait encore d'en manquer. »

Telle avait été la réponse aphorismatiquo de la damo noire, un peu imitée peut-être do la forme sontoncieuso des fameux ora< les de Delphes.

Restait! obtenir l'agrément du baron d'Appencherr; mais, persuadée comme elle l'était que son mémento quotidien passait régulièrement sous losyoux indiscrets do son père,

« — Il sait mon désir, so dit ello. Rien no l'ompêche do s'y opposer, on amenant adroitement la conversation sur co sujot. S'il no s'y opposo pas do cotto manièro, c est qu'il l'approuvo. Qui no dit rien consent. »

Co dernier axiome coupant court à toute objection, Julie so fit conduire par Rosine dans la mansarde do madame d'Arondo, et do là so rendit au palais de justice avec la jeune femme , afin de lui prodiguer cordialement les secours physiques et les consolations morales dont ello pourrait avoir besoin.

En cherchant bien, mais en dehors du prétoire, dans la partie abandonnéo aux spectateurs non privilégiés, nous remarquerions encore deux figures de connaissance, un peu moins gracieuses que los trois qui précèdent.

Nous voulons parlor du Cyclope et du Balancier.

Los deux aides do camp do Tiennetto avaient un air consterné qui no leur était pas habituel. Ils causaient à voix basse de la mort de lour troisième acolyte. Le malin même, en se réveillant de son excès de lunel, la femme de charge était venuo lour apprendre cet accident qui arait jeté l'épouvante au logis, et qui était d'autant plus désagréable pour elle, qae le sang de la victime avait gâté un magnifique tapis confié à ses soins.

« — Quel dommage 1 » ajouta-t-olle.aTêto-de-Pipe avait du bon, et c'était un si bel Aubusson ! »

Le Cyclope et le Palancier partageaient moins leur regret entre la victime et le tapis. La victime l'obtenait exclusivement, et, en attendant l'ouverture de l'audience, ils s'amusaient à jeter quelques fleurs sur sa mémoire, sans négliger toutefois le côté moral de l'événement.

« — Voilà, disait tristement le Balancier, dans son style quelque peu emphatique; voilà une perte douloureuse à tous égards, et qui n'arrange guère les affaires de l'accusé. Tête-de-Fipe emporte avec elle dans la tombe le meilleur élément de la cause : sa démarche auprès de la jeune femme pour l'amener nuitamment chez Brioude, cette démarche , dépouillée adroitement des motifs subreptices qui en faisaient un véritable guet-apens; cette démarche, qui n'était connue que de Tiennotte, de Tête-de-Pipo et de Brioude, c'est-à-dire de deux trépassés et d'une absente; cette démarche seule, révélée avec la flexibilité d'élocution qui distinguait la défunte, eût suffi, sans conteste, pour assurer le double triomphe de notre bourgeoise : elle eût perdu la femme et sauvé le mari. Comment faire maintenant? Je n'en sais vraiment rien.

» — Je n'en suis pas moins vexé que vous, répondait le Cyclope dans son langage un peu moins recherché. J'aime le d'Aronde, primo et d'une parce que c'est la consigne ; et ensuite parce que, le matin même qui suivit ce guet-apens, je lui avais gagné la vie au premier roi, contre celle du Brioude. On s'intéresse toujours aux gens et aux caniches qu'on a préservés. Du reste, soyons francs, je regrette Têtede Pipe pour ses vertus et son utilité, mais elle est justement punie par son sort. Vouloir forcer l'armoire de la bourgeoise, pour lui chipper sans doute quelques paperasses : ce n'était pas délicat. A qui se fier désormais si l'on se floue, même entre camarades ? Quant à moi, je puis marcher tête levée, sans craindre qu'on me reproche aucune vilenie de ce genre. Et d'abord, le premier qui oserait le faire, je l'assommerais! Tape partout, connais rien ! »

Ainsi devisaient la force et le droit, l'hercule borgne et

nE VEAU D'OR.

le jurisconsulte do la rue de la Huchette, lorsque los jurés prirent place sur leurs bancs. Une sonnette se ût entondro, toutes les conversations cessèrent, et la Cour vint s'asseoir au milieu du plus profond silence.

L'attente générale fut d'abord trompée. La première cause appelée fut celle d'une abominable marâtre qui avait passé deux ans à tuer son enfant en détail. Les voisins, avec cette sage lenteur qui les distingue en pareil cas, avaient fini par s'émouvoir, au bout do trois ans, des cris journaliers delà petite victime; ils avaient dénoncé le fait au commissaire de polico; le commissaire avait dressé procès-verbal, procédé à l'arrestation de la mère et déposé provisoirement l'enfant dans un hospice. Ces préliminaires avaient employé plusieurs mois, pendant lesquels l'enfant était mort à la suite des mauvais traitemens de sa mère. Celle-ci fut justement condamnée à six ans de prison et à cent francs d'amende.

Deux causes d'un genre tout différent succédèrent à celle-là : l'une de vol avec effraction, l'autre d'attentat à la morale. La première entraîna justement dix ans de travaux forcés, et la seconde une semonce aussi juste que verte.

Enfin, l'huissier audiencier satisfit la fiévreuse impatience de l'auditoire, en appelant solennellement le nom de d'Aronde, accusé d'homicide volontaire, avec circonstance aggravante de préméditation.

A ce nom, les Anglais qui se trouvaient dans la salle confirmèrent entre eux les divers paris qu'ils avaient ébauchés à Londres au sujet de l'accusé.

— Tenez-vô ? dit tout bas sir John à sir Douglas. Moâ, jo gagé vingt-cinq guinées pour la acquittemente.

— lès, je tené, répondit sir Douglas à sir John, moâ, vingt-cinq guinées pour le condainaichonne.

Les douze jurés de la cause remplacèrent ceux des causes précédentes.

On ouvrit un instant les vasistas pour renouveler l'air.

On se moucha.

D'Aronde pendant ce temps fut amené par deux gendarmes qui s'assirent à ses côtés sur le banc des accusés.

Un frémissement de curiosité parcourut l'assistance à l'entrée do l'illustre assassin. On se leva, on se pressa, on se bouscula pour le voir, et comme son premier regard avait rencontré dans la foule celui d'Estelle, l'émotion qu'il no put comprimer tout à fait révéla naturellement la présence de sa jeune et jolie moitié. L'attention se partagea dès lors entre elle et lui, entre l'assassin et l'assassine. La voix glapissante do l'huissier était impuissante à calmer l'agitation, et il ne fallut pas moins que la menaco émise par le président do faire évacuer la salle, pour que tout rentrât dans l'ordre et le silence.

Nous croyons inutile d'ajouter que deux autres regards s'étaient aussi rencontrés tout de suite, sans avoir besoin de se chercher dans la foule : celui de Julie et celui do Léonce, qui s'assit en avant do son client.

— Vos nom, prénoms, âge, domicile et qualités? demanda le président à l'accusé, avec froideur mais avec bienveillance.

— Charles d'Aronde, répondit l'accusé simplement et sans fausse honte; âgé d'environ trente ans, né jo ne sais où, recueilli au village d'Aronde, sans profession pour le moment, domicilié à Paris, rue du Helder, et demeurant provisoirement à la Conciergerie.

Il y avait de l'étonnement, de la conjecture, de la médisance et de l'émotion pour tout le monde dans celte réponse étrango et cependant parfaitement juste en tous points, saut celui du domicile de la rue du Helder dont d'Aronde ignorait l'inexactitude présente. Aussi cette dor-

LE SIECLE. — XIV

nière énonn'ation fit-elle tressaillir. Estelle, qui craignit

que sa touchante supercherie à co sujet fût reprochée à son mari comme un mensonge. Il n'en fut rien pourtant, et le président passa outre.

— Greffier, reprit l'honorable magistrat, donnez lecture de l'acte d'accusation.

Nous ferons grâce à nos lecteurs des charges contenues dans cet acte dont ils connaissent tous les élémens, et que

10 greffier annona de cotte voix monotone et insaisissable qui n'appartient, comme on dit, qu'à celte institution.

11 n'y a guère que des étrangers qui puissent comprendre le français récité de ce ton-là.

Cette lecture parut en effet impressionner assez vivement l'imagination aventureuso des Anglais présens.

» — Moâ, dit alors sir Douglas à sir John , je tené vingt-cinq guinées de phous pour le condainaichonne. Volvo?

» — lès, répondit sir John à sir Douglas; je tené vingtcinq de plus aussi pour la acquittemente. »

Cela fait, on procéda à l'audition des témoins. Nous ferons pareillement grâce à nos lecteurs de celle partio de la séance. Ils en devinent suffisamment la teneur.

Les deux pr« miers appelés furent les seconds deBrioude. Ils répondirent, comme ils l'avaient fait devant le juge d'instruction : — affirmativement, sur la futilité de la cause déterminante du duel, sur l'acharnement de d'Aronde et sur son refus de toute conciliation, même après la blessure qu'il avait reçue; — dubitativement, sur la question desavoir si les dix minutes fixées pour la duréo du combat avaient été outrepassées, si le coup mortel porté par d'Aronde avait précédé ou suivi le cri de halte, et si le reproche de perfidie, de trahison et de déloyales manoeuvres, tombé do la bouche de Brioude expirant, s'appliquait bien réellement à son meurtrier ;— négativement enfin, quant à la connaissance qu'ils auraient eue personnellement des violences habituelles de l'accusé à l'égard de sa femme.

A cetto allégation, Estelle ne put retenir un cri d'indignation qui appela tous les yeux sur elle, et que chacun interpréta à sa manière, les uns comme une affirmation, les autres comme un démenti. La jeune femme voulut se lever en même temps pour protester, mais Julie l'en empêcha d'instinct, et un regard de d'Aronde la fit se rasseoir silencieusement à sa place.

Cet épisode no donna donc lieu qu'à uno augmentation de la pariuro de sir John et de sir Douglas.

« — Oh! oh! dit le premier, le acciousé il batte son faime ! Je gagé, moâ, cent guinées maintenante pour le condainaichonne.

» — Je croyé pas, moâ, répondit le second. Je tené les cent guinées pour la acquittemente. »

La déposition des trois gendarmes d'Auteuil qui, après l'avoir transmis secrètement à leur chef par Tiennette, avaient arrêté d'Aronde sur lo terrain même, à la suite des paroles accusatrices prononcées par Brioude mourant; cetto déposition produisit un effet beaucoup plus défavorable que la précédente : un effet de vingt-cinq guinées encore, tant il parut évident que l'incrimination de la victimo ne pouvait s'adresser qu'à l'assassin.

Ce fut sur cet effet que M. d'Appencherr se vit appelé à déposer à sou tour. Le pauvre baron, qui était loin de se douter de la présence de Simonne, venait de laisser son beau-père dans la salle des témoins. Il se présentait tout réconforté par les captieuses instigations et les magnifiques promesses du vieillard. Il débuta donc avec beaucoup d'assurance et se montra sublime do franchise, comme devant le jugo d'instruction, sur la capacité, la loyauté et la probité commerciale de d'Aronde; sur l'affection qu'il continuait de porter à son ancien premier commis; sur la confiance illimitée avec laquelle il lui

Ififi

rnfinftiuc. SOTJUS. — î.fio LESPÈS,

prêterait enoore des million iar cenf d'escompte

et demi de commissiou , s'il était sûr d'être exactement remboursé a l'échéance; but le scrupule infiniment moral que d'Àronde avail toujours mis jadis à n'avoir qu'une seul'- mai tressé h la fois-, sur la douceur habituelle de soi caractère, même après boire; suri,» gafté de son Champagne et l'affechiosité de -on vin du lUnn ; sur sa galanterie parfaite envers les dames, dont il s'était toujours montré le docile esclave, et uop point lo brutal despote; et il protesta de nouveau qu'en son Ame et conscience il lui paraîtrait fort extraordinaire que l'accusé s'arhusAI à battre sa femme. Mais, ajouta-t-il, en be qui appartenait plus spécialement à la cause, il ne pouvait se dissimuler que d'Aronde avait provoqué Brioude pour un bien futile motif ; qu'il s'était refuse à tout amrigémeri t ; que son animosité venait sans doute delà rancune fort naturelle que lui inspiraient les manœuvrosde Bourse au moyen desquelles le défunt l'avait complètement ruiné : et que même après sa blessure, au moment où son adversaire consentait à une récrimination, d'Arondo l'avait do nouveau gravement insulté, atin de i'obligor à continuer le combat.

Jusque-là le baron avait parlé sans contradiction possible, car la réalité de tous ces faits étaient acquise à la cause, et l'accusé les avouait lui-même. Mais lo témoin senti. revenir toutes ses angoisses, quand l'instant fut venu d'à border la dernière question , la plus grave et la seule contestée, celle relative à la durée du combat. Le baron hésita, balbutia, tergiversa, mais enfin il allait répondre tant bien que mal dans le sens de l'accusation, lorsqu'une potite toux sèche, dont le timbre lui était fort connu, vint tout à coup frapper son oreille.

Marc-Antoine leva les yeux dans la direction de ce bruit, et il tressaillit en apercevant, sur l'eslrade, Cléopâtre qui le regardait d'un air sévère, tout en lui montrant une petite ciel, celle de son appartement sans doute. Double symbole, séduisant et terrible, de l'exil du Mensonge et du rappel de la Vérité.

Cette circonstance fut décisive. Le baron déclara qu'il s'était trompé dans l'instruction; qu'il avait mal compris les questions du juge; qu'il avait calomnié sa montre, sans le vouloir; qu'il était certain, après mûre réflexion, que, bien loin d'avoir dépassé les dix minutes convenues, le combat en avait à peine duré cinq ou six; et qu'enfin il pouvait affirmer sur l'honneur que cela était vrai comme il est vrai que deux et deux font quatre.

Cette métaphore du banquier fit sourire l'auditoire. Mais le nom de M. Duplessis le rappela bientôt au sérieux de la situation. On savait que le vieillard était le principal témoin à charge, et en le voyant s'avancer, sombre et sévère, au milieu du prétoire, l'assistance tout entière éprouva un frisson de terreur.

— « Attention 1 dit tout bas le Cyclope au Balancier.

— » Motus 1 » répliqua celui-ci, d'un air de mystérieuse menace.

— « Cet vieitlarf il n'avé pas le physionomie beaucoup liés bon, dit sir Douglas à sir John. Cinquante guinées de plous pour le condainaichonne. Vol-vô?

— v No, répondit maussadement sir John. Il avé le fifiourt trop beaucoup méchant. Je volé pas I »

Les quinze jour.- qui s'étaient écoulés entre le renvoi et ta cou 'parution de dAronde devant la cour d'assises, aVaierô plus brise son impitoyable adversaire que les dix defiiïèu-fe années rie sa vie, si tranquille auparavant. C'était 1 inévitable effet des aveux désespérans que Marguerite Warchell avait semblé lui faire ; de la mort si tragique de la Têlo -de-Pipe, au moment même où il en attendait de précieuses révélations ; et surtout des manae ivres employées contre son repos, par les iûfa.igables lieuteaans de Tiennette.

Leurs mystifications avaient encore redoublé de fréquence

el d'audace, a mesure que le jour du procès devenait plus prochain.

Depuis la veille particulièrement, elles avaient pris un caractère d'effronterie et de malignité, à faire damner un saint. Pendant toute la Murée, d^s orgues de

barbarie, des chanteurs de rue, ,ieS râcleurs de violon

et des clarinettes il'aveugles avaient l'ail entendre sous ses

fenêtres les airs les plus conjugalement moqueurs; — le

matin, en se levant, il avait reçu des mains de sa portière une masse de lettres anonymes, pleines de caricatures, de

vers épigrammatlques et d'allusions relatives à ce qu'il appelait son déshonneur conjugal; —enfin, durant tout In trajet de son domicilo au Palais de justice, [dus do cinquante individus, apostés sur sa route par ses persécuteurs, l'avaient suivi, devancé, rencontré, croisé, do la façon la plus naturelle, en ne cessant do bourdonner a ses oreilles quelquo poignant sarcasme de même espèce. Cette gouailleuse escorte ne l'avait quitté qu'à la porte de la cour d'assisos.

On comprend combien un tel acharnement de taquineries, d'insolences et de persiflages, avait dû exaspérer l'impétueux vieillard, et tout ce que l'impuissance où il se sentait d'y mettre un terme, soit en les châtiant de sa propre main, soit en les faisant châtier par la justice, devait lui causer do rage et de désespoir.

Toutefois, ces irritantes manœuvres avaient produit des conséquences fort opposées à celles qu'en attendait Ticnnetto.

L'énergie physique de la victime avait fléchi, il est vrai, sous l'incessante multiplicité de ces petites blessures. Le lion était vaincu par cet essaim do moucherons au corps insaisissable, aux piqûres mortelles. Quand M. Duplessis s'avança au pied de la cour, le dos courbé, le pied chancelant, la tête dépouillée de ses derniers cheveux blancs, la figure jaune et parcheminée; et quand, après les questions d'identité, il leva sa main tremblante pour prêter serment, on crut voir se lever la main décharnée d'un squelette. L'auditioire s'émut de compassion, Léonce lui-même fut profondément peiné, et Julie se sentit les yeux humides sous son voile.

Mais si le corps du vieillard avait succombé dans la lutte, son moral, en revanche, n'en était que plus exalté. M. Duplessis connaissait maintenant, par les confidences de la Tête-de-Pipe, l'origine et le but de tant d'agaçantes tracasseries, et sa haine pour d'Aronde s'augmentait par conséquent de toute l'indignation que lui causaient de si déplaisans protecteurs. Aussi, quand il fut là, cédant sans réserve à l'impulsion de la colère qui bouillonnait dans son âme, renouça-t-ii d'abord à ce système d'hypocrite sensiblerie dont il avait du moins enveloppé ses déclarations devant le juge instructeur.

— Vous jurez de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité? lui demanda le président.

— Oui, répond it-il d'une voix rauque et avec un sourire diabolique, qui justifiaient parfaitement la proposition laite par sir Doug'as, et refusée par sir John, de parier, lui Douglas, cinquante guinées de plus pour le condainaichonne.

M. Duplessis fit ensuite son importante déposition, au milieu d'un silence qui s'entendait pour ainsi dire, tant chaque spectateur évitait de remuer, de respirer, de faire le moindre bruit.

Le vieillard commença par reproduire ses précédentes déclarations sur la futilité de la cause déterminante du duel ; — sur la rancune financière qui devait en avoir été le\ critable motif; — sur le refus exprimé par d Aronde de retirer l'insulte adressée par lui à Brioude à la Bourse ; — sur le rejet de l'intervention conciliatrice des témoins, acceptée (contraste bien fâcheux!) par l'offensé, et repoussée par l'offenseur, même après sa blessure ;— et enfin, sur le nouvel outrage lancé par ce dernier à son adversaire, pour le forcer à continuer la funeste lutte.

Aucune de ces circonstances n'étant contestée par l'accusé, le témoin ne fit que les relater succinctement, mais en

LE VEAU D'OR

les accentuant, par le langage et par le ton, de manière à leur donner un relief singulièrement odieux. Cela fait, il arriva aux trois questions les plus graves, et qui étaient les seules dont l'accusé controversât la réalité : — Les dix minutes fixées pour la durée de l'ongagement avaient-elles été dépasséos? — L'accusé avait-il frappé son adversaire après le signal de halte? —Le reproche de perfidie, de trahison et de déloyales manœuvres, formulé par Brioude expirant, s'adressait-il bien véritablement à d'Aronde ?

M. Duplessis répondit affirmativement, d'une voix ferme et résolue, sur ces trois points ; après quoi, comprenant l'opportunité de revenir à son système d'amicale tartufferie, il continua ainsi d'un air de componction :

— Je n'ai pas besoin d'exprimer à la cour et à messieurs les jurés combien il mVn coule d'avoir à faire une telle déclaration. L'accusé a été recueilli... par ma femme... par ma pauvre défunte..., qui lui a pour ainsi dire servi de mère, aj'outa-t-il avec un sinistre sourire. Il a été élevé par ma fillo, employé par mon gendre, commandité par sa

' maison. Nous l'aimions tous, nous l'estimions, nous étions prêts à lui venir en aide de toutes manières. En un mot, il était regardé comme un des membres les plus chers de notre famille. Je gémis donc de la nécessité où je me trouve aujourd'hui. J'aurais donné tout ce que je possède pour qu'un pareil chagrin ne fût pas infligé à mes vieux ans. Assurément un si rude coup ne peut que réduire encore le peu de jours qu'il me restait à vivre. On n'éprouve pas impunément de si fatales déceptions à mon âge. Ceux qui m'ont vu, il y a quelques jours à peine, et qui me revoient en ce moment, ceux-là peuvent en avoir déjà lo triste preuve sous les yeux. Mais la conscience et la loi m'imposaient ce terrible devoir : je le remplis. J'ai juré do dire la vérité : je la dis. Que Dieu me tienne compte du dernier calice d'amertume qu'il réservait à ma vieillesse, et que surtout il daigne ne vous inspirer, messieurs, que dessentimcns d'indulgence et de commisération !

Nous renonçons à décrire l'impression que produisirent les dernières paroles de M. Duplessis. C'était un mélange de sympathie en sa faveur et d'indignation profonde contre l'accusé. D'un côté, le grand âge du témoin, la netteté de son langage, la précision de ses souvenirs, l'énergie de ses affirmations; de l'autre, l'ancienneté de son affection pour l'accusé, les services éminens que sa famille avait rendus à ce dernier, la douleur que semblait causer au vieillard l'accomplissement de sa pénible mission, tout contribuait à convaincre les esprits et à toucher foncièrement les cœurs. Une sourde rumeur attestait le premier résultat, tandis que le bruit des mouchoirs attestait le second.

Lo bon effet que la déposition du baron d'Appencherr avait produit en faveur de l'accusé, sur un point secondaire, il est vrai : la durée du combat; ce bon effet se trouvait ainsi complètement détruit et remplacé par un effet tout contraire.

— Je gagé cent guinées de plus pour le condainaichonne, dit sir Douglas à sir John. Vol'-vô?

— No 1 répondit de nouveau sir John, avec une obstination trop bien fondée. Cet vieillard il avé toute-fait gâté le pari à moâ. Je volé pas.

— As-tu enfin trouvé la recette avec la manière de s'en servir? disait de son côté le Cyclope au Balancier. Quant à moi, je regretterai toute ma vie que la bourgeoise m'ait défendu de démantibuler cette vieille carcasse. Si elle m'en avait permis la démolition, le Duplessis serait maintenant à se faire bassiner les côtes. Ça lui aurait ôté la force et 1 envie de venir en dégoiser ici. Il n'y a rien de tel que les taloches pour dompter un particulier de cet acabit. M . Carter n'a pas d'autres moyens pour civiliser ses bêtes féroces.

— Ce regret t'honore , répliqua le Balancier ; mais la muselière peut remplacer avantageusement lo bâton. Or, ou je me trompe fort, ou je crois en avoir trouvé une. Minute !

Julie pleurait, ello aussi, comme la plupart des femmes présontos, mais de douleur et do honte, et non d'attendrissement. Ello avait été heureuse et fière de la déposition do son père. Celle de son grand -père la navrait et l'humiliait. Madamo d'Arondo fut obligée d'avoir du courage pour deux, et de lui rendre tendrement les consolations qu'elle en avait reçues.

En ce moment même , M. Duplessis, qui était allé s'asseoir à côté du baron sur le banc réservé aux témoins, aperçut en face do lui les deux jeunes femmes. Il les reconnut parfaitement malgré leur voile , et les vit échanger de douces caresses et d'amicales paroles.

— Ah ! ah I dit-il tout bas à son gendre, dont il ignorait encore la rétractation ; il paraît qu'il en est de notre intéressante famille comme des dynasties royales, chez lesquelles il y a presque toujours un présomptif qui fait de l'opposition. C'est notre affectionnée petite-fille qui s'est chargée de ce rôle. C'est bon h savoir I

— Comment 1 répondit le baron, Julie serait ici 1

— Parbleu !... là-bas... à notr.i droite.

— C'est, ma foi, vrai 1... Je ne m'en étais pas aperçu.

— Il vous eût été difficile de la remarquer à droite, ayant les yeux sans cesse tournés à gauche. Que diable admirez-vous donc si fixement de ce côté? Ah 1 ah I cette jeune dame, sans doute.

— Moi?... pas du tout...

C'était de Simonne que parlait le vieillard, car, malgré la chaleur asphyxiante qui régnait dans la salle et qui augmentait enCoro son état do souffrance, la zélée mandataire de son inconnu était restée courageusement à son po^te, pour surveiller le baron et le maintenir.au besoin, dans la yoie de vérité où elle était parvenue à l'attirer, bon gré, mal gré.

— Vous prenez singulièrement votre temps pour jouer de la prunelle, continua le rude vieillard ; mais à votro aise. L'important pour moi, c'est que vous soyez aussi loyal avec les hommes que vous êtes galant avec les dames. Je n'étais pas là pour entendre votre déposition, mais j'aime à croire que vous vous êtes montré le digne héritier de ma haine... comme de ma fortune.

— Qui?... moi?... répondit le pauvre baron, dont les perplexités recommencèrent. Certainement... c'est-à-dire... vous comprenez... parce que... mais en définitive... vous verrez... vous ne serez pas trop mécontent, j'espère, ajouta-t-il, avec l'espoir qu'il ne serait plus question de son témoignage, et que son terrible papa-beau-père n'en connaîtrait jamais le texte.

Pendant que ces courts dialogues à voix basse avaien lieu simultanément dans les différentes parties de la salld M. Léonce Duplessis, revêtu pour la première fois de cette robe d'avocat illustrée de nos jours par les Sénart, les Berryer, les Desmarest, et que Julie trouvait désormais si élégante et si gracieuse; M. Léonce, disons-nous so disposait à demander la parole sur la dernière déposition.

Il s'était borné à prendro des notes sur les précédentes, car elles étaient plus favorables quo défavorables, et n'avaient rien qui méritât d'être relevé immédiatement ; mais, en défenseur intelligent, il ne pouvait laisser passer celle-là sans essayer du moins d'en atténuer les fâcheuses conséquences.

Malheureusement, le manque absolu d'habitude oratoire n'était pas le seul obstacle qu'il eût à surmonter ici. Placé, comme il l'était, entre la nécessité de défondre un client à l'innocence duquel il croyait fermement, et la crainte bien naturelle de rompre irrévocablement avec un vieux parent dont il avait reçu dos bienfaits autrefois, de le blesser dans sa véracité, dans son honnour peut-être, et d'élever ainsi une barrière infranchissable entre lui et celle qu'il aimait, il comprit seulement alors toute la difficulté do la situation qu'il s'était faite. La tendresse que sa tante avait toujours eue pour d'Aronde l'avait seule décidé à se char, gor do sa défense. Il l'avait accoptéo sans en calculer assez

FREDERIC SOUl.lE. — LEO LESPES.

mûrement les inconvénions. C'était uno sorte d'hommage à la mémoire vénérée de la défonte. Or, cette considération ne suffisait plus. Il hésita une seconde, ne sachant que résoudre, et se demandant s'il ne teraitpas bien de renoncer à cette mission, ot do garder, en apparence du moins, une prudente neutralité. Mais il n'était plus temps de reculer. Tous les états ont leur héroïsme. Le sentiment du devoir remporta, ot, coûto quo coûto, il so jura loyalement do remplir son mandat jusqu'au bout.

Il so leva, pâle, mais résolu.

Ce mouvement tarit aussitôt les larmes do Julie. Elle allait donc entendre les premières paroles du débutant, do ce cousin qui portait si gracieusement l'élégante robe noir<-, de celui dont l'éloquence encore inédile lui paraissait d'avance ne pas pouvoir ôlromiso en doutol

Vam espoir l

D'Àrondn avait compris do son côté tout co que la position fie son jeune défenseur avait de cruol, en raison d< s incidens imprévus de la cause. Sa générosité ordinaire ne voulut point accepter sans réserve un dévouement si dangereux, et qu'il eût été dans l'impossibilité de dédommager dignement. Il retint Léonce par sa robo et lui dit à voix basse :

— Réservez-vous pour les plaidoiries , pour les considérations générales , mon ami, ot laissez-moi les dépositions, les circonstances particulières.

— Mais cependant...

— J'ai mon plan. Nous nous contrarierions l'un l'autro. Jo vous en prie. . je l'exige même.

Léonce so rassit, lo front couvert d'uno sueur froide; Julio fit uno charmante petite moue on signe do désappointement; et l'accusé, se levant à son tour, demanda au président la permission de présenter quelques observations sur les dépositions entendues.

— Jo prie la Cour et messieurs les jurés, dit-il, de remarquer qu'il y a incertitude, incohérenco et mAme contradiction flagrante entre les assertions des divers témoins sur les principales questions. — Ainsi, sur la question de savoir si les derniers mots de mon adversaire s'adressaient à moi, ses deux seconds se bornent à dire qu'ils le présument ; les deux gendarmes constatent lo fait, sans pouvoir en tirer autre chose qu'une conjecture; M. d'Appencherr n'ose même pousser l'interprétation jusque-là; et onfln M. Duplessis est lo seul qui so soit cru assez fort en divination pour ne pas craindre de l'affirmer.

(— Ah l ahl monsieur mon gendre, dit tout bas Duplessis au baron, voilà déjà un point sur lequel vousavez montré un étrange défaut d'intelligence I)

— Ainsi encore, continua d'Aronde, sur la question do savoir si le coup mortel a été porté après le signal de halte, M. d'Appencherr répond qu'il n'en sait rien, ses yeux étant occupés à suivre les aiguilles de sa montre ; les seconds de mon adversaire s'en réfèrent sur ce point à l'opinion de M. Duplessis, quoiqu'ils fussent tout aussi bien placés que lui pour observer le fait; de telle sorte que ce dernier est le seul encore qui croie pouvoir l'affirmer positivement.

(— Do mieux en mieux, cher gendre, dit Duplessis au baron, qui commençait à s'agiter sur son banc.)

— Ainsi enfin, reprit d'Aronde, sur la question de savoir si les dix minutes fixées pour la durée du combat ont été dépassées, oui ou non, M. Duplessis est toujours lo seul qui réponde Oui ; les seconds de mon adversaire répondent Peut-être , et M. d'Appencherr, lo mieux renseigné des quatre , puisqu'il avait la montre en main, M. d'Appencherr répond loyalement Non.

(—Ahl vousavez répondu Non? dit encore Duplessis à son gondre. Rravo, monsieur I Je ne m'étonne plus de la présence de mademoiselle votre fille dans le camp ennemi. C'est une trahison générale. SoitI Or, comme c'est probablement la dernière fois de ma vie que j'ai l'avantage de vous voir, retenez bien ceci pour votre gouverne. Vous m'avez volé cinq cent mille francs le our

de voire déposition Chez le juge d'instruction; mais co vol ne peut pas vous mener bien loin. Jo connais l'état de

vos affaires. Avant un mois voire bilan sera déposé. Vous

r rez donc, bien de ohen lier quelque autre victime do vos perfld es et de vos vols, si vous tenez à conjurer encore celle imminente et honteuse nécessité. Ce serait mieux qn'une faillite, Ce serait une banqueroute. Quant a mon héritage, vous pouvez en porterie douil d'avance, vous

et votre aimable fille. J'aimerais mieux le donner tout entier à la rivière, que «le vous en laisser un seul sou.

Cola dit, M. Duplessis tourna brusquement lo dos à son gendre.

Le pauvre baron avait changé dix fois de couleur pendant cette apostrophe.

Heureusement Simonne continuait déjouer négligemment Avvc la petite clef do son appartement, on laissant courir sur ses lèvres un doux sourire do satisfaction. Co léger sourire subit à illuminer les noires pensées*du baron, comme un seul rayon do soleil brillante tout à coup les plus sombres nuéos.

— Oh iès ! avait ponsé sir John, à mesure que parlait d'Aronde; oh iès, le scélérat, il été très fort hintelligento. Je avé eu tort do reûouscr. Hé bien ! dit-il à sir Douglas, si vo volez, jo toné, moâ, les cent guinées de plus, pour la acquittomente.

— No, répondit à son tour sir Douglas, qui avait tait le même réflexion. Vô avé pas voulu toute-l'heure. A mon tour jo volé pas.ï

— Cette persistance, reprit d'Aronde après un silence, pendant lequel il consulta les notes qu'il avait prises ; cette persistance affirmative, en présence des affirmations contraires et tout au moins dos incertitudes émises par les autres témoins ; cette persistance a quelque chose d'étrange qui doit avoir frappé la Cour et les jurés. Si jo voulais imiter le témoin dans son système d'interprétation, no serais-je pas fondé à en chercher la cause dans je ne sais quelle malveillance, quelle hostilité même, dont je serais l'objet de sa part ?

L'argumenlation de d'Aronde ne manquait pas d'habileté. Cette dernière considération agita un instant l'esprit du public, ce sable vivant sur lequel rien de solide ne peut s'écrire, et dont le moindre souffle suffit à changer la mobile surface.

La physionomie de Simonne, de Julie et d'Estelle s'éclaira do joie. Mais ce ne devait être qu'une fugitive lueur.

— Accusé , interrompit le président, je vous engage à bien peser vos paroles. Celles que vous venez de prononcer ne tendraient à rien moins qu'à incriminer ia loyauté du témoin.

Ici, malgré la recommandation qui lui avait été faite, le jeune avocat se leva pour la seconde fois, afin d'ajouter de nouveaux argumens à ceux de son client. Julio tourna vivement l'oreille de son côté pour ne rien perdre du beau discours qu'elle attendait; mais son espoir fut encore trompé. D'Aronde fit se rasseoir son zélé défenseur et continua ainsi :

— Je n'apprécie pas, mais j'ai le droit de fournir, à la Cour et à messieurs les jurés, le moyen d'apprécier euxmêmes la valeur morale des témoignages. Or, ce ne serait pas d'aujourd'hui que j'aurais à mo plaindre d'une haine dont je ne connais pas la cause, mais dont j'ai déjà subi les effets.

— Eh ! monsieur, interrompit brusquement Duplessis, qui avait gardé jusqu'alors un dédaigneux silence, pouvez-vou3 bien m'accuser de vous persécuter, quand dernièrement encore... mais non, je ne dirai rien : cela pourrait vous nuire, et je respecte votre position d'accusé.

— Je n'ai nul besoin de vos réticences, s'écria d'Aronde avec feu ; je les refuse, je les repousse, je vous somme d'achever 1

— La Cour vous en prie, monsieur, ajouta le président

LE VEAU D'OR

avec déférence en s'adressant au vieillard qui s'était rassis.

— Soit ! je parlerai, puisque monsieur le président le désire, reprit Duplessis en se relevant, et en redonnant à son ton et à sa figure l'expression d'une affectueuse pitié. L'accusé me pardonnera cette révélation. Je la regrotte vivement, car un homme de cœur répugne toujours à dénoncer les bons offices qu'il a pu rendre. Je ne le fais ici que comme contraint et forcé. Que l'accusé n'impute donc qu'à lui seul la pénible nécessité où il me place. II m'accuse de mauvais vouloir à son égard? Or, je lui demande si, dernièrement encore, je ne lui avais pas offert un crédit illimité pour la fondation d'une grande usine dont il méditait le projet.

— Oui, répondit loyalement d'Aronde; mais...

— Je lui demande ensuite, interrompit le témoin, si quelque temps auparavant, je ne lui avais pas prêté cent mille francs, sans intérêt, sur sa simple signature, dans un moment où la déconfiture de ses affaires lui avait fermé toutes les bourses, y compris celle de son meilleur ami, monsieur le baron d'Appencherr.

— Oui, répondit d'Aronde ; mais...

(Un chuchottement désapprobateur l'empêcha de continuer. Ses incriminations, rapprochées de tels faits, semblaient dénoter une ingratitude qui impressionna tristement l'auditoire.)

Le Balancier fut un des rares spectateurs qui no partagèrent pas cette impression.

— Victoire 1 dit-il au Cyclope. Je tiens enfin notre entrée en scène 1 C'était la seule chose qui me manquât. Elle est dangereuse ; mais le service l'exige, et la bourgeoise en sora magnifiquement reconnaissante. Attention, mon vieux !

— En avant, marche! répondit le Cyclope. Tu n'as pas affaire à Un clampin ! Je ne suis pas homme à rester dans les traînards.

— Hé bien I reprit Duplessis, en faisant tout son possible pour avoir l'air attendri , c'est en présence d« ces services, bien modestes à coup sûr, mais qu'il me force à lui rappeler et qu'il avoue lui-même, que l'accusé vient me reprocher une prétendue animadversion 1 J'étais loin de m'y attendre. Et en effet, messieurs, pourquoi donc lui en voudrais-je? N'était-il pas, je le répète, l'enfant de la maison ? le favori de ma fille? l'enfant adoptif, pour ainsi dire, de ma pauvre défunte?... Non, non, qu'il se détrompe. J'ai dû dire ici la vérité tout entière. C'était un devoir. Ce n'est pas sur le bord de la tombe que j'aurais voulu commencer à me parjurer. Mais qu'il en soit sûr, achevat-il en lançant à d'Aronde un regard fulgurant qui démentait la bénignité de ses paroles, j'ai rempli ce devoir avec autant de douleur que de sincérité. Personne ici ne fait des vœux plus ardens que les miens pour son acquittement, car personne ne déplorerait plus vivement la juste condamnation qu'il viendrait à encourir. Daigne le ciel m'épargner ce dernier chagrin!

Le vieillard se rassit en essuyant ses yeux parfaitement secs, au miiieu d'un murmure de sympathique approbation.

— La parole est au ministère public pour son réquisitoire, s'écria le président.

— Messieurs, dit alors l'avocat général, la Société, ébranlée jusqu'en ses fondemens les plus reculés par une presse anarch....

— Monsieur le président, je demande à faire des révélations! interrompit tout à coup une voix glapissante qui partit du fond de la salle.

— Oui, mon magistrat I répéta une voix de tonnerre qui partit du même endroit; nous demandons à faire des révélations !

— Gendarmes, dit alors le président, qu'on arrête les interrupteurs qui viennent de troubler l'ordre et le silence, et qu'on les amène au pied de la cour pour être jugés séance tenante.

Quelques instans après, le Balancier et le Cyclope faisaient une entrée fort peu triomphale, dans le prétoire, sous la conduite de deux gendarmes.

XLVn.

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