FIAT LUX
La révélation, si imprévue, si grosse de conjectures de la concierge de la rue du Helder, avait éclaté véritablement comme une bombe au milieu des obscurités do la cause.
Marne Corniquet, l'œil brillant, le sourire narquois, te visage empourpré, se rassit auprès de son mari, heureuse et fière de tout le brouhaha que venait de soulever sa voix. Il ne lui était jamais arrivé de faire pareille sensation en si belle société.
Les impressions furent d'ailleurs aussi diverses que vives à la suite de cette stupéfiante déposition.
La cour et les jurés y voyaient enfin l'explication de l'inexplicable animosité de d'Aronde, avant, pendant et même après le combat. Il s'était battu, non plus pour protéger l'honneur de l'armée d'Afrique, qui n'avait nu besoin de sa protection; mais pour venger son propre honneur.
Les simples amateurs d'émotions fortes y trouvaient une péripétie de plus.
Les Anglais surtout se félicitaient à l'envi d'avoir tait le voyage, puisqu'il leur était permis d'admirer, non seulement un si illustre scélérat, mais encore une si abominaible faime.
— Je gagé cinq cents guinées maintenant pour le acquiltemente, dit sir Douglas à sir John, avec lequel, comme nous l'avons vu, il avait troqué de pariure l'instant d'auparavant. Vol'-vo?
— lès, répondit sir John. Le acciousé il avé du malheur : je tené les cinq cents guinées pour le condainaichonne.
Les mauvaises langues s'exerçaient tout bas aux dépens des époux :
— Cela ne pouvait lui manquer, disaient-elles : il était trop heureux au jeu. C'est la règlo.
Les femmes prenaient généralemement un air de vertu effarouchée en regardant désormais madame d'Aronde. Etait-ce dédain? Etait-ce envie? Les moralistes sont partagés. On n'est pas bien sûr que toutes les coquettes do Jérusalem n'aient pas jeté la première pierre à la femme coupable de la parabole.
Et cependant la plus coupable peut-être offrait ici une consolante exception. Simonne contemplait Estelle avec une tendre pitié mêlée do respect, bien convaincue d'ins-
tinrt quela jeune épouse n'avait rien perdu de «m droits à l'un, on acquérant dea litres* l'autre.
— Les affaires de la bourgeoise sont on bon train, dit du son côté le Balancier au Cyclope, entre les deux gendarmes qui continuaient de les garder à vue. Tiennette voulaitperdre la lemme et sauver le mari. Voilà déjà la moitié de la besogne do laite.
— Oui, mais il est plus difficile de faire l'autre que de boire un Terre de vin, répondit le Cyclope. J'aime mieux être dans ma peau que dans celle du d'Aronde, quoiqu'elle soit moms détériorée. Car enfin raisonnons. Les trois dernières dépositions ne commencent point trop mal à nous innocenter. Encore quelques-unes da ce calibre, et nous voilà blancs comme neige 1 J'avouo qui» je verrai arriver co moment avec une ccrtaino satisfaction. J'illuminerai.
—Jolie connaissance que vous faites cultiver là par votre fille, monsieur mon gendre ! dit le vieux Duplessis, en so retournant du côté du baron, près duquel il était assis. Laisser une jeune fille do dix-huit ans à peine s'afficher en public avec une femme de cette sorte I Uno femme dont les débordement (Ajuste retour des choses d'ici-bas!) vont jeter sur lo nom do ce d'Aronde l'ignominie quo son père à lui n'a pas craint do jetor sur d'autres. C'est uno neblo et digno race 1
— Quoi?., qu'est-ce?., qu'y a-t-il donc? s'écria M. d'Apponolierr, qui, partagé entre les douces espérances que lui mspirait la clef de Simonne, et, les fâcheuses appréhensions testamentaires dont lo tourmentait la colère du vieillard, n'avait rien entendu do co qui s'était dit, et répondait en sursaut, pour ainsi parler, comme au sortir d'un songe.
— Il y a, répliqua ironiquement le riche beau-père, il y a que vous veillez avec autant do succès sur votre famille que sur votre fortune. Je vous en fais mon compliment. Vous avez déjà dissipé l'une. Dieu veuille préserver l'autre 1
Cela dit de son accent le plus satanique, M. Duplessis lui tourna de nouveau lo dos avec un amer dédain.
Cette dernière péripétie l'avait ragaillardi do dix ans. Il s'était redressé, son œil se rallumait, et sa figure rayon nail de joie. On eût cru voir la miniature de en tableau célèbre où le génie du mal est représenté le sceptre en main, le front couronné de tempêtes, et fièrement assis sur les ruines du mon 1e.
C'est qu'en effet la victoire de l'impitoyable vieillard était devenue subitement aussi complète que l'avait jamais pu rêver sa haine. La question importante, h vraie question du procès, celle du coup mortel porté après le signal de halte ; cette question restait décidée contro l'accusé ; elle emprun'ait même un degré de vraisemblance de plus au réel motif, actuellement révélé, du combat ; et quant à celle de son acharnement, s'il était vrai qu'ello lût dorénavant excusable, à quel prix l'était-elle? au prix du repos de sa vie. de son honneur conjugal, de su félicité domestique. M. Duplessis triomphait donc tout ensemble du financier, do l'homme et du mari.
Aussi avec quel sinistre sourire ne contemplait-il pas cette victime qu'il avait jetée là, sur la sellette entre deux gendarmes, sous le poids d'une accusation capitale et infamante, et qu'il voyait so livrer, en ce moment mémo, au plus cruel des désespoirs, au désespoir silencieux l
En effet, aux dernières paroles de l'indiscrète portière, Estelle s'était levée avec toute la dignité de la vertu qu'on outrage, Voulant saisir enfin l'occasion qu'elle attendait sans la chercher, elle se disposait à raconter hautement les incidens divers de l'odieux guet-apens qui lui avait été tendu chez Brioudo, et à faire un loyal appel à tous les gens de cœur et de sens. Mais d'Aronde, qui ne casait d'épier ses mouvemens, lui avait dit de nouveau, d'un ton suppliant et résolu :
« — Estelle, pas un mot I... je t'en prie I... je lo vexu ! »
Estelle alors, vraiment sublime d'obéissante Qcrté,s'était rassise tranquillement auprès de f-a Jeune amie; et celle-ci, ne pouvant lui prodiguer des consolations qui sa candeur ne lui fournissait pas, remplaçait les paroles dé- (aillantes par de muettes caresses qui n'étaient pas moins éloquentes dans la circonstance.
D'Aronde, en persistant à imposer silence à Estelle, cédait tout à la (ois à la plus droite raison et au plus juste
orgueil. Lui non plus, il no voulait pas même admettre
que la femme de César put êlre soupçonnée. Or, ce soupçon
une fois né, il se rendait parfaitement compte de l'impuissance où serait sa jeune femme de le détruire, sans nulle preuve contraire, par la seule autorité de >e> dénégations intéressées; et cela, en présence d'une opinion publique naturellement disposée à croire d'emblée, le mal toujours, le bien jamais. Lo seul résultat probable d'une pareille tentative, ce serait du mépris pour elle, du ridicule pour lui.
Il élait donc r< tombé sur son banc, pâle, muet, aba- ; ourdi, désolé, atterré, no sachant que faire, que dire, que résoudro contre uno révélation, moitié vraie moitié fausse, qu'il avait tant redoutée jusquo la, pour l'écartemcnl do laquelle d avait tout risqué : sa fortune, sa liberté, sa vie; et qui, déjouant enfin toutes ses précautions, venait lo frapper si inopinément dans ses plus vives susceptibilités.
Telles étaient les impressions diverses des auteurs, des spectateurs et des acteurs de ce drame judiciaire, pendant les quelques secondes d'cnlr'actequi suivirent la déposition de mamo Corniquet, et qui suffirent au développement simultané de tous les petits incidens quo nous venons do raconter.
Ces impressions toutefois ne reposaient que sur le témoignage d'une (emme dont l'esprit peu lucide et le langago incohérent n'étaient pas de nature à mériter une confiance illimitée. M. lo président comprit cette insuffisance avec un tact parfait. Mais il comprenait aussi tout ce quo cette insuffisance même avait cependant de douloureux pour l'accusé et de terrible pour sa femme. « De » deux choses l'une, » pensa-t-il : a Ou le témoin a dit » vrai, ou le témoin a dit faux. Dans le premier cas, rna- » dame d'Aronde n'a rien à perdre à la confirmation des » faits; dans le second, elle a tout à gagner à leur démen- » ti. » Il crut donc devoir poursuivre les interrogatoires sur le point en litige, dans l'intérêt même de l'accusé et de sa jeune femme. Il n'avait point provoqué, tant s'en faut, la déconsidération de celle-ci : le cours des débats l'avait seul amenée à l'improviste ; il en avait gémi le premier, et autant que tout autre il désirait sa réhabilitation.
— Approchez, témoin Corniquet, dit-il alors par tous ces motifs. Vous avez entendu votre femme invoquer vos souvenirs à l'appui des siens, sur la question de savoir si la dame que vous voyez ici est bien la même qui vint un soir, vers neuf heures, chez celui que vous appelez le Turc. Qu'avez- vous à répondre?
— Je sais, mon magistrat : c'était lo soir de la veille du matin du jour où je devais avoir une bisbille avec le caniche de M. d'Aronde. Hé bienl par ce que j'ai de plus sacré sur la terre, j'ignore si madame et la susdite bayadèro ne sont qu'une seule personne sans l'être. J'ai eu l'honneur rie voir madame à Cliohy lorsque je portai à son époux la lettre de la laide dont à laquelle je me ^is expliqué tout à l'heure ; mais je n'ai pas vu la ligure de la bayadère quand elle a passé devant la loge en allant chez mon Turc, il signor Mustapha-Ben-Papatacci-Brioude. Jo n'ai remarqué que son mantelet. Ah 1 s'il s'agissait du mantelet, je le reconnaîtrais tout de suite. Mais tant qu'à sa figure, ni vue ni connue. En un mot, je l'ai vue sans la voir.Voih ce que j'avais à révéler, et on me, couperait en morceaux que je n'en dirais pas davantage.
Cette déDOsition dubitative redonna un peu d'espoir à
LE VEAU D'OR
d'Aronde, et renouvela légèrement les perplexités du public.
Le président fit alors s'approcher de nouveau le valet du défunt.
— Apprenez-nous d'abord, lui dit-il, ce que c'est que cette dame noire dont il a été plusieurs fois question dans es débats.
— On n'en a jamais rien su.
— Et Tiennette, qu'est-ce que cela?
— C'était une, amie de mon maître: ils? e détestaient cordialement, et disaient pis que pendre l'un de l'autre ; mais je De sais quel intérêt les unissait. C'est ce que le tendre Racine a si bien exprimé dans ce vers que j'ai souvent entendu M. Talma m'adressera la Comédie-Française :
Et je ne l'embrassais que pour mieux l'étouffer.
— Pensez-vous qu'elle fût à même de donner à la justice quelques éclaircissemens sur cette mystérieuse affaire?
— J'ai lieu de le penser,
Car, de tout noir forfait, cette exécrable femme, Lorsqu'elle n'en est le bras, veut du moins être l'âme.
Oh 1 mille pardons, c'est faux 1
— Qu'est-ce qui est faux? Votre témoignage ?
— Non, monsieur le président ; mon hémistiche seulement lorsqu'elle n'en est le brat. Il y a un pied de trop. C'est : lorsqu'elle n'eut le bras qu'il fallait dire. Défaut de mémoire. 11 est grand temps que je rentre au théâtre. Jo sens que je me rouille terriblement 1
— Hé! pour Dieu! il s'agit bien d'hémistiches ! Laissezlà vos méchantes rimes, je vous le répète une dernière fois, et tâchez de faire un peu plus usage do votre raison 1
— Oh ! ce été une grande poète méquionnu, dit sir John à sir Douglas. Si il été dans le Angleterre, je ouvriré une souscraipehonne en son faveur.
— Moà, nô. Je trouvé beaucoup fort hennuyeux ses petit phrases très court.
— Maintenant, témoin, continua le président, pouveznous dire quelle est la personne que la femme Corniquet a traitée de Carabosse, et qui aurait amené chez Brionde, vers les neuf heures, le soir que vous savez, ce qu'ello appelle pareillement une bayadère?
— C'est la fille de cette messagère galante que l'immortel Lesage a esquissée dans son immortel Turcarel. Son vrai nom doit être madame Satan. Aussi l'a-t-elle quitté pour le sobriquet de Tête-de-Pipe qui lui a paru plus gracieux.
— Tête-de-Pipe 1 s'écria M. le président. Etrange fatalité! Des trois personnes qui eussent pu fournir quelque lu mi^re peut- être, l'une est absente, l'antre est morte, la troisième est inconnue. C'est fâcheux, car nous n'avançons, qu'avec bien de la lenteur dnns la recherche de la vérité. Témoin, dites-nous enfin si la personne que la femme Corniquet a cru pouvoir désigner ici est nies la même que la prétendue bayadère, amenée chez Brioude par la Tête-de- Pipe. Vous vous taisez?... Vous vous troublez?... Faitesbien attention, témoin !... Après le serment que vous avez prêté de dire toute la vérité, et après l'incrimination morale dont cette personne se trouve ici l'objet, votre hésitation sorait coupable envers elle, comme votre silence le sorait envers la justice.
L'hésitation du dernier des Lafleur procédait naturellement de la double crainte de compromettre madame d'Aronde en sauvegardant la mémoiro de son cher bienfaiteur, ou de compromettre cette mémoire adorée en sauvegardant la jeune femme. Toutefois, la dernière injonction du président ne permettait plus de tergiversations. Le témoin résolut de parler,mais dans dos termes généraux et vagues qui ménageassent également ces doux intérêts; et
pour cola, de dire la vérité, rien que la vérité, et non pas toute la vérité.
— Hé bienl donc, s'écria- t-il, je suis désolé qu'une telle révélation ait été faite, mais puisque le mal est sans remède,
J'en laisse à qui de droit la responsabilité, Et reconnais ici celte jeuae beauté.
Cet aveu changeait enfin tous les doutes en une triste certitude, comme le prouvèrent les murmures improbateurs qui s'élevèrent contre madame d'Aronde et les regards méprisans qui se tournèrent de tous côtés vers elle.
Estelle alors, puisant une force toute nouvelle dans l'excès même do son humiliation, resta calme, impassible et silencieuse à sa place ; et là, tandis que Julie, suspendue à son cou, la tenait embrassée et l'enveloppait pour ainsi dire de sa propre innocence, la jeune femme, par un ce ces fiers mouvemens qu'une conscience puro peut seule inspirer, releva lentement son voile, n'opposant ainsi que la sérénité de sa belle figure aux injustes mépris qui osaient s'élever jusqu'à elle.
D'Aronde fut transporté d'enthousiasme à la vue de cette noble audace qu'on pouvait appeler l'effronterie de la vertu.
Il se leva, ferme et calme, s'inclina avec respect du côté d'Estelle, puis ladésignant d'un geste solennel à l'auditoire stupéfait, il dit d'une voix impérieuse, avec toute la majesté d'une conviction profonde :
— Vous tous qui m'écoutez, vous voyez bien cette créature avilie, cette épouse sans foi, cette coureuse d'aventures nocturnes? hé bien! moi son mari, je la proclame ici la plus sainte, la plus dévouée, la plus vénérable des femmes 1
— Décidément, ce été une jobard ! dit sir Douglas à sir John. Depuis que mîlody elle are trompé moâ, je croyô plus di tout à le honnêteté des daimes. Je avé parié déjà cinq cents guinées avec vo pour la acquittemente du mari; je parié maintenant cinq cents guinées pour e coulpability de son faime. Vol'-vô?
— lès, je volé bien, répondit sir John. Cinq cents guinées pour le crime à lui, cinq cents guinées pour le vertu à elle.
Hâtons-nous de dire qu'il y avait dix sir John contre un Douglas dans l'auditoire. L'action si noble de la femme et le langage si ferme da mari avaient frappé la foule d'une sorte d'admiration.
Malheureusement d'Aronde ne put maîtriser plus longtemps l'indignation qui l'étouffait.
— Oui, voilà ce que je proclame à la face de tous, continua-t-il d'une voix plus forte et en frappant du poing sur son banc ; et s'il en est parmi vous qui osent encore prétendre le contraire, ce sont des calomniateurs et des lâches !
— Accusé, interrompit le président avec une extrême bienveillance, je comprends tout ce quo votre âme peut souflrir en co moment ; mais soyez calme, je vous en conjure, dans votre intérêt même.
—Que je sois calme? s'écria d'Aronde, dont les gendarmes ne pouvaient contenir les mouvemens désordorfhés, et sur l'esprit de qui les supplications de son jeune détenseur étaient tout à fait impuissans; que je sois calme? continua-t-il en riant amèrement. Cela vous est bien facile à dire, à vous!... Que je sois calme?... Hé ! pourquoi donc serais-je calme?... Non, je ne veux pas être calme, moi I... Assez de patience comme cela !.. Je le répète, ceux
ui osèrent douter de l'honorabilité de ma femme, ceux-là seront des lâches et des calomniateurs, comme les slupides témoins qui ont osé le faire ; et mon seul vœu désormais, c'est do les châtier sans pitié I
— Accusé, reprit le président avec dignité, vous insul-
FRÉDÉRIC SOULIÊ. — LEO LESPES.
tez l'auditoire, vous menacoz io« lémoins, vous manquez do respecta la Justice. Par égard pourvolro position, par sympathie pour rotré chagrin, Je veux bien vous donner encore un avertissement j mais prenez garde I ce serall ledornier: n'aggravei pas votre situation ! ne me forcez ims surtout a appâter sur vous les rigueurs de la loi i
— lit* ! que m'importe I poursuivit d'Aronde de plus en plus exaspéré; que me foui vos lois, vos jugemens, vos menaces et vos peines ! Qu'on nous condamne; ma femme et moil qu'on nous Défrisée! qu'on nous déshonore! qu'en nous jette en prison 1 Qu'importe! pourvu que ce soit ensemble! Nous nous moquons dé vous 1
A c s derniers mois, épuisé, anéanti, d'Aronde céda son corps aux gendarmes, qui te clouèrent sur son banc, où il resta dès lors, la tôle appuyée sur ses deux mains, les (loi-is crispés dans ses cheveux, immobile, muet, indifférent à tout ce qui allait se passer.
— C'est avec une douleur profonde, dit lo président avec solennité, que jo me vois torcé d'ajouter les sévérités do la loi aux cruels déplaisirs qui accablent déjà l'accusé. J'ai eu pour lui tous les égards que commandait l'humanité. Mais l'indulgence no doit pas dégénérer en iaiblesse. Jo ne saurais oublier quo la loi m'imposo l'obligation el m'investit du droit de punir, séanco tenante, toute grave atteinte portée au respect qui est dû à Injustice. C'est un devoir pénible, celui-là, mais non moins sacré quo l'autre, et que je saurai remplir de même. La parole est au ministère public sur co nouvel incident.
M. l'avocat du roi se lova gravement et dit : « Messieurs de la cour, la société, ébranlée jusqu'en ses londoniens les plus reculés par les prédications d'une pr....»
— Pardon, monsieur le président, interrompit humblement le dernier des Lafleur. Je viens d'assister, comme j'ai eu l'honneur de vous le (aire savoir par l'huissier do la Cour, à la levée des scellés dans l'appartement de leu mon maîtro. Or, parmi les papiers qu'il avait déposés dans son secrétaire pour le cas de malheur, il s'est trouvé une lettre dont il m'avait parlé avant de se rendre sur le terrain, et que voici. La suscription étant des plus impératives : Pour M. d'Aronde, en mains propres, après mon décès. Excessivement pressée, je prie monsieur le président de vouloir bien me permettre de remplir immédiatement les dernières volontés d'un mort.
Ce nouvel incident ne parut pas à l'auditoire une des singularités les moins émouvantes de ce dramatique procès.
Le président consulta ses assesseurs et dit :
— Considérant que l'origine et la destination de cette lettre la rattachent intimement à la cause, et en font pour ainsi dire une des pièces du procès, Ordonnons, en verlu de notre pouvoir discrétionnaire, que ladite lettre sera déposée d'abord en nos mains, pour être ouverte et lue par nous, dans l'intérêt de la vérité, avant d'être remise en celles de l'accusé.
— Je n'ai rien à refuser à la justice, dit le dernier des Lafleur.
Démon noble seigneur, voici donc le message,
Après quoi, retombant ma'gré lui dans ses habitudes tragiques, il alla, d'un pas lent et saccadé, s'asseoir amicalement entre les époux Corniquet.
Cependant, à mesure qu'il avançait dans la lecture de la lettre de Brioude à d'Aronde, la vénérable figure du président passait de la stupéfaction à l'émerveillement, de l'émerveillement à l'admiration, et de l'admiration à la joie.
— Greffier, dit-il ensuite, donnez lecture de cette lettre à haute et intelligible voix.
Il se fit alors un silence si profond, que, selon la bizarre expression du Cyclope au Balancier, on eût entendu voler un foulard.
Voici ce quo nasilla l'ofiii ier judiciairo :
a Paris, rue du Ilolder, six heures du malin,
deux heures avant notre duel.
» Monsieur d'Aronde,
» Si vous ri*- recevez pas celle lettre, c'est que jo vous aurai lue, bien par mégafde, je. vous l'assure, et jovous prie d'eu agréer d'avauce mon vif regret. (Légère hilarité dans l'auditoire.)
» Si au contraire vous la recovez, c'ost quo j'aurai eu la maladresse do me laisser tuer par vous, bien malgré moi, je vous prie do lo croire. (Nouvelle hilarité.)
» Mon intention bien arrêtéo est, en effet, de défendre ma peau du mieux possible, et de vous faire tout au plus une légère égratignuro qui termine le combat (Mouvement de sympathie.)
» Car je no vous en veux pas.Pourquoi vous en voudraisjo? Pour l'injure que vous m'avez adressée à propos dos Bédouins? Les niais seuls ont pu ne pas comprendre que c'était là uno insulte convenue, pour leur cacher le véritable motif de notre rencontre. Or, on n'en veut pas d'une injuro de convention. (Marques d'approbation.)
» Vous, monsieur d'Aronde, c'est différent : vous m'en voulez à mort, et vous avez pardieu raison! A votre place jo m'en voudrais peut-être davantage encore. (Curiosité),
» Or, ce que mon orgueil de vivant se refuserait à vous dire, car on pourrait attribuer cet aveu à la peur, jo puis vous le dire, mort, car on ne peut pas accuser de lâcheté, après son décès, le langage d'uu homme qui s'est fait tuer précisément pour garder le silence. (Asstn'iment)
» Donc, je puis ici vous demander loyalement pardon de mes torts, je dirai même de mes crimes envers vous. Le mot n'est pas trop fort. (Intérêt toujours croissant.)
» En effet, je vous ai ruiné dans votre fortune si honorablement acquise. — Je m'en repens 1
» Je vous ai ruiné dans votre crédit, en faisant circuler des billets de vous, que d'ignobles endos avaient discrédités à dessein. — Jo m'en répons l
» Je vous ai ruiné dans votre liberté, en vous faisant emprisonner pour dettes, en vertu de titres que je vous avais mis, d'abord, dans l'impossibilité d'acquitter. — Je m'en repens! (Agitation.)
» J'ai voulu vous ruiner dans votre bonheur domestique, en séduisant votre femme. A cet effet, par l'entremise d'une affreuse comédienne, je l'ai attirée dans un guet-apens, chez moi, un soir, vers neuf heures, sous prétexte de sauver votre honneur à Paris,pendant que vous étiez en Belgique. Là, j'ai employé la séduction, la menace, la violence même, pour la fléchir ou tout au moins pour la compromettre. Mais, je le proclame du fond de ma fosse, la noble créature a tout dédaigné, tout repoussé, tout flétri. Elle a été délivrée de mes mains par l'intervention miraculeuse de la plus étrange voisine : une dame noire, que je n'ose vous désigner autrement, tant j'aurais peur de passer à vos yeux pour un mort superstitieux qui croit aux revenans. Alors, la charmante héroïne s'est enfuie de chez moi, emportant mon estime, mon respect, mon admiration, en échange de son mantelet oublié par elle, chez la dame noire, ma voisine, et en me laissant deux blessures : l'une, au cœur, qui n'eût jamais guéri peut-être; l'autre, au bras, qui m'a empêché de vous rendre plus tôt raison de ce méfait môme, dont je mo repens encore bien plus que des premiers. (Explosion de sensibilité.)
» Et cependant, je ne suis pas le plus coupable en tout cela. J'ai été étourdi, léger, inconséquent, faible comme toujours. J'ai été le complice, le moyen, l'instrument. Pas autre chose. Les vrais coupables, ce sont deux êtres abominables, dont l'un vous aime beaucoup trop, selon toute apparence ; dont l'autre est loin de vous aimer assez, si j'en juge par les faits. (Anxiété.)
» Le premier se nomme Tiennette. ( Etonnement .)
» Le second se nomme Duplessis. (Stupéfaction. Tous les yeux cherchent il» Duplessis dans la salle.)
LE VEAU D'OR
» Je soupçonne bien lo mobile de la première : c'e-t une rancune de maîtresse abandonnée ; ma s je ne comprends pas celui du second : cela ressemble à unemonomanio do haine. Cet bomme-là doit avoir été mordu par quelque chien enragé. (Hépuision.)
» Quoi qu'il en soit, ce sont eux qui ont tout imaginé, tout combiné, tout exigé. (Indignation.)
» Je n'ai fait qu'obéir. Pourquoi? Le voici. L'affreux vieillard avait ramassé, cbez un receleur de mauvaises créances, une masse de billets do ma façon. Il vint et m'offrit cette alternative : la fortune ou la prison. Un spéculateur de Plularque eût choisi la prisou ; un grand hom- 11)'' d6 la Bourse devait choisir la fortune. (Ricanement.)
» Et maintenant que vous connaissez vos ennemis, je ne saurais trop vous le dire, car c'est là le principal but do cet avertissement d'outre-lombe : Méfiez-vous de la Tiennette, méfiez vous du Duplessis. Ils perdent un instru • ment; ils en trouveront cent autres. (Murmures de colère.)
« Oh ! tenez, monsieur d'Arondc, un des plus grands dégoûts que j'aurai éprouvés de ma vie, ce sera, dans quelques instans, de voir ce mémo vieillard, — qui a tout fomenté, tout préparé, tout imposé, y compris notre querelle,—vous a«sMer hypocritement sur le terrain, en qualité d'ami, quand je sais qu'il donnerait sa fortune toute entière pour que l'épée de votre adversaire vous perçât le cœur. (Mouvement d horreur.)
* Infamie 1 intrigue I perfidie 1 trahison 1 attendez tout des manœuvres déloyales de ce vieillard que je crois cousin germain deBelzébuth. (Frèmisfemen* dépouvante. Tous les yeux cherchent de nouveau il. Dupleisit dans la salle.)
» Et maintenant, monsieur d'Aronde, service pour service Pardonnez-moi un peu, en considération de mes remords, et ne me maudissez pas trop en récompense de mes conseils. (Attendrissement.)
» Voire persécuteur pendant sa vie, voire sincère ami après sa mort,
» BRIOUDE. L'eX-MUSTAPHA-BEN-PAPATACCI
de LA rue du helder. » (Rires et pleurs.)
Cette lecture fut suivie d'une émotion que nous n'essaierons pas de décrire, car on la comprend suffisamment.
Ainsi se trouvaient éclairées d'un seul jet de lumière, par un témoignage posthume dont on ne pouvait récuser l'autorité, toutes les obscurités de l'affaire : — et l'origine véritable de la querelle, — eflacau-^e de l'acharnement de d'Aronde, — el l'innocence d'E telle, — et les intn.^ues, les manœuvres les perfidies de Duplessis; — et ses visites chez le Balancier, ses achats de mauvaises valeurs, ses recrutemens de fâcheuses signatures, sa conversation avec Tiennelte à l'issue du combat, entendue par les acolytes de cette complice — et enfin ces reproches de déloyauté et de trahison, tombés de la bouche dcBrioude expirant, et qui désormais no pouvaient plus être appliqués raisonnablement qu'à l'exécrable vieillard.
On comprend que, sans cesser d'être regrettables, les emportemens de l'accusé se trouvaient suffisamment excusés par de telles révélations.
La séance fut suspendue de fait pendant plus de cinq minutes.
Enfin, quand le calme et le silène ! furent rétablis,
— Nous commençons par remercier la Providence, dit le pré>ident, d'avoir épargné peut-être une grave erreur à la justice humaine. Nous avons à remplir ensuite les nouveaux devoirs qui nous incombent. En vertu donc de notre pouvoir discrétionnaire , Ordonnons , premièrement, que !e sieur Duplessis soit arrêté séance tenante, sous prévention de faux témoignage. (Marques d'approbati m difficilement réprimées.)
On chercha le vieillard.
H avait disparu de l'audience avant la fin même de la lettre de Brioude. (Désappointement général.)
— Ordonnons, deuxièmement, reprit le ma^i trat, qu'en raison de leur véracité désormais reconnue, les sieurs Cocissart, di) le Balanc er,el letanneur, dit le Cyclope, soient nus immédiatement en liberté, s'ils no sont retenus pour d'autres causes. (Sourires aprrobatifs )
— Ces autres causes existent malheureusement pour eux, objecta l'avocat du roi, si j'en juge par les notes qui m'ont été envoyées sur les susnommés par la prélecture de police. Et, en effet, ces deux individus, pervertis depuis longtemps par les prédications d'une presse anarchiune, se seraient rendus coupables de divers délits prévus et punis par la loi. En conséquence, nous requérons qu'il plaide à la cour les maintenir en état d'arrestation préventive.
— La cour fait drc?t aux réquisitions du ministère public, répondit le président. (Rires )
—Allons, bon ! nous ne sortirons pas du guêpier ! dit le Cyclope à son camarade. Il fera chaud, quand on m'attrapera à faire de la propagande pour la vérité I
— Calme tes sens éperdus, répondit le B a'nncier. Nous avions à ^raindre d'avoir dit la vérité, mais puisqu'il s'agit maintenant d'autre chose, rassure-toi. Je connais mon code, je suis payé pour cela. Dans toutes nos opérations, j'ai toujours hit en sorte de rester cxiclcmcnt sur la branche où lo fruit toléré ces e. où le fruit défendu commence. C'est presquo aussi difficile que do danser sur la corde raide sans se casser le nez, mais ce n'est pas pour rien qu'on m'a appel/' le Balancier. Et puis, la bourgeoise ne peut tarder. Elle nous tirera de là : elle en a sauvé bien d'autres! Cette femme-là tirerait ses amis de l'enter 1 Elle doit avoir, parmi ses paperasses, quelque autographe à compromettre Satan lui môme.
— Et maintenant, continua, le président, tous incidens étant vidés, Ordonnons, quant à la cause principale, qu'il soit passé outre aux débats.
M. Léonce se leva alors, coif a sa toque, retroussa ses manches pour avoir le geste plus libre, toussa, consulta s s notes et s > disposa à prononcer un discours en faveur de son client, le njel, au milieu du tumulte de tout à l'heure, s'était réveillé de sa colère comme d'un songe, et ne se rendait pas bien compte encore de sa nouvelle situation
— Enfin 1 se dit Julie, à qui Estelle avait à son tour prodigué des consolations au sujet de M. Duplessis; enfin, je vais donc pouvoir l'entendre 1 (I ne faut pas moins que la confiance que m'inspiro son talent, pour me rassurer un peu sur ce qui arrive à grand-papa.
Par malheur, M. le pré-ident fit signe au jeune D^mosthènes que toute défense serait superflue dans l'état des choses.
De son côté, M. l'avocat du roi se borna à déclarer que, la cause ne présentant [dus < U'uns des caractères de criminalité qu'elle avait d'abord semblé emprunter aux fu nestes prédications de la presse anarchique, iL s'en remettait complètement à la sagesse du jury.
Le président lit ensuite le résumé des débat-; en quelques mots, adressa des éloges au caractère de d'Aronde, rendit un éclatant hommage aux vertus d Estelle, et engagea MM. les jurés à se retirer immédiatement dans la salle de leurs délibérations.
Ils en ressorlirent au bout de cinq minutes.
Le chef du jury posa la main droite sur son cœur et lut le verdict suivant :
« Devant Dieu et devant les hommes, sur mon honneur » el ma conscience, la déclaration du jury est,
» Sur toutes les questions,
» A la majorité,
» Non, l'accusé n'est pas coupable. »
Pourquoi à la simple majorité, ou pour parler plus précisément ici, à l'unanimité moins uno voix?... Hé I mon Dieu, treuvez-moi quelque chose d'unanime ici-bas?
FRÉDÉRIC SOULIÉ. — I f-:o LESPËS.
Qu'on mette au scrutin la question de savoir s'il tait Jour m plein midi, et Je gage cinq ronls guinées, moi aussi, qu'il se trouve un certain nombre de bouies noires dans l'urne.
Quoi qull on soit, col acquittement fut applaudi awc transport par l'auditoire, malgré le respectueux silence quo commande la loi. Mais la l<n des lois, en pareil cas, s'est la joie suprême que cause toujours la réhabilitation de l'innocence.
Sir Douglas et sir John eurent bientôt réglé leurs gageures. Le premier ayant parié pour l'acquittement du mari ot pour la culpabilité do la femme, tandis que l'autre pariait pour l'innocence do colle-ci et la condamnation de celui là, leurs enjeux se trouvèrent naturellement compensés.
L« loule s'écoula joyeuse, car, en pareil cas, il semble à chacun qu'il est acquitté dans la personne même do l'accusé.
Les époux Corniqnet et le dernier îles I afleur regagnèrent la tuo. du Holiler, où celui-ri réservait aux deux jiutres d-> fort agréables surprises de la part do feu Mustapba-ben-Papatacci-Brioude.
Apîès de sincères félicitations, de cordiales poignées de m tins e! d'affectueuses embrassades, Julie et son père laissèrent les deux é oux dans 1 1 salle. Ils s'éloignèrent, fort heureux de l'acquittement de d'Àronde, mais fort peines du mandat d'amener lancé contre M. Duplessis, et gagnèrenl lo brillant équipage qui les attendait dans la cour du palais.
Avant do quitter la sallo, lo baron avait cherché Simonne d'un dernier regard ; nuis la jeune femme s'était éclipsée aussitôt après la proclamation du verdict.
A son retour, M. d'Appencherr reçut des mains mystérieuses de son concierge une petite clef qu'un commissionnaire venait d'apporter à l'instant même pour lui. '
— En voilà une qui mo coûte un peu cher, se dit-il. Puisse-t-elle du moins être celle do son cœur I
De son côté, Julie se hâta de rentrer dans sa chambre, pour ajouter un feuillet de plus au journal quo nous savons. Les journaux vivent surtout d'actualité.
« Je viens d'éprouver successivement, écrivit-elle, les plus poignantes et les plus douces émotions qui mo soient peut-être réservées.
» Mais je ne me plains pas de ce mélange : on ne doit pas regretter les larmes, quand c'est lo bonheur qui les essuie.
» Enfin, mon cousin Léonce a fait son début oratoire aujourd'hui 1 Ce début a été on no peut plus brillant. Le débutant n'a pas pu trouver, il est vrai, le moment de prononcer un i-eul mot, mais ce n'est pas sa faute : il a fait tout son possible pour cela, et je suis bien sûre que,si on l'ava t laissé parler, il aurait dit de fort belles choses. On doit être fière de posséder dans sa famille un homme aussi éloquent.
» C'est étonnant d'ailleurs comme la robe noire lui sied bien. Décidément c'est un charmant costume.
» Pourquoi faut-il qu'une nouvelle inquiétude se mêle à la joie de ce beau jour I Grand-papa est décrété d'arrestation. Heureusement mon cousin Léonce est là. Il le défendra aussi. Ce sera sa seconde cause, et je suis bien certaine qu'd le sauvera comme il a sauvé M. d'Aronde. »
Pendant ce temps, d'Aronde et sa femme étaient restés dans la sallo d'audience pour laisser la foule s'écouler, et se dérober ainsi à l'ovation des uns, à la curiosité des autres. Quand ils se virent des derniers , ils se retirèrent à leur tour, sortirent du palais et gagnèrent le quai aux Lunettes avec l'intention d'y prendro une voiture qui les ramenât rapidement chez eux.
— Réflexion faite, dit Estello quand ils furentsur le quai j'aime mieux aller à pied.
— Ah! par exemple!... te fatiguer encore l... |e ne le
soullrirai pas l... Avec ça qu'après tantde jours passés en tre les murailles d'une prison, il me larde de me retrouver, avec toi, dans ce joli appartement de la rua du
1 1 » Mer, dont tu as fait un paradis.
— Moi aussi* dit Estelle avec embarras. Je ne demanderais certainement pas mieux que d'y être ; mais mais j'ai besoin de grand air après cette longue et étouffante séance. c'est beau, la justice humaine, surtout quand elle vous acquitte; mais, vrai, cela ne Sont pas 1res hou. Toi-même,
mon ami, tu as besoin de pn ndre uo peu d'exercice. Bt puis, vois comme io suis égoïste 1 j'éprouvi un bonheur indicible, après une si éternelle séparation, à te sentir près de moi, à marcher côte à côte, à mo pendre de toutes mes forces à ton bras. Je suis bien lourde, n'est-ce pas? pardonne-moi : c'est si bon de s'appuyer ainsi I
— Appuie, appuie, va, no crains rien : je to trouve encore trop légère! Mais pourquoi m'arrêter devant cette sombre al ée? demanda d'Aronde étonné.
— Viens toujours; entrons, mon ami.
— Bntrer? Ah çà ! où diable veux-tu mo conduire ?.'
— Oh ! voilà bien l'ingratitude des hommes! Monsieur ne s'est pas même encore informé de son meilleur ami.
— Mon meilleur ami ? Assurément, se n'est pas de monsieur Duplessis que tu parles I
— Non, certes! c'est de M. Fox, oublieux que von- êtes 1 De M Fox, que je n'ai pu amener avec moi à l'audience , et que j'ai laissé là, en passant, chez uno ancienne connaissance à moi, uno pauvre ouvrière, uno grisotte en un mot, pas trop vieillo encore, vous verrez ! ni pas trop laide peut être; mais cela dépend des goûts. De M. Fox, enfin, qui sans doute attend notre visite avec une impatience trè- a s urdiss mto pour les voisins.
-- Ah ! c'est M Fox?... Soit !... Allons chercher M. Fox. Les bons maîtres ne sont pas autre chose quo le; domestiques do leurs animaux. L'homme est un roi de la création, qui passe sa vie à être gouverné par ses sujets. Ii- ureux encore quand ses sujets ne le mordent pas!
Tout en causant ainsi, les deux époux étaiont arrivés au tri îsième au-dessus de l'entresol.
— Est-ce tout? demanda d'Aronde essoufflé.
— Encore autant, répondit Estelle. Un peu de courage, monsieur lo paresseux !
— J'entends : nous sommes à mi-cAto. On commencerait à avoir un bien beau coup d'œil de là, ,-i ce n'était pas dans un pareil escalier. Sais-tu qu'elle aurait pu choisir quelque chose de plus pittoresque, ton ancienne camarade?
— Que veux-tu! elle a choisi selon ses moyens. C'est toute une histoire. Son mari était en prison, <wmme tu y étais encore ce matin, et cette circonstance avait achevé de ruiner ses affaires. Alors elle a tout vendu, afin de payer leurs créanciers, et elle s'est retirée là, dans une petite mansarde, en attendant de meilleurs jours, pour y vivro honnêtement do son travail.
— Ah ! c'est très bien, cela! s'écria d'Aronde. Pourquoi ne m'en avoir jamais rien dit jusqu'à présent?
— Je ne l'ai su que dans ces derniers temps ; mais je suis charmée de te voir une si bonne opinion, et j'aime à croire que tu la garderas.
— Ma foi I oui, me voilà tout défatigué, et, pour fé iciter ton ancienne amie, ton héroïque grisette, je serais capable de monter jusqu'aux tours Notre-Dame.
De joyeux aboiemens annoncèrent qu'il n'était pas nécessaire de monter aussi haut. Estelle ouvrit uno porto , et aussitôt M. Fox partagea entre ses deux maîtres tout ce qu'il avait économisé de caresses.
— Eh bien ! où donc est ton amie ? demanda d'Aronde.
— Elle est sans doute dans la pièce voisine, répondit en souriant Estelle. Je vois à votre impatience, monsieur, que j'ai eu tort de vous dire qu'ello n'est point trop mal. Mais rassuTez-vous : je vais la chercher.
LE VEAU D'OR
Et à ces mots elle entra dans un tout petit cabinet borgne, attenant à la pièce principale.
Pendant sa courte absence, tout en contenant de la main es derniers transports do M. Fox, d'Aronde explorait des yeux la chambrette où il s'était assis, et sur les pauvres meubles de laquelle il découvrait, avec une surprise toujours croissante, une foule de petits objets qu'il reconnaissait pour lui appartenir.
— Mon Dieu I s'écria-t-il enfin, où suis -je donc?
— Chez vous, mon ami, répondit Estelle en sortant du cabinet borgne où elle avait déposé à la hâte son manteau, son chapeau, sa robo de soie, toute sa défroque de grande dame, pour la robe d'indienne, le tablier et le petit bonnet. Oui, chez vous, et voici la grisetto annoncée, continuat elle en faisant la révérence de l'état. Permettez moi de vous la présenter. Hé bien! vous restez stupéfait? Vous vous taisez? Vous faites le fier? Ce n'est pas beaul Mais parlez donc 1 Comment la trouvez-vous ?
— Adorable 1 s'écria d'Aronde ivre de joie. Je devine tout!... C'est à en perdre la tête d'admiration et do bonheur!... Oh ! tiens, vois-tu, Estelle, tu es un ange de vertu et de dévouement, comme de grâce et de beauté, ce qui ne gâte jamais rien. Laisse-moi t'adorer à deux genoux, car tu es la pure et ravissante madone de ma vie.
Mais à ce moment le bruit d'une voiture qui s'arrêtait se fit entendre au bas de la maison, des pas retentirent ensuite dans l'escalier, Fox grogna, et l'on frappa bientôt à la porte de la mansarde.
D'Aronde ouvrit.
Trois personnages distingués de manières, élégans de costume, respectueux d'attitude, et évidemment étrangers de physionomie, apparurent alors sur le seuil, tandis qu'une femme élégamment vêtue, enveloppée d'un riche cachemire et la figure couverte d'un voile épais, se tenait discrètement en arrière, dans la pénombre du carré.
— J'ai rempli ma promesse, leur dit-elle avec une voix profondément émue, et en leur montrant d'Aronde d'une main tremblante. Saluez, messieurs. Voici le roi 1