‹ Les aventures de Saturnin FichetChapitre 6 sur 169 · OLYMPE DUPLESSIS · texte numérisé non relu

OLYMPE DUPLESSIS

Le mari offensé fut frappé à cette lecture d'un éblouissement apoplectique. Il s'était relevé à demi pour lire sur l'épaule de Montreuil la fatale épîtro, cherchant dans sa fiérreuso impatienco à devancer le lecteur. Il retomba comme uno masse, et un torrent de pleurs s'échappa de ses yeux.

— Ma foi 1 dit le révélateur en'ramassant soigneusement les papiers épars, si toutes les héroïaes imaginaires écrivaient des lettres aussi imprudontes, ce serait fâcheux pour l'art : il n'y aurait pas de drame en cinq actes possible.

Puis se levant comme un homme fatigué par un long entretien, il se mit à parcourir la chambre à pas lents, en comptant avec une attention mathématique les rosaces du tapis.

Peu a peu les larmes du vieillard s'arrêtèrent ; ses yeux, on moment éteints, se rallumèrent aux flammes de sa pensée ; ses forces revinrent avec sa colère.

— Monsiour, demanda Duplessis, cet enfant vit-il?

— Il vit, répondit tranquillement Montreuil.

— Quel est son nom? où est-il ? que fait-il ?

— C'est là précisément ce que je venais vous apprendre ; mais je suis un peu comme ces marchands qui donnent un objet gratis pour arriver à en vendre plus chèrement un second.. L'histoire est livrée, sans rétribution, afin de reconnaître l'honneur de votre audience particulière. Quant au dénoûment, donnant, donnant. Vous le saurez en me remettant les papiors qui font l'objet principal de notre entrevue. Us n'ont du reste rien de commun avec le petit Limbourg dont il est question dans la correspondance que j'ai eu l'honneur de vous lire.

— Oh I fit Duplessis, je sais ce qu'ils contiennent ; ils intéressent un autre enfant de ce misérable, celui qu'il eut plus tard de son mariage avec la fille d'un juge de Francfort. Je les ai lus. Ce sont des constatations d'identité, des titres de succossibilité à un trône, toutes choses qui, certes, ne m'intéressent plus guère, mais qui peuvent être d'un grand prix dans les mains d'un homme d'audace et d'intrigue; je les garde pour les anéantir. Ce sera une première vengeance contre celte abominable race. Du moins, le fils du scélérat qui m'a trompé ne pourra jamais revendiquer ses droits d'hérédité au trône.

— Vous terez là, permettez-moi de vous le dire pour la seconde fois, une chose indigne de la sagacité qu'on vous reconnaît. Vous punissez l'enfant innocent aux lieu et place de l'enfant né d'une liaison coupable; vous remontez ainsi le courant de la morale, tout en froissant les notions les plus élémentaires du raisonnement.

— En effet, murmura Duplessis, c'est l'autre qu'il m'importe de retrouver; c'est sur lui que ma fureur doit s'ap-

pi sanlir I Mais cette remise quo vous mo domandoz, jo ne puis vous la (aire.

— Àimez-VOUS mieux rester sans vengeance?

— Non! hurla le vieillard, je ne veux pas quitter la vie sans laver dans le sang L'injure que J'ai renie.

— Au surplus, ejoUtl Montreuil, ces papiers, de qui vous

vionni nt-ils? Vous l'ignorez. Qui les a envoyés? Vous n'en

Bavez rien. A\e/ vous donné reçu? lui aiieune façon. Ils

vous sont venus sans condition, affranchis, sous bande,

par la poste, d'une main inconnue, comme un prospectus

de pâte pectorale ou de tire-botte mécanique; Vos scrupules sont tout aiijmoins exagérés;

— Vous aveT raison, s'écria lo vieillard ; suivez moi dans l'étude, je vais vous les remettre h l'instant même.

— Cola se trouvera d'autant mieux, ajouta Monlieuil avec le même flegme, quo j'y ai laissé ma canne.

Arrivé avec Montreuil au milieu dos carions poudreux, lo vieux Duplessis, à la grande stupéfaction dfl son neveu, atteignit une case, en tira un rouleau qui portait encore lo timbro et la bande do l'administration des postes, et le romit à Montreuil.

— Lo nom de l'enfant, dit-il, le nom «

— Il se nomme d'Aronde, répondit Montreuil, et il habite Paris.

— D'Aronde I s'écria lo sopluagénaire; oh! je le connais!

— Vous trouverez dans ces lettres que je vous laisse toute l'histoire do sa vie jusqu'à quinze ans.

—Il était lié avec ma fille, la baronne Appenchorr, interrompit Duplessis.

— Assurément. C'est la défunte baronne qui avait veillé sur lui.

— Infamie! confier à sa fille un oareil soinl Ah! c'est d'Arondo !

— Un agent d'affaires, un négociant, un capitaliste...

— Ah! c'est un homme de finance, un homme de crédit, un homme d'argent? continua le vieillard en se parlant à lui-même. Oh ! alors, pour être différente, la vengeance n'en sera pas moins sûre! Fi du sang! cela tache les mains! Il existe un poison, poison lent, poison subtil, plus terrible que l'arsenic, plus affreux que l'acélate do morphine!

— Diable ! dit Montreuil, vous me semblez être fort en pharmacie! Et comment nommez-vous, je vous prie, ee dissolvant de la vie humaine?

— L'or ! répondit l'ancien banquier.

L'heureux possesseur des papiers relatifs au chevalier de Limbourg allait, après avoir salué, franchir le seuil de l'étude, quand Duplessis neveu intervint.

— Vous emportez ces titres? demanda-t-il à Montreuil.

— Ne vous l'avais-jo point annoncé?

— En ce cas, reprit le jeune notaire, il me faut un reçu, car ils ont été inscrits sur mon répertoire. C'est uno règle dont je ne puis me départir.

— Tout à vos ordres, répliqua Montreuil.

Et sur une feuille de papier timbré aux armes de France, il écrivit :

« Je reconnais avoir reçu de monsieur Duplessis neveu, notaire à Ernée, sur l'ordre de monsieur Duplessis, son oncio, des papiers concernant la succession Limbourg, dont la liquidation m'est confiée.

» Comte de Casticala.

» Ernée, le i2 juillet 184... »

Après qu'il eut formulé celte pièce, à l'aide d'une écriture d'autant plus diplomatique qu'elle était presque illisible, il passa la plume au jeune homme.

— ■ Donnez-moi à votre tour, monsieur , lui dit-il. au nom do votre oncle, un reçu des lettres que je lui ai remises et dont je suis comptable; ce sont mes dépôts à moi.

Monsieur Duplessis neveu, après avoir consulté le vieillard, écrivit à son tour :

« Reçu de monsieur le comte de Casticala', chargé de » la liquidation de la succession Limbourg, quinze lettres

lis vmi D-on,

» ayant appartenu à la femme Wachel, domiciliée à Ker- » mer, près Francfort, pour en faire l'usago qui mo sem- » blera utile à mes intérêts.

» Duplessis, notaire royal.»

» Ernée, le 12 juillet 184... »

—A l'autre maintenant! murmura le vieillard en rentrant précipitamment dans son cabinet. Je tiens ma vengeance 1

Montreuil s'élança dans la rue et y lut le reçu qu'il emportait.

— Ma foi, se dit-il en gagnant la diligence qui devait le ramener à Paris, le Duplessis a fait plus largement los choses que je ne pensais à le lui domander : je ne voulais que ces papiers, et par son reçu il constato mon identité! Me voilà bel et bien comte de Casticala par acto notarié. Un bonheur n'arrive jamais seul.

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