LE REVERS DE LA MEDAILLE
Nous avons laissé l'ex-serviteur de M. Masson,Pied-de- Céleri, ou, pour parler plus historiquement, Sa Majesté Ludwig 1er, s'évanouissant dans les bras do Montreuil, au moment où celui-ci le présentait sur le balcon du royal palais, pour y saluer la foule qui faisait retentir la place de bruyantes acclamations.
Cette syncope causa d'abord les plus vives anxiétés. On crut à une apoplexie, à un assassinat, à la rupture d'un anévrisme, à cent autres accidens de ce genre; mais Montreuil, qui ne perdait jamais la tête au milieu des plus grands embarras, fit répandre habilement dans les groupes, que l'indisposition du monarque était le simple résultat de l'émotion profonde dont il s'était senti pénétré en revoyant son peuple; son peuple qu'il n'avait jamais vu encore, mais que depuis sa naissance il portait continuellement dans son cœur.
Cettte explication mit le comble à l'enthousiasme de la capitale du Wardenbourg. Toute la ville tut illuminée spontanément. Les partisans du roi déchu prétendirent bien tout bas que la crainte seule des voleurs allumait tant de lampions, mais la vérité vraie, c'est que l'immense majorité était ravie d'un changement qui venait jeter un peu de variété dans la monotonie de son existence. Les
LE SIÈCLE. — XIV
mâchoires allaiont s'ouvrir désormais pour proférer des vivats de joie, et non plus pour exécuter des bâillemcns d'ennui, comme sous le précédent régime.
Le Wardenbourg s'ennuyait.
L'allégresse gagna jusqu'aux provinces les plus reculées de ce vaste royaume do cinquante-trois lieues do tour. On cria, on illumina, on dansa, on chanta, on se grisa, dans toutos les localités, en l'honneur du souverain légitime que la Providence avait rendu au vœu de ses sujets, lesquels no savaient pas même son existence la veillo. On sonna les cloches, on tira le canon, on fit partir des pétards, on dépensa en vaine fumée plus de poudre qu'il n'en eût fallu pour conquérir le reste du globe, ou tout au moins pour tuer tous les lièvres du pays. Les pauvres bêtes éprouvèrent de cruelles venettes, ne --achant pas qu'un nouveau roi leur était donné à ell^s-mêmos. Rn un mot, comme les populations allemandes, dans leur juste horreur du travail , s'empressent toujours de saisir les moindres occasions de ne rien faire, on passa les premiers jours qui suivirent c« joyeux avènement, à faire du bruit, à pousser des acclamations, à boire de la bière, à briser les vitres des monumens publics, à casser les réverbères, à se réjouir de toute façon.
Montreuil eut soin, d'ailleurs, de jeter sans cesse do nouveaux alimens à l'enthousiasme.
Il fit célébrer par toutes ses trompettes les qualités extraordinaires, les vertus incomparables et les intentions excessivement paternes du prince légitime, Ludwig 1er, en même temps qu'il faisait distribuer dans la rue, sous fjrme de canard ou de chanson, moyennant un kreulzer, une multitude de petites sornettes sur le compte de Bénédict I«r, l'usurpateur à jamais déchu.
Il obligea l'élégant directeur du grand théâtro à donner tous les soirs des spectacles gratis, ce qui ne contribua pas beaucoup à combler les vides de sa caisse.
Il chargea certains vaudevillistes du pays d'inventer des mots heureux que S. M. légitime était censée avoir dits en faveur de son peuple. Oncommeil n'y avait pas encore de traité international qui protégeât la propriété littéraire entre les deux pays, les vaudevillistes de céans n'imaginèrent rien de mieux que d'inventer les mots de ce genre qui avaient été déjà inventés, quelques années auparavant, pour Louis XVIII et pour Charles X, par leurs ingénieui confrères de Paris, a Plus de droits réunis! Plus de conscription! Plus de hallebardes! Il n'y a rien de changé dans le Wardenbourg : il n'y a qu'un Wardenbourgeois de plus ; etc., etc., etc., etc. » Tous ces mots eurent un succès prodigieux. On les trouva très neufs, bien qu'ils eussent déj\ beaucoup servi ailleurs.
Enfin, pensant avec raison que ce qui perd la plupart des nouveaux gouvernemens, c'est de faire exactement tout ce qui a perdu leurs prédécesseurs, Montreuil eut l'habileté , au contraire, de réparer autant que possible, non pas le mal, mais le bien qu'avait fait Bénédict I«r sur la fin de son règne, et qui avait si fort contribué à le précipiter du trône.
Nous l'avons vu, par exemple, Bénédict I« avait aboli ou mitigé certains impôts, ce qui avait fait beaucoup crier les contribuables : — Montreml se hâta de rétablir les uns et d'aggraver les autres, ce qui fut trouvé charmant.
Bénédict I«r avait réformé une foule d'abus et imaginé beaucoup d'heureuses innovations, ce que les partisans de la routine avaient amèrement vitupéré : — Montreuil s'empressa de réformer les innovations, et de restaurer les abus, ce qui fut applaudi à outrance comme un retour aux saines doctrines de l'ancien régime.
Bénédict I« avait rayé la schlague du code militaire, ce que les troupiers avaient traitéde grave atteinte portée à la discipline, à l'honneur de l'armée et à la gloire du pays : — Montreuil se fit un plaisir de leur restituer le privilège d'èlre rossés, et multiplia même les cas où la loi leur administrerait cette chère bastonnade.
Montreuil ne conserva du précédent régime que son personnel administratif, vaste machine qui devait manœu-
vr.T aussi docilement pour le nouveau que pour L'ancien, maintenant que lui Montreuil en tenait la manivelle. Tous les fonctionnaires , y compris les ministres du ci-devanl roi, étaient venus l'assurer de leur dévouement iné braalable au représentant du principe imprescriptible de la légitimité , et tin la joie qu'ils éprouvaient à enfin délivrés du joug de l'usurpateur. Montreuil n'avait donc aucun motil de priver l'Etat de leurs lumières el de leur fidélité. Le chambellan surtout se montra le
plus injurieux contre in mettre qu'il avait servi avec
tant de bassesse ; il le traita do tyran, de fou, d'idiot, d'ogre, de vampire el môme de polisson, on citant?» l'appui «le sa subite opinion la passion insensée du vieux monarque pour Lataké, pour une saltimbanque, et les pré-
tendues orgies dont il avait scandalisé le palais avec. elle.
Montreuil eut envie de l'aire jeter l'ingrat chambellan par la fenêtre; mais il s'en abstint, pour no pas attrister les commencemens du nouveau règne. Montreuil se contenta
de le destituer, ainsi que le (résorior do l'Etat et le président du conseil. Boussignan-Mullet succéda au premier, Dabiron au second, et lui Montreuil remplaça naturellement le troisième.
Bref, toutes les améliorations quo nous venons d'oxaminer lurent accueillies d'abord avoc un onthousiasmo impossible à décrire
Montreuil eût donc pu so féliciter sans réserve du succès do ses manœuvres, s'il n'avait trouvé un obstacle à leur complète réussite dans la personne môme de celui qu'il venait de placer sur un trône. Los syncopes de Picdde-Céleri étaient devenues de plus en plus fréquentes, ou, pour mieux dire, ellos se manifestaient chaque fois que le monarquo était forcé, soit do paraître en public, soit do parler, soit do recevoir. Tant qu'il s'agissait simplement do commander, d'ordonnancer, de gouverner en un mot, Montreuil était là, et suppléait parfaitement Sa Majesté absento ; mais quand il s'agissait de paraître au balcon, de parader sur la place, de recevoir des hommages au palais, de régner en un mot, la suppléance n'était plus possible. Pied-de-Céleri s'évanouissait alors et restait enfermé dans ses appartenions.
Les curieux, les députations, les visiteurs du palais, tout ce monde de badauds et de solliciteurs qui encombre les nouveaux gouvernemens, se retirait sans avoir vu Sa Majesté, fort désappointé, fort mécontent, et s'en allait répandre les plus fâcheuses conjectures sur la cause de cette absence. Montreuil l'avait miso d'abord sur le compte d'une indisposition ; mais cette excuse n'avait pu suffire quo quarante-huit heures. Le médecin de la cour, celui-là même qui, d'après les conseils de Montreuil, avait ordonné à l'exroi la réjouissante société do la danseuse française, pour avancer d'autant le mouvement insurrectionnel ; cet habile docteur étudiait en vain les étranges symptômes que présentait 'a maladie du nouveau roi.
— Je veux qu'Hippocrate mo confonde 1 s'écriait-il, si j'y comprends le premier mot. Ahurissement subit, affaissement progressif, insensibilité générale, immobilité complète ; et cependant faculté intermittente de voir, d'entendre et de répondre ; après quoi, résurrection presque instantanée de l'individu.
— Oui, interrompait amèrement Montreuil, mon homme recouvre toutes ses facultés dès qu'on n'a plus qu'en faire I
— Toutes, non, reprenait le savant docteur. Sa mémoire reste absente. L'auguste malade ne se rappelle absolument rien de ce qu'il a dit, entendu ou vu, durant cette inexplicable prostration. En vérité, le cas est des plus curieux, des plus intéressansl
— Ah î vous trouvez cela intéressant, vous, docteur ? Merci bien 1 Avoir cherché ce gaillard-là pendant vingt ans, par monts et par vaux ; l'avoir découvert enfin dans la plus misérable condition; l'avoir décrassé tant bien que mal de ses habitudes grossières; s'être cassé la tête pour lui rendre la couronne paternelle; avoir fait des prodiges d'habileté pour renverser l'usurpateur de ses droits légi-
times ; et là, quand le plus miraculeux succès a ronronné enfin tant de miraculeuses intrigues, n'avoir planté sur le trône qu'une espère do crétin épileptique, qui n'est pas môme capable de figurer silencieusement dans uno cérémonie, dans mie solennité quelconque; vrai soliveau delà fable sur lequel les grenouilles vonl se mettre à sautiller dédaigneusement, en demapdant à Jupiter une grue qui
du moins les dévore I Permis à vous de trouver intéressant un pareil résultat; quanta moi, c'est désespérant que je le trouve.
— C'est au point do vuo do la science que je pari", ré pondail le docteur. La médecine n'a jamais constaté rien de semblable.Le cas est unique! Tant il est vrai que la nature est variée autant qu'inépuisable dans le nombre infini des maladies dont elle, s'est plu à doter l'humanité! Jo suis fâché qu'elle ait choisi cette circonstance pour l'augmenter d'une infirmitési remarquable, mais, consciencieusement, je suis forcé d'admirer uno fois do plus son ingénieuse fécondité.
— A votre aiso, docteur; maisjo vous lo dis, hâtez-vous do guérir cette nouvello merveille, ou sinon , avant huit jours, nous verrons s'écrouler, sous le souffle de la risée publique, un édifice si pénibloment élevé. Gare de dessous, doctour, car vous y avez mis la main vous-même 1
— Guérir! guérir! les clions n'ont pas autre chose à la bouche ! Vous en parlez bien légèrement, vous qui n'êtes pas médecin! Tout ce que je puis vous promettre, c'est d'essayer encoro ; mais, jo vous en préviens, comptoz sur le hasard ici, beaucoup plus quo sur l'art. Jo suis assez savant pour connaître toute mon ignorance.
Pendant que Montreuil se lamentait ainsi de n'avoir couronné qu'un infime automate, Latanoff et Tiennetto, dont les intérêts continuaient provisoirement d'être d'accord, ne restaient pas oisifs au fond do cet hôtel des Trois- Magots, situé sur la place même du Palais, où ils avaient établi le quartier général de leurs intrigues contre-révolutionnaires. Mille bruits sinistres furent répandus incessamment par leurs émissaires: — sur l'intervention des puissances étrangères,dont on disait les troupes en marche pour venir réintégrer Bénédict 1er; — sur les intentions non moins hostiles de ce roi déchu, dont tout le monde ignorait la présence, à six lieues de la capitale, dans une de ses charmantes villas, en compagnie de Lataké ; — sur le projet qu'on lui prêtait chaque soir de venir assiéger son ex-bonne ville pendant la nuit, à la tê e d'une armée formidable de trois cent mille hommes, réunie par ses soins dans une caverne des environs; — sur la santé de son successeur, qu'on disait frappé d'idiotisme;— et enfin, sur la légitimité de ce dernier, qu'on disait suspecte, controuvée, mensongère, et ne reposaat que sur les allégations de trois intrigans.
Grâce à ces bruits sans cesse renaissans et appuyés de brochures clandestines, de satires, de quolibets, d'anecdotes drolatiques et de calembours répandus à profusion dans tout le royaume, l'inquiétude, la défiance et le mécontentement succédèrent bientôt à l'enthousiasme, à la foi et à l'allégresse des premiers jours. L anxiété était peinte sur tous les visages, les ouvriers discutaient politique au lieu de travailler, les boutiquiers s'entretenaient des affaires publiques sur le seuil de leurs magasins, les salons ne causaient que de la crise, de la complication de la crise, du dénouaient de la crise, et les portiers mêmes commençaient à se transformer en hommes d'Etat.
Montreuil opposait vainement proclamations sur proclamations à toutes ces rumeurs. Le lendemain matin les proclamations étaient déchiréos, polluées, ornées de commentaires insolens ou de dessins burlesques.
— Et dire, s'écriait-il dans son désespoir, que si ce corps sans âme, cette masse inerte, ce slupide cataleptique, cette incurable buse, ca goinfre enfin pouvait se donner, pendant une heure ou deux, la force seulement de paraître devant ce peuple, de marcher, de courir, de saluer, de parler, ne fût- ce que pour dire quelque sottise, tout serait
LE VEAU D'OR
sauvé encore ! Mais non : impossible jusqu'à présent ! Parfaitement sain de corps, d'osprit et do langue lorsqu'il s'agit de manger, do boire, de dormir, de ne faire quoi que ce soit, le voilà qui retombe dans ses syncopes dès qu'il s'agit de faire acte de roi. Ahl j'ai grand'pour que la légitimité no soit revenue ici, à travers tant d'obstaclos, que pour y trébucher bêtement sur les marches du trône.
Ce fut sur ces entrefaites que Tionnette et Latanoff crurent le moment arrivé de frapper le coup décisif. Tiennette se rendit à la brune chez le nouveau trésorier de l'Etat, à qui elle avait tait domander une audience secrète.
L'ancien viveur de la Bourse, du boulevard Italien et des steeple-chase de Paris tenait beaucoup plus à la fortune et à la considération de ces anciennes connaissances qu'à la puissance et aux grandeurs dont il se voyait nanti dans le Wardenbourg. Il croyait peu d'ailleurs à l'éternité d'un état de choses qui lui semblait un songe ; et quelle qu'en pût être la durée, courte ou longue, il voulait que du moins ce fût un songe doré pour lui. Son unique vœu était de reparaître tôt ou tard à Paris, dans son monde à lui, sur ce théâtre où, après avoir fait assez brillante figure, il avait fini par éprouver tant d'humiliations, y compris la déconfiture, la misère et la honte d'un suicide besogneux. C'était là son unique préoccupation, et il aimait cent fois mieux redevenir un des lions du foyer de l'Opéra, que de rester à tout jamais un des premiers personnages du Wardenbourg. L'ex-courtier ne se fit donc aucun scrupule de profiter de sa position pourjouer sur les fonds publics, non seulement à la Bourse du pays, mais encore sur toutes celles des Etats voisins. Comme Montreuil lui avait recommandé de n'épargner aucun sacrifice pour maintenir la hausse dans les commencemens de la restauration du roi légitime, signe mathématique de confiance et de prospérité, il joua à la hausse à coup sûr et réalisa d'immenses bénéfices en quelques jours. Son gain particulier ne s'élevait pas à moins de trois ou quatre millions, lorsque Tiennette vint le voir.
— Je vous ai prévenu l'autre soir, lui dit-elle, que je comptais sur vous pour démasquer ce pantin que vous avez osé métamorphoser en roi légitime.
— Ah 1 Tiennette, parlez de Sa Majesté avec plus de respect, je vous prie. Si quelqu'un de nos mouchards vous entendait 1
— Vos mouchards?... laissez donc ! ils sont tous à moi. Or, il est temps, je le répète, de mettre un terme à cette fantasmagorie de légitimité.
— Ah ! ah 1 vous voulez que je défasse mon propre ouvrage? En vérité, je sais tout ce que le souvenir de notre ancienne liaison me commande d'égards, mais je suis forcé d'avouer que votre langage en abuse étrangement.
— Abus ou non, je viens réclamer voire concours : il me le faut, je le veux, et, de gré ou de force, je vous l'ai dit, je l'aurai!
— De gré, non ; de force, comment ?
— Nous sommes trop fins l'un et l'autre pour ne pas savoir, vous, que cette prétendue légitimité n'est reconstruite ici que sur du sable ; moi, que votre plus cher désir est de tout planter là, au premier moment favorable, pour aller manger vertueusement à Paris les millions que vous aurez économisés ici sur vos appointemens de cinquante mille francs.
— Ah I par exemple !.. Et qui vous prouve ?..
— Le million que vous avez déjà expédié à votre ancien patron, le baron d'Appencherr, pour être placé dans sa maison jusqu'à nouvel ordre ; lequel million est la simple avant-garde de trois autres qui s'acheminent en ce moment, vers la même destination, à quarante-huit heures de distanco l'un d© l'autre. Oh ! quand vous vous mêlez d'économies, vous n'y allez pas do main morte !
•—Chut, donc, imprudente !... Il n'y a pas un mot de vrai dans tout cela ; mais enfin , n'importe J on pourrait le croire,.. Ah çàl qui diable a pu vous renseigner si.,, mal?
— Jo vous ai déjà dit quo j'avais fait l'emplette do tous vos mourhards.
— Hé ! bon Dieu, pourquoi faire ?
— C'est mon secret. Parce que j'ai le vôtre, est-ce une raison pour quo vous ayez lo mien? J'approuve fort, du reste, votre plan de réforme. Vous avez toutes les vertus qui font les bons citoyens, les bons époux, les bons pères de famille, les bons trésoriers surtout, Je vous promets une bien belle épitaphe un jour.
— Je ne sais ce que vous voulez dire. Que parlez-vous de famille 1
— Mais dame! puisque vous allez épouser définitivement mademoiselle Julie d'Appencherr...
— Comment! vous savez également cette... faussefé-là?
— Sans compter beaucoup d'autres. Mais je m'en félicite autant que vous-même. Amour-propre d'auteur.
— L'idée était de vous, en effet.
— Mon Dieu, oui ! j'avais cru plaisant de vous la souffler, il y a quelque deux ans passés : vous vous souvenez ? à l'époque où Votre Excellence daignait partager sa tendresse entre feu la baronne d'Appencherr et moi, son indigne servante.
— Ah çà ! dit Dabiron, en se rengorgeant un peu, vous lui en vouliez donc bien, à cette rivale, à cette pauvre baronne ?
— Mais... à la mort seulement !
— Ce que c'est que la jalousio des femmes ! Mais, je l'avoue, je n'en avais jamais inspiré de pareille.
— Qui? moi? être jalouse de vous? répliqua Tiennette avec un éclat de rire. Allons donc, mon cher! vous ne vous rendez pas assez justice.
— Mais enfin vous m'aimiez.
— Au contraire.
— Mais alors pourquoi m'aviez-vous pris ?
— Pour me venger !
— De moi, en ce cas? demanda Dabiron avec assez d'impertinence.
— Soit ! continua modestement la laide ; mais de la baronne surtout, de cette femme exécrée dont les conseils avaient fini par éloigner de moi celui que j'aimais, celui que j'aime encore.
— Ah! bah! vous ne m'aimiez pas, vous en aimiez un autre, et alors... Si je comprends rien aux femmes, je veux bien que vous m'emportiez de nouveau !
— Je m'en garderai fort. Après vous avoir pris pour torturer la mère, je veux vous laisser épouser la fille, afin de me venger encore de l'une par l'autre.
— Merci du compliment !
— Ne faites pas attention. Mais, entendons-nous : donnant, donnant. Vous m'aiderez à renverser ce ridicule échafaudage de légitimité. Ma tolérance est à ce prix.
— Que parlez-vous de tolérance!
— Hé ! mais, le baron n'a jamais rien su de votre liaison avec sa femme. Lorsqu'il vous mit à la porte de ses bureaux, ce fut parce qu'il soupçonna vaguement qu'avant de m'oftrir la moitié de votre cœur, vous l'aviez offerte à Lataké, sa passion d'alors, qui avait eu le mauvais goût de l'dRréer. Et cela, l'infortunée ! sans pouvoir, comme moi, alléguer du moins la circonstance atténuante d'une vengeance à exercer contre la baronne par votro docile intermédiaire. Or , pensez-vous que le baron so montrât fort empressé maintenant de faire un gendre de son double rival, si on lui mettait adroitement sous les yeux quelque fragment do la tendre 3orrespondance de la baronne avec un Faublas tel que Votre Excellence?
— Oh l quant à cela, je n'ai rien à craindre de vous. Malgré la richesse bien connue de votre musée épistolaire, je vous défierais de montreTune seule ligne de la défunte. Vous aviez fini par me la faire détester, mais non pas mépriser. Comme je connaissais votre manie autographique, j'avais eu le soin de brûler toutes ses lettres avant que vous missiez la main chez moi.
■— Toutes, honnis une seule, que vous ne possédiez pas
so-i
oncoro : celle qu'elle vous écrivit, la veille même de son suicide, t'M voua envoyant, comme dernier adieui on touchant soutenir <i«' doux cent millo francs. Comme on connaît les gêna on les honore.
— Nouvelle erreur. Cette latire-là mo fut voléo, il est vrai, près do mon lu, sur ma table, pendant l'évanoui ment OÙ m'avait plonge une si poignante lecture.
— Volée? lo mot ost dur; je collectionne, jo no vole pas.
— Comment, c'était toi?
— Hé! qui donc?
— Jo m'en étais toujours douté! Mais cotte lettre, tu sais bien qu'elle m'a été rendue, dans une logo, au bal do l'Opéra, en o< bauge des doux cent mille Irancs qui l'avaient accompagnée.
— Oui, sous le masque, par une femme en domino noir, ma fidèle Têle-de-Pipe, une do mes intelligentes messagères, sur laquelle tu te disposais à la reprondro gratuitement par la violence, lorsqu'une main, colle do mon brave Cyclope, arrêta la tienne, et qu'une voix, restée inconnue, te rappela au sentiment do la galanterie françaiso, en te criant : On ne bat pas Us- femmes ici !
— Hé bien! donc, puisque je l'ai recDuvréo et anéantie, que parles-tu d'en faire us^go maintenant?
— Pauvre sot, qui ne sait pas distinguer un fac-similé d'un original ! Il est vrai de dire que jo possède à mon service le Balancier, un des premiers calligraphes du monde.
— Comment! ce n'était qu'un fac...
— Pas autre chose. J'ajouterai, pour ton excuse, que la personne qui m'avait chargée de l'opération s'y est trompée elle même.
— Quelle personne?
— Uo gr^nd homme pâle qui a des airs mystiques fort curieux à observer, et dont je n'ai jamais su le nom : « — Madame, vint-il me dire, j'étais l'ami de la dé- » funte baronn» : ja viens d'apprendro qu'avant de mou- » rir, elle a eu Pimprudenco d'onvoyer, à un homme que » vous connaissez , deux cent mille francs en billets de » banque , accompagnés dune lettre d'adieu qui pourrait » compromettre gravement sa mémoire, si elle restait dans » les mains de cet homme. Les deux cent mille francs, » dont il pourrait mésuser, sont à vous, si vous parvenez » à lui reptendre la lettre. Telles ont été les dernières » volontés de la défunte. » Ainsi me parla l'inconnu. Tu comprends le reste. J'avais déjà la lettre, moi, et tu avais les deux cent mille francs, toi. J'ai fait (aire aussitôt deux copies parfaitement exactes de l'épître. L'une a comblé de joie mon grand pâle ; l'autre a passé des mains de la Têtede-Pipe dans les tiennes, en échange des deux cent millo francs.
— De telle sorte qao tu as gardé tout à la fo s l'original et la somme. ÀDomination !... Franchement, Tiennette, je ne vous avais j as crue si... si fcrtol
— Je suis hère du suffrage éclairé de Votre Excellence. Or, Votre Excellenco pense-t-elle que la vue de ce précieux original dût intéresser infiniment le baron à l'amour pur et candide que lo besoia de vous relever, par une telle alliance , dans la considération du mon le parisien, vous inspire de nouveau pour sa jeune et charmante fille?
— Ohl vous êtes mille fois plus venimeuse qu'une vipère!
— - Allons, je vois que vous commencez à devenir raisonnable. Aussi bien, que vous domandé-je? D'imiter la prudence des insectes qui ont le bon sens de déserter une maison, la veille même de sa chute. Est-ce trop exiger de votro intelligence?
— Hé bieu soit» Satan femede I Qu'attend de moi l'Enfer?
— Le voici.
— Parle.
— Mais d'abord, reprit ironiquement Tiennette, après s être recueillie un instant; comme je connais l'extrême délicatesse de vos sentimens, mon cher et honoré Dabiron,
jo suis bien aise do vous édifier au préalable sur la parfaite illégitimité de votre roi légitime. Des scrupules exagérés pourraient vous arrêter comme toujours dans la ponte infamie que je viens vous demander, tandis qu'uno lois bien convaincu do l'inanité des droits do votro prétendant, vous mettrez assurément à lo trahir tout lo zèle que vous inspirera lo bon accord assoz rare do votro conscionco et do votro intérêt.
Quoi bonheur défaire le bien, Surtout quand il n'en coûte rien!
— Commont ! s'écria Dabiron, Sa Majesté ne serait qu'un Smordis? qu'un Bruno? qujunfaux Limbourg? Elle aurait trompée ce point ma bonne foi? Elle abuserait ainsi de ma loyauté? Oh 1 co serait bien petit de sa parti... Et ce Montreuil?... Etco Roussignan-Muller?... ils auraient collaboré à un pareil mensonge?... Non, non, jo no puis croire encore à tant de duplicité !
— C'est raisonner juste. Vous n'êtes assez forts ni les uns ni les autres pour atteindre à de si hautes fourberies. Montreuil seul pourrait on approcher, mais il partage ici l'erreur commune.
— L'erreur?... mais cependant je me rappelle parfaitement, comme si je les avais encore sous les yeux, les différens papiers qu'il tenait d'un vieillard nommé Duplessis, et qui constatent l'identité du prétendant : — Acte de naissance du chevalier de Limbourg, fils unique du premier mariage du comte do Zanau avec la morte-vivante du château-fort d'Hildebourg-Hausen ; — acte du décès de ladite prisonnière, dans ladite prison; — acte par lequel, à la mort dudit comte de Zanau, devenu roi de Wardenbourg, ledit chevalier de Limbourg réclame inutilement do la sainte-alliance, en 1816, lo trône de son père; — acle du mariage dudit chevalier, en 1817, avec Augusta Mildenof, fille d'un magistrat de Francfort ; — acte de naissance de leur fils unique, le prétendant actuel, en 1818 ; — acte de dé es de son père, mort assassiné à Francfort en 1821, en laissant naturellement à son fils, ledit prétendant actuel, tous les droits jusqu'ici méeonnus qu'il tenait de son père, à lui, ledit comte de Zanau, décédé roi de Wardenbourg.
— Tous ces actes-là sont réels. Vous en avez vu des expéditions parfaitement en règle. Tenez : en voici de pareilles. On peut s'en procurer ainsi par centaines, dans ces diverses localtés, moyennant les frais ordinaires de copie légale. Mais que prouvent ces paperasses? Qu'il y a un héritier légitime quelque part. Or, cela ne fait plus doute. Seulement, quel est ce véritable héritier? Voilà ce que je sais, moi, et ce que vous ne savez pas, vous autres.
— Eh bien ! quel est-il, s'il n'y a pas d'indiscrétion ?
— Il n'y en a plus. Je veux bien vous le dire, pour vous prouver combien j'ai de confiance en vous, lorsqu'il vous est impossible d'en abuser. Cet héritier légitime, vous le connaissez : c'est Charles 1er, c'est d'Aronde!
— Ah bah ! mon prédécesseur dans vos bonnes gîAces? Voilà du moins de quoi me rendre fier d'avoir été distingué par vous. Succéder à un roi! Peste !...Mais quelle histoiro, bon Dieu ! Etes-vous bien sûre de m'avoir fait un tel honneur?
— Voyez plutôt ces autres actes, ces attestations authentiques, ces correspondances irrécusables. En voici le résumé. Né d'un mariage secret, il fut confié secrètement à une paysanne de Kermer, des environs de Francfort, nommée Marguerite Warchell. L'assassinat de son père par un poignard anonyme, et la mort de sa mère qui en fut la suite, ne tardèrent pas de prouver que le climat de cette ville libre n'était pas fort salutaire aux héritiers légitimes du trône de Wardenbourg, usurpé dès cette époque par les bâtards du feu comte de Zanau. Ce fut alors que, conformément aux derniers vœux du père et de la mère, madame Duplessis retira l'auguste enfant de chez^sa nourrice, et l'envoya en France sous la conduite d'un nommé Lafolie. L'enfant fut déposé par cet homme de confiance dans un village appelé Aronde, dont on lui donna le npm pour le déguiser mieux. Plus tard, la fille de ma-
dame Duplessis , la femme de M. d'Appencherr , votre chère baronne, ma détestée victime, fit mine, en passant parce village, de le recueillir par bonté d'âme; elle l'amena à Paris, le fit élever, le plaça chez son mari, et enfin le mit à môme do se créer une position indépendante, mais sans jamais lui rien révéler du mystère de sa naissance. On craignait que l'ambition le poussât comme son pèro à quelque imprudente réclamation de ses droits, et que, comme son père, il tombât victime à son tonr d'une si fatale imprudence. Ainsi l'avaient exigé ses père et mère en mourant , ainsi l'avait promis madame Duplessis, ainsi l'avait scrupuleusement exécuté la baronne. * — Pas si scrupuleusement toutefois que vous n'en ayez eu connaissance.
— Oh! moi, je suis une exception en matière de secrets. Je descends en ligne directe du Solitaire : je sais tout, vois tout, entends tout, suis partout.
— Il est de fait que si je m'attendais à vous rencontrer quelque part, c'était chez Belzébuth,bien plutôt que dans le Wardenbourg. Du reste, pour revenir à d'Aronde, je m'explique maintenant pourquoi tant de gens le croyaient fils anonyme de madame Duplessis, et pourquoi lui-même se croyait frère adultérin de la baronne, dont il lui arriva plus d'une fois de payer les dettes de jeu, avec une générosité qui n'aidait pas peu à la médisance.
— Lui? frère de la baronne? je ne me rappelle pas l'avoir jamais entendu émettre cette conjecture, assez généralement admise pourtant.
— Le respect filial l'en empêchait sans doute dans les circonstances ordinaires. Mais les grandes occasions le trouvaient moins discret. Ainsi , lorsque moi , après la mort do la baronne, j'allai seul lui demander le pourquoi de sa conduite hostile à mon égard , et notamment des obstacles qu'il apportait à mon mariage avec mademoiselle d'Appencherr, contrairement au vœu de la défunte elle-même, il ne craignit pas de me répondre qu'il avait le droit d'intervenir au nom de feu sa sœur.
— Ce titre était de pure tendresse dans sa bouche, et faisait simplement allusion aux soins tout maternels que madame Duplessis avait eus de lui.
— Oh 1 du tout, et le coup d'épée qu'il me donna plus tard me prouva un peu rudement sa bonne foi sur ce point.
— Hé bien I en ce cas, il se trompait comme les autres, et comme, grâce à moi et à Montreuil,le vieux mari de madame Duplessis s'y est trompé lui-même dans ces derniers temps. Quoi qu'il en soit, au moment où jo parle, d'Aronde ne sait rien encore de sa véritable origine. Je l'ai mis dans l'impossibilité de la découvrir. Tous ces papiers que vous venez de voir, il les possédait chez lui, à l'époque de notre liaison, mais sans en connaître le contenu.
— J'entends : vous les avez collectionné aussi.
— Cette fois du moins c'est la jalousie qui m'inspirait. Ils étaient déposés au fond d'un élégant coffret, soigneusement fermé, que la baronne lui avaitremisla veille de son suicide, avecinjonction de n'en jamais briser les cachets, à moins d'en recevoir l'invitation positive de madame Duplessis. Mais je n'attendrai pas cette invitation, moi. Madame Duplessis est morte : je lasuppléerai.Toutes ces précieuses paperasses seront rendues incessamment à leur propriétaire; toutes, hormis une seule qui risquerait de rendre vaines les autres. Ce sont quelques lignes tracées par lo chevalier de Limbourg, sur son lit de mort, où le père adjure le fils de ho jamais réclamer les droits qu'il lui laisse au trône, pour échapper au coup mortel qui vient de le frapper; — où d'avance il s'excuse du mystère dont la prudence le force d'entourer l'unique rejeton de sa noble race; — où il lui vante enfin Jes douceurs ineffables de la vie privée, dont il reconnaît tout le charme un peu tard. Vous comprenez qu'une philosophie si pastorale n'est plus desaison. C'est un sceptre, et non pas une houlette, quo je veux voir dans les mains de mon prétendant. La dynastie poignardante est en fuite. Tout péril a cessé pour l'héritier légitime. Il n'y a plus ici pour lui que de la puissance, do la grandeur et de
la gloire. Le seul obstacle maintenant, c'est cet olibrius, ce naïf imposteur dont vous vous êtes faits les cornacs, et que vous avez eu la burlesque idée de métamorphoser en légitimité. Débarrassez-en le trône, pour que d'Aronde vienne s'y asseoir. Il le fera noblement, lui. Bref, ma présence dans le Wardenbourg n'a pas d'autre mobile. Je veux que l'homme aimé me doive une couronne.
— Jolies étrennes pour le prochain jour de l'an 1 Puisse ce petit cadeau entretenir...
— Quant à cela, je ne sais trop, hélasl quel sera le réveil; mais c'est là mon rêve, mon beau rêve, mon rêve unique, comme la main de mademoiselle d'Appencherr est en ce moment le vôtre. Rêvons donc ensemble, puisque vous pouvez me servir, et que je peux vous perdre.
— Tout bien examiné, je ne demanderais pas mieux ; mais un trône ne se renverse pas avec le bout du doigt.
— Propos de poltron qui craint de se compromettre I Vous venez vous-mêmes de prouver tout récemment qu'il suffit de quelques dîners, de beaucoup d'écus, d'un peu de calomnies et de pas mal d'entrechats.
— Oui, mais c'est un de ces tours de force qu'on ne saurait recommencer.
— Pourquoi non ?
— Je n'y fus d'ailleurs pour rion, si ce n'est comme caissier de l'entreprise, et là, vrai, je me reconnais tout à fait incapable de renverser à moi seul un gouveraiont quelconque.
— Vous y mettez trop de modestie. Les borne* ellesmêmes ont leur utilité quand il s'agit de faire verser un fiacre. Ce fut comme caissier, dites-vous ? ce sera comme caissier encore. Rien de plus, rien de moins. Vous avez joué à la hausse, vous jouerez désormais à la baisse. Jo ne vous en demande pas davantage. Vous voyez que je sais uti'iser chacun selon sa capacité.
— A la baisse, dites-vous ?... Hé I mais, c'est une idée!
— N'est-ce pas? Allons, voilà qui est convenu, ajouta Tiennette en se levant pour prendre congé.
— Dame ! je me rends toujours aux bonnes raisons, quand il n'y pas moyen de faire autrement.
—Je ne vous demande pas de promesse : j'ai mieux : j'ai vos mouchards. Et puis, si la hausse vous a fait quatre fois millionnaire, la baisse vous permettra bien d'expédier encore quelques bonnes petites traites au futur papa-beaupère. Ah ! c'est une bien belle chose que l'économie ! Le lieutenant de la Dams blanche n'était pas lui-même de cette force-là ! Sans adieu donc. Je prie Votre Excellence de vouloir bien agréer l'hommage de mon profond respect.
Le lendemain même de la visite de Tiennette à Dabiron, la Bourse de la capitale du Wardenbourg fut le théâtro d'une des plus lourdes dégringolades dont l'histoire des finances humaines puisse faire mention. Justement effrayé de voir le thermomètre de la confiance publique tomber si subitement au-dessous de zéro sans cause appréciable, le président du conseil s'en plaignit au grand trésorier de l'Etat. Dabiron répondit à Montreuil que sa caisse avait été vidée par les précédentes opérations, ce qui était vrai ; que les employés du gouvernement n'avaient touché qu'une partie de leurs appointemens échus, ce dont ils commençaient à murmurer ; qu'il ne savait pas comment il paierait la première solde de l'armée, ce que compenserait difficilement le dernier rétablissement de la bastonnade; et qu'enfin il ne lui restait plus un seul kreutzer de disponible pour soutenir les fonds publics au chiffre du précédent entheusiasme.
Montreuil fut atterré de ces révélations.
— Heureusement, dit-il, nous avons encore les cinq millions qui restent sur les six et demi dont le baron d'Appencherr a fait restitution à l'héritier du chevalier de Limbourg.
— Oui, répondit Dabiron ; mais, ce matin même, Sa Majesté m'a fait redemander cette somme, dont je n'étais que dépositaire, et qui constitue sa cassette particulière.
— Voilà qui est étrange l interrompit Montreuil.
— Jo no puis donc on disposer, reprit Dabiron, qu'avoc son agrément, si Elle jugo à propos do mo la condor do
nouvoau.
— Jo vais aller la lui domandor. T. est bien le moins qu'Ello lasse los frais do son maintien. Jo l'entends justement qui chante... la Mère Goiichon, jo crois, ou quelque chose d'approchant. F.llo est do bonne humour : tant mieux 1 Son consontemont n'en est quo plus cortain.
Sa Majosté refusa net, pourtant.
— Pourquoi? lui demanda Montrouil fort étonné do cetto soudaino avarice.
— Je n'on sais, ma foi, rion, répondit sincôremont Piodde-Céleri. C'est uno idée qui m'a poussé tout à coup co matin, mais jo sons quo jo me ferais piler dans un mortier plutôt quo d'y renoncer. J'ai redemandé ma cassette, jo l'ai, jo la garde. C'ost bête, je n'en disconviens pas, mais c'est commo ça. On n'est pas maîtro do toutos los lubies qui vous trottont par la caboche.
— Suite do ses stupides hallucinations 1 pensa Mon treuil en so retirant, on ne pout plus désappointé. Si co gaillardlà vient à tomber, malgré tous mos offorts, ce no sora pas une chute, ce sera uno banqueroute. L© Veau d'or l'avait élevé, le Veau d'or l'aura précipité.
La baisse des fonds, ne trouvant plus d'obstacles dans l'intervention du grand trésorier, devint aussitôt un torrent irrésistible qui entraîna toutes les autres valeurs vers le même abîme. Le crédit particulier en subit le rude contre-coup : les faillites se multiplièrent, les banques refusèrent l'escompte, les consommateurs enfouirent leur argent, le commerce s'arrêta, les magasins chômèrent, les fabriques fermèrent leurs portes et jetèrent sur le pavé des masses d'ouvriers sans ouvrage. Le mécontentement prit alors tous les caractères d'une imminente insurrection.
Quelques émeutes partielles en furent les premiers symptômes.
Enfin, grâce aux innombrables émissaires de Latanoff, le même jour, à la même heure, à la même minute, on ne sut jamais comment, on ne sut jamais pourquoi, le même cri sinistre retentit dans toutes les parties du Wardenbourg : «Les brigands 1 les brigands 1 voilà les brigands I »
Quels brigands? Tout le monde l'ignorait, mais tout le monde répétait avec terreur:
« __ Voilà les brigands 1 »
Et chacun s'enfermait chez soi, et chacun se barricadait, et chacun s'armait, bien résolu à vendre chèrement sa vie aux brigands.
La panique fut encore plus bruyante dans la capitale. Elle s'y manifesta parle plus violent tintamarre de portes, de fenêtres et de devantures de magasins, dont la frayeur ait jamais ébranlé toute une ville.
A la peur de chimériques brigands, Latanoff avait joint ici plusieurs autres nouvelles non moins sinistres :
« — Le roi se meurt l Le roi est mort 1 » s'écriait-on.
Ce fut à ce lugubre cri que plusieurs groupes d'affidés se transportèrent devant le palais.
Montreuil parut au balcon, pour les rassurer de la voix et du geste.
— Hé bien! s'il n'est pas mort, qu'il se montre 1 nous voulons le voir 1 hurlèrent les groupes.
En ce moment même, Sa Majesté, parfaitement saine de corps et d'esprit, daignait se mettre à table avec un appétit gargantualesque.
— Allons, voyons, asseyez-vous là, en face de moi, disait-il bénignemeut à son grand chambellan, Roussignan- Muller, le seul de ses acolytes avec qui sympathisât véritablement sa triviale nature.
— Sire, répondait modestement le haut directeur de la bouche et de la garde-robe du roi, je ne sais si l'étiquette me permet..,.
— L'étiquette?.. Encore uno fameuso scie!... Enfin, n'importe! chaque mélier o ses désagrément Mon tyran m'impose celui-là; il faut bien s'y résigner, puisqu'il est ici lo roi du roi. Mais c'est bon quand il y a du monde. Or,
nous voilà seuls. Les domestiques, ça ne compta pas plus (pie les garçons de gaflgotte, profitons-en pour nous dés*
embêter un peu. Asseyez-vous là, vous dis- je, et trinquons ensemble, morbleu! Au diable la gêflbS et le qu'en dira-ton 1 C'est bien assez d'être obligé de garder son babil à table. Vous n'avez jamais dîné en manebes de chemise, vous? C'est ça qui est bon ! Jo ne dînais jamais autrement, (juand jo dînais, du temps quo j'étais marchand do contremarquos sur lo boulevard du Temple. C'était lo bon temps alors, quoique celui-ci no soit pas non plus à dédaigner. Que dites-vous, par exemple, do ce petit vin du Rhin, comme ils appellent ça? ajouta Sa Majosté en faisant claquor sa langue.
— Je no lo trouve pas trop suret non plus, répliqua Roussignan, après avoir vidé son dixième verre.
— Hé bien 1 ça no vaut pas encore le petit bleu de la barrière Montmartre, du temps que j'étais chez M. Masson. Un bravo hommo, celui-là, qui était bien un peu rabâcheur avec sa morale, mais que j'aimais tout plein, et que jo craignais encoro plus. Cet homme-là m'aurait dit de mettre mon doigt au trou d'uno barrique, quo j'y serais resté indéfiniment, fût-il allé faire un petit tour aux Grandes-Indes. Pourquoi? Jo veux que la cirque me croque si j'en sais rien. C'est commo ça, voilà tout. Je croyais l'avoir aperçu, par ici, dans la foule, lo soir de mon avènement, commo ils disent; mais j'avais évidemment la berlue. Quo diable serait-il venu planter, dans lo Wardenbourg?... Avec ça qu'à l'époque où je l'ai quitté, il était en train de se faire prêtre tout à fait, vu qu'il ne l'était encoro qu'à la moitié ou aux trois quarts lorsque je le connus. Allons, encore ce verre là 1 A votre santé, mon cher amil
— A la vôtre, siro, et j'ajouterai à la splendeur et à la gloire de votre règne 1
—Mon règne? Hélasl oui, c'est vrai, je règne ! je ne sais pas trop sur qui, ni sur quoi, si ce n'est sur ce dîner qui serait vraiment digne du Petit-Ramponneau ; mais enfin, je règne , puisqu'on appelle ça régner. Hein ! nous y voilà pourtant dans ce royaume enchanteur 1 Qui nous eût dit cela, il y a deux mois à peine, à l'hôtel des Princes à Paris, quand mon premier ministre nous dégoisait tous mes titres? Je vous avoue que je le regardais alors comme un vieux blagueur. Et vous ?
— Moi aussi, je vous l'avoue, sire, malgré les six bouteilles que j'avais eu déjà l'honneur de trinquer avec Vetre Majesté.
— « Où est l'enfant? nous dira-t-on, » s'écriait-il en remuant son tas de paperasses. « Hé quoi 1 on ose nous de- » mander où est l'enfant? Hé bien, le voici, l'enfant 1 Voici » l'enfant royal, l'enfant du prodige, l'enfant de la régé- » nération du Wardenbourg 1 »
— Sire, je vous en supplie, ne parlez pas ainsi I interrompit Muller qui avait pâli en entendant cette formule. « Où est l'enfant? » laquelle lui rappelait toutes les mésaventures de sa vie.
— Et cependant, continua Pied-de-Céleri , toutes ses prédictions se sont réalisées comme paroles d'Evangile. Nous voici tous, moi, roi ; vous, chambellan; lui, premier ministre ; Dabiron, grand trésorier. Il ne manque à la fête que notre gentille compagnonne. J'en suis fâché. C'étaiS frais, c'était gai, c'était amusant comme tout ! Et vrai, un peu de joie ne serait pas de refus, pour varier les émotions. Le chef de la bande n'est pas de ces plus farces, avec son air de pompes-funèbres. Le Dabiron non plus. Vous non plus. Moi non plus. Nous avons tous l'air tant soit peu croque-mort. Et cependant notre situation devrait être assez joviale.
— Ah 1 mon Dieu ! interrompit Roussignan, en entendant les cris que la foule poussait sur la place et dont le bruit lointain parvenait jusqu'aux oreilles des deux
LE VEAU D'OR
convives. Quel est ce tapage? On dirait qu'ils crient aussi : Où est l'enfant?
— Du tout! Ce sont encore des acclamations de joie. Je ne sais pas trop pourquoi , mais ces gens-là m'adorent. Parole d'honneur. Ils ne sont vraiment pas difficiles!
— Sire, dit Montreuil en pénétrant tout effaré dans la salle à manger , des bruits sinistres ont été répandus sur votre santé, sur votro vie, par les incorrigibles ennemis de l'ordre. Votre peuple tout entier s'est levé comme un seul homme, et demande à vous voir. Je vous trouve heureusement dans d'excellentes dispositions. Daignez, sire, vous rendre aux vœux de vos fidèles suiets. La vue seule de Votre Majesté, surtout en ce moment , suffira , je l'espère, pour calmer leurs mortelles alarmes.
— C'est guignolant, répondit Pied-de -Céleri en se levant; mais je ne puis pas faire moins pour leur bonheur.
Et ce disant, suivi de Montreuil et de Roussignan, il se dirigea, d'un pas légèrement aviné, vers la salle du trône, dont le balcon donnait sur la place même où l'émeute continuait de réclamer sa présence. Mais à peine avait-il franchi la moitié de cette vaste pièce, qu'il fut pris de son éblouissement ordinaire. Il s'arrêta court, sentit, fléchir ses jambes et s'affaissa sans connaissance sur le divan qui se trouvait près de lui.
— Malédiction ! s'écria Montreuil. Encore ses maudites syncopes I Sic transit gloria mundi ! Ainsi s'évanouissent les puissances de ce monde. Allons, docteur, voilà le moment de faire appel à tout ce que vous avez de science. A vous de guérir la monarchie, en même temps que le monarque. L'un et l'autre sont diantrement malades! N'avezvous donc trouvé aucun remède depuis notre dernière consultation ?
-r Aucun, car avant de s'occuper du remède, il faut au moins connaître le mal.
— Ne trouvez-vous pas que cela ressemble beaucoup à ce qu'on raconte du magnétisme?
— Jo le pense, mais l'Académie de médecine du Wardenbourg ayant décidé que le magnétisme n'existe pas, je n'ai point envie de me brouiller à ce sujet avec les tribunaux.
—Au nom du ciel ! enfin, quel moyen vous reste-t-ilde spécifier le cas, pour en trouver le spécifique. —Je n'en ai plus qu'un seul, et j'allais vous le proposer.
— Parlez !
— C'est de disséquer Sa Majesté.
Le premier ministre n'eut pas le temps de répondre au premier médecin , car, à l'instant même, les groupes ayant fini par envahir le palais, se précipitaient dans la salle du trône, en criant : « Le Roi ! le Roi! Pourquoi le cache-t-on? pourquoi ne se montre-t-il pas?... Qu'il soit vivant ou mort, nous voulons voir le Roi ! »
— Vous voulez voir le Roi, dites-vous? s'écria Montreuil exaspéré.
— Oui, oui, le Roi, le Roi ! répondit -on de toutes parts, avec une sympathie qui était feinte chez beaucoup des envahisseurs.
— Hé bien ! le voici, votre roi ! répliqua lo premier ministre avec un amer dédain, en leur montrant du doigt Pied-de-Céleri qui gisait évanoui sur son divan.
— Est-il donc mort? demandèrent ceux-ci au médecin de la cour, qui se tenait près de Sa Majesté, s'occupant à l'examiner, à la palper, h lui tâter le pouls.
— Est-il encore vivant? lui demandèrent ceux-là.
— Il n'est ni l'un ni l'autre, répondit gravement le lumineux docteur.
— Mais qu'est-il donc alors ?
— Il est céphalgico-magnético-nervosico-phlegmaticoprostratico-syncopico-cataloptique.
La foule recula d'épouvante à cette révélation, tout en admirant le profond savoir de l'homme do l'art.
— En un mot, reprit Montreuil, Sa Majesté est malade, et je m'étonne, 6 Wardenbourgeois, qu'un peuple tel que
vous, qui s'est toujours fait admirer par l'amour et le respect qu'il porte à ses princes légitimes, se permette, en un pareil moment, de troubler le repos de son auguste maître, jusqu'en son palais même. C'est joindre la barbarie à l'inconvenance. Ce que vous faites avec votre roi, vousjne le feriez pas avec le plus humblo de ses sujets. Est-ce donc un trop grand privilège, que réclamer pour votro souverain les simples égards que vous auriez pour le premier venu? Allons, messieurs, au nom de la loi, au nom do la majesté royale, au nom de l'humanité, au nom surtout de votre propre honneur, de grâce, retirez-vous !
Cette émouvante apostrophe produisit un excellent effet, car on ne s'adresse jamais en vain aux bons comme aux mauvais sentimens des masses. Les groupes, si menaçans d'abord, devinrent hésitans; ils rougirent de leur conduite, se turent, se découvrirent, et s'ébranlèrent enfin pour se retirer sans bruit.
L'habileté de Montreuil allait donc l'emporter cette fois encore, lorsqu'un personnage de haute stature, do' figure distinguée, de manières élégantes, vêtu d'un de ces costumes brodés qui révèlent le diplomate, et la poitrine toute couverte de ces cordons, de ces chaînes, de ces brochettes et de ces crachats qui imposent toujours au vulgaire, s'avanra gravement dans l'espace laissé libre par les envahisseurs, et où se trouvaient seuls en ce moment le monarque évanoui, son président du conseil triomphant, son grand trésorier, son premier chambellan dont le tumulte avait renouvelé toutes les vagues frayeurs, et son premier médecin qui continuait de hocher céphalgico-magnéticonervosico-phlegmatico-prostratico-syncopico-cataleptiquement la tête.
— Latanoff ! se ditRoussignan-Muller en pâlissant. Allons bon ! me voilà retombé en pleine police russe !
— Latanoff ! se dit Montreuil en tressaillant de colère. Je m'étonnais aussi de ne l'avoir pas encore vu se jeter de nouveau à travers ma fortune !
Montreuil retrouvait dans le survenant, en effet, son éternel adversaire;— l'inévitable antagoniste dont les intrigues, depuis vingt ans, contre la dynastie légitime n'avaient cessé de contre-carrer les siennes, à Hambourg, à Francfort, à Londres, à Paris, partout, en faveur de cette même dynastie ; — l'acharné persécuteur du chevalier de Limbourg et de son héritier , Ludwig I", le nouveau roi ; — enfin l'infatigable représentant de ces cours du Nord, dont le but, en maintenant sur le trône la descendance bâtarde du comte de Zanau, était le copartage du Wardenbourg, à l'époque peu éloignée sans doute où le roi déchu, Bénédict I«r, se fût éteint sans descendance.
Les deux rivaux échangèrent un regard où se résumait toute la haine de ces vingt ans de luttes. Ils comprenaient sans peine qu'ils étaient là sur leur dernier terrain, et que l'heure fatale venait de sonner où ce long duel devait finir par lo triomphe irrévocable de l'un ou de l'autre.
L'étrange souriro d'une femme voilée dont Latanoff avait quitté le bras pour sortir de leur groupe d'afûdés et s'avancer isolément de quelques pas en avant d'elle; ce sourire où brillaient tout ensemble la moquerie et l'espoir; ce sourire joyeusement sinistre eût prouvé, à qui l'eût observé, qu'il y avait là, dans ce même champ-clos, un troisième intérêt, lequel comptait voir les deux combatlans s'enferrer l'un l'autre, et lui laisser recueillir le fruit définitif de leur double défaite.
— Que vous parlo-t-on de roi ! s'écria insolemment Latanoff. Que vous parle-t-on de princo légitime, à propos de ce mannequin couronné I
— Gardes! interrompit Montreuil, qu'on saisisse l'insolent qui se permet de pareils attentats coatre la majesté royale !
Mais aucun garde ne bougea. La solde étant en retard de quarante-huit heures, le mécontentement l'emportait sur la juste reconnaissance qu'avait fait naître le rétablissement de la bastonnade.
— Oui, continua Latanoff, je ne vois dans ce prétendu héritier du trône, dans ce soi-disant malade, qu'un habile
histrion qui feint ainsi do porpétuols évanouissemons, pour n'avoir pas à s'expliquer sur son abominable monsongo.
— Oui, oui, c'est do la comédie! répétèrent les alfidés de l'orateur.
— On vous trompe, Wardenbourgcois, continua Latanofl ; on abuse de votre loyauté, peuple de héros, peuple de braves! Cet inûrme potentat n'est pas autre chose qu'on vagabond, dont do coupables intrigans ont fait l'instrument do lour ambition, et qu'ils osent imposer à votre crédulité, à votre bonne foi monarchique!
— A bas le faux roi ! clamèrent les mes voix.
— Gardes, qu'on arrôto touto cette bando d'imposteurs ! s'écria à son tour Latanoff, qui crut lo moment venu do donner cet ordre décisif.
Mais, pas plus que devant, aucun garde no bougea. La reconnaissance du rétablissement de la bastonnado l'emportait en rovanche sur le mécontentement «les quarantehuit heures d'arriéré do solde. La forcearmée était résolue a se tenir ainsi dans une sage neuutralité, jusqu'à ce qu'elle sût bien positivement quel serait le vainqueur à qui elle devrait obéir.
L'ordre d'arrestation fit flageoler néanmoins les jambes de Roussignan-Muller.
— Toujours la police russe ! se dit-il atterré.
Quant à Montreuil, l'abstention des gardes wardenbourgeoises, baïonnettes essentiellement intelligentes, lui avait rendu toute son assurance ordinaire.
— Oui, citoyens, s'écria-t-il, connaissant tout le charme de ce mot pour l'oreille du peuple ; oui, citoyens, on vous trompe 1 Mais le trompeur, quel est-il? Ahl certes, ce n'est pas moi, comte deCasticala, qui ai passé les plus belles années de ma vie à chercher le petit-fils du comte de Zanau, votre avant-dernier roi. Ce n'est pas non plus votre grand trésorier actuel, le marquis de las Caraceas, qui n'a pas hésité à sacrifier l'immense fortune qu'il possédait dans son pays, pour soutenir la cause sacrée de l'unique descendant du chevalier deLimbourg. Ce n'est pas, enfin, celui que votre admiration avait surnommé le Blondel d'un nouveau Richard ; ce fidèle serviteur d'une famille proscrite, co noble baron do Rembach, ce vertueux Muller, qui depuis vingt ans n'a cessé de veiller sur le précieux rejeton d'une auguste race, et qu'ici môme, en face d'une sédition terrible, vous pouvez voir encore, avec des larmes d'attendrissement, l'entourer comme toujours d'une si courageuse protection. (Rumeurs diverses.) Non, citoyens, le menteur n'est aucun de nous. Cette qualification, en efiet, convient-elle à ceux qui, à travers tant d'obstacles, au prix de si grands sacrifices, au mépris même de ces injures, sont parvenus à rendre à votre amour le légitime héritier du trône? Non!... Mais le menteur, voulez- vous le connaître ? Hé bien ! c'est celui-là même qui ose nous accuser de mensonge. C'est le factieux qui ne craint pas de jeter l'insulte à un prince infortuné, dont la mauvaise santé (que le premier de vos médecins a promis d'ailleurs de rétablir complètement), devrait être au contraire un motif de plus de sympathie et de vénération. Quelle en est la cause, en effet? Ne sont-co pas, hélas I les longues souffrances d'un exil immérité. Enfin, c'est l'obscur intrigant dont la mission secrète n'a pas d'autre but que de fomenter des troubles dans ce pays, afin d'en amener l'invasion, le partage et l'anéantissement, au profit des puissances ennemies qui le soudoient.
Ainsi parla Montrauil. Son discours impressionna vivement ceux des assistons qui étaient venus là sans parti-pris. Latanofl se hâta donc de reprendre la parole.
— Je maintiens ce que j'ai dit, s'écria-t-il de nouveau. Ce caduc automate n'est pas 1© véritable descendant du chevalier de Limbourg. Elles preuves, les voici, ajouta-t-il en déposant plusieurs papiers sur la table qui se trouvait près de lui. Où sont les preuves contraires? Nous sommons notre insolent contradicteur d'avoir à les déposer en face de celles-ci !
— On me demande, citoyens, où sont les titres de votre
malheureux prince, répliqua Montreuil, qui était de très bonne foi dans son erreur, ainsi quo nous lo savons. Les voici de même, 8jouta-t-il en déposant à son tour des papiors sur la table. Qu'une délégation, choisie parmi les notables de l'assemblée, vienne les examiner les uns et les autres, »'t qu'elle prononce on parfaite connaissance de cause Mais, puisqu'il est question do titres, il en est un, citoyens, dont l'existence se trouve attestée authentiquement dans oes papiers, et dont je veux vous montrer, .séance tenanto, L'existence décisivo surin personne même du prince. Dans la juste prévision des persécutions et dos hasards qui devaient agiter, menacer, égarer dans le monde sa royale individualité, ses augustes païens avaient cru sago de le marquer d'un signo indélébile qui lui servît à démontrer sa glorieuse identité en toute occasion. Dèslo berceau, leur main prudento grava donc, sur lo bras do cet unique rejeton, les deux initiales do son nom et do son royaume. Ces deux lettres symboliques, co sont un L. et un double W, autrement dit : Limbourg et Wardenbourg.
Et à ces mots, Montreuil s'approcha de l'inerte monarque, lui découvrit un de ses avant-bras, et montra les deux lettres, surmontées d'une couronne.
Latanoff resta confondu à la vue de ce tatouage, dont il connaissait la réalité; mais la femme voilée lui glissa quelques mots à l'oreille, et il se hâta d'opposer révélation à révélation.
—Ce tatouage, s'écria-t-il, dont jene conteste ni la sagesse ni l'existence, est un témoignage de plus contre la prétendue légitimité de cet éternel dormeur, et contre la conviction intéressée de ses partisans. Vous avez devant les yeux, non pas le prince lui-même, mais le frère de lait du prince; le fils de sa nourrice, une paysanne des environs de Francfort; enfant du même âge que l'autre, et dont, par surcroît de précaution, afin de dérouter les ennemis de son royal compagnon de berceau, le bras fut marqué de lettres toutes semblables. Ces lettres se trouvaient être aussi les initiales de ses nom et prénom : L. W, autrement dit : Lvdtoig Warchell. Seulement, afin que, dans l'avenir, ils ne pussent être confondus l'un avec l'autre, aux yeux de leurs amis comme à ceux de leurs ennemis, le prince fut tatoué en rouge, tandis que le paysan le fut en bleu. Examinez maintenant lequel des deux est sous vos yeux.
— C'est le bleu ! c'est le bleu ! murmura-t-on de toutes parts, à la vue du bras resté découvert.
— Sornettes que tout cela I s'écria sincèrement Montreuil, pour parer ce nouveau coup, qu'il regarda comme une absurde feinte.
— Eh bien ! que le malade s'en explique lui-même, interjeta alors, au milieu du brouhaha, la voix ferme d'un inconnu, de haute stature aussi, à la physionomie douce et impérieuse tout à la fois, au costume moitié laïque moitié sacerdotal, qui était resté silencieux jusqu'à ce moment, et dont le regard étincelant n'avait pas quitté une seconde Sa Majesté très problématique.
Tous les yeux se portèrent naturellement sur lui.
— Hé quoil se dit Montreuil : le maître de Pied-de- Céleri I... Singulière rencontre... Que peut-elle signifier?...
— Hé quoi 1 se dit de son côté la femme voilée : l'ami de la délunte baronne ! l'homme à la lettre posthume 1 Que vient-il faire en pareil lieu ?...
— Hé quoi ! se dit à son tour Roussignan-Muller : le solitaire de Montmartre I l'ancien maître du Roi I M. Masson ici!... Il ne manquait plus que lui à la bagarre!... Encore un espion russe, j'en suis bien sûr !
— Oui, reprit l'étrange personnage, que Sa Majesté daigne s'expliquer elle-même sur la question d'identité.
— Mais elle est sans connaissance, objecta-t-on de toutes parts. Sa Majesté ne peut parler.
— Je suis certain du contraire, répondit l'inconnu sans bouger de place ; laissez-moi l'interroger.
Et en effet, à la grande stupéfaction de son premier médecin, Sa Majesté, ô prodige ! donna tout à coup signe de
LE VEAU D'OR
vie, sur le divan où elle était couchée. Elle remua, bailla, se délira les bras ; mais elle ne put se lever, et ses yeux qu'elle rouvrit restèrent fixes et vitreux.
— Répondez, lui dit alors l'inconnu d'un ton impératif. Qui étes-voust
— Je ne pais pas 1 répondit Pied-de-Céleri, après un moment d'hésitation.
— Cette désobéissance m'étcnne, persa l'inconnu. Le tvjetse trouve sans doute dans un de ses caprices. Mais j'en viendrai à bout. Repondez, vous dis-je, reprit-il tout haut et d'une voix plus impérative encore Etes-vous l'héritier légitime du trône, ou n'êtes-vous que son frère de laitî
— Je ne veux pas vous le dire !
— Décidément, j'ai perdu quelque peu de ma puissance sur lui, depuis que nous nous sommes quittés, pensa encore l'interrogateur ; mais je vais la recouvrer tout entière sans aucun doute. Vous no me reconnaissez donc pas? continua-t-il tout haut, d'un ton plus affectueux.
— Oh 1 si fait! je vous reconnais parfaitement : vous êtes celui qui m'avez dépendu, dans lo violon du corps de garde, où l'on m'avait enfermé, à la suite d'une scélérale de montre à répétition, qu'on m'accusait d'avoir chippée, et qui se mit à battre la breloque dans ma tige de bottes. Aussi, la première chose que je ferai comme roi, aussi tôt que je serai guéri de mes evanouissemens.ee sera de chasser de mon royaume toutes les montres à répétition. Quant à vous, mon cher maître, continua S. M., en dénouant mon foulard, en m'apprenant à respecter les montres d'autrui, et en me mettant à même de régner ici, vous m'avez rendu un tas de services que je n'oublierai jamais. Quelle fonction voulez-vous ? quel cordon vous faut-il ? Parlez, faites-vous servir, a Garçon, une place ! — Voilà, monsieur! — Garçon, une brochette ! — Quelle brochette, monsieur? est-ce de mauviettes ou de goujons frits? — Non, de tout ce qu'il y a de plus chenu en fait de décorations allemandes. — Voilà, monsieur, voilà! »
Nous laissons à penser ce que l'étrangeté de la situation, la singularité des demames et la bizarrerie des réponses devaient causer d'ébahissement aux acteurs comme aux témoins de cette scène.
L'interrogateur reprit ainsi, au milieu du plus profond silence :
— Hé bien ! donc, mon ami, s'il est vrai que vous soyez reconnaissant des petits services que j'ai déjà pu vous rendre, et de ceux que peut-être je viens vous rendre encore, répondez-moi en toute sincérité, je vous en prie. Etesvous l'héritier légitime du trône, ou n'en êtes-vous que l'u-urpateur involontaire?
— J'en suis le roi répliqua Pied-de-Céleri, qui, tiraillé par deux sentimens contraires, la déférence qu'il conservait pour son ancien maître et la honte qu'il éprouvait d'avouer ce que, dans son état de seconde vue, il savait très bien êtro la vérité, ne trouva rien de mieux que de recourir à une équivoque pour se tirer d'embarras.
— Vous mentez 1 dit alors sévèrement M. Masson.
— Non ! répondit timidement Pied-de-Céleri.
— Vous mentez, vous dis-je ! Répondez avec franchise. Je le veux ! entendez-vous ? |e le veux 1
— Et moi, je ne veux pas ! répondit cette fois Pied-de- Céleri, d'un air d'écolier mutin, et en s'agitant beaucoup sur son divan.
— Je ne comprends rien à une telle désobéissance, pensa M. Masson tout à fait découragé. Je n'ai plus sur lui qu'un pouvoir incertain.
Mais tout à coup il tressaillit, sous l'empire d'une idée nouvelle, en examinant de loin la main gauche de son
rétif sufet.
— Qu'avez- vous donc fait, lui dit-il, de l'anneau d'or que je vous avais remis au moment de notre séparation, et que vous m'aviez promis solennellement de toujours porter en bon souvenir de moi?
— J'ai rempli ma promotso, répondit le dormeur éveil-
LE SIÈCLE. — XIV
lé, et ce n'est pas ma faute si je n'ai plus cette bague. Tout à l'heure, quand j'ai commencé à remuer les bras, elle s'est échappée de mon doigt et a roulé sous le divan.
— Je no m'étonne plus de rien, pensa l'interrogateur. Allons, il ne me reste plus qu'à omployer lo grand moyen !
— Citoyens, s'écria alors Montreuil, vous lo voyez : nous avons cru devoir nous prêter à toutes les expériences qu'on réclamait, pour arriver à la constatation de la vérité; mais, par égard pour votre propre dignité, autant que par respect pour la présence do notre auguste mo-« narque, nous no saurions laisser dégénérer ces expériences en une vaine parade somnambuliquo. C'en est assez Votre conviction doit être faite.
— Oui, oui, répondit alors l'immense majorité des sppetatours. A bas los factieuxl vive le Roi ! vivent ses ministres!
Mais au même instant une voix éclatante se fit entendre à travers ces acclamations.
— Mon fils! ouest mon fils ? Je veux voir mon fils! s'écriait-elle.
— Place, messieurs, place! ajoutait une autre voix.
Et, sur un signe de M. Masson, l'on vit le robuste serviteur que nous avons entrevu à Paris, à l'hôte! d'Allemagne, quelques jours auparavant, écarter les différens groupes, pour frayer passage à une vieille femme qu'il conduisait par la main.
Cette vieille femme poussa un cri de joie à la vue du monarque et se précipita vers lui.
— Oui. c'est mon fils!... mon fils bien-a;mé!... s'écriaitelîe éperdue, en couvrant de baisers maternels, les mains et le front de Pied-de-Céleri, qui restait inerte dans ses bras, sans même avoir l'air de s'apercevoir de sa présence. Oh! c'est bion toi! continuait-elle: je te reconnais à ta ressemblance avec mon pauvre homme! Je te reconnais aussi à ces deux lettres bleues, surmontées d'une couronne, que lo père et la mère du petit prince de Limboure:, ton frère do lait, avaient voulu graver sur ton bras comme ils l'avaient fait en rouge sur le sien. Ce fut heureux pour lui, mais ce fut bien malheureux pour toi. C'est à cela que se trompèrent les brigands à la solde de ses ennemis. Pendant que je portais le petit prince à Francfort, pour le rendre à ma bonne maîtresse, feu madame Duplessis, qui devait l'envoyer en France, les scélérats envahirent ma chaumière à la brune; ils y mirent le fou, t'enlevèrent méchamment, te prenant pour ton frère de lait, et t'emportèrent je ne sais où. Quand je revins, plus rien : ni chaumière, ni berceau, ni fils! Je crus, hélas! que tu avais péri dans les flammes, et je l'ai toujours cru jusqu'à ces derniers temps. C'est lo saisissement, l'épouvante, le chagrin, qui m'ont rendue sourde. Cher entant, je t'ai bien pleuré, va! Mais pourquoi ne me réponds-tu pas? On dirait que tu me regardes sans me voir, et que tu m'écoutes sans m'enlendre! Dismoi donc que tu me reconnais, car c'est pour te convaincre que je to raconte ici cette bien triste histoire. Oh! reconnais-moi ! Je to reconnais bien, toi!... et non seulement à mes yeux, mais encore à mon cœur !... Le cœur d'une mère ne s'y trompe pas lui! Ce n'ost pas comme celui des brigands qui t'avaient volé. Pauvre enfant!... je no t'avais pas revu depuis celte horribeséparationlMais je te retrouve : tout est oublié. Allons, parle, je t'en conjure!... Dis-moi donc quelque chose. Je suis sourde, mais je devinerai. Embrasse-moi, d'ailleurs! Les caresses d'un fils, ça se comprend toujours!
Et la bonne vieille pleurait de joie, tandis que la plupart des spectateurs pleuraient d'attendrissement.
Pied-de Céleri parut sortir un peu de sa léthargique torpeur sous les caresses de la vieille bonne femme, non moins que sous le regard de son ancien maître.
— Ma mère, dites-vous? murmura-t-il en l'examinant avec étonnement. Attendez dcûc... que je tâche de me
souvenir...
— Chut! le malade a quelque tendance à recouvrer sa raison, s'écria le premier médecin. Voilà le moment d'ai-
FRf"'DF.RÏC SOUME. — LEO lespès.
dor la natare. Vite, vite, an verre d'eao sacrée, avec an pea de fleur d'oranger I ajouta-t-il toul bas bd s'adressent au grand trésorier Dabiron oui était près de lui.
Dabiron s'empressa d'apporter sur an plateau le verre d'eau demandé, et que 1;l foule regarda comme une plus savantes potions dont lo docteur eût jamais en l'idée*
— Allons, buvez-moi cela, dit il à pied-de-Céleri.
— Volontiers, répondit celui ci, eu approchant le verre deses lèvres; j'ai une soif de dromadaire. Ça me remettra.
Mais à poino eut il avalé vivement deux ou trois gorgées du paissant breuvage, quo le replaçant avec horreur sur lo plateau,
— Pouah ! s'écria-t-il. Je croyais que c'était du vin. Mais c'est fadasse eo diable l
Dabiron se hâta de remporter le plateau, ot, choso étrange, on ne lo vit plus reparaîtro.
— Oui, oui, qu'on m'ôte ça, disait Piod-de-Céleri. Merci 1 je sors d'en prendre !
— Ah damel murmura la foule, les médecines, ça n'est pas très flatteur ; mais plus c'est mauvais, plus c'est bon 1
— N'importe! ajouta lo docteur, lo malade en a pris assez pour en éprouver un salutaire effet. Là... la... vous voyez... le pouls reprend de la régularité... l'ahurissement se dissipe... la physionomie s'éclaire... l'œil perd do sa fixité vitreuse... Bravo! je ne m'étais pas trompé : c'était bien une céphalgico-magnético-nervosico-phlegmatico-prostratico-syncopico-catalepsie. Une bien belle maladie! Mais j'en suis venu à bout, et, sans vanité, voilà une guérison qui mo fera quelque honneur !
Les murmures approbatifs du public ratifièrent l'éloge que l'ingénieux praticien se votait lui-même à lui-même.
Sans recouvrer tout-à-fait l'état de veille, Pied-de-Céleri, en effet, était suffisamment rentré dans la vie réelle pour en apprécier tant bien que mal les événemens.
— Décidément non, reprit-il, après avoir contemplé longuement la vieille bonne femme ; je n'ai pas l'avantage de vous reconnaître, n'ayant pas le souvenir de vous avoir jamais vue; mais c'est égal: vous m'avez l'air d'une brave et digne personne. Et puis, je ne sais pas ce que j'ai, mais je suis tout bête en vous regardant ; je sens là, du côté gauche, quelque chose qui me dit que ce que vous me contez est la vérité.Vadonc pour votre histoire 1 Embrassezmoi encore ! Parole d'honneur, ça fait du bien d'umbrasser sa mère, surtout quand on n'en a pas l'habitude 1
Le fils et la mère confondirent un instant leurs caresses. Touchant tableau qui fit encore pleurer presque tout le monde, y compris même les émeutiers de profession.
Ce dernier incident donnait complètement raison à Latanoff. Il triomphait sur toute la ligne, tandis que Montreuil baissait la tête, livide de dépit, consterné, hébété, comme un homme qui vient de recevoir une cheminée sur la tête. L'orgueil de la longue lutte qu'il avait soutenue avec éclat lui rendit cependant un peu de fermeté, quand, en vainqueur plein de courtoisie, Latanoff le salua poliment, comme pour parodier un mot célèbre : a Honneur au courage malheureux! », et l'engagea d'un signe bienveillant à gagner prudemment la porte. Montreuil lui rendit son salut avec résignation mais dignité.
La foule se montra moins généreuse que le vainqueur.
— A bas le ministre ! à bas l'intrigant ! à bas l'imposteur! hurla t-elle en menaçant le vaincu du geste.
— Calmez-vous, mes amis, s'écria magnanimement Latanolf, qui , en réalité , eût été fâché que l'arrestation de son adversaire amenât un procès dont les débats auraient pu être fort désagréables pour ses anonymes commettans. Calmez-vous, répéta-t-il, et sachez être équitables, même envers vos ennemis. M. le comte est plus à plaindre qu'à blâmer : j'ai la conviction qu'il était de bonne foi.
— Non, non, c'était un menteur! un ambitieux 1 un faussaire 1 A bas, à bas 1 continuait de vociférer la foule.
— M. le baron a dit vrai, citoyens , répondit vivement Montreuil, heureux, dans ce naufrage, de s'accrocher à la
planche de salut que lui tendait son adversaire. Vous étiez trompés, mais je L'étais comme vous. Bt par qui l'étions nous Ions? p.ir an seul el même imposteur; par le i u \ Blondel de ce faux Richard) par le faux Mentor d«i ce faux Télémaqae ; par l'homme qui prétendait avoir découvert votre prince légitime, l'avoir accompagné, élevé, servi, suivi, pas à pas, depuis sa plus tendre enfance; parce Muiier enfin qie vous voyez ici, tremblanl «le peur sous
le poids mèm<> de ses forfaits, près du pauvre diable qu'il av.vi dupé comme tout le monde. i:t pourquoi?... poui lisfaire une misérable ambition : celle de devenir lo chambellan d'un roi desa fabrique. Cela fait pitié I Oui, çitoyi c'est lui qui est cause do tout! voilà lo seul, lo vrai coupablo \
— Ce n'est pas vrai! s'écria le pauvre chambellan, qui perdit complètement la tète. Et d'abord, je no suis pas Muller, je suis Roussignan ! C'est à-dire non, je no suis pas Roussignan, je suis Muller!... Ou plutôt si, jo suis... ou plutôt non, je ne suis pas...
—Vous l'entendez, citoyens? interrompit Montreuil. Tout est faux chez ce monstre de duplicité. 11 n'est pas même lui-même. C'est un faux Muller, c'est un laux Roussignan. Il l'avoue. Quelle perfidie!
— A bas! à bas! clama la foule en tournant aussitôt ses mobiles colères contre la dernière victime qu'on lui désignait.
Heureusement pour le malheureux Roussignan, qui devenait, comme toujours, le bouc émissaire de tout le inonde, la garde, qui n'avait à lui attribuer pour ou contre ni arriéré de solde ni rétablissement de bastonnade, se hâta d'intervenir et de l'arrêter, ce qui le préserva de tout châ timent immédiat.
— Vous le voyez, messieurs, dit alors Latanoff à la foule, vous n'aviez laissé mettre sur le trône que le simple fils d'une obscure paysanne. Que cette erreur vous servo de leçon ! Que cette burlesque échauffourée vous mette prudemment en garde contre toute autre telHHi de ce genr ! Passe pour une première duperie; mais songez-y, l'univers a les yeux sur vous, et la récidive ferait de ce peuple l'éternelle rnée de l'histoire. En un mot, soyez bien convaincus que tout nouveau prétendant ne serait qu'un imposteur comme cnlui-ci. Le chevalier de Limbourg, fils légitime du comte de Zanau et légitime héritier du trône, avait laissé un fils, lui aussi, j'en conviens; ce fils était le nourrisson de cette femme ; ce fils était le frère de lait de cet homme; ce fils eût régné sur vous par conséquent sous le nom de Charles 1er; tout cela est incontestable; mais ce qui ne l'est pas moins, c'est que ce fils est mort.
— C'est faux 1 interrompit énergiquement une voix de femme.
— Hé quoi ! madame, dit tout bas Latanoff à Tiennette, tandis que les spectateurs échangaient mille conjectures sur CPtte nouvelle péripétie; auriez-vous l'intention de nous trahir ? Songez-y : il en est temps encore. Si vous parlez, prenez garde à vous ! il n'est pas de vengeance qui ne puisse vous atteindre. Si vous vous taisez, au contraire, il n'est pas de récompense, pas de faveur, pas de titre même que vous ne puissiez demander à coup sûr.
— Mes réflexions sont faites depuis longtemps, monsieur le comte, répondit-elle avec résolution; et c'est ici que mes intérêts à moi se séparent de ceux que vous représentez. Brouillons-nous, soit l de puissance à puissance. Non, messieurs, reprit-elle tout haut, en s'avança nt à son tour dans l'espace resté vide, et au grand étonnemeut de Montreuil et de Masson, qui la reconnurent alors; non, l'héritier légitime n'est pas mort!
— C'est une nouvelle imposture, s'écria Latanoff, en faisant signe à ses affidés.
— A bas, l'intrigante! à bas! clamèrent ceux-ci en sa précipitant vers Tiennette, dans le dessein de l'entourer, de l'empêcher de poursuivre et de l'entraîner hors de ia salle.
LE VEAU D'OR
Mais sur un signe d'elle, les affidés qu'elle avait enrôlés de son côté se précipitèrent à leur tour et lui firent un formidable rempart. Les deux partis s'arrêtèrent en face l'un do l'autre, s'injurièrent, se menacèrent, et furent sur le point d'en venir aux mains.
Le tumulto s'apaisa néanmoins, grâce à l'intervention des notables qui, revêtus de leurs insignes, s'étaient réunis oovant la table,quelques instans auparavant, sur l'invitation de Montreuil, pour y examiner les divers papiers soumis à leur appréciation.
— Oui, l'héritier légitime existe, reprit alors Tiennette au milieu des rumeurs do colère, de surprise ou de joie que faisait naître cette dernière révélation.
— Hé bien 1 si cela est vrai, répondit !e chaf des notables, dites-nous, madame, où est ce royal enfant.
— Allon«, bien, bravo : Où est l'enfant?... répéta Roussignan-Muller, à qui ces simples mots causèrent de nouveau plus d'épouvante rétrospective qu'il n'en avait éprouvé de son arrestation même. Mais, mon Dieu! quand donc cette infernale persécution finira-t-elle!... Hé quoi, cette femme aussi 1... Montreuil aussi!... le Roi aus^i!... tous aussi!... tous espions russes!... Qu'on m'emmène! qu'on m'emmène!... J'aime mieux la paille humide, le pain sec et l'eau même des cachots, que l'incessante torture de cette abominable question!
La grâce d'être conduit en prison est une faveur qu'on ne refuse jamais. On emmena volontiers Roussi gnan-Muller, qui sortit en menaçant du poing tout le monde.
Après le léger tumulte occasionné par ce petit incident,
— Vous demandez où est l'enfant, messieurs, répondit Tiennette avec assurance. Il est à Paris ; il s'est caché sous le nom de d'Aronde; il est digne de gouverner un peuple tel que vous; et, je ne crains pas de le dire, moi que les puissances hostiles ont bien voulu initier à leurs arrièreprojets, si vous lui rendez le trône auquel sa naissance lui donne un droit imprescriptible, vous aurez assuré le bonheur intérieur de ce pays, en même temps que vous l'aurez préservé de la convoitise étrangère. Du reste, messieurs, je n'ai point la prétention d'être crue sur parole, surtout quand tant d'imposteurs ont dû exciter si justement votre défiance. Voici mes preuves, messieurs.
Tiennette remit au chef des notables les divers papiers dont elle s'était munie, et qui tous, provenant du coffret qu'elle avait vidé chez d'Aronde au profit de sa fameuse armoire, renfermaient des détails authent qucs sur la vie tout entière du nouveau prétendant, depuis le jour de sa naissance jusqu'au jour de son entrée dans la maison du baron d'Appencherr.
Les notables les lurent avec attention comme ils avaient lu les précédées; après quoi le plus âgé d'entre eux fit signe qu'il voulait prendre la parole.
— Silence ! silence ! cria-t-on de toutes parts.
— Tous ces témoignages, dit-il à haute voix, de manière à être entendu jusqu'au fond de la salle ; tous ces témoignages sont do la plus incontestable authenticité. Oui, l'héritier légitimodu trône existe ! Oui, il se nomme Charles d'Aronde ! Oui, il habite Paris! Oui, notro intérêt comme notre devoir est do lui offrir cette couronne qui se trouvo doublement vacante ! Donc, vous tous qui m'écoutez, si vous êtes de bons citoyens, si vous avez au cœur l'amour de la patrie, imitez vos mandataires, et criez avec nous d'uno voix unanime : Vive Charles 1er j Vive l'espoir du Wardenbourg 1 Vive le pacificateur do notre cher pays! Vive lo sauveur do notro nationalité I Vivo le roi !
— Vivo 'e Roi ! répéta la foule enthousiasmée.
— Et maintenant, mi s amis, continua le vénérable liera ult, retirez-vous paisiblement, et que chacun do vous s'en aille porter chez lui l'heureuse nouvelle, afin de ramener le calme et l'espérance au sein de cette grande citél
— Oh! disait Latanoff, mais en ayant bien soin de cacher son poignant dépit; un homme tel que moi se voir ainsi joué, et par qui? par une telle femme !
Montreuil alors s'approchu do lui à son tour, et l'engageant pareillement d'un signe à gagner prudemment la porto,
— Me permeltrez-vcus, monsieur lo baron, lui dit-il, do vous restituer la moitié des consolations que vous avez bien voulu m'olTrir si généreusement tout à l'heure?
— Je suis presquo tenté de les refuser, monsieur le comte, répondit Latanoff en s'inelinant avec non moins de politesse , car il est encore honorable do succomber là où vous avez succombé vous-même.
Et les deux diplomates, qui savaient tomber avec tant de grâce, comme les gladiateurs antiques, sortirent ensemble du palais, à la faveur du tumulte, do Ja cohue et de l'obscurité, en se cachant l'un à l'autre, sous je plus charmant sourire, l'humiliation dont l'insuccès les accablait tous deux.
Pondant que la foule s'écoulait, les notables avaient choisi parmi eux une députation composée de trois délégués, ayant mission de se rendre a Paris, auprès de celui qui était bien décidément l'héritier légitime du trône, et do lui exprimer le vœu unanime de la nation wardenbourgeoise. Les autres devaient se constituer en gouvernement proviscre jusqu'à l'arrivée du futur roi.
— Madame, dit alors le chef de la députation à Tiennette qui était restée dans la salle sous la protection de ses affidés, veuillez compléter vos précieux renseignemens en nous indiquant la demeuro de Sa Majesté, à Paris.
— Sa demeure? répondit Tiennette avec émotion. Hélas! elle est peut-être bien triste en co moment 1 Je n'ose vous la dire. Permettez-moi de vous y conduire moi-même. C'est la seule récompense que j'ambitionne, pour l'éminent service que j'ai ou le bonheur de vous rendre.
— En ce cas, madame, quand vous plaît-il de partir?
— C'est moi qui suis à vos ordres, messieurs. Demain cette nuit, à l'instant même.
— Soit ! à l'instant même, madame. On ne saurait se trop hâter, lorsqu'il s'agit d'assurer la félicité d'un grand peuple.
Et sur ce, les notables sortirent à leur tour de la salle ainsi que Tiennette et ses acolytes.
M. Masson y resta seul avec la femme Warchell et Piedde-Céleri, dont on ne s'occupait pas plus désormais que s'il n'eût jamais existé.
Ils furent rejoints alors par le chambellan du précédent monarque, celui que Montreuil lui-même avait destitué pour cause d'excessive courtisannerie. Ce vieux factotum tendit d'abord sa tête peu vénérable à travers la portière derrière laquelle il avait assisté invisible à toutes les scènes qui venaient d'avoir un dénoûment si imprévu; puis il aventura toute sa personne en dehors de cette cachette, et s'avança enfin vers M. Masson sur la pointe criarde de ses escarpins.
— Hé bien ! lui dit-il mystérieusement, nous voici dans un bel état I De trois rois, qui sait s'il nous en restera un seul ! Or, pas do roi, pas de chambellan. C'est triste ! Lorsque, cédant à une rancune bien naturelle contre ce damné Montreuil (on peut le traiter ainsi, maintenaat qu'il n'est plus ministre l), je consentis au désir que vous m'exprimâtes d'être à même de veiller jour et nuit sur un prince dont la santé vous inquiétait, disiez-vous, ah ! certes, j'étais loin de m'attend-e à un si fâcheux résultat I Rien no me fut plus facile quo de vous cacher dans l'appartement même que je conservais, et qui est attenant à celui de son ex-majesté. Je connais comme ma poche tous les détours de co palais dans lequel j'ai été nourri. Mais si j'avais pu prévoir que cette complaisance, sur laquelle je comptais pour reconquérir mon poste auprès de Sa Majesté, dût êtro précisément la causo qui me priverait do ma dernière chance, à coup sûr, j'y eusse regardé à ueux fois. Quand un homme do cœur a passé les trois quai b de
FRÉDÉRIC SOULIÊ. — LEO LESPES.
Ba vn- à servir les autres, il ne rononco pas facilement à un pareil honneur.
— Uassurez-vous , monseigneur, répondit M. Maison, qui ne put s'em pocher de sourire. J'ignore quelle sera la ri p mse du nouveau prétendant ; mais s'il accepto, jo vous promets d'intercéder pour vous.
— j'en accepte l'augure.
— En attendant, dites-moi, reprit M. Masson, avez-vous eu l'obligeance de pourvoir aux préparatifs dont jo vous ai prié?
— Impossible, en présenco de la cohuo qui entourait lo palais; mais la place est libre maintenant, et jo vais m'en occuper sans délai. Je reviens à l'instant.
M. Masson frappa doucement sur l'épaule do la femme Warehell, qui continuait d'échanger de tendres caresses avec son fils ; et ayant ainsi appelé l'attontioa de la pauvre sourde, il lui dit avec bonté, dans la langue des signes :
— Le voilà, ce (ils si regretté I Vous voyez que je ne vous ai pas trompée, en vous envoyant chercher là-bas, là-bas, à Brnée, pour vous réunir ici. Mais je vous en prie, dans son intérêt, dans le vôtre, dans le mien, dans celui do tout le monde, laissez-moi lui adresser encore quelques questions de la plus grande importance.
La bonne vieille ayant compris M. Masson, lui exprima sa vive reconnaissance, déposa un dernier baiser sur le Iront de Pied-de-Céleri, et alla s'asseoir un peu à l'écart, sans toutefois perdre son fils des yeux.
— Hé quoi, maître, demanda l'ex-potentat, avec une expression de vive contrariété, vous voulez donc recommencer la séance ?
— Non, mais la compléter , et cette lois, je t'en préviens, avec tous mes avantages.
M. Masson ramassa l'anneau d'or qu'il trouva soas le divan, comme l'avait indiqué Pied-de-Céleri ; il le lui remit au doigt, bon gré, mal gré; concentra sur le mutin toute la puissance magnétique de son regard et de sa volonté ; le replongea presque aus-ilôt dans cet état d'insensibilité physique et do surexcitation morale d'où il ne l'avait qu'imparfaitement tiré à dessoin; et enfin, quand il le crut doué d'une lucidité aussi étendue que possible, il lui adressa la parole en ces termes :
— Crois-tu maintenant pouvoir me répondre avec clarté?
— Je le crois.
— Le veux-tu?
— Je le veux.
— En ce cas, regarde d'abord dans l'intérieur du palais.
— J'y vois le docteur dans son appartement. Il rédige pour l'Académie de médecine un rapport sur la.... attendez donc... c'est diablement difficile à lire I... sur l'affection eeph3i'aluico-magnético-nervosico- phlpgma'ico-pros • tratico-syncooico-cataleptique , dont il m'a guéri. Celle cure lui vaudra le titre de prince de la science, trois plaques étrangères, cinq nouvelles sinécures, six mille malades et trois pensions.
— Que vois-tu encore?
—Je vois, à cent pieds au-dessous de lui, dans une espèce de cave qui lui sert de prison provisoire, en société d'une botte de paille, d'un pain noir et d'une cruche d'eau, mon excellent camarade Roussignan-Muller, que je tirerais ae là, si j'étais encore roi. C'est le seul de la bande que j'aimasse, comme j'étais le s°ul qu'il en aimât aussi. Il est assis, le m en ion appuyé sur ses deux mains crispées. — « Tous Russes ! » dit-il; « tous espions 1 tous mouchards I » tous traîtres!... Gueux de notable, qui ose me demander # ouest l'enfant, comme si j'en avais jamais rien sul... » Gueux de Dabiron, qui m'a sauvé la vie au bois de Bou- » logne, et qu; s'éclipse ici d'avance, pour se dispenser x d'avoir à prendre ma défense!... Gueux de Moutreuil » surtout, qui m'a entraîné dans cette bêto d'affaire!... » qui n'a cessé de me molester tout le long du chemin !... » qui m'oblige à siffler Lataké !... qui me laisse d'abord » en prison pendant je ne sais combieu de jours !.-..qui me
» fail ensuite promener sur un pavoisl.. qui me nomme » chambellan t.*. et qui, pour comble d'atrocité, m'accuse » de tous ses mensonges aujourd'hui, me traite d'impos- » leur, et me (ait coffrer en prison pour la vingtième (ois
» de nia vie, vous l'accusation Capitale de haute trahison!...
» Ah! le gueux!... ahl lesgueuxl .. si |6 ne mecasse pa> la
» tel'' de rage contre les murs de oe cachot, c'est «pie j'en » sortirai peut-être, ne fût-ce qu'à en ronger les barreaux » avec, les dents. Bt alors, malheur à euxl... Jo ne sais » quelle sera nia vengeance, mais jo veux qu'elle soit ter- » rible! .. »
— Laissons là ce maniaque de pour, do fainéantise, do goinfrerie, do soif ot de rancune. Dis-moi maintenant ce qui se passo en dehors du palais.
— Toute la ville est sens dessus dessous; on se raconte do mille façons contradictoires les scènes qui se sont pissées ici ; on dit que les brigands sont désormais en déroute; on défait les barricades; on s'embrasse de joie; on ajoute que lo futur monarque est déjà en routo.sur un cUeval blanc, pour venir ici ; les hommes en attendent d-s merveille-; les femmes demandent s'il est joli garçon; plusieurs peintres qui ne l'ont jamais vu s'occupent à faire son portrait; tout le monde enfin s'empresse d'employer en illuminations, pour célébrer ma chute, lo restant des lampionsqu'onavaitacheléspour célébrermon avènement.
— Regarde maintenant en dehors de cette ville, assez semblable, hé>as l à toutes les autres.
— Ah I oui-dà l no vous gênez pas, monsieur, madame l J'aperçois, dans une charmante villa, mon respectable prédécesseur, Bénédict premier et dernier, qui danse gaîment avec cette farceuse de Lataké, sans se douter le moins du monde que son successeur ne serait pas fâché de lui prendre encore une fois sa place.
— Passons. Regarde maintenant sur toutes les routes qui rayonnent de la ville.
— Sur celle du nord-ouest, qui conduit en France par la Hollande, j'aperçois, dans un léger briska, le baron do Latanotf qui se rend à Paris, avec les intentions les moins amicales pour le nouveau prétendant, s'il accepte son rôle, quand il le connaîtra.— Sur celle de l'ouest, qui conduit en France par la Belgique, j'aperçois, dans une méchante carriole, mon ex-premier ministre,Montreuil,quin'a l'air guère plus jovial que son confrère du septentrion, mais dont la pauvre pauche ne va pas aus-i vite. Ce n'est cependant pas l'argent qui ralentit sa marche. —Sur celle du midi, qui conduit également en France par Cologne, j'aperçois dans un é'égant équipage mon ex-trésorier, Dabiron. qui se hâte de porter à Paris deux ou trois millions encore, pour acheter plus sûrement la main de mademoiselle d'Appencherr l
— Comment ! ce misérable oserait y rêver de nouveau ! Heureu-ement, j'ai su retirer de ses mains la dernière lettre de la baronne. Je n'ai donc plus à craindre qu'il se serve de la crainte d'un ancien scandale pour réussir à en commettre un nouveau.
— Vous vous trompez, maître : la lettre dont vous parlez est encore dans l'armoire de fer de Tiennelte. Cette particulière en avait fait faire deux décalques : l'un pour Dabiron, l'autre pour vous ; mais l'original, que chacun de vous croyait recevoir, celte farceuse l'a gardé soigneusement pour elle.
— L'infâme créature!... Continue.
— Non, cela m'ennuie.
— Va, va, je te l'ordonne!... Ne vois-tu pas d'autre? voyageurs ?
— Oui, je l'aperçois elle-même, sur la route de l'Est, qui conduit parallèlement en France, par le duché de Bade. Elle est dans une magnifique berline qui roule presque aussi vite que l'équipage de Dabiron. Il y a trois messieurs avec elle. Tiens!... ils vont tous à Paris pour offrir ma couronne à M. d'Aronde. Très bien I no vous gênez pas!... A-t-on jamais vu I...
— Précède-les, Va to'-même à Paris, et dis-moi ce que
font en ce moment toutes les personnes dont tu liras successivement le nom et l'adresse dans mon esprit.
— La gentille madame d'Aronde travaille, pleure et prie dans sa petite mansardo, pondant que son mari reste en prison. — Le procès sera jugé devant les assises dans cinq jours d'ici. — Le vieux Duplessis continue de rager contre le prisonuier. — Le Cyclope, le Balancier et la Tête-de-Pipo lui font à ce sujet une foule de farces qui le mettent aux cents coups. — M. d'Appencherr est fort embarrassé de savoir quel témoignage il devra faire, et fort inquiet de la dégringolade toujours croissante de ses finances. — Mademoiselle Julie pense à M. Léonce, M. Léonce pense à mademoiselle Julie, et la dame noire pense à t >us deux en lisant le journal de la jeune fille que lui communique secrètement Lafolie. — Enfin, rue Notre-Dame de-Lorette, dans une maison dont vous reluquez toujours les fenêtres en passant, maître, ce qui vous fait rougir comme une cerise et trembler comme une feuille, soit dit sans vous oflfen ser, j'aperçois une jeune femme, encore bien jolie tout de même, quoiqu'elle soit bien pâlichonne.
— Comment va-telle? demanda l'interrogateur avec une émotion profonde.
— Mal... mal... elle tousse... elle étouffe... elle suffoque... On dirait d'un lumignon qui va s'éteindre, et qui ne jette sa dernière lueur que parce qu'on en a besoin. Après quoi, va te promener 1 bonsoir la compagnie 1
— Pauvre enfant !... Et que fait-elle ?
— Toujours la même cho=e, pour changer. Elle tient des lettres, qu'elle sait par cœur a en rabâcher, mais c'est égal : elle les relit tout de même, comme si elle n'en connaissait pas la première syllabe. Drôle de distraction I Bien du plaisir ! Attendez, maître... je vas vous dire ce qu'il y a dedans.
— C'est inutile I interrompit vivement M. Masson. Allons, en voilà assez ! Tu dois être fatigué. Réveille-toi. Je le veux !
— Ouf! s'écria Pied-de-Céleri en revenant lout à fait à son état normal. Pardon, mon cher maître, si je m'étais endormi en votre société. C'est malgré moi. Ce n'est pas toujours récréatif d'être roi. Mais comment diable vous trouvez-vous ici?.. Moi qui vous croyais encore sur les buttes Montmartre!... Et cette dame, qui est-elle?... Ah! bien, bien, je me rappelle... c'est maman, n'est-ce pas?... Bonjour, maman ! Ça va bien depuis que nous ne bous sommes vus?...
— Voilà qui est fait, mon cher protecteur, interrompit l'ancien chambellan en rentrant dans la salle. La voiture, les chevaux, les paquets, tout est prêt.
— Pour aller où? demanda Pied de-Céleri.
— En France, ex-majesté, répondit l'ex-chambellan.
— Ah bah?... Est-ce que je serais déjà un déchu? un dégommé? un enfoncé? Ma foi, tant pire !... l'état de monarque n'avait de vraiment agréable que sa boisson ; mais je connais à la barrière un petit râpe-gosier qui rend heureux comme plusieurs rois.
M. Masson invita la femme Warchell à faire vivement ses petits préparatifs de départ, et Pied-de-Céleri à aller chercher dans son appartement la cassette qui contenait, en bonnes traites, les cinq millions restant du trésor particulier des Limbourg.
— Oui, partons à l'instant, se dit M. Masson pendant leur absence. Nous n'avons plus rien à faire ici. D'un côté, je m'étais prêté un moment à cette ri<liculo entreprise, pour préserver le véritable hérilier de toute funeste instigation, en laissant s'égarer vers un faux prétendant les périlleuses manœuvres de Montreuilet de ses acolytes. De l'autre, j'étais venu ici pour préserver mon fidèle serviteur des conséquences mêmes de cette échaffourée , au moment où, à défaut du hasard, ma conscience mo prescrirait de faire connaître la vérité. J'ai réussi à écarter ce second danger, grâce à la présence toujours si touchante d'une mère; mais le premier n'est devenu que idus imminent, par h-s révélations inattendue de cette misérablo intrigante. Essayons du moins de lo conjurer à son tour. Par malheur, à en jugor par les indications de lout à
'heure, ce n'est pas !e seul, tant s'en faut, qui réclame ]mon attention !.. Allons, n'importe ! vite, vite, à Paris!
M. Masson remercia du geste le chambellan en disponibilité, et fit signe de le suivre à la femme Warchell et à son fils, qui étaient de retour.
— Hatons-nou-, partons! ajouta-t-il. Dieu veuille que nous arrivions à temps !