‹ Les aventures de Saturnin FichetChapitre 48 sur 169 · ROTS · texte numérisé non relu

ROTS

Les Faisans do Bohême.

La Truite du lac de Genève.

Les Truffes au viu de Sillery.

2iO

fredemc S0UL1Ê. — leo lespes.

0 KNTUKMUTS.

i.os Aspergea en branches.

Les (.unis d'Artichauts h l'Italll'miC'.

U> Bourdaloue glacé à l'ananas.

Lei Haricots vorts nouveaux.

La Gelée do fruits aui liqueurs

d( s Iles.

La Coupe à la parisienne garuio do fruits.

DKSSKHTS.

PïtW. 1er service.

Grand Sautorne.

Madère.

Xérès.

Vieux Pomard.

Bordeaux Saint-Julien.

Fleur deSillory frappée.

Tins. 2e service.

Braun Mouton.

Grand llomanée gelée (34).

Granit Joanoiaberg (3'»).

Grand Laffltte (34).

Au desstrl : Vieux Malaga.

Constantia.

cafb et liqueurs.

Lo rostaurateur ne fut pas pou surpris de voir cet individu en loques lui commander un festin dont Balthazar lui-mêmo se fût contenté ; mais cot individu paya le tout comptant, les vins exceptés. On no pouvait expulser uno si bonne pratique. Les poches do la redingote do Roussignan, devenue prosque une veste, étaient pleines d'argont : on se contenta de le IraUor fout bas d'original ; on l'eût traité tout haut de vagabond, si elles eussent été vides.

Montreuil et Dabiron étaiont l'un et l'autre dans une disposiiion d'esprit qui ne leur permettait guère de refuser une telle invitation.

Le premier, ayant perdu le seul mobile de sa longue ambition, ne traînait plus qu'une vie désenchantée, à travers le commun des hommes, assez semblable au cavalier qui a perdu son unique monturo, et qui se voit réduit à marcher lourdement parmi les simples piétons.

Le second, n'ayant pu se réhabiliter dans l'estime du monde parisien par une alliance avec la famille d'Appencherr, se voyait honni partout, malgré ses millions. C'était à peine s'il pouvait se procurer quelques parasites, de la plus médiocre espèce, qui l'aidassent a manger une fortune dont l'origine suspecte contribuait elle-même à sa déconsidération.

Toute distraction à la morosité de la vie qu'ils s'étaient faite était donc sûre d'être bien accueillie par eux.

En conséquence, le lendemain, les trois convives furent exacts au rendez-vous culinaire.

Roussignan avait conservé, comme il le faisait depuis son retour à Paris, son long bâton blanc, ce tas de guenilles que nous continuons d'appeler un costume, en raison seulement de la pauvreté de notre langue.

— J'ai juré de mourir ainsi couvert... ainsi découvert si vous aimez mieux, leur répondit Roussignan, dont l'esprit leur avait toujours paru quoique peu détraqué.

Cette réponse leur parut donc satisfaisante. Oa se mit à table, en se récriant sur la splendeur du dîner.

— Hélas ! mes chers compagnons, leur dit l'ex-chambellan, c'est pour vous seuls que j'ai fait préparer tant de bonne? choses, car pour moi, c'est fini! Je puis encore boire, comme vous voyez... A votre santé 1... et vous verrez tout à l'heure que je ne laisserai pas ma part do l'excellent petit baril que je vous ai annoncé dans ma lettre, afin de ne pas vous prendre en traître ; mais quant à ce qui est de manger, impossible 1 Je no digère plus. C'est peu nourrissant, n'est-ce pas?... Ah bah I je durerai bien toujours autant que moi I

—Ah! ah! mongaillard, répliqua Dabiron, voilà la suite de vos longs excès en ce genre. Vous êtes puni par où vous avez péché, la gourmandise !

— C'est un peu mon histoire aussi, ajouta mélancoliquement Montreuil. Sua hotpinem perdidit ambitio , comme nous disions au collège. Je passe vingt années de ma vie

à chorchor un prétendant à la suite duquel jo puisso m'élevefi non pu à la fortune, qu'importe quelques sous de

plus ou do moins! mais au pouvoir, Ce rôve do toutes les

teies vigoureusement organisées. Or, outre deux prétendons, l'un vrai, l'autre faux, sur lequel vais-jo mettre sottemenl la main, moi? Ah! pardieu, sur le faux ! On n'est pas plus maladroit!

— Hé bienl à vous parler franchement, dit à son tour Dabiron, votro mystification h tous deux est aussi la mienne, dans un autre genre. J'ai cru quo la fortune était la soulo condition du bonheur, et qu'avec do l'argent on pouvait achoter do la considération aussi facilement quo «lu plaisir. Jo me trompais. J'ai fait commo la plupart des hommes : j'ai adoré sans réservo un faux dieu, un dieu impuissant et bête, ce Veau d'Or qu'on a eu la stupidité d'adoror dans tous les temps...

— Oui, interrompit Montreuil, qu'on a adoré, quoique veau, parce qu'il était d'or.

— D'or? reprit amèrement Dabiron; allons donc! il n'est pas même d'or : il n'ost quo d'argile dorée ; et voilà pourquoi Moïse le brisa si facilement. Jo ne le briserai pas, moi; à quoi bon? maisjo le méprise!

— Hé bien! dit alors Roussignan, puisque nous voici tous si dégoûtés do la vie, pourquoi ne ferions-nous pas aujourd'hui, ici même, ce quo nous avions résolu do faire il y a un an?

— Oh 1 ma foi non l s'écrièrent les deux autres convives : le suicide est un do ces actes contre nature que les maniaques seuls recommencent après les avoir manques.

— Soit ! vous avez peut-être raison, ajouta Roussignan. La mort d'ailleurs viendra toujours assez tôt ! Mais pardon si je vous quitte un instant. Je vais régler avec notre hôte, car, je vous l'ai dit, c'est moi qui régale !...

Roussignan examina la carte.

— Total : douze cent cinquante francs, dit-il au restaurateur. Très bien... c'est un peu cher,... mais bah!... après nous lo déluge !... 11 m'en restera bien toujours assez pour le temps que j'ai à vivre!... Or, ce n'est pas tout. Faites-moi le plaisir de mettre aussi la maison sur la carte.

— Quelle idée !..

— Je n'en ai jamais d'autres. Il y en a qui jettent après dîner toute la vaisselle par la fenêtre. Moi, c'est un autre genre : c'est la maison même que j'y jette. Allons, qu'estce que cela vous fait? je paie comptant ; combien vautelle?

— Mais... j'en ai refusé quinze mille francs.

— En voici vingt. Ça vous va-t-il ?

— Dame 1 vous m'en direz tant!

— Voilà votre affaire, ajouta l'homme aux guenilles en soldant la somme.

—Nous sommes quittes. Ces six cents francs là sont pour les garçons; c'est le reste de ma monnaie. Et maintenant que la maison m'appartient, faites-moi le plaisir de vous en aller immédiatement avec tout votre monde. Bonsoir, adieu, portez-vous bienl bravo!

Quand le restaurateur fut parti avec tous ses gens, Roussignan ferma la porte, puis rentra sans un sou dans la salle du festin, en fredonnant ce joyeux refrain :

Si nous n'avons qu'un temps à vivre, Du moins passons-le gaîment.

-— Allons, allons, mes chers amis, mes chers compagnons, dit-il à ses deux convives, le moment est venu do goûter de mon petit baril. C'est le coup du départ, c'est le coup de l'adieu!

Et à ces mots, ayant posé sur la fable le baril qui était resté dessous, il en souleva le bondon , prit le cigare qu'il avait à la bouche, et le jeta dans l'ouverture de la petite futaille.

Aussitôt une explosion épouvantable fit retentir cette partie du bois.

LE VEAU D'OR

Au lieu de vin du Rhin, le baril n'était plein que de poudre.

Neuf heures sonnaient. M. Masson accourait en ce moment, guidé par les indications magnétiques que Pied-de- Céleri lui avait données la veille. Sans connaître la nature du terrible danger dont lui avait parlé son serviteur, il venait néanmoins, à tout événement, pour tâcher d'en préserver ces trois hommes avec lesquels il s'était trouvé en'contact.En quittant Paris, cette nuit même, pour se rendre au Havre, et de là dans le Nouveau-Monde, il

ne voulait pas emporter le regret de n'avoir rien lait pour les sauver.

Mais il était trop tard. M. Masson était encore à plus de mille pas de cette maison isolée lorsqu'elle sauta, et en arrivant à la place où elle avait été, il ne vit plus qu'un monceau de ruines fumantes.

— Dieu n'a pas permis cette fois que j'arrivasse à temps, dit-il. Dieu a ses colères comme il a ses miséricordes. soient ses impénétrables décrets !

POST-SCRIPTÏJM.

Nous voici arrivé au terme de la tâche que nous avions acceptée.

Etait-elle facile, alors que le célèbre romancier dont nous continuions l'œuvre n'avait malheureusement laissé qu'un simple prologue, rempli d'une foule de prémisses et d'une multitude de personnages, sans une seule ligne de plan qui pût même nous faire soupçonner la conclusion qu'il voulait tirer des unes, le rôle et le caractère qu'il se proposait de donner aux autres? C'est ce qui importe peu au public.

Est-elle bien ou mal accomplie ? C'est le seul point qui l'intéresse.

Nous serions moins rassuré sur son jugement définitif, si de nombreux encouragemens n'étaient venus nous raffermir sans cesse dans cet immense travail au jour le jour, et si le motif de confiance que nous avions puisé, avant de l'entreprendre, dans la promesse de révision d'un de nos éerivains les plus experts, ne s'était encore augmenté, lorsque nous avons vu, dès les premiers chapitres, cette simple révision prendre le caractère d'une collaboration véritable, et bientôt même devenir prépondérante.

Et, en effet, le moment est venu pour nous, non seulement de remplir un devoir de conscience et de gratitude» mais encore de revendiquer un droit de justice et de sincérité; droit que, dans nos stipulations avec la';direction du Siècle, nous nous sommes réservé la faculté d'exercer, à notre heure, et dans tels termes qu'il nous plairait d'employer.

Nous nous empressons donc, en terminant, de constater le concours considérable qu'a bien voulu nous donner le

rédacteur en chef de la partie littéraire du Siècle, M. Louis Desnoyers, et comme idée et comme exécution, dans ce long et pénible labeur dont il pourrait revendiquer comme siennes beaucoup de parties tout entières. S'il s'est refusé à les signer, malgré nos instances [réitérées, c'est pour rester fidèle jusqu'à l'excès aux conventions premières, bien que ses prévisions, comme les nôtres, eussent été dépassées d'une manière si notable, par suite de notre désir commun de continuer, avec tout le soin possible, l'œuvre inachevée d'un mort illustre.

Cette déclaration est complètement inutile, sans doute, pour les lecteurs du Siècle, qui ont dû reconnaître à chaque instant une plume dont ils ont apprécié depuis longtemps l'esprit ingénieux, l'élégance, la verve comique, le talent d'observation, la sensibilité vraie et l'originalité. Aussi ne la faisons-nous ici, spontanément et dans la forme qui nous convient, que par reconnaissance et par loyauté.

Nous verrions, d'ailleurs, avec un vif plaisir, en ce qui nous concerne, M. Louis Desnoyers réunir un jour, le moment venu, sous son nom, dans un cadre unitaire, faisant logiquement suite aux Béotiens et à Gabrielle, tout ce qu'il pourra des pages si nombreuses qui lui appartiennent dans cette œuvre complexe, et pour lesquelles leur nature purement littéraire lui permettait de garder provisoirement l'anonyme. S'il est un droit incontestable, c'est à coup sûr celui de reprendre son bien où on le trouve. On retendait jadis au bien même des autres : à plus forte raison peut-on l'appliquer au sien propre.

LÉO lespl*.

Page 1