ENFER ET CIEL
On se rappelle que M. Duplessis ne s'était plus trouvé dans la salle lorsque le président de la cour d'assises avait
LE SIÈCLE. — XIV
donné l'ordre de l'arrêter, séance tenante, sous prévention de faux témoignage dans l'affaire relative au duel de d'Aronde.
Le vieillard, en effet, avait profité de l'agitation causée par la lecture do la lettro de Brioude, pour s'éclipser sans être aperçu, pressentant avec raison l'inévitable résultat qu'allait avoir cette lettre, non pas contre lui-même : il était loin de s'en douter ; mais en laveur de l'homme qu'il avait poursuivi avec tant d'acharnement, par la misère, par le déshonneur, par le mensonge et la calomnie, et dont l'innocence allait probablement sortir de là complètement réhabilitée.
M. Duplessis s'enfuit du pala's de justice^ la rage au cœur. Il se rendit en toute hâte dans son pauvre domicile, y prit les quelques millions qui s'y trouvaient sous forme de billets de banque, d'actions au porteur, de bons du trésor, de traites et de récépissés; fit un rouleau do toutes ces précieuses paperasses, sortit et dirigea ses pas vers la Seine, avec l'intention bien arrêtée d'exécuter sa menace, en déshéritant son neveu, son gendre et sa petite-fille, au profit de la rivière.
Use promena longtemps sur la berge, son opulent paquet sous le bras, morne et silencieux, le chapeau rabattu sur les yeux, exhalant sa fureur à coups de canne dans l'air, ou se vengeant sur les cailloux du chemin de tout le mal qu'il ne pouvait faire aux hommes.
Il était quatre heures et demie. M. Duplessis attendait ainsi que la nuit fût venue, ne voulant pas noyer ses millions à la vue des passans, qui se fussent fait un vrai plaisir de leur sauver la vie. On se jette bien à l'eau pour en retirer des hommes, qui, très souvent, vous en remercient par des injures et des coups de poing, ne vous laissant pour rémunération que la satisfaction de votre conscience, une réclame dans les journaux, l'estime de vos concitoyens, et les trente francs alloués par la reconnaissance publique. A plus forte raison s'y jetterait-on pour en retirer d'énormes richesses, même gratis, même sans réclame, même sans l'approbation de personne.
Enfin, vers cinq heures, quand il fit a«sez sombre pour qu'il pût commettre cet assassinat de millions, le meurtrier s'approcha du bord de l'eau, mit le paquet dans son foulard, y ajouta une grosse pierre et noua solidement le tout.
— La voilà donc , s'écria-t-il dédaigneusement , eD contemplant le lourd trésor qu'il tenait à la main ; la voilà donc, cette fortune qui m'a coûté tant de travail, de veilles et d'inquiétudes!... Stupide que j'étais!... En valait-elle la peine!... Qu'est-ce que cela prouve, la fortune?... Je le vois maintenant, c'est un vain mot, comme tout le reste!... On prétend que le Veau d'Or est le seul dieu d'ici-bas?... Mensonge!... A quoi m'a-t il servi, ce prétendu dieu, dont le culte pourtant n'a jamais eu de plus fervent adorateur que moi ?... A quoi?... A rienl... pas même à punir l'odieux enfant dont la naissance a déshonoré mon nom!... pas même à perdre un misérable adultérin, dont cependant j'étais parvenu à compléter la ruine !... pas même à me défendre de ces ignobles séides dont les quolibets me poursuivent partout depuis quinze jours!... Non, à rien, rien, rien!... Périsse donc à son tour cette impuissante divinité!... que le fond de ce fleuve lui serve de tombeau !... Je pourrais ajourner sans doute ces légitimes représailles; mais qui sait?... à mon âge, et dans l'état d'exaspération où m'ont mis tant de cruels déboires, une maladie subite, un coup de sang, un accident, mille circonstances peuvent me frapper à l'improviste, et léguer ainsi, malgré moi, aux traîtres parens qui m'ont abandonné, tout ce que je posséderais à l'heure de ma mort. Je ne veux pas cela !... je ne veux pas cela l... Les perfides riraient de moi!... J« veux qu'ils me pleurent, au contraire!... ne fût-ce que de regret I... Détruisons donc sans retard tant de richesses si laborieusement acquises !... Que ce flot les ronge peu à peu, les dissolve en vaines molécules, et les disperse dans l'espace à tout jamais! Le seul
FRÉDÉRIC ÔOtJl If'. - LEO LESPES.
vrai plaisir que je leur aurai dû, ce sera justement d'avoir pu 1rs anéantir]!
L'engloutisseur de millions se trompait ici sur la ques- Uon d anéantissement. Ces valeurs fiduciaires illaieril être perdues pour ses héritier» diretls, il ost vrai, mais i paa pour tout le monde, el les détenteurs de l'énorme capital dont elles élaieat la teptésentation, bénéficieraient tout naturellement do leur noyade. Quadd M. dé Ta rand roulait un billet de banque, rallumait par un 1 et s'en servait pour chercher une pièce d'of qui était i
Me sous sa table de jeu, c'ost à la lianpie mène qu'il faisait alors cadeau do mille trancs. Sa vénérable Bminence
eût mieux fait île se servir d'une bodgie, et do donner le billet aux pauvres. C'eût é.é moins fastueux, mais plus épiscopal.
Or, aussi malavisé que l'évoque d'Autun, M. Duplessis brandissait déjà le riche paquet, se disposant à Instituer les poissons ses légataires universels, lorsqu'une pensée soudaine lui traversa l'esprit, et le fit heureusement surseoir à cette disposition testamentaire.
— Cependant, se dit-il, dans un monde où tout so vend, où tout s'achète, môme la renommée, la considération, la gloire; où la corruption se faufile partout, depuis la loge du portier jusqu'à la mansarde de la grisette, depuis le cabinet de l'homme d'affaires jusqu'au boudoir do la grande dame; où enfin la vénalité tient partout boutique de famélique dévoûment; oui, il est impossible que dans un tel bazar de consciences on ne puisse, avec de l'argent, avec de l'or, avec des lingots, avec n'importe quoi, acheter un peu d'atroce vengeance La seule difficulté, c'est de s'adresser au bon endroit,... de trouver l'échoppe la mieux assortie d'infamies,.... de rencontrer son homme , sa femme surtout! Ah! je l'avais trouvée, moil... C'était bien là l'instrument qu'il me fallait! Tout m'a réussi tant qu'elle m'a secondé; tout m'a manqué dès qu'elle s'est mise à la traverse l... Pourquoi m'a-t-elle abandonné? voilà la question ! Je n'aurai pas mis sans doute lo prix convenable à ses services. Il en est peut-être du vice comme de la vertu : il y en a de toute qualité et de toute valeur. Le fameux « Vous m'en direz tant ! » do Marie-Antoinette, s'applique probablement à l'un comme à l'autre. Entre le refus et l'acceptation, il y a toujours une différence infinitésimale, qu'il faut savoir franchir. C'est le simple gramme qui suffit à laire pencher l'un des plateaux de la balance. Tel est incorruptible à quatre-vingt-dix-neut mille neuf cent quatre-vingt-dix-neuf francs, qui se livrerait à cent mille. Telle est restée insensible à un rubis, qui eût souri d'aise à un diamant!... Si donc je la revoyais, cette affreuse créature? Qui sait!... si je lui disais: «Prends! prends encore! prends toujours! » peut-être serait-ce assez. Oui, c'est cela. Essayons une dernière fois. Et d'ailleurs, au pis-aller, si elle refuse tout, hé bien, la rivière sera toujours là 1
Cette nouvelle espérance redonna quelques forces au vieillard. Il remit le paquet sous son bras, sans penser même à l'alléger du gros caillou dont il l'avait appesanti, remonta vivement la berge et se rendit aussitôt chez Tiennette.
Il y avait un quart d'heure à peine que Tiennette était rentrée chez elle, après avoir quitté la députaiion wardenbourgeoise à la porte de la maison de d'Aroude. Son oreille bourdonnait encore des paroles si méprisantes, que d'Aronde lui avait jetées pour adieu, sur le seuil même do sa mansarde.
Exténuée au physique par les veilles de l'incertitudo, les agitations de la lutte et les fatigues d'un double et long voyage, entrepris uniquement pour lui ; exténuée au moral par les déceptions d'un fol amour, l'invincible dédain de l'homme qu'elle aimait, les tourmens d'une jalousie nsensée, la honte de l'insuccès et la conviction désormais acquise de son impuissance, elle s'était jetée sur un sofa, sans prendre même la peine de se désaltiler.
Ses traits étaient bouleversés, ses narmes gonflées de
fureur, ses BOUrcils froncés ses yeux Injectés, ses dontS
griricées, ses limes couvertes «l'une verte écume.
Bile garda un instant le silence, le regard fixo, haletante, liviiie, hideuse, efflrayaiite à voir.
1 1 mi' te Je trouvait da là 68 mène cabinet où, la veille ai BOÎr, environ à pareille heure, la Tèle-de Pipe, -,i fé-
lonne émissaire, s'était fait lui r par la batterie frongei
de l'armoire de 1er. l.a preunèie porte dé C6 meuble Èlàit
même restée entre-b&i liée, et l'on remarquait encore Stir
le tapis les traces du sang dont l'avait InOttdé la vurn-n. L'éponge obstinée de (jlaé, sa camarade do muscat, n'avait pu parvenir à les eilacer complètement.
— Imbécile l s'écria dérisoiroment Tiennette , après avoir repris haleine; imbécile! qui va so faire abattre par mes fidèles pistolets I... plus honnêtes qu'elle, à ce qu'il paraît!... Et pourquoi? pour me dérober quelques bribes papier!.. . Aquoi bon!... Me voilà bien avancée moi-même, avec ce tas de loques I... J'ai passé quinze années de m i vie à les ramasser : quinze années do perdues !.. Il y a la pour des millions do mystères, d'intrigues, de bassi
de perfidies, d'adultères, do fange humaine dans tous les genres !... Il y a là de quoi fairo verser des torrens de larmes, de quoi faire couler dos fleuves de sang !... Il y a là de quoi ruiner mille familles, de quoi désespérer mille femmes , de quoi déshonorer mille hommos , de quo épouvanter toute la génération présente!... Il y a... hé ! pardieu, que n'y a-t-il pas de funes'.o !... Mais s'il y a le malheur des autres, il n'y a pas mou bonhear, à moi !...
Tiennette s'interrompit ici, car sa langue desséchée par la fièvre ne pouvait plus articuler. E.le ton lit la main de côté, et tira le cordon de sonnette qui'pmiait au dessus du sofa.
Glaé, l'amie du lunel de la défunte, apparut la figure enluminée, l'oeil chgnottant, et d'un pas à faire supposer qu elle n était pas tout à fait à jeun de lunel.
— A boire! lui dit Tiennette d'une voix rauque. Un verre d'eau, vîte !
— De l'eau?... répondit la femme de charge, avec une moue de dédain : ça n'est pas restaurant, l'eau. M'est avis qu'un petit verre... de muscat, par exemple...
— De l'eau, vous dis-je, de l'eau, et allez donc I
La servante obéit et rentra bientôt avec un verre sur un plateau, qu'elle présenta à sa maîtresse d'une main vacillante, et en détournant la tête avec un dégoût mal dissimulé.
Tiennette le prit avidement, mais à peine eut-elle approchés les lèvres du liquide, qu elle les retira elle-même avec une sorte d'horreur.
— Remportez ! dit-elle, en repoussant le verre.
— Là! quand je vous le disais, que ça ne soutient pas, l'eau, reprit Glaé en faisant un léger faux pas. Ça ne vaut pas le lunel. Le lunel est vraiment l'ami de l'homme, et qui dit l'homme dit la femme, c'est connu ; parce que voyez-vous...
Glaé allait entamer l'éloge du muscat avec une chaleur qui eût prouvé combien elle était pleine de son sujet.
— Si!ence, ivrognesse, et laissez-moi I interrompit Tiennette avec impatience.
— Fichtre! grommela Glaé en sortant, la bourgeoise n'est ma foi pas bonne aujourd'hui! C'est sans doute l'accident de Tête-de-Pipe qui la met aux cent dix-neuf coups. Ali! il y a de quoi !... un si Deau tapis 1
— Mon bonheur!... reprit Tiennette quand elle lut seule; mon bonheur !... Oh! je ne dirai pas que ce serait encore d'être aimée de lui... Non, ce serait trop beau, cela ! Il y a longtemps que j'ai dû renoncer à cet espoir!... Hélas! ajouta-t-elle en s'attpndrissant un peu, et les yeux humides de quelques larmes, hélas! je ne suis pas exigeante, moi ! Mon bonheur d'aujourd'hui, ce serait simplement qu'il me permît de le voir, dût-il ne me regarder qu'avec
LE VEAU D'OR
colère!... Ce sr>rait qu'il me permît do l'entendre, dût-il ne me dire que des injures!. ..Ce serait qu'il nw permît do rester près de lui, à genoux, prosternée par terre, dût-il mo fouler brutalement aux pieds!... Mais, mon Dieu, puisqu'il ne veut plus de moi pour maîlrosse, que du moins il me prenne pour servante! Je me contenterais de cela, moi !... Oui, mais à une condition, pourtant, ajouta-t-elle en reprenant sa physionomie farouche: c'est que Vautre n'en serait pas!... Voilà tout ce que je lui demanderais, moi!.. Hé bien ! non, je lui fais horreur!... il no voudrait pas mémo de moi pour essuyer ses pieds!... il me chasse honteusement de sa présence!... Et quand me chasse-t-il ainsi?... quand je viens lui offrir un trône !... Ingrat, ingrat!... Comme les hommes sont égoïstes!... En voilà un pour qui je remue ci»i et terre, pour qui je fais six cents lieues, pour qui j'expose cent fois ma vie, pour qui je refuse des trésors, des titres, des honneurs à réhabiliter dix femmes perdues; hé bien ! non, quand je veux lui donner un palais, il refuse, il préfère un misérable taudis, pourvu qu'il y demeuro arec ello !... Elle 1... répéta Tiennette en plantant les ongles de ses deux mains, qui se crispaient à ce mot, dans l'étoffe soyeuse du sofa, qu'elle se plut à déchirer, comme pour se dédommager du mal qu'elie ne pouvait faire à son heureuse rivale. Elle!... oh ! je la tuerai, cette femme!... Je n'ai pas, dans ce coffre de fer, que de stupides chiffons pour armes !... J'en ai de plus affilées, qui tuent le corps, comme les autres tuent l'âme !... Je la tuerai, cette femme!... et lui aussi!... et moi aussi!...
— Madame, interrompit en rentrant la suivante à la trône rubiconde, que, par surcroît d'agrément, la nature
avait ornée de deux façons de moustaches ; il y a là quelqu'un qui demande à vous parler.
— Je n'y suis pas ! répondit brusquement Tiennette.
— Mais, madame, ajouta Glaé, en se balançant sur ellemême, d'arrière en avant et d'avant en arrière, le particulier dit comme ça que c'est pour quelque chose de très important, qui peut faire votre bonheur.
— Mon bonheur ! répéta Tiennelte avec un sourire amer. Et comment se nomme ce marchand de félicité?
— Attendez donc... c'est le vieux, vous savez? le vieux des vieux, celui que, avec la défunte, nous avions baptisé Mathusalem.
— M. Duplessis?
— Juste I le vieux rageur.
— Oh! qu'il entre, qu'il entre! s'écria Yiennette en se levant avec une joie sinistre.
La femme de charge sortit un instant, d'un pas qui témoignait que l'entr'acte s'était passé en consolations de muscat.
—l'avais besoin de quelqu'un à torturer, continua Tiennette , et M. Duplessis ose se présenter en ce moment chez moi?... M. Duplessis!... le père de Gertrude! le père de la baronne! le père de ma défunte, à moi I le père de la femme dont les conseils m'ont ravi mon amant ! le père de celle à qui je dois toutes mes tortures!... Certes, c'est l'enfer qui l'envoie, et par l'enfer ! je vais prendre sur le père une cruelle revanche de la fille! Et d'abord avertissons qui de droit, ajouta-t-elle en écrivant à la hâte quelques mots et une adresse.
— Entrez, monsieur, entrez, dit l'amie de la Tête-de- Pipe, qui était allée chercher M. Duplessis dans l'antichambre.
— Où est Florine? demanda tout bas Tiennette à Glaé.
— Elle est chez les concierges, qui lui fonfraconter son voyage en Allemagne.
— Qu'elle porte ceci tout de suite, au plus proche, celui dufaubourgMonimai'tr:;etqu'onno laisse entrer personne.
— Oui, madame... Pauvre Tôte-de-Pipe ! ajouta Giaé en so retirant, après avoir jeté, de sos yeux do plus en plus petits, un nouveau regard do compassion sur les taches
rouges du tapis. C'était un si bel Aubusson!... Allons achever à son intention le Iunel qu'elle m'a laissé pour héritage. J'ai besoin de ça pour me consoler tout à fait.
M. Duplessis s'était présenté, sa canne sous un bras, et son précieux et lourd paquet sous l'autre.
— Ma présence vous étonne sins doute, madame, après la scène... un peu vive que nous avons eue ici même, dit le vieillard, avec autant de calme et de politesse qu'il pouvait en affecter dans la disposition d'esprit où nous l'avons laissé.
Il est vrai de dire que l'arrestation du Cyclope et du Balancier l'avait délivré du moins de l'escorte de gouailleurs qui le quittait pour la première fois depuis quinze jours.
— Un peu vive, en effet, répondit ironiquement Tiennette.
— Croyez que je la regrette, madame.
— J'aime à I« croire, monsieur; et vous venez me faire vos excuses, en même temps que vos adieux, si j'en juge par vos préparatifs de voyage?
— Non, madame, je ne pars pas.
— - En ce cas, monsieur, vous venez sans doute mo demander l'hospitalité? Soyez le bien-venu I Si votre présence m'étonne, elle ne me charme pas moins.
— Eh ! madame, laissons là, je vous prie, les complimens moqueurs! L'ironie n'est pas de circonstance. N'abusez pas de votre victoire ; soyez généreuse : je m'avoue battu. Votre protégé est acquitté, vous triomphez ; que voulezvous de plus?
— Je le sais, monsieur. On m'a tout conté au palais de justice, à notre arrivée d'Allemagne. Oui, mon protégé est acquitté, et vous, monsieur, vous voilà accusé à votre tour.
— Comment cela, madame?
— Mon Dieu oui, pour faux témoignage ; et la sellette vous attend à sa place.
— Sera !-il possible! s'écria le vieillard stupéfait. Hé quoi! volru succès irait jusque-là?... Je serais accusé, condamné, emprisonné?... Je me verrais dans l'impossibilité de poursuivre ma vengeance? Oh! non, non, cela ne peut pas être!... Ecoutez, madame, je ne suis point venu ici pour m'humilier seulement devant votre habileté : je suis venu pour l'implorer, pour lui assurer d'avance telle récompense qu'il lui plaira de fixer. Je vous en eonjure, vous dont l'omnipotence peut produire de tels prodiges, guidez moi, eonseillez-moi, inspirez-moi! Je ne sais quel intérêt vous a portée à vous séparer des miens dans cette affaire ; mais, quel que soit le prix dont mon adversaire ait pu rémunérer vos services, ce prix, soyez-en sûre, est misérable en comparaison de celui que je puis leur offrir.
— Ah ! fi, monsieur, de la corruption !...
— No rie* pas, madame : le mot de corruption cesse d'être applicablo à do pareils chiffres.
— J'entends : cela s'appelle alors de la transaction.
— Tenez, madame, continua le vieillard do plus en plus exalté; vous voyez bien ceci.
— Quoi ? ce foulard plein, si soigneusement noué ? ce paquet de tailleur en rendement d'ouvrago ?
— Oui, ce paquet de si modeste apparence, ajouta M. Du plessis, en le jetant devant elle sur le parquet, où il résonna presque à l'égal d'un coup de canon.
— Hé ! bon Dieu ! qu'est cela ? s'écria Tiennette en reculant avec plus d'étonnement que d'effroi. Auriez-vous l'intention de me bombarder?...
— Ce que c'est, madame ?... c'ostune fortune immense, une fortune au porteur, une fortune qu'envierait plus d'un roi pour sa cassette particulière.
— Je no sais de quel métal elle se compose, répondit Tiennette en souriant avec dédain, mais elle mo semble fort bruyante et doit être difûcile à cacher, si portative quo vous la disiez.
— Hé bien 1 madame, continua M. Duplessis tout entier
FRÉDÉRIC SOULIfi. — LF.O LFSPF.S.
h son i lée Qxe, el uns taire attention -* « 1 -^ plaisanterie» de son Interlocutrioe ; lié bien I qu'on m'arrête, qu'on me oondamne, qu'on me jette en pri*on, peu m'Importe I mais vengez mol d'abord, et tout cela esta vousl
—lui vérité?... a la bonne beure donc !. . voilà do moin.s un homme qui sait encourager le talent !..• Parole d'honneur, ce brave monsieur m'intéresse : je veux (aire quelque chose pour lui. Bl d'abord, ajouta-t-elle en se dirigeant vers son armoire de for, qu'elle ouvrit, j'ai là cortuins papiers...
— Encore des papiers?
— Toujours des papiers, répondit-elle on plaçant un candélabre à deux bougies sur la table de l'armoire. Vous savez bien que ma collection est la plus riche de l'époque. J'en possède un surtout dont la vue vous surprendra Tort agréablement!...
Puis, s'étant assise dovant lo moublo, elle y p*it d'abord un petit poignard à manche orné de brillons et a lame ri ■ chôment damasquinée, qui se trouvait sur le premier rayon. Bile le tira de >a gatue et l'examina, dans le but sans doute de prolonger autant que possible l'entrevue, afin de donner a sa missive le temps do produire tout son effet.
— Voilà un dénoûment qui en vaut bien un autre à l'occasion, dit-elle, en essayant la pointe du poignard, avec un sourire élrango; on s'en servait beaucoup dans l'ancienne tragédie: je ne vois pas pourquoi le drame moderne en (ait fi. C'est peut-être une tradition à restaurer, ajouta-t-elle en remettant le poignard en place.
Elle retira ensuite de l'armoiro, avecjjno sorte de précipitation dédaigneuse, des masses de lettres qu'elle étala pêle-mêle sur la tablette, en leur doanant des coups de poing comme pour les fixer.
— Celui-là que jo cberche , reprit-elle, tout en opérant cet éparpillement, m'aura du moins servi à quelque cbosel Ce n'est pas comme vous autres, continua-t-elle en les apostrophant, eomme si elle éprouvait un amer plaidr à injurier de simples paperasses; ce n'est pas -comme vous, stupides autographes I insipides brouillons l imbéciles manuscrits! tas de rébus, de sornettes et d'insignifiances, qui deviez me donner le bonheur, et qui ne m'avez donné que la fortune et le pouvoir l Prenez-y garde, mes mignonnes reliques: je finirai par vous jeter à la hotte du collectionneur nocturne! C'est tout ce que méritent de misérables griffonnages, quand ils ne sont bons à rien ! Mais celui que je cherche, c'est différent... Où diable est-il donc? Lst-ce ceci?... Non, c'est la lettre d'une lemme coupable à son amant... Et ceci?... Même chose encore... Et ceci?... Même chose toujours!... C'est monotone, n'est-ce pas, monsieur?... Mais que voulez- vous! elles écrivent toutes de ce style, ces femmes honnêtes, ces vertueuses Estellesl... Quand je dis toutes, j'exagère peut-être un peu. Il y a des exceptions, n'est-il pas vrai?... Votre défunte, par exemple...
— Madame l interrompit le vieillard, qui avait frémi à ce sarcasme.
— Comment ! est-ce qu'elle vous aurait trompé aussi, cette brave dame?... Ohl alors je me rétracte : il n'y a pas d'exception.
— Par grâce, madame, reprit Duplessis, l'œil fulgurant de colère, ne vous jouez pas ainsi de ce qui lait mon supplice, et daignez bien plutôt penser à le venger.
— C'est ce dont je m'occupe. Ah î le voici enfin, ce charmant petit papier. Tenez, monsieur.
— Que signiûe un pareil chiffon ? demanda le vieillard, en recevant lo papier, sans trop savoir si Tiennette parlait sérieusement ou se moquait encore de lui.
— Ne le dédaignez pas ainsi, répondit-elle. Il faisait partie de l'intéressante collection que je remis à un de mes bons amis, M. de Montreuil, il y a quelques mois, et qu'il a eu l'imprudence de vous remettre à son tour. Encore une lettre de madame Duplessis à la nourrice du petit poupon !
— Ah?... dit le llard en frissonnant de nouveau, à chacun de ces mots. Et pourquoi, madame, ne lui avez-
vous pas remis celle-ci en même temps que les autres?
— Oh! par mégarde, sans doute. Et puis, la communication eût manqua d'à-propos. C'eût été placer le délatent bu premier acte, il faut savoir ménager ses effets. Mais il est toujours temps do réparer une omission. Lisez, monsieur, lise/.
M. Duplessis lut alors co qui suit :
« Francfort, 31 octobre 1821.
» Bonno nourrice,
» Armez-vous do courage. Un affreux malheur nous ar- » rive à tous. Le prince de Limbourg vient do mourir sait sassiné, et sa jeune femme, ma chère Augusla Mildenoff, » n'a pu lui survivre que do quelques heures.
» Morts tous deux I
» Mais du moins sauvons leur jeune fils, s'il en est temps » encore.
» Aussitôt la présente reçue, quitter Kermell, et ap- » portez-moi à Francfort ce pauvre enfant, triste fruit » d'uno union secrète qui devait être si fataloment brisée. » Laf'olie, qui vous remet cette lettre, le conduira tout de » suite en France, où le légitime héritier d'un grand nom » no portera plus désormais que celui d'un simple village. » Jo connais une brave et digne fomme d'Aroude qui l'é- » lèvera dins l'heureuse ignorance de sa royale origine. » L'obscurité est désormais son seul refuge contre le poi- » gnard qui l'a fait doublement orphelin. Vite, vite, bonne » nourrice, venez !
» Votre affectionnée,
» Olympe Duplessis. »
Le vieillard resta frappé d'éblojissement après la lecture de cette lettre, comme un homme qui sort des ténèbres d'un souterrain pour passer tout à coup à l'éclatanto lumière des cieux ; et, de même que cet homme n'y voit pas d'abord à force d'y voir trop, M. Duplessis ne comprit pas d'abord à force de trop comprendre. Il passa longuement ses deux mains sur son front comme pour calmer et débrouiller les idées qui s'y pressaient tumultueusement.
— Oh !... s'écria-t-il enfin, devenu pâle et tremblant, et en appuyant longuement sur cette exclamation ; oh !... innocente!... innocente!... Cet enfant n'était pas le sienl... Et je l'ai crue coupable, ma pauvre femme!... et je l'ai insultée!... et je l'ai tuée!... Oh!... pardon I ajouta-t-il, en pleurant à chaudes larmes, et en tombant à genoux devant la lettre justiûcative, comme il l'eût fait devant la signataire ; pardon, pardon I... Elle était innocente I...
— Hé bien 1 monsieur, lui demanda alors Tiennette, qui jouissait atrocement du désespoir où sa rancune venait de plonger le père de sa détestée Gertrude ; que ditesvous de la femme perdue, de la femme dédaignée qui se plaît à réhabiliter ainsi la mémoire des autres femmes?
— Je dis, répondit M. Duplessis en se relevant dans un paroxysme de fureur soudaine; je dis que cette femme est un monstre, un démon, une vipère, dont il faut purger le monde pour l'honneur de l'humanité I
Et à ces mots, le vieillard, dont la colère centuplait les forces, se précipita vers Tiennette, la saisit par le cou, l'étrangla presque et la renversa sur le parquet.
De son côté, au premier mouvement de son adversaire, Tiennette avait ressaisi le petit poignard qui se trouvait à sa portée.
Ainsi juxta-posés, les deux personnages de cette scène de violeûce : — le vieux Duplsssis, les cheveux dres5és, l'œil ardent, l'invective à la bouche, tenant Tiennette à demi renversée, et la menaçant d'un pied vengeur ; — et Tiennette, l'œil hagard et les dents bruyamment serrées, se soulevant sur une main, et menaçant son ennemi de la pointe acérée qu'elle tenait de l'autre; — ces deux personnages, disons-nous, ne ressemblaient point mal, dans cette attitude, à un vieux lion en fureur qui tiendrait un reptile sous sa griffe, tandis que le reptde, redressant la tête sous cette mortelle étreinte, menacerait le vieux lion de sa morsure nen moins mortelle.
LE VEAU D'OR
Une seconde encore, et lo vieillard l'écrase, en mémo emps qu'elle trappe le vieillard.
Mais tout à coup des gardes municipaux font irruption dans le cabinet de Tiennette et mettent naturellement fia par leur présence à cette affreuse lutte, qui va être aussi funeste qu'elle a été rapide.
Ces hommes étaient envoyés là par le commissaire de police à qui Tiennette avait adressé quelques lignes par sa camériste, pour lui dénoncer la présence de M. Duplessis chez elle.
Ce commissaire était celui à la circonscription duquel appartenait M. Duplessis. Tiennette avait pensé avec raison que ce fonctionnaire serait naturellement chargé d'exécuter l'ordre d'arrestation lancé contre le faux témoin par le président des assises. Il l'avait reçu, en effet, à l'issue de la séance, et avait déjà envoyé ses agens au domicile du prévenu pour l'arrêter ; mais on ne l'y avait pas trouvé. Ce fut à leur retour même qu'il reçut l'avertissement do Tiennette. On comprend avec quel empressement il crut devoir en profiter.
Les gardes municipaux dégagèrent Tiennette, saisirent son agresseur, l'éloignèrent d'elle et le continrent inoffensif; ce qui leur fut facilo, car la réaction de l'énervement commençait à succéder à l'emportement chez le vieillard.
— Au nom de la loi, s'écria le brigadier, en tirant un papier de sa poche, et en vertu de ce mandat d'amenor, je vous arrête. Suivez-nous I
— Oui, messieurs, oui, répondit docilement M. Duplessis, qui, de son accès de passagère fureur, était retombé subitement dans ce désespoir morno, ahuri, abattu, attendri, presque enfantin, où l'avait jeté la révélation de Tiennette au sujet de l'innocence de la défunte; oui, arrêtez-moi.., vous ferez bien... je suis un misérable I... je la croyais coupable... mais ce n'est pas vrai... elle était innocente 1... ma pauvre femme ne m'avait pas trompé 1...
— Possible, interrompit le brigadier : ça se voit... pas souvent... mais ça se voit....
— Oh! je vous le jure, elle était innocente!... Tenez, messieurs, lisez cette lettre : c'est la dernière qu'elle ait écrite à la nourrice, au sujet de l'enfant... Madame, qui n'est pas très bonne pour nous, m'avait bien fait parvenir les précédentes, parce qu'elles semblaient accuser ma pauvre femme, et elle avait gardé méchamment celle ci, parce que celle-ci expliquait tout, et ne m'eût pas permis de m'y tromper... Mais enfin je l'ai lue maintenant, cette dernière lettre, et j'ai reconnu mon erreur... Elle était innocente!... Cet enfant n'était pas son enfant, monsieur; c'était l'enfant d'une autre... Et en eflet...
— Je ne vas pas à rencontre, interrompit encore le brigadier : s'il y a un moutard là-dedans, il faut bien que ça soit le moutard de quoiqu'un ; mais tout ça, c'e-t des affaires de famille; cane me regarde aucunement. Marchons 1
— Oui, elle était innocente, et cependant, je l'ai tuée, messieurs!
— Cré nom de nom !
— Oh ! n'est-ce pas que c'est mal?
— .lo n'en disconviens pas ; mais il paraît que c'est assez votre habitude avec le beau sexe ! Nous en avons vu tout à l'heure un échantillon!... Par ainsi donc, assez causé I Filons 1 Vous conterez >otre petite histoire à la justice.
— Oui, mess'eurs, menez-moi en prison!... Je le mérite!... je lo demande !...je l'implore!... Je veux qu'on me guillotine!... Son entant n'était pas le sien!... elle était innocente!...
— Comme l'enfant «jui venait de naître, c'est bien le cas de le dire, ajouta facélieusemeut le brigadier. Allons, en route, en route!
Et comme le vieillard séloignilt déjà avec son escorte, Tiennette aperçut le précieux pajuetaha.iior.2e par lui sur lo tapis.
— Messieurs, d;t-elle aux agons do la force p ib]!que,
en repoussant dédaigneusement du pied cetlo fortune énorme, ceci appartient à cet homme; obligez-moi d'en nettoyer mon logis. Je ne voux couserverde lui que l'agréable souvenir du service quo j'ai rendu, bien qu'un peu tard, à son amour conjugal, on l'éclairant sur l'innocente de sa chaste épouse.
— Oui, certes, reprit Duplessis, elle était innocente, ma pauvre Olympe! L'enfant n'était pas...
— C'ost entendu, interrompit lo brigadier; c'est convenu, c'est connu : le moutard était celui d'un autre, parbleu!
— C'était l'enfant d'un prince...
— Allons, bon 1 c'était d'un prince maintenant I Pauvre homme, va!
Tout en parlant ainsi, le brigadier ramassa le paquet, le fit sauter un instant sur sa main, comme pour en calculer le poids, puis le mit sous son bras, et donna do nouveau le signal du départ.
— Oui, messieurs, je suis un scélérat! continua le vieillard, en se laissant emmener sans résistance; l'enfant n'était pas le sien ; elle était innocente !... Je veux qu'on me guillotine!
M. Duplessis ne dit pas autre chose jusqu'à la prison.
— Coffré ! dit le brigadier en revenant avec ses hommes; je ne suis pas fâché d'être débarrassé de ce vieux monotone. Ça commençait à être fastidieux en diable.
Cependant Tiennette s'était rassise, le dos appuyé contro l'armoire de fer, pour mieux contempler le départ de son ennemi encore une fois vaincu. Quand elle l'eut vu disparaître ainsi entre quatre gendarmes, elle donna libre cours à la joie infernale que lui causait ce dernier triomphe sur la famille de la défunte baronne. Elle l'avait fait se suicider, elle avait fait mourir la mère de chagrin, et voilà qu'ello était en train de tuer le père de remords. Il y avait vraiment de quoi se réjouir. Aussi fut-elle prise d'un rire inextinguible.
Malheureusement pour elle, dans les soubresauts en arrière que lui faisait faire cet accès d'épileptique gaîté, elle ne s'aperçut pas qu'eile avait renversé une des bougies sur les papiers épars qui couvraient la tablette do l'armoire à laquelle elle était adosséo ; que ces papiers s'étaien t enflammés, et qu'enfin, comme si la Providence eût voulu la punir par où elle avait péché, ils avaient communiqué le feu simultanément à son fichu, à son voile et au chapeaude paille noire façonnée dont elle était restée coiffée.
Quand elle s'aperçut do l'accident, il était déjà bien tard pour y porter remèdo.
Sans se préoccuper dos papiers, qui brûlèrent tous jusqu'au dernier, elle voulut se débarrasser de son chapeau; mais, soit précipitation, soit toute autre cause, elle ne put parvenir à en dénouer les brides; et de plus, dans celte vaine tentative, elle mit aussi le feu aux longues dentelles de ses manches pendantes; si bien que, en quelques secondes, elle eut les bras, les mains, lo buste et la figuro entièrement enveloppés par les flammes. Aveuglée, brûlée, asphyxiée, l'esprit perdu, elle se mit à courir comme uno folle à travers la chambre, ce qui activa d'autant les progrès de la combustion. En proie alors à d'horribles souffrances, elle poussa des cris lamentables à travers l'incandescent rideau qui grandissait sans cesse autour d'elle.
Mais ces cris ne furent entendus de personne.
Sa femme do chambre se promenait en ce moment dans la rue, au bras d'un des gardes qui avait obtenu du brigadier la permission de quitter l'escorlo. Son voyage en Allemagne l'avait séparée pendant assez longtemps de cet ami de cœur et de premier bouillon, pour qu'ello trouvât quelquo charme à faire un pou de causette avec lui.
De son côté, la femme de chargo était en train de sommeiller, comme d'habitude, dans une pièco éloignée, pour dissiper reflet dos nombreuses libations de lunel qu'ello avait faites a la mémoire de la Tète-dc-Pipe.
M. Masson fut la première personne qui vint au secours do l'incendiée.
Fnnnftmr. B0UL1Ê. - i.f.o LFPrr.s.
il sortait < ï t > chez d'Aronde et s» présentait cheiï Tiennette pour lAcher de retirer de ses mains, n'importe à quel pn x , l'original de la lettre d'adieu adressée par la barom e à Dabi r on, qu'il savait maintenant, grâce aux révélations magnétiques de Pied-de-Céleri, avoir été gardé frauduleusement par cette abominable femme.
Biais c'était un soin désormais superflu. Quand il entra dans le cabinet, où il parvint sans rencontrer Ame qui vive, les portes ayant été laissées ouvertes à la sortie dp M. Duplexais, il n'aperçut plus, à travers l'épaisse vapeur qui remplissait la pièce, qu'un monceau de papiers qui achevait de brûler dans l'armoire do ter, et dont le moindre souffle dispersait dans l'espaco le légor résidu, aux mobiles et fugitives étincelles.
Quant a Tiennette, elle était tombée sur le tapis , Bgonisaute, rûlante, offrant aux yeux, au milieu de la ftirp e, un effroyable amas de chairs calcinées, revêtues il v larribeaus d'étoffes, dont quelques-uns flamblaienl encore, et ne présentant plus aucune apparence humaine.
M. Masson s approcha de la victime, et la jugeant désespérée, lui adressa quelques religieuses paroles pour l'encourager à un ac e de contrition mentale dans cet instant suprêma ; mais elle no l'entendit pas, sans doute, et no répondil quo par des gémissement éto.uffés.
— Dieu ait pitié de son âme 1 s'écria gravement M. Masson.
Et ne voulant pas l'abandonner dans un si triste état, il tira à tout hasard lo cordon delà sonnette. Glaé parut alors, en bâillant et en so frottant les yeux.
— Pieu! dit-elle, comme ça fume! comme ça pue 1 comme ça sent le roussi !... Tiens, liens, tiens I... Qu'estce qui brûlo donc là?...
— C'est votre malheureuse maîtresse !
— Ça, c'est madame?... Excusez!... En voilà une d'idée !... Je vous demande s'il y a du bon sens de s'arranger comme ça !...
— Ayez soin d'elle, madame, lui dit avec autorité M. Masson ; veillez-la, secourez-la, jetez-lui do l'eau, ne fûtce que pour calmer ses atroces douleurs. Je vais en toute hâto faire prévenir un médecin.
— Un médecin?... Ah ! m'est avis quo c'est de la moutarde après dîner, dit Glaé, tout en exécutant l'ordre aquatique de l'inconnu. Les pompiers n'y pourraient plus rion eux-mêmes!... Et co pauvre tapis !... en voilà un qui a du malheur !... ensanglaaté hier, brûlé tout à l'heure, inondé d'eau maintenant!.. Quel dommage !.. elle avait du bon, la bourgeoise !... et c'était un biea bel aubusson !....
Tandis que Glaé prononçait ces paroles qui devaient être la seule oraison funèbre de la moribonde, M. Masson envoyait quérir un médecin parle concierge, et s'éloignait tristement de cette maison maudite.
— Justice du ciel ! s'écria-t-il, en lui jetant un dernier ragardde pitié.
Après quoi il se rendit à l'hôtel d'Appencherr, eu nous l'avons vu se présenter dans le cabinet du baron, qu Iques instans après l'apparition fantastique de la dame noire.
— Je suis sauvé 1 s'écria le baron, en reconnaissant le personnage qui intervenait encore si à propos, pour rassurer son imagination en même temps que sa caisse.
— Oui, sauvé ! C'est par ce mot que vous m'avez toujours accueilli, après avoir douté de moi toujours. Mais cette fois encore vous ne serez point déçu dans votro espoir. Voici, monsieur, ajouta le survenant en remettant au baron le volumineux portefeuille qu'il portait sous le bras à son entrée; voici d'importantes valeurs qui couvriront et au delà le déficit de votre situation présente.
— Je ne vous parle pas de reconnaissance, monsieur.
— Vous avez raison : ce n'est pas à moi que vous en devez.
— Mais à qui donc, bon Dieu 1
— Je puis vous le dire maiutenant. C'est à votre père.
— A mon père?... Est-il possible !... à co pauvre vieillard qui, après avoir liquidé sa maison de Francfort, dis-
parut tout à coup, il y a bien des années, avec d'immenses richesses, sans qu'où ait jamais pu savoir 06 qu'il est devenu?
— A lui même, monsieur. L'amour de l'or, qui avait été son culte unique, avait fini par égarer sa raison; niais la
générosité de sa mort a noblement expié l'avariée de §a
vie. Nous en avez eu la preuve, fcéflfgsez donc une. lois du
plus. sa mémoire | mais je dois vous en avertir, n'attendez plus rien de lui et ne comptez désormais que sur vousmême. Les sommes que Je vous remet-, ici sont les dernières qu'il m'ait i onflées pour venir en aide à tous les membres de sa famille. Je n'en ai distrait, selon ses intentions,
qu'une bien minime partie, destinée à récompenser d'utiles services; et Je n'en ai gardé pour moi-même que M qui m'est nécessaire pour rejoindre mes hères apostoliques du Nouveau-Monde.
— Hé quoi ! monsieur, vous allez vous dérober à nolro gratitude en quittant la France?
— Oui, monsieur. La mission passagère "que j'avais acceptée touche maintenant à sa lin. Bueore quelques heures peut-être, ajouta M. Masson ave • une émotion profonde,
et cetto mission sera accomplie! Rien ne me retiendra plus Ici. Je suis prêtre depuis quelquos mo s. Je pourrai donc partir aussitôt que je me serai suffisamment préparé, par la retraite, dans le silence et la méditation do notre maison sainte, à la nouvelle mission dont le ciel a daigné m'inspirer la pensée, et dont il me donnera le eourago, je l'espère. Mais pardon si je vous quitte, monsieur le baron. Huit heures sonnent. Un douloureux devoir m'attend ailleurs. Ah i la journée aura été rude I... Recevez donc mos adieux, car c'est la dernière fois que nous nous voyons sans doute.
L'égoïste baron ne put s'empêcher de suivre des yeux le prêtre avec admiration.
— Quel dévouement! quelle abnégation I quel beau zèlo ! s'écria-t-il. C'est magnifique! c'est sublime ! c'est grandiose!... Mais il faut être né pour ces choses- là, et franchement j'aime autant quo d'autres s'en chargent quo moi I
Complètement délivré des appréhensions financières du lendemain, et rassuré quelque peu contre toute nouvelle apparition d'outre-tombe par l'éclat de vingt bougies dont il avait illuminé son cabinet, le baron ne tarda pas de revenir à la frivolité de son caractère. Jamais homme futilo ne justifia mieux le fameux vers de Boileau :
Chassez le naturel, il revient au galop.
Il se souvint, alors de la gentille petite clef que Simonne lui avait envoyée, en récompense de sa sincérité juridique.
— Parbleu 1 se dit-il, je ne retarderai pas d'un seul jour le plaisir d'exprimer à cette chère fille combien je lui suis reconnaissant d'avoir levé mon arrêt de proscription. et de m'autoriser à revenir auprès d'elle, ne fût-ce, hélas 1 comme toujours, qu'à titre d'ami, de philanthrope et do faiseur de charpie humanitaire. J'ai besoin de me remettre un peu de tant d'impressions pénibles, par de douces et agréables émotions. C'est aujourd'hui d'ailleurs bal masqué à l'Opéra. Elle raffolait l'an dernier de ces tohu-bohu. Je tâcherai qu'elle vienne à celui-ci. Ce serait vraitnent bon de terminer gaîment une si affreuse journée I
Le baron fit sa toilette, monta en voiture, s'arrêta vers neuf heures à la porte de Simonne, reçut du p )rtier un coup de caquette non moins respectueux, mais plus Iriste peut-être que d'habitude ; monta l'escalier avec toute la prestesse de l'espoir, ouvrit la première porte sans sonner, gâce à la clef dont il était muni; traversa les premières pièces, qui étaient éclairées, mais désertes; arriva au <euil du salon, où des voix se faisaient entendre; frappa trois petits coups en fredonnant un refrain de circonstance pour s'annoncer d'une façon ingénieuse; ouvrit la porte, la
LE VEAU D'OR
pou sa vivement et exécuta enfin son entrée musicale d'un air guilleret qui n'avait guère le mérite do l'à-propos !
Quoiqu'elle fût do plus en plus souffrante, Simonne avait voulu assister à la séance de la cour d'assises, par obéissance, nous le savons, aux recommandations de son myseux correspondant. Sa mission était do maintenir dans la voie do la vérité l'esprit si mobilo du baron en opposant aux mauvaises suggestions du vieux Duples?b la salutaire présence de la femme aimée.
Malheureusement, comme Piei-de-Céleri l'avait trop justement dit à M. Masson dans leur dernière conversation magnétique, ce dernier effort de la jeuno malade ressemblait à la dernière lueur du flambeau qui s'éteint.
Simonne était rentrée chez elle, au sortir de celte mortelle séance, plus pâle, plus oppressée, plus faiblo encore qu'en s'y rendant. L'asphyxiante chaleur de la salle, le manque d'air, le méphitismo du lieu, l'émotion surtout de ces débats, où l'innocenco et le mensonge avaient lulié si longtemps avec tant de poignantes péripéties ; tout avait causé à Simonne une surexcitation passagère, dont les suites ne pouvaient être que tunestes, dans son état de langueur phthisique. Elle fut prise à son retour d'un redoublement de fièvre, toussa très fort, cracha beaucoup de sang, éprouva de nombreuses suftocations, el perdit plusieurs fois connaissance.
— Boulotte, dit-elle à sa servante, dans un de ses moii eus de calme, aide-moi un peu, je te prie, à taire quelques préparatifs.
Boulotte était une bonne grosse fille, aux joues bouffies et purpurines, aux bras rougeots, à la bouche rieuse et fraîche, au gai langage, aux yeux toujours étonnés, qui avait quitté son village depuis quelques mois seulement, ne sachant rien faire encore, si ce n'est la pâtée pour les poules et la soupe aux choux pour les homm s. C'étaient là des talens fort peu applicables chez une lorette de Paris. Simonne l'avait prise néanmoins à son service, parce qu'elle était honnête, simple d'esprit, affectueuse de cœur, sobre de petits-fours et de muscat, indifférente à tout gard" municipal, appétissante à voir, réjouissante à entendre. De son côté, Boulotte considérait sa maîtresse comme une princesse, l'estimait commo une sainte, l'admirait comme une madone et l'aimait comme une sœur.
— Comment ça, des préparatifs ? demanda Boulotte avec le mélange de familiarité et do déférence qui lui était naturel ; est-ce que vous aureriez l'intintion de partir queuque part ?
— Oui, ma bonne, oui, répondit Simonne, d'un air mélancolique, en secouant la tête et en s'inlerrompant à chaque mot, faute d'haleine; )'ai un grand voyage à faire 1...
— Un voilliage? Tiens, c'est farce ! J'en serai-t'y, moi ?
— Ohl sans doute: tout le monde en est... mais plus tard, toi... tu viendras me rejoindre. Allons, aide-moi. Et d'aoord, amène un peu ce divan... là... presque au milieu du salon... pour que je sois plus près du feu... C'est étonnant comme j'ai froid 1...
— Mais dam, vous sereriez encore bien mieux au chaud dedans vot' lit.
— Mon lit?,.. Non, non, pas mon lit, pas ma chambre : ce ne serait pas convenable pour recevoir... Je serai parfaitement ici : c'est moins sans-gêne et c'est plus gai... Très Dien... Et maintenant coiffo-moi... avec des fleurs dans les cheveux... Passe-moi ma plus jolie robe.... Mets-moi mon plus beau châle... Altacho-moi mes plus riches dentelles... Je veux me faire belle une dernière fois !...
— Ah bé I par exemple, en v'ià une d'idée I... au moment de s' mettre en partance !..,
— Oui... c'est une fantaisie... Mais il nous viendra peutêtre quelque bonne visite... Tu sais d'ailleurs que les malades ont des caprices... Il faut bien leur pardonner quel pie chose !
— Tant qu'à ça, c'est vrai. Ça n'est pas pour leu plaisir qui sont malades.
— Très bien. Et maintenant que me voilà bien installée sur ce divan... près de ce bon feu qui me réchauffe... donne-mot... Mais chutl... écoute donc!... est-ce que tu n'as rien entendu?...
— Non, rien.
— C'est singulier !... il m'avait semblé... Je me serai trompée... Depuis quelque temps il me semble toujours entendre dos voix lointaines qui m'appellent...
— Oh! j' connais ça, moi. C'est comme des sifflets, pas vrai? On appelle ça au pays des gargouillades d'oreille. C'est skne qu'on jase de vous.
— Maintenant donc, te disais-je, ma bonne... donne-moi mon écrin... cette petite boîte que tu vois là-bas.
— Cte p'tite boîte?... quéque vous en voulez faire?... y a pus rien dedans...
— Oh I je trouverai bien moyen de la remplir... Donnemoi maintenant... les six lettres qui sont dans le tiroir do ce petit meuble... Très bien... Tu vois qu'elles vont dans cet écrin, comme s'il avait été fait pour elles... Ce sont là mes vrais, mes seuls bijoux, vois-tu!., et je tiens à les avoir près de moi.
— Pour ne pas les oublier en partant?... i' conçois ça. Moi, j'oublie toujours quet' cho;e ! Une fois, au pays, j'ait'y pas oublié de donner la pâtée aux poules l... Pauv' bêtes !... fallait voir le train qu'ailes faisaient !...
— Et maintenant, écoute-moi bien, ma bonne. Quand je serai... partie, tu prendras l'argent qui est dans ce nécessaire... c'est tout ce qui me reste... je l'ai économisé pour toi... cela te mettra provisoirement à l'abri du besoin... cela te permettra de travailler... de t'établir... de vivre honnêtement... parce que, vois-tu, Boulotte... tues une brave et digne fille... et je ne veux pas qu'après ma... après mon départ... tu sois exposée. . à te déranger... à te conduire mal comme tant d'autres... dont ce n'est pas toujours la faute...
— Merci, madame, mais y a pas de danger 1 Je vous les rembarre joliment, allez, tous ces godelureaux-là ! Encore pas plus tard qu'à ce matin, voilà-t-il pas le porteux d'eau qui s'imaginait- de vouloir m'embrasser? A-t-on jamais vu !... Ah ! je vous y ai poché l'œil, qui sera pas tenté de s'y refrotter 1 Vlan !
— Très bien, reprit Simonne, qui, malgré son état de faiblesse, ne put s'empêcher de sourire. Et maintenant... mais, chut !... cette fois, par exemple, tu as dû l'entendre comniR moi...
— Qui donc?...
— Je ne sais pas... quelqu'un qui me criait de loin : « Mo voici... me voici... ne vous impatientez pas !... »
— C'est-y celui-là que vous attendez pour partir?
— Oui... oui... celui-là même... Je me serai encore trompée...
— Faut croire.
— Et cependant... lui qui sait tout... mes moindres actions... nies moindres pensées... mes moindres souffrances... il devrait bien savoir que tout à l'heure... Pourquoi doncn© se montre-t-il pas?. .. Allons, jele vois bien. ..il me faudra partir sans l'avoir vu!... Mais je reviens à ce que je le disais, Boulotte... Tu prendras pareillement dans ma garde-robe, dans mon linge et dans mon mobilier, tout ce qu'il te faudra pour composer un bon petit trousseau et une jolie petite chambre bien commode. Quant au reste, et à ce qui serait trop beau pour ta condition, y compris ce que j'ai en ce moment sur moi, eh bien! tu le vendras, et tu donneras l'argent à de pauvres jeunes filles sans ouvrage. Je laisse... dans ce même nécessaire... un papier... qui t'autorise... à faire tout cela... quand je ne serai plus là.
— Ah çà ! et vous, madame, quoi qui vous restera, si vous donnez tout aux autres ?
— Oh ! moi... ne t'inquiète pas... je n'ai plus besoin... de grand'chose... une paire de draps... voilà tout...
— Une paire de draps!... Ah! mon Dieul madame, comme vous voilà pâlotte I... Que qui vous prend ?... Ohé l
FREDERIC S0UL1Ë, — LEO LESrfcS.
madame, ohé !..• mais répondez-moi donc !••• vous mo faites une loûleur i...
La malade éprouvai! uno nouvelle suffocation. Bile
s'était recouchée toute <!e son long, la tête languissamment posée sut les coussins du divan, tandis que ses deux mains
déjà placées serraient cependant avec forco lo précieux ('■crin sur sa poitrine.
— llél ma pauvro Boulotte, répondit-elle enfin, quand la crise se fut un peu calmée, tu me demandes ce que j'ai... tu le vois bien... je suis en train do partir...
Ces mots turent uno révélation torriblo pour la naïve enfant qui prenait toujours tout à la lotlro.
— Ah! jo comprends maintenant !... s'écria-t-elle en s'approchent do sa maîtresse, aussi pâle qu'elle. Comme j'étais donc crucho...! Mais jo ne veux pas d'ça, moiljono veux pas que vous partiez I... Jo vas aller chorcher le médecin, dà !
— C'est inutile... Pas celui-là, mais l'autre... pas celui du corps, mais celui do l'âme. Va, va, Boulotte. Il n'y a pas do temps à perdre.
— Commont quo ça va là-haut? demanda lo conciorgo à la jeune bonne tout en pleurs, quand elle passa devant la loge.
— Mal, mal, je vas chercher un prêtre.
— Dispensez-vous d'aller plus loin, lui dit M. Masson qui se présentait alors pour s'informer de l'état do la malade ; je suis prêtre moi-même, et rne ferai un devoir d'otlrir à votre maîtresse les secours de mon ministère.
— Merci bien, m'sieur le curé : ça n'est pas de refus. Veuillez monter, dard, dard ! Il n'est que temps.
M. Masson fut introduit par Boulotte auprès de la malade, qui était restée dans la même attitude, mais dont les yeux s'étaiont fermés par faiblesse, tandis qu'elle murmurait quelques prières.
— Me voici, ma chère fille... ma chère sœur... lui dit M. Masson, dont la parole tremblait d'émotion.
Simonne tressaillit et rouvrit vivement les yeux.
— Cette voix I... s'écria-t-elle ; c'est bien la même I... celle que je crois toujours entendre L.Mais cela n'est pas... c'est un prêtre.
— Vous plaît-il, ma chère sœur, reprit M. Masson, d'un ton d'affectueuse gravité, vous plaît-il de me faire entendre votre confession, afin qu'il me soit permis de vous réconcilier avec Dieu?
— Je le veux bien, mon père, répondit Simonne, d'une voix à peine perceptible; je le veux bien... car votre vue m'a fait plaisir... je ne sais pourquoi... et vous m'inspirez une entière confiance; mais... je me suis confessée généralement... il y a environ quinze jours... pour la première fois depuis mon enfance... et j'ai reçu alors l'absolution plénière... Je ne sais donc pas que vous dire aujourd'hui... Ohl si fait!... j'ai à m'accuser, mon père... d'un amour insensé... pour un homme que je ne connais pas.. .que je n'ai jamais vu... qu'hé'as ! maintenant je ne verrai jamais... Cet amour-là doit être un grand péché, mon père... car je le sens... il égale dans mon cœur... l'amour do Dieu luimême.
— Il ne l'éf aie pas, ma sœur, car c'est un seul et même amour. Vous ne connaissez pas, dites-vous, celui qui vous l'a inspiré? Hé bienl je le connais, moi, et c'est lui qui m'envoie.
— Oh 1 alors, mon père... soyez deux fois le bienvenu !... Mais pourquoi ne vient-il pas lui-même ?...
— Il a craint que sa présence vous causât une impression funeste.
— Il a eu tort... J'aurais eu tant de bonheur à lui exprimer ma reconnaissance!., car, voyez-vous, mon père... je ne vaux pas grand'chose encore... mais le peu que je vaux, c'est à lui que je le dois...
— Non pas à lui, ma sœur, mais è Dieu seul, dont il a su réveiller dans votre âme le souvenir endormi. Ses lettres n'ont pas eu d'autre but.
— Sas lettres?... oh! elles sont là, mon père... voyez... voyez... elles sont là... dans ce cofl'rot... tout près de mon CœUT... Je DO veux pas qu'elles mo quittent !... je veux qu'on les enterre avec moi!... vous me le promettez, n'estce pas?... Mais lui... il mo connaît donc... pour qu'il se suit ainsi intéressé à moi.... à uno fillo perdue... ce quo j'étais alors?...
— ,Ce que vous n'êtes plus.
— (Irâceà lui!
— Grâce à vous surtout, en qui la Providence l'avait mis à mémo de reconnaître le plus précieux do ses dons, car celui-là componse tous les autres, quand il ne les produit pas : la charité.
— Comment cela, mon poro?
— C'était l'an dernier, à la même époque... jour pour jour... lo 17 janvier... Après uno nuit passée au bal masqué vous sortiez, do grand matin, en joyeuse compagnie, d'un de ces élégans restaurans où le jeu, succédant aux étourdissemens du souper, vous avait dépouillée de tout l'argent dont vous étiez munie en y entrant. Uno pauvre veuve, une pauvre mère, arrivée de province, la veille au soir, à pied, sans ressource, sans domicile, sans pain, gisait accroupie, sous la porto cochère de la maison voisine. C'était le soûl abri qu'elle eût trouvé contre la pluie glaciale qui tombait à flots. Assise sur le pavé, les vêtemens en lambeaux , les piods presque nus, la figure hâve et amaigrie par la faim, l'œil terne et desséché de pleurs, elle tenait deux petits enlans dans ses bras, afin de les réchaufïer,attendant qu'il fît jour pour s'orienter par la ville, et tâcher de se procurer quelque ouvrage. Vous l'aperçûtes, et celui qui m'envoie, amené là par le hasard, vit briller des larmes dans vos yeux, sous le masque dont vous aviez alors recouvert votre figure.
— Sous le masque, dites-vous!., interrompit Simonne. Oui, oui, je me rappelle... c'est justement celui quo vous voyez là-bas... posé sur la face d'une tête de mort, que j'ai conservée du quartier latin. C'est une idée bizarre, n'est-il pas vrai?... Ohl ne vous en moquez pas : ce rapprochement m'offrait l'image du néant de mes anciens plaisirs. Boulotte, donne-moi ce masque... Je veux aussi l'emporter avec moi.
— La pauvre veuve , se hâta de reprendre U. Masson, qui craignit de se trahir par ses larmes; la pauvre mère ne demandait rien à personne. Elle cherchait à se cacher, à se faire petite, bien plus qu'à attirer les regards. Mais la bonlé de votre cœur épargna à sa misère la honte même de mendier. Malgré les moqueries de vos folles compagnes, dont la bouche avinée de Champagne la traitait de fainéante et de vagabonde, et qui refusaient de vous prê ter leur bourse pour cette bonne œuvre, vous vous approchâtes de la malheureuse femme; et là, vous étant dépouillée, faute d'argent, de tous les bijoux que vous aviez, vous les déposâtes dans son tablier, en lui disant, afin d'empêcher tout refus : « Pour vos enfans , madame ;» puis, lui ayant jeté verbalement votre adresse, pour qu'elle pût au besoin réclamer votre bon témoignage, vous vous élançâtes dans votre voiture, sans même lui donner le temps de vous remercier.
— Oui, je me souviens... interrompit Simonne; et chose étrange!., les bijoux que je lui donnai étaient précisément ceux qui appartenaient à cet écrin... resté vide depuis... et dans lequel, tout à l'heure, je viens de serrer les lettres de mon inconnu.
— Celui qui m'envoie, continua M. Masson, avait été profondément touché de votre bonne action. Il ne le fut pas moins de votre frêle et languissante beauté, lorsque, le lendemain, en passaat par cette rue, il vous aperçut à votre fenêtre, où vous attirait la molle tiédeur d'un pâle soieil d'hiver.
— Le soleil, les fleurs et les pauvres, oui, j'ai toujours aimé cela, dit la malade, qui se plaisait, pendant le récit de son confesseur, à contempler le masque, à le mettre, à l'ôter, à le remettre encore.
— En vous voyant si compatissante la veille, reprit M.
LE VEAU D'OR
Maison, celui qui m'envoio avait songé à sa mère, qui elle de même, élait morte de faim, dans une autre grande ville, à Lyon, en le lenant, tout enfant, dans ses bras décharnés. En vous voyant si belle ce jour-là, il songea à sa sœur, qui était belle aussi, et que la séduction avait flétrie comme vous. Il vous aima doublement alors, et, en mémoire de ces deux êtres si chers, il résolut de sauver du moins votre âme, s'il ne pouvait sauver votre corps. Vous savez le reste. Mais quel est ce bruit?...
— Lui, sans doute 1... s'écria de nouveau Simonne, en se soulevant, avec un éclair de joie dans les yeux. Oh! je veux qu'il me revoie d'abord sous ce masque, commo la première fois!...
C'était à ce moment que, sa petite clef à la main, après avoir fredonné ce refrain d'opéra-comique, qui ne brille pas par la variété :
Me voilà, me voilà!
Pour vous que faut-il faire?
Me voilà, me voilà, Me voilà, me voilà, me voilà!
et avoir frappé trois petits coups, le baron ouvrit vivement la porte et se présenta do l'air le plus allègre du monde.
— Ce n'est pas lui I... dit tristement Simonne en ôtant son masque, et en se laissant retomber sur le divan.
— Bravo! s'écria le baron. En grande toilette!... et le masque à la main !... Moi qui viens justement vous chercher pour le bal de l'Opérai... comme cela se trouve !... nous nous étions devinés!...
— Silence, mons eur le baron! interrompit le prêtre avec une bienveillante autorité.
— Ah ! mon Dieu !... Monsieur Masson ici !... avec une figure d'une aune 1... et Boulotte qui pleure dans son coin!... et sa chère maîtresse qui ne me paraît pas fort gaie non plus!... Qu'y a-t-il donc?
— Il y a, monsieur, répondit gravement le prêtre, il y a que celte jeune femme se meurt !
— Simonne?... elle?... ma Simonne?... mourir?... Allons donc !... c'est impossible !...
— Bonjour, baron, bonjour, dit Simonne d'un souffle de voix entrecoupée, et en soulevant avec peine une de ses mains pour la lui tendre; je suis bien aise de vous voir, mon ami... pour vous féliciter d'abord,... car j'ai été bien contente de vous aujourd'hui...; pour vous demander pardon ensuite,... car je vous ai fait enrager bien souvent...; enfin, pour vous serrer une dernière fois la main... car j'ai pour vous une affection sincère... Mais c'est égal, ajouta-t-elle plu* bas encore, en s'adressant au prêtre, j'aimerais mieux que ce fût l'autre... je mourrais plus contente... Il me l'avait pourtant promis... dans sa dernière lettre!...
— Hé bien ! ma chère sœur, il tiendra sa promesse, répondit M. Masson, qui ne put pas dominer plus longtemps son émotion. Vous voulez le voir, vous voulez le connaître, celui qui a tant aimé voire âme, voire âme immortelle, tandis que les autres n'aimaient de vous que votre périssable beauté?... Hé bien! regardez-le... ce frère d'ici-bas, cet amant de là-haut,... il est devant vos yeux, Simonne!
— Oh ! s'écria la malade dans un éla-n de joie suprême, c'était lui !... mes yeux le méconnaissaient,... mon cœur l'avait deviùé!..
Et se soulevant par un dernier effort, la mourante s'élança vers lui comme si elle eût voulu du moins expirer dans ses bras; mais la force lui manqua, elle poussa un soupir et retomba sans mouvement sur sa couche.
— Morte ! dit douloureusement le prêtre.
— Ma pauv' maîtresse! cria Boulotte, en se précipitant sur le corps de la trépassée, dont elle embrassa les genoux en sanglotant.
— Chère Simonne ! s'écria de son côté le baron, qui fléchit le genou, saisit une des mains inertes de Simonne et l'inonda de pleurs.
— Plaignons -cous, et no la plaignons pas, ajouta
LE SrilCII.— HT.
Masson, dont do grosses larmes sillonnaient aussi les joues, et qui, debout, placé de l'autre côté du divan, et tenant dans sa main gauche la main restée libre de celte chère défunte, la bénissait de la droite en ajoutant : Son âme nous montre lo chemin, et s'il est vrai que nous l'ayons aimée sur la terre, tâchons de la rejoindre un jour dans les cieux.
Ainsi s'éteignit, calme, heureuse et souriante, entre les deux amours qui avaient dominé sa vie, — l'amour terrestre et l'amour divin, — cette jeune et belle sœur do Madeleine repentante, que l'un avait perdue et que l'autre venait de sauver.
De son côté, au même moment, Tiennette achevait do rendre l'âme, dans la rage et le désespoir, à la suite d'effroyables souffrances.
« — Justice du ciel ! » avait dit tristement d'elle M. Masson. a Céleste miséricorde ! » dit-il fièrement de Simonne, en la bénissant pour l'éternité.