NOUVEAUX PERSONNAGES ET EXPLICATIONS PRÉLIMINAIRES
L'aventure que nous venons de raconter se lie à des événemens d'une telle importance historique que nous demanderons à nos lecteurs la permission de faire précéder la suite de ce récit de la peinture des lieux où se passent ces événemens et de quelques détails sur les personnages qui en furent les premiers héros.
En effet, Je Poitou, la basse Bretagne, le Maine, qui furent le théâtre de la lutte terrible connue sous le nom de Guerre de la Vendée, sont des provinces d'un caractère trop particulier pour qu'il ne soit pas nécessaire d'en donner une idée à nos lecteurs. Au reste, les noms des diverses parties de la première de ces provinces disent parfaitement les aspects qu'elle prend. C'est, d'une parf, le Bocage; d'une autre part, c'est la Plaine, et enfin c'est le Marais.
Le Bocage, ainsi que son nom l'indique, est une vaste étendue de forêts jetées, tantôt sur des coteaux ardus, tantôt dans de profonds ravins. De nombreuses rivières descendent de ces coteaux en cascades bruyantes, ou serpentent au fond de ces ravins, entre des bords tellement escarpés que les rives en sont le plus souvent inaccessibles. Les propriétés éparses dans ces forêts sont toutes entourées de haies vives, au milieu desquelles s'élèvent encore de grands arbres ; mais nous nous trompons en disant que chaque propriété est enclose de haies, c'est chaque champ, chaque lambeau de terre qu'il faut dire. Si bien, qu'il est fort rare de trouver dans les fermes de ce pays des bergers chargés de la conduite du nombreux bétail qu'élèvent les paysans. Le matin, on conduit bœufs, vaches ou moutons dans un de ces nombreux enclos; on ferme la barrière en bois, appelée échalier, par laquelle on y pénètre, et l'on revient les chercher le soir, sans craindre qu'aucun de ces animaux puisse forcer la haie d'épines qui les enferme. Des chemins boueux, encaissés quelquefois de douze à quinze pieds de profondeur, toujours bordés de talus élevés, couronnés eux-mêmes de haies impénétrables, conduisent d'une ferme à l'autre, ou de ces fermes au prochain village, et de ce village au village voisin.
A part ies bois, la Plaine est en tout semblable au Bocage, c'est-à-dire, à chaque pas, des haies, des talus élevés au sommet de chemins profonds, servant souvent de lit à un ruisseau ; à chaque instant des carrefours laissant quelquefois dans l'incertitude les nabi tans mêmes du pays. Nulle part une position assez élevée pour reeonnaiune grande étendue de pays, et alors même qu'on la trouïiC Sièele.
verait, l'aspect uniforme d'un réseau de buissons abritant des sentiers au fond desquels des milliers d'hommes peuvent circuler sans qu'on puisse en apercevoir un seul.
Quant au Marais, c'est encore le Bocage et c'est encore la Plaine, c'est-à-dire toujours et de tous côtés des haies impénétrables ; mais au lieu de ce réseau de sentiers bourbeux, ce sont autant de canaux courant sous ces verts ombrages, contrée encore plus inabordable que les deux premières et qui, mieux défendue qu'elles, a été moins attaquée ot s'est beaucoup moins mêlée à la guerre de la Vendée.
A l'époque où commence ce récit, les grandes voies de communication se réduisaient à quatre grandes routes : par conséquent nul commerce, nulle fréquentation avec les autres provinces, nulle participation à leurs progrès industriels, nulle communion d'idées. Aussi les babifans de ce pays sont-ils en général ignorans, crédules, et en même temps, par un contraste fort commun, pleins de défiance.
Routiniers et entêtés, ils aimaient le gouvernement monarchique parce que c'était celui sous lequel ils étaient nés, celui sous lequel ils avaient vécu. Mais on se tromperait grossièrement si l'on s'imaginait que ce fut un véritable sentiment d'obéissance à leurs seigneurs ou un dévoûment purement chevaleresque qui détermina le soulèvement de la Vendée.Peut-être dans aucun pays, les idées ou plutôt les habitudes d'indépendance n'étaient aussi profondément enracinées que dans ce pays. Le paysan vendéen se sent maître chez lui et n'a jamais compris qu'une volonté étrangère, fût-ce celle du roi ou de lanière patrie, pût régler les intérêts de sa contrée.
Cet esprit, né de la constitution matérielle du pays, venait aussi des rapports du paysan avec son seigneur. Nulle part, dans la Frauce, la noblesse ne touchait de si près au peuple des campagnes, nulle part l'une et l'autre n'avaient des intérêts si complètement unis.
La Vendée comptait peu ou point de grandes exploitations agricoles ; les plus riches fermes ne dépassaient guère mille à douze cents livres de revenu. Chaque gentilhomme riche en possédait donc une assez grande quantité et se trouvait, par conséquent, en relation avec un assez grand nombre de familles qu'il connaissait personnellement et sur lesquelles il avait une action directe. >
Ces relations prenaient en outre un caractère de corn- ; munauté d'intérêts et d'habitudes par la manière dont les'} fermages étaient concédés et dont les propriétaires vivaient dans leurs terres. En général, le prix des baux n'était point réglé en argent; le fermier était un colon
FREDERIC SOUlrè.
partiaire donnant l son islgneur la moitié de La récolte, gardant l'autre pour lui-môme, il en réaultatl quele pro priétalra, « i < >n t la fortune dépendall de la bonne ou mauvaise administration de ses terres, s'en mélall le plus souvenl ; fi de 16 cette communauté d'intérêti el de relations habituelles.
D'une autre pari, les seigneurs de ce pays, bien dill'é-
rens m cela des nobles du reste de la France, n'avaienl point apporté dans leurs modestes châteaux le luxe qu'ils avaient appris a Parla ou a Versailles : la demeure du
maître n'insultait point par son faite à la demeure du
paysan. La chasse el la danse étaient les plaisirs de l'un
et de l'autre, truand le seigneur chassait, il appelait ses fermiers à partager ce plaisir avec lui, quand les jeunes gens venaient, le dimanche, danser dans la tour du château, les dames se niellaient de la partie. Au^si, faut-il le dire pour (eux qui chercheraient dansée livre autre chose que le récit d'une aventure liée aux premiers événemens de la Vendée, le marquis de Perbruck n'est point une personnification de la noblesse de co pays et de cette époque. M. de Perbruck, auquel nous pourrions trouver des milliers de modèles dans le reste de la France, était une exception en Vendée.
Si nous avons donné a nos lecteurs un aperçu su (lisant de ces provinces el de leurs habitudes, on doit comprendre facilement le caractère des liabitans. Le Vendéen, toujours en lutte avec une nature rebelle, enfermé dans sa métairie, isolé du reste delà France, était, comme nous l'avons dit, ignorant, crédule et. déliant. Ignorant, pane qu'aucune idée germée en dehors de lui ne lui était apportée ; crédule, parce que rien n'exalte la foi et ne conduit à la superstition et à la crédulité comme l'isolement dans la famille, comme les contes dont on endort l'ennui des longues soirées d'hiver. Aussi, après le curé, la personne la plus sacrée pour un paysan du Bocage, c'est le sorcier. Enfin, il était défiant parce que, fort et heureux de cet isolement, il redoutait tout ce qui lui venait du dehors.
Ce défaut, le paysan vendéen le portait si loin que dans la guerre où il a déployétant de courage et d'obstination, il crevait à la trahison dès qu'il ne voyait pas clair dans la conduite de ses chefs. Bonchamp, blessé, fut obligé de se faire porter au milieu de ses soldats pour prévenir la désertion. Dans la bataille même, jamais ils ne précédaient leurs chefs ; ce n'était que lorsque ceux-ci étaient engagés dans le péril comme de simples soldats que les paysans se décidaient à les suivre. On ne les envoyait pas à la victoire, on les y menait; on avait mille peines à les garder réunis: chacun étant le maître chez soi, brûlait d'y retourner.
Cg caractère d'indépendance , cette assurance en sa propre force, se faisaient également remarquer chez les gentilshommes de ce pays; aussi la plupart ne suivirentils pas l'impulsion donnée par la noblesse des autres provinces, et il y en eut un très petit nombre qui émigrèrent.
Il en advint que ce pays se trouva admirablement disposé pour une guerre civile. Un terrain mieux fortifié par ses plantations qu'il n'eût jamais pu l'être par les travaux d'art les plus immenses ; une population pauvre mais vigoureuse, habituée au maniement des armes, aux fatigues de la chasse, à celles d'une culture rebelle, et maîtresse de ce labyrinthe de fortifications dont elle avait seule le secret ; en outre, la présence de nobles et de riches capables de la conduire, indépendamment des hommes supérieurs que les grandes commotions ont toujours fait naître (hommes qui se sont appelés Cathelineau et Sloflef), tout cela se trouvait en Vendée. Elle fut donc choisie pour être le théâtre de la lutte que la noblesse voulait établir entre ses droits anéantis et le nouvel ordre de choses.
Ce n'est pas sans motif que nous avons dit que la Vendée fut choisie pour théâtre de cette lutte, malgré ce qu'en disent les historiens qui l'ont racontée. En effet, une pré-
tention Inexplicable des royalistes , prétention du resta avouée ou plutôl prônée par oelul de leurs écrivains que le parti a appelé l'Homère de cette guerre, cette prétention, dlsonspnous, est de vouloir persuader s la France que le mouvement vendéen fût une explosion imprévue, soudaine, el qui n'eut d'autre cause déterminante que
l'indignation que causèrent aux braves paysans de la
Vendée les excès de la Convention. Nous disons que cette
prétention est inexplicable, en ce sens qu'elle réduit les
nobles à an rôle secondaire, Indigne de l'esprit chevaleresque dont ils se sont tant enorgueillis depuis. Heureusement pour eux les faits démentent complètement cette Batterie aux paysans, flatterie qui, même de nos jours, a peut-être encore son but et ses espérances.
Bien longtemps avant que le mouvement vendéen éclatât, tout était prévu, arrangé, calculé. Un esprit ambitieux, entreprenant, actif, énergique, avait tracé le plan, arrêté les combinaisons, calculé les chances, et si ce plan ne fut exécuté qu'après sa mort, c'est qu'elle le frappa avant qu'éclatât la grande circonstance qui, seule, devait mettre en mouvement ces populations si exaltées au dire des royalistes, mais si dures à émouvoir au dire de la Rouarie.
La Rouarie !
< l'est le nom de l'homme qui conçut la guerre de la Vendée, qui prévit et organisa ses succès, et qui les aurait peut-être poussés jusqu'au renversement de la Convention, s'il avait mis lui-même à exécution les projets que suivirent ses successeurs.
Disons quel fut cet homme extraordinaire.
Armand Tuftin de la Rouarie, dont il doit être longuement question dans ce livre , avait embrassé la carrière des armes dès sa plus tendre jeunesse. C'était un homme à passions ardentes et d'un esprit naturellement porté à l'opposition. Officier aux gardes-françaises, il s'y élait fait connaître par ses sanglantes railleries contre le gouvernement monarchique et contre les mœurs de la cour. Ce n'est pas que les siennes fussent irréprochables. Connu déjàparmi les hommes de table, de jeu, de plaisir, d'aventures galantes, il y devint célèbre par son duel avec le duc de Bourbon-Busset et par son amour extravagant pour la Beauménil. Tombé dans la disgrâce du roi à cause de son duel, refusé par l'actrice, qu'il voulut épouser et qui préféra la liberté de ses amours au litre de marquise de la Rouarie, Armand, désespéré et cédant aux violentes inspirationsd'un caractère ardent, Armand s'empoisonna.
Le suicide ne lui réussit pas mieux que l'amour ; il fut secouru à temps au milieu de ses souffrances. Alors, désespéré de vivre, il se condamna à un autre suicide : il alla s'enfermer à la Trappe. Ses amis l'y suivirent ; leurs sollicitations , et plus encore l'inactivité de cette vie régulière et contemplative, l'arrachèrent à cet asile. Mais la France ne pouvait donner une occupation suffisante à celte énergie remuante et ambitieuse. La lutte des Etats- Unis d'Amérique avec la mère patrie était un champ ouvert à toutes les ambitions généreuses comme aux activités sans but. Armand, poussé à la fois par ses idées de liberté et par un impérieux besoin d'action, y courut. Bientôt le colonel Armand (il ne prit point d'autre nom) acquit une renommée de courage, d'activité et de promptitude, qui traversa les mers et précéda son retour en France.
En effet, la Rouarie venait d'entrevoir la possibilité de prendre position dans la résistance que les parlemens et la noblesse faisaient à la cour. Vers 1785 il reparut dans son pays et fut nommé l'un des douze députés qui vinrent au nom de la Bretagne réclamer la conservation des privilèges de cette province. La rudesse de ses réclamations fut telle, que la Rouarie qui en était l'organe, fut envoyé à la Bastille. Après avoir été le soldat delà libertédémocratiqueau nouveau monde, il devint la victime de son dévoûmentà la cause aristocratique dans sa patrie. La Rouarie fut l'idole de la Bretagne. Toujours épris demouvemens et de révolutions, il accueillit bientôt avec des transports
menaçans les grandes circonstances de 89. Délivré de sa prison, il quitta Paris en révolutionnaire ardent; mais a peine de retour en Bretagne, il se trouva en présence de la bourgeoisie. Celle-ci, forte de la double représentation qui lui avait été accordée, ne cachait point ses espérances: elle parlait de réformes, elle attaquait ces mêmes privilèges défendus naguère par laRouarieaupérildcsa liberté. Armand, qui n'avait point voulu de l'absolutisme de la cour, ne voulut point de la toute-puissance plébéienne. La Rouarie était le gentilhomme d'un autre siècle, tout prêt à lever au besoin l'étendard de son castel contre son roi, tout prêt à écraser à sa voix la moindre prétention populaire.
Il avait quitté Paris pour faire de l'opposition contre la cour: arrivé en Bretagne, il en fit encore, mais dans un tout autre sens. Il conseilla aux nobles de sa province de ne point envoyer leurs députés aux états généraux, et obtint d'eux cette fameuse protestation contre les premières délibérations de l'assemblée nationale, protestation que les gentilshommes bretons signèrent individuellement de leur sang.
Mais la révolution écrasait en avançant toutes les résistances partielles qui naissaient dans son sein. La Rouarie, fatigué de ses inutiles tentatives, comprit enfin que c'était en dehors du mouvement qu'il fallait se placer pour l'arrêter. A la fin de 1791, il était à Coblentz, expliquait aux princes émigrés le plan de la vaste association conçue par lui, et le 2 mars 1792, il recevait d'eux la commission qui l'investissait des pouvoirs les plus étendus.
Mais déjà depuis longtemps la Rouarie n'était plus le seul meneur de cette vaste conspiration; une femme, une héroïne, s'était attachée à sa fortune avec quelques gentilshommes qui lui étaient plus particulièrement dévoués. Cette héroïne était Mlle Thérèse de Moëllien. Ces braves complices de la Rouarie, toujours a ses côtés ou en mission par ses ordres , étaient le chevalier de Tinteniac, M. de Fontevieux et le jeune Tuffin, neveu de la Rouarie.
Disons tout de suite ce qu'était Thérèse Moëllien.
Elle appartenait à une famille noble de Fougères et était cousine de la Rouarie. Restée de bonne heure orpheline, el!e avait appris de la nécessité à se protéger ellemême. Fière et hautaine, elle n'avait pas caché sa haine pour la révolution ; aussi avait-elle écouté avec enthousiasme la confidence des projets du marquis. Amoureuse de luttes, d'émotions, de combats, elle avait prêté sa maison aux conciliabules secrets des nobles Bretons et secondé de tout son pouvoir les menées de sou cousin ; puis, lorsque le danger était venu, lorsque l'heure de l'explosion avait été plus proche, elle n'avait pu se résoudre au rôle, presque devenu inutile d'hôtesse des associés; elle avait voulu suivre la Rouarie dans ses courses. Là elle l'avait vu infatigable, toujours ardent contre les difficultés, toujours calme en face du péril, opiniâtre, rusé, prudent, emporté selon la circonstance, et elle s'était vouée tout entière à l'homme qui incarnait en lui le héros le plus complet qu'elle eût rêvé.
Cependant laRouarie, dont les passions ne s'étaientpas plus éteintes dans cette activité que dans les combats du nouveau monde et dans les austérités de la Trappe, la Rouarie demandait vainement des preuves de cet amour qui exaltait la tête de Mlle Moëllien, sans qu'il parût agiter son cœur ou troubler ses sens. Irrité des refus de Thérèse, qui ne répondait à ses ardentes sollicitations qu'en lui disant que le but de leur tendresse n'était pas d'aimer, mais de sauver ensemble la France, Armand mit en doute ce dévoùment aux intérêts royalistes, parce qu'il la trouvait rebelle à ses désir?.
Thérèse en fut cruellement blessée, et, si quelque autre homme que laRouarie lui eût paru capable de soutenir le poids de cette colossale entreprise, peut-être eùt-elle usé de l'influence personnelle qu'elle avait g-^uise pour le •Yésenter à l'élection des associés. Mais [f rtôuark .^pas-
sait de si loin en courage, en énergie, en ressources, tous ceux qu'on aurait pu lui opposer, que Thérèse n'y pensa point. Enfin, Armand sembla vouloir garder vis-à-vis d'elle le secret de ses démarches, et un jour qu'il avait reçu des communications du comte d'Artois et du minisire Calonne, et qu'il ne les avait pas montrées à Thérèse, elle prévit qu'il voulait l'éloigner. Elle s'indigna; il res:;, me et ne se départit plus de son silence. Bientôt la llouarie convoqua les principaux de ses complices au château dont il portait le nom, et leur annonça qu'il partait pour sonder les dispositions de certaines compagnies du Morbihan. Sesaffidés, Tuffin son neveu, Tinteniac et Limoëlan lac compagnaient ; mais Thérèse ne fut pas désignée comme d'habitude pour être du voyage et du danger. Comme nous l'avons dit, cette résolution avait été annoncée au (bateau de la Piouarie devant une réunion nombreuse. A l'heure où la plupart des conjurés étaient retirés, Thérèse s'approcha d'Armand et lui dit :
— Vous partez sans moi ?
— Je pars avec les gens qui m'aiment, dit la Rouarie.
— Je ne suis donc pas de ceux-là?
— Us me sont dévoués corps et âme, dit Armand avec une expression de tristesse sardonique.
Thérèse le comprit et rougit.
—D'ailleurs, Thérèse, reprit plus doucementlaRouai ie, nous partons à quatre heures du matin, vous ne pourriez être assez tôt prête... Il vous faut retourner à Fougères... Il est déjà dix heures du soir...
— Je passerai la nuit chez vous, repartit brusquement Mlle de Moëllien.
C'était en dire assez à la Rouarie, chez qui elle n'avait jamais voulu demeurer, tant elle craignait l'audace de ses entreprises.
Thérèse se donna à l'homme qu'elle admirait, elle se donna à lui par passion politique ; mais l'amour, dans son sens absolu, fut, pour ainsi dire, étranger à cette liaison. Thérèse lecomprit lorsque plus tard elle rencontra le beau Fontevieux, âme chaste, dévouée, intrépide ; jeune apôtre d'une religion d'abnégations et de sacrifices toujours héroïquement et modestement accomplis. Il n'y avait pour Fontevieux ni dangers, ni fatigues, ni obstacles. On lui disait:
« Il faut traverser la France et aller en Allemagne chercher les ordres des princes; il faut aller en Angleterre recevoir les millions de faux assignats qu'y faisait fabriquer Calonne. »
. Fontevieux partait, et comme si la France n'eût pas été hérissée de surveillans, d'ennemis, de bourreaux ; comme si les portes n'eussent pas été fermées à tous ceux qui voulaient sortir, Fontevieux arrivait en Allemagne ou en Angleterre, et revenait au jour dit avec la célérité et l'exactitude d'un courrier muni de pleins pouvoirs pour faire obéir sur sa route magistrats, gendarmes et postillons.
Et cependant, durant ces voyages si audacieusement et si habilement accomplis, Fontevieux avait dix fois changé de costume, et échappé par la force ou par la ruse à l'imminent danger d'une arrestation. Le plus souvent il n'en disait rien, si ce n'est à Thérèse, qui lui demandait avec tant d'instances l'emploi de chacune de ses heures d'absence, qu'il finissait par tout avouer. Alors elle l'écoutait avec une attention extrême, avec une joie et des craintes qu'elle n'avait jamais éprouvées pour la Rouarie. Aux jours où celui-ci avait été le plus menacé, Thérèse avait dii : « Quel désespoir et quelle perle pour notre parti : i laRouarie était arrêté!... » Le cœur royaliste parlait seul ; mais quand elle écoutait ie récit des dangers pasde Fontevieux, il prenait à Thérèse des terreurs d'enfant ; elle pâlissait et frémissait; c'était le cœur de la femme qui parlait alors.
Cependant cet amour était resté muet de la part de Thérèse coame de la part de Fontevieux. Jamais Mlle de Moëllien n'avait pensé à trahir laRouarie comme, maîtresse, pas plus qu'elle ne l'eût trahi comme complice. De
FREDERIC SOULIF.
côté Fontevieux eût reculé a la Beule pensée de montrer un désir à celle qu'aimait lé héros donl il avait ail son chef, son Idole, presque son Dieu.
Thérèse etÉdouard savaientseuls qu'ils s'aimaienl sans
se Pétre jamais dit, el sans Jamais avilir donnée leur ■mour d'autre espérance que de vivre ou de mourir pour la même cause et l'un près de l'autre. Quant a la Rouarie, il soupçonnait rexlstence de ce] amour, et souvent il avait contre Fontevieux des mouvemens d'humeur dictée par sa Jalousie* Instinctive, el cependant, an milieu de de cette Jalousie même, la Rouarie ne doutait ni de Thérèse ni d'Edouard; il lesestimail trop ions deux pour avoir aucune crainte.
Déjt tome la rive droite de la Loire était organisée. La Rouarie avait reçu la signature de la plupart des nobles de la haute Bretagne. Mais il avait jugé depuis longtemps que ce pays était beaucoup moins favorable à une lutte que la partie (iui s'étend depuis Nantes jusqu'aux environs de la Rochelle. Il se résolut donc à taire entrer la noblesse nantaise et celle delà Vendée dans sa vaste conjuration, et ce fut pour arriver a ce but qu'il entreprit le voyage auquel ce récit va se rattacher.
Mais tandis que la Rouarie poursuivait ses projets avec l'ardente obstination de son caractère, la trahison le suivait pas a pas. Ce fut elle qui mêla à ses menées quelques-uns des personnages dont il a été question dans le commencement de ce livre. Nous devons donc en raconter a nos lecteurs les plus minutieuses circonstances ; elles serviront a leur faire mieux comprendre les bizarres quiproquos qui résultèrent d'une ressemblance que nous avons déjà signalée plusieurs fois, celledeCésairedePerbruck et de Saturnin Fichet, fils ou prétendu fils de l'intendant de cette noble maison.
Latoucbe Shevetel était de Rennes, mais il avait fait ses études de médecine à Paris, où il s'était établi. Quoique bien jeune encore en 1783, il avait été le médecin de la Rouarie, qui avait toujours cherché à gagner les gens de sa province, alors même qu'il ne pensait pas qu'un jour il eût à l'organiser tout entière pour une immense conjuration. La Rouarie amena bientôt une nombreuse clientèle à son médecin, car il savait comment on recommande et comment on protège, et il mettait à tout ce qu'il voulait faire réussir la volonté et l'ardeur de son caractère. Latoucbe, bien posé et tout à fait en voie de fortune, grâce au marquis, se fit son serviteur dévoué.
La révolution arriva ; Latoucbe demeura l'ami de la Rouarie et lui rendit sans hésitation tous les services que le marquis lui demanda. Ainsi, dans deux ou trois circonstances, il avait, au risque de se compromettre, changé des billets de caisse contre de l'or, sans demander à son bienfaiteur ni l'origine de, sommes aussi considérables, ni l'emploi qu'il comptait en faire.
La Rouarie ne doutait point de la fidélité de Latouche, mais il redoutait son étrange poltronnerie; aussi ne lui avait-il rien confié. Cependant un jour arriva où le marquis, pressé d'avoir des fonds, envoya son neveu, le jeune Tuflin, à Latouche. Tuffin, que son oncle n'avait point averti de l'ignorance où il avait laissé le docteur, laissa échapper quelques mots de la conspiration. Latouche les recueillit avec soin, mais il ne savait rien, sinon que la Rouarie s'occupait d'organiser la Bretagne et le Poitou.
Le médecin se tut.
Deux mois ne s'étaient pas passés que Fontevieux, qui partait pour Coblenlz, s'adressa encore à Latouche, sur la recommandation de la Rouarie. Celui-ci làta le chevalier sur ses projets, sur la cause qui l'obligeait à emporter de l'or. 11 parla de Tuffin le neveu, il mêla à ses questions le nom de la Rouarie, dont il se dit l'âme damnée; enfin il fit si bien que Fontevieux voyant que le docteur savait la plus grosse part du secret, le crut de la conspiration et lui en dit toutes les espérances, sinon tous les
détails. Puis il partit pour Coblenlz; c'était vers la fin de juillet 17!)2.
A peine LstOUCfae a-l-il appris l'existence de celte immense BSSOCiation qu'il tremble et fléchit SOUS le poids d'un pareil secret. Il se voit arrêté, condamné, exécuté,
el n'émuiant que ses terreurs, il court dénoncer la conspiration à Danton. Le croira-t-on P celle révélation, portée par Danton au comité de sûreté générale de l'assem-
blée législative, l'émut à peine. Quelques ordres de surveillance furent a grand'peine obtenus par Danton et expédié-, aux administrations départementales des Côtesdu-Nord et d'Ille-et- Vilaine. On était déjà aux premiers
jours d'août \~'.)2, et la terrible importance des éwneiiieiis qui se préparaient absorbait trop entièrement la pensée des hommes qui révolutionnaient la France pour qu'ils s'appesantissent sur une conspiration qu'ils supposaient toujours en permanence sans en connaître les chefs. On avait même répondu a Danton, qui s'était écrié au comité : « Je viens vous prouver que les nobles conspirent! » — « C'est leur métier, nous le savons. »
Le 10 août arriva, et dans cet immense bouleversement la dénonciation de Latouche fut oubliée ; mais celui-ci veillait.
La Rouarie, averti de l'imprudence de son neveu et de la confiance de Fontevieux, n'avait pas cru pouvoir mieux réparer cette indiscrétion qu'en associant franchement Latouche à ses projets. Celui-ci accepta, et bientôt il parut devenir l'agent le plus actif de la Rouarie, qui admirait l'habileté avec laquelle il échappait à tous les espions. Enfin, quelque temps avant l'époque oii nous aurons à reprendre ce récit, Latouche reçut du marquis la mission d'aller à Londres pour y presser les envois de fonds promis par Calonne, et déterminer avec lui le jour de la levée de boucliers et de la descente que les émigrés rassemblés à Jersey devaient faire sur la côte de Bretagne.
Danton était alors ministre de la justice. Latouche court l'avertir. Danton prend sur lui de diriger celte affaire, et Latouche part pour l'Angleterre avec une mission de la Rouarie dans une poche et une mission de Danton dans l'autre.
En ce moment l'association bretonne était dans la consternation, la retraite des Prussiens avait découragé les plus intrépides. La Rouarie seul restait inébranlable, et pendant que son perfide agent excitait la lenteur de Calonne, pendant que Fontevieux déterminait le comte d'Artois, qui s'était avancé jnsqu'à Liège, ù se tourner du côté de la Bretagne, la Rouarie reprenait ses courses aventureuses, et comme nous l'avons vu, il faisait franchir la Loire à son association.
Cependant Latouche entretenait une correspondance active avec Danton. Il écrivait aussi à la Rouarie, mais il fallait trouver des émissaires dévoués pour lui faire parvenir les nouvelles, car de ce côté Latouche gardait toujours le masque d'un conspirateur prudent.
On venait de décider à Londres qu'il était temps d'agir et qu'il ne fallait pas attendre que l'infortuné Louis XVI fût assassiné. Danton, averti par Latouche, avait répondu : « Laissez aller. » Le docteur, sur l'ordre du ministre républicain, dut avertir la Rouarie de la décision prise à Londres.
Cependant Danton avait ordonné à Latouche d'aller luimême en Bretagne pour surveiller la conspiration; mais le lâche espion, sentant bien que c'en était fait de lui si l'on soupçonnait sa trahison, préféra charger un émissaire des instructions dont il était porteur. Il écrivit, d'un côté à Danton, qu'il restait en Angleterre pour surveiller Calonne, et de l'autre, à la Rouarie, qu'il y restait pour exciter l'ex-ministre Calonne. Toutefois, Latouche ne savait comment faire parvenir ses lettres à la Rouarie. Voici ce qui arriva de cet embarras, voici comment quelquesuns de nos personnages, longtemps étrangers à cet événement, s'y trouvèrent mêlés tout à coup.
Latouche avait souvent rencontré chez Calonne l'abbé Bernier, et chez l'abbé Bernier, à qui il avait été faire vi-
site, un trappiste qui se faisait appeler le frère Césaire. Bernier, qui se mêla plus tard avec tant d'activité à la guerre vendéenne, paraissait alors ne vouloir prendre part a aucun des projets fomentes à Londres. Cependant Latouche lui confia son embarras.
Contre son attente, Bernier lui promit de s'occuper de son affaire et lui demanda vingt-quatre heures pour lui trouver un émissaire. Le lendemain, il lui présentait le trappiste Césaire. Lalouche se défiait des moines et le refusa. Alors Dernier lui raconta que celui-là n'avait du moine que l'habit, que c'était un gentilhomme qui ne demandait pas mieux que de s'associer à une grande entreprise; enfin il le lui nomma et Latouche, à son grand élonnement, apprit l'existence du comte de Perbruck, dont la disparition avait fait assez de bruit dans le monde de Lalouche pour arriver jusqu'à lui.
Huit jours après, Césaire se mettait en route pour la France avec des lettres de Latouche et une lettre particulière de l'abbé Bernier pour la Rouarie. Dans cette lettre, l'ancien curé apprenait à la Rouarie que le prétendu trappiste n'était autre que le jeune comte de Perbruck, disparu depuis près de cinq ans, et qui, chassé de son couvent comme tous les religieux, s'était réfugié en Angleterre. Du reste, la cause de la disparition de Césaire n'éiait pas relatée dans la lettre de l'abbé Bernier, soit qu'il l'ignorât, soit qu'il voulût la cacher; cette lettre contenait seulement cette phrase mystérieuse:
« Donnez votre confiance entière au jeune comte. Il » croyait n'avoir plus qu'à mourir dans l'austérité et le » repentir, je lui ai montré que la gloire qu'on peut con- » quérir en combattant pour son Dieu et pour son roi re- » lève un gentilhomme de l'abaissement oh il est tombé, » mieux encore que la pénitence. Comptez donc sur M. de » Perbruck : il sera au besoin un héros et un martyr. »
Perbruck, selon les instructions qu'il avait reçues de Latouche et de Bernier, se rendit d'abord à Guernesey et à Jersey, et de là, déguisé en paysan, il aborda sur les côtes de Saint-Malo. Ce fut dans la maison d'un habitant de cette ville qu'il rencontra la Rouarie et qu'il lui remit à la fois les lettres de Latouche et celles de l'abbé Bernier. Mais ce qui étonna singulièrement Perbruck, ce fut d'apprendre de la Rouarie qu'il était arrivé pour lui une lettre de ce même Latouche qu'il venait de quitter.
Césaire se demanda comment il avait pu être devancé en France, lorsque avec toute l'activité possible il ne faisait que d'arriver. Du reste, cette lettre avait peu d'importance, elle lui recommandait un jeune homme emmené par ses maîtres en Angleterre et tombé dans la misère. Latouche priait Perbruck de le prendre à son service. Le jeune homme était arrivé le matin même à Saint-Malo. Il avait trouvé la Rouarie dans la maison oU il se réfugiait d'ordinaire. Là, il lui avait parlé de l'arrivée de Perbruck et lui avait montré la lettre de Latouche qui le recommandait lui-même au jeune comte.
Après que, le marquis et Césaire eurent réglé les mesures qu'ils avaient à prendre, on fit venir le jeune homme. Ses traits et sa tournure parurent vivement frapper Perbruck. Il l'interrogea, mais Jacques Pèlerin (ce fut le nom que se donna le jeune paysan) fit un récit assez vraisemblable de son enfance et de tout ce qu'il avait vu et fait durant sa vie pour que Césaire fût honteux du trouble que lui avait éprouver l'étrange ressemblance de ce garçon avec une femme dont l'amour lui avait coûté bien cher.
En effet, Jacques Pèlerin avait tous les traits de Marguerite Lemaître. L'une des raisons, et c'est en cela que le hasard est un maître merveilleux dans l'art d'arranger les circonstances, l'une des raisons, disons-nous, qui firent que Césaire eut honte de l'effroi que lui avait donné celte ressemblance, c'est qu'il savait (pic lui-même avait en Saturnin Fichct un sosie qui eût trompé les plus clairvoyans. Du reste, voici le secret de cette singulière remontre de Césaire et de Marguerite; il se trouve tout entier dans une lettre écrite par Lalouche à Danton, lettre dans laquelle le médecin espion apprenait au farouche
ministre qu'il avait confié à Césaire de Perbruck les dépêches adressées à la Rouarie, dépêches qui devaient faire éclater la révolte, selon le désir de Danton.
Celte lettre se terminait ainsi : « Mais j'aurais bien » mal rempli ma mission, citoyen ministre, si je n'avais » pas gardé près des rebelles un agent sûr et dévoué qui » nous tiendra au courant de tout ce qui pourra se tra- » mer contre la France. Cet agent n'est autre qu'une » femme réfugiée à Londres. Il est nécessaire, pour que » vous ne me taxiez pas d'imprudence, que je vous ra- » conte en détail comment cette femme est arrivée jusqu'à » moi et comment je lui ai confié cette mission impor- » tante. Je vous ai dit plus haut que Bernier m'avait » trouvé un émissaire sûr auprès du marquis en la per- » sonne du sieur Césaire de Perbruck, il faut que je vous » dise comment lui-même a rencontré Perbruck et la » femme dont je vous parle.
» Un jour que l'ex-curé errait sur la grève de Sainl- » Malo, attendant une barque de pêcheur qui devait le » conduire à Jersey, il rencontra, couché sur le sable, un » pauvre trappiste qui semblait près de rendre le dernier » soupir; il lui parla, l'encouragea ; mais celui-ci, ré- » solu à se laisser mourir, s*e confessa à l'abbé. Ce fut » alors sans doute que Perbruck, car c'était lui, confia à » Bernier qui il était. Celui-ci lui persuada qu'il ferait » mieux de vivre. Cependant le pauvre diable était si fai- » Lie qu'il ne paraissait pas possible de le conduire plus » loin, lorsqu'un de ses camarades, religieux comme lui » et qui avait été chercher du secours, revint avec du » pain et du vin ; le malade consentit. à se laisser soi- » gner, et la barque qu'attendait Bernier étant arrivée, ils » s'y embarquèrent tous deux. Quant à l'autre religieux, » il n'avait suivi son camarade que par amitié, et il an- » nonça que son intention était de jeter le froc aux orties. » Voilà comment Bernier a trouvé ce Perbruck; mais ce » qui dut bien surprendre le pauvre abbé,c'est qu'au mo- » ment où il abordait à Jersey, au moment où on descen- » dait à terre le trappiste que le mal de mer avait failli » achever, une femme, habillée en carmélite, poussa un » grand cri, et voyant que l'abbé lui donnait des soins, » elle l'aborda et lui dit:
» — Vous êtes l'ami du comte de Perbruck? » Bernier, voyant qu'elle savait le nom du comte, lui » avoua la vérité. Cette femme lui remit une somme d'ar- » gent pour faire soigner Perbruck; mais elle exigea le » secret sur sa générosité. Depuis cette époque, Bernier » n'avait plus entendu parler de la religieuse, lorsque !e » jour même ou je résolus de donner mes dépêches au » comte pour les porter à la Rouarie, je reçus la visite » de cette femme, qui m'était amenée par l'abbé lui-même. » Elle voulait me voir, me dit l'abbé, afin de me remettre » des secours pour l'association. Nous restâmes seuls; » alors elle parla un autre langage, elle me dit qu'elle o avait aimé Perbruck, qu'il l'avait abandonnée et qu'elle » voulait le suivre dans l'espoir de le ramener. » — Et s'il ne revient pas? lui dis-je. » — Oh ! alors, s'écria-t-elle avec un accent terrible qui » me charma, alors, malheur à lui !
» Je jugeai qu'elle était femme à le dénoncer au besoin, » et je fis mon plan. Le sien était tout tracé. Elle devait » retourner en France, se déguiser en paysan et se met- » tre au service de Perbruck; mais pour cela il lui fal- » lait une lettre de moi. Cette lettre, je la lui ai remise. » Ceci n'est rien ; mais ce dont vous me louerez, je l'es- » père, c'est qu'en même temps je lui ai remis une seconde » lettre pour Morillon, qui devra, d'après vos ordres, se » trouver à Saint-Malo, où elle s'abouchera avec lui. Si » Morillon, que vous considérez comme un homme supé- » rieur, et qui à mon sens n'est qu'un histrion, mérite la » confiance que vous avez en lui , il doit, au moyen de » celte femme, se rendre maître de la Rouarie et de tous » les secrets dont moi, comme tous les autres associés, » je ne connais qu'une faible partie. Il pourra arriver à » s'emparer de la fameuse liste des associés, qui est restée
FREDÉ1UC 801 LIÉ
» entre les nains de li Rouarie ou de Tnéri ■ Moôl« » lien, etc., etc.
Latouche continuai) ainsi pendant quelques pagea, Ira* çanl un pian lie conduite à l'usai e dece Morillon, el inslstanl sur le parti qu'on pouvait tirer de l'esprit de fangeanoc >ini davail animer mie maîtresse abandonnée. Danton, sans s'occuper de la valeur de ce plan, envoya tout simplement la lettre de Latouche à Morillon. Du reste, voilà seulement en i|uui Latouche Shevetel prit part aux évéïH'nu'iis de ce récit, il n'en esl pas de même de Morillon, qui > l'iua un rôle très Important, il sel donc nécessaire de le mire connaître plus partkuUeremenl à nos lecteurs. Qeci mit, nous en aurons fini avec cette longue digression ou plutôt avec ces préliminaires indispensables.
Morillon étail un Dauphinois qui s'était engagé de bonne heure comme soldai. Admis dans les grande-gendarmerie à cause de sa belle taille, de son activité et de son intelligence, il était devenu sous-ol'ficior, mais il s'était bientôt fait chasser de ce corps d'élite pour certains ((impies de tonnages ou il avait présenté des reçus d'argent imitant si parfaitement la signature des fournisseurs qu'on n'avait osé les taxertle taux. .Morillon se trouvant sur le pavé y resta, el Paris admira pendant quelque temps un superbe chanteur qui faisait frémir les vitres des rues de sa voix de Stentor. La police le reconnut et se l'attacha. Morillon, fort de sa commission de mouchard, en tira parti. Le numéraire devenait de plus en plus rare; il fabriqua des louis d'or qu'il vendait aux nobles qui voulaient émigrer, sans oublier de leur faire payer le prix du change, qui était énorme à cette époque. Mais ce qui fut tout à fait plaisant dans cette affaire, c'est que ce fut Morillon lui-même qui fut chargé par la police de découvrir les faux monnayeurs qui émettaient tant de louis d'or. Il persuada au comité qu'on les fabriquait à Coblentz, et se lit donner un passeport et des frais de route pour y aller.
Arrivé près du comte d'Artois, le chevalier de Morillon, riche de bons et loyaux louis, nés de sa fausse monnaie, prit une belle position, s'insinua dans l'esprit des gentilshommes qui approchaient les princes; il devint là l'intime ami du vieux marquis de Perbruck, le père deCésaire. Celui-ci, ".comme nous l'avons dit, avait émigré des premiers et était alors à Coblentz. Morillon fut bientôt initié aux plans de l'émigration.
A cette époque ( c'était au moment de l'invasion en Champagne dont la Prusse menaçait la France), à cette époque, on s'occupait fort peu à Coblentz des grands projets de la Rouarie et de l'association bretonne. Les gentilshommes émigrés, convaincus qu'ils allaient écraser la révolution et arriver à Paris en quarante-huit heures, se moquaient des gentilshommes bretons et raillaient leurs castels, leurs fossés et leurs haies. Ils allaient plus loin, ils élevaient des doutes sur leur fidélité, et l'on sait qu'il fallutàLarochejacqueieinet àLescure des ordres précis de Louis XVI pour ne pas céder aux propos des hommes de Coblentz, qui leur faisaient dire chaque jour qu'ils compromettaient leur honneur en demeurant en France. Toutes les espérances de Coblentz s'appuyaient sur l'armée prussienne et sur une conspiration qui embrassait le Dauphiné, la Provence et le Languedoc.
Morillon fut bientôt dans le secret de ces espérances. Cependant ses fastueuses dépenses eurent bientôt épuisé les ressources qu'il devait à ses friponneries. Barthe, son domestique et son associé, l'en avertit. Morillon lui répondit froidement : « J'amasse des capitaux pour rentrer en France. »
Ces capitaux n'étaient autre chose que les secrets surpris au marquis de Perbruck, et la liste des conjurés de la Provence et du Languedoc qui devaient seconder l'invasion. Muni de ces renseignemens, Morillon rentre audacieusement en France, arrive à Paris, se présente au comité de sûreté générale, livre plus de cent noms de
entllsbomme . qui i re que tou - furent arrêtés, et ieçoit « enl mille livres el le du < omité pour son dévoù*
menl a la i hose publique
L'invasion prussienne échoua, les conspirateur ; furent fusillés, et les princes se tournèrent enfin du côte de la Bretai ne. Ce fui aloi i luvernemenl -.'occupa plus
sérieusement d'une association qu'il avait dédai d
Ce lut Morillon qui, sur la recommandation di
. fut choisi par le comité pour découvrir le
de la conspiration de la Rouarie signalée par Lai i
mais dont les (ils lui avaient é happé.
Morillon était donc arrivée Bennes munidepow sufiisans pour se faire reconnaître, et il agissait vlvi
ment; mais toute son audace, toute SOU astuce, n'avaient abouti à rien. La R tait insaisissable. La b ti
des conjurés, les pouvoirs en blanc que Fontevieux avait
rapportés de Liège, toutes les preuves enfin étaient i les mains du marquis ou dans celles de Thérèse Moéllien et lui ('(happaient.
Comment les atteindre l'un et l'autre?
Toujours errans dans les forêts, ne suivant jamais les sentiers battus, couchant tantôt dans une chaumière, le plus souvent au pied d'un arbre, dans un ravin, ou au fond de quelque grotte inaccessible, la Rouarie et Thérèse échappaient depuis plus d'un an a la poursuite àrdented'un certain lieutenant de gendarmerie nommé Delbenne, qui s'était fa it un point d'honneur de les atteindre. Morillon se vanta de les surpren 're en huit jours. Trois mois s'écoulèrent sans qu'il pût seulement trouver leurs traces.
Cependant Morillon venait d'apprendre par Barthe, son affidé, qu'une réunion prochaine devait avoir lieu au château de la Rouarie, lorsqu'il reçut de Danton la lettre de Latouche qui lui donnait les moyen de surprendre la Rouarie à Saint-Malo. Mais Morillon ne voulut pas devoir à Latouche la prise qu'il s'était vanté de faire tout seul. Il répondit dédaigneusement à Danton que Latouche était un sot, bon tout au plus à écouter ce qu'on voulait bien lui dire, et par vanité jii négligea ce moyen de s'emparer* de la Rouarie. Le lendemain il n'était plus temps. La Rouarie avait quitté Saint-Malo, et Césaire de Perbruck était parti de son côté accompagné de Jacques Pèlerin, en qui nos lecteurs ont probablement reconnu Marguerite Le maître.
Le projet de Césaire on rentrant en France, c'était de racheter par des actes d'héroïsme et de fidélité la tache infamante dont il était flétri. Pour cela il avait offert à la Rouarie l'appui de son nom et des nombreuses relations de sa famille, pour amener les nobles du pays nantais à se joindre à l'association bretonne. En conséquence Césaire, selon les instructions qu'il avait reçues, s'était dirigé du côté de Nantes. Déguisé en colporteur, il avait couru de bourg en bourg, de château en château.
Repoussé dans certains endroits, accueilli avec défiance dans d'autres lieux, regardé le plus souvent comme un espion, il avait enfin pris le parti de s'adresser directement à l'homme qui pouvait le mieux lui acquérir la confiance de ses voisins. Cet homme, c'était M. de Paradèzo. dont Perbruck avait dû épouser la fille à l'époque où la terrible rencontre avecLcmaître l'avait forcé à se retirer à la Trappe. Il y avait entre M. de Perbruck et M. de Paradèze des relations telles, que celui-ci ne devait pas hésiter à le reconnaître. Césaire lui fit demander un rendez-vous par Jacques Pèlerin. M. de Paradèze, qui était à Nantes, indiqua les bords del'Erdre. et dès que la nuit fut venue, il s'y rendit.
Il y rencontra Césaire. M. de Paradèze s'attendait à des excuses sur la manière dont Césaire avait disparu, et voyant que celui-ci n"y arrivait pas, il allait rompre sur Césaire lui dit enfin :
— Je comprends votre froideur, monsieur le baron, vous vous étonnez de ce que je ne vous parle pas de nos projets d'alliance; plus tard, peut-cire, je vous dirai pourquoi j'ai dû les rompre. Mais ce sera lorsque je me serai rendu digne de vous faire agréer mes excuses. Ce sera lorsque en combattant pour mon roi, j'aurai acquis le droit de dire tout haut le désastre qui m'a frappé. J'ai déjà expié ma faute dans la pénitence, il faut maintenant que je l'efface par la gloire de mon nom.
— Je vous crois, monsieur, lui dit M. de Paradèze, et je ne vous demande d'autre réparation de l'injure que vous m'avez faite que de tenir, le jour oU je la réclamerai, la parole que votre père m'avait donnée.
— Monsieur le comte, lui avait dit Perbruck, je ne puis vous faire une pareille promesse ; vous ne savez pas sous quel affreux malheur il m'a fallu plier.
— Monsieur de Perbruck, reprit M. de Paradèze, M. Bernier m'a appris votre rentrée en France. Je vous attendais. Les expressions de sa lettre, monsieur, vous absolvent à mes yeux pour le passé.
— Que vous dit-il donc? s'écria Césaire avec effroi.
— Rien qui puisse alarmer votre susceptibilité, monsieur. Je ne dois point, me dit l'abbé dans sa lettre, m'enquérir de la cause qui vous a fait disparaître il y a six ans. Seulement, il ajoute qu'une conscience moins susceptible, une fierté moins délicate, ne se seraient point imposé la retraite où vous vous êtes caché. Il me dit encore votre nouvelle résolution de combattre pour le rétablissement du trône, et il m'affirme que rien ne doit plus désormais vous faire renoncer aux espérances que nous avions conçues pour vous.
— Ah 1 dit Césaire, grâces soient rendues à. M. Bernier! lui seul a ramené l'espérance dans mon âme; lui seul a rouvert l'avenir que je croyais fermé pour moi. Monsieur de Paradèze, sur mon honneur de gentilhomme, je mériterai la confiance du père Bernier ; je mériterai le prix que vous m'offrez.
— Eh bien! reprit le comte, à mon tour je vous aiderai dans vos projets. Je sais toutes vos démarches. Tous ceux à qui vous vous êtes mystérieusement adressé sont venus à moi ; car ils avaient le droit de se défier de vous, après votre conduite envers moi. Ils sont tous disposés à répondre à l'appel que vous venez leur apporter. Que je dise un mot et ils sont à vous. Ce mot, je le dirai, monsieur de Perbruck ; mais je veux cependant qu'aux yeux de ceux qui vous envoient, vous gardiez le mérite d'avoir amené notre adhésion aux plans de la Rouarie. Venez dans trois jours à Arches, vous y trouverez tous mes amis ; tous ceux de votre père y seront.
— C'est trop, monsieur, dit Césaire.
— Je me dois à la réputation de celui qui doit être mon gendre, reprit le baron, car vous savez que c'est toujours le vœu de votre père.
— De mon père! dites-vous. Sait-il donc que j'existe ?
— Bernier l'en a averti depuis longtemps. Votre père, ravi de cette nouvelle inattendue, a quitté tout aussitôt l'Allemagne, mais il ne regrettera pas, j'en suis sûr, de ne pas vous retrouver en Angleterre, lorsqu'il apprendra pour quel noble motif vous vous êtes éloigné.
Le reste de l'entretien roula sur les espérances du parti royaliste.
Césaire, relevé d'abord d.c l'abattement profond où il était tombé par les exhortations de l'abbé Bernier, encouragé par la confiance delà Rouarie, ravi de l'accueil de M. de Paradèze, jura de mourir pour la cause qu'il venait d'embrasser, ou de mériter la réhabilitation qui lui était offerte de tous côtés,
Perbruck avait passé une partie de la nuit avec M. de Paradèze. Il venait de le quitter pour rejoindre Jacques Pèlerin, qui devait l'attendre du côté de Barbins, lorsqu'il fut attiré par le bruit d'une dispute violente. Il s'approcha et vit un jeune paysan qui se débattait au milieu d'un groupe de gardes nationaux.
Ceux-ci, menaçant le paysan de leurs baïonnettes, lui
disaient avec fureur de crier « A bas les aristocrates I •> et comme le paysan refusait d'obéir, peut-être les gardes nationaux se fussent-ils laissé emporter à le frapper, lorsque Césaire, oubliant toute prudence, cédant à cette impétuosité qui se réveillait d'autant plus vivement qu'elle avait plus longtemps dormi, s'élança le pistolet au poing au milieu des gardes nationaux, les étonna par cette attaque imprévue, et profitant de l'obscurité de la nuit, entraîna rapidement le paysan récalcitrant.
Ils entendirent en fuyant quelques balles siffler à leurs oreilles, et se sentant poursuivis, Césaire et son nouveau compagnon furent sur le point de pénétrer dans une maison, dont ils virent la porte entr'ouverte.
Mais au moment oU ils allaient en franchir le seuil, le paysan retint vivement Césaire en lui disant :
— Mieux vaut encore risquer de tomber dans les mains de ces brigands de nationaux que d'entrer chez le scélérat à qui appartient cette maison.
— Cette maison, dit Césaire en la regardant un moment, n'appartenait-elle pas autrefois à un nommé Fichet?
— Elle lui appartient encore, repartit le paysan.
— N'est-ce donc pas le frère de celui qui était au service du marquis de Perbruck? dit Césaire, curieux de s'informer de cet homme dont le souvenir se rattachait à une circonstance si terrible pour lui.... car on doit se rappeler que Fichet avait été l'intermédiaire de l'emprunt qui devait servir au comte pour enlever Marguerite.
— Oui-dà, repartit le jeune homme, c'est le frère de Pierre Fichet, qui est toujours au service de M. de Perbruck... Mais vous connaissez donc ce monde-là, vous?
— Et, dit Perbruck sans répondre, pourrait-on compter sur ce Fichet ?
— Sur lequel? dit le paysan. Sur l'intendant... oui, comme sur de l'or. Sur celui de cette maison ? comme sur le bourreau.
Césaire tressaillit à ce mot.
Le paysan , qui était en train de parler, continua en disant :
— Aussi, une chose que je ne comprends pas, c'est comment le père Fichet, l'honnête homme, a pu recommander à son fils Saturnin, qui doit arriver ces jours-ci à Nantes, d'aller voir son gredin d'oncle.
— D'oU savez-vous cela ? dit Césaire tout étonné d'entendre prononcer des noms qui lui étaient si connus.
— Parce que le père Fichet a écrit à mon père de bailler quelques écus à Saturnin si son oncle lui en refuse.
— Votre père! fit Césaire; il connaît donc l'intendant de M. de Perbruck?
— Tiens, dit le paysan, ça n'est pas étonnant que le fermier et l'intendant du même maître se connaissent.
— Qui êtes-vous donc? s'écria vivement Césaire, qui espéra se trouver en pays de connaissance.
— Ma fine, dit le paysan, d'après le service que vous m'avez rendu, je ne vois pas pourquoi je vous le cacherais : je suis le fils du vieux Robertin, le fermier du marquis de Perbruck.
— De quel Robertin? fit le comte, est-ce de celui de Machecoul ?
— Juste.
— Vous êtes donc ic frère de Jérôme ? s'écria vivement Césaire.
— Oh ! fil le paysan d'un ton sombre, vous connaissez Jérôme ?
— Sans doute.
— Et, reprit le paysan, vous savez aussi sans doute son malheur !... Ah ! ce n'est pas là ce que M. le marquis a fait de mieux, ajoula-t-il en montrant son poing-, et sans son fils, qu'on dit èire vivant, nous aurions fait comme Jérôme et comme mui oncle Louis Robertin, nous nous serions mis du côté des révolutionnaires. Mais qui êtes-vous donc, vous, qui savez si bien toutes ces histoires-là ?