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Un moment après le départ de Fichet, le comte sortit pour aller au Jeu de paume, qui était alors situé aux environs de la place Royale et tout près du quartier que M. Graslin avait (ait construire, et qui a conservé son nom.
Césaire descendit le cours Saint-Pierre, longea les fossés du château, prit la rue qui se trouvait presque en face; il allait atteindre la petite place qui conduit au Change, lorsqu'il entendit au loin des cris tumultueux. Tout désœuvré qu'il était, il s'informa d'où venait ce tapage. On devait exposer et marquer sur la place de Bouffay un paysan convaincu de braconnage et qui avait été condamné aux galères.
L'heure de l'exécution était passée et le public s'impatientait.
— 11 faut que j'aille voir ça, dit le comte, le drôle fera sans doute une laide grimace en sentant sa peau griller. Quand on est privé des plus simples distractions, il faut bien accepter toutes sortes de divertissemens.
Il prit une petite rue latérale et après plusieurs détours arriva sur la place de Bouffay par la rue où se trouvait l'ancienne monnaie et qui fait face au vieux palais. La place était encombrée, et ce fut à grand'peine qu'il put pénétrer jusqu'à quelque distance de l'échafaud. Une agitation violente régnait dans la foule.
— Marquer un homme et le condamner aux galères pour un lièvre ! .. c'est infâme! disait l'un.
-— C'est juste... c'est juste, disait un autre, dont le visage maigre et les lèvres minces avaient une expression de méchanceté patiente et implacable ; encore celui-ci et quelques autres encore, et tout cela portera son fruit.
— Et quel fruit ça portera-t-il, l'ami? dit le comte en poussant insolemment du pied l'homme qui venait de parler ainsi.
— Ce fruit-là, répondit tranquillement Guillaume Poiré, car c'était le jardinier de M. Lemaître en personne; ce fruit-là mûrira peut-être sur cette place-ci.
— Et vous comptez l'y cueillir?
— Yon pas... non pas... Quand ce fruit-là pendra à la potence, on l'y laissera pour réjouir les yeux du pauvre monde.
— On aurait beau te pendre, l'ami, fit le comte, tu es trop laid pour que ça réjouisse jamais personne.
Le comte allait continuer, lorsqu'il s'aperçut qu'il était l'objet de l'attention de quelques personnes qui le montraient du doigt, et qui, en le désignant ainsi, parlaient entre elles avec vivacité.
— Qu'avez-vous donc à me regarder, mes drôles? fit le comte.
— lié! hé! fit Guillaume Poiré.
— Te charges-tu de répondre pour eux?
— Pourquoi non? Quand on marche droit, on peut parler droit.
— Et que me diras-tu?
— Que ces braves gens s'étonnent peut-être de voir le fils du marquis de Perbruck venir assister à l'exécution d'un pauvre diable que son père a fait condamner.
Le jeune comte fut vivement surpris et ne put dissimuler le dépit et le chagrin que lui causait cette rencontre. Mais il eût été désolé d'en laisser voir quelque chose à toute celte canaille, et il répondit dédaigneusement :
— Si mon père a fait condamner ce manant, c'est qu'il le méritait.
— Aussi vrai, dit Guillaume, que le pauvre Jérôme a menacé monsieur le marquis de son fusil.
— C'est donc Jérôme Robertin qui va être marqué? dit le comte avec un vif sentiment de chagrin.
— Eh ! oui, reprit Poiré en ricanant; votre frère de lait, le fils de votre nourrice, un gars qui, je crois, vous a sauvé la vie.
Césaire resta confondu. Il y avait sur son visage autant de tristesse que de mécontentement. Il avait entendu parler de cette affaire à Paris, où il se trouvait quelques mois auparavant. Il en avait écrit à son père pour le prier de n'y pas donner suite, ou tout au moins de ne demander qu'une punition fort légère. Son père lui avait promis d'être indulgent, et toute cette indulgence consistait à envoyer le frère de lait de son fils aux galères. Le jeune comte eût donné beaucoup pour ne pas être dans la position fâcheuse où il se trouvait ; mais pour rien au inonde il n'eut voulu paraître céder aux murmures qui couraient autour de lui.
— Voulez-vous ma place pour mieux voir ? lui dit Guillaume J c'est si régalant devoir grésiller l'épaule d'un pauvre diable.
— Tu y viens bien , drôle ! . . .
— Eh bien, dit Guillaume Poiré en ricanant, ça nous prouve que nous ne sommes pas si bestiaux qu'on le dit chez monsieur votre père, puisque vous vous amusez aux mêmes diverlissemens que nous.
— Ce sont les drôles comme toi qui rendent quelquefois les juges si sévères.
— Que nenni, repartit Guillaume, ce sont les hommes comme votre père qui font les hommes comme moi.
— Te tairas-tu? lit le comte pâle de colère. Guillaume allait répliquer, mais deux ou trois ouvriers
l'entourèrent et l'entraînèrent en lui disant :
—Prends garde, le fils ne vaut peut-être pas mieux (pie le père, et il pourrait t'en arriver mal.
— Hé ! hé ! fit Guillaume en s'éloignant, je n'aurais pas été fâché de recevoir une giffle de la main de ce gentilhomme... On se souvient de ça dans l'occasion..
— Pardieu ! tu auras ce que tu désires, s'écria le comte, qui avait entendu Guillaume et qui s'avança vers lui.
Mais au moment où il allait atteindre Guillaume Poiré, ses camarades l'entraînèrent plus vivement, et Césaire ne put pas entendre celte dernière menace de Poiré :
— Venez-y donc, monsieur le comte, et je ne vous donne pas deux fois vingt-quatre heures pour que vous désiriez n'avoir jamais eu au bout du bras la main qui m'aurait frappé.
Guillaume était déjà loin, et presque en même temps un immense cri s'éleva sur la place. La foule qui cm ombrait la rue de la Monnaie se précipita en avant et força Césaire à reculer, tandis que Guillaume Poiré se trouvait déjà hors de vue.
— Le voilà !.. le voilà ! cria la foule.
Par un mouvement involontaire, le jeune comte tourna les yeux du côté que tout le monde désignait du doigt.
La tour de Bouffay avait à cette époque un escalier extérieur qui, du premier étage, descendait sur la place. Sur le large palier qui se trouvait au haut de cet escalier, Césaire vit le jeune Jérôme I\obertin nu jusqu'à la ceintu-
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FRÉDÉRIC SOULIÊ.
re. A côté de lui se trouvait un I une d'une stature
élevé qui donna nn ordre a un autre homme, lequel posa par terra un réchaud de charbon où rougissaient les instfumens du supplice. Césaire n'en pul voir davantage, et profitant de l'attention que la foule portait à ce spectacle, il m ut jour à travers la masse compacte des spectateurs. Cependant, par un de ces mouvemens Involontaires qui ramènent malgré lui l'homme s regarder le spectacle qui lui lait le plus d'horreur, au momenl où il gagnait l'an* gle d'une rue, césaire jeta un coup d'œll en arrière. Le bourreau levait alors le bras et montrait au public, le 1er rougi a blanc qu'il allait Imprimer sur l'épaule du coupable. Le comte se détourna; mais avant qu'il eût pu s'éloigner, il entendit, au milieu du silence farouche de la foule, un bruit pareil a celui d'une goutte d'eau jetée sur un fer rouge, puis un grand cri isolé, puis un profond mugissement de la foule.
C'était une affaire faite.
Césaire s'enfuit avec un cruel effroi dans le cœur. S'il eût été en compagnie de quelques-uns de ses pareils, il eût été honteux de laisser voir le sentiment qu'il éprouvait, et il l'eût caché sous des airs de mépris et de cruauté; mais il n'avait de comédie à jouer devant personne, et au lieu d'aller au jeu de paume, oïl il devait rencontrer ses amis de plaisir et de vanité, il regagna tristement l'hôtel de son père. En arrivant, il apprit de son valet de chambre que M. Fichet était de retour depuis longtemps et l'attendait avec les cinq cents louis demandés et l'obligation toute prête à signer.
A cette nouvelle, Césaire parut frappé d'une idée soudaine.
— Ah! tant mieux, tant mieux ! murmura-t-il.
Il monta rapidement chez lui. Les cinq cents louis étaient comptés sur une table, l'obligation était à côté de l'or. Le comte lit signe au valet de chambre de compter la somme et de la mettre dans un meuble; puis il prit une plume pour signer l'obligation, bien certain qu'elle était en tout semblable à celles qu'il avait déjà remises à Fi. chet. Cependant il s'arrêta tout à coup, et regardant Fichet, il lui dit d'un air courroucé :
— Qu'est-ce ceci, monsieur? Que signifie cette manière de m'engager? Pourquoi ne pas prendre un terme fixe comme à l'ordinaire?
— Je ne suis que le mandataire d'un autre, monsieur le comte, répondit Fichet, et cet autre a voulu que l'obligation fût ainsi rédigée. J'ai dû suivre sa volonté.
Le comte se mit à lire toute l'obligation : « Je recon- » nais avoir emprunté à M. Fichet la somme de six cents » louis, que je m'engage à lui rendre dans les deux mois » qui suivront mon mariage avec Mlle de Paradèze. »
— Pense-t-on, fit le comte avec hauteur, que j'aie besoin de ce mariage et de la fortune qu'il m'assure pour faire honneur à mes dettes?
— Non, monsieur le comte, assurément non, dit Fichet, mais que voulez-vous, les prêteurs ont de si drôles d'idées!. .
— Quelles idées, s'il vous plaît?
— Est-ce qu'on sait? celui-là surtout. Je l'ai vu prêter cent louis à un pauvre diable sur sa mauvaise mine, et demander des sûretés aux plus riches négocians qui se trouvaient avoir besoin de recourir à nous.
— Peste ! dit le comte, ces messieurs du quartier Graslin et de l'île Feydeau sont donc quelquefois obligés de subir vos rapacités? ceci nous excuse, nous autres pauvres nobles qui mangeons, disent-ils, notre fortune en emprunts usuraires. Mais je ne suis pas fait comme eux. Je n'aime pas qu'on me fasse la loi; remportez vos cinq cents louis ou faites-moi une obligation ordinaire.
— Quel inconvénient voyez-vous à signer celle-ci?
— Aucun, car elle me donne plus de temps que je n'en aurais demandé... mais elle me déplaît, voilà tout.
— Je ne suis pas le maître, monsieur le comte, dit Fichet, je ne puis que me retirer.
— Allez.
Le valel de chambre remit les cinq cents louis s Fichet, qui les recompta et qui dll :
— \<tus renoncez donc à l'enlèvementP
— Je verrai ailleurs... Que nie rcsle-t-il dans ma caisse? dit Césaire a son valet de chambre.
— Quatre-vingts louis.
Le jeune comte lit nn geste d'impatience, puis il prit brusquement la plume et dit ■> son domestique :
— Nous trouverez moyen de faire remettre cent louis a Jérôme Robertin. Si ce n'était cela, monsieur, ajouta-t-il en se tournant vers Fichet, je ne signerais pas. Car je ne sais pourquoi cette obligation me déplaît... Mais je ne veux pas laisser ce malheureux à l'abandon, et si j'ai quelque crédit, il aura subi aujourd'hui même toute sa peine.
Il signa, jeta l'obligation à Fichet, et se fit immédiatement annoncer chez sa mère.
La marquise de Perbruck était une femme de quarantecinq ans qui avait été d'une beauté renommée, d'une grâce parfaite, et qui maintenant était une sorte de fantôme, d'une pâleur mortelle et d'une tristesse glacée. Son fils lui baisa respectueusement la main, et après quelques paroles il lui dit :
— Permettez-moi de vous adresser une supplique.
— Je vous écoute, mon fils.
— Ce matin, madame, j'ai été témoin, bien par hasard et bien malgré moi, d'un spectacle affreux. Je me suis trouvé sur la place de Bouffay au moment où on marquait ce pauvre Jérôme Robertin.
— Ah ! fit madame de Perbruck avec un accent de triomphe qui étonna Césaire.
— Oui, madame, dit le comte, et je vous avoue qu'en pensant au crime, j'ai trouvé le châtiment bien sévère.
La marquise regarda son fils d'un air bienveillant, mais elle ne répondit pas.
— Mais, dit Césaire, ne serait-il pas possible de borner ce châtiment à l'exécution de ce matin?
— Le roi seul peut accorder une commutation de peine.
— Je le sais, ma mère, et si j'avais quelques titres à la bienveillance de Sa Majesté, je lui adresserais une supplique, mais en vérité je ne suis rien ; tandis que vous, ma mère, que le roi connaît et estime, il vous serait facile d'obtenir cette grâce.
— Je ne puis la demander, dit Mme de Perbruck d'un ton glacé et triste.
— Vous ne pouvez?...
— Non, mon fils, je ne le puis pas. Vous-même, ajouta-t-elle plus doucement, en voyant la surprise de Césaire, oseriez-vous demander cette grâce, alors même que vous auriez des titres pour réussir?
— Moi? sans doute je l'oserais... Et en l'absence de tout droit, je l'oserais encore... C'est déjà un titre, ma mère, que d'implorer la clémence d'un roi juste et bon en faveur d'un malheureux indignement condamné.
Mme de Perbruck tressaillit d'aise à cette parole de son fils; son regard parut le caresser, mais son ton resta aussi glacial qu'à l'ordinaire quand elle répondit :
— Prenez garde, monsieur le comte,' il faudrait donc dire à Sa Majesté que votre père est un homme dur, impitoyable... plus encore... car, ajouta-t-elle en baissant la voix, ou il est vrai que Jérôme l'a menacé de son fusil, et il a été justement condamné, et même avec indulgence ; ou bien c'est...
Césaire regarda attentivement sa mère et répéta lentement ces mots :
— Ou bien c'est... c'est donc douteux?
— Cela ne peut pas l'être... Votre père l'a affirmé devant les juges.
— I! Ta affirmé sur l'honneur?
— Il l'a juré devant Dieu.
Césaire avait compris sa mère. Il garda le silence.
— Si j'en parlais à mon père? reprit-il après un moment de silence.
—Essayez...
LES A.) EiN I l RES DE SATURNIN FICIIET.
— N'est-ce pas l'heure où il vient d'ordinaire chez vous?
— 11 devrait y être.
— Me permettez-Tons de lui en parler devant vous ?
— Sans doute.
I n moment après, le marquis de Perbruck parut. C'était un homme carre, à front bas, à tournure vulgaire, et d'un visage désobligeant. Cependant il avait en lui cet air de supériorité que donne à la fois l'habitude du pouvoir et l'inflexibilité du caractère.
II salua sa femme avec respect et reçut froidement les hommages de son fils.
— Monsieur, lui dit celui-ci, au moment où vous êtes entré, je causais avec ma mère d'une affaire que j'ai fort a cœur.
— De votre mariage sans doute ?
— Non, monsieur. Je lui racontais que le hasard m'avait rendu témoin du supplice de Jérôme Robertin...
— Quoi ! vous allez à dépareilles saletés!...
— Et je disais à Mme la marquise que j'avais envie de vous supplier de vouloir bien arrêter le cours de la punition...
— Et que pensait Mme la marquise de ce désir?
La façon dont le marquis l'interrompit fit craindre à Césaire d'avoir abordé une question plus dangereuse qu'il ne pensait, et il répondit, pour attirer tout le danger sur lui:
— Ma mère me disait, monsieur, que Jérôme avait été justement condamné, et que vous seul pouviez vous montrer indulgent à son égard.
— Ah' ditM. de Perbruck, votre mère vous disait cela. D'où vient donc, monsieur, que vous prétendez que je fasse réformer des arrêts dont on reconnaît la justice?
— Jérôme est mon frère de lait. .
— Si cela est un titre à votre bienveillance, ce devait en être un pour moi à son respect et à son obéissance.
— L'indulgence est d'autant plus noble qu'elle s'adresse A un plus coupable.
— Et en vous disant que je pouvais seul pratiquer cette vertu, fit le marquis en jetant sur sa femme un regard ironique, on a voulu vous montrer sans doute qu'elle me manquait?
— Ah ! monsieur ! dit le comte.
— On a eu raison, monsieur, car je n'entends pas que ce misérable échappe a la peine qu'il a encourue.
— Pardon, monsieur le marquis, dit Césaire avec insistance; mais si vous aviez entendu comme moi les malédictions du peuple...
— Et vous les avez souffertes? s'écria le marquis. Ah ! monsieur, ils ont raison, manans et bourgeois, d'insulter la noblesse et de la traiter avec mépris. Quel respect peuvent-ils avoir pour ses droits, lorsqu'elle-même les abandonne lâchement?
— Monsieur le marquis, reprit Césaire avec dignité, je ne permets a personne de manquer au nom que vous m'avez donné, mais je puis déplorer qu'une trop grande rigueur, et qui n'est plus dans les opinions de notre époque, m'expose à entendre de justes plaintes.
— Est-ce donc à hanter MM. les philosophes que vous avez passé votre temps à Paris, monsieur ? reprit brusquement M. de Perbruck. Vous parlez des murmures du peuple et des opinions de notre époque. Ces murmures, il faut qu'ils se taisent; ces opinions, il faut les anéantir. Je suis trop peu de chose dans l'Etat pour y arriver comme je l'entendrais; mais dans le cercle de mon pouvoir, je poursuivrai sans relâche, je ferai châtier sans pitié toute atteinte à mes droits. C'est mon opinion à moi, monsieur, et bien plus, c'est ma volonté.
La marquise n'avait pas prononcé une parole, son fils la regarda, elle était impassible. Il la salua; elle lui tendit sa main qu'il baisa respectueusement, mais, contre l'ordinaire, il sentit que la main tremblante de sa mère pressait légèrement la sienne. C'estcomme si elle lui avait dii :
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— Eh bien! mon fils, pensez-vous que j'aie été heureuse ?
Le comte quitta l'appartement de sa mère et monta rapidement dans le sien. Il trouva son valet de chambre qui comptait les cent louis qu'on lui avait ordonné de porter à Jérôme.
— Ce n'est plus de. cela qu'il s'agit, lui dit rapidement Césaire... Il faut sauver Jérôme, il faut que ce soir il soit libre.
Le valet de chambre parut fort embarrassé.
— Ne comptais-tu pas lui remettre les cent louis dont je t'avais chargé pour lui?
— Assurément.
— Par quel moyen prétendais-tu donc y parvenir?
— Mais en demandant à le voir de la part de monsieur le comte, et en lui remettant cet argent devant le concierge, au besoin.
— Tu aurais fait là de belles affaires ! Il ne faut pas que l'on sache le nom de ceux qui auront sauvé Jérôme. Trouve quelque chose... invente...
Les Scapins ne sont pas communs dans la société ; le valet de chambre de Perbruck resta coi devant la proposition de son maître, qui lui dit en sortant :
— Tu es un âne; tâche seulement de te taire, oU je te brise les os. Maintenant, dis-moi où demeure ce Fichct qui était ici ce matin?
— En allant du côté de Barbins, vous trouverez une petite maison...
— Je me rappelle, à présent... J'y vais, Le jeune comte sortit.
Comme on a pu le voir, le comte Césaire de Perbruck était un jeune homme très sur de lui-même ; du reste, fier et brave, quoique gâté par les nombreux succès que lui avaient valu sa fortune et son nom. D'un esprit assez éclairé, il avait cependant sa bonne part des préjugés de la noblesse. Dans une discussion politique, il eût volontiers reconnu les droits de la bourgeoisie, mais la plus mauvaise fortune n'eût pu le décider a se mésallier en épousant une fille de rien, si riche qu'elle eût été. Humain parce qu'il n'avait encore eu à se défendre contre. rien qui l'eût blessé, il fût devenu impitoyable si son orgueil eût été mis enjeu.
Ainsi, Césaire, qui allait délivrer Jérôme parce qu'il le considérait comme une victime de la vengeance de son père, eût passé son épée au travers du corps de Guil laume Poiré, si celui-ci se fût permis quelque insolence trop manifeste. Léger et d'une morale plus que relâchée au sujet des femmes qui n'étaient pas de son rang, il avait pour les liens de famille un sincère respect, et dans les choses où il eût cru son honneur et celui de son nom engagés, rien ne l'eût fait transiger avec ce qu'il reconnaissait son devoir ; mais ce devoir, il le restreignait aux gens de sa sorte.
Il y avait enfin dans ce jeune homme quelques-uns des vices qui avaient rendu la noblesse odieuse à la classe moyenne, et beaucoup de bonnes qualités appartenant à un naturel généreux.
Comme beaucoup d'autres, il affichait plus de défauts qu'il n'en avait réellement. L'insouciance qu'il affectait lui semblait une nécessité de son âge; mais elle n'était pas dans son caractère. Capable d'un amour sincère et puissant, il s'était étudié jusqu'à ce jour à tourner toutes ses passions en galanteries sans conséquence. Il faisait même des dettes sans besoin de les faire, et ne marchait pas en aveugle dans cette voie de ruine; seulement Césaire pensait qu'un jeune gentilhomme doit connaître les usuriers. Mais, comme on a pu le voir, il se rendait un compte fort exact de leur façon de procéder, et il n'eiait pas homme à se laisser dépasser par eux.
Quelquefois, mais bien rarement, il avait trouvé que le rôle de gentilhomme de celte époque était contraint à
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,1,. bien un érables occupation», il avait envié le sorl do ceux qui avaient suivi M. de Lafayette en Amérique, ou de leurs rivaux qui combattaient dans l'Inde la pulss des anglais, il parla de son désir de les rejolnd son père s'j opposa formellement. Alors Césalre pensa un momenl a se tourner da côté des meneurs de salon qui patronalent la philosophie; mais toutes ces idées n'eurent que quelques jours de durée; les plaisirs faciles, les gaies aventures lui liront bientôt oublier ces velléités d'ambition. Toutefois, elles eussent suffi à prouver à un observateur attentif qu'il ne fallait peut-être qu'une circonstance sérieuse pour faire un bomme sérieux de ce jeune et bel étourdi, qui toisait si cavalièrement les hommes ot qui lorgnait si amoureusement les femmes sur son passage.
Il arriva bientôt chez Pichet, qui habitait une petite maison qu'il occupait seul; elle ouvrait d'un coté sur la promenade qui borde l'Erdre et de l'autre sur les champs. Le comte frappa vainement deux ou trois fois. Enfin, il aperçut l'œil de Fichet, qui regardait parmi judas quel était l'importun qui venait le troubler dans sa demeure. Fichet se retira vivement ; mais le comte l'avait aperçu et lui cria :
— Eh! monsieur Fichet, j'ai cent louis à vous faire gagner.
Cependantla porte ne s'ouvrit pas sur-le-champ. Césaire crut entendre le bruit de pas qui se (Toisaient, de voix qui murmuraient tout bas, et il allait se décider à frapper plus rudement lorsque la porte s'ouvrit enfin.
Fichet introduisit le jeune comte dans la salle basse de sa maison. Il était seul.
— Monsieur Fichet, lui dit le comte, j'ai à vous dire des choses qu'il est inutile que personne entende. Donc, si vous avez quelqu'un chez vous, priez-le de se retirer, et si, par hasard, c'était votre mystérieux confrère en usure, vous pouvez lui donner ma parole que je fermerai les yeux pour ne pas le voir passer.
— Je n'ai absolument personne, monsiear le comte, dit Fichet, ot vous pouvez parler sans crainte.
— Fort bien, lit Césaire avec son insouciance habituelle; écoutez-moi donc. Tous êtes né à Nantes, vous n'avez jamais quitté cette ville, vous y avez votre famille, vos habitudes ; vous devez donc y connaître beaucoup de monde.
— Je vis fort retiré, dit Fichet, qui en toute chose posait au préalable, entre lui-même et celui qui lui parlait, une difficulté a vaincre ; c'était un moyen de s'y retrancher complètement, si l'affaire qu'on venait lui proposer ne lui convenait pas, ou bien de se faire paver fort cher la peine qu'il aurait à vaincre cette difficulté, si l'affaire proposée lui convenait; je vis fort retiré, dit-il, cependant j'ai quelques amis qui ont des relations fort étendues.
— Eh bien! monsieur Fichet, entre tous ces amis, en avez-vous quelqu'un qui ressemble à quelque chose comme un espion de police, un geôlier, un porte-clef?
Fichet tressaillit et devint pâle à cette question. Le comte, qui s'en aperçut, se hâta de dire:
— Je ne prétends point ravaler vos amitiés, mon cher monsieur, vous avez fort bien pu avoir besoin de pareilles gens, puisque moi-même je suis forcé d'y avoir recours.
— Je suis désolé, tout à fait désolé, reprit Fichet, dont le regard épouvanté se promenait tout autour de la salle basse où il était avec le comte de Perbruck; mais je ne connais personne, absolument personne de l'espèce de ceux dont vous me parlez. Je ne puis...
A ces mots, et au moment où ses yeux s'étaient attachés sur un vieux tableau appendu à l'un des coins de la salle basse, il s'arrêta et dit vivement :
— Pardon, je me rappelle, à présent, que je puis trouver... quelqu'un.
Césaire, qui l'observait attentivement, se prit à rire.
— Gageons, fit le comte en se retournant vers le ta-
bleau, que ce quelqu'un doll être le parenl ou FamJ de.
celle vénérable flgure pendue la à un don rouillé, car ii mille quec'eSl elle qui VOUS a remisée <|ile!(|ii'llli en
mémoire. Eh bien, reprit le comte eu haussant la voix, puisque vos souvenirs vous reviennent de ce côté, demandez à cette vieille peintures! moyennani cent louis, que jevais vous compter tout de suite, elle ne vous nommerait pas un autre quelqu'un qui put, ce soir mémo, ouvrir les portes de la prison de Bouffay.
— A qui donc? dit Fichet, tout étonné de voir tourner ainsi la question qui l'avait si prodigieusement alarmé'.
— A Jérôme Ilobertin, répondit le comte.
Cil- fois Fichet ne se fit point scrupule de consulter ouverlementle visage du vieux tableau, et il paraît que cclui-ei trouva la proposition de M. de Perbruck acceptable, car Fichet se bâta de répondre :
— Cela se peut, monsieur le comte, cela se peut.
— Ce soir? dit Césaire,
Fichet hésita un moment, puis après un regard furtivement jeté du côté de la toile, il répondit :
— Pas ce soir, mais demain.
— Oli ! demain, lit le comte, j'ai autre chose à faire.
— C'est cependant tout à fait impossible avant demain soir, huit heures.
Le comte réfléchit.
— Eh bien! soit, dit-il, à huit heures : j'attendrai moimême Jérôme au coin de la rue de la Monnaie, et je remettrai les cent louis à la personne que m'amènera Fichet, quelle qu'elle soit.
— C'est convenu, dit Fichet.
— Vous savez que je suis homme de parole, dit Césaire à haute voix, et comme s'il eût voulu être entendu par l'auditeur invisible qui avait assisté à l'entretien qui venait d'avoir lieu. Je tiens mes promesses aussi exactement que je paie mes obligations. Je compte sur vous et sur votre ami.
Le comte se retira, puis ayant poussé sa promenade du côté de Barbins, il trouva une petite ruelle qui montait dans les champs ; il la prit pour éviter d'être rencontré encore une fois dans ce faubourg assez mal habite.
Arrive à une certaine hauteur, il reconnut le derrière de la maison de Fichet. Comme il s'était arrêté pour l'examiner, il en vit sortir un homme d'une taille élevée, vêtu comme le sont les habitans les plus pauvres du Bocage.
— Voilà sans doute mon complice, se dit le comte; puis il continua sa marche sans y penser autrement.
Le lendemain soir, à huit heures, au moment où le jour commençait à baisser, mais où la nuit n'était pas tout à fait close, une voiture conduite par un cocher enveloppé dans une vaste houppelande, s'arrêta au coin de la rue de la Monnaie; elle était vide, et à la façon dont le cocher regardait de tous les côtés avec une visible impatience, iî eût été facile de deviner qu'il attendait quelqu'un et qu'il n'était pas habitué à attendre.
D'un autre côté, si quelque passant eût aperçu la montre enrichie de diamans que le cocher interrogeait à chaque instant, il eût deviné que ce n'était pas là un laquais ordinaire. Heureusement que le hasard n'amena là aucun de ces curieux observateurs qui examinent de trop près tout ce qui se trouve sur leur chemin, et à huit heures un quart le comte de Perbruck put recevoir Jérôme des mains d'un inconnu qui se retira sans prendre le temps de recevoir les cent louis promis. Il dit seulement au comte d'une voix basse et impérative :
— Vous donnerez cela à Fichet. Et il s'éloigna. Quant à Jérôme Robertin, il tremblait de tous ses
membres. Il ne pouvait détacher ses yeux de l'homme qui l'avait amené et qui venait de le quitter si brusquement.
— Lui ! disait-il en le montrant du doigt pendant que ses dents claquaient de terreur.
— Mais c'est moi, lui dit le comte, en le jetant, pour ainsi dire, dans la voiture, me reconnais-tu ?
Jérôme ne parut pas l'entendre, et Césaire put refermer la portière et remonter sur le siège, que le pauvre Uober-
Vu
tin n'était pas encore revenu de la terreur incroyable qu'il éprouvait.
Le comte conduisit rapidement la voiture hors la ville, assez mécontent de l'expédition qu'il venait de faire, et se demandant si un homme dont la joie troublait si aisément la raison pourrait le servir utilement dans l'expédition qu'il allait entreprendre. Une l'ois hors la ville, le comte arrêta la voiture, quitta le siège, ouvrit la portière et dit a Jérôme :
— Allons, descends maintenant.
— Oui, c'est vous, c'est bien vous ! reprit le pauvre paysan en tombant a genoux devant son maître, vous qui aviez demandé ma grâce à votre père, vous qui venez de me délivrer !
— Ne m'as-tu donc pas reconnnu lorsque je t'ai fait monter dans ma voiture? •
— Pas tout de suite, fit Jérôme, qui ne pouvait pas plus dominer sa joie qu'il n'avait pu dominer son épouvante. Ce n'a été que tout à l'heure, lorsque j'ai vu i|u'on ne me conduisait pas à. un cachot pour me mettre les fers et me tenailler ; ce n'est que tout à l'heure, lorsque j'ai vu que j'étais dans une voiture, que je me suis rappelé que quelqu'un m'y avait poussé en me disant : C'est moi ! et c'est alors que j'ai cru me rappeler que j'avais entendu votre voix, et que j'ai eu moins peur.
— Poltron ! lui dit le comte en riant.
— C'est que vous m'avez fait sauver par quelqu'un de si extraordinaire I fit Jérôme, à qui sa terreur sembla reprendre à ce souvenir.
— Tu me diras cela plus tard, fit vivement le comte ; écoule-moi bien maintenant : Je puis compter sur ta fidélité, n'est-ce pas, sur ta discrétion?
Jérôme baissa la tête et repartit d'un ton sombre et désespéré :
— Si vous avez besoin d'un chien, qui aille, qui vienne, qui tourne et qui, au besoin, morde à votre volonté, prenez-moi. Quant à être votre serviteur, ajouta-t-il en pleurant, je l'aurais été encore ce matin de tout mon sang et de toute ma vie ; car ce malin j'étais encore un homme ; mais, ce soir, ajouta-t-il en posant sa main sur l'épaule où le bourreau avait écrit sa condamnation avec un fer rouge, ce soir je ne suis plus rien, pas même un chien ; car on donne du pain à un pauvre animal qui gémit et qui a faim ; tandis que moi , maintenant , on me traiterait comme une bête enragée, si j'osais paraître quelque part.
— Allons, allons, lui dit le comte, ne pense pas à cela, Jérôme; c'est un grand malheur , je le sais, mais qu'importe une cicatrice sur l'épaule, quand on a la conscience nette !
— Qu'importe, monsieur le comte, fit Jérôme, d'être marqué comme un voleur, comme un galérien ! Ah ! vous ne savez pas, vous ne pouvez pas savoir ce que j'ai senti lu quand j'ai entendu crier ma chair sous le feu ! Ce n'est pas la brûlure, j'en ai bien eu d'autres, quand, à Guérande, j'ai sauvé une petite fille du feu ! c'est qu'alors je me suis dit : Tu n'es plus Jérôme Robertin, lu n'es plus un homme, lu n'es plus rien, tu n'es plus qu'un galérien ! Oh ! votre père a été bien cruel !
— Silence! silence! dit Césaire ; ce qui est fait est fait. Je t'ai sauvé et je le ferais encore ; mais ne parlons pas de mon père -, réponds-moi seulement : Puis-je compter sur toi ?
— Comme sur votre épée lorsque vous la tenez a la main et que vous la poussez en avant.
— Eh bien! tu vas prendre cette houppelande, cette perruque, ce chapeau, et tu vas me conduire dans le petit chemin qui longe le cimetière.
— Ce n'est pas difficile, dit Jérôme en se revêtant du déguisement du comte pendant que celui-ci prenait d'autres habits qu'il avait fait placer dans sa voilure.
— Tu m'attendras alors, lui dit M. de Perbruck, jusqu'à ce que je revienne.
— J'attendrai, fit Jérôme.
— Nous reviendrons probablement deux , reprit le
comte ; une femme et moi. Nous monterons en voiture et tu nous conduiras au Vinchon, dans le petit château que ma tante m'a laissé, et où je suppose que tu n'es pas connu. Toi et la femme que je vais chercher, vous y resterez cachés jusqu'au moment où je pourrai vous emmener tous deux à Paris. Là, je pense que personne ne viendra vous reconnaître, ni elle ni toi.
— Il s'agit d'un enlèvement, à ce qu'il paraît, dit Jérôme ; et... est-ce que vous n'avez pas peur ?
— De quoi ? fit le comte avec dédain.
— Dame ! repartit PvObertin, les lois sont si dures.
Le comte se tut ; il ne voulut point répondre au malheureux qu'il venait de sauver que les lois n'étaient dures que pour des misérables comme lui, et il dit en souriant •
— Tu vois qu'on peut leur échapper quelquefois. Tu m'as bien compris ? ajouta-t-il.
— Oui, monsieur le comte. En tout cas, reprit le paysan, s'il y a quelque danger, appelez-moi je n'ai plus peur de rien maintenant.
Le comte remonta en voiture, et après un assez long détour que Jérôme fut obligé de prendre pour rsgagner le chemin du cimetière sans rentrer dans la ville, on arriva à l'endroit désigné par Césaire. Neuf heures sonnaient au couvent des Oratoriens. La nuit était obscure et la campagne déserte.
— Nous arrivons avant l'heure, dit le comte. La lumière de Marguerite est encore allumée. Tout le monde n'est pas couché dans la maison , attendons un moment.
Le comte était resté dans la voiture, tandis que Jérôme était debout à côté de la portière ouverte.
— Ah çà ! dit le comte, qui cherchait probablement un moyen d'occuper l'attente qu'il avait à subir, maintenant que tu es libre et que tu n'as plus besoin de mentir pour te sauver, dis-moi ce qui s'est passé véritablement entre mon père et toi.
— Voulez-vous la vérité, vraie, devant Dieu ? dit Jérôme d'un ton sournois.
— Je veux l'exacte vérité, dit le comte.
— Alors ce sera dur à vous dire.
— N'importe, reprit le comte, parle, parle.
Avant d'aller plus loin, nous croyons qu'il est nécessaire de dire en quelques mots ce qu'était la famille à laquelle appartenait Jérôme. Elle occupe une trop grande place dans cette histoire et dans les souvenirs de ceux qui ont vécu au milieu de la Bretagne, pour que nous ne cherchions pas dès à présent à prévenir la confusion qui pourrait résulter du grand nombre d'individus portant le nom de Robertin, dont nous serons obligés de parler.
A l'époque oU commence ce récit, il existait trois frères Roberlin. L'aîné, fermier de M. de Perbruck, habitait près de Machecoul : c'était le père de Jérôme, d'un autre fils nommé Paul et d'une fille appelée Mariole, qui fut la cause du malheur de Jérôme. Le second Roberlin, également fermier de M. de Perbruck, demeurait à Blain ; il avait alors six fils que nous retrouverons dans le cours de ce récit, au moment où ils se mêlèrent à la destinée de ceux dont nous racontons l'histoire. Ces deux frères étaient demeurés les fidèles serviteurs delà vieille famille des Perbruck. Attachés à la terre qu'ils cultivaient depuis des siècles, ils étaient le type de ces loyaux et durs paysans dont la guerre civile lit plus tard des héros. 11 n'en était pas de même du troisième Robertin. Celui-ci avait abandonné depuis longtemps la vie paisible et routinière du cultivateur breton pour se livrer à des spéculations sur la vente des blés. Peu à peu ses habitudes s'étaient transformées au contact des citadins , et il avait fini par s'établir à Nantes. Il était veuf et avait une fille nommée Rose, dont j'ai souvent entendu raconter le dévoùment et le courage dans mon enfance. Nous avons donc trois Robertin. Celui de Machecoul avec ses deux fils Jérôme et Paul, et sa fille Mariole. Celui de Blain avec ses six gars, comme on disait dans le pays, et celui de
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fille Rose. Ceci dit, laissons parler Ji ro me, l'atné des llls de Roberlln de Machecoul.
-i.h bien, dil le paysan, c'était voila trois mois, ma Bœur Marlole devail se marier le lendemain.
a — Gars, médit mon père, qu'est-ce que lu noua donneras pour le repas de noces dé ta Bœur? »
Je n'avais poinl d'argem pour acheter une oie ou une rouelle de veau, ou bien autre chose. Une mauvaise pensée me vint, el Je me dis : » Je leur donnerai quelque chose de meilleur que toul cela.— Bastljeme dis encore , M. le marquis esl a Nantes el s'occupe si peu de ses bois que les lapins en mangeni toutes les jeunes pousses, ei descendent même jusque dans la plaine pour y dévaster les moissons ; M. le comte est a Versailles, où il chasse en compagnie de Sa Majesté. Quelques lapins de plus OU de moins ne les ruineront pas et régaleronl la noce. Allons un peu voir si j'en verrai se promener. » Je pris mon fusil.
Sur mon Ame ci sur mon Dieu, si tant est que j'aie encore une âme et que j'aie encore le droit de croire en Dieu, e*était, la première t'ois de ma vie que j'allais braconner. Tout en lllant le long des haies pour gagner de la ferme au bois, je me suis arrêté deux fois pour revenir. Mais j'avais dit la veille à ma sœur : « Tu auras quelque chose de bon, » et je ne voulais pas qu'on se gaussât de moi si je n'apportais rien. Me voilà donc dans le bois. Je vois passer un, deux, trois lapins... Je-vous ai quelquefois suivi à la chasse, monsieur Césaire, et vous savez que quand vousm'avie7. permis de tirer, les bêles ne venaient guère à ma portée sans y rester sur le coup. Eh bien, ce jour-là je tremblais comme la feuille, je n'osais pas ajuster. Je vois tout à coup passer un superbe lièvre dfl l'autre côté du chemin de la Croix, que je suivais en dedans du fossé ; je le tire, je le vois tomber, je m'élance à travers la route pour aller le ramasser, lorsquejc suis arrête tout à coup par un grand coup de fouet qui me sangle le visage, .l'en fus si ébaubi que je reculai de trois pas et que j'eus le temps de reconnaître M. le marquis avant de lui sauter à la gorge ou de lui casser la tête avec la crosse de mon fusil, comme j'aurais fait pour tout autre.
— Mon père l'a donc frappé avant que tu eusses pu le. reconnaître ?
— Oui, vrai, etje le jure devant Dieu ! fit Jérôme avec colère, puis il se calma et reprit : Enfin , c'était lui qui était arrivéau château pendant la nuit et qui venait doucement à la ferme par le seniier du bois, en menant en laisse son chien Ravinau. La pauvre bête vous le dirait si elle pouvait parler, monsieur. A peine eus-je reconnu votre père que je me jetai à ses pieds en lui racontant les choses comme elles étaient. Il ne me répondit pas d'abord et me laissa parler lout du long ; puis, quand j'eus lini, au lieu de me répondre au sujet de ceque je venais de lui dire, il me lit comme ça :
— Ah ! ta sœur se marie donc décidément?
— Oui, monsieur le marquis.
— Eh bien ! marche devant et viens avec moi à la ferme.
— Je le suivis, imaginant qu'il allait charger mon père de me gauler un peu au sujet de ce que j'avais fait, et je me trouvais, ma foi, bien heureux d'en être quitte à si bon marché. Nous allions arrivera la saulayede la mare, lorsque nous rencontrons Bertrand le garde-chasse, qui était en quête du coup de fusil qu'il venait d'entendre.
— Prends-moi ce gars, lui dit M. le marquis, et emmène-le au château, où je viendrai te dire moi-même ce qu'il faut que tu en fasses.
Je suivis Bertrand. Je ne revis point M. le marquis de la journée; mais le lendemain matin, Bertrand me remit à deux gardes de la maréchaussée qui m'emmenèrent à Nan'es.
Le eomie, qui savait qu'il avait au moins une heure avant de pouvoir pénétrer chez Marguerite, écoutait Jérôme avec une attention marquée.
— Ainsi, lui dit-il, tu n'as pas menacé mon père ?
— Bonté du ciel ! dit Jérôme, le menacer quand j'étais
fautif et que je lui demandais pardon !
— Ainsi, In n'as pas voulu tirer sur lui ?
— Mol, tirer sur mou seigneur I est-ce que c'est possible? i n paysan ne tire poinl sur un gentilhomme.
— Mon père Ta dit cependant, murmura le comte comme
s'il se parlait à lui même.
— Eh ! oui, il l'a dit, fit Jérôme, c'est <vio...
Mais il s'arrêta tout a coup, et césaire, répétant ce dernier mot, lui dit d'un ton inlerrogatif :
— C'est que?...
— Oh! reprit Uohertin, vous ne devez pas entendre
cela de votre père, etje ne dois pas vous le dire.
Le comte respecta cette délicatesse du pauvre paysan,
mais après un moment de silence, il reprit :
— Ella securMariole s'est mariée le lendemain ?
— -Oui dà! monsieur le comte, fit Jérôme avec fierté, elle s'est mariée le lendemain tout de même, avec la fleur d'oranger à sa coiffe... Et c'est mon père qui l'a voulu, pour qu'on ne dise pas...
Jérôme s'arrêta encore une fois, et se contenta de répéter vivement :
— Oui, oui, elle s'est mariée...
— Et pendant ces trois mois que tu as passés en prison, l'a-t-on permis de la voir ?
— Elle est venue une fois avec Sylvestre Landais, son mari... La pauvre Mariole, dit Jérôme d'une voix pleine de larmes, elle m'a presque demandé pardon de n'avoir pu obtenir ma grâce. Ils la lui avaient pourtant tous demandée à votre père : mon père à moi, mon frère Paul, et mon oncle rvobertin de Nantes, et celui de Blain avec ses six gars ; car toute notre famille vous'appartient ; ils sont tous venus, elle aussi, Mariole, tous les Robertin,tous ; ils étaient tous à genoux dans la grande chambre, pleurant et se lamentant, lui prenant les mains, lui baisant les pieds; jusqu'à Ravinau qui hurlait doucement en le regardant. Mais rien n'y a fait, ni hommes, ni chien.Votrc père avait dit à Mariole ce qu'il voulait, el elle ne voulait pas le faire... J'ai supporté la colère de votre père, ne m'en faites pas dire davantage.
L'horloge sonna neuf heures et demie, et le comte se pencha vivement du côté de la voiture, qui était restée fermée.
— N'as-tu rien entendu passer ? dit-il vivement à Jérôme.
— Oh ! mon Dieu ! fit celui-ci, c'est la maréchaussée qui est à nos trousses...
— Allons, dit le comte, la peur va-t-elle te reprendre ? je te croyais plus brave que cela.
— Monsieur le comte, dit Jérôme en tremblant encore, vous ne pourriez jamais savoir ce que c'est de se trouver en face de certaines figures...
— Comme, par exemple, dit le comte en riant, celle de l'homme qui t'a amené à moi.
— Ne me parlez pas de celui-là, monsieur le comte, lit Jérôme, dont les dents se mirent à claquer et le corps à trembler.
— Mais qui donc était-ce ?
— C'était... fit Jérôme, c'était...
— Silence ! fit vivement le comte. La lumière vient de s'éteindre, il est temps que je parte. Allons, attends moi, et n'aie pas peur.
Le comte était déjà descendu de voiture, et n'avait fait que quelques pas, quand Jérôme le rappela en lui disant-
— Monsieur le comte, vous oubliez votre épée. Césaire hésita à la prendre des mains de Jérôme qui la
lui tendait; enfin il se décida à la refuser en disant :
— Je n'ai personne à tuer, et j'ai dans ma poche quelque chose qui me servira mieux que cette épée, s'il me faut faire taire les cris d'une servante mal endormie.
Aussitôt il s'éloigna, traversa une assez vaste prairie, puis quelques champs en friche séparés les uns des autres par des haies épaisses, et arriva à la petite porte par laquelle il avait l'habitude de pénétrer chez Marguerite;
Césaire ne fut pas étonné de voir la porte ouverte, car il comptait y trouver Marguerite l'attendant et prête ù partir. Cependant il ne l'aperçut point. Il alla jusqu'au banc où ils avaient coutume de s'asseoir durant leurs entreliens d'amour. Marguerite n'y était pas. Le comte en fut troublé; il lui vint la pensée qu'il eût mieux fait de prendre son épée ; mais il eut honte de sa terreur et marcha vivement jusqu'au perron, le monta, vit la porte de la maison entr'ouverte, la poussa doucement et entra sur la pointe des pieds.
A peine avait-il fait quelques pas dans le corridor qui divisait la petile maison en deux, que la porte se ferma brusquement derrière lui.
Le comte était dans la plus profonde obscurité, et ne put savoir si une main invisible avait poussé la porte, ou si elle s'était fermée par son propre poids, lorsqu'il l'avait laissée retomber. Il eut à ce moment un véritable mouvement de frayeur: il s'arrêta pour écouter: un profond silence régnait dans la maison. Marguerite, qui avait sans doute entendu ce bruit, ne parut point et ne l'appela point. Etait-elle restée dans le jardin ? Ne l'avaitelle ni aperçu ni entendu ? Il se décida à retourner dans le jardin; il était près d'atteindre la porte, lorsqu'il entendit la clef grincer dans la serrure et la fermer à double tour.
Le doute ne lui était plus permis, il était tombé dans un guet-apens.
Ce qui rendait la position du comte plus alarmante et ^lus terrible, c'était l'obscurité dans laquelle il était plongé; enfin, il se décida à parler et dit d'une voix ferme:
— Si quelqu'un ici en veut à ma bourse, qu'il ne se donne pas tant de peine pour la voler, je la lui donne... S'il en veut à ma vie, qu'il prenne garde à lui, je n'ai qu'un cri à pousser pour que l'on vienne à mon aide... D'ailleurs, je suis armé, ajouta le comte à tout hasard.
— Pardon, lui répondit une voix grave, je suis armé aussi, et nous pourrions nous blesser dans l'obscurité sans le vouloir. Marguerite, cria cette voix, apportez de la lumière.
A cet appel, la jeune fille parut au haut de l'escalier; elle, était paie, tremblante, échevelée; sa main pouvait à peine soutenir le flambeau qui l'éclairait. Elle descendit, et sur un signe de son père, car c'était lui qui avait parlé, elle entra dans la petite salle à manger qui faisait face au salon, et qui, par une petite porte, communiquait avec la cuisine.
— Veuillez vous donner la peine d'entrer, monsieur le comte, dit M. Lemaître.
— Très volontiers, lui dit celui-ci d'un ton dégagé, et en examinant la taille élevée et le visage sinistre de Lemaître.
Césaire eut peur de cet homme, comme on a peur de quelqu'un qu'on a vu dans un mauvais jour ou dans un mauvais rêve.
Cependant il entra dans la salle à manger, où Marguerite se tenait debout, plus pûle et plus tremblante que jamais.
Il fut évident pour Césaire qu'elle n'était point la complice de son père, et qu'elle et lui étaient tombés tous »leux dans un piège habilement tendu sous leurs pas.
Toutefois, la première émotion passée, Césaire reprit quelque assurance.
« C'est quelque mille louis que cela va me coûter ; c'est affaire à M. Fiehet de me les trouver, pensa-t-il en luimême. »
M. Lemaître fit signe au comte de prendre un siège; lui-même s'assit en face de Césaire et dit à Marguerite :
— Ma fille, dites à monsieur qui je suis.
— C'est mon père, dit Marguerite d'une voix mourante.
— M. Lemaître de Hambourg, n'est-ce pas? dit le comte avec dédain, à moins que ce ne soit M. Dumontde Savensy... ajouta-l-il ironiquement, ou tout autre nom.
M. Lemaître regarda sa lille, qui tomba à son tour sur un siège, tant elle fut épouvantée de l'affreux regard que lui jeta son père.
Cependant celui-ci reprit:
— Que je sois ou non M. Lemaître, M. Dumont ou tout autre, je suis le père de cette jeune fille, et c'est à ce titre que je vous interroge.
— Je ne veux point m'excuser sur les mots, dit le comte, sans cela je vous répondrais que rien ne me prouve que vous soyez le père de mademoiselle, pas même ce qu'elle vient de dire, attendu que je ne la crois pas plus sûre que moi delà validité de vos prétentions. Cependant, je.veux bien, pour le moment, vous accepter comme père, ce qui vous autorise à nf interroger, mais ce qui ne me' force pas à vous répondre, à moins cependant que cela ne me convienne.
— Nous viendrons à bout de votre résistance, monsieur le comte, dit M. Lemaître avec un sourire cruel. J'en ai fait parler de plus résolus que vous...
M. Lemaître était sans armes et ne paraissait pas vouloir en appeler à la force pour obtenir ce qu'il désirait. Cependant le comte fut pris d'un frisson glacé à cette menace, et son œil courut de tous côtés comme pour surveiller des mains invisibles prêtes à s'emparer de lui et disposées à l'enchaîner.
— Pourriez-vous me dire, reprit M. Lemaître, comment vous vous êtes introduit dans cette maison?
— Est-ce que mademoiselle votre tille ne vous l'a pas conté? D'après l'état où je la vois, je dois croire que vous avez employé vis-à-vis d'elle ce puissant moyen d'interrogation dont vous paraissez si sûr...
Une contraction violente altéra les traits de M. Lemaître.
— Prenez garde dérailler avec l'homme qui est devant vous, dit-il à Césaire; prenez garde d'en être bientôt réduit à me demander grâce à genoux.
— Si vous êtes un assassin, répliqua le comte avec hauteur, faites votre métier ; j'ai là dans ma poche cinq cents louis qui vous sont peut-être nécessaires.
Lemaître tira un papier de sa poche et le tendit au comte.
— Ce sont probablement les cinq cents louis que Fiehet vous a prêtés et dont cent louis ont été promis par vous à celui qui délivrerait Jérôme Robertin.
Césaire resta stupéfait. Lemaître continua :
— Celui qui a délivré votre frère de lait est payé ; voici votre obligation et vous pouvez la déchirer. Je n'ai pas besoin de votre argent, monsieur le comte de Perbruck.
Césaire crut rêver; la folle supposition qu'il avait îaite au sujet de ces cinq cents louis, prêtés par un père pour enlever sa fille, celte supposition était devenue une réalité. Mais le tour n'était pas si plaisant qu'il se l'était imaginé. Césaire se mordit les lèvres, et après un long silence,
— Et moi, je n'ai pas besoin de vos générosités, monsieur Lemaître, dit-il en pâlissant.
— Déchirez le billet, croyez-moi, fit Lemaître avec violence; aucune des obligations que vous vous êtes imposées dans cet écrit, ne peut plus exister.
— Vous êtes fou, monsieur, dit Césaire, qui ne pensait pas aux termes de son engagement.
— Eh bien ! reprit Lemaîlre en ouvrant le papier et en le mettant sous les yeux du c^mte, est-ce bien là ce que vous avez signé ce matin ?
— C'est cela, dit Césaire qui comprit enfin de quel côté le danger lui allait venir.
— Et cette obligation, reprit M. Lemaître, vous comptez la tenir telle qu'elle a été rédigée et signée par vous?
Le comte réfléchit un moment. Il comprenait le but des interrogations du père de Marguerite. Un subterfuge pouvait le sauver, peut-être; mais il eut honte d'avoir recours à un mensonge, et bien plus encore, de paraître céder à la peur... H répondit donc, après un moment de silence:
FREDERIC SOULIE
— Je remplirai celte obligation telle que Je l'ai •■ crlte.
— Kh bien, Marguerite, dli M. Lemaître en se tournanl vera sa Qlle, voua ne vouliez pas me croire toul à l'heure; lise/, ce que M. le comte de Perbruck a écrit »'i signé el ce qu'il jure ("ni haut d'accomplir.
La jeune fllle prit le papier, le parcourut du regard el le laissa échapper en B'écrlani :
C'est (loin: vrai !
• —Oui, Marguerite, dit m. Lemattre d'un ton plein de sarcasme ; oui, M. le comte de Perbruck rendra au père l'argent qui lui aurait servi à enlever la fille deux mois
après qu'il se sera marié avec une autre.
— Est-ce que c'esl vrai? s'écria Marguerite avec, un accent désespéré el en se tournant vers le comte,
Ce qui avait paru une Joyeuse plaisanterie au comte devenait une tragédie douloureuse, il ne répondit pas. Lemattre se posa ensuite devant Césairc et lui dit d'une voix dont la résolution calme était plus menaçante que les cris violcns de la colère :
— Monsieur le comte, un jour en passant a cheval devant le mur de celte maison, vous avez aperçu a l'une de ses fenêtres une jeune fille qui vous a paru assez jolie... Depuis huit jours, que vous étiez arrivé a Nantes, vous n'aviez pas encore pu remplacer par des conquêtes nouvelles les conquêtes abandonnées à Versailles et à Paris ; cependant, vous étiez menacé d'un prochain mariage; une liaison publique avec une femme connue vous eût, sinon compromis, du moins attiré des remontrances ennuyeuses... Qu'aviez-vous donc de mieux ù faire que de vous adresser à cette femme inconnue, qu'un mari jaloux ou un père ridicule cachai t si bien ù tous les yeux ?. . . Vous êtes revenu, vous avez épié, vous avez jugé que l'ennui vous serait un puissant auxiliaire auprès de cette femme, et partant de cette idée parfaitement juste, vous lui avez donné tous les jours l'occupation de voir un élégant cavavalier passer et repasser sous ses fenêtres.
Le comte, qui se sentait traiter en petit garçon, ne voulut pas accepter plus longtemps le rôle d'écolier qu'on lui faisait jouer, et ne pouvant répondre sérieusement, il essaya de soutenir son rôle par de l'impertinence.
— En vérité, dit-il en secouant ses manchettes, vous faites à merveille des contes moraux, et à ce jeu vous rendriez des points à M. de Marmontel.
— Fort bien, monsieur, ditLemaître d'un ton railleur, je continuerai donc. Ces préparatifs de siège amoureux étant achevés, vous avez jeté dans la place des déclarations brûlantes, des billets incendiaires; enfin, et pour vous parler dans le style de votre auteur, vous avez pénétré dans la forteresse, et vous y avez usé de tous les droits que donne la victoire.
— Monsieur, dit le comte avec fermeté, vous pouss-ez vos suppositions...
— Regardez la coupable, lui dit M. Lemaître. Marguerite tenait sa tête cachée dans ses mains, et
Perbruck ne put retenir un mouvement de dépit.
— Foin de la petite sotte! se dit-il en lui-même, elle a tout avoué I
— Voilà, reprit Lemaître, la part que vous lui avez gardée dans cette aventure ; je vais vous dire maintenant la mienne. Le père, averti de vos visites, vous a fait suivre, vous a surveillé, vous a entendu, et le père vous dit : Monsieur le comte de Perbruck, vous êtes un misérable !
— Monsieur!... s'écria le comte en fureur.
— Vous avez séduit une pauvre jeune fille, isolée, sans conseil, sans protection, sans mère. Vous l'avez séduite, non pas par votre amour seulement, mais par des mensonges, par des sermens que vous ne vouliez pas tenir... Elle ne s'est pas donnée a vous comme maîtresse ; elle s'est donnée à vous comme épouse, car elle avait pour garantie de ce lien votre honneur de gentilhomme, et elle ignorait qu'un des privilèges de la noblesse était de mentir à sa parole. Elle vous croyait, la pauvre fille, et le jour même où vous lui disiez cela, vous écriviez là, sur ce
papier, \ns projeta de mariage avec une autre... M n leur le comte de Perbruck, si vous n'êtes pas un ml érable, voulez-vous me due ce que vous ôti
— Mon Dieu ! monsieur, dit le i omte, fini on i en. Je sais toul ce que roua pouvez me dire... Que voulez-vous?
— Je veux que vous preniez ici... la... l'en d'épouser ma Qlle.
— Devant une menace, jamais! D'ailleurs, qui i
vous, monsieur, pour prétendre & une pareille réparation ?
— Qui Je suis!... dit Lemaître avec un rire elfroyable.
Il se calma et reprit:
— Si je suis un honnête homme, si personnelle peut me reprocher une action coupable, si le malheur a pesé sur ma vie... eli bien ! épouserez-voas Marguerite?
Le comte était dans une position affreuse. La présence de Marguerite l'empêchait de prononcer le refus absolu et hautain qui était dans son cœur. Il lui était horriblement pénible, non pas tant de mentir aux sermens qu'il avait faits, que de frapper sans pitié la pauvre fille qui avait cru en lui.
Selon les idées de Césairc, il avait agi vis-à-vis de Marguerite comme il eût agi la veille vis-à-vis d'une autre, comme il agirait peut-être le lendemain pour une troisième; il avait fait ce que tout le monde avait fait avant lui et ferait après lui. Promettre le mariage, c'était à son sens une des armes avouées de la séduction, et celle qui se laisse prendre à ce leurre avait, selon sa morale, trop de sottise, ou pas assez de vertu, pour qu'elle méritât d'être épousée ; mais voir ses souffrances et son désespoir en face, et lui dire insolemment qu'il s'était joué de sa crédulité, cela lui semblait un acte de eruauté indigne d'un gentilhomme.
Il fallait cependant choisir. Il fallait paraître accepter ce qu'il ne voulait pas, et par conséquent mentir, ce qui était une lâcheté; ou bien il fallait refuser nettement, ce qui était d'une brutalité révoltante. Le comte crut sortir de ces embarras en disant à M. Lemaître:
— Faites retirer votre fille, et je yous répondrai, monsieur.
Avant que le père eût exprimé sa volonté , la jeune fills s'écria avec une résolution désespérée : —-Je reste, car il faut que je sache tout enfin.
— Eh bien ! s'écria Césaire emporté à son tour par la violence de sa situation, je refuse !
Un cri de rage de Lemaître et un cri de désespoir de Marguerite répondirent à cette parole de Césaire : Je refuse ! Puis ce fut un long silence. Marguerite, pâle, immobile, l'œil ouvert, mais sans regard, ressemblait à une figure de cire dont on a essuyé le carmin, image de la vie plus hideuse que la mort. Quant à Lemaître, il parcourait la chambre à grands pas. Au bout de quelques minutes, il s'arrêta.
— Vous êtes bien décidé? reprit-il en regardant le comte.
— Oui, dit celui-ci.
— Eh bien ! fit Lemaître, nous allons en finir. Césaire venait de s'aliéner le seul auxiliaire qu'il eût
pu trouver dans cette terrible conjoncture; il ne pouvait plus compter sur les larmes de Marguerite. Il se résigna donc à attendre le danger inconnu qui le menaçait.
A peine Lemaître eut-il prononcé ces dernières paroles, qu'il dépouilla rapidement son habit comme un homme qui se prépare à la lutte. Le comte surpris lui dit dédaigneusement :
— Est-ce un combat à coups de poing que vous prétendez avoir avec moi, monsieur?... En ce cas, prenez garde... Je suis jeune et je passe pour être doué d'une force peu commune.
— Je ne me bats pas à coups de poing , s'écria dédai-
Iâ1
gneusement Lemaître en fouillant dans la poche de l'habit qu'il venait de quitter. *
— Si c'est pour un plus noble combat, lit le comte, je suis prêt à suivre votre exemple.
— Otez toujours votre habit, ditLemaître, c'est nécessaire, je vous en préviens.
Césaire dut aussi se dépouiller ; mais au moment où ses bras à moitié tirés des manches de son habit lui rendaient toute défense impossible, Lemaître se précipita sur lui, et avant qu'il eût pu crier à la lâcheté, Césaire était abattu par terre et avait les mains liées derrière le dos.
Malgré les efforts inouïs de résistance qu'il lit, Perbruck fut entraîné par Lemaître jusqu'auprès d'un meuble où celui-ci le lia fortement, après lui avoir attaché les pieds. Réduit à cet état d'impuissance, le comte poussait des cris furieux. Marguerite restait toujours immobile et muette. Son père la secoua violemment, et lui montrant Césaire garrotté, il dit en ricanant :
— Dis-lui donc de t'épouser
Marguerite regarda son père, puis le comte, et se détourna sans répondre.
Césaire comprit qu'il n'avait d'espoir à attendre que d'un arrangement quelconque avec le père.
— Prétendez-vous m'assassiner? lui dit-il enfin.
— Non, lui ditLemaître. Je ne me vengerais pas assez et je ne vengerais pas assez la malheureuse que tu as trompée. Il faut que tu vives comme je vis, moi, sans amis, sans parens, exilé, insulté, méprisé par tous; alors, devenu aussi misérable que moi, peut-être conseatiras-tu à donner ton nom déshonoré à celle dont tu as volé l'honneur!
— Mais qui êies-vous donc? dit Césaire, que l'obscurité des menaces de Lemaître épouvantait bien plus que ne l'eût fait un danger connu.
— Qui je suis? moi!... dit Lemaître. Je suis un être maudit, que son père a maudit parce qu'il est né, que son enfant maudit parce qu'il lui a donné le jour; je suis un homme à qui les autres hommes peuvent cracher à la face; non pas seulement vous, les nobles et les gentilshommes, mais les bourgeois, mais le peuple, mais la populace!... Qui je suis!...
Lemaître s'arrêta et reprit :
— Veux-tu épouser ma fille, et demain je suis un homme inconnu, un étranger, qui t'aura laissé en partant une immense fortune. Si tu veux que j'aie un nom, j'en achèterai un... Je serai le seigneur de quelque bourg d'Allemagne, de quelque village d'Italie.... Toi seul m'auras vu un moment... Je disparaîtrai pour ne jamais revenir... Le veux-tu?
— Tu m'en as trop dit pour que j'accepte, repondit Césaire. Je mourrai s'il le faut, mais je ne commettrai jamais l'honneur de mon nom pour une indigne alliance.
—Est-ce là le seul obstacle qui t'arrête? reprit Lemaître en fureur.
— Le seul, dit le comte.
— Eh bien ! je puis si bien le faire disparaître que tu n'auras plus à t'en occuper.
— Mais qui doncêtes-vous? demanda encore une fois Césaire en pâlissant.
— Tu m'as cependant vu une fois en ta vie, lui répondit Lemaître. Quoi ! tu ne me reconnais pas, comte de Perbruck?.. Toi, le libérateur de Jérôme llobertin, lu ne me reconnais pas ?
Pendant que Césaire le regardait avec des yeux effarés, cherchant à se rappeler où ses traits sinistres et livides avaient pu se montrer à lui, Lemaître disparut un moment, il passa dans la pièce voisine, mais presque aussitôt il rentra, le bras levé et tenant un fer rouge à la main. Son visage était blanc comme un linceul, ses yeux :rris luisaient comme ceux du tigre ; la mémoire revint tout à coup au malheureux jeune homme... Il se rappela l'escalier du Eouffay.
—Le bourreau ! le bourreau i s'écria Césaire, qui de-
meura anéanti, les yeux fixes, la bouche béante, le visage contracté par une épouvante indicible
— l.e bourreau! répéta Marguerite en se retournant. 11 y eut dans tout son corps une sorte de frémissement convulsif, l'œil s'ouvrit d'une façon effrayante et se referma soudainement; un cri commencé s'arrêta à la gorge, qui se contracta d\cr, effort... La malheureuse chancela un moment, et puis enfin elle s'abattit sur le parquet, comme si ce mot l'eût foudroyée.
Lemaître les regarda tous les deux, Césaire anéanti et incapable de pousser un cri, Marguerite étendue sur le sol et à moitié morte.
Il sortit encore, rapporta un fourneau allumé et y remit l'instrument fatal qu'il en avait tiré, plaça le fourneau près d'une chaise, s'assit en face de Césaire, et, s'armant d'un soufflet, il serait tranquillement à animer l'ardeur du feu.
Césaire ne pouvait croire à ce qu'ir*voyait : l'idée que ce supplice lui était destiné lui semblait si folle, qu'il craignait, en la montrant, de la faire naître dans l'esprit de cet homme, qui, de lui-même, n'eût jamais sans doute osé la concevoir.
Le jeune comte promena autour de lui un regard égaré, et aperçut Marguerite étendue sans mouvement.
— Mais ta fille se meurt, misérable!... cria-t-il à Lemaître.
— Tout est mort pour elle maintenant, répondit-il, car tu dois commencer a comprendre le mal que tu as fait. Elle ne savait pas qui j'étais, la malheureuse, et elle ne l'aurait jamais su... Devines-tu à présent pourquoi j'étais à Evron le négociant de Francfort que tu n'as pas découvert; pourquoi j'étais à Guérande l'habitant de Savenay dont tu n'as pu retrouver la trace? C'est que j'avais voulu sauver à ma fille l'horreur d'être née de moi, c'est que j'avais espéré un bonheur que la société a toujours refusé à mes pareils. Sans toi je partais demain, je quittais la France, je fuyais dans quelque pays lointain. L'infortunée qui râle et meurt à côté de toi, née dans le mystère, élevée dans le mystère, se serait accoutumée à croire que son père était un homme bizarre, un proscrit, un grand coupable peut-être ; mais en me voyant indulgent, bon, vertueux, commeje l'eusse été, elle eûtcruàunmalheurplusfortquemoi;ouàunrcpentirplus grand que ma faute; et elle m'eût aimé, elle m'eût respecté, elle eût été heureuse, car l'amour et le respect des enfans pour leur père sont le commencement de leur bonheur... Eh bien! toi, reprit Lemaître avec une nouvelle fureur, tu es venu tuer cet avenir si laborieusement préparé. Quinze ans d'efforts inouïs, de ténébreuses prudences, de tendresse refoulée dans le fond de mon âme; quinze ans d'attente au milieu d'effroyables appréhensions, et après ces quinze ans, une fortune réalisée, ma fille parvenue à toute sa beauté, ma fuite assurée, mon bonheur qui commençait demain, tu as tout anéanti, tout brisé, tout tué, et cela parce que tu avais huit jours d'ennui qui te pesaient!... Et je ne te punirais pas. comte de Perbruck ! ne l'espère pas...
— Yeux-tu de l'or? s'écria Césaire, plutôt pour parler que dans l'espoir de voir accepter sa proposition.
Lemaître ramassa l'obligation du comte qui était restée par terre, et la jeta dans le brasier allumé en lui disant :
— Le fer sera plus rouge et la marque plus ineffaçable!
La réponse était terrible.
— Mais que veux-tu donc? dit Césaire, qui sentait tout son courage près de l'abandonner.
— Je veux ton nom pour ma fille!...
— Jamais! jamais! jamais!... s'écria Césaire, comme s'il avait besoin de répéter ce mot pour s'affermir dans sa volonté. *
— Eh bien! donc, dit Lemaître en se relevant et eu s'armant de l'instrument fatal, toi, comte de Perbruck. tu seras marqué de la main du bourreau, et lu vaudras moins que le bourreau lui-même !
FREDERIC SOI I II
I aire pu un mouvement instinctif, Jeta, ponr ainsi dire, sa tête sur son épaule comme pour la protéger contre lecontacl de l'infâme instrument. Lemaltrela saisit par une poignée de cheveux, redressa lentement la tête du malheureux, la rejeta sur l'autre épaule, puis, ayant arraché sa chemise par nu mouvement brusque, il appuya le fer rouge sur l'épaule nue <iu comte de ierbruck, et celui-ci put entendre, a quelques pouces de son oreille, ce bruit étrange et sifflant qui l'avait si fort épouvanté la veille, entendu d'un bout à l'autre de la place du Bouffa^ . Aussitôt, et sans lui adresser une parole, Lemaltre se pencha vers sa Qlle, la prit dans ses bras vigoureux et l'emporta, après avoir éteint la bougie, et en laissant derrière lui toutes les portes de la maison ouvertes.
Le brasier allumé éclairait seul d'une lueur rougeâtre l'obscurité où était reste Césaire. Oh! qu'il eût voulu mourir à ee moment, et qu'il trouva Marguerite plus heureuse que lui, d'avc#r été pour ainsi dire tuée par le nom de son père, lorsque lui, le comte de Pcrbruek, n'était pas mort de la flétrissure qu'il venait de recevoir. Et il était enchatné, et il ne pouvait ramasser le couteau laisse à quelques pas de lui, et qu'il eût voulu se plonger dans le cœur, et il ne pouvait fuir et aller chercher ailleurs la mort, qui était maintenant son seul refuge! El personne sans doute ne viendrait le délivrer, ou si quelqu'un venait ce serait pour le voir, là, garrotté, flétri, marqué! Et il ne pouvait mourir, il ne pouvait se tuer!... Fut-ce un bonheur ou un malheur pour lui que cette impuissance? toujours est-il qu'elle usa ses premiers excès de colère, et qu'après une heure d'attente, le comte passa du désir de la mort au désir de la vengeance. Mais se venger de qui? du bourreau !... C'est alors que les pensées sérieuses et repentantes se tirent jour à travers les mouvemens désordonnés de cet affreux désespoir. Les larmes vinrent avec le repentir, et le jeune homme de vingt-trois ans pleurait amèrement sa vie perdue, lorsqu'il entendit un légeY bruit. L'orgueil lui revint aussitôt au cœur, les larmes se séchèrent, et il écouta.
On entrait, avec précaution dans la maison.
— Monsieur le comte?... dit une voix qu'il reconnut aussitôt pour celle de Jérôme Robertin.
Cette voix fit tressaillir Césaire. Cette voix était celle du malheureux que la cruauté du marquis dePerbruck avait livré au bourreau pour subir la même flétrissure que le mêmebourreau devait infliger à son fils.
N'étaient-ce pas là les représailles de Dieu ?
— Monsieur le comte, êtes-vous là? répéta Jérôme.
— Ici, ici... lui dit le comte à voix basse.
Jérôme parut à la porte. Quelques charbons à moitié éteints le firent apercevoir à Césaire, mais Jérôme ne le voyait pas.
— Par ici, par ici... dit encore le comte.
Jérôme arriva près de son maître, guidé par sa voix et par la lueur plus vive des charbons, sur lesquels il avait soufflé.
— Ah! s'écria-t-il en le voyant ainsi dépouillé... je me doutais bien que vous étiez tombé dans quelque guetapens; mais je suis armé, et je trouverai bien les brigands!...
— Délie mes pieds, lui dit le comte.
Jérôme s'agenouilla et tenta d'abord de vains efforts pour dénouer les cordes qui attachaient les jambes de Césaire.
— Par tous les diables ! dit-il en parvenant enfin à défaire le premier tour, je ne connais qu'un homme qui sache faire des nœuds si bien serrés que ceux-là...
Jérôme n'avait pas besoin de le nommer. Césaire avait deviné quel était cet homme dont parlait le supplicié de la veille... Un froid mortel pénétra dans tout son corps.
— Et les mains aussi!... ajouta Jérôme; ils vous ont attaché les mains?
II les délia, et Césaire fut libre; mais lorsqu'il voulut se relever, ses bras engourdis par la pression de la corde ne purent le supporter, et il retomba sur ses genoux.
— Qu'avez-vous donc? dit Jérôme, vous trouvez-vous
mal'.'.". Ma loi, a tous risques jr vais allumer une bOUgte, et s'il v a encore des assassins dans cette maison, du moins nous les verrons en lace.
\ i elle parole, Césaire, par un mouvement brusque et involontaire, ramena sur son épaule le lambeau de sa
chemise déchirée.
— [Non, dit-il, sortons d'ici...
— Soit, lit Jérôme, dont les pieds sVmbarrassrmil alors dans un vêtement jeté a terre .. Qu'est-ce cela? ajouta-t-il. il approcha cet objet de la lueur mourante du réchaud et reconnut l'habit de son maître.
— Donne-le-mOi, dit celui-ci d'une voix tremblante. Jérôme le lui apporta, et Césaire s'en revêtit avec un
empressement qui eût paru extraordinaire au serviteur, s'il eut pu le remarquer.
— lit maintenant, lui dit son maître, partons, partons...
Césaire fit de nouveaux efforts, mais c'est à peine s'il pouvait se soutenir...
— Appuyez-vous sur moi, lui fil Jérôme.
Mais à peine Césaire avait-il mis la main sur l'épaule du pauvre paysan, que celui-ci la retira brusquement en disant :
— Pas de ce côté-là, je vous en prie ; ça me fait encore mal...
Le comte de Perbruek souffrait aussi d'une blessure pareille, et Jérôme, en l'aidant à marcher, la heurta plus d'une fois, mais ie comte fut plus fort que le paysan, il ne se plaignit pas...
— Et comment es-tu venu? dit Césaire, qui voulait s'assurer que Jérôme n'avait aucun soupçon de l'horrible malheur qu'il avait éprouvé.
— Je vous attendais impatiemment, dit Jérôme, calculant que le soleil allait paraître dans quelques heures, et que les paysans ne l'attendent pas pour se rendre aux champs, me disant que le jour n'était bon ni pour vous ni pour moi, lorsqu'il y a une heure, à peu près, il me sembla voir passer à travers la prairie qui borde la route un homme emportant entre ses bras quelque chose de blanc. Je m'approchai, m'imaginant que c'était vous; mais celui-là était bien plus grand, et je vis que c'était une femme qu'il emportait ainsi... Ça ne me parut pas naturel, et j'allais sauter dessus à tous risques, lorsque cet homme me dit, en passant vivement à côté de moi :
— Dans une heure, va trouver ton maître, il aura besoin de toi...
— Et cet homme, dit le comte, l'as-tu reconnu ?
— Oui... Non... Ça n'est pas possible!... dit Jérôme en tremblant. Cependant, ajouta-t-il sur une nouvelle question de Césaire, j'oserais jurer que c'est le même qui m'est venu tirer de ma prison et qui m'a amené à votre voiture...
— Et celui-là, l'as-tu reconnu? fit Césaire de plus en plus inquiet.
— Je ne puis pas le croire, répondit Jérôme, je me suis trompé ; ça ne peut pas être lui qui est venu me délivrer.
— Qui crois-tu donc que ce peut être? fit Césaire.
— Le bourreau ! dit Jérôme a voix basse.
Le comte ne répondit pas. Jérôme se tut, et tous deux gagnèrent enfin la voiture qui les attendait. Césaire y monta et tomba presque évanoui sur les coussins.
— Où faut-il conduire monsieur le comte? dit Jérôme, qui, en voyant son maitre revenir seul, supposa qu'il avait du changer d'itinéraire. Où faut-il conduire monsieur le comte ? répéta-t-il.
— A la trappe de la Mailleraie! répondit le comte.
Quelques jours après, tout Nantes s'entretenait de l'étrange disparition de trois hommes dont chacun commentait la fuite à sa manière. De tous les propos que fit naître cette disparition, un seul acquit la valeur d'une certitude. 11 fut décidé que le comte de Perbruek, indigné de la condamnation de Jérôme Robertin, avait corrompu maître Marchand, le Iwurr^n «*e Nantes (c'était
le vrai nom de Lemaître), pour que celui-ci délivrât le condamné. Tous deux (Jérôme et Marchand) étaient passés en pays étranger, et probablement le comte les avait accompagnés, autant pour protéger leur fuite que pour se soustraire aux reproches et aux violences de son père. Quant à Marguerite, personne ne soupçonna jamais qu'elle eût existé.
Le marquis de Perbruck avait si formellement déclaré qu'il ne pardonnerait jamais à son fds d'avoir protégé Jérôme Robertin, qu'on ne s'étonna point, pendant quelques mois, de ne plus entendre parler du jeune comte.
Cependant, lorsqu'on apprit que le marquis lui-même faisait faire des recherches actives pour savoir ce qu'était devenu son fils Césaire, on commença à douter des sup-
positions qu'on avait faites tout d'abord, et les commentaires reprirent leur cours.
Mais déjà des événemens trop graves occupaient les esprits pour que celte disparition prît dans l'attention publique la place qu'elle y aurait eue dans toute autre circonstance. Ce qui contribuaà en faire perdre complètement le souvenir à ceux qui s'en étaient le plus occupés, fut le départ de M. de Perbruck pour l'étranger. En effet, le marquis donna l'un des premiers l'exemple de cette désertion qui laissa Louis XVI luttant seul contre une révolution. M. de Perbruck émigra dès les premiers jours de 1790, et l'on supposa que le jeune comte était allé le rejoindre en Flandre, où il se trouvait avec Monsieur, vers le Ier juillet 1791.
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