III
FREDERIC S0UL1E
— Ces histoires , J'ai quoique droit de les connattro, et je pense que Paul Robertln, le frère de Jérôme, est Incapable de trahir le comta de Perbruck , qui vlenl de
lui sauver la vie.
Paul resta la bouche béante devant Césalre.
— Nous, monsieur le comte 1 lui dit-il, vousl...Ahl ajouta-t-tl en tombant à ses genoux, c'était notre Bort d'être sauves par vous, ri vims comprenez, ça n'a pas besoin de se dire... Mol, mon frère, mon père, la famille, les
amis, nous sommes à vous. Que VOUlez-VOUS que je lasse'/ Le COmte le releva. Celait un agent dévoué et brave
que Perbruck venait d'acquérir.
Cependant ils avaient rejoint Jacques Pèlerin, qui attendait son maître près de Barbins.Tous trois s'éloignèrent.
— El) bien! monsieur le comte, dit Jacques Pèlerin, quelles nouvelles dois-je apporter au marquis do la Rouarie?
Césaire réfléchit longtemps. Il se dit que ce serait un cou]» de maître que d'appeler la Rouarie à l'assemblée qui devait avoir lieu au château d' Arches.
— Paul, dit-il au paysan , peux-tu conduire ce garçon à la Roche-Bernard d'ici à vingt-quatre heures?
— S'il peut me suivre, je puis le conduire.
— C'est bien. Vous irez tous deux porter au marquis une lettre que je vais vous remettre dans quelques heures. Et maintenant, peux-tu me procurer pour mardi un guide qui me conduise au château d'Arches?
— Vous! monsieur le comte, dit Paul en hésitant, ce sera difficile. Je répondrais de vous sur ma tête si je m'en chargeais, mais il n'est pas bon de dire au premier venu qu'if a dans les mains un homme dont on lui paierait la tête à prix d'argent. Ah çà 1 ajouta-fil tout à coup, sous quel nom voyagez-vous?
— Je voyage de façon à ne pas en porter d'autre que le mien, car je n'entre que chez des amis dévoués.
— Ah! bonnes gens! s'écria Paul; et si vous étiez rencontré dans quelque, battue? car les gredins de gardes nationaux sont toujours en campagne. Ils vont et viennent à travers les communes... Et dame! il ne leur en faut pas beaucoup... un air un peu étranger, un instant d'hésitation quand ils vous demandent votre nom, et tout de suite en prison, sauf à vous ouvrir la porte après.
— Tu as peut-être raison. Mais quel nom veux-tu que
je prenne?
— Eh ! fit Paul ravi de son idée... voilà votre affaire ! Comme je vous l'ai dit, Saturnin Fichet arrive dans quelques jours. Vous savez, ou vous ne savez pas, qu'il a été question de mariage entre lui et ma cousine Rose... la fille de mon oncle Louis, le marchand de blé, qui demeure à Nantes... Si on vous arrête, dites que vous êtes Saturnin Fichet .. Si c'est vrai ce qu'on m'a dit, vous lui ressemblez comme une goutte d'eau à une autre. Dites que vous êtes Saturnin Fichet en cas de malheur, et réclamez-vous de Louis Robertin... citoyen patriote... et le bonhomme vous croira, vous sauvera, car il a les bras longs, le père Louis... 11 y a un certain Guillaume Poiré qui est amoureux de sa fille.... de ma cousine Rose... et qui lui obtient tout ce qu'il veut... C'est ça... c'est ça...
— Tu as raison, Paul ; mais sous ce nom peux-tu me trouver un guide fidèle?
— J'ai mon idée, j'ai mon idée... mais il ne faudrait pas me démentir. La cousine Rose a la tête tournée de la pensée d'épouser un beau Parisien. Je vas lui dire notre rencontre... que vous m'avez sauvé, que vous êtes des bons... Alors elle se chargera de l'affaire.
— Dire mon secret à une jeune fille? dit le comte.
— Mais non : c'est Saturnin Fichet qui aura tout fait... Vous comprenez?... son futur, son Parisien à qui elle rêve toujours... Laissez faire, j'arrangerai tout ça. Seulement, il faudrait que je pusse la voir. Nous ne partirions avec ce jeune gars-là que demain ou dans la journée si c'est possible.
— Mais avant tOUl il me faut un guide, pour aller au
( hâleau d' \iviic i,
— Eh bien ! ç'c t pour ça que j'ai pi usé à Roi e. Vou necomprenez pas... Voici la chose : il y a mon beaufrère Sylvestre Landais, celui qui a épousé Mariole... la cause de tout le malheur de Jérôme, ma pautresœui qui est morte, il estamoureuxde Rose. Je lui demanderais de vous prêter un bouton de guêtre pour vous sauver qu'il vous laisserait périr. Mais si Rose lui dît de
vous conduire Oh vous voudrez, il ira sur les mains plutôt
qui' de ne pas obéir. Mie/, soye/. tranquille, ce sera lui
qui vous conduira au château d'Arches.
— Mais prends garde, ne s'et<iunera-t-on pas que Saturnin désire aller au château d'Arcnes?
— Pourquoi le fils de voire intendant n'irait-il pas chez le beau-père futur du lils de, son maître? car maintenant que la demoiselle est grande et belle vous ne vous sauverez plus de peur de l'épouser... Saturnin sera censé lui apporter des nouvelles de vous... et ce sera vous-même... Oh! la bonne idée! reprit Paul en se, frottant les mains
Pèlerin, qui jusque-là avait à peine écouté cette conversation, tressaillit à ces mots, et attendit les paroles du comte avec anxiété. Mais Césaire ne répondit que par un profond soupir. Paul continua de développer son plan : Césaire le laissa maître d'agir à sa guise.
Cependant Paul , après l'avoir conduit avec Jacques Pèlerin dans une petite maison, oii il les recommanda comme des parens, renlra immédiatement en ville. 11 se rendit chez son oncle Robertin. On doitse souvenir que c'est celui des trois frères dont nous avons parlé au commencement de cette histoire, et qui avait quitté la charrue pour se faire marchand de blé. Comme nous l'avons dit, il avait une fille du nom de Rose. Ce fut à elle que Paul, son cousin, débita l'histoire qu'il avait arrangée avec Césaire. Il lui dit que Saturnin Fichet était arrivé et qu'il se présenterait le surlendemain chez son père.
— Tu comprends, ajouta-t-il, arrange-toi pour que Sylvestre, mon beau-frère, puisse le conduire le soir même où il voudra.
— Et tu dis qu'il m'aime? fit Rose, à qui l'idée d'épouser un Parisien avait tourné la tête.
— Oui-dà. .
— Et qu'il veut m'épouser ?
— Pardine !
— Et qu'il me débarrassera de Guillaume. Poiré?
Ainsi ec retrouvait mêlé à la vie de Césaire ce jardinier qui en le dénonçant à Lcmaître avait amené le premier malheur du jeune comte. Paul avait répondu à sa cousine :
— Certes , il te débarrassera de Guillaume Poiré et de bien d'autres s'il le faut.
— Alors, je te jure qu'il n'a rien à craindre.
Cela bien convenu, Paul retourna près de Césaire et lui dit de se rendre le surlendemain chez son oncle Robertin, et que Rose le ferait conduire où il désirait aller.
— Pars donc, lui dit Césaire, et si le marquis de la Rouarie consent à te suivre, dis-moi où je pourrai le retrouver assez près du château d'Arches pour qu'il puisse s'y rendre si c'était nécessaire.
— Je ne connais pas de meilleur endroit que la maison de mon père, répondit Paul. De Machecoul à Arches, il n'y a qu'une bonne huchée, et nous y serons à l'heure convenue si le marquis est aussi bon marcheur qu'on le dit.
Paul partit avec Jacques Pèlerin, et Césaire resta seul, fort impatient de voir arriver le jour où il devait conquérir de nouveaux partisans à la cause qu'il servait.
Et maintenant que nous avons posé ces préliminaires indispensables, nous allons reprendre le récit des événemens qui naquirent de la rencontre de ces divers personnages et de la collision de certains intérêts privés avec ce que la noblesse considérait comme l'intérêt public.