‹ Les aventures de Saturnin FichetChapitre 41 sur 169 · EXPLICATIONS FORT PEU EXPLICATIVES · texte numérisé non relu

EXPLICATIONS FORT PEU EXPLICATIVES

Quand le Balancier et le Cyclope eurent été amenés par les gendarmes au pied de la cour :

— Qui êtes- vous? leur demanda le président avec sévérité.

— Jean-Baptiste Codissart, répondit le premier, dans le style, encore plus prétentieux que d'habitude, dont il ne faisait usage que pour les grandes occasions; né à Duclair, Normandie, de père et mère mariés secrètement à l'église pendant l'abominable régime que les véritables amis de l'ordre, de la propriété, de la religion et de la famille ont justement flétri du nom de république; âgé de cinquante-sept printemps; demeurant dans ses meubles, à Paris, capitale du monde civdisé, rue de la Huchette, n° 3 , au deuxième , à la patte de lièvre ; ex-élève en droit romain, en droit français et en droit canon ; ancien clerc d'huissier, de notaire, d'avoué et d'agréé près le tribunal de commerce; exerçant présentement l'honorable profession de jurisconsulte, sur laquelle les Cujas, les Merlin et les Ducaurroy ont jeté tant d'éclat ; surnommé le Balancier par la gratitude de ses cliens, en raison de l'équité inflexible avec laquelle, dans sa modeste sphère, comme arbitre de leurs destinées, il se fait un devoir de manœuvrer la balance de Thémis. Tient, en effet, cabinet d'affaires, de recouvremens, de questions litigieuses et de négociations diverses. Donne des consultations chez lui et va... Mais je ne veux point abuser des momens si précieux de la Cour et de messieurs les jurés. Voici ma carte.

Le Balancier tira en effet de sa poche une poignée de petits prospectus sur papier-carton, et fit un pas en avant pour les distribuer à la ronde ; mais le gendarme préposé à sa garde le retint par le collet de son habit, et le força de rentrer dans l'alignement du Cyclope.

— Pierre Letanneur, répondit à son tour celui-ci ; né à Paris, la ubourg Antoine, âgé de trente-neuf ans et quart ; mère connue, père incognito; surnommé le Cyclope, vu le coup de poin? soigné qui lui a crevé un œil dès sa plus tendre enfance ; demeurant à Paris, rue de la Huchette, même numéro, au septième au-dessus de l'entresol; professeur de canne, de bâton, do boxe anglaise et autres menus talens de société ; et aussi de cette boxe vraiment nationale, appelée la savate, dont l'invention fait tant d'honneur à la France, et au moyen de laquelle, avec une armée de dix mille hommes, après quinze cachets à dix sous l'heure, je me ferai fort, quand on voudra, d'aller enfoncer les Inglichemans jusque dans leur domicile de grenouilles.

Ces deux déclarations furent souvent accompagnées des rires de l'auditoire.

— Oh ! cet géante borgne, il été beaucoup très himpertineote, dit tout bas sir John.

— lès, répondit sir Douglas ; et si je craigne pas le justice, je donné toute-suite à lui une bonne leçon de exterminaichonne.

— Pourquoi, reprit M. I« président, vous êtes-vous perms de troubler l'ordre, en élevant la voix et en interrompant le réquisitoire de M. l'avocat général, sans respect pour la majesté de cette enceinte ?

— Je supplie le vénérable président qui m'a fait l'honneur d'ordonner mon arrestation, répondit le Balancier, d'être bien persuadé que nos inlentions étaient pures comme uu ciel sans nuage. Voici le louable motif qui m'a

FRÉDÉRIC SOULIfi. — LEO LESPfcS.

déterminé, ainsi que mon honorable ami, à i.uro retentir illégalement les éoboade <vs voûtei sacrées, lorsque j'aj entendu l'honorable accusé, m. d'Aronde, reprocher à l'honorable témoin, m. Duplessis, d'avoir de l'animosité contre lui; et l'honorable M. Duplessis répondre que, bien loin d'être hostile a l'honorable M. d'Aronde, il lui avait prêté naguère, par pure obligeance, une somme de cent mille (ranos sur sa seule signature, hé bien! cette douhio allégation n'a remémoré une circonstance qu'il mo sentble urgent de faire connaître à la justice terrestre. Voilà pourquoi jo mo suis permis do troubler 'o calmo de ce saint lieu. m

— 1£q ce cas, vous alloz prêter serment comme témoin, dit le président.

Celte formalité remplie,

— Parlez, ajouta le magistrat, à la grande satisfaction do l'auditoire, dont cot incidont piquait vivomont la curiosité.

— Voici lo fait, reprit le (idèle et pompoux mandataire de Tiennette, Il y a quelques semaines , l'honorable M. Duplessis se présenta dans mon étudo delà rue de la lluchotto. Il était porteur, effectivement, décent mille Irancs de billets, souscrits à son ordre par l'honorable M. d'Aronde, en remboursement do pareille somme dont l'honorable M. Duplessis lui avait fait l'avance. Jusque-là, rien do plus simple. Mais voici qui l'est moins. Je le dis ici sans fausse honte, car la fortune n'est pas toujours l'apanage du vrai mérite : c'est par la quantité, non par la qualité, que brillent en général les valeurs qui pénètrent dans mon établissement. Le préjugé est même si injuste à son égard que tel effet qui serait entré excellent chez moi enressortirait on ne peut plus mauvais. Et cependant, chose étrange, c'était justoment cette dépréciation-là que l'honorable M. Duplessis venait y chercher, à prix d'or, pour lesdits billets. C'était une singulière fantaisie, mais il est assez riche pour s'en permettre de ce genre. Il nous paya généreusement, moi, mon honorable ami, mon honorable portier, et quelques autres honorables personnages, pour nous faire endosser ces mêmes billets, en ajoutant à nos signatures, assez mal accueillies sur la place, renonciation de nos professions et l'estampille de mon cabinet d'affaires. Le but de l'honorable M. Duplessis était de déshonorer, financièrement parlant, l'honorable M. d'Aronde, de discréditer sa signature en la montrant partout en compagnie des nôtres, d'anéantir ainsi son crédit et de précipiter sa ruine.

— L'enfant dit vrai l s'écria le Cyclope. J'ajoute qu'environ quinze ou vingt jours avant le duel, le recors en chef de notre société vint me réveiller, dard dard, à six heures du matin. Comme j'avais figuré la veille dans un assaut de boxe, de bâton, de canne et de savate contre les plus forts virtuoses du Nord et du Midi, ça me gênait un peu de me lever si tôt. Mais il n'y avait pas à tortiller. L'intérêt de la patrie l'exigeait. Il s'agissait d'opérer l'arrestation de l'accusé, contre lequel nous avions prise de corps, vu qu'il avait totalement oublié de payer pour cent vingt mille francs d'autres billets. Cela soit dit sans l'humilier. Ces distractions-là peuvent échapper aux plus honnêtes gens.

— Pour comble de singularité, interrompit le Balancier, c'était à ia requête de l'honorable M. Duplessis lui-même que les poursuites avaient eu lieu sous un prête-nom. L'honorable M. Duplessis, ayant eu vent de l'existence de ces autres billets, déjà protestés, mais dont le porteur était disposé à attendre, me chargea d'en faire secrètement l'emplette. Comme le détenteur était un malin qui se douta de quelque chose, il les fit payer, par mon entremise, à cent pour cent de bénéfice sur leur valeur réelle. Total, deux cent quarante mille francs, non compris mon droit de courtage. Je l'avoue, ce golt de l'honorable M. Duplessis pour les valeurs qui ne valent rien peut paraître bizarre à l'honorable assemblée; mais il s'est révélé par trop de faits pour qu'il soit permis d'en douter. C'est ainsi que, quelques jours auparavant, il était déjà venu débarrasser les cartons de mon établissement, moyennant un fort bon prix, d'une liasse de billets souscrits par l'honorable défunt, M. Brioude, dont un de mes honorables

cliens m'avait chargé de poursuiyjre le recouvrement. Après d'inutiles et coûteuses tentatives, j'y avais renoncé, l'honorable, décède étant alors complètement insolvable. Il ne restait plus qu'a vendre ses billots a la livre. Heureusement l'honorable M. Duplessis était là. H rie pouvait manquer une si bejile occasion d'accaparer queidiie chose

d'excessivement nul; et en effet il se lnlta d'en faire une

rafle générale. Si c'est par des opérations de ce géhrb ijiie

'honorable M. Duplessis est parvenu à gàgtii r son honorable tortune, on a bien raison de dire que tout cliémih mène à Rome 1

— Or donc, roprit à son IpilJr të Cvclo'pe, là reeprs m chef, ses acolytes et moi nous nous rendîmes aussitôt chez l'accusé; mais revenu de Belgique depuis une dërril-hcure à peine, mon gaillard avait déjà repris* sa vbiëe". là sentinelle ,qui épiait son retour depuis la veille'; nous renseigna heureusement sur sa piste; et pour lors, (liez qui allâmes-nous lui mettre la main dessus? Je, vous le donne en mille, mon magistrat 1 Ce fut chez le délunt, chez le Brioude, chez le prête-nom du Duplessis, chez le particulier même qui le faisait coffrer 1 En voilà une sévère, n'est-ce pas? Or donc, quand nous tendîmes le nez à la porte du salon, nous lès trouvâmes tous deux dans une drôle d'occupation 1 Le Brioude, blessé au bras, était couché sur son canapé; l'accusé était debout devant un petit guéridon qui les séparait ; et, tandis qu'une jeune dame du sexe, que je ne connais pas, poussait des cris de merlusine; tandis que les deux concierges, homme et femme, levaient les bras au ciel, en dehors de la porte ; enfin, tandis que le domestique du bourgeois allait et venait comme un homme qui a perdu la tête, — nos deux farceurs s'amusaient à jouer tranquillement aux caries, quoi? à qui brûlerait ia cervelle à l'autre 1

— Oh ! ce petit historiette il été beaucoup très hintéressant, dit sir John à sir Douglas.

— lès ; je trouvé le orateur très beaucoup éloquente.

" — Notre arrivée, continua le Cyclope, suspendit naturellement la partie ; mais je la repris, moi, car je conçois qu'on joue son existence, tout aussi bien qu'une demitasse ou qu'une cannette, aux cartes, aux dominos, au billard, au bouchon, à n'importe quoi. Or, donc, pendant que mes camarades emmenaient l'accusé à Clichy, j'eus la satisfaction de pouvoir lui crier par la fenêtre qu'il avait gagné l'enjeu. C'était au premier roi sortant. Le roi de pique venait de lui donner le droit imprescriptible de tuer le défunt, à sa fantaisie, toutes et quantes fois cela lui plairait. Si donc je blâme l'accusé de quelque chose, c'est de s'être battu à l'épée, après s'être battu d'abord aux cartes. Il devait user de son privilège. Les gains et les pertes de jeu, c'est sacré l

— Il avé raison, dit sir Douglas à son compatriote.

— Ce été toujours ainsi dans le Angleterre, ajouta sir John.

— Est-ce là tout ce que vous aviez à dire ? demanda le président au soi-disant révélateur.

— Oh l non, mon honorable président, répondit le Balancier. Nous avons à vous offrir un appendice qui n'a pas moins d'importance.

— Comme qui dirait le pousse-café de la chose, ajouta le Cyclope.

— Voici le fait, reprit le Balancier. Le matin même du duel, nous étions, mon honorable ami ci-présent, notre honorable camarade surnommée la Tête-de-Pipe, et moi, chez une honorable personne, mademoiselle Tiennette, qui nous avait mandés pour diverses missions parfaitement honorables. En ce moment même on annonça l'honorable M. Duplessis, qui accourait transporté de joie pour apprendre à l'honorable demoiselle le funeste résultat de la rencontre. Comme notre présence aurait pu gêner ses

LE VEAU D'OR

épanchemens, nous nous retirâmes, avant son entrép, dans la pièce voisine. De là, nous l'entendîmes donner un libre cours à son allégresse; se vanter do l'habileté qu'il avait mise à pousser le cri de halte simultanément avec le coup mortel, do manière à pouvoir prétendre que ce coup l'avait suivi et non pas précédé; se réjouir aussi des dernières paroles de l'honorable mourant, dont il connaissait 1res bien la véritable adresse, disait-il. mais dont le sens incomplet pouvait parfaitement s'appliquer à l'honorable accusé; parler enfin avec jubilation de la promesse qu'il avait arrachée, en vue de son héritage, à son honorable gendre, de témoigner, contrairement à la vérité, que les dix minutes fixées pour la durée du combat avaient été dépassées ; se féliciter, en un mot, du succès complet de ses honorables manœuvres.

— Tout cela est archivrai, mon magistrat, ajouta aussitôt le Cyclope. A preuve que la bourgeoise ayant traité le Duplessis de menteur, d'intrigant, de pas grand'chose, et même de vieux cacochyme, le Duplessis se rebiffa et se permit de menacer la bourgeoise avec sa canne. Nous sortîmes aussitôt du cabinet où nous étions, mon camarade, la Tête-de-Pipe et moi, et nous nous précipitâmes au secours de la bourgeoise. Et pour lors, il s'en fallut de bien peu que je ne jettasse le particulier par la fenêtre; mais la bourgeoise implora ma clémence, et je le laissai sortir intégralement par la porte. J'eus tort. Ce regret-là empoisonnera le restant de ma vie. Et voilà.

La déclaration si imprévue des deux témoins improvisé?; la bizarrerie de leurs sobriquets, de leurs professions, de leur attitude et de leur langage ; les circonstances inouïes, monstrueuses, baroques, inexplicables, dont ils faisaient un si naïf récit ; tout contribuait à jrter les esprits dans le plus ténébreux labyrinthe où la raison humaine se soit jamais trouvée. Il semblait que la cour d'assises se fût transportée tout à coup dans une des salles de Charenton.

M. Léonce se leva pour adresser quelques questions aux étranges auxiliaires que le hasard venait de donner à la cause de son client ; mais M. le président lui fit signe de se rasseoir, au nouveau désappointement de Julie.

— Vous avez cité plusieurs noms propres dans votre inintelligible récit, dit a'orsle magistrat au Balancier etau Cyclope. Où demeure la fille Tiennette, celle que vous appelez si singulièrement la bourgeoise?

— Elle est absente pour le moment de Paris, répondit le Balancier.

— Ah ! e!le est absente I... Et où est-elle?

— En Allemagne.

— Ahl elle est en Allemagne !... Et celle que vous appelez, non moins singulièrement, la Tête-de-Pipe? Elle est aux antipodes sans doute?

— Peut-être beaucoup plus loin. Elle est morte d'hier soir.

— Ah 1 elle est morte!...

— Hélas! oui. Il y aurait beaucoup à dire sur cette fin tragiquo, à laquelle l'honorable M. Duplessis n'est peutêtre pas étranger ; mais ce seraient là de simples conjectures, et nous ne voulons révéler que des faits incontestables.

— Cela fait l'éloge de votro véracité, reprit ironiquement l'interrogateur. Et le domestique, la portière et le portier du défunt? sont-ils pareillement absens ou morts?

— Je Hgnore ; mais on peut s'en assurer rue du Helder. Les portiers se nomment Corniquet, et le domestique s'intitule lo dernier des Lafleur.

Ces noms furent accueillis par de nouveaux rires dans l'auditoire, comme l'avaient été à chaque instant les précédentes assertions des deux révélateurs.

Leurs dernières réponses surtout avaient paruévasives et l'opinion générale qui sortit du chaos des hypothèses, ce fut que le Cyclope et le Balancier étaient deux compères, à la solde de l'accusé, dont le rôlo consistait à calomnier le principal témoin à charge, M. Duplessis ; à battre en

brèche ses dépositions, ou tout au moins à jeter du doute sur leur sincérité.

Cette opinion prit une nouvelle consistance lorsque lo président eut adressé au Balancier et au Cyclope une dernier." question relative aux c»nt mille francs de billets d'Aron le, quo M. Duplessis aurait cherché à déprécier sur la place, et aux cent vingl'miHe francs d'autres billets protestes, qu'il aurait achetés pour faire emprisonner le signataire.

— Où sont les preuves de ces incroyables opérations? demanda le président.

Le Balancier et le Cyclope restèrent un moment interloqués à celte question inévitable.

— Les preuves? répondit enfin lo premier. On comprend qu'il n'y a pas d'autres preuves que les billets mêmes. Or, rhonqran|è M. Duplessis les a naturellement retirés de la circulation. Nous n'avons donc pas d'autres preuves à fournir *ur ce point que notre parole d'honneur.

Cette réponse, qui parut encore plus évasive que les autres, souleva un murmure de blâme.

M. le président, se tournant alors du côté de M. Duplessis, lui dit avec la déférence que paraissaient mériter son âge, son caractère et sa situation :

— Vous avez entendu, monsieur, les assertions de ces deux hommes. Vous plaît-il d'y opposer quelque réponse?

En voyant ses manœuvres dénoncées, ses intrigues dévoilées, toutes ses armes se retourner subitement contre lui, l'implacable vieillard avait vécu vingt ans de torture morale pendant les vingt minutes qui venaient de s'écouler. Il se contint néanmoins, ce qui fut à coup sûr lo plus grand tour de force de dissimulation qu'il eût commis de sa vie, et se levant avec calme et dignité,

— Je rends grâce à M. le président, dit-il d'une voix à peine émue, d'avoir bien voulu m'ofîrir la parole en cette circonstance. Mais je m'abstiendrai d'en user. Mes cheveux blancs, ma fortune, mon caractère, mes antécédens, ma vie entière, les faits acquis à la cause, la vraisemblance des autres, ma conduit» envers l'accusé, les services éminens que je lui ai rendus et qu'il avoue, l'impossibilité d'un sentiment quelconque de haine en présence do tels faits, la logique, le bon sens, la raison humaine, tout rép «ni suffisamment pour moi aux mensonges de ces hommes, à leurs allégations sans preuve, à leurs calomnies dont le but n'est que trop évident. Je me tairai donc, par respect pour moi-même, et surtout par égard pour l'accusé, pour un homme que j'estimais, que j'aimo encore malgré moi, et dont je craindrais d'aggraver la position, au profit même de ma propre honorabilité.

Celte adroite réponse, faite sous prétexte de n'en vouloir faire aucune, émut profondément l'auditoire, les jurés et la Cour.

— Vous venez d'entendre le noble langage de ce vieillard, dit alors lo président au Balancier et au Cyclope ; s'i' vous reste quelque pudeur, il en est tomps, rétractez-vous !

— Nous avons dit la vérité, répondirent les interpellés. Se tournant alors du côté du banc du roi,

— La parole sur l'incident est au ministère public, ajouta M. le président.

« — Messieurs, dit alors l'avocat général, la Société, ébranlée jusqu'en ses fondemens les plus reculés par les prédications d'une presse anarchique, a vu périr toutes les saines traditions qui faisaient sa force et sa sécurité. Lo respect du serment juridique a souffert comme le reste da: s cet immense naufrage.C'estàla magistrature surtout quM appartient de lui rendre son antique autorité.

» En cet état de choses,

» Attendu qu'il résulte des renseignemens qui m'ont été transmis par la préfecture de police pendant la déposition des témoins, savoir :

» Que lo premier, dit lo Balancier, est un agent d'affaires

FRfiOFRTC B0UL1Ê. - LEO LESPES.

don! les opérations lénébreoses ont été souvent dénoncées s la surveillance <io l'autorité ;

» Que leseoond, i'it le Cyclope, a subi plusieurs condamnations pour voies de (ait;

» Que les moyens d'existence de ces deux liommos sont de ceui que la morale réprouve ;

» Que leurs antécôdens sont de nature à fairo suspecter leur véracité;

» Qu'enfla les prétendues révélations qu'ils ont eu l'audace d'offrir spontanément à la cour, présentent tous tes caractères d'un (aux témoignage et d'une criminelle connivence :

D Par ces motifs,

» Requérons qu'il plaise à la Cour ordonner l'arrestation dosdils, pour être statué ultérieurement sur leur sort. »

— La cour lait droit aux réquisitions du ministèro public, dit Le président après avoir consulté ses deux assossours. Gendarmes, assurez-vous do la personne dos deux prévenus. Et,pour prononcersur lour sort avec parfaite connaissance, en vertu du pouvoir discrétionnaire qui nous est attribué parla loi, Ordonnons que les époux Corniquot et lo valet de feu Brioude, dit le dernier dos Lafleur, seront cités à comparoir à notre barre, pour être entendus dans la cause. Qu'on emmène los accusés. La séanco est suspendue.

La Cour et le ministère public so retirèrent, on même temps que les accusés, pour laisser aux huissiers le temps d'exécuter l'ordre du président.

Les conversations les plus animées s'établirent alors dans toute la salle. Les avis étaient partagés, comme en toutes choses, mais inégalement. Le plus grand nombre attribuait le dernier incident à d'Arondo, et sa situation n'en était devenue que plus dangereuse.

Estelle et Julie gardaient un morne silence.

Léonce, non moins atterré qu'elles, mais plus maître de ses émotions, s'approcha pour leur donner des encouragemens dont il eût eu grand besoin lui-même.

— Sapristi 1 dirait de son côté le Cyclope à son camarade, nous nous sommes flanqués dans un fameux pétrin 1

— J'en conviens, répondait lo Balancier. Je no vois pas trop comment te tirer de là. Ce serait à dégoûter pour toujours de la vérité, si on en avait jamais eu le goût I

Quant aux deux Anglais, ils ne comprenaient plus rien eux-mêmes à ce tohu-bohu de péripéties.

— Je avé parié jusqu'à cet moment pour la acquittemento, dit sir John à sir Douglas; hé bien ! jo parié maintenant pour le condainaichonne. Vol'-vô ?

— lès, répondit sir Douglas. Moâ, je parié à mon tour pour la acquittemente. Ce été moins monotone. Je volé bien.

Cependant la sonnette d'avertissement se fit entendre de nouveau; la cour rentra, les trois accusés furent ramenés, la séance se rouvrit, et l'audiencier annonça à M. lo président que les époux Corniquet attendaient ses ordres dans la salle des témoins. Quant au dernier des Lafleur, occupé qu'il était, au moment do la citation, à faire lever les scellés apposés sur l'appartement de son maître, il s'empresserait de venir aussitôt que cette opération serait terminée.

— Faites entrer le sieur Corniquet, dit le président, au milieu d'une anxiété impossible à décrire.

M. Corniquet avait jugé h propos de faire un bout de toilette à la hâte, pdur se présenter en justice dans un costume plus digne de son rang. Il avait déposé le tablier,

la veste, la casquette de loutre et le pantalon vert rapiécé

de noir, il avait passé le pantalon noisette, presque collant , à braguette béante . se terminant par des bas bleus à la hauteur do la cheville, il avait endossé son habit de aoces, doux souvenir déjà vieux de vingt-cinq ans, qu'il n'avait tin; de sa commode que dans des occasions solennelles, telles que les obsèques do Louis XVIII, le sacre e Charles x et le mariage du duc d'Orléans. C'était donc

un spécimen des moles de jadis; d'une couleur qui pouvait bien avoir été violette dans son printemps; à manches liés courtes en lormo do gaîno ; h Côtés < OUpéS 1res haut et carrémont, au-dessus des hanches; à taille étroite, marquée au beau milieu du dos; à basques fluettes et longues, descendant jusqu'au bas des mollets, (H vulgairement appelées queues do moruo. Enfin, il avait chaussé les escarpins à boucles, cirés à l'œuf, avec lesquels il avait exécuté autrefois tant do brillans entrechats ; couvert ses mains do gants tricotés on poils de lapin, et coiffé son chef d'un chapeau pointu, à petits bords, à bouclo d'acier et à large ruban de velours. Ainsi adorné, il obtint un succès do fou riro, lorsqu'il fut amené par l'huissier devant le dossier de la chaise, placéo au pied do la cour, pour donnor meilleuro contenance aux témoins. On crut voir entrer une découpuro des gravures do modes du commencement de la Restauration.

Après les questions d'usage ot la prestation de serment,

— Témoin Corniquet, lui dit lo président, connaissezvous l'accusé?

— Oui, mon magistrat. C'est-à-dire, vous savez, jo lo connais sans lo connaître. Je le connais pour être le voisin d:en face, mais je n'ai jamais été lié avec lui. Même que je no l'ai jamais fréquenté que quatre fois. La première, co fut un matin que j'avais eu avec son caniche, sauf votre respect, des mots sans en avoir. Un bel animal, mais très hargneux et entêté comme un mulet. Ce gaillard-là voulait absolument entrer dans la maison, comme si qu'il y eût seoti la trace de quelqu'un de connaissance. Or, il est bon do vous dire, mon président, que le proprilliétaire aime mieux laisser sa maison entièrement vide les trois quarts du temps que de la louer à des caniches, à des chats, à des enfans, à des états, à des métiers, à de jeunes femmes seules, à des garçons qui ne le seraient pas, à des pianos, à des clarinettes, à des serins, à quoi que co soit d'indécent et de tapageur.

— Témoin Corniquet, arrivez au fait.

— Pour lors donc, mon magistrat, comme j'étais en train de raisonner à coups de balai le susdit caniche, sauf voire respect, malgré l'appui que lui prêtait une populaco en délire, l'accusé se présenta, m'implora en faveur de sa bête au moyen d'une pièce décent sous, et me pria de le laisser monter avec elle chez mon locataire.

— Lequel ?

— Mon seul et unique.

— Feu Brioude?

— Feu Brioude, soit, si eela peut vous faire plaisir, mon magistrat, quoique, à vrai dire, ce fût alors son nom sans l'être. Enfin, n'importe! C'était donc mon unique locataire, je le répète, car pour l'autre, la dame noire du petit appartement d'à eôté du sien, au premier, elle avait d -guerpi sans tambour ni trompette, pendant la nuit même.

— Quette était celte dame noire ?

— C'était tout ce qu'on voudra, car elle vivait seule, ne sortait jamais, n'avait pas de bonne, ne recevait personne, si ce n'est une espèce d'intendant sans l'être, qui lui apportait chaque soir sa pitance. Or, ce majordome revint dans la journée même de son départ, donna congé, paya le terme et enleva les meubles. Cela enchanta mon épouse, car marne Corniquet n'a pas sa pareille pour les mœurs chez les autres, et elle trouvait qu'à cause de sa solitude et de sa tranquillité la dame noire était très équivoque sans l'être. Or donc, pour en revenir au caniche de l'accusé, du moment qu'il n'était plus en état de vagabondage, je n'avais plus rien à lui objecter. Je le laissai passer. J'eus tort sans l'avoir. A peine monté, l'accusé so prit

LE VEAU D'OR

de dispute avec mon unique locataire, et je ne sa;s ce qui serait arrivé, si des recors n'étaient venus l'arrêter tort à propos. Pour lors, la seconde fois que je le revis, ce fut à la prison pour dettes, où jo lui portai une lettre de la part d'une femme, d'une odalisso, qui venait souvent chez mou unique locataire; une nommée Tiennette, je crois, que je n'ai plus revue du depuis, ce dont je me moque commo de l'an quarante, car elle était laide comme il ne devrait pas être permis de l'être. Pour lors, la troisième fois, co fut dix-huit jours après, quand j'allai le prévenir, comme il m'avait prié de le faire, que mon unique locataire était tout à fait guéri de sa blessure. Pour lors, la quatrième fois, c'est maintenant, mais celle-là en est une sans l'être.

— Vous avez dit que Brioude était déjà blessé le jour où l'accusé monta chez lui pour la première lois. SavezvouS s'il ne l'avait pas été par l'accusé lui-même dans cette première querelle ?

— Faites excuse, mon magistrat. C'est pendant la nuit précédente que mon unique locataire avait été griffé par une de ses odalisses.

— Vous parlez toujours d'odalisques : qu'entendez-vous par cette expression, passablement étrange dans la circonstance ?

— Mais damel mon magistrat, puisque, mon unique locataire était un Turc, les femmes du beau sexe qui venaient le voir étaient naturellement des odalisses.

— Comment! Brioude un Turc?

— Oui, mon magistrat, tout ce qu'il y avait de plus turc: Mus apha-Ben-Papatacci; avec une grande barbe, uu foulard autour de la tête, une longue robe, un poignard, deux moricauds pour lui bourrer sa pipe, pour lui porter son sabre, et un mamelouck qui parlir l'arabe aussi bien que vous et moi.

— Prenez garde, témoin l la cour réprimerait sévèrement de mauvaises plaisanteries l

— Moi, plaisanlir pardevant cet auguste tribunal? Plus souvent ! Je dis la vérité. C'est comme Turc que le défunt était devenu mon uniquo locataire. Mustapha-Ben-Papatacci-Brioude était un Turc sans l'être, un mahornétan venu tout exprès à Paris, disait-il, pour contemplir la colonne sans la...

— Il suffit l interrompit le président, qui, ne doutant plus de la bonne foi du témoin, mais le soupçonnant d'avoir la tête un peu détraquée, ne voulut pas le laisser donner plus longtemps matière à l'hilarité qui interrompait à chaque instant sa déposition. Allez vous asseoir! Puis, s'adressant à d'Aronde : Accusé, dit-il, un fait grave ressort du moins do la déposition uu peu désordonnée du témoin : c'est qu'à la suite d'une première querelle, dont la scène delà Bourse n'aurait été que la continuation dix-huit jours plus tard, vous l'aviez chargé de vous prévenir lorsque votre adversaire serait en état de pouvoir tenir une épée. Reconnaissez-vous la vérité du fait?

M. Léonce voulut se lever pour contester au profit de son client l'interprétation qu'on en pouvait tirer, mais celui-ci le retint par le bras et le lit encore se rasseoir, ce qui causa de nouveau un bien vif désappointement à Julie. L'accusé se contenta ensuite de faire un signe de tête affirmalif au président.

— Ainsi, le fait de préméditation est acquis à l'accusation, ajouta io magistrat. Huissier, faites entrer la femme Coruiquel.

Marne Corniquet n'eut pas moins de succès que son époux. Elle avait revêtu comme lui ses plus beaux atours. Elle parut, le nez au vent, l'air guilleret, toute fièro d'un rôle qui allait la relover dans la considération du quartier, et lui fournir des racontances de loge pour le restant do sa vie. Elle trottinait, se trémoussait, souriait à droite, à gauche, à l'aventure, et faisait la révérence à tors et à tra- \ers, au public, à l'accusé, aux avocats, au greffier, aux huissiers, aux juges, aux jurés, aux gendarmes, à tout le monde, y compris le Cyclope lui-même.

— Tiens, tiens, tiens ! s'écria-t-ello à la vuo de ce dernier : me voilà en pays de connaissance. Bonjour, mon-

LE SIÈCLE.— Xl\J.

sieur! Ça va bien? Et chez vous?... Vous no me romeltez pas? C'est moi qui, vous savez...

— Silence I interrompit l'huissier, en la faisant pirouetter sur elle-même ; et ne tournez pas ainsi le dos à la Cour.

— Vos noms, prénoms, âge, domicile et qualités? lui demanda le président.

— Volontiers, mon juge, si ça peut vous être agréable, répondit-elle, en faisant une centième rérérenco : Laide Rigolin, de mon temps de demoisello ; et femma Corniquet, du depuis mon mariage. Quant à mes qualités, veuillez m'excuser : ce n'est pas à moi qu'il appartient de faire mon élogo ici.

— Vous vous trompez.

— Oh ! que nenni 1

— Quelle est votre profession ?

— Concierge, rue du Holder, pour vous servir si j'en suis capable, vous et toute l'aimable compagnie.

— Vous avez oublié votre âge.

— Est-ce qu'on est forcé de...? Vingt-cinq ans, mon président.

— C'est quarante-cinq sans doute que vous voulez diro. Et maintenant ôtez votre gant. Pas celui-ci... l'autre. Très bien. Levez la main. Pas la gauche... la droite. Très bien. Vous jurez de dire la vérité, toute la vérité, rien que la Vérité?

— Je le jure, aussi vrai que j'ai toujours été une honnête femme. N'est-ce pas, monsieur Corniquet? Eh bien 1 où est-il donc? Ah 1 je le retrouve. Je me disais bien aussi qu'il ne pouvait pas être égaré. Et je jure ça, voyez-vous mon jugo, des deux mains plutôt qu'une !

— Il suffit d'une seule. Baissez-la. Je ne vous dis pas de la baiser, mais do la baisser. Très bien. Dites-nous maintenant ce que vous savez.

— Jo ne sais rien du tout. Voilà tout ce que je sais.

— Tout à l'heure cependant vous sembhez reconnaître un des témoins. Où vous êtes-vous rencontrée avec lui?

— Avec lui ? Jamais l Ne crois pas ça du moins, mon pauvre homme I Monsieur est un beau cavalier, c'est vrai, malgré l'œil qu'il n'a plus ; mais ce n'est pas une raison. Je n'étais pas née, je vous prie de le croire, pour être portière. Sans les malheurs que ma famille a évus du temps de cette gueuse de révolution, j'avais trop d'éducation pour...

— Mais enfin il faut bien que vous l'ayez vu quelque part, puisque vous l'avez reconnu.

— Je l'ai vu, je ne dis pas, mais en tout bien tout honneur, devant je ne sais combien de personnes, y compris mon homme. Je n'ai jamais donné de rendez vous, pas plus à lui qu'à d'autres freluquets. Ahl mais c'est que !... on a des principes ou on n'en a pas. Voici la chose. C'était un jour. Le richard d'en face était monté avec son chien pour rendre une visite de cérémonie, vers sept heures du matin, au Turc de notre premier. Tout à coup d'autres messieurs, pas très bien mis, demandent à monter après lui; mon mari monte après eux, et je monte après mon mari. Qu'est-ce que je vois alors? Monsieur le borgno qui jouait aux caries avec le Turc, pendant que lo richard d'en faco était emmené par les autres parce qu'il n'avait pas lo sou.

— Quel étrange gâchis nous faites-vous là ?

— Vous voyez que j'avais dit vrai, mon magistrat, interrompit fièrement le Cyclope.

— Silence ! cria l'huissier.

— Femme Corniquet, reprit le président, tâchez do mieux ordonner vos souvenirs. Savez-vous ce qui s'était pasés avant cette scène chez votre locataire ?

— Ahl mon jugo, no m'en parlez pasl Vous renouvelez tous mes chagrins. Depuis la veille au soir, c'avait été un tas de manigances que lo diable devait s'en frotter les griffes de joie. Je sais bien que, puisqu'il s'était fait Turc, ça lui était ordonné par sa roligion, puisqu'on dit qu'elle commande d'avoir sept cents femmes. Mais c'est égal ; c'était ud peu fort de café pour une maison aussi

paisible. Une mie procession, de, baya<|èros, quoi 1 Des jeunes, des vieilles, des mitoyennes, dos jolios, des laides et des passables I Avec ca des, allées, des venues* des obents, des danses, des cris à f.i iro (Vomir, des prières à coups de tôle sur la plancher, d'après la religion turque, un tremblomont enûn, des cor, ions de sonnottos c

nu'OD S8 «orailcru .1 la représentation «lu Chien de .W-i/itiirQ\$ à la Galu'1. Une bien bplle pie, ce I Vous devez la connaître, vous, mon jugo, qui avez certainement faii t vosclssses. Avec ça que dans l'histoire de mon Turc, il y a aussi un ohi mi qui e>i cause de tout. Pas la nuit, s'en tond : dut être juste envers le> quadrupèdes ; mais le matin, quand lo baccanal a recommencé un moment. I y a des chiens extrêmement désagréables en société C'est Connu.Deschiensin.il e'eve-, c'est comme des hommes. Celui-là on était. Figurez-vous quq, tandis que son maîlro, le richard d'en l'ace, cause amicalement avec lo Turc, voilà quo lo caniche s'en va ramasser un manlelet do femme qui était tombé sur le parquet, je ne sais où ; un manlelet qu'une dos hourisdo la nuit avait sans doute oublié par mégarde en s'ej allant. Le Turc alor» se lâche, le maîlro prend la détense de son chien : c'est tout naturel ; et bref, de fil en aiguille, les voilà qui se jouent leur vie à la plus belle carie. Même que c'est monsieur, ce beau borgne, qui a fini la partie. Je tiens tous ces détails du domestique du trépassé. Dieu veuille avoir son âme 1 Mais toujours est- il qu'il m'a rendue bien à plaindre de son vivant Son exemple avait tourné la tête à mon homme, qui parlait déjà turc comme celui qui l'a inventé, et, ce n'est pas pour dire, j'ai évu bien do la peine à l'empêcher d'embrasser cette religion-là. Vous devinez pourquoi. C'était à cause des sept cents...

— Femme Corniquet, interrompit le président, vous ne suivez pas assez bien la recommandation que je vous ai faite d'être claire et précise, pour que je vous laisse plus longtemps la parole. Si vous continuiez vos explications, ce serait à ne plus rien comprendre à la cause. Allez vous asseoir.

— Vous êtes bien honnête, monsieur le juge, répondit madame Corniquet en faisant coup sur coup plusieurs révérences ; mais no faites pas attention... je ne suis pas fatiguée... Dans notre état, on reste assise toute la journée... Je ne fais même pas assez d'exercice... Ça m'est nuisible... Mais que voulez-vous...

— Silence donc ! dit l'huissier, qui prit marne Corniquet par lo bras et la conduisit s'asseoir auprès de son époux.

Pendant toute cette déposition, que le public n'avait pas trouvée moins gaie que la précédente, l'accusé et sa femme avaient éprouvé plusieurs fois des impressions bien vives mais bien différentes.

Estelle espérait qu'un mot, un rien, un détail quelconque amènerait enfin, malgré son mari, sans qu'elle y fût pour rien, la révélation de la véritable cause du duel, et qu'alors la plupartdes charges disparaîtraient devant la légitimité do cette cause.

D'Aronde, au contraire, frissonnait de crainte chaque fois que celte révélation semblait devoir sortir fatalement de l'incohérence mémo du récit.

Mais ils furent également trompés, l'un dans sa peur, l'autre dans son espoir.

— Huissiers, s'écria le président, qu'on introduise le valet du défunt l

Le dernier des Lafieur venait d'assister, comme on l'avait dit, à la levée des scellés de l'appartement de son maître. Brioude n'ayant jamais connu sa famille, aucun parent ne s'était présenté, ce qui est rare en pareille occurence; car, pour peu qu'il meure un Martin, par exemple, sans laisser d'héritiers connus, vous pouvez être sûrs qu'à la suite des publications légales, il se présentera des Martin de tous les coins du monde pour demander leur part de succession. 11 se présentera même des Marlon, des

Ifortain, dos Marti, des Martine, dos Martinière, des Mart n'importe quoi.

Le juge de paii avait fait l'ouverture du testament trouvé dans le secrétaire du décédé, en compagnie de quelques autres papiers. Ce h slament datait, nous nous le rappelons, de quelques heures seulement avant celle du duel. I.e dernier des Lafleur était institué légataire universel et

exécuteur des dernières volontés d i delunt. Lxecuteur do

quelles volontés, et légataire universel de quelles choséjl

i I i\ ce que la gravité du lieu où nous nous trouvons ne nous permet pas de dire en co moment. Bornom-unus ,i constater ici, à l'éternel éloge du donataire, qu'il regrettait sincèrement le donateur,, comme le prouvait la trace des pleurs authentiques qu'il venait de répandre pardevanl l'ollicier public. L'opération funèbre avait fort ému co bizarre mai^ fidèle serviteur. LYx-inameloin k fil donc une entrée assez modeste, et d'un pas qui ne rappelait point trop la démarche saccadé.' qu'il avait conservée de ses fonctions do comparse au Théâtre-Français Mai*, malgré la gravité du cas, les gens de goût eurent encore le désagrément de retrouver, dans sa déposition, quelques bribes nlexandrines du répertoire classique. Il paraît que lo vers est particulièrement le langago do la douleur.

Quand les formalités préalables eurent été remplies,

— Témoin, lui dit le président, la position que vous occupiez auprès de la victime donne une extrême importance à vos moindres paroles. Vous avez juré de dire toute la vérité, ne l'oubliez pas.

— Je sais que jo remplis ici un auguste sacerdoce. Je serai digne de cetto haute mission.

— Vous devez avoir connu, ou tout au moins deviné la véritable cause du duel. Pensez-vous que ç ait été une question d'argent?

•— Je crois servir la mémoire de mon maître en répondant négativement.

Ses pareils à deux fois ne se font pas connaître, Et, pour l'événement qui causa son trépas, Un plus noble mobile avait aimé son bras.

— Ainsi vous pensez que la querelle de Bourse ne fut qu'un prétexte, dont le but était de cacher le véritable motif de leur hostilité?

— C'était une fausse sortie, un stratagème, un déguisement, un trompe-l'œil, comme on dit au théâtre.

J'ai toat lieu de le croire.

Et voilà cependant comme on écrit l'histoire I

— Soit! mais dites-nous tout bonnement en proso quel fut ce véritable motif.

— Oui, monsieur le président,

A l'honneur du défunt, je le dis avec joie,

Ce fut, comme toujours... l'amour qui perdit Troie.

— Je vous invite encore une fois à quitter le langage des dieux pour vous en tenir à celui des simples mortels.

— Oui, seigneur.

.Je vais taire

Ce qui dépend de moi pour ne pas vous déplaire.

— Un des témoins a parlé d'un mantelet de femme qui aurait été trouvé par le chien de d'Aronde dans l'appartement de Brioude, tandis que l'accusé élailavec votre maître, le matin même de leur première dispute : celle qui fut suivie d'une si étrange partie de cartes. Et à ce propos un second témoin a pensé que ce fut cette découverte même qui amena l'une et l'autre. Qu'avez- vous à dire sur cette conjecture ?

— Qu'elle ne manque pas d'exactitude. Le mantelet fut bien pour quelque chose dans la brouille.

Car souvent, on le sait, la plus futile chose D'un grand événement peut devenir la cause.

LE VEAU D'OR

Léonce, qui lisait sur la figure de d'Aronde combien il était contrarié de la nouvelle tendance imprimée aux interrogatoires par l'intervention imprévue des trois derniers comparans, Léonce so leva sur la conclusion du témoin pour lâcher de calmer une inquiétude dont il observait l'effet sans en connaître la cause.

Julio eut encore une lueur d'espoir qui lut d'aussi courte durée que les autres.

Le président, qui devina l'intention du jeune avocat, lui fit do la main placeurs signes bienveillans qui pouvaient se traduire par ces mots : Taisez-vous ; et il ajouta verbalement :

— Laissez la Cour diriger les débats comme elle l'entend, dans l'intérêt de l'accusé lui-même, autant que dans celui de la justice. Tout le monde ici a besoin de s'éclairer; tout le monde a besoin que la lumière jaillisse enfin du milieu des ténèbres où nous marchons depuis le commencement de ce procès. La cause a déjà gagné en clarté, grâce à la présente déposition. Le nouveau motif assigné au duel, et qui paraît être le seul vrai, comme le seul vraisemblable, ce motif, sans doute, n'est guère plus moral que l'autre, mais il n'est pas aussi trivial du moins; et qui sait? sans excuser aux yeux de la loi la violence qu'il a inspirée, peut-êrte peut-il, en l'ennoblissant aux yeux des hommes, mériter d'être invoqué par l'accusé comme une circonstance atténuante. Continuez, témoin, et, sans nommer personne, faites-nous connaître l'importance que la découverte de co mantelet chez Brioude, selon vous, pouvait avoir aux yeux de d'Aronde.

— Mais...

Le dernier des Lafleur s'arrêta net sur ce monosyllabe, ne sachant comment répondre catégoriquement en présence de l'accusé. Il cherchait probablement dans sa mémoire théâtrale quelque vers anodin qui pût du moins parer la chose de tout le charme do la poésie.

Marne Corniquet, dont la langue s'impatientait du long silence qu'elle était obligée de garder, saisit avidement cette occasion de se soulager de son trop plein de loquacité, tout en venant au secours de l'ex-mamelouck.

— Hé! pardinel il n'est pas besoin de tant chercher midi à quatorze heures, s'écria-t-elle. Histoire de jalousie. Je sais ce qui en est. Mon homme, lui aussi, était jaloux comme un tigre. Ah 1 il ne faudrait pas, même encore à présent, qu'il trouvât mon mantelet chez quelqu'un, à sept heures du matin, au mois d'octobre surtout ! Il dévorerait ce quelqu'un-là, et moi avec I C'est la même chose ' ici. Le mantelet en question avait été laissé chez le Turc par une des bayadôres qui l'avaient visité depuis la veille au soir, et le guignon a voulu que M. d'Aronde s'intéressât justement à celle-là. C'est simple commo bonjour. Mais à laquelle? demanderez- vous. Voilà, par exemple, ce qu'on ne vous dira pas, messieurs. Vous êtes trop curieux. Faut se soutenir entre pauvres créatures. On ne sait pas soi-mêmo ce qu'on peut devenir plus tard.

— Cette femme radolel interrompit imprudemment d'Aronde avec un empressement et une véhémence qui parurent fort suspects à l'auditoire.

— Ah 1 je radote I reprit marne Corniquet, extrêmement humiliée de cette publique apostrophe; ah 1 je radote 1... Hé bien! noue allons voir si c'est que je radote ! Je la connais, moi, la bayadère au mantelet. C'était celle do neuf heures du soir; celé qu'une vieille Carabosse a amenée chez le Turc, et qu'elle y a laissée presque tout de suite ; celle que j'ai bien vue entrer, et mon homme aussi, et le mamelouck aussi : ils en conviendront, s'ils veulent être francs ; mais que je n'a> pas eu l'agrément d'en voir sortir, attendu probablement que je n'y vois pas quand je dors. Oh! jel'aiparlaitement vue, allez, quand elle a passé devant la loge, elle et son mantelet. Ah ! je radote /...Mais ce n'est pas tout : le plus drôle do l'histoire, c'e4 qu'elle est ici même , cette charmante bayadère I Voilà une éternité que je la reluque à travers son voile, en mo disant à part moi : « Mais, mon Dieu, mon Dieu, je connais cette baya- » dère-là ! Je l'ai vue quelque part l où diable ça peut-il

» êire? » Hé bien ! le voilà où ça est. C'était là-bas, devant ma loge, quand elle allait sournoisement chez le Turc!... Sainte-Nitouclie, va [...Oui, oui, vous avez beau me darde* vos jolis yeux, ma belle enfant, ajouta la portière exaspérée, en désignant enfin du doigt madame d'Aronde : je ne sais ni votre nom, ni votro adresse, ni votre rang ; mais je je sais votre frimousse. La bayadère do ce soir-là, c'était vous, bien vous, et, je dois l'avouer, vous êtes un assez gentil minois pour qu'on ne s'y trompe pas. Ah ! je radoto !... On peut voir maintenant si c'est que je radote!... En tout cas, comme on dit, radotera bien qui radotera le dernier 1

Il nous faudrait la plume de... la plume de nous ne savons qui pour exprimer convenablement l'effet que produisit cette loudroyante révélation. Nous avons besoin de calmer nos propres émotions, pour essayer de le faire, de notre moins mal possible, dans le prochain chapitre.

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