‹ Les aventures de Saturnin FichetChapitre 49 sur 169 · UNE HISTOIRE MYSTÉRIEUSE · texte numérisé non relu

UNE HISTOIRE MYSTÉRIEUSE

Dans une petite rue qui va du cours Saint-Pierre au collège de Nantes, bien au delà du collège et à peu de distance du cimetière, s'élevait en 1787 une maison d'une médiocre apparence. Aucune des croisées de cette maison ne s'ouvrait sur la ruelle où elle était située -, seulement une petite porte bâtarde peinte en vert donnait entrée sur le jardin qui l'entourait. Ce jardin , clos de murs couverts entièrement de riches espaliers, se trouvait enclavé au milieu des champs , de façon que cette habitation était complètement à l'abri des regards des passans.

L'intérieur en était remarquablement soigné. Le jardin, dessiné en parterre^ renfermait les fleurs les plus à la mode à cetteépoque. La maison, couverte de treillages, sur lesquels couraient des jasmins, des clématites , des rosiers, était enveloppée de verdure, de fleurs et de parfums. On entrait au rez-de-chaussée par une porte vitrée à deux batlans, qui éclairait jusqu'au fond un assez large couloir. A la droite du couloir se trouvaitun petit salon parqueté et élégamment meublé. Après le salon se trouvait l'escalier qui conduisait au premier étage et à un second en mansardes.

La gauche du couloir était divisée en une cuisine et une salle à manger : la cuisine en face de l'escalier, la salle à manger en face du salon.

Le premier était divisé en deux chambres à coucher et en cabinets de toilette; les mansardes avaient aussi trois pièces qui servaient au logement des domestiques de celte maison.

Tout cela était petit, mais tenu avec un soin excessif; partout les meubles étaient revêtus de leurs housses blanches ; les fenêtres tendues de toiles peintes en bergeries.

Sur le petit escalier du perron , oui descendait de la

lie Siècle.

porte d'entrée de la maison dans le jardin, on voyait à chaque marche des pots de faïence ventrus tous remplis de fleurs. Les compartimens des parterres étaient exactement dessinés avec des bordures de buis taillées avec une précision parfaite. Les allées , couvertes de sable de rivière, étaient irréprochablement ratissées. Les arbres fruitiers, les espaliers correctement noués à leur feuillage semblaient ne laisser dépasser ni une. branche inutile ni une feuille vagabonde.

Tout cet ensemble semblait annoncer la présence d'un habitant à l'esprit froid , précis , mathématique, que devait blesser également la moindre déviation à la ligne droite et à une vie régulière, un homme d'un âge avancé, à la figure glaciale, aux manchettes soigneusement plissées ; bien brossé, bien coiffé, bien poudré, et aussi correctement vêtu que sa demeure était sévèrement alignée.

Cependant si on eût pu , par une faveur spéciale, pénétrer souvent dans cette maison, on n'y eût jamais vu qu'une grande et belle jeune fille , d'une taille libre et hardie, au regard ferme et assuré, aux mouvemens brusques et emportés, et à laquelle on n'eût pu supposer le goût d'un arrangement aussi symétrique que celui au milieu duquel elle vivait.

Le jofir où commence cette histoire , elle était assise sous un berceau de vignes et paraissait plongée dans une triste préoccupation. En suivant «e berceau de vignes on arrivait à une autre petite maison , enclavée dans le jardin , et qui n'avait qu'un rez-de-chaussée divisé en deux pièces.

C'était là que demeurait le jardinier, l'homme aux lignes droites.

La première pièce de ce petit pavillon était à peu près complètement entourée de petites tablettes, toutes dUine égale largeur. Sur ces tablettes étaient disposées des sébilles en bois renfermant des graines et arrangées avec une parfaite symétrie. Sur le tranchant de ces planches,

I 1,1 DÉRIC sot LIÉ,

di . clous, tous plantés a la même distance les un i autres, tenaient suspendus par des Ocelles de la môme ir de ■ p lits sacs de la môme taille.

L'homme qui avait arrangé un pareil jardin et mm pareille pi ce di vall être un homme Implacable. L'excès do la régularité est un mauvais signe. Ce sont les esprits ainsi faits qui, comme Tarquln, abattent la tête des plus magniliques fleurs, parce qu'elles dépassenl un certain . Que ces hommes aient Jamais un pouvoir redoutable dans les mains, et ils abattront tout ce qui B'élève, que ce soient dos fleurs ou des tête ;.

Toutefois, a l'époque dont nous parlons, 11 n'était pas probable que Guillaume Poiré, criait le nom du jardinier de cette maison , mit en pratique autrement que dans son jardin la manie d'alignement dont il était possédée. t

Guillaume était retiré dans la seconde pièce de son petit pavillon, qui lui servait de chambre à coucher, il était assis devant une table carrément posée devant lui, et causait avec une femme d'un âge mûr, d'une tenue et d'une propreté analogues à tout le reste de la maison.

— ûion, non, lui disait-il en balançant la tête avec un mouvement aussi régulier que celui du pendule de son coucou, non, Marianne, je ne suis pas content.

— Cependant, répliqua celle-ci, vous n'avez plus à vous plaindre de rien -, mademoiselle Marguerite ne cueille plus vos chères Heurs , ne marche plus sur vos platesbandes, ne ravage plus vos corbeilles, ne prend plus vos fruits avant leur maturité.

— C'est juste, c'est juste, repartit Guillaume, mais le désordre qui n'est plus d'un côté s'est glissé d'un autre; il y a, voyez-vous, nombre degens qui ne peuvent jamais marcher comme il faut dans toutes les choses de la vie; ainsi mademoiselle Marguerite se promène maintenant au milieu des allées ; mais elle ne va pas droit dans sa conduite.

— Êtes-vous bien sûr de cela, monsieur Guillaume?

— Oui, oui, reprit-il encore , elle a l'esprit tourné au mal, et puisqu'elle ne s'occupe pas de mon jardin pour le dévaliser, elle doit s'occuper d'autre chose.

— A vous entendre, lit Marianne, elle n'aurait donc pu se corriger de cette pétulance que vous lui avez tant reprochée et qui lui faisait détruire en un quart d'heure l'ouvrage que vous aviez tant de peine à faire en huit jours.

— On ne se corrige de ses fautes que pour deux sortes de personnes , repartit dectoralement le jardinier, pour ceux qu'on aime et pour ceux qu'on craint... Or, mademoiselle me déteste et ne me craint pas , elle ne s'est donc pas corrigée pour moi ; j'en conclus que si elle ne ravage plus le jardin, c'est qu'elle a autre chose à faire.

— Et que voulez-vous qu'elle ait à faire dans cette maison d'où elle ne sort jamais et où son père ne vient la voir qu'une ou deux fois par semaine, et toujours le soir, à la nuit close? Quand elle a lu, quand elle a brodé, quand elle s'est habillée et déshabillée deux ou trois fois dans lajournée, à quoi voulez-vous que s'occupe la pauvre demoiselle ?

— C'est ce dont son père s'informera, s'il le juge convenable... Seulement , il m'a donné l'ordre formel de l'avertir detoutee qui se passerait de nouveau ici, et je le ferai.

— Et que s'est-il passé de nouveau ?

— Vous l'apprendrez, Marianne, ou vous ne l'apprendrez pas, selon que^ monsieur le jugera convenable, mais je dirai ce que j ai vu...

— Faites attention, monsieur Guillaume, dit la servante d'un ton aigre-doux, que je suis plus spécialement chargée de la surveillance de mademoiselle Marguerite, et que l'accuser ce serait m'accuser aussi, et dire queje permets qu'on fasse dans la maison des choses qui ne devraient pas être. <#

— Je ne réponds que du jardin, je ne parlerai que du jardin. Je ne suis pas allé inspecter vos parquets, exa-

miner vus Serrures, pour voir si on a marché deux au lieu d'un dans votre salon . pour m'assurer qu'on a ou- \, ri de i p ri < . a l'heure ou elles devaient être fenai

— Prétendrlez-vous dire, fltvivemenl la servante, que

qui Iqu'un s'est introduit Ici?

— .te n ai \u personne, reprit Guillaume, par conséquent je il'1 dirai pas que j'ai vu quelqu'un, mais J'ai

trouvé la porte qui donne sur les champs fermée au pêne, quand elle devait être fermée à double tour.

— C'est que vous avez oublié de tourner la clef.

— .te n'oublie jamais ce que je lais tous les soirs exactement. Je n'ai vu personne, reprit-il, mais j'ai reconnu

dans mes allées le, pied d'un homme posé à côté de celui

de mademoiselle!

— C'était probablement celui de son père, qui est venu il y a (rois jours.

— Par conséquent, il ne pouvait pas y être hier cl avanthier, puisque je ratisse mes allées tous les malins ;d";iilleurs, il n'y avait pas à s'y tromper : le pied de mademoiselle a sept pouces trois lignes de long; le pied de monsieur Lemaitre, le père de mademoiselle, a dix pouces un quart de long sur trois pouces neuf lignes de large , et le pied en question n'a que huit pouces sur trois.

— Eh bien ! dit la servante, c'est probablement le mien, car je me suis promenée avec mademoiselle dans le jardin.

Le jardinier laissa échapper un petit rire àerc et dédaigneux, en jetant un regard sur le pied de la servante, puis ii reprit :

— Je n'ai pas mesuré voire pied, Marianne, seulement je sais qu'il est aussi large que long, et celui que j'ai découvert était mince, étroit et cambré, car il n'y avait que la pointe et le talon du soulier qui avaient marqué par terre.

— C'est donc à dire que vous accusez mademoiselle de recevoir des visites secrètes...

— Eh! eh! fit Guillaume.

— Des visites d'amoureux, peut-être?

— Eh! eh! reprit le jardinier.

~ Et vous ajouterez sans doute que c'est moi qui les protège?

— j'ai suivi les pas jusqu'au pied du perron de la maison. Sont-ils entrés, ne sont-ils pas entrés, je n'en sais rien, ça ne me regarde pas.

— Vous êtes un visionnaire, dit Marianne, et pardessus le marché un méchant homme. Vous connaissez M. Lemaitre, jamais il ne gronde, jamais il ne se fiche pour tout ce qui concerne l'intérieur delà maison ; mais vous vous rappelez dans quelle fureur il est entré le jour où je lui ai dit que j'avais cru apercevoir la figure d'un homme par dessus le mur du jardin. Il ne se connaissait plus et ne parlait rien moins que de tirer des coups, de fusil aux curieux. Il voulait abdfllîonncr la maison, et je ne parvins à le calmer qu'en lui disant que la figure que j'avais vue n'était que celle d'un petit polisson de dix à douze ans.

— Et vous avez menti , Marianne, car c'était la figure d'un beau jeune homme de vingt-cinq ans, avec de beaux yeux bleus, des sourcils noirs et des cheveux blonds sans poudre... Je le connais... et...

— Yous l'aviez donc vu ? fit vivement Marianne, qui ne remarqua pas l'air de menace avec lequel Guillaume avait dit ce mot : Je le connais.

— Cinq ou six fois, répondit Poiré.

— Et vous n'en avez rien dit à monsieur?...

— Je ne réponds que de ce qui se fait dans le jardin, le dehors ne me regarde pas, et le beau jeune homme était de l'autre côté du mur.

— Eh bien!... avant d'avertir monsieur, laissez-moi parler de cela à mademoiselle Marguerite.

— Comme vous voudrez ; mais je dirai à monsieur que vous en avez prévenu sa fille.

— Yous voulez donc me faire chasser ?

—Pas du tout. Mais je dirai ce qui est, ni plus ni moins.

— Eh bien ! dit Marianne, je n'en parlerai pas a mademoiselle. Seulement, êtes-vous Lien sûr de ce que vous dites avoir vu /Ces pas que vous avez suivis jusqu'au perron de la porte de la maison, d'où venaient-ils ?

— De la petite porte qui ouvre sur les champs.

Les deux interlocuteurs furent tout à coup interrompus parla voix de Marguerite qui appelait Marianne.

La servante quitta précipitamment le pavillon du jardinier et rencontra sa jeune maîtresse qui venait à elle et qui lui dit :

— Dépêchez-vous, Marianne, mon père soupe ce soir avec moi.

M. Lcmaître, qui accompagnait sa fille, répondit par un signe imperceptible à la révérence que lui lit Marianne et continua à marcher en s'appuyant sur le bras de Marguerite.

M. Lemaître était un homme de cinquante ans, d'une pâleur et d'une maigreur excessives ; ses sourcils noirs et crépus dominaient des yeux gris et profondément enfoncés dans leur orbiie ; son nez busqué et son menton proéminent lui donnaient l'aspect d'un oiseau de proie; ses lèvres minces et blanches ajoutaient à l'air de froide cruauté répandu sur son visage. M. Lemaître élait chauve, et, contre l'habitude de l'époque, il ne portait point de perruque; il était d'une taille élevée et paraissait d'une force athlétique. Son costume était exactement noir.

Marguerite, sa fille, avait tous les traits de son père : le nez busqué , le front élevé , l'ail gris , les sourcils proéminens, la taille haute, l'allure dégagée et puissante ; seulement elle avait ce qu'on pourrait appeler les qualités des défauts de son père. Ce qui chez lui arrivait à la caricature et à la laideur, s'arrêtait chez elle à la correction et à la beauté.

Le père était laid et avait la mine féroce ; la fille était belle et avait l'air résolu.

A peine Marianne les eut-elle quittés, qu'ils s'assirent sur un banc de pierre placé sous la tonnelle où aboutissait le berceau dont nous avons parlé.

— Encore quelques jours de patience, dit M. Lemaître à sa fille, et tu quitteras cette maison... Nous quitterons la France...

— Quitter la France, mon père ! et pourquoi ? dit vivement Marguerite.

— Ma fille, je n'aime pas les questions. Tout ce que je puis dire, je le dis, vous le savez ; ce n'est donc pas la peine de m'interroger lorsque je ne veux pas ou ne puis pas vous répondre... Nous quitterons la France, il le faut !

— Pour vivre comme vous me faites vivre, dit amèrement Marguerite , j'aime autant rester dans mon pays que d'aller mourir ailleurs.

— C'est qu'ailleurs, dit M. Lemaître, ce ne sera plus pour vous la solitude ; nous aurons une riche maison ; vous aurez des amies, des compagnes, et s'il se présente quelqu'un qui vous convienne, je suis assez riche pour en faire votre mari , soit qu'il ait une grande fortune , soit qu'il en manque absolument.

— Mais, ditdoucement Marguerite, tout cela ne peut-il se faire en France ?

M. Lemaitre regarda sa fille d'un air sévère; elle baissa les yeux; il l'examina quelque temps avec curiosité, et reprit enfin :

— Voilà trois mois que je vous ai fait sortir du couvent des carmélites d'Évron, où vous avez été élevée. En vous conduisant ici, je vous ai dit que nous quitterions bientôt la France; cela n'a pas paru vous contrarier alors; et, durant tout le premier mois de votre séjour dans cette maison, il ne s'est pas passé un seul des jours où je suis venu vous voir, sans que vous disiez vingt fois : « Quand partons-nous? »

Marguerite ne répondit pas.

-— Comment se fait-il, continua M. Lemaitre en obser-

vant sa fille, que, depuis ce temps, vous vous soyez éprise d'un grand amour pour votre pays ? Ce ne sont ni les plaisirs ni les distractions que vous avez trouvés dans cette maison qui vous en font chérir le séjour... 11 y a donc, une autre cause à celle passionsubite pour la France. Marguerite ne répondit pas encore. Sun père ne la quittait pas des yeux, et reprit plus sévèrement :

— Qu'y a-t-il ?.... Pourriez-vous me le dire ?

— Rien, mon père, reprit Marguerite d'un ton résolu. On s'habitue à tout, même à l'ennui. J'étais habitué à celui de cette maison, et j'ai peur de le changer pour un :>utre.

— Est-ce ainsi que vous répondez à la tendresse de votre père ? fit M. Lemaître ; est-ce ainsi que vous récompensez dix-huit ans de tendresse, d'inquiétudes, de travaux et de privations?... et pourquoi, mon Dieu! pour vous rendre heureuse, pour vous assurer un riche et brillant avenir?

— Pardonnez-moi, mon père, dit Marguerite avec effusion, mais ce que je sais de mon existenre est si étrange et ressemble si peu à la vie des autres jeunes filles que j'ai toujours peur de l'avenir que vous me promettez. Lorsque j'avais six ans, je vivais chez une pauvre paysanne de Guérande qui m'appelait sa fille et que je croyais ma mère. J'étais heureuse : j'avais la liberté de courir et de jouer. Un jour, vous êtes venu ; vous m'avez dit : «Tu es ma fille. » Vous avez payé la pauvre paysanne , qui m'a avoué en pleurant qu'elle n'était que ma nourrice, et vous m'avez emmenée dans une belle voiture. Alors vous m'avez dit que je n'étais pas une pauvre paysanne, que j'allais entrer dans un couvent, où je serais élevée comme une demoiselle destinée à une grande fortune...

— Ne vous ai-je pas tenu parole?

— Oui, sans doute. Mais les jeunes filles élevées avec moi voyaient souvent leurs mères ou leurs frères ; leurs parens, leurs amis même, venaient les visiter. Les jours de fête, elles allaient dans leurs familles et rapportaient de charmans so'uvenirs de leur sortie. Durant douze ans que je suis restée chez les dames d'Évron, je vous ai vu quatre fois, mon père, et encore n'était-ce pas aux jours où l'on ne manquait jamais de venir voir mes compagnes; jamais au jour de ma fête, jamais au premier jour de l'an, jamais aux jours où on distribuait les prix aux élè ves studieuses. Enfin, mon père, dit Marguerite en pleurant, j'ai été deux fois malade à la mort, et vous n'êtes pas venu.

— C'est juste, fit M. Lemaître, à qui les reproches de sa fille semblaient percer le cœur ; c'est juste ; mais il n'en sera plus ainsi à l'avenir.

— Le sais-je? dit vivement Marguerite, je voulais me faire religieuse, j'étais décidée à ne jamais connaître ce monde d'où je me sentais exilée ; vous n'avez pas voulu, vous êtes venu me chercher ; vous m'avez arrachée à des habitudes auxquelles je m'étais enfin pliée, à une vie dont j'avais accepté la monotonie, à des amitiés dont quelquesunes étaient sincères... Vous m'avez dit alors: « A ton » tour tu connaîtras le monde et tu y seras heureuse. » et après cette promesse, vous m'avez amenée dans cette maison, où vous m'avez laissée seule entre un domestique et une servante, et dont vous ne m'avez pas encore permis de franchirTenceinte.

Le père souffrait horriblement des reproches de sa fille ; mais il sut se contenir encore et répondit d'un ton presque suppliant :

— Quelques jours de patience, Marguerite, quelques jours seulement... Une semaine ne se passera pas sans que tu quittes cette maison, et quand tu l'auras quittée, je le jure, mon enfant, il n'est demoiselle, si noble et si riche qu'elle soit, qui puisse envier l'existence que jeté

donnerai.

— Eh bien, mon père, celle que je mène me convient, dit Marguerite avec insistance ; laissez-moi m'y arrêter... laissez-moi vivre et mourir ici, je ne veux pas aller plu:» loin...

FltKDKMC SOI i I!

— Marguerite I fil M. Lemaitre d'une voix Bi menaçante que la jeune Qlle tressaillit.

— Mais pourquoi, reprit-elle avec une impatience mal contrainte, ne pas me dire vos projets ; ne pas nu- dire qui Je suis, qui voua ôtea fCu enfln,vous dite que vus êtea mon père... mais jamais personne..

i , jeune 011e s'interrompit elle-même en rencontrant le regard terrible et désespéré que son père attachait sur elle.

— Le jour où vous serez coupable ou infâme, Rf8J rite, lui dit-il, le jour où , après avoir manqué au rea pect, a l'obéissance, à l'amour que vous devez à votre père, nous aurez manqué aux plus saintes lois de l'honneur; ce jour là je répondrai à vos questions, et ce sera votre châtiment... Entrez dans la maison, Je ne souperai pas ce soir avec, vous; dans trois jours je viendrai vous chercher, dans trois jours nous partirons...

Marguerite se leva , salua son père et s'éloigna. Ah ! si elle avait pu le voir lorsqu'il fut seul, la froide répulsion qu'elle éprouvait pour lui se fût sans doute changée en tendresse ou du moins en pitié. A peine avait-elle disparu, que M. l.emaitre, appuyant ses coudes sur ses genoux et sa tète dans ses mains se laissa aller à pleurer avec de profonds gémissemens.

— Oh ! murmura-t-il avec désespoir ; rien , rien, pas même la tendresse de ma fille !

Et ses doigts, crispés par la douleur, semblaient vouloir briser sa tète. 11 resta ainsi près d'une demi heure, pleurant, gémissant, se tordant les mains.

La nuit vint enfin ; il se calma et se leva en disant tout haut :

— Encore trois jours, et je serai libre !

En ce moment son regard était triomphant, car il semblait voir dans cette liberté prochaine la réalisation d'espérances depuis longtemps contenues, et parmi lesquelles il comprenait sans doute l'affection de Marguerite, car il se tourna vers la chambre où elle s'était retirée , et dit encore tout haut :

— Elle m'aimera alors.

Puis il s'éloigna et gagna rapidement la petite porte du jardin qui ouvrait sur la campagne. Arrivé là, il trouva 'Guillaume Poiré qui se tenait devant la porte, et qui, au lieu de se ranger pour le laisser passer, resta immobile en face de lui.

— Qu'y a-t-il, Guillaume? lui demanda M. Lemaître.

— Il y a du nouveau, répartit le jardinier.

Tout aussitôt il gagna d'un pas mesuré son petit pavillon ; M. Lemaitre l'y suivit, et tous deux s'y enfermèrent.

La nuit était profonde; onze heures venaient de sonner à la chapelle du couvent des Oratoriens, situé à peu de distance de la maison de Marguerite. Lne clef tourna dans la serrure de la petite porte, qui s'ouvrit, et un ie;;ne homme, enveloppé d'un long manteau, pénétra furtivement dans le jardin. Il s'avança en homme qui connaît parfaitement l'endroit où il se trouve, et marcha vers la petite tonnelle où M. Lemaître et sa fille avaient eu l'entretien que nous avons rapporté plus haut.

Marguerite s'y trouvait.

Elle était sur le banc de pierre, et ne bougea pas au moment où le jeune homme s'approcha ; il appela doucement: Marguerite lui tendit la main en lui faisant signe de s'asseoir près d'elle, mais elle ne lui répondit pas. Elle pleurait.

— Qu'avez-vous donc, ma belle Marguerite? lui dit le jeune homme, et pourquoi ces larmes? Suis-je donc venu trop tard, comme j'ai fait il y a quelques jours, et me faudra-t-il encore implorer mon pardon pendant près d'une heure?

— Vous n'êtes pas venu trop tard, Césaire, et peutêtre eùt-il mieux valu que vous ne vinssiez pas du tout.

— l.a supposition est peu flatteuse, ma belle Marguerite; il n'y a guère que 1 homme qui ennuie qui tait bien

(li1 ne pas venir auprès de la femme qu'il aime.

— Voua ai-je dit cela, G ain et ne comprenez-voua

pis que <• est peut-être parce que votre pn sence me piait trop que j'y trouve le motif d un chagrin?

— Expliquez-moi cela Marguerite, «lit le jeune bomme d'union légèrement fat; ma présence vousplall et ma présence ><ius fait du chagrin.

— Césaire, reprit la jeune femme en éclatant en larmes, je pars dans trois jours; mon père m'emmène, nous quittons la France.

— Ah ça, dit le jeune homme, qu'est-ce que c'est donc que ce père là ? ne peut-on le voir, ne peut-on lui parler, ne i ut-on lui faire entendre rais n '

— Ne parlez pas ainsi, lit Marguerite avec épouvante et comme si elle eut craint que le bruit des paroles de son amant n'arri/àt jusqu'à son père, ne parlez pas ainsi! Le jour où pour la première fois je vous aperçus] dant pardessus le mur du jardin, quelqu'un dit à mon père qu'on avait vu un homme dont le regard aurait pu pénétrer jusqu'à moi, et ce furent alarsdes menaces qui me tirent frémir. Mon père vous tuerait, Césaire I

— D'abord, mon enfant, dit l'amant, on ne tue pas un gentilhomme qui s'appelle le comte de Perbruck, sans y regarder a deux fois. Et puis, qu'on soit gentilhomme ou manant, quand on a vingt-trois ans, quelque beauté, beaucoup de fortune, assez d'adresse pour avoir tiré lïpée avec Saint-Georges, assez de force pour avoir dis

le pris; de la lutte à des paysans bretons, à la fête de Pornick, on n'a aucune envie de mourir, on ne se laisse pas tuer comme un poulet, à moins qu'on ne vous assassine à bout portant, au coin d'un bois!... Et nous sommes en rase campagne.

— Vous riez toujours, Césaire.

— C'est que vos craintes sont ridicules, ma belle Marguerite.

— Mais , dit la jeune fdle, d'un ton désolé, je pars dans trois jours.

— C'est juste mon affaire ; vous partez dans trois jours mais point avec monsieur votre père; vous partez avec moi.

— Avec vous ! fit Marguerite avec terreur, quitter mon père!...

— D'abord, ma chère, fit le comte en l'interrompant, avant d'écouter toutes les choses raisonnables et justes que toute autre jeune fille pourrait me dire à votre place, je voudrais bien savoir si ce monsieur est véritablement votre père. Vous m'avez dit qu'il s'appelait M. Lemaitre ; j'ai fait chercher dans toute la ville de isantes tous les Lemaître existans, je lésai tous vus, et pas un ne répond au signalement que vous m'avez donné de votre prétendu père. Les uns sont trop vieux, les autres sont trop jeunes: quant à ceux dont l'âge roulerait aux abords de cinquante ans, en deçà et au delà, ce sont tous gens dont la ligure n'a rien de triste, de grave et de mystérieux ; ce sont pour la plupart de bons petits bourgeois, enfoncés jusqu'au menton derrière leur comptoir, et que j'ai fait espionner d'assez près pour être assuré qu'ils n'ont ni petite maison inconnue ni fille mystérieusement cachée.

— C'est étrange, murmura tout bas Marguerite.

— J'ai fait plus, reprit le comte, j'ai fait écrire par une de mes tantes, qui a des rapports de béguinerie avec toute la France, à la supérieure d'Evron, avec qui elle a été fort liée d'amitié dans sa jeunesse, et où vous avez dû connaître Mlle de Paradèze; elle a demandé ce que l'on savait et ce que l'on pensait au couvent de Mlle Lemaître et de son père. Voici ce qui nous a été répondu :

« Mademoiselle Lemaître a été amenée à Evron en janvier 1773 par un homme à figure patibulaire qui la présenta comme sa fille. Cet homme dit s'appeler Lemaitre, négociant à Hambourg, et voyageant la plupart du temps pour les affaires de son commerce. 11 désirait, nous dit-

il, que sa fille reçût la meilleure éducation, et pour preuve de ses intentions, il nous a déposé entre les mains une somme de quinze mille livres. Depuis lors, nous ne l'avons revu qu'à de très rares intervalles et pour de très courts instans. Il y a trois mois, il est venu chercher sa fille et sans demander compte de l'emploi de la somme qu'il avait déposée. On lui a rendu sa fille, et au bout d uneheure il a quitté le couvent, après avoir fait donation à la communauté d'un très beau christ en argent et d'un travail achevé. »

Voilà tout ce que je sais d'Evron.

— A ce compte, dit Marguerite, mon père serait étranger, et nous partirions pour l'Allemagne.

— Attendez un peu, reprit le comte de Perbruck, ce n'est pas tout; je suis allé à Guérandc; j'ai fini par découvrir la bonne femme qui vous a nourrie, et voici ce qu'elle m'a raconté:

« Un soir que j'étais seule dans ma chaumière, pleurant près du cadavre de mon enfant mort le matin, un homme entra portant un petit berceau sous son manteau. D'où savait-il que j'avais perdu mon lils? Je l'ignore. D'où savait-il que je cherchais un nourrisson? Je ne le sais pas davantage; mais je me rappelle qu'il posa son berceau sur mes genoux en me disant:

» — Voici une fille queDieu vous envoie pour vous consoler ; nourrissez-la, élevez-la et vous serez richement récompensée de vos soins.

« Et en même temps il posa sur le bahut un gros sac d'écus -, il y en avait pour deux mille livres.

» Je n'avais pas eu le temps de me reconnaître et de répondre à cet étranger, qu'il avait décroché du mur une petite image représentant la sainte Vierge et qu'il m'avait dit:

» — Je m'appelle Dumont, et lejour où je reviendrai vous redemander cette enfant, je vous rapporterai cette image.

» Six ans après, monsieur, jour pour jour, il m'a rapporté l'image et il a emmené Marguerite; et comme je disais à ce monsieur que je voulais savoir ce que deviendrait la pauvre petite, il me répondit:

» — Dès que je serai arrivé à Savenay, où je demeure, je vous écrirai pour vous donner de ses nouvelles. »

— Mon pire, reprit Marguerite, ne peut-il avoir été foycé de changer de résidence et de nom?

— Pardon, ditCésairc, c'est qu'à Savenay, où je suis allé aussi, il n'y a jamais eu de Dumont, et qu'à Hambourg, où j'ai fait écrire, il n'y a jamais eu de Lemaitre. Il faut bien vous y résigner, ma belle Marguerite, mais vous avez le père le plus suspect du monde.

Marguerite fit un long soupir; elle était forcée de convenir que M. de Perbruck avait raison. Ce n'était pas à vrai dire la tendresse qu'elle avait pour son père qui lui donnait cette tristesse, elle était surtout chagrine de comprendre que l'appui sur lequel elle comptait contre ellemême lui manquait absolument. Si M. de Perbruck eût découvert que M. Lemaitre était un riche négociant qui se cachait, mais qui, une fois de retour dans son pays, assurerait à sa fille une existence honorable, il est probable qu'elle eût mieux résisté aux pressantes sollicitations de Césaire. Mais non-seulement Marguerite n'éprouvait pas pour son père cette affection qui naît des soins assidus donnés à notre enfance, elle avait de plus contre lui une. secrète défiance.

Certaines paroles échappées aux colères de Lemaitre avaient paru inexplicables à Marguerite. Ce jour-là même elle avait longuement réfléchi à la menace qu'il lui avait faite, et dans laquelle il avait si formellement déclaré que la révélation de son secret serait le plus cruel châtiment qu'il pût infliger à sa fille coupable. La conséquence naturelle de ces paroles était que son père était sans doute quelque grand criminel, et ce que venait de lui dire Perbruck confirmait pleinement ce soupçon.

11 ne faut donc pas s'étonner si Marguerite se décida, trop légèrement peut-êire, àconlier sa vie et son honneur

à l'homme qu'elle aimait, plutôt qu'à celui qui se disait son père; elle n'avait pas la conscience de cet honneur de la famille qu'un cœur élevé respecte encore, lot squ'il est prêta sacrifier le sien propre. Cependant elle reprit:

— Je ne sais quel moût a pu forcer mon père à agir comme il l'a fait, mais le soin qu'il prend de me donner tout ce qui peut me plaire...

— Excepté la liberté...

— La crainte qn'il m'a cent fois montrée de me voir découverte, sa colère à la seule pensée que je pourrais trahir mes devoirs, tout cela me montre...

— Que c'est un jaloux.

— Que voulez-vous dire? fit Marguerite avec surprise.

— Ma chère belle, dit Césaire en se penchant vers Marguerite, il y a des choses que votre innocence devrait ignorer encore longtemps, mais qu'il faut bien vous apprendre dans votre intérêt et peut-être pour votre salut. Il y a des hommes qui pensent que l'argent est la puissance avec laquelle on se passe de toutes les autres (et ces hommes-là n'ont pas toujours tort); ils n'ont ni jeunesse, ni beauté, ni rang, et veulent avoir tous les plaisirs que donnent ces brillans avantages. Supposez, par exemple, que M. Lemaître ne soit pas votre père, qu'il vous ait enlevée à votre famille; supposez encore qu'après vous avoir fait élever comme une duchesse, il vous emmène en pays étrangers et que là, une fois qu'il vous tiendra hors de toute protection, il vous dise: Ma belle enfant, il faut changer de titre; vous n'êtes pas ma fille, mais vous serez ma femme...

— Impossible ! dit Marguerite avec épouvante.

— Allons plus loin: supposez que ce monsieur ne veuille même pas vous honorer du titre de son épouse légitime, et qu'il vous force...

— Horreur! fit Marguerite.

— A qui en appellerez-vous en pays étranger, seule, abandonnée, sans asile?...

— Mais en France même, dit Marguerite, à qui pourrais-jeen appeler!

— A qui, Marguerite?... Vous m'oubliez donc, ma belle?

— Mais vous êtes noble, riche.

— Sont-ce là des défauts?

— Vous ne voudrez pas, vous, épouser une pauvre fille inconnue.

— Est-ce que cela se demande, Marguerite? Nous autres gens bien élevés, nous épousons toujours, d'une façon ou d'autre.

— Me le jurez-vous, Césaire? fit Marguerite, à qui son désespoir parlait trop haut pour qu'elle comprît l'impertinence de la réponse de Césaire.

— Je vous en fais le serment, repartit celui-ci.

— Sauvez-moi donc, protégez-moi, fit Marguerite.

— Je suis tout à vous: votre père vous a dit que dans trois jours vous quitteriez cette maison. Eh bien! pendant la seconde nuit, à partir de celle-ci, tenez-vous prête. Une chaise nous attendra sur la route qui est au bout du champ sur lequel ouvre la petite porte du jardin. En cinq minutes nous y serons, et deux heures après je vous aurai conduit dans mon château de Vinchon.

— Prèsde votre mère?

— Prèsde ma mère, assurément.

— Je serai donc comtesse de Perbruck?

— Vous serez tout ce qu'il vous plaira: quand on est belle comme vous, on peut aspirer à tout, même à un trône.

A quoi bon raconter ce que se dirent les deux amans, après avoir ainsi arrêté le plan de leur fuite?

Voyons seulement comment le comte de Perbruck s'en expliquait le matin de cette nuit.

Il était chez lui, dans un de ces riches hôtels qui longent le cours Saint-Pierre. Le marquis de Perbruck, son père, lui avait réservé une aile de celte vaste habitation, dont il occupait le principal corps de logis. L'autre aile

FRÉDÉRIC SOI LIÉ

venait d'être disposée d'une façon i Lagnlflque el attendait de nouveaux hôte •

i i aire de Perbruck était entre les mains de Bon valet de chambre, et devant Lui se tenait debout un bomme de piètre mine dont nous aurons plus tard L'occasion de faire Le portrait.

— Eb bien! monsieur Fichet, disait. Lo jeune comte, quand m'apporterez-vous les cinq cents louis que Je vous ai fait demander par mon valet de chambre?

— cinq cents louis et moi, monsieur le comte, répondit le maigre personnage, nous n'avons jamais passé par la même porte.

— Vous oublies que vous ôtea passé par celle-ci avec mille louis que Je VOUS ai rendus pour quinze mille livres vous m'aviez prêtées un an avant.

— Cet argent notait pas a moi, monsieur le comte.

— CYsl ce que vous dites tous: L'argent vous vient toujours d'un ami de l'ami d'un de vos amis, qui vous le prèle, de façon qu'en laissant à chacune des mains l'intérêt légal au denier vingt, l'argent arrive au malheureux emprunteur tellement écorné qu'il ne le reçoit guère qu'au denier six. Vous savez que je. connais vos façons de procéder; j'y suis fait. Je me laisse écorcher sans crier, mais Je ne veux pas qu'on m'ennuie.

Fichet ne répondit pas; il tourna son chapeau entre ses mains et reprit :

— Monsieur le comte a donc fait quelque grosse perte au jeu?

— Si ce malheur me fût arrivé, monsieur Fichet, Je ne me serais pas exposé aux délais de vos pareils, j'aurais dit la chose a mon père, qui se serait mis fort en colère, mais qui m'eût donné un bon sur monsieur votre frère, son intendant.

— Que ne vous adressez-vous à lui ? 11 a des fonds.

— Pardon, monsieur Fichet ; mais monsieur votre frère est un fort honnête homme, du moins passe-t-il pour tel, et il n'est pas un homme à me prêter l'argent de mon père à gros intérêts ; d'ailleurs il est Paris.

— Mon frère est riche, dit Fichet d'un ton acre et mécontent.

— Votre frère possède «avec vous de moitié une ferme que vous faites valoir à grand profit, je le sais. Tenez, monsieur Fichet, ne vous imaginez pas, je vous prie, que je ne sache pas parfaitement que cinq cents louis à vous empruntés m'en coûteront sept cents -, que si je ne vous les rembourse pas dans trois mois, ils m'en coûteront mille, et trois mois après quinze cents, et ainsi de suite, de façon qu'en dix ans, si je vous laissais faire, je vous devrais quelque vingt mille louis ou plus. Vous êtes un fripon.

— Monsieur le comte... dit Fichet en se levant.

— Mais j'ai besoin de vous, j'accepte votre façon d'être. Finissons-en ; jamais je ne vous ai trouvé si récalcitrant.

Fichet avait probablement quelque motif pour faire tant de façons, car il reprit de son air le plus patelin :

— Et moi, monsieur le comte, je ne vous ai jamais vu si peu confiant. La personne qui me donne son argent à placer est une personne pieuse et qui veut connaître l'emploi qu'on fait de ses fonds.

— Eh bien ! dit le comte en tendant son pied à son valet de chambre pour se faire chausser, vous lui direz que c'est pour faire une fondation pieuse.

— En faveur de quelque vierge immaculée?

— Voyez le drôle ! dit le comte en riant. Tu as deviné juste.

— Comment! dit Fichet, une maîtresse la veille de vous marier !

— Il est adorable avec son mariage ! fit le comte en essuyant avec le coin de son mouchoir de batiste quelques grains de poudre envolés sur son sourcil... On méfait épouser dans trois jours une petite fille de douze ans, fort riche, c'est vrai, qui promet d'être fort belle, on me l'a dit, et qu'on va loger en face de ce pavillon, en attendant

que Je puisse I aimer. Je respe< te beaucoup Mlle de Paradèze, Je respecterai beaucoup Mme La comtesse <ie Perbruck, mais Je i e soucie pas d'être en fait de mai

comme ces fils de famille qui meurent de faim en attendant l'héritage de leur père. Je veux vivre etj'emprunte. niais du côté de L'amour, ce n'est pas à usure. Marguerite est bien la plus belle Dlle, et la plus amoureuse, et la plus naïve.., imagine-toi une ajidalouse qui sort du couvent... el quel couvent!... Ah I fit le comte on riant aux éclats... c'est à crever de rire... La rencontre est des plus plaisantes.

— Ah ! vraiment ! fit Fichet en riant aussi de la façon la plus laide.

— Eh oui ! ma future a été élevée au couvent d'Evron précisément avec celle...

— Celle que... dit Fichet.

— Mais jecrois, dit Césaire on s'arrêtanl, je crois, Dieu me damne, que tu me fais parler.

— Je vous écoute, monsieur le comte.

— Et qui vous l'a permis, mons Fichet? Vous devez avoir des oreilles pour ne pas entendre.

— Je suis sourd.

— Finissons. Mes cinq cents louis demain matin, j'enlève demain soir.

— C'est impossible, monsieur le comte, il me faut le temps de chercher cet argent. La personne qui m'en donne d'ordinaire part dans quelques jours.

— Bah! fit le comte avec une extrême stupéfaction. Il part... Est-ce que par hasard?... Ah! ce serait merveilleux î

Et il se mit à rire aux éclats.

—Ton prêteur est sans doute quelque juif, n'est-ce pas.

— Je vous ai dit qu'il était pieux.

— Eh! butor, on peut être pieux en fêtant le sabbat comme en fêtant le dimanche.

— C'est un excellent chrétien.

— Un père de famille?

— Lui, dit Fichet avec un mouvement trop naturel pour qu'il cachât un mensonge, non. Je ne puis vous dire combien de dangers il a courus plutôt que de se marier.

— Vraiment! et il n'a pas quelque enfant inconnu?

— Oh ! pour cela, je vous assure que non.

— Allons, voilà tout mon roman à l'eau. C'eùtcté pourtant bizarre... emprunter au père de quoi enlever la fille... Et à propos, tu n'as pas découvert dans la ville quelque autre Lemaître que ceux que lu m'as nommés?

— Aucun autre.

— Allons, tout cela se découvrira bientôt.

— Oui, monsieur le comte, tout cela se découvrira, et dans la position où vous allez être dans quelques jours, ce ne sera peut-être pas pour les cinq cents louis dépensés, mais pour la raison qui vous les aura fait dépenser que votre père ne vous pardonnera pas, et qu'il cherchera peut-être à punir ceux qui vous auront aidé.

— Ah! vraiment! je voudrais bien entendre cette morale sortir de la bouche de monsieur mon père. Ce serait , pardieu ! aussi curieux que de voir le diable chanter matines. Je crois qu'en fait de fredaines je serai toujours le fils indigne qui laisse dégénérer le nom de ses aïeux.

— Ah! ah! dit Fichet, monsieur le marquis vivait dans le bon temps... La cour était joyeuse sous le feu roi.

— Mon père n'y arrêtait pas ses exploits, monsieur Fichet, et il y a de par le monde un certain petit Saturnin...

— Mon neveu? dit Fichet avec un sourire de joie méchante.

— Non, non, j'oubliais que cela regarde votre famille... J'ai tort, monsieur Fichet; non, mon père n'est pas homme à se commettre avec la femme de son intendant: ce n'est point de votre neveu Saturnin qu'il s'agit, c'est d'un autre.

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— J'ai pourtant entendu dire qu'il avait avec monsieur le ooiiite une ressemblance telle que l'on pourrait le prendre pour lui, si... <"■

— Tour moi?... li donc! Ce n'est pas qu'il n'ait assez bon air ; mais c'est une calomnie. Voyons, quanti auraijc mes cinq cents louis? Je vais vous signer une obligation de sept cents à trois mois.

— Je le répète à monsieur le comte, il faut absolument que je voie la personne, et puis il nie faudrait encore un renseignement...

— Lequel?

— H. le comte épousera certainement Mlle de Paraci èze?

— A moins que le ciel tombe et ne m'écrase, ou à moins quelle ne meure d'ici à huit jours, je ne vois point d'obstacle qui puisse empêcher ce mariage.

— Pas même la jeune fdle enlevée?

— Allons donc, monsieur Fichet, est-ce que cela compte pour quelque chose dans les choses graves? Je vous donne une heure; je rabats ensuite deux louis par minute de retard sur l'usure que vous me prenez.

— Je dirai cela à la personne.

Fichet se retira et le comte resta seul.

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