ÉPILOGUE
coup-d'oeil panoramique.
Le boron n'avait pu comtempler longtemps ce douloureux spectacle. Ce n'était pas un méchant homme : ce n'était qu'un homme futile. Il ne manquait pas de sensibilité, mois il avait horreur de tout événement qui pouvait en provoquer l'explosion. Rien ne devait déranger le cours paisible de ses faciles plaisirs.
Tandis que Boulotte et M. Masson allaient rester auprès du corps de Simonne, leur bien-aimée défunte, jusqu'au moment de ses obsèques , celle-ci à pleurer, celui-là à prier, le baron s'empressa de déserter les restes mortels de sa platonique maîtresse, comme précédemment il avait abandonné ceux de sa femme aux soins pieux de Lafolie et de Rosino.
— Quelle journée, bon Dieu, quelle journée! s'écria-t-il en rentrant chez lui. Un procès inextricable ! un témoignage véridique! un beau-père qui vous déshérite ! une perspective de banqueroute 1 un salut inespéré ! une morte qui revit! une vivante qui se meurt ! Tous les guignons à la fois! J'en ferai certainement une maladie !
Le baron n'en fit pas uno maladie; mais, après une nuit pendant laquelle, dans la crainte des revenans, il avait fait lluminer son appartement a giorno et coucher son valet de chambre dans un fauteuil, près do son lit, lorsque, le lendemain, en se levant, il alla tout d'abord se contempler devant la glace, selon sa coquette habitude, il recula épouvanté du coup d'œil imprévu qu'il s'offrit à lui-même.
Par un effet presque subit, dont les annales de la médecine présentent de nombreux exemples, les fortes émotions de la veille avaient fait passer subitement les cheveux do Témérité dandy, du gris pommelé, au blanc le plus mat. L'arbre encore verdoyant la veille s'était couvert de givre pendant la nuit.
— Quel est ce vieillard? s'écria-t-il d'abord, en regardant autour de lui, car il ne pouvait croiro à la réalité d'un tel phénomène. Personne!... Hé quoi! co serait moi?... Impossible!... on m'aurait donc changé cetlo nuit!... Non, non, ce n'est pas moi! continua-t-il en faisant des grimaces à son image pour s'assurer de l'identité. Si fait, mon Dieu !... Plus de doute!... c'est bien moi!... me voilà passé à l'état de ne'ge !... Quel atlroux malheur 1... celui-là dépasse à coup sûr tous les autres!... Comment mo présenter maintenant dans les coulisses de l'Opéra?... On m'y traitera de vénérable!... de peiruque [... de ganache!...
Les cheveu blaneti tfeel auguste, c'est imposant, loltl maisaapoiol de vue de l'ait. Bo réalité, ce n'est bien porté que dans Tttémtfui Lu 0 ttumanilél... Ce que c'est
(|ui> de ooust... iî anc ! itianc I tout blanc !... Parole d'honneur, si OU ae l'était déjà, il y aurait de c|uoi Le devenir do l'Ôtre !...
El là-dessus lo baron so mil à pleurer sa défunte grisaille à plus chaudes larmes, assurément, qu'il n'avait pleur. défunte femme et môme sa délunle maîtresse.
Co môme jour, son boau-pèro comparaissait devant lo digne Juge d'instruction qui l'avait déjà interrogé comme témoin, quelque temps auparavant, au sujet du duoldod'Aronde.
— Vous êtes prévenu do faux témoignage, monsieur, lui dit cette fois le magistrat, d'un ton sévère ot on s'abstonanl do lui offrir aucune ospèco de fauteuil. Qu'avez-vous a répondre pour votre justiticationî
— Hélas! monsieur, répondit M. Duplessis, dont les accablantes révélations do Tionnetto avaient fait une sorte de vieil (Mitant, et qui n'avait cessé de répéter la môme chose pendant toute la nuit; hélas 1 monsieur, j'ai à dire que ma pauvre fomme était innocente.,, oui, monsieur, l'enfant n'était pas le sien... c'était l'enfant d'une autre . Augusta Mildenofl... qui avait épousé...
— Ah rà ! permettez... Que diable me débitez-vous là 1... Je vous demande co que vous avez à répondre pour justifier votre faux témoignage au sujet d'un duel, et vous venez me parler de votre femme... d'un enfant... d'Augusta Mildenoff; que sais-jol... Prenez-y garde, prévenu!... J'ai pu me laisser imposer naguère par l'apparente honorabilité de votre grand âge, mais j'ai grand'peur maintenant que ce soit encore une trompeuse enseigne. Je vous engage à plus de respect envers la justice.
— Mais, monsieur, je vous jure qu'elle était innocente!... L'enfant était celui d'une jeune fille de Francfort... avec laquelle le prince s'était marié secrètement... et alors, vous comprenez...
— Ah! vous croyez que je dois comprendre!... Vous croyoz qu'on comprend comme ça tout de suite, vous !... Eh bien ! c'est ce qui vous trompe : je n'y comprends rien du tout. C'est môme ce qui distingue cette cause de toutes les autres : quelquefois, c'est à la fin de l'instruction que je cesse de rien comprendre, tandis que cette fois, c'est dès le commencement. Cela promet pour la suite!
— Mais c'est cependant bien simple, reprit M. Duplessis : quand je vous dis que l'enfant n'était pas d'elle... L'enfant était d'Augusta Mildenoff. . Elle était innocente...
— Qui ça ? s'écria le magistrat impatienté, en frappant du poing sur son bureau.
— Ma pauvre femme...
— Mais vous parlez d'Augusta Mildenoff !
— Mais non !
— Mais si !
— Mais du tout : c'est ma femme qui était innocente !...
— Décidément, était-ce votre femme ?
— Hélas! oui, monsieur... mais Augusta Mildenoff aussi... car enfin, raisonnons...
— Ah ! certes, je ne demande pas mieux I...
— Elle était innocente...
— Qui?
— Augusta Mildenoff, car enfin, quoique mariée secrète ment, elle n'en était pas moins mariée, et alors elle avait le droit... tandis que ma femme, c'était différent : elle ne l'avait pas, le droit.
— Mais, que diable ! votre femme aussi était mariée puisqu'elle était votre femme. *
— Oh ! oui, mais elle n'en était pas moins innocente !... Et cependant, monsieur, je l'ai tuée...
— Allons, bon, vous l'avez tuéo à présent!... Et pourquoi vous êtes-vous permis de la tuer ?
— Je l'ai tuée parce qu'alors elle n'était pas innocente... C'était une bien vilaine femme, allez!...
— Votre femme ?
— Oh ! non, une autre... une femme qui m'avait trompé... et que j'aurais Mm voulu tuer aassi.
— Aussi celle-là î Ah çà I mais, c'est donc un cannibale OJUe cet homme !...
— C'eût été bien fait... car ello était innocente...
— Qui ça?... la vilaine femme ?...
— Elle ?... bien au contraire !... c'est celle-là qui méritait qu'on la tuât... «t plutôt deux fois qu'une.... Malheureusement les gendarmes m'en ont ompôcbé.
— Mais, au nom de Dieu ! s'écria lojuge de plus on plus exaspéré , quel gâchis me faites-vous là?
— C'est cependant la vérité.
— Ah ! oui, je vous conseille d'en parler l
— Oui, monsieur, j'ai eu la barbario de la tuer 1
— La vérité, c'est possible.
— Non, monsieur, pas la vérité, mais ma pauvre fomme... je l'ai tuée do chagrin... et pourtant elle était innocente!... L'enfant n'était pas le sien... il était d'Augusta Mil...
— Silence 1 interrompit lo juge en se levant irrité et
en se promenant à grands pas. Jo devine votre ruso
vous voulez vous faire passer pour insensé avec ce tas de sornettes!... C'e-;t un moyen usé, je vous en préviens... Nous no donnons plus là-dedans. Gendarmes, qu'on recuiidniso le prévenu en prison ! Il aura le temps d'y réfléchir, et nous verrons s'il persiste dans ce fallacieux systèmo. Allez.
— Oui, messieurs, remottez-moi en prison. Je suis un scélérat... Elle était innocente... L'enfant était d'une autre... Je demande qu'on méjuge... Je veux qu'on me guillotine 1 •
— Ouf 1 s'écria lo juge, quand il se trouva seul, et en se rejetant tout abasourdi dans son fauteuil. En voilà un dont l'affaire est claire !... Quand je dis claire, c'est do son obscurité même que je veux parler, car pour le reste, je no me souviens pas d'en avoir jamais vu de plus trouble. 0 Vérité, toi dont il ose invoquer le saint nom, commo font toujours les plus impudens menteurs; ô Vérité, j'aurai bien du bonheur si, cette fois encore, parmi ces opaques ténèbres, je parviens à découvrir l'apparence môme du faux semblant de ton ombre I
Cependant, M. Duplessis ayant persisté dans ce tohu-bohu de réponses que le respectable magistrat avait regardé d'abord comme une nouvelle ruse infernale, force fut bien à la Justice de soumettre le casa ta Faculté.
Les médecins n'obtinrent pas d'autre réponse du vieillard, dont l'extrême douceur, qui avait succédé à ses emportemens, eût offert quelque chose de vraiment touchant dans son comique mêm6, pour qui en eût connu l'origine.
Le foulard ramassé chez Tiennette par le brigadier, et déposé par lui au greffe comme pièce de conviction, ayant été ouvert par la justice, quelle ne fut pas la surprise des investigateurs en y trouvant des valeurs de toute sorte, s'élevant à plus de cinq millions, en compagnie de quoi ? d'une grosse pierre!
Toutes ces circonstances parurent décisives. Le rapport des médecins assermentés conclut unanimement dans le sens d'une perturbation morale parfaitement caractérisée chez le prévenu. C'est assez la manie de la science do voir des maniaques partout, excepté chez elle-même, et il n'y a guère de coupable dont sa philanthropie ne fît volontiers un insensé. Mais cette fois elle était dans le vrai. Elle ne se trompa que sur les prémisses. Le dérangement des facultés mentales do M. Duplessis lui parut provenir de son grand âge, joint à un coup qu'il aurait reçu à la tête à l'âge de deux ans; et peut-être aussi à l'usage immodéré du tabac en poudre. Or, c'est déjà beaucoup quand la médecine juge sainement de l'effet, sauf à se tromper quelque peu sur la cause.
En conséquence, une ordonnance de non-lieu déclara que le prévenu était déjà atteint d'aliénation le jour où if
LE VEAU D'OR
avait été appelé à comparoir devant la cour d'assises; que son témoignage avait été fait sans discernement, et qu'il n'y avait lieu à suivre.
Les immenses valeurs trouvées en sa possession furent délivrées à sa famille, à charge par elle de les administrer au mieux des intérêts de l'incapable ; et quant à lui, il fut envoyé à Charenton pour y recevoir les soins que réclamait son élat.
Mais tout fut inutile : là comme chez Tiennette, comme avec les gendarmes, comme en prison, comme devant le juge instructeur, commo en présence des docteurs assermentés, comme partout, on n'entendit jamais sortir autre chose de ses lèvres que d'incohérentes protestations sur l'innocence de sa femme, la maternité de l'enfant et l'extrêmo désir qu'il avait d'être guillotiné. Il répétait cela au médecin de l'établissement, aux infirmiers, aux autres fous. Il n'y eut tisane, saignée ni douche qui pût le réduire au silence sur ces trois points, et, si le séjour qu'il fit dans cette utile maison produisit vraiment quelque résultat, ce fut de le rendre encore un peu plus fou qu'à son entrée.
Ce résultat contraria très fort beaucoup sir John et sir Douglas, qui étaient restés à Paris, avec beaucoup d'autres Anglais, dans l'espoir que le procès dont le vieux faux témoin était menacé leur procurerait des émotions non moins vives que celles du procès d'Aronde. Ils y voyaient l'occasion de nouvelles gageures pour ou contre le condainaichone. Trompés dans cette espérance, ils retournèrent à Londres, où, en' attendant l'avènement de quelque grand scélérat, ils furent bien obligés de se contenter des péripéties aléatoires du combat de coqs, de boule-dogues, de rats et d'hommos.
L'incurabilité du vieillard fut la seule circonstance dont le reflet jeta un peu do tristesse encore parmi les joies matrimoniales qui bientôt égayèrent sa famille. D'un côté l'apparition fantastique de Gertrude avait fait s'évanouir tout projet d'alliance entre Julie et Dabiron. De l'autre, en remettant au baron les sommes considérables qui rétablissaient complètement le crédit de la maison d'Appencherr, M. Masson avait levé en fait le seul obstacle qui s'opposât au mariage dn Julie avec son cousin Léonce. Il en avait d'ailleurs exprimé le désir au baron, et celui-ci ne pouvait guère refuser une chose si raisonnable à l'homme qui, pour la troisième fois, lui sauvait la vie et l'honneur. La crainte d'ôlre grand'père ne pouvait pas plus le retenir au sujet de Léonce qu'au sujet de Dabiron. Ce mariage fut jonc célébré, de l'approbation unanime, aussitôt que le deuil de l'innocente grand'mère parut être assez avancé pour que le respect des morts cessât d'être un empêchement au bonheur des vivans.
Nous n'avons pas besoin de dire que la dame noire y assista, se tenant prudemment à l'écart des amis et des connaissances de son ex-mari, qui l'avaient enterrée quelque deux ans auparavant, et qui maintenant venaient marier sa bien-aimée fille.
Celle-ci n'avait jamais pu la reconnaître sous son voile épais, dans l'ombre surtout où elle avait grand soin de lui apparaître.
La jeune épousée l'aperçut donc sans la reconnaître davantage, tout au fond de l'église, dans l'obscurité d'une chapelle, agenouillée, priant avec ferveur, et semblant même verser des larmes d'attendrissement, à en juger par les petits soubresauts de ses belles épaules.
Oui, certes, elle priait Dieu d'épargner à sa fille les cruelles épreuves dont elle avait eu à gémir, et elle pleurait d'espoir, car, cette fois du moins, le caractère de l'époux lui paraissait être le sûr garant du bonheur de l'épouse.
Julie fut profondément touchée de cette marque de sympathie dont, sans en connaître le mobile, elle appréciait d'instinct la cordiale sincérité.
Mais une circonstance que nous devons signaler à votre étonnemcnt, ce fut de voir le baron, dont nous avons constaté le subit blanchis-ement, assister à la cérémonie avec des cheveux d'un noir qu'eût envié le plus fashionablo des corbeaux. Comment s'était opérée cetto nouvelle métamorphose? Hélas ! au terne et au trop foncé de la couleur, un expert en chevelure eût aisément deviné que le baron avait confié le soin de son rajeunissement à quelque prodige de la chimie.
Quoi qu'il en soit, la veille au soir, retirée seule, pour la dernière fois, dans sa chambre virginale, Julie avait écrit avec infiniment d'allégresse, au bas de son mémento quotidien, ce mot fin que nous allons écrire au bas de celte histoire, avec non moins de satisfaction, assurémentl Le confident de ses pensées, de ses émotions, de ses joies et de ses tristesses, n'était-ce pas désormais son mari?
Une seule chose manqua toujours à son bonheur : ce fut le plaisir d'entendre plaider son cher avocat. Elle avait espéré d'abord que le procès intenté à son grand-père fournirait enfin à ce putatif Démosthènes l'occasion de parler en public. «Il ne lui manque que cela, » disait-elle, « pour être orateur. » Mais l'ordonnance de non-lieu, dont elle se réjouit à un autre point de vu<s lui causa une nouvelle déception à celui-ci. Elle eût mieux aimé devoir à l'éloquence de son mari la constatation juridique de la folie du vieillard, que d'en être redevable à un simple rapport de médecins.
Du reste, il n'y avait pas de la faute du jeune émule de Cicéron. Dieu sait avec quelle ardeur il aspirait lui-même aux «émotions inséparables d'un premier début.» Mais l'avocat propose et le client dispose. Enfin, après avoir attendu vainement une cause quelconque pendant longtemps, le jeune mari, qui tenait à conserver aux yeux de sa femme tout le prestige du talent oratoire qu'elle lui supposait, résolut de ne reculer devant aucun sacrifice pour lui procurer une si douce satisfaction. Ne trouvant pas un seul procès dont on voulût le charger, même gratuitement, il se décida à en acheter un. Bien loin d'être payé par son client, ce fut lui qui le paya au contraire, et assez cher, ma foi, pour se laisser défendre. Celait un ivrogne qui avait tué sa femme au dessert. L'affaire offrait donc la circonstance de la circonstance atténuante, circonstance inappréciable pour un commençant. Par malheur, les arrhes que le jeune défenseur lui avait remises d'avance sur le prix du marché, furent bues par ce spongieux femmicide avec si peu de modération, qu'il en mourut d'apoplexie la veille même de l'audience.
Dégoûté du barreau par ce dernier revers, Léonce jeta sa robe au porte-manteau, et, sans renoncer théoriquement à ce titre d'avocat dont sa femme était fière, il prit ia direction abso'ue de la maison de son beau-père. Il y apporta de l'ordre, de l'économie, des idées, et, ce qui ne gâte jamais rien, une douzaine de millions provenant do la fortune particulière de Ju'ie et de la succession anticipée du pensionnaire de Charenton. On peut faire d'assez bonnes opérations avec une première mise de fonds do cette importance. La maison Sholtz-Appencherr-Duplessis- Léonce et C« redevint bientôt une des premières maisons du monde.
Entièrement débarrassé du souci des affaires, le baron put consacrer ses derniers beaux jours à se faire consoler de son unique Simonne par les nombreuses Latakés des divers théâtres. Toujours mis avec une recherche extrême, les cheveux et la barbe d'un noir beaucoup trop noir pour être le noir de la nature, les dents d'uno blancheur non moins suspecte par son éclat même, la figure artistement couverte de ces lis et de ces ro.-es qui craignent la chaleur beaucoup plus que le froid, le baron prit rang parmi
FRÉDÉRIC BOUUÉ. - LÉO LESPES,
ces jounos vieillards qu'on rencontre a l'orchestre, dai s los coulisses et dana le foyer des trtlstes, particulièrement a l'Opéra pays de l'enluminure et de la Action par excellence,'où il "'y a Pas 1U0 los décorations qui soient
Ileontinna d'ailleurs d'être trompé, homme mûr, absolument comme s'il eût été jeune homme.
Qu'importe 1 il avait l'houreuso philosophio de ce monde où l'on chante:
Trompe-moi, trompe-moi, Mais lais durer l'erreur toute la vie I
Le Cyclopo et lo Balancier furent du nombro dos cliens dont M. Léonco no put obtenir la défense. Lo premier lo trouvait tropbivard, et le second, ancien Jurisconsulte, no voulut s'en remettro qu'à lui-môme du soin de faire rayonner son innocence.
Ce dédain leur porta malheur. Déçus, par la mort do Tiennette, dans le chimérique espoir que leur inspirait l'omnipotence do la bourgeoise, ils furent condamnés, savoir : — le seur Codissart, dit le Balancier, à cinq ans de détention, pour certaines manœuvres frauduleuses, consignées au dossier de la préfecture do police, et dont l'habileté mémo trahissait la réalité ; — le sieur Letanneur, dit le Cyclopo, contre lequel no s'élevait aucune charge suffisante danslo passé, à cinq ans néanmoinsde la môme peine, pour violences exercées, depuis son arrestation, contre la personne des deux gendarmes préposés à sa garde, et avec lesquels il s'était amusé a jongler comme avec des houles.
La même maison centrale recueillit la peu noble infortune de ces deux hommes qu'avait également perdus l'excès des deux grandes puissances de ce monde : l'abus de la force intelligente et l'abus de la force physique.
Tous deux expièrent semblablement leurs différens méfaits contre la société, en fabriquant de compagnie ces chaussons de lisière dont elle regarde la confection, selon toute apparence, comme un des meilleurs moyens de provoquer lo repentir des pervers.
Le procès de d'Aronde avait laissé des souvenirs moins cuisans aux concierges, mâle et femelle, de la ruo du Helder. Marne Corniquet était fière du grabuge oratoire qu'avait obtenu sa déposition.
— C'est moi qui ai tout fait, disait-elle à qui voulait l'entendre. Sans moi, personne n'y comprenait goutte. Si je n'avais pas traité la jeune femnv< de pas grand'chose, jamais on n'eût reconnu que c'était une f ••mine comme il laut. J'étais vraiment née pour être avocate, juge, procureuse, n'importe 1 et je la serais, si ces monstres d'hommes n'avaient pas réservé toutes les bonues choses pour eusse.
M. Corniquet n'était pas moins heureux, mais pour un tout autre motif. Feu Brioude lui avait légué, avec son fac simile en plaire de la colonne de la Bastille, son cimeterre, sa grande pipe, sa robe, son turban, ses verroteries, sa clincaillerie, toute sa défroque d'Osmanlis do carnaval. Quand par hasard un locataire, oui n'était ni fille, ni garçon, ni marié, ni chien, ni chat, ni oiseau, ni quoi que ce soit, venait à lou.-r uq des appartemens de la maison, événement de plus en plus rare, M. Corniquet se plaisait quelquefois, le soir, à revêtir tout cet attirail, et à s'asseoir dans sa loge, en face de la colonnette, sur un escabeau, les jambes croisées sous lui, à la façon des tailleurs et des fils du prophète, afin de paraître aux yeux du nouveau venu dans toute sa splendeur orientale. Si alors le locataire criait à la chienlit en le voyant ainsi fagotté» l'heureux travesti s'écriait fièrement, dans l'arabe que nous lui connaissons :
— « Je estir venu dans Paris tout exprès pour contemplir la colonne, et je la contemplir 1 »
Puis, partant d'un éclat de rire, et revenant à sa langue maternelle,
— Ah l ah! vous vous y êtes trompé comme loua les au<
1res!... N'est ce pis que c'est frappant? Je ressemble à un
Turc comme deux gouttes deau. il no memanquo absolument que des odaUsses. Malheureusement, sous ce rapport, je suis Turc sans l'être!...
Lo dernier des Lafleur lui avait mémo proposé un engagement superbe, mais gratuit, dans la troupe nomade, que les libéralités testamentaires de feu Brioude, son maître, l'avaient mis en mesure do pouvoir monter; mais mamo Corniquet, aux yeux do qui le théâtre était un vrai sérail, et qui prenaità la lettre la facétieuse proposition du nouvel impressario, n'était pas femme à laisser son vobge époux trancher du Turc autre part que dans sa loge, mamo Corniquet refusa, co qui causa bien quelquo regret à son volage époux.
Le ci-devant comparse du Théâtre-Français n'avait pas voulu, en effet, manquer plus longtemps à sa vocation. Il se devait à l'art. Passion d'autant plus noble qu'elle (Mut désintéressée! Il s'était fait directeur en même temps qu'acteur, à l'exemplo do Molière et de Shakespeare. En cette double qualité, il promenait à travers champs uno bande de pauvres diables qui jouaient indifféremment la tragédie, le mélodrame, le drame, la comédie, le vaudeville, le ballet, la pantomime, l'opéra-comique et même lo grand-opéra; le tout, sans orchestre, sans décors, sans spectateurs souvent, et toujours avec les mêmes costumes.
La meilleure recette de ces dignes enfans de Thespis consistait en général dans les pommes, pas toujours très cuites, que leur jetait l'enthousiasme rural.
Le dernier des Lafleur n'était pas le moins bien partagé dans ces dures et végétales munificences. Mais il les attribuait naturellement à l'envie et à la cabale, et, comptant sur la postérité pour être vengé de l'injustice et du mauvais goût de ses contemporains, il s'écriait fièrement :
A vaincre sans péril on triomphe sans gloire 1
En somme, que lui manquait-il pour passer, de la direction de son infime tombereau à celle d'une plus grande scène? Rien, car il n'avait que la vanité de la fonction, sans en avoir la capacité.
Si fait, pourtant! il lui manquait quelque chose : l'intrigue et l'occasion.
Tiennette fut enterrée, sans qu'un seul ami suivît son corb llard. Ah ! quelle foule l'eût accompagn < , mais pour la maudire jusque sur le bord de la fosse, si on eût pu convoquer à sa mort tous ceux qu'elle avait désespérés de son vivant I
La femme de chambre de l'exécrable défunte, Florine, fut épousée par son garde municipal, et devint la cantinière de la compagnie.
G'aé, la femme de charge, se blasa bientôt sur le muscat, passa à l'eau-de-vie, puis au trois-six, et enfin, un beau jour, prit feu tout à coup comme une allumette chimique, et s'évanouit en cendres, victime de ce phénomène que la médecine appelle une combustion spontanée.
Grâce à la petite somme, au trousseau et au mooilier que lui avait légués Simonne, Boulolto retourna au pays, et se maria avec le coq du vidage. Elle oublia bien quelquefois encore de donner la pâtée aux poules, mais jamais aux nombreux enfans dont la Providence et son gars peuplèrent sa gentille ferme en peu d'années.
Lafolie et Rosine continuèrent leur rôle de discrets intermédiaires entre la dame noire de Chaillot et ld jeune ménage de la rue Bergère.
La baronne , la morte- vivante, ne pouvait , pas plus qu'elle ne le voulait, rentrer dans un monde où elle n'a-
LE VEAU D'OR
vait ni nom ni existence légale. Elle resta donc dans celui qu'elle s'était créé, et où du moins elle trouvait Le double avantage de n'avoir ni anant ni mari. Mais, grâce au dévoue ment des fidèles serviteurs qu'ello avait conservés près de sa fille, madame veuvo Mortinval continuait de vivre avec cette chère enfant, unique affection naturelle qui la rattachât encore à son ancienne existence.
Le jeune ménage de Julie et colui de d'Aronde, son aîné de quelques mois seulement, ne faisaient pour ainsi dire qu'une seule et mémo famille. Les six millions et demi, intérêts compris, provenant de la succession du chevalier de Limbourg, que M. Masson avait repris à Pied-de-Céleri pour venir les restituer au légitime héritier dans sa mansarde; ces six millions avaient facilement consolé d'Aronde et Estelle de la perte do leur trône et même de celle de leur dernière pièce de cent sous.
Ils avaient repris leur bel appartement de la rue du Helder. D'Aronde avait complètement renoncé aux affaires, pour ne plus s'occuper que d'embrasser sa femme. Rien ne manquait donc à sa félicité, car avec une femme comme Estelle, de bons amis comme Léonce et Julie, un chien comme Fox, une conscience pure, la satisfaction de ne pas commander aux Wardenbourgeois, de bons gros baisers en dédommagement, six millions et demi de fortuno et de la modération dans les goûts, on est toujours sûr d'être à peu près heureux.
— Que veux-tu faire? dit M. Masson à Pied-de-Céleri, quelque temps après leur retour à Paris.
— Tout bien examiné, répondit Sa Majesté déchue, après avoir balancé entre l'épicene, la charcuterie et la bonneterie, j'opte pour l'horlogerie. Vous allez me quitter, vous ne seroz plus là pour me maintenir dans le devoir. Je veux avoir toujours sous les yeux une foule de montres dont la sonnerie , en me rappelant d'anciennes erreurs, remplace vos excellens conseils.
Pied-de Céleri monta donc une boutique de ce genre avec les fonds dont M. Masson lui fit présent, et il y vécut fort heureux de son côté avec sa bonne vieille mère.
Quant à M- Masson, après avoir sauvé la baronne, préservé le baron de la ruine, enrichi d'Aronde, établi son serviteur, enterré sa chère Simonne, marié Julie, pourvu, en un mot, aux intérêts de tout le monde, il se retira dans la maison des Missions-Etrangères, afin d'y attendre en paix le jour de son départ pour le nouveau monde.
La veille même de ce jour, il alla trouver Pied-de-Céleri, et, ne voulant laisser aucun intérêt en souffrance, il endormit uno dernière fois son ancien serviteur, pour demander à sa lucidité magnétique des renseignemens sur les principaux personnages dont nous venons d'esquisser la situation.
— Et tes anciens compagnons d'escapade, Montreuil, Da. biron et Roussignan-Muller? ajouta-t-il en terminant. N'as-tu donc rien à m'apprendre sur eux?
Le magnétisé tressaillit à cette question.
— Ils sont à Paris, répondit-il. Je les aperçois.
— Hé bien?
— Ne m'interrogez pas, maître I...
— Allons, parle, je le veux !
— le ne sais ce que j'éprouve... mais je tremble comme peur... un grand danger les menace...
— Quoi ?
— Je ne puis le savoir... mais, je vous le dis, j'en frissonne malgré moi... ce doit être quelque chose de terrible I
— Où cela doit-il se passer ?
— Au bois de Boulogne... vous savez ? à l'endroit même où nous les avons épiés il y a un an... et où ils se donnèrent rendez-vous pour demain.
— Ah I c'est demain ?
— Oui, à neuf heures du soir.
— C'est bien. Je ne pars qu'à minuit. J'y serai!
Lorsqu'à leur retour en Allemagne le» membres do la députation wardenbourgeoi^e eurent fait connaître la réponse négative de l'héritier légitime du Irône, les partisans de l'ancien roi Bénédict I« reprirent naturellement le dessus. Ils forcèrent lo parti contraire à brûler en l'honneur de son rappej ce qui rostait encore des lampions fabriqués primitivement pour célébrer sa chute, et qui, employés également en partie pour fêter l'avènement de son successeur, Pied-de-Céleri , autrement dit Ludwig I", avaient aussi servi à illuminer son renversement.
L'élégant et sceptique directeur que nous connaissons, l'impressario du grand théâtre, donna à ce sujet des représentations gratis dans lesquelles il fit dire, sur ce dernier, en faveur du premier, les choses peu agréables qu'il avait déjà fait dire sur le dernier en faveur du premier.
De leur côté, les partisans de la routine militaire ayant obtenu des notables la promesse formelle du maintien de la schlague, dont l'abolition n'avait pas peu contribué à la dépopularisation de l'ancien roi, rien no sembla plus s'opposer à sa restauration.
Restait une seule difficulté. Où diable perchait en ce moment cet ancien potentat? C'est ce dont personne n'avait même pris la peine de s'informer jusque-là, tant on était heureux d'être débarrassé de lui. Heureusement, le grand chambellan, dégommé au profit de Roussignan- Muller, et qui n'avait plus rien à attendre de d'Aronde, se mit aussitôt en quête. Grâce au flair qui distingue les gens de sa profession, il découvrit le jour mémo la douce retraite que l'ex-monarque avait cherchée dans uno de ses nombreuses villas, à six lieues de la capitale. On envoya donc la même députation, qui se trouvait tout instituée, le supplierde céder à l'enthousiasme unanime de ses sujets, lesquels s'empressaient de lui donner la préférence. L'exgrand chambellan se chargea de l'introduction.
Mais l'habile et infatigable représentant des puissances étrangères avait déjà pris les devants. Parfaitement renseigné par ses espions russes sur le champêtre séjour do Bénédict 1er, n s'y était rendu aussitôt après son retour de Paris, et avait sollicité uae entrevue secrète de la sémillante Egérie du vieux roi.
— Mes commettans, dit-il à Lataké, pourraient se prêter à la réinstallation de votre auguste esclave, car ils ont to»t lieu de penser qu'il mourra sans autre héritier qu'euxmêmes; mais, puisque l'occasion s'en présente, ils aiment mieux en finir une bonne fois avec cette éventualité; ils aiment mieux se partager tout de suite ses Etats.
— Je comprends ça, dit Jupin I'« : un tiens vaut mieux que deux tu l'auras. C'était assez notre philosophie, à l'Académie royale de musique, en fait d'adorateurs. Vos commettans ne sont pas dégoûtés l
— Ils sont heureux, reprit en souriant le diplomato, de penser sur ce point comme bs demoiselles de l'Opéra. Tout bien examiné, en effet, le partage immédiat du Wardenbourg leur semble le meilleur moyen de mettre obstacle à toute tentative ultérieure du genre de celles qui viennent d'inquiéter leurs intérêts.
— Ah ça ! mais, et moi ? s'écria l'ex-danseuse, qu'est-ce que je vas devenir à travers tout ce tintamarre ? Est-ce qu'on va me partager aussi? Vous ne savez donc pas qu'à l'heure qu'il est, je suis son épouse légitime, à ce vieux chéri, et que, s'il remonte sur son trône, j'y monte naturellement avec ?
— Oh!... épouse légitime I... répéta Latanoff, en hochant ironiquement la tête, c'est une question I
— Comment, une question ?... est-ce que vous croyez que j'aurais jamais consenti à l'aimer sans cela?... Un homme d'âge tel que lui 1... triste comme un bonnet do nuitl... qui vous parle français comme une vache espagnole 1... et qu') je suis obligé de danser des heures entières pour l'égayer un peu !... Allons donc 1... pour qui me prenez-vous?... On a des principes, Dieu merci I II fallait que tous les sacremens en fussent, ou sinon, non. A preuve que pas plus tard qu'hier nous nous sommes mariés à la mode de son pays.
— Je lésais. Lo pasteur était mon domestique.
— v «Ire domestique!... ce grand flamlrin, (jui avait l'air si vendable avec sa barfre blanche 7
— C'était une barbe postiche.
— Ah bah!... c'était no faux mariage I... El moi qui... Ah! monsieur, monsieur, voilà qui est bien peu délicat de la part do vos puissances I... Jo mois tout lo péché sur lonr conscience!
— Volontiers, mademoiselle, mais vous devoz comprendre que mes eommettans no pouvaient se laisser enlever, par une union véritable, toutes les chances quo leur offrirait du moins la déshérence du trône. Votre royal adorateur était d'aillours du complot.
— Lui 1... co gros perfide 1... Il en était?... A-t-on jamais vu l...
— Voilà ce quo c'est que d'etro aussi vertueuse quo bolle.
— Ah 1 Gchtre 1 ça no m'arrivera plus !
— Cela posé, mademoiselle, raisonnons froidement la situation. Le vieux roi vous aime. Hé I qui ne vous aimerait?
— Est ce quo vous voudriez aussi m'éponser, vous?
— Jo n'en ai malheureusement pas lo tomps. Or, jo lo sais, s'il remonte sur lo trône, il consentirait volontiers à vous y faire monter avec lui, mémo très légitimement. Il n'y a pas do tolio dont il ne fût capable pour vous conserver. Mais jo craindrais fort qu'au moment mémo où vous lève riez votre joli pied pour le poser sur la première marche, vous vous vissiez enlever par ordre de mes commottans, pour être transportée, avec tous les égards dus à voire sexe et à votre rang, dans quelque château fort : celui d'Hddebourg-Hausen, par exemple, dont les portes se sont déjà refermées sur plus d'une charmante femme dont l'existence était gênante. Vous n'êtes pas sans avoir entendu vos amis parler notamment de la défunte comtesso de Zanau, l'infortunée Louise de I.andwig? Hé bien I ce serait probablement dans cette même prison d'Etat, mademoiselle, quo vous expieriez un moment d'ambition par une éternelle solitude.
— La solitude?... ah! mais non, mais non ! je ne veux pas de ça, moi 1
— Vous avez raison : ce n'est pas quand on est jolie comme vous l'êtes, qu'il est permis de priver le monde entier du plaisir de vous admirer. Mais rien n'est plus facile que de lui épargner un tel dommage. Au lieu de pousser votre illégitime époux à reprendre la couronne qu'on va venir lui présenter, usez au contraire de votre influenco toute-puissante sur son esprit pour l'engager à s'en tenir au simple bonnet de coton dont vous l'avez coiffé. Alors, bien loin d'avoir rien à craindre de l'hostilité de mes commettans, vous avez tout à espérer de leur munificence. Voici, mademoiselle, dans ce portefeuille, un brevet de comtesse, accompagné de valeurs assez considérables pour soutenir très dignement ce titre, partout où il vous plairait, par la suite, d'aller conquérir les nouveaux hommages qui vous sont dus. Pleins de confiance en votre esprit, mademoiselle, ils m'ont chargé de vous remettre tout cela d'avance.
— Ça me va ! s'écria Lataké en acceptant le portefeuille. Ah ! le monstre était du complot !... C'ost bon à savoir !... Gare la revanche!...
Lataké tint parole. Bénédict 1er ne voulut pas même recevoir la députation qui venait lui rendre le sceptre, la couronne et la main de justice qu'elle avait repris à Piedde-Céleri, et déjà vainement offerts à d'Arende.
La consternation fut au comble dans le Wardenbourg à la vue de ces joyaux dont personne ne voulait. Le parti de l'étranger prit alors le dessus à son tour. L'élégant impressario se hâta de donner une nouvelle représentation gratis, dans laquelle il fit dire de tous les prétendans, sans exception , les choses désagréables que jusqu'alors il n'avait fait dire qu'isolément de chacun d'eux.
On employa également, en faveur de l'étranger, le peu de lampion* qui restaient encore des illuminations contraires
Pendant ce temps, sur un signodo Latanoff, les troupes des puissances voisines envahissaient le territoire», chacune
•le .'on côté, i es troupes nationales ne bougèrent [tas, car
Latanofl leur avait promis que la bastonnade serait maintenue rigoureusement, quoi qu'il arrivât.
Les traités en vertu desquels le vVardonboufg avait éié
érigé en royaume étaient d'ailleurs d'une pnV.ision qui ne permettait pas d'équivoque. En cas de déshérence ou (le vacuité accidentelle dO trène, les diverses provinces dont était composé Ofl royaume rcvon-iiont h leurs anciens possesseurs. Lo Wftrdenbourg lut donc partagé en diverses tranches, comme un simple cantaloup. C'est là co qui expliqua comme quoi il no figure plus sur aneuno carte d'Europe. Il n'y a pas do géographe qui no sache cela.
Tout le monde fut onchanté de co résultat ; tout lo monde, oxcepté les partagea, qui perdirent ainsi leur nationalité ; excepté les partageans, qui se plaignirent comme toujours do la façon dont s'était lait le partage ; excepté Latanoff, qui trouva mesquine l'avalanche de titres, do grades, d'honneurs ot de traitomons dont chaque puissance co-partageanto se plut à l'écraser; excoplé lo grandchambellan, qui se vit ainsi dégommé do tous los cotés, ot qui on mourut de chagrin ; oxcepté surtout le vieux roi, quo Lataké planta là dès le jour même, pour se venger de sa comédie conjugale, et qui en devint idiot de désespoir. Il est vrai do dire quo personne ne s'aperçut du changement, et son premier médecin moins quo tout autre.
En somme, tout le monde ici ne peut guère s'entendre que de Lataké. Elle se bâta de revenir à Paris, où il lui tardait de reparaître avec tout l'éclat de son nouveau rang. Elle eut maison montée aux Champs-Elysées ; elle fit peindre pour armes, sur le fronton do son hôtel, sur sos voitures et sur ses cartes, ut.ie blanche hermine, entourée de lys blancs, de roses blanches et de blanches marguorites, doux symboles d'innocence. Elle se montra sans cesse au Bois,aux courses, aux Italiens, à l'Opéra, partout. Enfin, chaque jour, elle envoya son chasseur, revêtu de cet uniforme de héros de lantaisie qui paraît appartenir aux valets do grando maison et aux suisses de cathédrale, déposer do sa part, chez Dabiron,chez Montreuil,chezd'Appencherr, chez Pied-de-Céleri, chez le directeur do l'Opéra, chez ses camarades d'autrefois, en un mot chez toutes ses connaissances anciennes et modernes, une carte de visite ornée des armes susdites, avec ces mots : Lataké, comtesse de Blags/elt, surmontés d'une couronne.
Du reste, la mort de Simonne, qu'elle affectionnait tout particulièrement, nous le savons, l'avait fort contrariée au milieu de ses grandeurs, c'est une justice à lui rendre, et il n'avait fallu rien moins que la mortdeTiennette, qu'elle détestait cordialement , nous le savons aussi , pour faire compensation à ce déplaisir inattendu.
La comtesse deBlagsfelt eût donc été parfaitement heureuse, si cette même destinée moqueuse qui avait puni la frivolité du baron en le frappant dans sa chevelure, n'eût voulu punir pareillement la danseuse en la frappant dans sa légèreté. L'oisiveté de cœur et de jambes où elle avait végété près du vieux roi, jointe à l'excessive succulence de la cuisine allemande, avait singulièrement développé sa disposition naturelle à l'embonpoint. Cette disposition ne fit que croître et enlaidir par le défaut même d'exercice auquel la condamnait dorénavant sa haute position sociale. La danseuse, devenue comtesse et grasse, trouvait justement indigne, autant que fatigant, de se servir désormais de ses nobles tibias. En quelques mois, elle devint donc si grosse, si éléphantine, si mastodontale, qu'elle eût pu se faire voir pour deux sous dans une baraque, à la satisfaction générale du public et de messieurs les militaires non gradés. Inutile de dire combien Jupia I« fut désespérée de cette monstrueuse obésité, que nous n'hésitons pas à regarder comme providentielle.
La carte de la comtesse de Blagsfelt ne fut pas. te seul souvenir de s* ^ éphémère royauté qui vint trouver Lud-
LE VEAU D'OR
wigWarchel, ou, si vous l'aimez mieux, Pied-de-Célori dans la boutiquo d'horlogerie où sa vertu se réconfortait incessamment parmi les montres à répétition, en mémoire de celle qui l'avait dénoncé jadis, en se mettant à sonner tout à coup au fond de sa botto.
Un jour, enefiet, il voit se présenteriez lui, le bâtonàla main, un homme de haute stature, dont la figure couperosée, et cependant souffreteuse; l'œil fauve et hagard, le souriro amer, les cheveux en désordre et parsemés do brins de p »illo ; la barbe longue, inculte et grisonnante ; la chemise débraillée, laissant voir le poitrail à nu ; le chapeau crasseux et défoncé; la redingote étriquée, déteinte et tombant en loques; le pantalon déchiré aux genoux et frangé par en bas; les pieds entortillés de guenilles, en guise do souliers; tout l'extérieur enfin reproduisait lamentablement ce type par excellence de délabrement silencieux, de misère solennelle, de résignation farouche et grave, que le Palais-Royal vit errer pendant tant d'années le long de ses opulentes galeries, sous le nom resté fameux de Chodruc-Duclos.
Piod-de-Céleri ne fut rassuré que tout juste pour ses montres, à la vue de ce personnage, au grand bâton blanc, qu'il ne reconnut pas d'abord dans un si misérable attirail.
— Hé quoi! sire, vous ne remettez pas votre chambellan? s'écria l'effrayant visiteur , par un reste d'habitude d'un air triste et d'une voix caverneuse.
— Attendez donc... Hé maisl c'est ce cher Roussignan! c'est ce ch^r Mulli>rl... Soyez le bienvenu, cher ami! Eh bien! comment la menons nous maintenant, cette farceuse d'existence? Toujours un peu soifard, n'est-ce pas? Moi, c'est différent : je ne bois plus que de l'eau : c'est un sacrifice que j ai fait à ma bonne vieille femme de mère, parce qu'elle trouvait que je n'eu buvais pas assez... Ça va bien du reste?... Etes-vous un peu plus content de votre sort que par le passé?
— Ah I sire...
— Appelez-moi tout bonnement monsieur.
— Vous pouvez voir à ce costume que ce n?est pas précisément par le luxe que je brille 1
— Il est de fait qu'on pourrait être un peu plus muscadin.
— Que voulez-vous, c'est à ce gueux de Montreuil, c'est à ce gueux de Dabiron que je dois mes nouveaux malheurs. Après m'a voir entraîné dans cette funeste expédition, le premier a eu la perfidie de me faire empoigner, vous le savez , comme l'auteur de tout le bacchanal ; et l'autre, après s'être enrichi scandaleusement, a eu l'infamie de ne pas même me laisser un seul kreutzer de tant de richesses mal acquises. Oh 1 mais je me veagerai d'eux, s'il plaît à Dieul Voyez s'il y a de quoi I... contemplez leur ouvrage I... Lorsqu'après le partage de votre ci-devant royaume on m'a eu mis dédaigneusement à la porte de mon cachot, en me priant de vider le Wardenbourg au plus vite, je me suis trouvé sans un sou sur le pavé de votre ex-bonne ville, obligé de mendier ma choucroute pour vivre. Voilà trois cents mortelles lieues que je viens de faire, à pied, sans chaussure, à travers les boues de l'Allemagne, sans vin, sans bière, sans autre pâture que le pain sec de la charité, sans autre abri que les écuries du chemin, et toujours surveillé, j'en ai la certitude, par mes éternels persécuteurs , les espions de la Russie 1 Vous comprenez maintenant pourquoi j'ose me présenter devant vous dans ce simple et modeste négligé.
Bref, Pied-de-Céleri fut touché de l'infortune de son ancien compagnon, et lui donna généreusement cinq cents francs. Un éclair de joie ralluma les yeux éteints de Roussignan, mais cette joie était sinistre, et peut-être renfermait elle plus de haine encore que d'appétit.
Muni rie ce secours inespéré, Roussignan se logea dans un bouge, où il passa quelque temps à se griser d'eau-devie, pour se dédommager des longues privations alcooliques qu'il venait d'endurer. Peut-être aussi voulait-il s'en-
cowrager par l'ivresse dans la vengeance qu'il méditait mais dont il n'avait pas encore trouvé le plan.
— Enfin ! s'éiria-t-il un jour, j'ai mon idée! Il ne me manque plus que l'argent nécessaire. Il me faut au moins vingt mille francs. Ah ! dame I les vengeances do ce calibre-là sent un peu chères !... ça ne se donne pas pour des coquilles de noix. Essayons de gagner la somme. Le but est assez mauvais pour que le sort me fournisse le moyeu de l'atteindre !
Il prévoyait juste. S'étant rendu, à moitié ivre, dans un tripot clandestin, avec les derniers cent francs qui lui restaient, il joua si étourdiment qu'il en soriit, à la fin de la nuit, avec vingt-trois mille six cent quatre-vingt-quinze francs de gain.
Aussitôt rentré dans son bouge, il écrivit la circulaire suivante à Montreuil et à Dabiron :
a Monsieur et cher compagnon,
» Vous n'avez pas oublié sans doute que c'est demain l'anniversaire du jour où nous eûmes le plaisir de nous rencontrer pour la première lois, l'an pas:é, au bois de Boulogne.
» J'aime à croire que vous ne manquerez pas au rendez-vous que nous nous donnâmes alors, à un an de date, jour pour jour, heure pour heure.
» J'ai donc l'honneur de vous engager à dîner demain, à six heures précises, dans ce même restaurant de la porte d'Auteuil où nous avons vidé ensemble les premières bouteilles de notre charmante connaissance, et où nous aurons la satisfaction de nous revoir dans des circonstances un peu moins tristes, Dieu merci l
» Du reste, ne vous inquiétez de rien : en ma qualité d'ex-chambellan, je me charge de tous les préparatifs ; vous trouverez prêta votre arrivée le meilleur dîner, sans contredit, qu'on ait jamais fait depuis Lucullus.
» Je vous rapporte même du fond de l'Allemagne, d'où je reviens assez bien nippé, un petit baril dont le contenu vous surprendra fort agréablement.
» A demain donc.
» Votre tout dévoué, à la vie, à la mort !...
» ROUSSIGNAN-MULLER. »
Les deux invités répondirent affirmativement.
— Bravo ! l'affaire est dans le sac ! s'écria l'amphitryon.
Il se rendit aussitôt chez le restaurateur de la porte d'Auteuil et lui commanda un dîner vraiment extravagant de recherche, dont il avait copié le menu dans Brillât- Savarin. Nous ne pouvons résister au désir de le transiriro :
Huîtres d'Ostende. | Huîtres anglaises.