‹ Les aventures de Saturnin FichetChapitre 44 sur 169 · UN PALAIS AU SEPTIÈME ÉTAGE · texte numérisé non relu

UN PALAIS AU SEPTIÈME ÉTAGE

Nous avons vu qu'au sortir de la cour d'assises, Estelle avait conduit son mari dans la petite mansarde où elle s'était réfugiée, et qui était sise sur le quai des Lunettes ; — que d'Aronde avait c'eviué alors la touchante supercherie au moyen de laquelle la jeune femme lui avait caché leur misère pendant sa captivité; — qu'on avait frappé à la porte, au moment où, les larmes aux yeux, il allait l'embrasser tendrement, dans son transport de reconnaissance et d'admiration pour tant do dévouement; — qu'ayant ouvert il s'était trouvé en face de trois étrangers, d'apparence fort honorable;— et enfin qu'une femme, restée en arrière d'eux dans l'ombre du carré, leur avait dit en le désignant :

— Saluez, messieurs : voici le roi 1

— Au diable les importuns I murmura d'Arondo qui n'avait entendu que très confusément les étranges paroles de cette femme.

— Monsieur, lui dit alors le chef de la députation wardenbourgeoise, avec toutes les marques du plus profond respect; monsieur, avant de vous décerner le titre qui, sans aucun doute, vous appartient, permettez-moi de vous adresser une question do pure forme. Cetto question préalable est nécessaire à la complète édification de noire conscience. Le résultat de la hauto mission qui nous est confiée en dépend tout d'abord, et c'est au nom d'un grand peuple que nous prenons la liberté de vous l'adresser.

D'Aronde crut avoir devant les yeux une chambrée d'aliénés qui se fût échappée tout entière do Charenton.

— Pardieu ! messieurs, répondit-il en surveillant avec soin ses interlocuteurs, vous pouvez m'alresser toutes les questions qu'il vous plaira. Je verrai ensuite s'il mo convient d'y répondre. Et d'abord, donnez-vous donc la peino d'entrer. L'appartement est un peu petit, mais on peut presque y tenir cinq ou six, sans trop se gêner, avec un peu d'adresse. Vous y serez plus convenablement que sur le carré, pour me fairo connaître cette fameuse quesiion qui semble intéresser si vivement tout un grand peuple!

— Pardon, monsieur, mais, jusqu'à plus ample informé, nous aimons mieux rester sur le seuil de cette... habitation. La question de cérémonial étant subordonnée à la première, nous ne saurions encore avec quelle attitude nous présenter dans votre... résidence.

— A votre aise, messieurs, répliqua d'Arondo, que chaquo mot de ces mystérieux visiteurs confirmait dans sa première conjecture. Parlez. Je vous écoute avec touto l'attent on que vous me paraissez mériter !...

— Hé bien! donc, monsieur, puisque vous daignez bous assurer de votre hauto bienveillance, permettez- nous,, au nom de tout un peuple, je le répète; au nom d'uno grande nation dont tous les %cœurs en ce moment palpitent d'anxiété à l'égal des nôtres...

— Je les trouve un peu monotones, dit tout bas d'Aronde, en se retournant du côté de sa jeune femme, qui se tenait en arrière, non moins intriguéo que lui. Mais c'est là le désagrément des maniaques.

— Oui, monsieur, continua l'orateur, au nom de tant

l RÉDÉRIC B0UL1É. — LEO LESPES.

d'intérêts, de tant de vobuj el de tant d'alarmes, permettez-moi de voua demander humblement si...

— Si?

— si... vous n'aves pas certains signes symboliqu votre bras droit.

— Ah bah!... c'est pour me demander cela que vous avez monté six étages et demi, et que vous prenez tant de circonlocutions non moins essoufflantes T.. . Voilà bien de la rhétorique perdue 1... La chose n'en valait vraiment pas la peine !.. Sans me rendre parfaitement compte du butde cette singulière question, l'y répondrai beaucoup plus laconiquement. Oui, messieurs, oui, on a eu la sottise de me gâter l'avant-bras d'une foule do hiéroglyphes fort laids.

— Oh!...

— J'ai vainement essayé de les gratter, car ce!) m'attirait beaucoup de mauvaises plaisanteries à l'école (le natation; mais il aurait fallu y laisser un peu trop de ma peau, et. ma foi, je me suis résigné à vivre avec cette ornementation, au risque de passer. aux y< ux des autres nageurs, pour l'édition illustrée do moi-même. J'ai dit. Eiesvous contons?

— Oh!...

— Je puis mémo vous montrer la chose, pour peu que vous ayez lo goût des beaux-arts, ajouta gaîrnent d'Aronde, en retroussant les manches de son habit et do sa Chemise. Regardez, messieurs : la vue n'en coûte rien. N'est-ce pas qu'il devrait ôtro défendu de détériorer des chrétiens do la sorte? Un L, un W, et une couronne 1 Lo tout, en bel éoarlato. Ecole italienne II faudrait laisser do pareils enjolivemens aux moutons qu'on mène à la foire. Je n'ai jamais eu l'avantage de connaître les ingénieux parens qui m'ont ainsi bariolé ; mais, à cette passion de tatouage, je me suis toujours soupçonné de descendre de quelque famillo do compagnons du devoir, de professeurs d'écriture, do peintres d'enseigne, ou mémo d'anthropophages.

— Oh!...

— Rassurez-vous : je me suis civilisé depuis. Si du reste, quels qu'ils soient, ils ont voulu ainsi ne pas risquer de me perdre en route, je rends hommage à leur bonne intention, mais, certes, ils n'ont guère réussi !

— Oa 1 sire, rendez plus de justice à leur sagesse !

— Sire? répéta d'Aronde étonné... Ah! oui, c'est vrai, pensa-t-il; il me semblait bien que la folle de la bande avait débuté par me traiter de roi.

— C'est par là quo vos augu-tes parens, sire, ont sauvé vos précieux jours jusqu'à ce moment, et c'est par là qu'ils vous rendent un trône aujourd'hui.

Tandis que d'Aronde échangeait avec sa femme de nouveaux signes de commisération, le Ne.-.lor de la députation consultait tout bas ses collègues.

— Plus de doute, n'est-ce pas, messieurs? En ce cas, l'instaat est venu do remplir notre importante mission.

Les trois dépu'és firent alors leur entrée solennelle dans la résidence du monarque, laissant dans l'ombre du carré la f mme voilée qui avait guidé leurs pas, mais que la présence d'Estelle empêchait sans doute do les suivre plus avant. Ils se disposèrent en demi fer-à-cheval en face de d'Aronde, et lui firent simultanément un nouveau salut, dans l'inclinaison duquel un géomètre eût compté vingt centimètres de respect de plus que dans le premier. Le président fit ensuite un pas en dehors de l'alignement, enfourcha ses lunettes, tira de sa poche un long papier, et se mit à lire ce qui suit, d'une voix lente et solennelle :

— « Sire..,. »

— Ils y tiennent ! dit d'Aronde à sa femme.

— Que veux-tu, mon ami, c'est leur dada. Il faut bien passer quel ;ue chose à une si triste infirmité.

— « Sire, répéta l'orateur, c'est au nom de vos amées » et féales populations d u Wardenbourg, que nous venons » offrir à Votre Majesté... »

— La (najesté est naturellement do la partie, pensa d'Aronde.

— « ... la couronne à laquelle son auguste naissance lui » donne des litres imprescriptibles, Assez et trop long-

» IrmpS le jOUg odieux de l'u-ur|i,ilion a pesé sur C8 mal-

» heureui pays, e lour de la justice a lui enfin, l'iniquité » lait place au droit, et la légitimité sort triomphante et » radieuse des nuages qui.... des nuages que... » (J'avais

bien dit), « des nu • {es qui en obscurcissaient l'éclat. Ve- » nez, prince magnanime, venez recevoir los hommages » de tout un peuple en délire ! Venez assurt r son repos,

» sa gloire el sa | osl '•. .. prospérité! Venez, le iront ceint » de la couronne que nous déposons à vos pieds »

— Diafel il les deux choses sont un peu incompatibles! objecta d'Aronde.

— «... Venez entendre ses acclamations^, combler ses » vœux, eonsoli (er son existence, et fermer à Jamais l'a- » Mme des révolutions! »

— Peste! voilà bien d -la besogne, messieurs, interrompit d'Arondo. Et combien donne- 1- on pour tout ce travaillà?

— Oh ! sire, répondit l'envoyé, vous fixerez vous-même lo chiffre do votre liste civile. Nos biens sont à vous comme i os cœurs. Mais permettez-moi de continuer ; jo n'ai pas encoro fini. « Venez, sire, venez vous rasseoir sur » co trône do vos pères, où à travers tant d'obstacles, la » Providence ellc-mêmo semble avoir voulu vous ramener » par la main. »

— Jo lui suis on ne peut plus reconnaissant do l'attention!...

— « Venez enfin, sire, donner aumondo ontierqui vous » contemple... »

— Le monde, on ce cas, est obligé de lever le nez un peu haut!

— « ... le consolant spectacle, et d'un grand peuple et » d'un grand roi, qui renouvellent le pacte de leur » éternelle alliance, sous l'égide tulélairo du dogme sacré » de la légitimité. Vive le roi! »

— Vive lo roi ! répétèrent les deux autres envoyés.

— Silence donc, messieurs, je vous en prie! interrompit d'Aronde. Outre que ceci m'écorche*un peu les oreilles, je n'ai point envie de me faire donner congé par mes voisins.

— Oh ! sire, que vous importo maintenant ce modeste asile où les destins contraires avaient provisoirement exilé Votre Majesté ?

Si les députés avaient été très scandalisés de la façon peu majestueuse dont le jeune monarque accueillait leur harangue, celui-ci de son côté avait fait tous ses efforts pour ne pas leur éclater de rire au nez.

— Messieurs, leur dit-il avec autant de gravité qu'il en put simuler, je ne vous cacherai pas que je vous ai pris d'abord pour des fous, et cela ne me déplaisait point; mais je vous dois réparation d'erreur. Il y a dans vos paroles, si étranges qu'elles puissent être, il y a une clarté, une suite, une méthode, qui ne permet pas longtemps de telles suppositions.Oui, tout bien examiné, je vous crois des créatures raisonnables, ou à peu près ; vous êtes les mandataires réels d'un pays quelconque ; de vrais et sincères Wardenbourgeois,je le veux bien; des sujets en peine qui se sont mis en quête d'un roi, comme on va à la recherche d'un dentiste ou d'un accoucheur; soit ! Mais en ce cas, je regrette qu'on vous ait adressés ici. Le portier vous a mal renseignés sans doute. Voyez, je ne dirai pas à l'étage au-dessus, et pour cause, mais à l'étage au-dessous. Voyez même à côté, soit à droite, soit à gauche, dans ce même corridor. Qui sait? peut-être y trouverezvous le potentat que vous cherchez. Si j'en juge même au paillasson aristocratique de mon voisin d'en face, jo ne serais pas étonné que ce fût lui. Enfin, au pis-aller, il vous

. reste la ressource des Petites-Affichet, à l'article des objets

LE VEAU D'OR

perdus. Vous retrouverez certainement votre homme quelque part; mais, à coup sûr, messieurs, ce n'est pis moi.

— Pardon, sire, c'est vous, bien vous, insista le chef do la députation. Nos renseigncmcns no nous trompent pus plus que nos cœurs.

— Messieurs, messieurs! s'écria alors d'Aronde, en changeant subitement do ton, et l'œil déjà brillant do colère ; prenez garde L.. Votre insistance finirait pardonner à cette démarche un caractère do mystification que je serais peu d'humeur à supporter. J'aime les plaisanteries, mais quand elles sont bonnes et courtes. Or, celle-ci ne me paraît ni l'un ni l'autre. Si donc il m'était bien démo dré quo c'en est une, je ne vous dirai pas que je vous jetterais par la fenêtre : ma majesté demeure peut-être un peu haut pour so permettre des ripostes de co genre, à l'égard de ses bien-aimés sujets ; mais je vous prierais do reprendre, excessivement vite, le chemin que vous avez pris pour m'apporter votre facétieuse couronne !

— Ohl sirel nous vous supplions instamment do ne pas nous supposer de si coupables intentions! Nous savons trop ce que nous devons de respect à sa noble race pour nous permettra ce que, dans la circonstance, nous no craindrions pas de regarder comme un crime de lèse-majeslé.

— Encore 1 s'écria d'Aronde d'un air menaçant ; je vous le répèle, messieurs, prenez-y garde 1

Les mots suivans, qui provenaient de la partie sombre du carré, furent alors jetés à voix presque basse aux membres de lia députation :

— Les papiers, messieurs, les papiersl... Vous négligez mes recommandations!... Montrez-lui donc les papiersl...

— C'est juste ! dit lo chef à ses collègues : l'émotion.,. la so'ennilé... tout nous faisait oublier cet important détail. Pardon, sire, conti ua-t-il en s'adressant à d'Aronde: nous ne réfléchissions pas qu'en offrît vous ne savez rien encore de votre illustre origine. Vos augustes parens ont dû vous en faire un secret. Une bien tri-te expérience leur e ] avait imposé l'obligation. Mais les temps sont chai Vous n'av. z plus rien à craindre des ennemis de votre glorieuse famille. Un peuple tout entiBr vous ferait, au besoin, un rempart de son corps. Daignez, sire, jeier les yeux sur les papiers que j'ai l'honneur do déposer en vos royales mains. Un seul coup-d'œil vous suffira pour reconnaître la sincérité de notre langage, comme la réalité do vos droits. Oui, vous êtes bien l'unique petit-fils du comte de Zanau, décédé roi de Wardenbourg; l'unique enfant mâle du chevalier de Limbourg, son fils ; l'unique héritier légitime, par conséquent, do la couronne de ce beau royaume. Jugez-en vous-même, sire.

D'Aronde prit d'une main hésitante les papiers qu'on lui tendait. 11 fit signe à Estelle de s'approcher. Estelle s'appuya sur son bras, et tous deux se mirent à lire, avec une :-urpriso toujours croissante, ces diverses pièces dont nous connaissons suffisamment la nature, le texte ou le résumé.

— C'est pourtant vrai, autant que j'en puis juger à travers ce grimoiro l s'écria la jeune femme avec stupéfaction, quand cette lecture fut achevée.

—C'est pourtant vrai l répéta son mari, devenu non moins pensif. Qui se fût attendu à pareille chose!... Vous excuserez, messieurs, la façon un peu... brusqua, dont je vous ai parlé tout à l'heure. Mais vous comprenez... l'inouï... l'imprévu... l'insolite... cal enfin, ce n'est pas tous les jours qu'il vous tombe ainsi des couronnes sur la têlo... On n'est pas fait à de tels accidons... C'est aussi étourdissant qu'une tuile...

— Oh! sire, répondit lo président, nous comprenons tout ce que l'invraisemblance de notre proposition devait d'abord vous inspirer d'incrédulité, de défiance, de colère même ; mais vous voilà convaincu de notre sincérité. Nous supplions donc Votre Majesté de nous autoriser à transmet-

tre immédiatement, à ses fidèles sujets, l'heureuse nouvelle de son acceptation.

— De mon acceptation ?... Permettez .. la lecture de ces titres m'a édifié sur votre véracité, soit ! et je regrette d'en avoir pu douter un in- tant ; mais il n'en est pas de mfme sur la sagesse de votre proposition. En quoi! messieurs, sans me connaître, même de nom; sansm'avoir vu h l'œuvre- sans rien savoir do mon caractère, de mes g ûlsi i mes aptitudes; sans avoir prisàucune information surines an'écédens ; uniquement, fimaginc, parce motif déterminant, quo je suis le fils de mon père, co ui no peut guère être différemment; hé quoi! des hommes raisonnables, tels quo maintenant vous me paraissez l'être, messieurs, s'< n viennent m'offrir, à moi qui n'en po-sè le pas même les premiers élémens; s'en viennent m'offrir, quoi ? la mission la plus difficile du monde, assurément, pour qui tient à la remplir lo mieux possible : autrement dit l'administration suprême do leur fortune, do leur vie. do leur bonheur! Et cola, quand ces mêm< s hommes ne confierai m pas cinquante francs au premier venu, sans aucune garantie; ne commanderaient pas une paire de bottes, sans s'être assurés de l'habileté du bottier ; ne prendraient pas un groom sans lui demander un certificat de boune vie et mœurs I Franchement, messieurs, je trouve votre démarche... un peu folle encore... sous ce rapport.

— C'est un - erreur, sire, répondit le président de la députation. En pareille matière, la capacité du chef de l'Etat se trouve dans le talent même de ses -gens; sa probité, dans l'inutilité même qu'aurait l'improbité pour lui ; son zèle pour 1© bien public, dans le danger même qu'il courrait à en manquer. Ces garanties suffisent à vos fidèles sujets, indépendamm nt do la paix et do l'ordre que, à tort ou à raison, ils croient trouver dans la dynastie dont vous êtes l'auguste représentant. No vous montrez donc pas plus difficile que vos sujets, sir-, et laissez -nous leur annoncer la bonne nouvellede votre acceptation.

— Diable, diable! c'est aller un peu vile en besogne ! .. Qu'ils se contentent de tout cela, je le veux bi-n : c'est leur affaire; tant pis pour eux s'ils se trompent 1 Mais j'ai

in d'y mettre plus do façon, moi. Ah! pardieu, si c'était une place d'agent de change ou de commisairepriseur que vous vinssiez m'offrir, j'accepterais, soyez-en sûrs, sans tant me faire prier, surtout dans les circonstances présentes • mais une place de roi ? peste ! cela demande qu'on y songe mûrement, n'est-ce pas, Estelle?

— Oui, mon ami : on ne peut pas accepter de par. illes choses à la légère.

— Ainsi donc, messieurs, je demande à mon peuple, à mon grand peuple, comme vous dites, quelques heures de réflexion. Veuillez mo laisser votre adresse.

— La voilà, sire.

— Très bien : je vous y ferai tenir ma réponse, messieurs.

— Dieu veuille, sire, qu'elle soit favorable et prompte 1

La députation s'inclina profondément une troisième fois pour prendre congé. D'Aronde la reconduisit jusqu'aux limites de ses anciens Etats, c'est-à-dire jusqu'aux bords do

l'es alier.

Ce devoir de royale hospitalité accompli, comme il a lait rentrer danssachamhrette, la femme voilée, qui s'était tenue

dans l'obscurité, fit un pas en avant vers lui, mais do manière à n'être pas aperc -'le, qui s'était assise sur une petite chaise basse, à l'une des extrémités delà pièce.

— Tiennette ! s'écria d'Aronde à demi-voix , en reconnaissant celto ancienne maîtresse.

— Oui, Tiennette, répondit-elle à voix basse ; Tiennette qui tient sa parole comme toujours. Je t'avais promis la fortune, la puissance et la gloire : les voici. A toi de voir maintenant quelle est la plus digne do ta haine, quelle est la plus digno do tou amour : celle qui t'offre un palais, celle qui te donne une mansarde.

— La plus digne de mon amour est celle que j'honore ; la plus digne do ma haine est celle que je méprise 1

FRF.DF.RIC S0UL1Ê. — LÉO LESPÉS.

Il accompagna ces derniers mots d'un geste d'écrasant dédain, <i, tandis que Tiennelte redescendait l'escalier d'un pas vacillant, sous le poids de celte Indignation suprême,

il rentra dans la chambre, dont il ferma la porte. Son premier sont rat de réintégrer dans lo coffret vide, d'où ils étaient sortis par le vol, ainsi qu'il lo comprit alors, les précieux papiers dont il avait recouvré la possession. Il vint ensuite s'asseoir sur uno malle, à l'autre extrémité do la pièce, en faco d'Estelle, quo ses préoccupations avaiont empêchée do remarquer ces derniers incidons.

Après un long moment de silonco, durant lequel los deux époux se regardaient d'un air méditatif ot soucieux, en hochant gravement la tête, commo pour se diro : « Hein I... » qu'en dis-tuf... Kn voilà, du nouveau!... de l'inatton- » du!... do l'extraordinaire!... du miraculeux!...», ils furent pris en mémo temps d'un accès do jovialité vertigineuse, qui débuta par do petits éclats do rire saccadés, ot se termina par une do ces hilarités inextinguibles, dont le cours, dix fois interrompu, recommença dix fois avec la mémo impétuosité bruyanto.

Ils en vinrent à pleurer tous deux à force do riro.

Enfin, quand cette fièvro de bonno humeur se fut tout à fait calmée,

— Parole d'honneur ! c'est à rondro fou, non do joie, mais d'ahurissement! s'écria d'Arondo en so levant pour se promener par la chambre, à pas aussi grands que le permettait l'exiguitè du local. Drôle de loterie que l'existence ! Il y a une heure à peine, j'étais injustement assis sur la selletto, sous la garde peu agréable de deux gendarmes, et voilà qu'il dépend de moi d'avoir un trône pour siège, et un peuple tout entier pour escorte !... Je n'avais d'autre perspective qu'une misère imméritée, et voilà que je possède des palais, des forêts, des jardins, des parcs et des châteaux!... Et tout cela, trône, armée, sujets, châteaux, forêts, jardins, palais, où vient-on les mettre à ma disposition? dans un misérable grenier de six pieds carrés, ayant pour tout parc, pour tout jardin, pour toute forêt, une caisse de cobéas sur sa fenêtre en tabatière 1... Après ce'a, mathématiciens, calculez donc les probabilités! Croyez donc à la vraisemblance, philosophes! Faites donc apprendre le grec et le latin à vos enfans, pour assurer leur avenir, papas et mamans !... 0 hasard, ô destin ! ô sort ! ô fatalité ! Ô tohubohu I ô gâchis! vous êtes bien véritablement le3 seuls maîtres de la vie humaine!.... Allons, continua d'Aronde, après un nouveau silence, et en changeant de ton, il faut pourtant, ne fût-ce que par politesse, faire une réponse à ces braves gens. Mais que répondro?... Lo sais-tu, toi, Estelle?

— Moi, mon ami?... je n'en sais vraiment rien non plus. Je t'avouerai toutefois que je me sens, d'instinct, assez peu de penchant pour l'état de roi. Je serais si embarrassée de ma personne quand je croirais que tout le monde me regarde!

— Et puis, se charger ainsi des affaires de tout un peuple, quand on a déjà tant de peine à gouverner les siennes propres?... c'est effrayant !

— Tu as raison : refusons !

— Oui, refusons !... Et cependant... la chose n'est pas à dédaigner sous un autre point de vue... celui des finances. Or, celte question- là me paraît dominer ici toutes les autres. Dis-moi, c'est bien là tout ce que nous possédons en mobilier?

— Tout.

— Et en bijoux?

— Rien.

— Et en espèces?

— Il me reste trente sous de ma dernière broderie.

— Et à moi, cent quinze, de ma dernière opération de Bourse. Total, sept francs vingt-cinq centimes de liste civile. C'est mélancolique!

— Hé bien ! mon ami, nous aurions peut-être tort de refuser.

— Oui, chère mignonne; mais, tu l'os vu, nous aurions peut-être tort d'accepter.

— Comment faire alors?

— Une idée!... Allons aux voix!

— C'est cela, votons I

— Attention !... Que ceux qui sont d'avis d'accepter veuillent bien lever la main !

(Estelle et d'Aronde lèvent tout deux la main.)

— La contre épreuve, maintenant! .. Quo ceux qui sont d'avis do refuser veuillent bien lever la main !

{Tous deux encore lèvent la nviin ensemble.)

— Allons bon !... girouettes quo nous sommes !... voilà que nous avons voté pour et contre!... Nous n'entendons absolument rien au gouvernement parlementaire, et, si j'acceptais, je serais un bien mauvais roi constitutionnel.

— Décidément, mon ami, je crois quo tu foras bien de refuser, ne fût-ce que dans l'intérêt de tes sujets.

— Oh! mes sujets! mes sujets!... Ce ne peut pas être ici uno considération décisive. Tu comprends que si on consultait toujours de pareils gaillards!... Mais comment diable se tirer de là?... Plus j'y pense, moins je sais que résoudre.

— Hé bien ! puisque la raison est impuissante, invoquons lo hasard.

— Bravo ! jouons mon avènement à pile ou face. La face indique l'acceptation, la pile indique le refus. Attention !

D'Arondo tira de sa poche une dernière pièce de cinq francs et la jeta en l'air. La pièce tomba sur le carreau, rebondit, roula et s'en alla glisser près de la fenêtre, dans une fissure où elle disparut sans qu'il lût possible de savoir ce qu'elle était devenue.

Les deux époux restèrent les yeux fixés sur la fissure, dans l'attitude de la consternation.

— Total : quarante-cinq sous,dit enfin tristement Estelle. Voilà maintenant le chiffre exact du trésor royal. C'est encore bien plus lamentable!

— Aussi, vois-tu, Estelle, ceci me semble un avertissement do la Providence. Je m'y connais. La Providence veut que j'accepte ce trône. Pourquoi ?... Ah ! par exemple, je n'en sais rien, et ne m'aviserai pas de le lui demander. C'est son idée, voilà tout. Cela fait partie de ses impénétrables décrets. Qui sait même si ce n'est pas un dernier guignon qu'elle m'impose pour m'éprouver?

— En ce cas, il faut s'y résigner, mon ami.

— Hé ! le moyen de faire autrement 1 Quarante-cinq

sous !... Ah ! pardieu ! si j'avais encore ma pièce de cinq francs, ce serait autre chose!., je serais fort, je serais in lépendant, je pourrais lutter!... Mais je ne l'ai plus. Me voilà comme Samson quand on l'eut mis à la titus. Acceptons donc ce pis-aller. On ne fait pas toujours tout ce qu'on veut en ce monde. Il y a des nécessités pénibles dins la vie. Quarante-cinq sous!... et pas d'autre perspective que celle de roi!... Ce n'est ma foi pas gai!... Edfin n'importe! .. soyons philosophes!...

— Oui, soyons hommes, mon ami I

— Quand on n'a pas d'autre ressource il faut bien prendre ce qu'on trouve... Quarante-cinq sous !

— Ainsi, c'est entendu, nous acceptons?... Hé bien ! je veux être la première à t'acclamer. Vive le...

— Attends donc... Une dernière question : es-tu bien sûre qu'il n'y a plus moyen de retrouver cette maudite pièce ?

— Quant à cela, mon ami, rien de plus facile.

— Comment?

— En démolissant la maison.

— Que tues follet... Dépenser cinquante mille francs pour rattraper... Allons, le mal est sans remède !

— Cette fois donc, je puis crier, n'est-ce pas?... Vive le roi! vive le roi!...

— Combien je suis touché de ces acclamations unanimes ! Il n'y a vraiment qu'une voix en ma faveur, c'est bien le cas de le dire.

LE VEAU D'OR

— Du courage, sire, et accomplissez le sacrifice jusqu'au bout. Voici une plume, de l'encre et du papier. Que Votre Majesté daigne se placer là. Elle va écrire aux mandataires de ses fidèles sujets, avec toute lagrâcequi la caractérise...

— Parbleu 1 c'est de règlo.

— Qu'Elle leur fait l'honneur d'accopter leur trône, leur enthousiasme et leur argent ; qu'EUe s'y décido, parce qu'ils ont besoin de ses services;

— Parce qu'il ne Lui reslo plus que quarante-cinq sous;

— Et qu'au surplus tel est son bon plaMr.

— Mon bon plaisir, mon bon plaisir l répéta d'Aronde, qui s'était mis en position d'écrire, mais qui se retourna du côté de la jeune femme. Veux-tu savoir, Estelle, quel serait mon bon plaisir en ce moment?... Hé bienl c'est de t'embrasser.

— Ah I sire, quelle idée triviale 1 s'ééria Estelle en se reculant vivement. Ce serait vraiment indigne do votre rang!

— Mais du tout. Si je suis roi, tu es reine.

— Tiens, c'est ma foi vrai I J aurai une longue robe de velours à queue, au lieu de cette robe d'indienne ; un manteau d'hermine, à la place de ce petit rhâ'e; et une couronne d'or, en échange de ce bonnet I Dieu 1 comme ce sera beaul ajouta la jeune femme en sautant de joie, et en frappant l'une contre l'outre ses jo ies maius.

— Tu vois donc bien, Estelle, qu'il n'y a aucune mésalliance à craindre Je ne dérogerai pas en t'embra^sant.

— Non, mais en ce cas, si vom avez votre bon plaisir, je dois avoir aussi le mien. Or, le mien est de ne pas être embrassée.

— Ah mais, ah mais, ceci me paraît friser la révolte! Prenez-y garde, Estelle! j'ai maintenant des procureurs do roi. Allons, madame, embrassez votre souverain! tout de suite 1 je l'ordonne! je le veux! Car enfin, suis-je le roi, oui ou non?

— Non! vous ne le serez qu'après votre acceptation.

— C'est juste. Je me hâte donc d'écrire, pour pouvoir t'embrasser plus tôt.

(Eorivant.)

« Messieurs,

» Mon cœur est profondément touché des sentimens de » respect et d'attachement que vous êtes venus m'expri- » mer au nom de mes bien-aimés peuples du Warden- » bourg.»

(Cessant d'écrire )

— Hein! quel style!... Comme on voit bien que j'étais né pour cela !

— Je me permettrai de rappeler à Votre Majesté, sire, que la modestie sied aux rois comme aux simples mortels.

— C'est possible, madame; mais je trouve que vous tournez étrangement à l'opposition systématique. Enfin, n'importe! je continue :

(Ecrivant.)

« Qui ne serait fier de commander à de tels hommes!»

(Cessant d'écrire.)

— C'est peut-être un tas d'imbéciles, mais tu comprends qu'il est d'assez bonne politique de leur dire le contraire.

(Continuant d'écrire.)

« En conséquence, messieurs, vous qu'ils ont délégués » pour me rendre la couronne de mes pères, dites à mes » fidèles sujets que pour mieux assurer leur bonheur, je » m'empresse...»

— Dis donc, sire, interrompit Estelle en s'appuyant gracieusement sur l'épaule de l'auguste scribe, nous n'avons pas réfléchi à une chose. Est-ce que tu crois que, dans un immense palais, au milieu du tracas des affaires, parmi cette cohue de fonctionnaires, do dames d'honneur et de courtisans, et avec la nécessité d'être presque toujours en représentation, il sera possible de nous voir sans plus de gêne qu'ici, dans cette petite chambrette, et même que dans notre bel appartement de la rue du Helder ? C'est une simple question que je pose à Ta Majesté.

LE SJÈCLE.— XIV.

— Diable I... je n'avais pas pensé à cela, moi!... Voilé du moins une raison décisive?!.. Ces satanés quarante-cinq sous m'avaient troublé la cervelle!... Heureusement, mieux vaut tard que jamais. Il n'y a rien do fait encore, et décidément je refuse. Il est fâcheux seulement que j'aie commencé ma lettre dans le sens do l'acceptation...

— D'autant plus fâcheux qu'il n'y a plus de papier.

— Ah bah! je ne la referai certainement pas dans le sens du refus!

(Lisant).

« vous qu'ils ont délégués pour me rendre la cou-

» ronne de mes pères, dites à mes fidèles sujets que, pour » mieux assurer leur bonheur, je m'empresse... (Ecrivant) » de les engager à l'offrir à un autre.

» Le plus grave motif m'empêche de l'accepter.»

(Cessant d'écrire.)

— Oui certes, il est grave, n'est-ce pas?... (Continuant d'écrire.)

« Je n'en contribuerai pas moins ainsi à leur félicité. Au » contraire.

» Sur ce, messieurs, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte et digne garde.

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