‹ Les aventures de Saturnin FichetChapitre 45 sur 169 · CHARLES · texte numérisé non relu

CHARLES

= Tu vois que ça marche tout de même. Et maintenant plions, cachetons et mettons l'adresse :

Messieurs Deriegmann , Berthellenski et Gonzaletkofft rue Rivoli, hôtel du Nord. En ville.

Voilà qui est fait. Il ne reste plus qu'à charger le commissionnaire du coin «le porter notie royal message.

D'Aronde crut remarquer sur le quai, à sa sortie et à sa rentrée, des gens de mauvaise mine qui paraissaient rôder devant la porte de la maison ; mais cette circonstance ne pouvait l'impressionner vivement, car rien ne révélait qu'elle s'appliquât à lui, si près surtout do la préfecture do police, aux environs de laquelle ce ne sont pas los figures d'observateurs qui peuvent manquer jamais.

D'Aronde en vit d'ailleurs la moitié s'éloigner de la maison, et se perdre dans l'obscurité naissante, car la nuit commençait à venir.

Or, les partans suivirent le commmissionnaire de d'Aronde, l'accostèrent sous un prétexte, lièrent conversation avec lui, l'invitèrent à entrer dans un cabaret, et là, quand ils l'eurent grisé, leur chef lui déroba la lettre, l'ouvrit, en prit rapidement copie, la recacheta et la lui remit en poche. Cela fait, on se sépara, et, tandis que l'Auvergnat portail l'original à son adresse, les indiscrets portaient la copie rue Richelieu, à l'hôtel de Berlin, où Latanotf les attendait.

— Voici ce que je vous ai promis, leur dit-il en les soldant, après avoir pris connaissance de cette copie. Vous pouvez vous retirer. Allez prévenir vos camarades. La consigne est levée. Je n'ai plus besoin do vos services.

Ces hommes le quittèrent, enchantés d'empocher le salaire sans avoir eu la besogne.

Un quart d'heure après, la porte de d'Aronde n'était plus espionnée.

Quant à l'infatigable Lalanofï, bien qu'arrivé ce jour-là même, il remontait dans sa voiture toujours attelée, et reprenait immédiatement la route du Nord.

— Bon espoir ! se disait-il. La partie n'est pas encore perdue pour mes commettans. Le désintéressement inouï d'un jeune homme nous fait gagner la première manche. Voyons maintenant si la folle ambition d'un vieillard nous fera perdre la seconde 1

Mais revenons à celui qui, sans le savoir, se trouvait le héros de tant de révolutions et de contre-révolutions, le mobile do tant d'intrigues, la cause de tant de mouvement en Europe, le but enfin d'une surveillance si peu rassurante.

—Ouf! s'écria d'Aronde,quand il eut regravi ses six étages et demi. Je suis soulagé d'un grand poids. Me voi là rode venu

FRÉDÉRIC SOULlft. — LÉO LESPES.

Bro0*Jeao comme défaut Je De sais trop cncoro quoi métier je prendrai pour augmenter un peu notro fortune de quarante-cinq aousi niais duasé-Je me taire écrivain public, expéditionnaire, commis, auteur tragique, soieur de

long, n'importe quoi, a la condition, bien entendu, de te voir

tout mou coûtent, J'aime mieui cela qu'être roi, au risque d(> te voir à peine.Bt puis,en ce tempe de bouleversemens,

C'est d'ailleurs plus solide. On «Hait roi hier, on ne l'est plus aujourd'hui , on le redevient demain, et ainsi de su île. On peut passer sa vie à tourner dans ce Bercle vicieux; tandis qu'une humble profession, cela reste toujours : porsonno n'en vent. Mais, a propos, que diable avais-jo donc; à fairo tout à l'heure? ajouta-t-il on levant les yeux en l'air, comme s'il cherchait dans sa mémoire, le ne puis pas m'on souvenir 1.. Hé mais! si fait!... j'avais à l'embrasser, pardieu î

— Ah! vous vous en souvenez? C'est fort heureux!.. Hé bien I moi aussi, monsieur, je me rappolle quelque chose.

— Quoi donc?

— Je me rappello que j'avais refusé.

—Oui, parce qu'alors j'étais souverain, et que j'avais eu la tyrannie de l'exiger. Mais maintenant, c'est autre chose; jo ne dis plus : « Je veux ! » je dis : « Je l'en prie! » Car, vois-tu, Estelle, j'ai beau cesser d'être roi, tu ne cesses pas d'être reino, toi. La vertu, le dévoûment, l'esprit, la grâce et la beauté, cela ne peut s'abdiquer!

— Vil flatteur!... Mais c'est égal : puisque vous vous y prenez maintenant avec politesse, hé bien!... jo consons à recovoir ce baiser que vous medovez depuis si longtemps.

— Avec intérêts? bravo ! Et c'est bien le cas de dire : « Qui paie ses dettes... » Allons, bon 1 quel est le trône qui vient encore me déranger l

En ce moment, en effet , on frappa de nouveau à la porte.

— Il n'y a personnel s'écria étourdiment d'Aronde impatienté.

On frappa une seconde fois.

— Si vous avez à vous défaire de quelque couronne, adressez-vous aux bureaux de placement, continua-t-il avec humour.

On frappa une troisième fois.

— On n'en veut pas ici ! vous dis-je. Passez votre chemin ! On n'a pas relusé la première pour accepter la seconde !

A ces mots, la porte s'ouvrit tout à coup, et laissa voir un homme de haute taille, entièrement vêtu de noir, portant une cassette sous le bras, et qui n'attendait plus qu'on lui permit d'entrer.

— Est-il bien vrai, monsieur, que vous ayez refusé? s'écria-t-il avec une gravité mêlée de joie.

— Avant de vous répondre, monsieur, vous trouverez bon sans doute que je vous demande ce qu'il y a pour votre service, répliqua brusquement d'Aronde, à ce questionneur dont il ne pouvait reconnaître la figure dans l'ombre, surtout no l'ayant jamais entrevu qu'une ou lois, il y avait longtemps déjà.

— Je venais, en toute hâte, monsieur, pour vous préserver des dangereuses suggestions de l'adversité ; mais je vois que votre raison l'a emporté sur les mauvais conseils de cette mauvaise conseilère elle-même. Vous avez refusé un palais dans cette pauvre mansarde !

— Mon Dieu oui, monsieur, c'est lait !

— Un tel contraste augmente votre mérite.

— Il est certain, murmura d'Aronde, que ce n'est pas la fortune qui m'a inspiré. Quarante-cinq sous !...

— Ma présence ici, reprit l'homme à la cassette, sera donc, non plus un encouragement, mais une récompense.

— Une récompense do quoi?

—De votre noble refus, monsieur. C'est un malheur, sans contredit, pour ceux qui eussent été vos sujets, car en refusait le titre de roi avec une si sublime modération, vous prouvez une fois de plus que vous étiez digne de l'être;

mais,croyez-mo/, c'est heureux pour vous, et je me réjouis d'être le premier à vous en léliciter.

— Vous Aies bien bon, monsieur, mais il n'y a pas do quoi, je vous pire, répondit le royal démissionnaire, qui ne put se détendre d'uu sentimont do déféronco à l'égard do ce que la langue anglaise appellerait la respectabilité de l'importun visiteur. Puisse tournant du coté d'Estelle, il ajouta tout bas avec un restant de mauvaise humeur : (> monsieur a beau dire : il aurait bien pu réserver ses complimens pour une meilleure occasion. Tu vas voir que la journée so passera tout entière sans que jo puisse t 'embrasser uno soulo fois !

— Un peu de pitienco, monsieur, répondit Estelle en souriant. Votre Majesté décbuo n'aura rien perdu pour attendro.

DEUX OMBRBS VIVANTES.

La même journée vit rentrer dans Paris presque tous les acteurs principaux de la tragi-comédie gouvernementale qui venait d'agiter le Wardenbourg.

Cette journée fut celle où l'héiitier légitime de ce royaume figurait sur les bancs de la cour d'assises, comme si la Providence eût voulu réaliser d'une façon éclatante, et en faveur d'un honnête homme, ces consolantes paroles de l'Ecriture : « Celui qui s'abaisse sera élevé, celui qui s'humilie sera glorifié.»

Dabiron arriva dans la matinée, car il avait pris l'avance sur tous les autres et payait quadruples guides, pressé qu'il était de sauver la caiste, selon l'expression de son cousin Bilboquet.

Latanoff arriva vers midi, Tiennette vers deux heures, et M. Masson à trois et demie.

Montreuil seul n'arriva que le surlendemain, lui si alerte quand l'ambition l'aiguillonnait. Aucun mobile, c'était évident, n'activait plus la marche de celui que la langue allemande, si docile au néologisme, eût appelé l'intrigantissime; aucun, si oe n'est le désir de quitter l'humiliant théâtre de sa dernière défaite. Mais Montreuil était de ces natures ardentes qui n'ont de fougue que pour l'attaque, et qui, l'élan passé, quand a sonné l'heure du dernier revers, insouciantes et découragées, n'ont plus même la force de battre en retraite. L'état fort modeste de ses finances ne lui eût pas permis d'ailleurs de payer aux postillons le zèle et la fatigue de leurs chevaux. Il laissa donc les pauvres bêtes le ramener, comme eût dit le dernier des Lafleur,

L'œil morne maintenant et la tête baissée, Pour mieux se conformer à sa triste pensée.

Nous savons ce que Tiennette, Latanoff et M. Masson s'étaient empressés de faire le jour même de leur retour, chacun de son côté.

Quant à Dabiron, après avoir mis pied à terre à l'hôtel de la Paix, rue Castiglione, il conQa au cuisinier, à l'étuviste et au barbier le soin de réparer les outrages d'une aussi longue route ; après quoi il se rendit chez le baron d'Appencherr, dans une voiture de remise au fond de laquelle il se tint caché, par prudence, on le devine, plus que par modestie.

Il lui fut répondu que le baron était à la cour d'assises, où l'avait appelé le procès de d'Aronde.

Sans se livrer aux réflexions philosophiques dont ce procès eût pu être le texte pour un esprit moins millionnaire, Dabiron écrivit séance tenante au baron, pour lui annoncer qu'il reviendrait dans la soirée.

L'ex-grand trésorier du Wardenbourg déposa en même

LE VEAU D'OR

temps, dans les mains du caissier de cotte maison où si peu de temps auparavant il s'était vu commis à dix-huit cents francs par an, les deux millions et demi que lui avait valus la baisse, pour être ajoutés aux quatre dont il s'était trouvé redevable à la hausse.

Il remonta ensuite dans sa voiture et se fit ramener rue Castiglione, où il resta conflné dans son appartement.

Onze heures du matin sonnaient. La journée s'annonçait d'une longueur désespérante.

Comment baguenauder, en attendant l'heure de l'important rondez-vous qu'il venait de fixer au baron?

Lire? écrire? dessiner? faire de la musique?

Le ci-devant courtier n'avait jamais donné dans de pareils travers.

Ses goûts intellectuels n'allaient guère au delà de l'écarté, du lansquenet, des paris de steeple-chase, des intrigues de coulisse,- des amourettes de Mabille, des déjeuners de Tortoni, des dîners de Véfour et des soupers de la Maisond'Or.

Mais aucune de ces distractions, qui lui paraissaient être le vrai but de la vie humaine, ne lui était possible jusqu'à nouvel ordre. Il est d'autant plus-nécessaire de mieux rentrer dans le monde, qu'on en est sorti plus mal.

Ce n'était pas sans raison que le spéculateur dix fois ruiné, qui avait payé ses derniers créancitrs de Bourse au moyen d'une fausse nouvelle de suicide, tenait à ne reparaître, après avoir complètement liquidé son passif, qu'avec l'indispensable prestige, non-seulement de l'immense fortune qu'il devait à ses petites économies de grand-trésorier, mais encore et surtout de l'honorable alliance qu'il convoitait. Cette allianee avec la maison du baron d'Appencherr, une des plus anciennes et des plus importantes de l'Europe, lui semblait d'autant plus utile dans sa position, qu'elle démentirait virtuellement une foule de mauvais bruits, répandus à dessein par Tiennette pour poursuivre la défunte baronne jusque dans sa mémoire ; bruits sinistres dont le mari seul n'avait jamais eu connaissance, que le suicide de la femme avait accrédités, et qui avaient rendu fort odieux l'amant, cause probable d'une si terrible catastrophe.

Pour tuer le temps, en attendant cette double réhabilition qui était désormais l'idée fixe de sa vanité , Dabiron s'amusa à faire des chiffres, comme d'habitude; seul usage pour, lequel l'encre et le papier lui parussent avoir été inventés.

Entre autres problèmes dont il trouva la solution, nous citerons les deux suivans :

lo Déterminer combien de rois il lui faudrait encore restaurer et abattre, pour arriver, par la hausse et la baisse alternatives, à égaler financièrement la maison Rothschild;

2o Chercher combien de lieues feraient les six millions cinq cent mille francs qu'il possédait déjà, en les alignant les uns au bout des autres, sous forme de pièces d'or, d'écus de cinq francs et de gros sous.

Tandis que Dabiron consacrait ainsi aux nobles travaux de l'esprit une journée qui s'écoulait, pour nos autres personnages, dans des émotions si profondes et si diverses, la pendule de son appartement sonna enfin la demie de sept heures. Son rendez-vous étant pour huit, il remonta en voiture, et se fit conduire de nouveau à l'hôtel d'Appencherr.

Le baron avait trouvé chez lui, à son retour de la cour d'assises, la clef de Simonne , la lettre de bien- venue de Dabiron , et le rapport quotidien du chef de son cabinet.

Ce rapport, dont les aînés pouvaient passer pour la triste préface, n'était pas autre chose qu'un dernier cri de sauve qui peut 1 Les bruits fâcheux qui commençaient à courir sur l'état de la maison avaient encore amené dans la journée une grande quantité de demandes de remboursement.

Or, son compte courant étant épuisé à la Banque; les quatre millions envoyés par Dabiron ayant été absorbés dans le mouvement général des affaires, et la caisse n'ayant plus qu'environ trois cent mille francs, il était impossible de I

faire face au chiffre de ces nouvelles demandes, qui déjà s'élevaient à plus de trois millions. La maison possédait encore, il est vrai, d'importantes valeurs de diltérentes sortes, mais qui toutes avaient été placées dans diverses entreprises, et qu'il était impossible, en conséquence, do réaliser immédiatement.

Enfin, l'auteur du rapport priait instamment le baron de réclamer, dès le soir mémo, de M. Duplessis, les sommes considérables qu'il avait promis d© verser à l'issue du procès d'Aronde, et sur lesquelles son gendre avait dû compter exclusivement pour parer aux nécessités urgentes du lendemain.

Mais cette dernière ressource lui manquant à l'improviste, par suite de la colère que la véracité définitivo de son témoignage avait causée à l'impitoyable vieillard, le baron se voyait dans l'impossibilité de satisfaire à ses engagemens. La faillite était inévitable, et, qui sait? la banqueroute peut-être ; car l'emploi des derniers fonds envoyés d'Allemagne par Dabiron serait regardé comme contraire à la bonne foi, ayant précédé de trop peu de jours la cessation de paiemens. Cette circonstance pouvait être invoquée comme frauduleuse par le dépositaire.

Le baron se trouvait donc complètement à la merci de Dabiron, et n'avait plus d'autre bonne chance que dans le mariage de sa fille avec son principal créancier.Celui-ci lui ayant exprimé de nouveau dans sa lettre combien il serait heureux de former avec sa maison un double lien, et comme gendre et comme associé, le baron saisit avec empressement ce dernier moyen de salut.

Après s'être muni d'un papier important dont il pensait avoir besoin, il se rendit immédiatement dans l'appartement de Julie.

Il la trouva installée devant son secrétaire, dans la pièce même où sa mère était morte, et dont, par ce motif, elle avait fait son oratoire et son bureau, le paisible asile de la prière et de la méditation.

La jeune fille achevait, comme nous l'avons vu, de confier aux feuillets de son journal toute l'admiration que lui inspirait l'éloquence dont son cousin Léonce n'avait pu trouver l'occasion de faire usage dans le procès d'Aronde.

— Mon Dieu, papa, qu'avez-vous donc? s'écria-t-elle avec inquiétude, en remarquant la pâleur du baron.

— Moi, mon enfant? je n'ai rien, je t'assure 1 Je viens au contraire t'entretenir d'une chose qui ne manque pas de gaîté, surtout aux oreilles des jeunes filles. Tu devines qu'il est question de ce mariage dont nous avons déjà causé. Le but de ma visite est de te demander un consentement définitif.

— Vous savez, mon père, répondit Julie, devenue fort pâle à son tour; vous savez qu'avant toute discussion à ce sujet, vous devez me montrer la lettre par laquelle ma pauvre mère vous aurait demandé elle-même de consentir à cette union.

— La voici, répliqua triomphalement le baron, en remettant à sa fille le papier dont il s'était nanti à dessein.

Julie le prit, l'examina, le porta pieusement à ses lèvres, et lut enfin ce qui suit, d'une voix tremblante de crainte et de respect :

« Monsieur le baron,

» Si j'en crois des pressentimens, que vous traiterez de » puérils sans doute, mais dont je ne puis me défendre, je » n'ai pas longtemps à entourer notre chère fille de la pro- » tection dont sa jeunesse a besoin, et que vos nombreuses » affaires, je dirai même les agitations de votre vie, ne » vous permettraient pas de lui donner, dans le cas où je » viendrais à mourir.

» Ce n'est pas, d'ailleurs, comme jeune fille seulement » que la femme a besoin d'une main qui la guide, qui la » soutienne, qui la défende contre elle-même autant que » contre les autres, au milieu de toutes les séductions du » monde : c'est pendant toute sa vie ; et, s'il en est que le » vertige saisit, égare, entraîne et brise quelquefois, soyez-

Fiu-nfiiuc soulie. — lêo lespes.

» on sûr, monsieur, c'est que celles-là étaient Isolées; frô- » les roseaui dont rien a'étayaitla faiblesse contre les » vents d'orage.

» Jo seras dono délivrée d'un bien cruel tourment, jn » vous in confesse, si vous consentiez enfin, dès aujour- » d'hui, et à tout événement, à ce que M. Dabiron, contre » lequel vous n'avez élevé que * i< * bien vagues objections, » nous suppléât l'un et l'autre, à titre d'époux, dans ce d ■'■- » cessairo et perpétuel protectorat.

» Jo mourrais alors moins inquiète, si tant est que mes » prévisions ne soient pas vaincs.

« Faites donc cela pour moi, monsieur, jo vous prie, » comme vous le feriez pour une mourante.

» Qui sait? co vœu, que je vousadres-,c en parfaito santé » ce-pendant, ce simple vœu a peut-être tout lo caraclèro » d'une dernière volonté. Dieu soûl connaît l'avenir!

» Agréez d'avance, monsiour lo baron, l'expression de » toute ma gratitude, si vous m'accordez, comme jo n'en » doute pas, le concours que je sollicite ici do vous, pour » le bonheur de notro chèro enfant.

» i.i.k i m :dk ouplessis, baronne d'appenchbrr. »

Julie éprouva un douloureux serrement de cœur à la lecturo do cette lettre, dans lo ton sinistre ot froii do laquolle se révélait, avec l'indifférence profonde des deux époux l'un pour l'autro, ce projet de suicide inspiré par le remords autant que par le désespoir, ot dont l'exécution devait suivro de si près.

— Tu le vois, mon enfant, reprit le baron, je n'avais point imaginé cette épîtr^ pour le besoin do la cause. Or, tu m'as promis d'obéir au dernier vœu de ta mère, si jo t'en fournissais la preuvo écrite. La voici de sa main môme. Je viens donc réclamer l'accomplissemont de ta promesse.

— Mon père, répliqua la jeune fille, qui avait essuyé ses yeux pendant que le baron parlait, il y a un pott-scriptum que je n'avais pas lu, à cause des pleurs qui m'obscurcissaient la vue. Mais je puis lire maintenant. Ecoutez, je vous prie :

« P. S. Il est bien entendu, monsieur le baron, que la » question reste entièrement subordonnée au libre arbitre » do notro bien-aimée fdle, même après votre consente- » ment. Dès que vous l'aurez donné, je solliciterai le sien, » mais uniquement par le raisonnement et par la prière. » Si elle refuse, mon intention, pas plus que la vôtre as- » rément, n'e^t de contrarier ses sentimons. Cela fait trop » de mal 1 La contrainte, sous quelque forme qu'elle se » déguise, est toujours la funeste origine de la froideur, » pour ne pas dire de la haine, qui finit par jeter la dis- » corde, le désordre , le crime, dans tant de ménages!

» En ce cas donc, si ce que je redoute arrive, il ne me » restera plus qu'à la recommander à Dieu, ce protecteur » suprême de ceux qui n'en ont plus d'autres. »

— Hé bien 1 mon père, vous avez entendu?...

— Moi?... non... c'est-à-dire... j'ai bien entendu... je no sais quoi... des mots... mais sans trop comprendre... car enfin, relis le corps de la lettre : le vœu de ce mariage y est exprimé ave Misistance, avec argumentation à l'appui, avec toutes les herbes de la Saint-Jean, comme on dit.

— Oui. mais j'ai lu quelque part que c'était le post-teriptum des femmes qui renfermait toujours leur véritable pensée. Or, celui de ma bonne mère me laisse une liberté complète, et je vous préviens, mon cher papa, que je suis tout à fait résolue à user de la permission.

— Que veux-tu dire? demanda avec anxiété le baron, qui se voyait pris à son propre piège.

— Que je refuse irrévocablement votre candidat.

— Ah! par exemple!... malgré lo dornier vœu de ta mère?...

— Malgré l'avant-dernier, s'il vous plaît; car le dernier, c'est celui dupoit-scriptum, c'est celui de ma liberté, et, commo on dit aussi, aux derniers les bons !

— Mais, malheureuse enfant! reprit le baron, qui crut le moment venu d'aborder enfin les véritables motifs do sa

démarche, nonobstant la répugnance qu'il éprouvait naturellement à (aire de tels aveux; niais, malheureuse enfant ! tu ne Sais pas quelles et m m quences terribles peut en ■

traîner ton relus î Sache-le donc : jo suis horriblement

gêné!

—Vous, gêné, mon papa?... Est-co qu'un père peut Jamais l'être, quand ses enlans ontde h lortune?Or, vous m'avez dit bien «les lois qu'avec l'héritage de ma bonne mère et celui de ma chère mère-grand, j'avais... combien «lisiez vous?... quelque chose comme sept ou huit millions, à moi appartenant, non compris...

— Ceux que je n'ai plus !

— Ni ceux que grand-père me laisserait encore

— Ah ! oui, compte aussi sur ceux-là, après la sottiso que j'ai faite aujourd'hui!

— La sottise de dire la vérité ;en laveur do M. d'Arondo? Oh 1 pspa I...

— Mais non... je lo sais bien... j'ai fait mon devoir... je no le, regrette pas... j'en suis seulement on no peut plus fflché ; voilà tout. Car enfin, je te le répète, jiî suis horriblement, gêné. Je comptais sur des recettes qui,...jono compta s pas sur des pertes dont,... je complais,... jo ne comptais pas... quo sais-jo? uno foulo c*o choses que tu no comprendrais pas, toi qui n'entends rien aux affaires. Bref, je me vois dans l'impossibilité de payer demain, à bureau ouvert, co qui est lo crédit, l'honorabilité, l'existence même d'une maison, un tas d'imbéciles qui, depuis quelques jours, je ne sais pourquoi, s'en viennent faire queuo à ma porto, tous à la fois, pour demander que je les rembourse, sous prétexte quo je ne puis pas les rembourser. On n'est pas plus illogiquel Moutons de Panurgo, va!

— Combien donc vous faudrait-il, papa, pour désintéresser tous ces gens-là?

— Oh! mon Dieu, uno bagatelle en temps ordinaire: deux, trois, quatre millions, plus ou moins. Certes, j'ai do quoi payer, et largement, mais je ne l'ai pas.

— Je ne puis comprendre...

— Parbleu ! ce n'est pas à ton âge qu'une femme peut... C'est là de la haute banque, vois-tu ! Il n'y a que des hommes... et encore quand ils sont très forts... En un mot, ce que j'ai n'est pas disponible. Or, en pareil cas, c'est absolument comme zéro. L'échéance est tout. Eût-on des milliards aux antipodes, qu'on n'en est pas moins poursuivi pour cent sous à Paris.

— Ah! ce ne sont pas le.} poursuites qui m'inquiètent. Si l'on vous fait un procès, mon cousin Léonce est là, et vous avez pu voir aujourd'hui comme il s'entend à les gagner !

— Ce n'est du moins pas la bonne volonté qui lui manque , j'en conviens. Mais l'éloquence possible de ton M. Léonce n'a quo faire ici. Je dois, il faut payer : il n'y a pas de M. Léonce qui tienne I

— Eh bien ! papa, permettez- moi de vous offrir la somme qui vous fait faute.

— Jo te remercie de l'intention, ma chère enfant, et c'est là un beau trait de ta part ; mais à supposer que je fusse homme à accepter ta généreuse proposition, ce quo je no suis pas, ce serait tout bonnement impossible. Tu es mineure, tu ne peux disposer d'un centime sans l'agrément du conseil de famille. Or, ce con eil est composé de moi, ton tuteur naturel; de M. Léonce, l'éloquent avocat quo tu sais; et de M. Duplessis, mon charmant beaupère. Tu comprends avec quel empressement cet affectueux vieillard y donnerait son consentement, après la séance d'aujourd'hui ! Qui sait, d'ailleurs, ce qui lui pend à l'oreille, à lui-même, avec son accusation de faux témoignage ! Autre agrément de famille ! En vérité, il y a des veines dans la vie où il semble que tous les guignons vous accablent à la fois 1 C'est là que j'en suis Toi seule peux me tirer de là, non pas avec ta fortune particulière, pauvre enfant I mais avec lo mariage que je t'ofiro. Si tu y consens, ton mari devient m >a associé, et il laisse à ce titre dans ma caisse les sept millions qu'il y a versés comme dépôt. Si tu refuses, il m'en demande naturellement la

LE VEAU D'OR

restitution intégrale, et comme je ne puis l'effectuer immédiatemen', il se joint à la meute de mes autres créanciers, avec d autant plus d'animosité qu'il aura une injuro personnelle à venger; il devient leur instigateur, leur chef; on me poursuit, je tombe en faillite, en pis que cela, quo sait-on? et, tan lis que ton grand-père est condamné comme faux témoin, ton père ost condamné commo banqueroutier peut-être 1 Voilà, en quelques mots, l'agréable perspective quo nous a frite uno complication d'événemens inouis. C'est à s'en casser la tôle contre les murs, à s'en brûler la cervelle, à s'en arracher les cheveux 1

— Est-ce bien vrai, tout cela, mon père? demanda gravement la jeune fille, avec un mélange d'effroi et d'attendrissement. Ne me faites-vous au contraire une si triste [ einture de notre situation, que pour obtenir mon consentement à cet odieux mariage?

— Tout cela est malheureusement vrai, répondit le baron avec solennité ; vrai comme il n'y a qu'un Dieu ; vrai comme deux et deux font quatre (ce qui était son juron le plus sacré). Je t'en donne au besoin ma parole d'honneur, ici même, dans cette chambre où ta mère est morte, où il me semble la voir encore expirer, et où, pour rien au monde, je ne voudrais te tromper par un indigne mensonge, toi, notre unique enfant. Je le répète, ton consentement, c'est le salut; ton refus, c'est la ruine, la honte, le déshonneur I

— Il suffit, mon père, répondit Julie, qui parvint à contenir les plus cruelles émotions que puisse subir uno jeune fille, et dont le geste, l'attitude et la physionomie exprimèrent subitement une douloureuse mais ferme résolution. J'aime mon cousin Léonce, et je crois être aimée de lui. Mon bonheur, je le sens bien plus vivement encore, au moment même où j'y renonce1, mon bonheur eût été d'être sa femme. Mais vous n'avez pas fait un vain appel à mon dévouement. J'épouserai M. Dabiron, mon pèrel

— Ah 1 chère enfanl,, tu me sauves l'honn....

Le baron fut interre nr pu dans son remerciement par l'entrée subite de Lafolie, qui venait le prévenir que M. Dabiron était là et demandait à lui parler.

— Où monsieur le baron désire-t-il que je le conduise ? ajouta le vieux serviteur.

— Hé I mais parbleu, faites-le entrer ici, ce cher monsieur Dabiron ! répondit-il.

— Oui, monsieur le baron, je vais 1« faire entrer ici... ici même !... répliqua Lafolie en sortant, et avec une insistance étrange.

— Puisque tu consens, ajouta le baron en s'adressant à sa fille, il n'est pas mal que tu le voies tout de suite : la présentation se trouvera ainsi toute laite. Ce sera autant de gagné sur les salamalecks.

— Non, mon père, non, répondit Julie, dont les larmes se firent jour tout à coup, à travers le premier obstacle de sa résignation. La présence de cet homme me serait trop pénible en ce moment. Je veux bien l'épouser, mais je ne veux pas le voir 1

— Oh 1 je reconnais bien là les jeunes filles!... Mais à ton aise, mon enfant : tu te feras plus tard à son aspect, on se tait à tout, même à la vue de son mari.

Julio sortit de la chambre, tout éplorée, et se relira dans la pièce la plus reculée de son appartement, en emportant avec elle la lettre de sa mère, pour la placer parmi les pieuses reliques dont elle taisait hommage à cette mémoire chérie.

Le consentement do la jeune fille enchantait au contraire le baron, et lui rendait, avec la sécurité de sa caisse, toute la légèreté de son caractère. Il reçut son futur gendre avec l'a fiabilité, quasi obséjuieuse, que mérite un ancien commis, quand ce commis est sur le point de devenir le patron du patron lui-même.

— Hé! bonjour donc, mon cher monsieur Dabiron! &'écriat-ii en lui tenda :t la main, tandis que Lalolie, qui

avait introduit lo visiteur, lui jetait en s'en allant un regard do menaçante colère.

— Votre serviteur bien humble, monsieur le baron, répondit l'ex-employé à dix-hoit cents francs , avoc cette suffisance plus ou moins impertinente dont les sots parvenus né peuvent jamais se défendre, même dans leurs plus excessives politesses.

— Hé bien I reprit le baron, vous voilà donc de retour parmi nous !... parmi vos amis !...

— Mon Dieu, oui : comme le lièvre au gîte ; et beaucoup plus tôt quo jo ne l'avais espéré. Mais que voulezvous?... ajouta dédaigneusement le ci-devant trésorier du Wardenbourg, anarchiste de l'an passé qui se faisait conservateur enragé depuis qu'il avait quelque chose à conserver; nous vivons dans un piètre temps!... les abominables principes de la démagogie ont fait le tour du monde !.. Le vertige révolutionnaire a tourné toutes les têtes!.. Il n'y a plus rien de stable en Europe !.. Les peuples veulent, déveulent, reveulent, etc., avec une désespérante versatilité!... Vous allez un beau jour, au fin fond de l'Allemagne, offrir à le nation, que vous croyez encore patriarcale, la capacité financière dont le ciel vous a doué; vous remettez un peu d'ordre dans ses finances; vous vous consacrez jour et nuit à assurer sa prosuérité; en un mot, comme on dit vulgairement, vous lui prouvez de toute façon que vous ne voulez quo son bien. Bravo ! ça ne marche pas trop mal, tant que c'est nouveau ; mais l'ennui de ce bonheur même ne tarde pis de s'en mêler ; l'hydre de l'anarchie se réveille p u à peu, et voilà que, sous le premier prétexte venu, les éternels ennemis de la famille, de la religion, de la propriété et des ministres vous llanquentLeurs Excellences à la porte, uniquement pour changer de changement. Et aim-i de suite. J'en suis une nouvelle preuve. Vous voyez en effet uno victime des révolutions.

— f es peuples sont si ingrats !... Heureusement, si j'en juge par les sommes considérables que vous avez mises à l'abri de tout danger dans la caisse de ma maison, vous avez su vous ménager une honorable retraite.

— Hélas! oui, répondit Dabiron, en jouant fatuitement avec la canne à pomme de rubis dont il frappait à petits coups le bout de sa botte vernie ; j'ai fait là-bas quelques économies.

— Et que sont devenus les autres Français de l'expédition, dont m'ont parlé mes correspondans du Wardenbourg. et qui étaient allés porter avec vous les bienfaits de la civilisation à ce pays si arriéré?

— A vous parler franchement, je n'en sais trop rien. Après avoir fait tous mes efforts pour les sauver, ma foi, je les ai perdus de vue dans la bagarre ! J'imagine qu'ils y sont restés, ou tout au plus qu'ils s'en sont retirés aussi grelus qu'en y entrant.

— Des imbéciles!

— A qui le dites-vous! J'étais fort mal entouré. La seule personne de l'aventure qui ait montré une intelligence vraiment supérieure, c'est une femme, une simple danseuse de l'Opéra, une nommée Lataké.

— Hé quoi ! Lataké ?... autrement dite Jupin I"?

— Oh ! pardon, monsieur le baron, interrompit Dabiron, craignant que le souvenir de celte maîtresse qu'il lui avait enlevée réveil ât chez le baron un grief doni il avait déjà subi le mauvais effet; pardon!.. Ce nom m'est échappé par mégarde... Mettons que je n'ai rien dit.

— Mais au contraire, parlons-en, répondit le baron, chez qui sa passion pour Simonne avait elfacé tout autre sentiment.Je vous en ai voulu, je ne dis pas non : parce qu'en^ lin, dans ma position, et à mon âge, vous concevez, se voir supplanté par un simple commis, par un simple jeune homme, c'était humiliant. Mais bah I il y a si longtemps décelé.!... D ux ou irois ans au moins!.. Je l'avoue, maintenant que |e suis de sang-froid : e'élait de bonne guerre, et ma toi. à tout prendre, ajouta le baron en riant, autant vaut que notre association ait commencé par là !

— Elle a commencé d'une façon bien autrement grave,

el qu'il trouverait peut être moins joviale, péage Dabiron; mais il l'ignore, par un de ces aveuglemens do mari (ju'on peut appeler la gril» d'état.

— lit vous dites, donc, reprit légèrement le baron, quo cetto i.irnmso de I.utaké s'est conduite là bas...

— Admirablement 1 C'est elle qui a presque tout fait, en rmpanmant lo vieux roi du pays, et, s'il remonte sur son trône, ce qui me semble indubitable, ollo sera certainement la Maintenon do l'époque.

— Eb bieu! cela no m'étonno point : cotte femmo-là était 1res séduisante, n'est-ce pas? dans sa désinvolture, dans son langage... Mais qu'est-ce quo jo dis donc, s'écria lo baron en s'interrompent, et on jetant les youx autour do lui ; j'oublie quo nous sommos dans la chambre do ma défunte, et quo do paroils propos sont mal placés ici.

— En elle!, c'est ici que madame la, baronne... ajouta Dabiron, qui ne put s'empêcher de trissonnor à ce souvenir.

— Mais, a propos do défunt, reprit lo baron pour eban ger le sujet de l'entretien, savez -vous qu'à la réception de voire première lettre du Wardenhoug, après les bruits non démentis qui avaient couru dans les journaux sur votre suicide, je crus recevoir uno lettro do l'autre mondo,et que, sans les millions qui l'ont suivie de près, j'aurais pensé avoir affaire à votre fantôme.

— Ali bah I croiriez-vous donc aux revenans?

— Hé ! hé I on a vu les esprits les plus forts s'abandonner à do pareilles superstitions. Moi-môme enfin, qui n'y crois pas en société, quand j'y réfléchis, et que les bougies sont allumées, eh bien 1 là, franchement, j'éprouve malgré moi uno terreur vaguo, le soir, quand je suis seul, et qu'il fait presque sombre.

— Ma foi, je vous en offre autant, monsieur le baron, et plus d'une fois, à la tombée de la nuit, j'ai cru voir devant moi... certaines apparitions funèbres... dont la seule pensée me donne encore la chair de poule. C'est le défaut des gens qui ont beaucoup d'imagination. Car il est bien évident que ce sont là de pures chimères, et que les morts ne s'amusent pas à sortir du tombeau pour visiter les vivans.

— Pardieu non! ils doivent être trop contens d'avoir quitté ce monde, pour se plaire beaucoup à y revenir. Mais c'est égal : nous n'avons ici qu'une simple bougie ; parlons de choses plus gaies, si vous voulez bien. Ainsi donc, mon cher Dabiron, vous voilà de retour, et vous venez chercher uno réponse définitive au sujet de votre mariage ?

— Oui, monsieur le baron, et je vous avoue que ce n'est pas sans quelque espoir.Voici les propres paroles que vous répendîtes, sur ce même sujet, à leu madame la baronne :

« S'il consentait à prendre une position convenable

» dans le moade, je ne serais pas inflexible. » Or, trouvez-vous qu6 six millions de francs et plusieurs milliards de centimes soient un piédestal sutûsamment convenable ?

— Certes oui, et ma fille est à vous. Touchez là, cher gendre. J'y consens, elle y consent, tout le monde y consent.

— Excepté moir dit alors une voix ferme et éclatante, qui fit tressaillir les deux interlocuteurs.

Ils regardèrent du côté de la porte par où cette voix s'était fait entendre, poussèrent un cri d'épouvante, et reculèrent pâles et tremblons à l'autre bout de la chambre.

La porte de droite s'était ouverte au fond, sous l'impulsion d'une main qui appartenait probablement à Lafolie.

Une femme, de taille moyenne, d'assez forte corpulence et toute vêtue de noir, fit son entrée dans la chambre.

Après avoir jeté à M. d'Appencherr et à Dabiron l'exclamation qui les terrifia, elle s'avança lentement,à la lueur douteuse de la seule bougie qui éclairât la scène, et s'arrêta à quelques pas d'eux, pâle d'indignation, silencieuse, immobile, le visage sévère, le sourire dédaigneux, le regard flamboyant.

A force qe reculer devant cetto fantastique apparition, Ils évadent Api par s'adosser à la muraille opposée, contre laquelle, pour ainsi dire, ils étaient cloués pat la peur. comme des hjbous à la porte d'une grange, se hiss.-mi sur la pointe du pied, les bras écartés, la pou< ne béante, les yeux hagards, la figuro blême, les cheveux hérissés, les jambes flageo lentes et le corps frissonnant.

— L'ombre do ma fommel s'écria lo baron d'uno voix chevrotante.

— Le, fantôme do Gortrudo ! ajouta Dabiron d'uno voix quo la pour strangulait.

Et tous doux restèrent comme pétrifiés.

Non, co n'était pas un vain spectro : c'était bien la baronne.

Nos locteurs, en effet, n'ont pas attendu co moment pour la reconnaître dans la dame noire qu'ils ont vu in'ervenir plus d'uno fois dans le cours de ce récit.

Comment cetto femme, quo son mari avait contempléo sur son lit do mort, dans cetto chambre même, et dont son amant avait suivi le convoi funèbre, comment cotte femme était-elle encore vivante?

Rien do plus simple, comme tout co qui le paraît le moins. Lo prodigieux en ce monde, où tout résultat procède nécessairement d'une causo, lo prodigieux n'est pas autre chose que l'inexpliqué. Expliquons donc. Quelques lignes suffiront pour faire uno réalité de cetto apparente invraisemblance.

Gertrude était une de ces natures féminines essentiellement affectueuses et intelligentes, qui ont toujours besoin*, d'un sentiment pour le cœur, d'an but pour l'imagination.

Son mariage n'avait guère été qu'une opération de plus entre son père et celui du baron, lesquels trouvèrent avantageux d'être associés pour leurs enfans, comme ils l'étaient déjà pour leurs alfaires, et qui marièrent ainsi lours grandslivres respectifs, bien plutôt que leur fille et leur fils.

Le caractère du baron n'avait rien d'ailleurs qui pût sympathiser avec celui de sa femme. Il était trop futile, trop sceptique et trop volage pour elle. Et cependant, comme beaucoup d'autres, bien que mariée sans amour, sans amitié même, elle n'eût pas demandé mieux que d'aimer son mari, à la condition qu'il fût aimable ; mais le baron réservait son amabilité pour les éphémères relations qu'il avait au dehors.

Déçue dans cette première aspiration, Gertrude espéra d'abord que les fastueux plaisirs du monde où la plaçait sa gra ide fortune, lui offriraient du moins, à défaut de l'intime félicité qu'elle rêvait, une compensation peut-être, une distraction assurément. Mais elle se trompait encore. Elle ne trouva que l'ennui au fond de cette existence bruyante, dont chaque jour est une fête, et qui étourdit i'âme par son agitation perpétuelle, sans la consoler par de véritables jouissances.

Les soins tout maternels dont, à la recommandation de madame Duplessis sa mère, elle entoura la jeunesse ded'Aronde, furent une diversion bien plus efficace; et quand, par une faveur tardive, le ciel la rendit mère elle-même, sa fille absorba ensuite, pendant plusieurs années, tout ce qu'elle avait de tendresse au cœur. Mais d'Aronde étant devenu un jeune homme qui n'avait plus besoin do son affectueuse surveillance, et sa fille lui étant ravie plus tard par l'éducation de pensionnat, la baronne, privée successivement de son enfant d'adoption et de son enfant de nature, retomba dans cette oisiveté du cœur qui était un supplice pour son organisation aimante.

La baronne chercha dans les violentes palpitations du jeu le placement, comme disait son mari, avec le style de la haute banque, le placement de la sensibilité nerveuse dont elle ne savait que faire; mais le jeu lui donna la fièvre, et non pas le bonheur.

Ce fut alors qu'elle éprouva ce vertige de la passion qu'on pourrait appeler le désespoir de l'espoir, lequel saisit presque inévitablement les femmes, lorsqu'elles sont 1 arrivées de trente a quarante ans sans avoir aimé Yérita-

LE VEAU D'OR

blement, ce qui est moins rare qu'on ne le pense. En pa reil cas, il faut aimer à tout prix, et s'exalter, et se dédommager, et se hâter, car le temps presse. Leur amour ressemble à la crainte du voyageur attardé, qui s'essouffle à courir pour ne pas manquer la diligence. Qu'arrive-t-il assez souvent? Que la diligonce est partie, et que, pour ne pas rester en plan, on s'embarque, faute de mieux, dans la première patache qui passe.

Il est bien rare effectivement que les cœurs retardataires no fassent pas de très mauvais choix. Après de longues hésitations, on veut échapper enfin au Charybde d'une union mal assortie,etl'on se précipite dans leScylla d'une abominable liaison. On trahit un indifférent pour un malotru.

La baronne ne fut pas exempte de ce malheur si commun.

De toutes les déceptions de sa vie, celle-là, comme toujours, fut la plus cruelle. Le supplice des supplices pour une femme aimante (nous parlons de celles dont le cœur est sérieux, ce qui est assez rare) n'est-il pas de reconnaître un beau jour, et ce jour ne se fait jamais attendre, que l'homme aimé, qui no l'aipie pas, est indigne, nonseulement d'amour, mais d'estime même ; que c'est un misérable, plus digne du bagne que du boudoir ; que c'est un sacripant dont elle ne voudrait pas pour ami, pas pour domestique même, et dont cependant elle a fait son amant.

Le baronne éprouva ce tourment pendant plusieurs années. Cent fois elle fit appel à la raison contre la passion ; mais le cœur sent et ne raisonne pas. Cent fois même elle tenta de rompre violemment cette chaîne de galérienno qui l'unissait à Dabiron, mais, chose étrange, ce qui devrait la briser en pareil cas est presque toujours ce qui la consolide au contraire : — la jalousie.

Si Dabiron eût été amoureux, fidèle, poli et assidu, peutêtre le mépris eût-il fini par l'emporter sur l'amour ; mais il était indifférent , volage, négligent et brutal : comment De pas l'airner, lui qui n'aimait pas, qui en aimait tant d'autres, et que tant d'autres aimaient aussi? Tout psyehologiste conviendra que c'était impossible.

Et puis, quelque grave motif qu'on puisse avoir de se brouiller, en amour comme en location, on veut bien donner congé, on ne veut pas le recevoir : c'est humiliant.

Si bien donc qu'à force de secouer sa chaîne sans réussir à la briser, la baronne ne la rendait que plus douloureuse encore.

Enfin, l'idée d'épouser la fille, soufflée méchamment au bourreau de la mère par l'implacable haine de Tiennette, qui l'empruntait elle-même à certains scandales de co genre, malheureusement trop réels, dont le grand monde est parfois le théâtre, comme cela était arrivé tout récemment alors ; cette exécrable idée vint mettre le comble aux souffrances de la baronne. Exténuée, meurtrie, à bout de courage, d'opposition, d'objections, de raisonnemons et de prières, et d'autant plus esclave qu'elle s'était révoltée plus souvent, la baronne n'eut alors d'autre ressource que la ruse contre la violence morale qu'on faisait à sa faiblesse. Elle feignit de consentir à ce mariage, et écrivit à son mari, sous les yeux mêmes de Dabiron, la lettre dont nous avons donné la teneur ; mais , par une louable perfidie, que l'inintelligent lovelace ne comprit pas plus qu'il n'avait compris le sens sinistre de ce qui précédait, elle eut soin do réserver dans le post-scriptum la liberté tout entière de sa fille.

Elle était convaincue d'ailleurs que le baron, suffisamment prémuni par l'infimité financière du postulant, son ex-commis, ne tiendrait pas compte ici des vœux insensés do la mère, quand il avait dédaigné si souvent les vœux sensés de la femme.

C'était une dernière illusion.

Le baron, qui ne savait pas encore qne Dabiron lui eût enlevé sa Lataké, avant de se laisser enlever lui-même à Lataké par Tiennette, dont il pouvait servir les projets de vengeance contre Gertrude; le baron, qui avait flairé l'habile spéculateur dans le mince employé ; le baron adressa à sa femme la réponse que nous connaissons aussi, et qui,

sans engager le présent, laissait à l'avenir toutes ses chances possibles

Cette réponse inattendue fut le [coup de grâce pour la malheureuse Gertrude. Sachant Dabiron capable do tout pour arriver h la position do fortune dontje baron faisait l'unique condition de son consentement, et que la fièvre commanditaire, qui travaillait alors la société, pouvait rendre d'une réalisation si prompte,— elle perdit la tête à la pensée d'une telle éventualité. Le remords de la mère mat inspirée se joignit alors au désespoir continuel de l'épouso coupable. Cette double torture lui fut insoutenable. Ello songea plus que jamais à s'en délivrer par le suicide. C'était le seul moyen, se disait-elle, dans son véritable accès do folie, d'échapper à une liaison criminelle dont elle ne pouvait briser le joug ; le seul moyen de ne pas être témoin d'une union presque sacrilège, dont la pensée la révoltait, mais qu'elle ne saurait comment empêcher, le momeni venu, après avoir fait semblant de la demander elle-même; le seul moyen, dans tous les cas, de se châtier do la participation maladroite qu'elle y avait prise, avec une intention toute contraire.

La pensée do sa fille S'eût arrêtée néanmoins dans ce funeste projet; mais des lettres anonymes, qui lui furent adressées par Tiennette, relativement à Dabiron, vinrent ajouter encore les terreurs du scandale à toutes ses angoisses habituelles. Ce scandale, s'il venait à se propager, ne manquerait pas de rejaillir sur sa fille. La mort lui parut donc indispensable pour couper court à tout.

Sa résolution ayant pris ainsi le faux-semblant du dévouement maternel, rien ne pouvait plus en suspendre l'accomplissqment. Un soir donc, quand ello fut seule dans sa chambre, elle posa sur sa tablette de nuit l'élégante boîte à cigares que nous connaissons, dont elle avait fait jadis présent à son mari, et qui, après avoir voyagé des mains de celui-ci à celles de Lataké, et des mains do Lataké à celles de Dabiron, lui était revenuo enfin par ce dernier. Elle s'agenouilla ensuite, pria Dieu pour sa fille, en lui demandant pardon do ses fautes passées et de l'acte qu'elle allait commettre contre sa sainte loi; puis se coucha, et, ayant tiré de la boîte un petit flacon rempli d'acide prussique qu'elle s'était procuré depuis longtemps, et qu'elle y avait serré, par un de ces raffinemens de cruauté envers soi-même qui échappent pour ainsi dire à l'analyse, — elle en versa quelques gouttes dans un verre d'eau, but courageusement ce fatal breuvage, se renversa sur son oreiller, et s'endormit bientôt d'un sommeil qui devait être éternel.

Quelle ne fut donc pas sa surprise, lorsqu'on rouvrant les yeux, le deuxième jour après ce suicide dont elle ne se souvenait pas d'abord, elle se vit dans une chambre qu'elle ne reconnut point pour être la sienne, et dans laquelle cependant elle aperçut, de chaque côté de la couche sur laquelle on l'avait déposée, ses deux fidèles serviteurs, Rosine et Lafoliel

Un homme de haute stature, tout vêtu de noir, au maintien grave, à la physionomie calme et affectueuse, so tenait aussi debout près d'elle, lui tâtant le pouls et épiant du regard, avec anxiété, les progrès lents, mais non interrompus, de son retour à la vie.

— Où suis je, mon Dieu? s'écria-t-el'e stupéfaite.

— Chez un ami, répondit l'habitant de la maison solitaire des buttes Montmartre, car son hôte n'était autre quo M. Masson.

— Un ami? répéta-t-elle, en cherchant vainement à le reconnaître; mais je ne vous ai jamais vu, monsieur... Qui êtes-vous don«, et comment suis-je chez vous?

— Quelques mots, madame, suffiront à vous l'apprendre. Il y a plusieurs années,la veille du jour où je devais recevoir la prêtrise pour aller en mission chez les peuplades qui ne jouissent pas encore des bienfaits de la foi, je tombai subitement malade, et me vis forcé, moi pauvre diacre, d'entrer à l'hôpital de Lyon. Un vieillard, mon voisin de -Ut, me prit d'affection, de reconnaissance môme. C'é-

tait le père do votro mari, madame. Russe de naissance, il portail le litre de prince Dalbouki, ayant que l'exil lui imposât celui de baron d'Appencherr. Il déplut àCatherine II, à cause de son intervention en laveur de la première femme du comte deZanaUi Louise de Landswig, mère du chevalier de Limbourg, et sa proche parente On l'enferma dans la forteresse de Cronstadt. Un chi miste ion habile s'y trouvait prisonnier <'ii môme temps. Ce savant avait découvert un puissant narcotique. Le prince en fit usage, passa pour mort, et, par les soins de sa femme, votre belle-mère, madame, fut emporté hors de cette forteresse, pour ôtre enterré dans son château il

y revint à la vie au bout de deux jours, quitta secrètement

la Russie, et alla s'établir è Francfort, on il fonda une importante maison de banque, avec le concours de M. Du-

plessis, son associé, votre père. Or, en mourant, madame, il mo fit jurer do veiller sur son lils, votre mari; sur vous, sur votre tille, sur touto sa fam Ile, y compris M. Charles d'Aronde, l'unique rejeton du chevalier de Limbourg, qu'il avait élevé, et dont il avait placé la lorluno dans la maison de banque de votre mari. J'acceptai cette mission qui me parut être digne de toute l'activité d'un hommo de bien. Et alors, pour m'en faciliter l'accomplissement, il mo remit les râleurs immenses qu'il possédait, sous la torme étrange, mais d'autant plus sûre, d'un modeste chapelet, dont chaque grain renfermait un diamant énorme. Il y ajouta quelques instructions verbales, quelques notes écrites, et aussi co qui lui restait du narcotique en question. Soit dit en passant, madame, c'est do ce mémo narcotique quo le père du chevalier de Limbourg, le comte de Zanau s'était servi pareillement pour endormir sa lemme légitime, Louise de Landswig, enfermée comme morte dans lo château d'Hildebourg-Haussen, et pouvoir convoler à ce second mariage qui devait faciliter plus tard son avènement, légitimo d'aill- urs, au trône de Wardenbourg. Or, c'est co même narcotique, madame, que j'ai substitué dans votre flacon à l'acide prussique dont vous l'uviez rempli.

— Mais, monsieur, reprit la baronne, dont l'étonnement augmentait sans cesse, comment avez-vous pu connaître un projet que je n'avais confié à personne?

— Rien de plus naturel, madame, et cependant rien do plus merveilleux. Mais est-il rien d'aussi merveilleux que la nature l Vous n'êtes pas sans avoir entendu parler de ce don de seconde vue dont jouissent certaines personnes en état de sommeil magnétique.

— Oh! non, monsieur, et moi-même je me suis prêtée plusieurs fois à des expériences do ce genre. Je possèdo ce don à un degré remarquable, dit on.

— Hé bien, madame, j'ai rencontré la même faculté chez un jeune homme dont j'ai recueilli la misère, dont je m'applique à réformer les mauvais penchans. C'est par lui que, depuis plusieurs années, je mo tiens au courant de tout ce qui intéresse ma mission.— C'est ainsi, par exemple, qu'en ce qui concerne M. d'Appencherr, votre mari, j'ai pu réparer à temps le mauvais état de ses affaires. — C'est ainsi qu'en ce qui concerne M. d'Aronde, héritier du trône de Wardenbourg, j'ai pu écarter tout danger de sa personne, en le préservant de l'ambition naturelle que la révélation de sa noble origine eût peut-être éveillée dans son âme.— C'estainsique je continuerai de veiller sur lui, dussé-je même laisser s'égarer un instant, sur un taux prétendant offrant à ma connaissance toutes les apparences de la légitimité, et qui se trouve à ma disposition, les intrigues subalternes qu'on viendrait à ourdir pour le restaurer. — C'est ainsi qu'en ce qui concerna M. Dabiron, madamo, j'ai su l'ignoble obsession qu'il employait contre vous, pour obtenir votre consentement à un mariage dont l'idée première, certes, était bien digne do la mégère qui la lui avait soufflée pour se venger de vous.

— De moi ?

— Oui, madame, de vous, dont les excellens conseils sont parvenus à éloigner d'elle un jeune homme, M. Cnarles d'Aronde, qu'elle eût perdu peut-être, et que vous avez

sauvegardé comme une mère. — Enfin, BO ce qui vous

concerne personnellement, madame, c'est ainsi que j'ai pu compatir à vos douleurs, connaître votre ialulo résolution St en neutraliser l'elfet.

— Ah I monsieur !.*•

— Rien n'a été pies facile, grâce au dévouement fie i

fidèles serviteurs que vous voyez près de vous, et dont lo

loyal et utile concours m'était assuré depuis longtemps.

Hier, madame, quand le médecin légal fut venu constater authenliquement votre décès, vous restâtes sous leur garde pendant toute (ajournée. Votre jeune mie était dans sa

pension. On avait dû s'abstenir de lui annoncer l'affreux malheur qui la frappait. De son cAté, M. le baron n'était pas homme à subir si longtemps l'émotion de votre présence. Toutes facilités nous étaient donc assurées. I)e> le soir, l'employé à lalournituro dos bières, dont j'avais obte nu la coopération, refermait lo cercueil vide qui vous était destiné, et dont il avait eu soin d'alourdir lo poids. Quant a vous, madame, cette nuit même, nous vous emportions secrètement, par le passage obscur qui conduit, du pavillon quo vous habitiez à l'extrémité du jardin, jusqu'à la pelito porte qui donne sur les terrains déserts, dits de la Boule- Rouge ; nous vous placions dans une voiture, quo Lafol o conduisait lui-même, et nous vous amenions dans cette maison, qui est la mienne, qui sera la vôtre en attendant mieux. Enfin, madame, selon toutes mes prévisions, vous venez do vous réveiller, saine et sauve, de la léthargie profonde que procure le narcotique dont j'ai parlé, et qui ressemble parfaitement à !a mort. Dieu soit loué du succès do notre entreprise l

— Non, non, monsieur, je ne puis croire à ce miraculeux réveil, et tout cela me semble encore un songe I

— Rien n'est pourtant plus vrai, madame. Et tenez, vous plaît-il d'en vérifier la réalité, à l'instant même, et par vos propres yeux? Le hasard vient étrangement à mon aide l Veuillez vous soulever sur votre couche, et de le, par cette fenêtre, jeter les yeux sur le cimetière Mont martre, -quo la maison où vous êtes domine de presquo toute la hauteur des buttes.

La morte vivante ne put résister à la fiévreuse curiosité quo lui inspira l'invitation de son hôte: elle se souleva et plongea son avide regard dans l'espace. Elle aperçut alors, sous les funèbres allées de cyprès, la foule qui suivait lo corbillard où chacun la croyait gisante ; elle vit de-cendre le cercueil dans la fosse; elle assista, comme Charles-Quint, à ses propres funérailles ; enfin, quand le bruit de la première pelletée de terro résonna sur la bière vide, et vint frapper de loin son oreille effrayée, elle poussa un cri, se rejeta en arrière, retomba sur sa couche, et fut sur le point de s'évanouir de nouveau.

C'en était fait : M. Masson avait atteint son but. Ce cortège funèbre, cette cérémonie lugubre, ce bruit bien plus sinistre encore, en un mot, tout ce terrible spectacle venait de guérir la baronne de ses pensées de suicide. C'est par la mort même que son sauveur l'avait rattachée à la vie.

— Hélas! monsienr, s'écria-t-elle néanmoins, lorsque cette dernière émotion fut tout à fait calmée, je ne sais encore si je dois me plaindre ou me féliciter de votre aide !

— Ne la regrettez pas, madame. Votre retour à l'existence n'est point une simple résurrection : c'est une seconde naissance, pour ainsi dire. On vient d'inhumer, à votre place, là-bas, sous six pieds de terre, les douloureuses passions qui ont tourmenté votre première vie. Cette vie vous était devenue impossible, vous vous en êtes fait une autre, voilà tout. Vous êtes morte à l'amour coupable, à. la jalousie, au chagrin, à la tristesse, aux angoisses, au désespoir. Vous renaissez à l'espérance, à la vertu, à la paix de l'âme, aux pures joies, au bonheur véritable.

M. Masson disait vrai.

Les grandes crises morales sont presque toujours des guérisons. Les passions, comme la poudre, se consument etjs'éteignent par leur explosion même.

La baronne, qu'un amour insensé poussait au suicide,

l'avant-veille encore, s'étonnait elle-même de ne plus se souvenir do Dabiron que comme d'un démon qu'elle eût vu en rêve.

Elle se fit une existence toute nouvelle.

Grâce aux sommes considérables que M. Masson put distraire pour elle du véritable trésor que le vieillard de /hôpital de Lyon lui avait confié en mourant, pour qu'il en disposât au mieux de sa famille, elle acquit à Chaillot un magnifique hôtel, où elle s'installa sous le nom légèrement symbolique de madame veuve Mortinval.

Là, quand elle n'était pas en voyage, toujours vêtue de noir, comme pour porter son propre deuil, elle passait sa nouvelle vie à prier, à méditer, à lire, à faire le plus de bien possible, à prêter à M. Masson l'utile concours de son étonnante lucidité somnambulique, à seconder les louables opérations de cet ami si dévoué, et surtout à veiller sur sa fille, quelquefois par ses propres yeux, mais toujours par ceux de Rosine et de Lafolie. Elle les avait lait placer près d'elle, comme lesreprésentans de sa tendresse maternelle. C'était le seul sentiment qu'elle eût gardé de son autre vie, avec l'amitié quasi fraternelle que la reconnaissance lui avait inspirée pour son sauveur, M. Masson, et l'affection, presque de mère, qu'elle conservait à d'Aronde, comme au fils de ses soins. Elle continuait d'exister réellement pour ce petit cercle d'intimes, morte qu'elle était bien légalement pour le reste du monde.

La baronne, la dame noire, si vous aimez mieux, eût donc été parfaitement heureuse, sans l'inquiétude que lui causait le honteux projet dont Dabiron et son mari s'occupaienbde nouveau, et auquel, en ce moment même, elle venait opposor le fantasmatique obstacle de sa volonté.

— Malheuieux! s'écria- t-el'e, quand elle se fut arrêtée devant eux ; je vous défends de donner suite a cet abominable projetl Si vous avez l'audace de dédaigner cet avis de la tombe, soyez maudits dans ce monde, soyez maudits dans l'autre!

Et, cela dit d'une voix impérative, el'e s'éloigna à pas lents, comme elle était venue, fit un dernier geste de menace aux deux autres personnages, et disparut par la porte opposée à celle qui lui avait donné entrée.

A peine fut-elle sortie que ceux-ci se sauvèrent par les autres portes, presque fous de terreur. Comment ne pas croire, en effet, que la baronne était sortie du tombeau, quand ils avaient vu les croque-morts y déposer son cercueil, il y avait si longtemps déjà 1

Ils se séparèrent, sans même s'adresser un seul mot.

— Oh ! s'écria Dabiron en sortant de l'hôtel, ceci est évidemment un avertissement de l'enfer! Je veux bien que la maison m'écrase, si j'y remets jamais les pieds... quand j'en aurai retiré mon argent, bien entendu!

— Oh ! s'écriait de son côté le baron, en se jetant éperdu dans lo fauteuil de son cabinet; j'en perdrai les cheveux, assurément ! Quel avenir, bon Dieu !... Déshérité ! ruiné ! déshonoré! maudit ! chauve peut-être !...

— Incorrigible surtout, s'écria M. Masson, en apparaissant sur le seuil du cabinet, un énorme portefeuille sous le bras. Hé ! quoi ! monsiear le baron, vous douterez donc toujours de mon exactitude l

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