LES QUIPROQUOS
Le 2 janvier 1793, le jour même où Césaire devait se rendre au château d'Arches, la scène suivante se passait dans une petite maison située sur l'espace du quai qui s'étend du bas du cours Saint-Pierre jusqu'à Barbins. Celait un logis de pauvre apparence, ouvert au rez-dechaussée par une porte vitrée doublée de forts volets, et par une fenêtre garnie d'épais barreaux de fer.
Ce rez-de-chaussée se composait d'une première pièce dallée en pierre. Au fond et à droite se trouvait une alcôve fermée par un misérable rideau de serge, de l'autre côté, et à gauche, un cabinet, et dans ce cabinet, l'escalier qui montait au premier étage de la maison. A cet étage, ainsi qu'au rez-de-chaussée, il n'y avait aussi qu'une vaste chambre avec son alcôve. Au-dessus se trouvait un grenier, auquel on arrivait par une échelle mobile et une trappe.
C'était, comme on le voit, une misérable demeure, et l'aspect du maître de cette bicoque était encore plus misérable, si c'est possible. Il paraissait avoir de cinquante à soixante ans; jamais figure plus maigre, plus jaune, plus avide ne surmonta un corps plus grêle, plus efflanqué. On eût pu croire que cet homme n'avait pas deux jours à vivre, si l'éclat de ses yeux, ombragés de longs sourcils noirs, n'eût attesté une vigueur et une ardeur extraordinaires, toutes les fois que la discussion l'emportait hors de la prudente comédie qu'il jouait, en geignant sans cesse comme un homme qui va mourir.
Cet homme, que quelques années avaient vieilli d'une façon extraordinaire, était Mathurin Fichet, celui que nous avons vu servir d'intermédiaire entre Césaire de Perbruck et son étrange prêteur.
Il portait un costume qui ne cachait aucun des défauts de sa personne. Ce costume se composait d'un piètre pantalon de drap, étroit pour des membres si menus, et d'une veste sans basques vulgairement appelée carmagnole.
Il était assis, dans la chambre du premier étage, sur une chaise à fond de bois, devant une table couverte de paperasses et d'assignats. De l'autre côté et en face de lui se trouvait un jeune homme assez élégamment vêtu, qui, les deux coudes appuyés sur la table, écoutait Mathurin, pendant que celui-ci disait :
— Tu comprends, Saturnin, c'est notre ruine à tous deux que ton père a consommée en s'attachant à suivre le marquis de Perbruck en émigration. La petite ferme de Marjolaine que nous possédions à nous deux a été considérée comme bien d l'émigré. On l'a vendue... J'ai eu beau protester et dire que je voulais qu'on fit un partage, le procureur syndic de la commune m'a répondu, en me regardant de travers, que c'était un bien d'émigré. J'ai compris à demi-mot, et j'ai laissé saisir ma part et celle de ton père. La ferme s'est vendue cent vingt mille francs, il m'en revenait la moitié, la voici.
Et le bon Mathurin montra au jeune homme un volumineux paquet d'assignats.
— Et maintenant voici la tienne, ajouta-t-il en lui montrant une autre masse de cette monnaie imprimée.
— Soixante mille francs en assignats, fit dédaigneusement le jeune homme en les repoussant de la main, cela vaut bien encore un millier d'écus !
IiC Siècle.
— Ou à peu près, c'est-à-dire deux mille sept cent soixante livres onze sols.
— Eh bien! reprit celui que le vieillard avait appelé Saturnin, changez-moi ça en argent, et je vous donne quittance.
— Volontiers, quand nous aurons réglé ton compte avec moi; d'abord, mille livres à toi envoyées sur une lettre que voici.
Saturnin ne bougea pas et fit la grimace.
— Plus, seize sols pour le port de ladite lettre.
— Ah ! fit Saturnin, je comprends 1
— Plus...
— ïrès bien, mon oncle, dit le jeune homme en se mordant les lèvres, vous êtes incapable de fournir un compte sans avoir la pièce justificative à côté. Dites-moi le reliquat exact de ce que vous nie devez.
L'oncle fut pris d'une quinte de toux qui l'empêcha de parler. Pendant quelques instans il fit de vains efforts pour calmer cette crise, et voyant qu'il n'y pouvait parvenir, il tendit un papier à Saturnin.
Ce papier mentionnait une longue liste de dépenses faites par Saturnin, les unes d'une somme de douze ou quinze livres, d'autres de un à dix sous. Le jeune humme ne s'amusa pas à les examiner, il courut à labalar.ee du compte, et se trouva créancier d'une somme de quarante-huit livres.
Il regarda son oncle en face ; la toux de celui-ci redoubla. Saturnin se gratta un moment le front, regarda encore son oncle, et se demanda s'il ne ferait pas bien de le jeter par la fenêtre. Mais un moment de réflexion l'arrêta, il prit une plume, écrivit une quittance, et dit à Mathurin :
— Donnez-moi quarante-huit livres, nous serons quittes.
L'oncle regarda son neveu avec un air d'inquiétude : il ne s'attendait pas à voir accepter ses comptes avec tant de facilité, et il craignait que cette indifférence ne cachât quelque arrière-pensée.
— Nous serons quittes! dit-il; quittes et bons amis, n'est-ce pas?
Saturnin mesura son oncle d'un air dédaigneux et lut dit:
— Ecoutez, mon oncle Mathurin, je vous connaisses pour un vieux ladre, un grigou sans pareil, mais je <ie savais pas que vous fussiez un fripon ! Vous m'obligea à vous le dire.
— Un fripon! s'écria Mathurin, ah ! misérable, tvr te permets...
— Silence ! dit Saturnin en frappant du poing sur la table de façon à faire sauter tout ce qu'elle portait. Silence ! je suis arrivé hier soir, vous m'avez donné asile celte nuit. Comme je serais indubitablement guillotiné si on me découvrait, je veux bien estimer le service que vous m'avez rendu 2,8ÛU livres ou soixante mille livres, à votre convenance; ceci dit, vous me redeviez à votre compte quarante-huit livres. Payez, nous serons quittes.
Mathurin s'était remis de la colère que le mot de fripon avait excitée en lui; il se leva, alla aune vieille armoire, parut chercher longtemps parmi toutes sortes di vieux linges, puis il tira un bas, le déroula, y fouilla,
FRÉDÉRIC SOI LIÉ
cl anima unedou/aine dVm.de SÎX HVrtS cl une | il
d'or de quarante-huit francs.
— Volià... Voilà loul ce que la conduite de ton pore noue a laissé, iii le vieux Mathurin d'un ton larmoyanl et en s'essuyanl les yeux avec le coin du bas qui recelait Bon trésor.
— Silence! encore une lois, reprit le jeune homme, nmn
père a agi comme il a cru devoir le faire, el quoique je trouve qu'il eûl tout aussi bien fait (le rester en France que d'émigrer, je ne le blâme pas, el j'entends que personne no le blâme !
— Je n'en dis pas de mal... Je dis...
— Je disque voilà le jour qui baisse, qu'il faut que je sois en route dans une heure, et que je n'ai pas le temps de discourir.
Mathurln considéra les écus, en prit trois et les avança vers Saturnin, puis tout à coup il les retira en lui tendant la pièce de quarante-huit francs cl lui dit :
— Tiens, Saturnin, malgré les injures, je veux te prouver que je suis un bon parent... Prends ect or, c'est plus aisé à porter en voyage.
Saturnin resta la bouche béante devant ia générosité de son oncle.
— Et surtout, dit celui-ci, ne parlons pas du change, quoique dans le temps où nous vivons l'or soit bien raie et se paie fort cher.
Le jeune homme parut prêt à sauter au collet de son oncle; mais une réflexion soudaine l'arrêta; il se laissa aller sur sa chaise et se mit à rire à gorge déployée. L'oncle ne savait s'il devait Se fâcher de cette gai té exorbitante, et restait debout devant Saturnin l'cbil ?:ï feu et les poings fermés.
Enfin le neveu put prononcer quelques paroles et s'écria :
— Donnez, mon oncle, je veux la garder, la faire encadrer, la porter en guise d'amulette... Car jamais jen'aurai occasion de recevoir une plus excellente leçon de désintéressement.
En parlant ainsi, il prit la pièce de quarante-huit francs. Cependant Mathurin n'eùtpeul-êlrc pas accepté cette façon d'être avec lui, et la colère qui se peignait sur son visage allait sans doute éclater, lorsque le rire de Saturnin s'interrompit tout à coup; le jeune homme courut à la fenêtre, l'ouvrit; un long coup de sifflet se fit entendre.
— Adieu, mon oncle, s'écria-t-il ; dans une heure vous serez débarrassé de tous vos comptes avec moi.
Mathurin avait eu le temps de se remettre, il reprit sa mine hypocrite et dolente; il leva les mains et dit d'un ton plein d'affliction :
— Que la bénédiction du ciel et celle de ton oncle t'accompagnent!...
— Bien! lui dit Saturnin, mais ne levez pas si haut votre bénédiction ; vous déchirerez votre carmagnole, et vous me porterez le raccommodage sur mon compte.
Aussitôt, et sans attendre la réponse de Mathurin, le jeune homme s'élança hors delà maison et prit rapidement le chemin qui devait le mener au cours Saint-Pierre. Cet empressement à s'éloigner l'empêcha de s'apercevoir que la fenêtre se rouvrit derrière lui, et qu'un signe de son oncle avertit un homme à figure sinistre et qui se tenait aux aguets.
Cependant Saturnin arriva au cours au moment où quelques personnes, profilant d'un beau soleil d'hiver, venaient s'asseoir sur les bancs de pierre espacés sous les grands arbres. Il parcourut la promenade dans toute sa longueur d'un pas précipité, et en regardant attentivement de tous côtés. Probablement il cherchait quelqu'un, mais il ne le trouva pas, car après s'être .arrêté pendant quelques insans au bout du cours, et avoir regardé au loin sur cette partie de la Loire qui borde la Pré des Mauves, il remonta plus lentement et en examinant mieux les rares promeneurs.
A peine avait-il fait quelques pas, qu'il aperçut près
de lui un homme en blouse, à la barbe longue, et d'un aspect misérable. Saturnin ne put retenir un mouvement de surprise; un
cri étouffé sortit de la poitrine du mendiant. Saturnin lit un pas vexa lui, mais presque aussitôt il vitappan
ens qui l'examinaient avec une attention suspecte. Fictael allait reprendre sa marche, lorsque quatre ou cinq de ces hommes se Berrôrenl de manière à renfermer da
Un cercle, ainsi que le pauvre.
Saturnin fut vivement alarmé; mais le mendiant, s'appiochant tranquillement, lui dit d'une voix piteuse i
qui ne décelait aucune frayeur :
— La charité, s'il vous plaît, pour un pauvre honiim qui n'a pas mangé depuis trois jours.
Saturnin hésita, mais le mendiant lui diltoul bfl
— Fais-moi l'aumône, ou je suis pris!
Saturnin mit la main dans sa poche, y trouva la pic d'or de 48 fr. de son oncle, et la jeta au mendiant...
Celui-ci la prit, et il allait s'éloigner, lors que l'un l) hommes qui les entouraient lui dit :
— Ah ! voyons CQ qu'on l'a donné?
Lé mendiant ouvrit la main et montra le double louis.
— Quarante-huit livres! s'écria l'homme qui lui avait parlé. C'est bien I va-t'en et profite de l'aubaine-, elle ne se renouvellera pas, je te le jure.
Le mendiant salua humblement et s'éloigna.
Saturnin était demeuré immobile à sa place, plongé dans une profonde rêverie. Enfin il reprit sa marche. mais il s'aperçut que les hommes qui l'avaient entouré le suivaient pas à pas.
Au mois de janvier 4793, on n'était pas à une époque où l'on pût demander compte à cette espèce de curieux de la façon aonî ils vous observaient, surtout quand on était le fils de l'intendant d'un émigré, que cet intendant avait suivi à l'étranger; surtout quand on avait quitté Paris pour venir à Nantes et profiter d'un navire neutre pour émigrer à son tour.
Saturnin se promena donc le plus indifféremment qu'il put, en cherchant toutefois à reconnaître les gens qu'il était sans doute venu chercher à la promenade; mais, soit qu'ils lui manquassent de parole, soit qu'à le voir si bien accompagné, ceux qui devaient le sauver se fussent retirés, il fit encore deux tours sans avoir rencontré aucun de ceux qu'il cherchait.
Saturnin commença à se trouver embarrassé du parti qu'il devait prendre. Il mit la main à sa poche et en tira une douzaine de sous.
— Pas même de quoi payer une nuit à l'auberge, ditil entre ses dents.
Puis il pensa à sa pièce de quarante-huit francs et poussa un gros soupir.
— 0 vertu! murmura-t-il tout bas.
Et sur cette réflexion il s'assit sur un banc de pierre pour réfléchir à son aise à la position ou il se trouvait.
« Mon père a émigré il y a quinze mois, se dit-il ; il » m'a laissé avec ma mère à Paris, dans l'hôtel du mar- » quis de Perbruck. Nous devions aller le rejoindre le » plus tôt possible. Huit jours après son départ ma mère » est morte et j'ai été arrêté. Je suis resté quatorze » mois en prison ; on m'a relâché comme un imbécile » inoffensif. Je n'ai point appelé de la sentence. J'ai » beaucoup trop de sens pour prétendre avoir de l'esprit » par le temps qui court. Je suis parti pour Nantes sur i! une lettre de mon père, lettre datée de Jersey, et qui » médisait que je trouverais mon passage payé sur un » navire américain qui devait en passant envoyer une cha » loupe à Guernesey.
» Hier, je suis arrivé; j'ai rencontré le patron delà » barque qui devait m'emmener jusqu'à Paimbœuf. Il m'a » donné rendez-vous ici. En attendant, je suis allé de- » mander des comptes à mon oncle; selon les intentions » de mon père, je les ai approuvés, attendu qu'il paraît » certain que dans six mois tout cet infâme gouverne- » ment de bourreaux sera renversé. Les événemens ont
»> marché à merveille jusqu'à présent ; mais voilà que » pour m'ètre promené trop vite, j'ai manqué les gens » qui m'attendaient, à moins que je n'aie été trahi et que » l'on ne m'ait envoyé ces quatre ou cinq gredins à la » place de mes libérateurs. Cependant je ne suis point » connu ici... Jamais je ne suis venu à Nantes... Hé ! n'ai- » je pas mon bon oncle, qui m'a peut-être fait l'honneur » d'estimer ma tête dix écus et qui l'a vendue ce prix-là? » Cependant la tête du fils d'un intendant de grand sci- » gneur ne vaut pas grand'chose à une époque où on en a » de plus célèbres à guillotine que veux-tu. Mais c'est »> beaucoup trop réfléchir au passé ; il faut s'occuper de » l'avenir ou tout au moins du présent; car Dieu sait si » j'ai un avenir!... Me voilà examiné, cerné et bientôt » prisonnier. Et ce qui m'a probablement trahi, c'est » cette malheureuse pièce de quarante-huit livres. Aussi » qui diable donne quarante-huit livres à un pauvre ? car » c'est un pauvre!... Et cependant... oui... quoiqu'il y » ait cinq ans que je ne l'ai vu., .quoiqu'on le disemort!..* » je le parierais, c'est lui!... c'est le comte de Perbruck, » le fils du maître de mon père! Mais si c'est lui, que dia- » ble fait-il dans ce pays ? Comment, lorsqu'il était par- » faitement tranquille... quelque part... car jamais le » marquis n'a pu parvenir à le découvrir, comment est-il » venu se fourrer dans la gueule du tigre? Est-ce que le » mouvement décisif dont me parle mon père et qui doit » sauver Louis XVI serait sur le point d'éclater ? Diabk ! » ceci changerait grandement la question!.... »
Saturnin fut interrompu dans le cours de ses réflexions par un coup qui lui fut légèrement frappé sur l'épaule; il reconnut une des lugubres figures qui l'observaient. Saturnin la regarda, mais sans prononcer une parole.
— Est-ce que vous ne pensez pas qu'il soit l'heure de souper? lui dit le personnage mystérieux qui l'avait interrompu dans ses réflexions.
Saturnin se leva et suivit l'homme qui lui avait parlé. Les trois autres le suivaient à son tour, de façon à lui couper la retraite s'il lui prenait fantaisie de retourner sur ses pas.
Celte précaution était inutile. Notre jeune Parisien était décidé à tenter jusqu'au bout l'aventure dans laquelle il se trouvait engagé.
Saturnin Fichet, fiis de Pierre Fichet, intendant de M. le marquis de Perbruck, était un beau jeune homme de vingt-huit ans, grand, bien Çiit, d'une figure distinguée, d'un profil charmant , et qui rappelait tellement certains traits du vieux marquis et le beau visage de son fils Césaire, que les mauvaises langues prétendaient que Mme Fichet avait oublié que les devoirs d'un intendant s'arrêtent à la porte de la chambre de son maître.
D'autres, qui avaient remarqué la tendresse de Mme de Perbruck pour ce jeune homme et qui avaient surpris des larmes dans ses yeux lorsqu'elle le rencontrait dans son hôtel, donnaient une autre origine à cette ressemblance inouïe. Cependant la révolution et ses horribles boucheries avaient fait taire ces propos, mais elles n'avaient point effacé l'étonnante ressemblance qui existait entre le fils de l'intendant et le fils du maître.
Cette ressemblance s'augmentait de certains hochemens de tête, de certaines allures de jambe qui donnaient à Saturnin la mine d'un gentilhomme. Ces airs dégagés eussent fort étonné ceux à qui on eût dit que Saturnin avait été destiné à être procureur. En effet, son père, c'est-à-dire M. Fichet, n'avait pas voulu que son fils lui succédât dans un emploi qui, malgré ses produits excellens, tenait à la domesticité.
On disait bien encore que le père Fichet n'avait suivi en cela que les ordres du marquis, qui voulait pousser son bâtard dans la robe. Que tout cela fût ou ne fût pas vrai, il est du moins certain que Saturnin avait beaucoup plus fréquenté les coulisses du théâtre Audinol que l'étude de son patron.
On citait de lui des aventures très hardies avec les plus gracieuses princesses du lieu, et l'on disait même
que s'étant trouvé en tête à tête dans une de ces petites loges obscures où les belles dames du temps venaient cacher leurs galans rendez-vous, il y avait si bien parlé, qu'il leur avail fait croire complètement qu'il était un parfait gentilhomme.
Ace métier, Saturnin avait gagné une assurance qu£ soutenait un courage insouciant, et qui lui eût permis de faire de la fatuité, s'il n'eût été de sa nature le garçon le plus amoureux de bien rire, de bien vivre, le cœur sur la main, la main ouverte, le sourire aux lèvres avec de gais propos, point curieux et sans ambition.
Ce jovial garçon marchait donc silencieusement entre ses quatre gardiens, essayant de se faire un plan de conduite et n'y pouvant arriver, attendu que pour savoir comment se conduire, il faut à peu près savoir oii l'on veut aller, ou bien où l'on vous mène. Mais Saturnin ne savait pas ce qui se passait à son sujet.
— Si l'on m'arrêtait, se disait-il, pour me conduire en face de messieurs de la commune, on n'y mettrait ni tant de mystère ni tant de façons... si on voulait me sauver, on ne" s'exposerait pas à me voir prendre mes jambes à mon cou de manière à faire manquer les bonnes intentions de mes libérateurs; si... etc....
Saturnin marchait donc de suppositions en suppositions pendant qu'il suivait son conducteur, sans pouvoir trouver une explication à ce qui lui arrivait, lorsque l'homme qui marchait devant lui s'arrêta devant une petite maison dont il poussa la porte et lui fit signe d'entrer. Saturnin était décidé à se confier au hasard, et il entra.
A peine notre aventurier avait-il dépassé le seuil de la porte, qu'elle se referma derrière lui sans qu'aucun de ceux qui l'avaient suivi ni celui qui l'avait précédé entrassent avec lui.
Saturnin se trouva dans un couloir étroit, au bout duquel il vit une cuisine ouverte, et dans laquelle il y avait grand feu. Une servante accorte et jolie s'avança et lui cria de toute sa voix :
— Est-ce que c'est vous, monsieur Saturnin Fichet? Le jeune homme, fort étonné de se voir ainsi connu,
hésita à répondre, lorsqu'une porte s'ouvrit, et une jeune fille s'élança dans le couloir en disant d'une voix très émue, mais joyeuse :
— Mon père, c'est M. Saturnin Fichet... Une voix de contrebasse repartit :
— Fais entrer le citoyen Fichet.
Saturnin cette fois obéit encore. Pendant qu'il gagnait la porte d'un petit salon, ces mots mystérieux : « Entrez et ne craignez rien » furent doucement prononcés par la jeune fille.
Saturnin passa galamment devant elle en la saluant de sa révérence la plus élégante et de son sourire le plus gracieux, et il entra immédiatement dans un petit salon où il trouva trois ou quatre hommes, en carmagnole, le bonnet rouge en tète. Il reconnut aisément le maître de la maison, attendu qu'il était en pantoufles, les deux jambes étendues sur un coussin.
Salurnin s'avança pour le saluer d'une façon toute civile.
— Salut et fraternité! lui dit celui-ci de la même voix de contrebasse qu'il avait déjà entendue.
— Ou la mort! continua Salurnin du même ion.
— Très bien! firent les trois autres gaillards qui s. trouvaient dans la chambre.
Saturnin se tourna de leur côté et fut obligé de leuï donner la main.
— Faut-il servir, mon père ? dit la jeune fille.
— Oui, oui... nous causerons au dessert.
— Eh bien ! citoyen Fichet, les affaires vont-elles bien à Paris ? dit à Salurnin un petit homme maigre, aux yeux flair.boyans, à face d'usurier, le teint huileux et jaune, les cheveux plats et gras, les mains longues et crochues, le regard inquisiteur et louche.
FREDERIC soi LIÉ.
— M;iis ça ne va pas mal, dll Saturnin, que l'aspect de ce vieux oncle ei l'attention avec laquelle il l'examinait alarmeront tout d'abord.
— Hum! lit le bonnel rouge avec colère, Robespierre devient modéré... il aime les lenteurs de la justice... On envoi»1 tes prisonniers devant le jury... il n'y a que Maral qui comprit la révolution en vrai patriote.
— Le souper est servi! s'écria vivement la jeune Qlle,
connue pour couper cou ri aux atroces propos <lc ce sansculotte.
Deux des autres convives aidèrent le goutteux à se traîner dans la salie a manger, et la jeune Qlle profita du mouvement général pour glisser à l'oreille de Saturnin la recommandation d'être prudent.
celui-ci eût bien voulu questionner celte charmante enfant qui semblait l'avoir pris sous sa protection, mais il aperçut les yeux du convive maratiste avidement fixés sur lui, et il se contenta de lui offrir la main ; elle lui tendit la sienne en rougissant, et Saturnin la pressa doucement: ce signe d'intelligence Lui l'ut rendu.
Si l'on n'eut pas appelé Saturnin Fichet par son nom, il n'eût pas hésité a croire qu'on le prenait pour un autre ; mais comment se persuader qu'il y ait eu quiproquo, lorsqu'on savait si bien son nom et sa récente arrivée de Paris? Saturnin s'imagina (pie c'était une chose arrangée d'avance par son père et dont il eût dû être instruit par quelque missive qui avait manqué, ou par quelqu'un qui n'avait pu lui parler. Dans cette pensée, Saturnin se décida à se laisser dire et à faire tout ce que l'on voudrait.
On se mit à table, et la jeune fille, qui tenait la place de la mailressc de la maison, fit asseoir Saturnin auprès d'elle. Le maratiste fit une affreuse grimace; elle le vit, l'appela et le plaça à sa gauche.
— Ah ! fit le père d'un ton de mauvaise humeur... M. Saturnin auprès de toi !..
— Ne faut-il pas faire honneur aux étrangers ?...
— On ne fait plus honneur a personne, dit le maratiste... Liberté, égalité ou la mort !...
— En ce cas, mon père, puisque tout le monde esj égal, pourquoi ne metlrais-je pas le citoyen Fichet à côté de moi aussi bien que le citoyen Guillaume Poiré (c'était l'ex-jardinier de Lemaîtrc, celui qui avait si rudement parlé au comte de Perbruck, quelques années avant, sur la place de Bouffay. 11 annonçait à cette époque ce qu'il deviendrait un jour).
Le père se tut. Le raisonnement de sa fille dépassait tout ce qu'il avait d'intelligence; mais le citoyen Poiré reprit d'un ton aigre-doux :
— On ne rend plus d'honneur à personne, c'est vrai... mais on honore la vertu, et le citoyen Fichet est bien jeune pour être...
— Pour être vertueux... dit celui-ci. Je te jure, citoyen Poiré, puisque c'est ton nom, que je suis très vertueux!...
— As-tu été éprouvé? dit Guillaume d'une voix acre; as-tu dénoncé ton frère et l'as-tu envoyé à la guillotine ? As-tu arrosé du sang des aristocrates les racines de l'arbre de la liberté?
— Vous savez bien, dit la jeune fille, qu'il n'a pu se montrer encore aussi patriote que vous, puisqu'il sort de prison.
— Et d'ailleurs... dit Saturnin indigné, jamais je ne... Le pied de la jolie voisine posé sur le sien l'avertit de
se taire.
— C'est bon ! c'est bon !... fit le maître de la maison ; nous causerons do cela plus tard.
— Oui, oui, dit Poiré; l'occasion est belle de montrer s'il a du sang de patriote dans les veines.
— Voulez-vous un morceau de ce filet? dit la jeune fille-, vous oubliez que le citoyen Fichet n'a peut-être pas diné.
— Précisément... dit celui-ci, je meurs de faim...
— Allons, Rose, dit Poiré, donne-moi de ce filet... Si tes mains l'ont préparé, il me paraîtra délicieux!...
La galanterie de cet horrible gredin, passant par une
bouche à dents d'ébène, et accompagnée d'un regard en fourche qu'il lançait amoureusement sur celle qui méritait si bien le nom de Rose, parut abominable a SalUP nin. Le liane, jeune bomme éprouva même une sorte de dépit en entendant la jolie cl charmanle tille répondre avec une coquetterie gracieuse:
— Tout le souper est de ma façon, citoyen, et si lu n'y fais pas honneur, tu m'insulteras!...
— En ce cas, je n'ouvre plus la bouche que pour manger, dil Poiré.
Saturnin se demanda comment une si jolie fille pouvait coquetier avec un pareil monstre; mais presquo aussitôt Rose lui dit, si bas qu'il entendit à peine :
— Voyez ce que je fais pour vous... aidez-moi donc... Saturnin n'y comprit plus rien, et se mita manger avec
une voracité qui le dispensait de parler et lui donnait le loisir d'examiner. Il aperçut alors que Pose, suivant son système de protection, versait à boire a Guillaume et à ses compagnons, de façon à leur ôter la faculté de voir et d'entendre.
Le père n'avait pas besoin d'être excité, car il buvait a lui seul autant (pie tous les autres ensemble. Les deux convives qui étaient près de lui, l'imitaient autant qu'ils pouvaient, et bientôt Saturnin s'aperçut qu'ils étaient arrivés à ne plus s'entendre. Mais le farouche Poiré résistait mieux, et malgré toutes les agaceries de Rose, il s'était assez bien ménagé pour qu'à la fin du repas il eût encore tout son bon sens.
— A. h ! mon Dieu ! s'écria Rose ; neuf heures et demie! C'est l'heure oit le médecin a ordonné à mon père de se coucher.
— Ah! fit Poiré d'un ton équivoque, le médecin a ordonné à ton père de se coucher de bonne heure; mais il lui a aussi ordonné de ne pas boire de vin, et tu n'a pas jugé à propos de te le rappeler, et maintenant qu'on va parler d'affaires, tu dis qu'il est l'heure d'aller se coucher.
Rose ne répondit pas, mais elle poussa un profond soupir et parut essuyer une larme.
— De quel ton vous me parlez! fit-elle d'un ton désolé; ah ! si c'est comme ça que vous devez me traiter, lorsque
—-Eh bien! non... j'ai tort, ma Rose, dit Poiré, j'ai tort. Mais, ajouta-t-il avec cette grimace affreuse que fait l'amour sur un visage laid, je te connais, petite aristocrate... Tu voudrais sauver ce coquin de marquis de Perbruck que le citoyen Fichet s'est engagé à nous livrer.
Saturnin crut comprendre le rôle qu'il jouait et qu'on voulait lui faire jouer; mais il fut très surpris d'entendre Rose lui dire d'un ton tout à fait dégagé :
— Allons, citoyen, donnez à ces messieurs les renselgnemens que vous avez promis à mon cousin Paul Robertin.
Le nom deRoberlin allié à celui de R.ose fut un trait de lumière pour Saturnin. Sans les connaître précisément, il savait l'histoire des trois frères. Il comprit qu'il était chez le Robcrtin de Nantes, et il se rappela qu'il avait été un instant question de son propre mariage avec Rose, la fille du riche marchand de blé, et que dans la dernière lettre qu'il avait reçue de Jersey, son père lui disait de se servir de ce projet pour se faire au besoin un protecteur de Robcrtin le patriote. Mais cela ne lui disait pas comment il avait pu se rencontrer avec le cousin Paul. Aussi s'écria-t-il d'un air ébahi :
— Ah ! j'ai promis des renseignemens à voire cousin?
— Eh bien ! oui, dit Rose, stupéfaite de l'air étonné du jeune homme.
A ce moment Poiré se, leva, et d'une voix menaçante: —Est-ce que tu ne saurais rien par hasard? dit-il à Saturnin.
— Moi!... fit Saturnin. Mais je sais tout.
— Eh bien ! dit Poiré, ou doit avoir lieu le rassemblement des traîtres et des conjurés? Comment, à quelle
l heure, par quel chemin doivent-ils se rendre à cette réunion liberticide?
* Rose jeta un coup d'œil d'intelligence à Saturnin en lui disant :
— Voilà ce que vous pouvez dire le plus aisément du monde.
— Certainement, lit Saturnin en prenant des airs assurés.
— Eli bien ! où est le rendez-vous? dit Poiré en fixant ses regards sur le pauvre Fichet.
Saturnin, qui marchait en aveugle dans la roule où le hasard l'avait lancé, ne s'arrêta pas à se demander pour quel Saturnin Fichet supposé il allait répondre, lui, le véritable Saturnin. Il chercha un moment dans ses souvenirs, et se rappela avoir entendu parler au marquis de Perbruck de l'un de ses amis qui habitait les environs de Nantes. Cet ami s'appelait le baron de Paradèze, on le disait émigré, il n'y avait donc aucun danger à le désigner. Saturnin répondit donc :
— La réunion doit avoir lieu chez M. de Paradèze.
— Au château d'Arches? s'écria vivement Guillaume.
— Précisément, dit Saturnin.
— J'en étais sûr ! s'écria Poiré. Tous ces infâmes aristocrates sont rentrés, Paradèze comme Perbruck, et tout cela doit se réunir dans le château d'Arches, chez la sœur de ce damné Paradèze... Ah! pardieu ! Paul n'avait pas besoin de nous donner tant de peine pour avoir de vous ces renseignemens... je les avais devinés.
Saturnin ne savait pas trop s'il devait rire de voir le farouche républicain croire si saintement au mensonge qu'il venait de faire ou s'il n'avait pas à s'alarmer d'avoir peut-être rencontré juste en croyant ne faire qu'une supposition.
Quanta Rose, elle paraissait ravie de la manière dont Poiré prenait la chose.
— Et, continua celui-ci, par quels chemins doiventils donc arriver?
— Ah ! fit Saturnin, assez embarrassé, ils sont tous cachés dans les environs... les uns d'un côté, les autres d'un autre... et chacun fera comme il pourra...
— C'est juste! dit Poiré en réfléchissant... mais l'heure du rendez-vous général?...
— Demain à minuit, répondit résolument Saturnin.
— Très bien, dit Poiré en se versant à boire.
Saturnin brûlait d'être débarrassé de son interrogatoire, et il fut très surpris quand Rose lui dit tout bas de s'informer du parti que l'on devait prendre.
Cependant il répéta la question qui lui était soufflée, et Poiré répondit :
— Demain à minuit le château sera entouré, et à minuit un quart, quand la réunion sera au grand complet... nous serons là... Mais, dites-moi... n'y a-t-il pas un signal auquel on reconnaîtra que le moment sera bon pour entourer le château?...
— Oui, certes, dit Saturnin, qui ne voulait pas rester coi, nous tirerons troiscoups de fusil...
— Don... bon... fit Poiré, nos hommes se mettront en marche demain ; les uns prendront par la ferme de Ligné et garderont le chemin de Rennes ; les autres suivront par le château de Malvenu; un troisième détachement tournera par le haut de Gigan... Nous les diviserons ensuite par petites bandes de manière à cerner complètement le repaire des ex-tyrans.
Le républicain se traçait un plan d'expédition bien plus encore qu'il ne répondait à Saturnin. Il le combina ainsi pendant quelques instans en s'applaudissant de l'excellence des mesures qu'il allait prendre. Enfin il jeta un regard satisfait sur ses compagnons à peu près endormis dans leur ivresse et murmura :
— Enfin voilà une prise dont personne ne partagera la gloire avec moi !
— Je ne vous propose pas de venir chez Billaud-Varennes, dit-il à Saturnin , il est trop tard, et je lui dirai quel service vous avez rendu à la patrie,
Puis il se leva, et comme indigné de s'être servi du vous en parlant à Fichet, il reprit avec emphase :
— Tu es un loyal citoyen, Saturnin Fichet, et je bois avec toi à la mort de tous ces exécrables aristocrates, aussi lâches que pervers, et qui viennent pour boire le sang des vrais patriotes...
Ce toste, proposé d'une voix éclatante, éveilla les autres convives de leur torpeur; ils se levèrent tous à l'exception du père de Rose, et ils burent à la mort des aristocrates, en agitant en l'air leurs bonnets rouges. Rose profita de ce mouvement pour enlever les lumières de la table, et se dirigea vers la porte de manière à faire comprendre à ses invités que l'heure de se retirer était venue.
Poiré leur montra le chemin, et bientôt après la maison était dans le plus profond silence. Rose et la petite servante avaient établi le père Robertin dans un vaste fauteuil où il s'était endormi.
A peine le père eut-il fait entendre les assurances ronflantes d'un profond sommeil, que Rose, s'affublant d'une mante et d'un bonnet, dit à Saturnin :
— Allons, il est temps d'aller au rendez-vous.
Cette fois Saturnin voulut savoir où on allait le conduire ; il fit une question ou deux, mais Rose lui répondit avec une sorte d'alarme :
— Songez qu'il faut au moins une demi-heure d'ici au haut de Rarbins, qu'il m'en faudra autant pour revenir, et que si mon père s'éveillait d'ici là, je serais perdue.
Saturnin se dit qu'il aurait le temps d'apprendre en route ce qu'il était et ce qu'on voulait faire de lui, et il se résigna enfin à partir.
La jeune fille le précéda, et bientôt après, elle lui dit :
— Donnez-moi votre bras, et tâchons d'avoir l'air de deux amoureux... On n'est pas suspect comme ça. .
Saturnin offrit son bras à Rose. A vrai dire, c'était la plus gracieuse fille qu'il eût rencontrée de sa vie ; une fille pleine de générosité et qui le sauvait, avec des yeux pleins de feu, une taille charmante, des dents perlées, des mains effilées et douces, des pieds coquets; aussi poussat-il un soupir en disant :
— Ma foi, mademoiselle Rose, vous me conseillez là une comédie que je jouerais aussi sérieusement que vous le voudriez...
— Ah! monsieur Saturnin, dit Rose, nous parlerons de cela plus tard !...
Cette réponse causa à Fichet une surprise plus grande que toutes celles qu'il avait éprouvées jusque-là. Décidément on le prenait pour lui-même.
— Ah çà, dit-il, mademoiselle Rose, veuillez m'expliquer tout ce qui se passe.
— Mais il me semble que puisque vous êtes convenu de tout avec mon cousin Paul, vous devez le savoir mieux que moi.
— Peste! se dit Saturnin, j'ai fait beaucoup de choses dont je n'ai pas d'idées, mais probablement ce cousin doit savoir qui je suis et me l'apprendra. Est-ce que nous allons rejoindre votre cousin Paul ? dit Fichet.
— Mais non ! Vous savez bien que c'est son beau-frère que nous allons chercher, Sylvestre Landais qui me me fait la cour. Ah çà, reprit Rose avec un peu d'humeur, est-ce que l'aspect de ce méchant homme de Poiré vous a troublé la tête? Paul m'avait dit que vous étiez brave comme tout, et qu'au moment où vous lui avez sauvé la vie et où vous l'avez tiré des griffes des cinq ou six gardes nationaux qui voulaient l'arrêter, vous étiez aussi tranquille que si vous étiez au bal, quoique deux de ces misérables vous eussent posé le canon de leur fusil sur la poitrine.
— Diable ! fit encore Saturnin en riant, et je n'ai pas pâli?...
— Ah! ce n'est pas bien de vous moquer de moi, dit Rose.
Cependant Saturnin se voyait engagé à soutenir un personnage un peu trop héroïque selon sespenchans personnels; mais après un instant de réflexion, il se dit:
FREDERIC soi LIÉ
— Bah] il en scia cr qu'}| plaira ;M1 Ptoll Ma i'"'» j'irai |utqU6S au bout !
Puis il se mil à parler à EiOBQ «'I à S'Informer de
projetai de son passé.
— !\lais Paul m'a dit qu'il VOUS avait d<uiiié fous i r; détails, lit l'.ose d'un (on piqué. Ou bien il s'est vanté, comme cela lui arriva d'ordinaire, ou bien, ajouta-t-elle avec dépit, vous oubliez vite ce que l'on voua dit.
Puis alla ajouta avec, un soupir :
— Et peut-être aussi ce que voua dites,».
Saturnin se tourna du côte par lequel on arrive foiijours a .se l'aire écouler, qiioii]u'oii ne parle pas toujours juste.
Il "se mit à essayer de la (laiterie.
— Voire cousin m'a dit mille, cboses, niais il mêles a si mal dites, que j'ai besoin de les entendre de nouveau. D'ailleurs, j'ai cru remarquer qu'il n'était pas très exact dans ses renscignemens.
— Vraiment?
— Certes. Il m'a dit, en effet, qu'il avait une cousine qui s'appelait Rose, qui était jeune et très bonne; mais il ne m'a pas dit .que c'était la plus jolie personne de Nantes, la plus spirituelle, la plus courageuse, la plus charmante.
En parlant ainsi, Saturnin pressa doucement le bras de la jeune fille, qui repartit d'une voix troublée :
— C'est drôle ! il m'avait dit qu'il vous en avait parlé, et que c'est pour ça que vous lui aviez dit... que... enfin...
— Quoi donc? lit Saturnin.
— Ah ! mon Dieu ! fit la jeune fille ; est-ce que vous ne le lui avez pas dit? M'aurait-il menti? Ce serait mal, car alors je ne serais pas ici.
— Assurément, dit Saturnin, je lui en ai parlé, j'ai dû lui en parler. Mais pardonnez-moi si j'ai oublié ce à quoi vous faites allusion. Je suis dans unesi étrange position...
— Oh ! fit la jeune fille, ces choses-là no s'oublient pas. Paul m'a trompé. Pauvre folle que j'étais!... Hélas! mon Dieu, je suis perdue!
Ces dernières paroles avaient été prononcées avec une véritable terreur.
— Ne dites pas cela, Rose; tant que je serai près de vous, vous ne courrez aucun danger si je puis vous en préserver.
— Mais certainement vous le pouvez. Mais soyez franc, que lui avez-vous dit à mon cousin... relativement... à des idées de votre père... et du mien... sur...
Elle s'arrêta toute tremblante.
Saturnin ne put pas douter plus longtemps qu'on n'eût parlé à Rose des projets d'alliance jadis caressés par les deux pères. Il se hasarda dans cette voie.
— Ecoutez, mademoiselle Piose, lui dit-il, je ne sais ce que votre cousin a pu vous dire, mais s'il vous a parlé de l'amour que vous êtes faite pour inspirer à tout homme qui a le bonheur de vous connaître, il ne vous a point trompée; si c'est sur mon amour que vous comptez pour vous arracher à un danger quelconque, vous n'êtes point perdue..
— Vrei ! s'écria Rose. Oh ! merci, merci, monsieur Saturnin. Allez donc remplir votre mission ; finissez-en, mettez-vous en mesure de pouvoir contre-balancer l'influence de cet; odieux Poiré, et alors notre bonheur est assuré; le mien du moins, ajouta-t-elle avec un retour agaçant. Je vous parle bien librement, reprit-elle bientôt; mais vous savez ma position : si d'ici à deux mois je n'ai pas épousé Poiré, mon père et moi nous sommes perdus. Hier encore il me l'a dit: « Il faut que tu m'épouses, ou je e montrerai comment on fait danser les amis des émigrés!»
Rose était donc du parti royaliste, et cela sans doute à l'insu de son père.
Cependant tout cela ne disait pas à Saturnin comment un autre avait sans doute pris sa place, et comment en ce moment il prenait sans doute la place de cet autre. Il eût bien voulu savoir où on le conduisait . mais il ne pouvait le demander, puisque lui-même avait sans doute arrêté le lieu du rendez-vous ; il n'osait pas plus se taire que par-
ler, et . ne s.iciiant quelle conversation engager, il se mit sur le chapitre de l'amour el dil .1 1;>
— Ainsi vOUa m'aimez ?...
— Si je vous aime!... Alais ne sais-je pas tout ce que voua êtes!... Qui ne vous aimerait pas, Saturnin ; vous si brava Bigi néi aux; vous qui avez Becouru tant de pauvres de votre bourse, qui avez si loyalement soutenu la cause de vos bienfaiteurs ; vous qui avez sauve louie une famille de l'incendie à Machecoul !
— Saerebleu ! se dil Saturnin, mais je suis tout, à fait un lien s!
Paul l'ioberlin, pour mieux intéresser Rose au salut de Césaire, qu'il avait annoncé à la jeune fille sous le nom de Saturnin Fichet, avait don'' son héros de toutes les belles histoires qu'il avait entendu raconter, l.a pauvre enfant était dans l'enthousiasme.
— Oh! oui, dit-elle, je vous aimerai, etjevousledis... Oui, je vous le dis, parce que ce sentiment-là me remplit le cœur! Oui, je serai Hère de m'appcler un jour madame Saturnin Fichet.
— Un homme si brave doit avoir des droits que n'ont pas tous les autres, se dit le jeune homme. Et il embrassa Rose.
Elle s'arrêta toute émue.
— Saturnin, lui dit-elle, c'est notre baiser de fiançailles. Comptez sur moi : je mourrai plutôt que d'être à un autre qu'à vous. Me faites-vous le même serment ?
Trop souvent, les mots répondent aux mots plus vite que la pensée à la pensée...
— Oui, je vous le jure! dit Saturnin sans songer à la gravité du serment qu'il prononçait.
— Eh bien ! attendez-moi là un moment... Nous sommes arrivés.
Rose serra la main à Saturnin et l'appuya sur son cœur en disant:
— Celui-ci ne vous trompera jamais.
Saturnin voulut prendre un second baiser, mais Rose s'échappa lestement et alla frapper à la porte d'une petite chaumière perdue dans les arbres à une vingtaine de pas de la route. Un moment après, Saturnin vit arriver un homme seul avec deux chevaux.
— Et Rose? lui dit notre jeune aventurier.
— Rose va retourner à Nantes par le chemin d'en bas. Quant à nous, dépêchons : vite à cheval et filons. Il y a deux bonnes heures d'ici au château d'Arches, et il est sept heures.
— Est-ce que nous allons au château d'Arches ?
— Eh bien ! est-ce que ce n'est pas là le lieu de la réunion? dit le paysan.
— Parbleu! ce serait plaisant si j'avais deviné juste! se dit Saturnin en montant à cheval.
Puis il réfléchit que cela pouvait ne pas être plaisant du tout, et il commença à s'inquiéter sérieusement. Les chevaux furent mis au trot, et les voyageurs allèrent ainsi, sans échanger une parole, durant près d'une heure, le guide marchant en avant, Saturnin le suivant comme un homme à moitié ivre, qui se sent entraîné dans un chemin semé de dangers , mais qui n'a pas la force de résister.
Avant d'aller plus loin, il faut expliquer à nos lecteues d'où venait cet étrange quiproquo.
La veille même de ce jour deux hommes que nous connaissons déjà étaient attablés devant un pot de cidre dans un cabaret de la place de Viarmes.
— Tu dis donc, disait Guillaume Poiré, l'ex-jardinier du terrible Lemaître , le farouche convive de Robertin de Nantes, à Mathurin Fichet, l'oncle de Saturnin, que ton neveu est arrivé ce soir...
— Oui, répondit Fichet d'un to>» ' -tgrin.
— Et où est-il logé, ton neveu 1
— Chez moi , dit Mathurin Fichet avec un profond souoir.
— Ah! fit Guillaume Poiré, c'est fâcheux, parce que lorsqu'un homme est entré dans la maison d'un autre... on ne peut pas aller dire à la commune : J'ai un hrigand de royaliste chez moi...
— Bah ! dit Fichet.
Guillaume Poiré le regarda avec attention.
— Au fait, reprit l'ex-jardinier, si c'est un esclave des aristocrates, comme tant d'autres, et que je le trouve quelque part... pas chez moi... ou chez un ami... je ne vois pas pourquoi je ne le ferais pas arrêter...
— Dame, reprit l'oncle Fichet d'un air piteux, il faudra bien qu'il quitte ma maison pour s'embarquer ; et alors, le pauvre garçon, il courra grand risque si tu le trouves...
— Fichet, tu es un méchant gredin... Qu'est-ce que t'a fait ce jeune homme?
— A moi, rien... Mais tu sais qu'il y a eu autrefois des projets de mariage entre lui et Rose Robertin.
— Louis Robertin , un vrai patriote, ne voudrait pas donner sa fille au fils de l'intendant d'un émigré.
— Es-tu bien sûr de Louis ?
— De Louis Robertin ? Comme de moi, dit Poiré en examinant Fichet.
— C'est qu'on dit, reprit celui-ci, que tout son dévoûment à la révolution n'est qu'un masque pour cacher ses accaparemens.
— Tu es fou ; lui, Louis R.obertin, un accapareur !
— Et, ajouta Fichet, il y en a qui prétendent qu'il a des associés en dessous qui lui donnent de l'argent, et l'on dit aussi qu'il y a des employés de la commune qui lui font des laissez-passer.
— De qui veux-tu parler? dit Guillaume Poiré avec trop de colère pour que ce mouvement violent ne cachât pas une crainte sérieuse.
— De personne, de personne, dit Fichet; chacun ses affaires, d'ailleurs... J'ai assez de m'occuper des miennes.
— Elles te tourmentent donc bien? dit Poiré d'un ton confidentiel.
— Dame ! dit Fichet, le gars vient me demander compte de ]a vente qui a été faite de son bien.
— Ah!... fit Poiré ; je comprends... et est-il fort sur les chiffres ?
— Je ne crois pas. Tu sais bien que c'est un monsieur de Paris qui n'est jamais venu à Nantes.
— Est-il exigeant? dit Poiré avec une grimace d'assas. sinà gages.
— J'espère que non, repartit Fichet d'un air bonhomme.
— Mais si par hasard il voyait clair, et qu'il voulût se fâcher?... fit Poiré.
— Dame! repartit Mathurin, dont le visage s'anima d'une affreuse expression de scélératesse, dame, je lui rendrai mes comptes demain. Puis vers la nuit il doit sortir de chez moi et trouver sur le cours Saint-Pierre l'homme que son père a envoyé d'Angleterre pour le faire embarquer.
— Et cet homme?
— Je crois que c'est le patron du chaland la Belle- Sœur.
— Bon, ditPoiré en prenant cette note sur un carnet. Elle signal?
— Un coup de sifflet donné sous mes fenêtres par un des matelots du chaland.
— Très bien, dit Poiré en écrivant encore quelques lignes; ceux-là sont des traîtres, et leur compte est fait. Et quant à ton neveu, une fois sorti de chez toi...
— Je n'en réponds plus, n'est-ce pas? dit Ficher en souriant. Dame, je ne commande pas à la police de Nantes.
— C'est juste ; et s'il a été difficile sur les comptes...
— Ah! dame dit Fichet, si c'est un aristocrate, s'il a toujours idée d'épouser ta Rose, s'il fait le méchant, je me connais...
— Que feras-tu ?
Fichet s'arrêta. Il regarda Poiré dans le blanc des veux et ajouta :
— S'il fait le méchant, je me mettrai à la fenêtre quand il sortira.
— C'est dit, fit Poiré ; et ce soir au club tu parleras des subsistances...
— Pardieu !... Je dirai qu'il n'y a pas moyen d'arracher le blé aux paysans, et que les magasins de Louis Robertin sont vides.
Poiré tendit son verre à Fichet, et ils trinquèrent.
— Ah ça, reprit Poiré après un moment de silence, crois-tu qu'il soit affolé de îa petite Rose?
— Bon ! dit Fichet, il ne la connaîi pas.
— Est-il dans le secret des émigrés ?
— Peut-être oui, peut-être non. Je sais seulement que voilà dix-huit mois qu'il est en prison à Paris.
— Est-ce quii s'est sauvé ? dit Poiré avec colère.
^ — Non, non, dit Fichet; il est trop bête pour ça ; et c'est peut-être aussi pour cela qu'on l'a mis à la porte.
— Et où compte-t-il aller ?
— Dame, son père lui a écrit d'Angleterre, où il vient d'arriver de Coblentz avec le ci-devant marquis. Probament Saturnin va les rejoindre.
— Ainsi, selon toi, il n'est ni amoureux, ni conspirateur?
— Je ne sais pas.
— Eh bien ! moi, je le saurai.
Le soir même, Guillaume Poiré était chez Louis Robertin. Jamais il n'avait été si amical pour le père Louis; jamais ii n'avait adressé un regard d'une tendresse plus calme à Ro??. La belle fille eut peur et attendait avec anxiété le résultat de cette amabilité.
— Eh bien ! dit enfin Guillaume au vieux Louis, j'espère que Fichet a été bon enfant, ce soir, au club des vrais patriotes.
— Oui-dà, oui... reprit Robertin d'un ton bourru, il a dit que nous n'avions point de blés... Qu'est-ce que tu lui a baillé pour ça?
— Pas grand'chosc... Je lui ai promis que tu donne* rais à souper demain soir à son neveu Saturnin.
— Tiens, il est donc ici !
— Oui, il est arrivé.
— Vous le savez, s'écria Rose imprudemment.
Déjà Paul, selon les conventions qu'il avait faites avec Césaire, lui avait annoncé l'arrivée de celui-ci sous le nom de Saturnin Fichet.
— Et vous aussi, à ce qu'il paraît, fit Guillaume d'un ton atrocement doucereux.
— C'est mon cousin Paul qui l'a dit hier à mon père, dit Rose très résolument...
— A moi?., fit le vieux Robertin, je rrai pas entendu ça...
— C'est possible, dit Rose avec une intention marquée, car Paul vous l'a dit au moment où vous étiez occupé à calculer le prix des deux cents setiers de blé que vous avez reçus avant-hier....
Robertin regarda sa fille d'un œil mécontent. Elle ne voulait point s'en apercevoir et reprit :
— Au fait, est-ce deux cents sacs... ou bien ?..
— Oui... oui, je me rappelle, dit Robertin, qui avait reçu quatre cents sacs de blé et qui n'en avait mis que deux cents dans le magasin commun où étaient ses blés et ceux de son associé Guillaume Poiré... C'est vrai, le gars m'a parlé de ça... ,
— Il ne vous a pas dit autre chose ? dit Poiré.
— Il vous a dit, vous vous rappelez, mon père, dit Rose d'un ton ferme, il vous a dit qu'il repartait le soir même.
Rose, qui avait promis un guide au faux Saturnin de Paul, ne voulait pas le voir tomber dans les mains de Guillaume Poiré. Elle eût été encore bien plus épouvantée si elle avait su que ce prétendu Saturnin n'était autre que le comte de Perbruck
— En ce cas, dit Guillaume Poiré, qui parlait, lui, du véritable Saturnin, il vous a trompé ; le jeune homme ne part que demain et même à la nuit tombante.
ItSH
FRÉDÉRIC SOU LIE
— Je vous dis qu'il est parti, ni Rose.
— Que non. n sai t bien que la personne qulei i chai
de le faire éniigrer ne sera 411e demain au «nuis Saint- Pierre.
Rose se prit a trembler et se détourna.
— Mais qui vous a dit, reprit-elle, qu'il voulût 6mi« grer f
— c'est ce qu'il nous dira lui-même, car- comme je
VOUS l'ai dit, il viendra souper demain avec nous.
— Tous en êtes sûr ?...
— C'est arrangé avec son oncle.
Rose, avertie par Paul que Saturnin Fichel devait se présenter chez son père le lendemain soir, eût voulu le Faire prévenir de s'éloigner, mais elle ne savait où le Irouver. Elle attendit doue l'événement pour savoir comment elle pourrait tenir la promesse qu'elle avait laite à Paul, et conduire Fichet jusqu'à Barbins, où devait se trouver le guide promis par Paul.
Le lendemain venu, le patron du clialand la Belle Sœur était suivi au moment OÙ il mettait le pied sur le cours Saint-Pierre, et il était arrêtée l'instant où son matelot donnait le signal convenu sous la fenêtre de l'oncle Fichet. On sait ce qui en arriva pour Saturnin. Mais il nous faut dire ce qui en arriva pourCésaire.
Il traversait le cours Saint-Pierre pour se rendre chez Louis Robertk) au moment de l'arrestation du patron de la Belle-Sœur. Pendant que cet homme se débattait entre les mains des agens commandés par Guillaume Poiré, le comte avait entendu celui-ci reprocher au patron d'avoir voulu aider a la fuite de Saturnin Fichet.
Epouvanté d'entendre prononcer ce nom qu'il avait accepté pour se cacher, Césaire s'était éloigné rapidement, craignant quelque maladresse ou quelque trahison de la part de Paul. Il allait quitter la promenade, lorsqu'il rencontra Saturnin. Le jeune homme le reconnut au premier coupd'œil. Il comprit alors que c'était a Saturnin qu'on en voulait véritablement, et il s'approchait de lui pour l'avertir du danger qu'il courait, lorsqu'il se trouva cerné par les quatre hommes que Poiré avait mis en observation auprès de Saturnin, et qui étaient chargés de l'amener de gré ou de force au souper auquel il était invité et attendu sans s'en douter. Cependant, le jeune comte avait observé de loin le malheureux Saturnin Fichel, il avait vu l'un des agens lui parler et le conduire jusqu'à la maison de Louis Robertin, et il avait compris que l'aide qu'il croyait trouver dans celte maison sous le nom de Saturnin Fichet lui était complètement enlevée par l'arrivée du véritable possesseur déco nom. Il fallut donc queCésaire renonçât au guide que Paul lui avait promis, et cherchât d'un autre côté par quel moyen il pourrait se rendre au château d'Arches.
Si la description que nous avons faite du pays breton a été suffisante, nos lecteurs ne s'étonneront pas que Césaire de Perbruck fût très cruellement embarrassé pour trouver un château situé a peine à quatre lieues de la ville. En effet, lorsqu'on n'a pas vécu de longues années dans I chaque localité , il est presque impossible de se recon- ! naître, même en plein jour, dans ce dédale de chemins : creux. Partout un horizon borné à quelques pieds, nulle pari une élévation d'où l'on puisse dominer d'assez haut les environs pour prendre une direction, et même, si on y parvenait, arriverait-il souvent qu'après avoir aperçu de loin le lieu qu'on veut gagner, on dévierait vingt fois de la ligne qu'on se serait tracée en suivant ces mille chemins se coupant, se croisant à tous les angles possibles. Ce qui est si difficile le jour devient donc presque impossible la nuit. Il n'y a que les habitans mêmes de l'endroit qui puissent se retrouver dans cet inextricable labyrinthe. Ceux-là connaissent les points de section de tous ces chemins, l'un à une pierre qui se dresse le long du talus, un autre à la forme de l'arbre qui domine la haie, celui ci à la profondeur de l'ornière éternelle qui le sillonne, celui-là à la forme seule du buisson qui l'ombrage. Puis enfin ils acquièrent celle mémoire qui passe pour
ainsi dire de l'esprit dans le corps, cette mémoire de la dislance qui appartient aux Jambes plus qu'à la réflexion et qui guide les aveugles dans les détours les plus compliqués des rues de Palis.
Il y avait certainement à Nantes mille personnes qui
savaient le chemin du château d'Arche S . mais ce n'était pas assez pour Cesaiie d'une indication pneise et qu'il 11Y11I pu suivre, il lui fallait un guide, et comment le tro mer, comment surtout se lier à lui et le conduire A
une demeure où il rencontrerait une assemblée nocturne? C'était livrer peut-être les destinées de vingt familles à un inconnu, peut-être les destinées de la France. Dans l'incertitude où il se trouvait, Césaire s'était cepen lanl dirigé du côté de la ville qui devait le mettre sur la route du château de M. de Paradèze.
La nuit ciait sombre, froide, humide, et Césaire commençait à éprouver la plus cruelle inquiétude. Le rendez-vous était à dix heures, et six heures venaient de sonner à une des horloges* voisines. Manquerait-il au rendez-vous après l'avoir provoqué ? Paraîtrait-il encore avoir fui lorsque M. de Paradèze lui ouvrait si généreusement la voie à une justification? La situation était affreuse.
Debout à l'angle de la route qu'il devait prendre et dans laquelle il n'osait s'engager, Césaire avait interpellé déjà quelques passans attardés, mais les uns lui avaient répondu brutalement qu'il n'était plus l'heure où l'on demande l'aumône, d'autres s'étaient éloignés avec épouvante, croyant avoir affaire à quelque malfaiteur ou à quelque espion. A cette époque, tout était suspect.
L'heure avançait cependant et l'inquiétude de Césaire devenait un véritable désespoir. Il manquait à sa parole, lui qui n'avait encore donné à personne le droit de dire que s'il ne tenait pas la promesse qu'il avait faite, c'est qu'il élait prisonnier ou mort.
Sept heures sonnèrent, et il se. décida à s'avancer à tout hasard sur la route qui menait à Arches.
— Quelques-uns de ceux qui vont à ce rendez-vous, se dit-il, y passeront peut-être ; je m'adresserai à eux, je leur dirai mon nom, et ils me serviront de guide. Si je ne réussis point, j'errerai jusqu'à ce que le froid et la fatigue me forcent à me coucher dans quelque fossé où l'on me trouvera mort; cela me justifiera du moins.
Césaire en était arrivé à ce point de misère lorsqu'il entendit les pas mesurés d'un certain nombre d'hommes. 11 tira un pistolet de sa poche, bien résolu à obtenir par. la violence ce qu'on refuserait *peut-être à ses sollicitations; mais lorsque dans l'obscurité il put reconnaître le nombre de ceux qui s'avançaient, il vit, à leur ordre, à leur marche, au scintillement de leurs armes, qu'il était en face d'une de ces patrouilles que les Nantais promenaient incessamment aux environs de la ville.
Césaire s'élança immédiatement sur le côté de la roule pour se dérober aux regards des gardes nationaux; mais il avait été déjà aperçu par ces hommes, plus habitués qu'il ne pensait à saisir le moindre mouvement dans l'ombre, le plus léger bruit dans le silence. Il n'était pas au bord de la route qu'il entendit siffler deux ou trois balles à ses oreilles.
— Eh bien ! s'écria-t-il en lui-même, on me trouvera mort ici, et du moins on ne m'accusera pas de lâcheté ou de trahison.
Aussitôt Césaire se retourna et s'élança le pistolet au poing sur la patrouille, qui, de son côté, s'était mise à sa poursuite.
Il tira, mais la balle de son arme n'atteignit personne. Acculé tout aussitôt sur le bord de la route, où il combattait le sabre au poing, plutôt pour vendre chèrement sa vie que pour la sauver, il allait succomber sous les coups de baïonnette dont on le menaçait, lorsque la voix du chef de la patrouille se fit entendre.
— Emparez-vous de lui et qu'on le garrotte ! C'est quelque conspirateur, et il nous fera des révélations.
Le sabre de Césaire s'était brisé sur les fusils des gar-
PAR1S, IMP. DB SCU1LLER AI>R, II, RUE DU FIU33 :a»I ).'.». i ::'■
des nationaux. Ils purent donc l'approcher et s'emparer de lui. Ils lui lièrent les mains derrière le dos. Césaire, qui s'était défendu avec les efforts désespérés d'un homme qui veut mourir, se refusa à marcher lorsque les soldats lui ordonnèrent de se relever et de les suivre.
— Allons, allons, dit le chef de la petite troupe en se penchant vers lui, marchez, mon garçon ; mes soldats ne sont pas patiens, nous n'avons pas le temps de vous attendre, et comme ils n'ont pas envie de se donner la peine de vous emporter, ils vous cloueront à terre pour que vous n'alliez pas vous promener si tard... Allons donc, debout, ajouta le sergent en aidant Césaire à se relever, nous avons à causer ensemble.
A ce moment, et comme s'il eût soudainement changé de résolution, Césaire se remit sur les jambes.
— Je ne peux pas vous suivre, répondit-il, j'ai affaire ailleurs.
Les gardes nationaux se mirent à rire d'une façon si menaçante que le sergent reprit la parole :
— Attendez, je vais lui faire entendre raison.
— Oui, oui, dirent les soldats en riant, poussez-lui votre argument ordinaire.
Ceci avait sans doute rapport avec quelque habitude connue du sergent, car celui-ci repartit en levant son briquet :
— Vous allez voir...
Et tout aussitôt il l'appuya sur la poitrine de Césaire en lui disant tout bas : ■
— Marchez, ou vous êtes perdu.
Puis il ajouta tout haut:
— Allons, mon homme : Unefois... deux fois...
— Soit, dit Césaire, je vous suis.
— Ahçà! dis donc, sergent, fit un des soldats, tu ne l'as pas seulement piqué!...
— Dame, il a consenti à la seconde. .
Eh bien ! on chatouille à la première, on pique à la seconde, et à la troisième...
— On tue? dit Césaire.
— Comme tu dis, fit le sergent; et maintenant que tu es averti, en avant, marche!
Césaire obéit. Ils n'avaient pas fait vingt pas, qu'ils entendirent au loin le trot précipité de deuxîchevaux.
— Attention, dit le sergent, faut voir ce que c'est que ces gars-là.
Il cacha ses hommes de distance en distance le long de la route, puis il revint près de Césaire. En une seconde il eut délié les mains du comte, puis il lui dit :
— Maintenant profitez de la bagarre qui va avoir lieu pour vous sauver.
— Ce n'est pas seulement ce que je veux de toi, Jérôme, lui répondit Césaire, qui avait reconnu le pauvre paysan qu'il avait sauvé autrefois et qui l'avait suivi à la Trappe, je veux encore...
— Je vous dis que vous êtes mort si vous rentrez en ville, dit vivement Jérôme.
— Peu m'importe, si je ne dois pas arriver ce soir à... Il fut interrompu par le cri de:
— Halte-là ! que fit entendre le premier soldat devant lequel les cavaliers étaient arrivés.
— Aa galop ! répondit une voix.
Le sergent poussa un léger cri de surprise et ajouta:
— Arrêtez-les !
Mais avant que les gardes nationaux eussent pu sauter à la bride des chevaux, les cavaliers passèrent comme la foudre. Les fusils tirés sur Césaire n'avaient point été rechargés.
— Coupez-les! s'écria le sergent, vous par le champ la Murlëre, vous autres par le sentier de la Chûtaignerie. Je vas par le bas pré. 11 faut les prendre. Sus ! sus !
Les soldats s'éloignèrent, et le comte resta seul avec Jérôme Robertin.
— Comment! vous dans le pays, monsieur le comte, et pour de mauvais motifs, je le vois bien, dit avec humeur le frère de lait de Césaire,
lie Siècle.
— Jérôme, je n'ai point le temps de discuter avec toi ; seulement souviens-toi que le jour où je t'arrachai de la prison du Bouffay, tu me juras de m'appartenir.
— Je vous l'ai juré, c'est vrai, monsieur le comte ; mais il y a eu bien des changemens depuis ce temps-là.
— Tu me le disais encore le jour où nous nous sommes séparés sur la grève de Saint-Malo.
— C'est encore vrai ; mais, voyez-vous, il y a encore eu bien des changemens.
— Je le vois, Jérôme, tu as oublié que sans moi tu serais aux galères.
— Non, monsieur le comte, non, répondit Jérôme, je ne l'ai point oublié, seulement je n'ai plus les mêmes idées. Je vous ai suivi à la Trappe, où vous êtes allé, je ne sais pourquoi ; j'y suis resté cinq ans , avec vous, bi(jn persuadé que parce que le fer du bourreau m'avait écorché la peau, je n'étais plus un homme. Quand on nous a chassés du couvent, je ne vous ai pas quitté que vous n'ayez été en sûreté entre les mains de cet abbé qui tous a emmené en Angleterre... Et à l'heure qu'il est je risque ma vie, plus que ça, mon honneur pour vous sauver.
— Ton honneur ! dit Césaire avec dédain.
— Oui-dà, reprit Jérôme d'un ton fier, mon nonneur. Quand je n'ai pas voulu émigrer, c'était pour revoir le pays, pour revoir mon pauvre père. Eh bien ! lui et les autres, ils m'ont reçu comme un Lazare, et ils m'ont dit: « Reste si tu veux avec nous, nous le cacherons... C'a été un malheur, mais nous n'y pouvons rien.» Et, dame, moi pauvre bête, voyant que les miens me reniaient, car ne valait-il pas autant me chasser que de me cacher comme un voleur?., j'étais décidé à me jeter dans l'Erdre la tête la première, lorsqu'un jour, à Nantes, je rencontrai chez mon oncle Louis Robertin un gars qui avait été jardinier, mais qui a laissé la bêche pour faire de la révolution. Quand il a su qui j'étais, il ne m'a point dit, comme les autres, que j'étais un gueux qu'il fallait cacher Ah ! bien au contraire.
« Vois-tu , citoyen , me disait-il , c'est une marque » d'honneur que tu as sur l'épaule ; ne la cache point, » mon gars; montre-la aux citoyens; dis-leur que tu » as été victime des aristocrates. Jure de te venger et de » combattre pour leur extermination. »
Voilà ce qu'il m'a dit, et ce qui a été dit a été fait. J'ai été avec lui et mon oncle Robertin au club; j'ai montré mon épaule nue aux citoyens; Guillaume Poiré leur a fait un discours, après quoi j'ai juré guerre et mort aux nobles: et les patriotes ne m'ont pas repoussé; ils ne m'ont pas dit: Cache-toi et nous te nourrirons par pitié; ils m'ont porté en triomphe autour de la salle et ils m'ont fait sergent dans la compagnie du citoyen Poiré. Vous voyez qu'il y a eu du changement.
Césaire avait patiemment écouté Jérôme. Les paroles du sergent lui avaient rappelé la scène dont il avait été témoin sur la place du Bouffay, son altercation avec le paysan qui lui avait prédit la vengeance populaire , et Césaire avait reconnu que Jérôme avait raison.
— Eh bien! lui dit-il, tiens ton serment, livre-moi à tes amis les patriotes.
— Non, non; je vous ai juré d'être à vous avant do leur avoir juré d'être à eux... Que voulez-vous de moi ?
— Que tu me conduises sur l'heure au château d'Arches.
On entendit les voix des gardes nationaux qui revenaient en jurant contre les cavaliers qu'ils n'avaient pu atteindre»
— Suivez-moi donc, lui dit brusquement Jérôme; je m'en tirerai comme je pourrai.
Et tout aussitôt il s'élança dans un champ voisin, où Césaire le suivit.
Au moment même où Jérôme et Césaire prenaient le chemin du château de M. de Paradèze, Saturnin Fichet et
. m DÉRIC SOI LIE.
aide le i devançaient, sur cette route, de toute la vitesse de leura chevaux.
En effet, les deux cavaliers que les gardes nationaux avaleni voulu arrêter n'étaient aunes que l'infortuné
du comte de Pei bruck el le guide que lui avail d mne Rose, ils Furent bientôt assez, loin pour pouvoir ra- Icutir leur course.
— Pardieulflt Saturnin , nous venons de l'échapper belle I
— Allons, allons vivement, reprit le guide, OU les oreilles m'ont corné, ou j'ai cru reconnaître la voix de celui qui commandait la patrouille... et le gars no plaisante pas.
— C'est un de tes amis?
— Mieux que ça : c'est mon beau-frère.
— Peste! El comment l'appelles-tu?
— Jérôme Roherlin donc... Mais vous devez le connaître, vous?
— Certainement. C'est celui qui a disparu avec le jeune comte de Perbruck.
— C'est ça.
— Et vous avez épousé sa sœur ?
— Oui-da. Je suis Sylvestre Landais, vous savez bien ; c'est moi qui ai épousé Mariole.
— Je comprends... celle dont on disait que le vieux marquis voulait faire sa maîtresse.
— Et qui ne l'a pas été, entendez-vous !
— Je le crois parfaitement, puisqu'on dit que c'est à cause des refus de la jeune fille que le pauvre Jérôme Roberlin a été faussement accusé par le marquis d'avoir voulu tirer sur lui.
— C'est la vérité, et Jérôme ne Fa pardonné ni à lui ni aux nobles ; aussi a-t-il tourné du côté des patriotes.
— Mais vous-mêmes n'êtes-vous pas des leurs?
— 11 me semble que puisque je suis ici, je ne suis guère de leur parti.
— Cependant vous êtes de la garde nationale?
— Il a bien fallu. Après la mort de cette pauvre Mariole. car elle est morte, ma pauvre femme! j'avais été m'établir -chez l'oncle Robertin, vous savez, le vieux qui a une si jolie fille.
— Oui, la charmante Rose, dit Fichet d'un ton suffisant.
— Celle qui vous a amené près du corps de garde, où j'étais de service avec mon cousin le sergent Jérôme que , nous venons de rencontrer en patrouille. Rose n'est point pour les patriotes comme lui. Je le sais, quoiqu'elle n'en dise rien de peur de notre capitaine, le citoyen Guillaume Poiré.
— Celui avec qui j'ai soupe ?
— C'est vrai, il soupait chez l'oncle. Et était-il dedans? Vous m'entendez, était-il un brin pris de vin ?
— Pas trop... dit Saturnin...
— Ah! bonnes gens ! fit Sylvestre, elle*m'avait si bien promis de le griser. Il va revenir au corps de garde , il ne va point me trouver... Je m'en retourne...
— Oubliez-vous, dit Saturnin, qui s'épouvanta à l'idée^ de rester seul au milieu de la campagne, par la nuit et le froid qu'il faisait; oubliez-vous que vous lui avez promis de me conduire?...
— Ah! si ce n'était pas pour elle! dit Sylvestre en grondant.
— Il paraît , Saturnin, que nous en sommes amoureux.
— Vous aussi? dit le paysan, qui se trompa à la tournure un peu cavalière de la phrase... Je m'en doutais... Je l'ai dit à Paul, qui a manigancé votre fuite... Riais il m'a répondu que vous n'y aviez jamais pensé, que c'était votre père... Ah çà, est-ce que par hasard je vous sauverais, pour que plus tard vous vinssiez sur mes brisées?...
— Je n'en ai nulle envie.
— C'est que si je m'en doutais, fitSylvestre en retenant son cheval, je n'irais point vous donner à garder ni aux
patriotes ni aux blancs, Je vous laisserais eu jacbèn sous quelque arbre du chemin avec la tête fendue en
deux, dites donc, l'ami?
— Je quitte la France dans quelques jours... repartit Flchel rapidement.
— A la bonne heure, reprit Sylvestre... C'est bien assez de Guillaume Poiré, <i|li court après Rose el qu'elle
n'aime pas, sans un l'rcluqucl de Paris qu'elle aimerait... Million Dieu du ciel, on dirait que Je suis marque pour
ne poinl me marier à mon aise.
— VOUS voulez donc, épouser Rose, dit Saturnin, la cousine de votre premièrefemme?...
— Ah ! dame, je n'aime pas à changer de famille.
— Avec ça , ajouta Saturnin , que l'oncle Robertin a des écus.
— S'il en a, tant mieux pour lui et pour celui qui sera son gendre.
— Il y a longtemps que vous êtes veuf?
— Voilà trois grands mois, et ça m'ennuie; d'ailleurs ça n'avance point. Pourtant, pour plaire au père Louis Robertin, je me suis fait du parti des patriotes comme lui... mais au fond, moi, voyez-vous, les nobles et les patriotes je m'en soucie comme des avoines de mon grand'père, et pourvu que j'épouse Rose...
— Et les écus de Robertin ?...
— 11 vous tiennent bien au cœur les écus du père Louis, dit Sylvestre d'un ton sombre...
— Pas plus que sa fille, mon cher ami, et je vous souhaite de les obtenir l'un et l'autre.
— A la bonne heure, voilà qui est parler. Nous nous quitterons bons amis, monsieur Fichet... car nous allons bientôt nous quitter. Dans quelques minutes, nous serons à Arches. Allons, filons vivement P
Fichet et son guide continuèrent leur route, et Sylvestre s'étant arrêté à l'entrée d'un chemin creux, dit à Saturnin :
— Maintenant, suivez tout droit... encore deux cents pas, et vous serez à la porte du château.
— Hé, là! là! doucement, cousin Sylvestre, fit une voix qui partait d'un buisson.
— Tiens, dit Sylvestre, c'est le cousin Paul. —Diable ! pensa Saturnin, qui se sentit près de défaillir;
c'est celui à qui j'ai sauvé la vie... Tenons-nous sur nos gardes. A la façon déparier de M. Sylvestre,. il est très probable que celui-ci, pas plus que l'autre, n'hésiterait à me mettre en jachère, s'il découvrait que je ne suis pas le sauveur pour lequel il se donne tant de peine.
Paul sortit du buisson derrière lequel il était caché et dit à Sylvestre:
— Merci, Sylvestre, tu as tenu ta parole, je ne manquerai pas de le dire à la cousine Rose.
— Vous n'avez plus besoin de moi, dit Sylvestre, en ce cas je m'en retourne.
Va donc! mais laisse-nous les chevaux.
— Vous laisser les chevaux... Isenni dà!.. Etqu'en voulez-vous faire? ton monsieur n'est-il pas arrivé?
— Oui, mais il est possible qu'il lui plaise de repartir tout à l'heure.
Il s'approcha de Saturnin, et il lui dit :
— M. Gosselin est arrivé. (Gosselin était le nom sous lequel la Rouarie était généralement désigné par ses associés lorsqu'ils en parlaient devant des personnes qui ne devaient pas le connaître.) Il vous attend où vous savez.
Saturnin resta confondu et ne répondit pas. La situation se compliquait.
— Dis donc, dis donc, Paul, fitSylvestre, ça ne m* fait pas l'effet que ton M. Saturnin Fichet vienne ici, comme tu me l'as conté, pour donner à M. de Paradèze des nouvelles de son maître.
La vanité, de Fichet se révolta à cette parole, et il s'écria :
— De quel maître parle ce drôle ?...
— Silence, monsieur le comte, dit tout bas Paul.
A ce nom de M. le comte, Saturnin poussa un lég er cri ■ de surprise, el ^aul reprit tout haut, comme pour donner le change à Ivestre :
— Eh ! oui, pardi, de votre maître le marquis de Perbruck ; votre père n'est-il pas à son service, et ne venezvous pas dire à M. de Paradèze que M. le marquis se porte bien ?
Saturnin, qui s'était entendu nommer M. le comte, commença à comprendre que Paul le prenait pour le comte de Perbruck , lequel devait sans doute s'être emparé de son nom de Fichet pour quelque projet dangereux. Saturnin fut encore plus alarmé, car d'après ce qu'il croyait deviner, Césaire devait être l'émissaire de quelque grave conspiration ; et quoique lui-même, Saturnin, y eût été mêlé à son insu, il devait craindre que s'il était reconnu, on ne s'assurât trop certainement de son silence. Jamais homme ne fut dans une position plus cruelle. Dire la vérité, c'était s'exposer à une mort certaine de la part des paysans. Continuer le rôle qu'on lui avait fait prendre malgré lui, c'était vouloir la mériter. Saturnin ne savait que résoudre, quand Paul lui dit vivement :
— Dépêchez-vous donc, monsieur Fichet, il est dix heures et on vous attendait à neuf.
Et tout aussitôt il prit la bride du cheval de Saturnin comme pour lui montrer qu'il fallait descendre.
— Mais, fit Saturnin, qui cherchait à dire quelque chose qui eût l'air de circonstance, vous savez que nous avons besoin des chevaux.
— Soyez tranquille, nous allons nous arranger de ça avec le frère Sylvestre. Et il ajouta plus bas: Songez que quelqu'un peut venir et vous appeler de votre vrai nom.
— Allons , dit Saturnin avec un soupir désolé , je vais... oui... je... allons...
— Et n'oubliez pas que je vous attends ici, reprit Paul à voix basse, et que le marquis delà Rouarie vous attend chez mon père à Machecoul.
— Je ne l'oublierai pas, dit Saturnin, qui répondait comme on lui parlait, qui marchait comme on le poussait-, ah! c'est la Rouarie, bien... je vais... je... oui...
— Prenez là tout droit, vous y êtes dans deux minutes, fit Paul en le poussant.
— Tout droit, n'est-ce pas? dit Saturnin; bien... je vais... je...
— Mais oui! dit Paul d'une voix qui montrait l'étonnement que lui causaient ces hésitations.
— Allons, fit Saturnin avec un soupir désespéré, tout droit... allons tout droit.
Et il prit le chemin du château.
« Ma foi, pensa le malheureux Fichet en suivant trisment la route où on l'avait poussé, si le comte de Perbruck est au château, je lui dirai la vérité, il comprendra ce qui m'est arrivé ; s'il n'y est pas et qu'il n'y ait que M. de'Paradèze, un vieux Rreton qui ne plaisante pas, à ce que me disait mon père, je verrai, j'essaierai... »
Il s'arrêta à cette pensée et regarda autour de lui en disant :
— Si je pouvais fuir !...
Mais il était dans un de ces profonds sentiers encaissés par des haies qui couronnent des talus de six pieds. Impossible d'en sortir autrement qu'en rctournant sur ses pas, et ses deux aimables guides en gardaient l'extrémité.
« Avançons, se dit Fichet, peut-être trouverai-je que!8 que issue. »
Dans cet espoir, il fit rapidement quelques pas et fut tout surpris de se trouver en face d'une petite porte qui s'ouvrit tout à coup.
— Entrez ! lui dit une voix.
Saturnin entra comme il était venu, obéissant a toute
injonction qu'il entendait; il marchait comme un homme ivre, qui ne voit plus où il pose le pied et qu'il serait facile de mener droit à un précipice.
— Vous arrivez tard, monsieur le comte, diteette voix,
mais enfin je comprends combien d'obstacles vous avez eu à vaincre. Donnez-moi votre main. Je vais vous conduire. Ces messieurs vous attendent.
— C'est que je ne suis guère dans un état présentable, dit Fichet en tremblant ; vous comprenez, après une si longue route...
—Il y en a qui sont venus de plus loin quevous,etje doute que votre costume soit en plus mauvais état que celui de quelques-uns d'entre eux.
— Très bien, très bien, dit Fichet en suivant la main qui le tenait. Je comprends que dans cette réunion on s'occupe peu de toilette.
Les deux interlocuteurs avaient traversé une pièce non éclairée et gravi un escalier tout aussi sombre. Tout à coup ils entrèrent dans une petite pièce où brûlait une seule bougie, et Saturnin se trouva en face d'un homme d'une cinquantaine d'années, au visage sévère, d'une taille élevée, et qui attacha sur lui un regard perçant.
— Avez-vous donc peur, comte? lui dit-il après l'avoir regardé, vous êtes pâle.
Saturnin sentit qu'il était perdu s'il ne payait d'audace. « Ma foi, se dit-il, on ne me tuera pas deux fois, et puisque le monsieur qui est là se trompe si complètement à ma figure, d'autres pourront bien s'y tromper.
— C'est la fatigue, car nous avons été attaqués en sortant de Nantes, et il nous a fallu faire un énorme détour.
— Je m'en suis douté, et je l'ai dit à ces messieurs. Du reste, il n'y a pas de temps perdu... Tout est fait... l'acte est signé.
— Vraiment, fit Saturnin, l'acte est signé?
— Ils acceptent tous le rendez-vous que la Rouarie leur donne à son château, et déjà nous nous serions séparés si 'quelques-uns ne désiraient vous connaître personnellement, et si d'autres ne voulaient vous faire leurs excuses de l'accueil défiant qu'ils vous ont fait lors de vos premières démarches.
— Je les en dispense, dit Saturnin.
— Entrons , fit M. de Paradèze sans s'arrêter à ces mots.
M. de Paradèze , car c'était lui qui venait de parler ainsi, ouvrit une porte et entra dans une vaste salle où se trouvaient une vingtaine de personnes divisées en plusieurs groupes. Au bruit de la porte tout le inonde se retourna, et M. de Paradèze , tenant Saturnin par la main, annonça à haute voix et du ton d'un homme qui triomphe :
— M. le comte Césaire de Perbruck.
Un salut silencieux répondit seul à cette présentation.
— Parlez-leur, dit tout bas M. de Paradèze.
A ce moment Saturnin jeta son bonnet par dessus les moulins.
« Ils veulent que je sois le comte de Perbruck, se ditil ; eh bien !je le serai; ils veulent que je conspire; eh bien ! je conspire : mon père, j'en suis sûr, ne me faisait pas venir pour autre chose en Angleterre. Allons, et faisons honneur au nom que je porte. »
Saturnin se rappela alors les meilleures poses de Monvcl, qu'il avait si souvent applaudi au Théâtre-Français; il se rappela le ton vif et pressé de Mole ; il s'avança jusqu'au bord d'une grande table, sur laquelle était déployé un papier couvert de signatures, et après un léger salut, il prit ainsi la parole :
— Messieurs, dit-il, je n'ai pas besoin de vous rappeler le but pour lequel vous êtes assemblés. Pour vous, comme pour moi, comme pour tout gentilhomme qui a le sentiment de son devoir, il s'agit de délivrer la France des tyrans sanguinaires qui la déciment, ou de mourir en combattant.
— Oui ! dirent quelques voix, nous mourrons pour le roi et l'autel !
— Oui, messieurs, reprit Saturnin en prenant une pose encore plus fière, nous mourrons s'il le faut pour le roi et pour l'autel. Je suis heureux, messieurs, que
FRÉDÉRIC SOI LIÉ
vous ayez accepté les plan* que je voua al fait proposer ; Je suis beureux, ajouta-t-ll en montrant le papier algoé (|ui était sur la table, que voua ayea signé col acte, qui vous lie tous à la cause sacrée a laquelle j'ai voué Jusqu'à la dernière goutte de mon sang.
— Vive le roi ! cria une voix derrière Saturnin.
— Vive le roi ! répéta la salle entière.
— Et maintenant, messieurs, dit IM. de Paradèze, n'oublions pas que le marquis de la Rouerie attend H. de Perbruck.
— Vous avez raison, dirent quelques-uns, il est temps de nous retirer.
La t;lace était rompue, on s'approcha de Saturnin.
— Eh bien ! Perbruck, lui dit l'un, vous ne m'en voulez plus de vous avoir fait mettre à la porte il y a <|itinze Jours. C'est qu'en vérité vous aviez l'air d'un vrai coupejarret avec votre barbe sale, votre blouse...
— L'entreprise que j'ai tentée, monsieur, ne permet guère de s'occuper de soins frivoles, répondit Saturnin sans savoir qui lui parlait.
— Ainsi vous êtes comme la Rouarie, toujours errant.
— Toujours.
— Changeant a chaque instant de déguisement.
— A chaque instant.
— Celui-ci est parfait, dit un très jeune homme dont, l'habit de chasseur était d'une élégance achevée; il vous donne un air de courtaud de boutique endimanché capable de tromper les plus rusés coquins de la police.
La vanité de Saturnin rougit de colère sous la peau d'emprunt du comte de Perbruck, et il répondit avec hauteur :
— Quel que soit l'habit que je porte, monsieur, il y a dessous un homme qui ne permet à aucun autre de le trouver ridicule.
— Très bien, comte, fit M. deParadèze en s'avançant. La Châtaigneraie, dit-il au jeune homme , vous aviez promis d'être sage.
— Et je le suis, mon oncle; je faisais compliment à M. de Perbruck sur l'art qu'il a de prendre toutes sortes de déguisemens.
Puis il ajouta à voix basse en s'adressant à l'un de ses voisins :
— Ma cousine ne peut pas aimer ça.
Pendant ce temps Saturnin s'était emparé de l'acte et en parcourait les signatures pour savoir à qui il avait ù faire.
— Etcs-vous content, Perbruck? lui dit M. deParadèze.
— Oui, oui, dit celui-ci en continuant son rôle; les plus nobles noms , les nfeilleurs gentilshommes du pays.
— Mais, lui dit M. deParadèze en lui montrant un jeune homme déguisé en paysan , ne reconnaissez-vous pas Arthur de Limoelan, un ancien condisciple?
— Si pardieu! Mais vous savez, après une si longue absence. .
— C'est mal, Césaire, dit le jeune homme, je vous ai reconnu sur-le-champ.
— J'ai de si mauvais yeux.
— Vous qui eussiez deviné jadis la trace d'un lièvre sur la mousse.
— J'ai tant souffert ! dit sentencieusement Saturnin.
— Et que fait la Rouarie ? dit l'un.
— Il m'attend pour continuer sa marche.
— Est-il sur de tout le Morbihan ? disait un second.
— Parfaitement sûr.
— Et du Poitou? fit un autre.
— Il est à nous,
— Ah! s'écria avec fureur un homme à cheveux blancs, quand se lèvera donc le jour de la vengeance?
— Nous nous lèverons avec lui! s'écria aussitôt Saturnin.
— Monsieur de Perbruck , dit M. de Paradèze en montrant à Saturnin celui qui venait de parler, et en
prenant un ton triste et solennel , voici monsieur du CbampagnoUea.
— Ah! fit Saturnin d'un air contrit et en s'Inclinent ;
et puis à tout hasard, il murmura tout bas : '« Infortuné vieillard! »
— Oui, bien infortuné, reprit M. de Champagiiolles 5 mes deux (ils lâchement égorgés !
— Nous les vengerons! dit Saturnin.
M. de Chainpagnolles lui prit la main et la serra convulsivement, puis il s'éloigna pour cacher les larmes qui cOtfktlent de ses yeux. Quelqœa gentilshommes suivirent son exemple, et l'assemblée se réduisit à quelques personnes. Saturnin reprit la lecture de l'acte d'association plus encore pour se donner une contenance que pour surprendre les secrète de la BOUSpira* tion. Tout a coup il entendit une voix dans son oreille... il se détourna et vit le jeune chasseur qui l'avait si singulièrement complimenté sur son costume.
— Ne vous dérangez pas, lui dit la Châtaigneraie, on nous observe, je lis par dessus votre épaule.
— Et que lisez-vous? dit Saturnin.
— Que mon oncle n'a pas abandonné ses projets de mariage pour ma belle cousine, je lis que son intention est de vous sommer de tenir la parole à laquelle vous avez jadis manqué, et je lis encore que cela déplaît peutêtre â ma cousine et certainement à moi.
— En vérité? dit Saturnin.
— Et que lisez-vous sur ce papier, vous, monsieur de Perbruck?
— Que le déplaisir que cela peut causer à mademoiselle de Paradèze peut beaucoup sur la détermination de M. de Perbruck , mais que celui que vous pouvez en éprouver lui est parfaitement indifférent.
— En ce cas, monsieur le comte, si vous voulez en venir causer avec moi...
Saturnin , qui voulait bien faire des mots pour le compte de Césaire, mais qui n'avait nulle envie de se couper la gorge à sa place, Saturnin , disons-nous, eut un éclair de génie. 11 se retourna vers la Châtaigneraie et lui dit d'union solennel :
— Votre sang ni le mien ne nous appartiennent plus, ils sont au roi et à Dieu
— Très bien ! s'écria M. de Paradèze qui les observait. Celait une provocation?... La Châtaigneraie, comment pouvons-nous compter sur votre parole de gentilhomme dans l'entreprise à laquelle nous engageons notre existence, lorsque vous manquez à celle que nous nous sommes donnée ici, d'oublier toute querelle jusqu'à l'heure où nous aurons délivre la France?
— Vous avez raison, mon oncle, dit la Châtaigneraie, personne ne doit penser à lui-même dans ces graves circonstances. M. de Perbruck remettra donc le bonheur qui l'attend à une époque plus heureuse ; je dois le croire, il appartient tout entier au roi et à Dieu! et vous-même..,
— Moi, monsieur, dit M. deParadèze, je déciderai du jour où le comte devra me tenir la parole que j'ai reçue de lui.
La Châtaigneraie s'inclina et dit avec la plus suprême impertinence :
— Je ne demande qu'à être averti de cet heureux jour. Il se retira ; tous ceux qui ne s'étaient pas encore
éloignés quittèrent à leur tour la ré-union, et Saturnin resta seul avez M. de Paradèze.
Saturnin, malgré le succès qu'il venait d'obtenir, comprenait que la position devenait d'autant pius embarrassaule , qu'il se trouvait seul avec M. de Paradèze. En effet, il était impossible qu'il ne se fût point dit entre lui et Césaire de Perbruck de ces choses dont il ne pouvait avoir aucune idée et auxquelles il ne saurait que répondre si on y faisait allusion.
Quoique Saturnin fût un garçon d'un esprit fort lé-
gcr, il comprenait la gravité des circonstances air milieu desquelles il se trouvait jeté. Il savait aussi, pour Tavoir souvent entendu dire à son père, que le caractère des gentilshommes bretons n'avait rien de plaisant, et (pie M. de Paradèzc en particulier n'était pas homme à rire du quiproquo dont Saturnin s'était si heureusement tiré. Comment avouer, en effet, à un homme: Qu'il avait, au risque de sa vie, assemblé dans sa maison les représentons les plus considérables de la noblesse du pays pour leur faire confier leur destinée à un inconnu qui s'était [moqué d'eux? Cela était horriblement embarrassant, le danger était grave, mais ce danger devenait bien plus terrible si Saturnin s'obstinait à continuer son rôle de Perbruck. En effet, il était certain qu'il finirait par être découvert, et s'il ne prévenait pas ce moment, il lui devenait impossible alors de compter sur une indulgence qu'un aveu spontané pouvait mériter. Saturnin lit toutes ces réflexions en une minute. Sa résolution fut prise ; il s'avança vers M. de Paradèze et lui dit:
— Pardon, monsieur le baron, mais je vous dois un aveu...
— Un aveu ? dit M. de Paradèze d'un ton sévère. Je n'en veux pas. Vous-même avez fixé le jour où vous deviez me révéler les motifs de votre conduite passée, ce jour ne doit venir que lorsque vous aurez mérité par vos exploits le pardon de l'injure que vous m'avez faite; jusque-là tout aveu de votre part serait un nouvel outrage... J'y verrais un nouveau subterfuge pour échapper à la dette que vous m'avez promis de payer.
— Pardon|, fit Saturnin, mais l'aveu que j'ai à vous faire est d'un genre tout particulier... Il n'a aucun rapport avec ce que vous pensez... J'ai besoin de toute votre indulgence.
— Monsieur de Perbruck, dit le baron, je vous avoue que votre façon d'être ce soir ressemble peu à celle que vous aviez le jour de notre première entrevue... Ce n'est plus ce feu... cet enthousiasme qui m'avait fait oublier vos torts... M'auriez-vous joué?
Le ton dont cette dernière question fut faite donna le frisson à Saturnin. ..«Que le diable emporte les conspirations et les conspirateurs r » se dit-il tous bas.
M. de Paradèze continua :
— Aurais-je présenté a tous mes amis un homme indigne de la position que j'ai voulu lui faire? démentirait-il un jour les éloges que j'ai donnés à son courage, à son dévoûment?... Si je le savais, monsieur !...
Saturnin pensa que s'il s'avisait de persister dans son aveu, M. de Paradèze était homme à le punir sur l'heure du rôle ridicule qu'il lui avait fait jouer. En conséquence, il se tourna du côté de la chance meilleure (pue pouvait lui donner un peu d'audace, et il répondit :
— Quand vous me connaîtrez mieux, monsieur, vous verrez que je suis homme à tenir toutes les promesses que j'ai faites.
— J'y compte.
— Mais parmi ces promesses, il en est une qu'il faut que j'accomplisse.
— Laquelle? dit M. de Paradèze
Saturnin avait profité de tout ce qu'il avait entendu. Il eût voulu être à cent lieues du maudit château d'Arches, et il se hâta de répondre :
— Ne faut-il pas que j'aille rejoindre le marquis de la Rouarie? il m'attend...
— Je pense que vous voudrez bien m'accorder quelques instans...
— Impossible, dit ; Saturnin , qui préférait encore le danger de retomber dans les mains de Paul ou de Sylvestre à celui de rester dans les mains de M. de Paradèze.
— Monsieur de Perbruck, ne devinez-vous pas pourquoi je vous prie de ne pas partir sur l'heure? fit M. de Paradèze avec hauteur. Ne devinez-vous pas que ma fille est ici, et que vous éloigner sans l'avoir saluée, ce serait renouveler l'injure?...
— Je ne me croyais pas digne de tant de bonheur, fit Saturnin avec un empressement que lui diciale ton menaçant du baron ; c'est pour cela que je n'avais pas osé vous prier...
— Très bien, fit M. de Paradèze. Veuillez me suivre... ma fille vous attend.
— Pardon, dit Saturnin, mais après la fugue peu convenable que je me suis permise, je ne sais ce que je dois dire, et vous seriez bien aimable... si...
— C'est a votre honneur et à votre cœur à vous inspirer, dit M. de Paradèze.
Saturnin le suivit tout en jurant et sacrant in petto contre les phrases sentencieuses du futur beau-père de Perbruck. 11 était sur des charbons ardens. Cette demoiselle, se dit-il , doit être abominablement laide et bossue, sans cela on ne s'accrocherait pas si vigoureusement à l'ombre d'un gendre.
Ils arrivèrent bientôt dans un petit salon où Saturnin vit une jeune personne assise. Elle se leva en entendant entrer et vint au [devant de son père, qui la baisa au front.
— Monsieur de Perbruck, dit-il.
Louise de Paradèze fit une révérence glaciale sans lever les yeux sur celui qu'on lui présentait; c'était une ravissante personne.
« On m'en veut, ou plutôt on en veut au comte, se dit Saturnin. Tant pis, car la jeune fille est belle et vaut la peine qu'on l'épouse. »
M. de Paradèze regarda Saturnin , qui examinait attentivement sa future qui ne devait pas lui appartenir.
—Pardonnez à monsieur de Perbruck, dit le baron, qui crut venir en aide à son futur gendre, il succombe sous le poids de sa faute. Il hésite à vous demander un pardon qu'il veut mériter.
Mlle de Paradèze fit une seconde révérence également glaciale et alla se rasseoir.
— Parlez-lui donc, dit tout bas le baron.
— Eh! sacredieu, repartit de même Saturnin, je lui parlerais bien si... si... si j'osais.
— Je ne vous croyais pas tant de timidité.
Encore une fois Saturnin mit (moralement s'entend) son chapeau sur l'oreille, et se décida à jouer franchement son rôle.
— Mademoiselle , dit-il en s'approehant de son aille plus séducteur, l'homme est un aveugle que les circonstances mènent à leur guise jusqu'au jour où le hasard lui rend la lumière du jour. Excusable jusque-là des fautes qu'il commettait sans les comprendre , il deviendrait bien coupable s'il y persévérait quand ses yeux ont vu le soleil. Je l'ai vu maintenant , et son éblouissante clarté me montre désormais la route que je dois suivre, elle me montre le but où je dois tendre.
Louise leva les yeux, regarda Saturnin et regarda ensuite son père.
— Monsieur de Perbruck a raison, dit M. de Paradèze ; il y voit clair maintenant.
Louise baissa les yeux de nouveau.
— N'encouragez-vous point mes efforts, mademoiselle, dit Saturnin piqué de son peu de succès, et dois-je exposer ma vie pour mon Dieu et mon roi sans espoir d'obtenir un jour uue récompense qui.... une récompense... plus?...
Toute l'assurance de Saturnin se brisait contre cette figure de marbre qui l'écoutait sans le regarder.
— Ne comprenez-vous pas monsieur le comte, ma fille, et n'avez-vous rien à lui répondre?
— Mon père , reprit alors la jeune fille d'une voix grave et en attachant sur Saturnin un regard assuré... vous avez disposé de moi et vous m'avez accoutumée à l'obéissance... Mais peut-être, monsieur...
— Ah! s'écria Saturnin, ce n'est pas à un pareil sentiment que je veux devoir le bonheur qui m'est promis ; et si vous ne pouvez oublier mon indigne conduite, je préfère renoncer...
FREDERIC N)i LJE.
— Monsieur le comte de Perbruck, lit M. de Paradèze d'un ton menaçant... la froideur de ma fille estjusta... Mais n'y cherche* pas un prétexte à un nouvel outragi
Saturnin resta muel , Louise reprit sa contenance i glacée.
— Mettez votre main dans celle de M. dePerbruck, Louise, fit M. de Paradoxe, el n'oubliez ni l'un ni l'autre qu'elles dolvenl être unies a jamais.
a ce moment on vlnl prévenir M. deParadèzequelun
de ses liùles '.loin le cheval s'était blessé en sorlanl du
château en demandait un autre. Sans doute le baron ne cherchait qu'un prétexte pour sortir, car il s'éloigna
aussitôt laissant Saturnin de plus en plus embarrassé. A peine le père fut-il éloigné , que Mlle de Paradèzc se tournant vivement du côté de Saturnin lui dit:
— Monsieur, je sais tout.
— Hah! Ht Saturnin avec épouvante.
— Marguerite Lemaitre est rentrée au couvent oti nous avions été élevées ensemble.
— Hein! reprit Fichet, Marguerite Lemaître...
— Ne faites pas l'étonné, monsieur le comte. Elle m'a tout dit, car elle avait appris que c'était moi que vous
deviez épouser lorsque son père vous punit si cruellement de votre infamie. Je sais tout, vousdis-jc; et vous comprenez, ajoula-t-elle avec le plus souverain mépris, que je ne veux pas, moi, être la femme d'un homme qui... Elle s'arrêta au moment où Fichet ouvrait de grands yeux. Elle reprit bientôt d'un ton moins vif:
— Ainsi donc, monsieur , renoncez à moi ; faites si bien que mon père renonce à ses projets, et, je vous le jure devant Dieu, votre secret mourra dans mon sein.
Les idées les plus bizarres passèrent dans la tête de Saturnin relativement à la punition qu'un père irrité avait pu infliger a un séducteur, et après avoir été fort embarrassé de la bonne réputation de M. Césaire de Perbruck devant l'assemblée des gentilshommes, il se trouva encore plus embarrassé de sa mauvaise réputation vis-à-vis de Mlle de Paradèze.
— En vérité, mademoiselle, je ne comprends pas... ditil en hésitant.
— Monsieur le comte, dit vivement Mlle de Paradèze, donnez-moi votre parole de gentilhomme que vous ferez tout pour rompre ce mariage, ou bien je dis la vérité à mon père à l'instant même; et vous savez, ajouta t-elle en le toisant du regard le plus dédaigneux, qu'elle ne serait pas difficile à vérifier.
Saturnin chercha ce qui pouvait mériter à M. de Perbruck un regard si méprisant, et reprit :
— Vous me demandez ma parole.. . de quoi ?
— De rompre ce mariage... et en retour je vous fais le serment de taire votre secret comme je l'ai fait jusqu'à ce jour. J'entends mon père qui revient , prenez garde, monsieur le comte.
Saturnin eut peur et répondit:
— Eh bien, mademoiselle, je vous donne ma parole de n'être jamais votre mari.
— Je vous remercie, monsieur, dit Louise de Paradèze, et croyez maintenant que personne plus que moi ne désire vous voir réussir dans vos nobles entreprises, que personne plus que moi ne souhaite que vous trouviez enfin le bonheur.
M. de Paradèze rentra et dit à Saturnin :
— Eh bien ! monsieur le comte ?
— Nous nous sommes parfaitement entendus avec mademoiselle, fit Saturnin pour prévenir toute explication.
— En ce cas, dit le baron, il faut songer à remplir votre mission. Partez, et dites à la Rouarie qu'aucun de nous ne manquera au rendez-vous qu'il nous a donné.
Saturnin salua Mile de Paradèze et suivit encore une fois le baron, qui lui fit rapidement traverser quelques pièces, descendre l'escalier qu'il avait monté en entrant, et qui le congédia après lui avoir dit :
— Et maintenant, que Dieu vous conduise.
La porte se referma, et Saturnin le trouva seul, ayant dans sa poche les plans de conspiration et la signature des principaux conjurés, il lui prit envie de jeter le papier dans un buisson cl de se sair.rr a toutes Jambes. Mais c'était peut-être livrer aux bourreaux la tétedetOUS
ceux dont ou reconnaîtrait la signature, et quelque peu
d'intérêt que Saturnin portât à la cause des royalistes,
il ne crut pas pouvoir jouer si lestement la vie de tant di1 gentilshommes et voulut du moins anéantir i trace de cet acte.
Il allait le tirer de sa poche pour le déchirer, lor -
qu'il vit tout à coup trois ou quatre ombres surgir a côté' de lui. En un clin d'œil H fut saisi, renversé. I ne vûix qu'il crut reconnaître lui dit :
— Tais-toi, Saturnin Fichet, ou tu es mort.
Il se laissa emporter à une centaine de pas du château. On le déposa sur l'herbe, et les quatre hommes qui l'avaient enlevé se rangèrent autour de lui.
— Est-ce toi qui m'as sauvé la vie? lui dit un de ces hommes, que Saturnin reconnut pour le paysan qu'il avait entendu nommer Paul.
— Ma foi, répondit-il, c'est vous qui avez dit à votre cousine Rose que je vous avais sauvé la vie. Je n'en sais pas plus à ce sujet.
— Alors, dit Sylvestre en s'adressant à Paul, s'il ne t'a pas sauvé la vie, ce n'est pas là Saturnin Fichet, que tu m'avais dit de conduire ici.
— Je suisSatun in Fichet si vous voulez... ou si vous ne voulez pas, je ne le serai pas.
— Ne te promenais-tu pas , dit une voix inconnue à Saturnin, mais qui était celle de Jérôme, ne te promenais-lu pas à la nuit tombante au cours Saint-Pierre?
— Oui, si vous voulez
— N'y as-tu pas rencontré...
— Quatre hommes de mauvaise mine.
— Avant eux, n'as-tu pas trouvé quelqu'un?
— Un pauvre diable, à qui j'ai donné quarante-huit livres.
— Et ce pauvre diable l'as-tu reconnu ?
— Peut-être, si ça vous fait plaisir; non, si ça vous déplaît.
— Son nom ?
Saturnin réfléchit. Au milieu des terreurs qu'il avait éprouvées, Saturnin n'avait jamais perdu de vue le côté plaisant de son rôle. Mais lorsqu'en prononçant un nom il pouvait perdre peut-être le (ils du maître de son père, il prit sa position au sérieux et répondit d'un ton ferme :
— Son nom , il ne m'a pas chargé de vous le dire, et , quoique je fasse sa besogne depuis deux heures, sans le vouloir, je ne vous répondrai pas là-dessus.
— Songe qu'il y va de ta vie, dit Jérôme.
— Ma foi, dit Saturnin, pourvu que vous ne m'assassiniez pas pour un autre, c'est tout ce que je veux. Je suis Saturnin Fichet, ni plus ni moins, et vous ne tuerez pas autre chose, je vous en préviens.
— Tu te refuses donc absolument à nommer l'homme à qui tu as fait l'aumône sur le cours Saint-Pierre ?
— Absolument.
— C'est bien, dit celui des quatre qui n'avait pas encore parlé , mais dont la voix ressemblait tellement à celle de Fichet , qu'il crut s'entendre parler. Laissezmoi seul un moment avec lui.
Les paysans s'éloignèrent.
— Me reconnais-tu, Saturnin ? ajouta cet homme.
— Oui, monsieur le comte, s'écria Fichet avec joie.
— Dis-moi donc ce qui s'est passé.
— Je vas vous conter ça, dit Saturnin.
Pendant qu'il faisait à Césaire le récit de son aventure, les trois paysans s'entretenaient à l'écart.
— Ainsi donc, Paul, disait Jérôme à son frère, tu t'es mis à la suite des royalistes, toi, mon frère !
— Ah çà, dis-moi donc, Jérôme, qu'est-ce que lu fais donc, toi, qui sers de guide au comte de Perbruck?
— Je paie une vieille dette, moi.
— Et moi j'en paie une nouvelle. Il t'a tiré de prison, et moi il m'a sauvé des mains de ces gueux de gardes nationaux.
— Oublies-tu que j'en porte l'uniforme?
— Alors tu as l'uniforme de fameux lâches, car il y a trois jours ils se sont mis dix contre moi pour me faire crier : A bas les aristocrates! et sans M. Césaire...
— Comment, dit Sylvestre, c'était toi qui te débattais si rudement et c'était lui qui m'a allongé un si rude coup de pommeau de pistolet?
— Comment toi, Sylvestre, tu étais de ce ramassis de gueux...
— Dame, dit Sylvestre, je montais la garde pour l'oncle Robertin, qui était malade, et j'ai fait comme il eût fait...
— Mais tu la montais cette nuit pour ton propre compte et tu as déserté le poste pour servir de guide à ce freluquet de Paris! dit Jérôme d'un ton menaçant.
— Ma foi, dit Sylvestre, si je suis incarcéré pour ça, nous courons risque d'habiter le Bouffay ensemble, car il me semble que tu n'es pas plus au poste que moi.
— Il a raison, dit Paul, on vous punira tous deux. L'occasion est bonne ; allons, frère, et toi aussi, Sylvestre, laissez là les patriotes. Reviens à la maison, Jérôme... ça va aller, on se battra.
— Que Dieu t'entende! dit Jérôme avec fureur, que je puisse exterminer quelqu'un de ces nobles... et je mourrai content. Je me vengerai à moi tout seul, puisque les miens sont du parti de ceux qui m'ont fait marquer et condamner aux galères.
— Pense que ton absence de cette nuit peut te compromettre, ditPaul.
— C'est possible, et si les patriotes me font fusiller, repartit Jérôme, je l'aurai mérité... Je leur pardonne d'avance, c'est justice... Mais les autres , oh ! non, j'en abattrai quelques-uns avant de mourir.
Paul n'insista pas ; mais, se tournant vers Sylvestre, il lui dit:
— Mais toi, pourquoi es-tu avec les patriotes ? les nobles ne t'ont pas fait de mal...
— Ni les patriotes non plus ..
— Mais les patriotes ne t'ont pas fait de bien...
— Ni les nobles non plus...
— Alors pourquoi es-tu contre eux ?
— Moi, je ne suis contre personne, dit Sylvestre.
— Ni pour personne non plus 1 reprit Jérôme avec colère.
— Ecoute, frère, dit Sylvestre d'un ton bourru , je vis comme je peux en attendant que je vive comme je veux. Quand j'ai vu que ton père et ton frère se mettaient à crier contre la révolution , j'ai quitté la maison de Machecoul, parce que je ne voulais pas me faire suspecter pour les paroles des autres. Je suis allé chez l'oncle Piobertin.
— Et tu as crié comme lui : A bas les aristocrates! dit Paul.
— Et je le crierai encore.
— Méchant gredin! brigand! fit Paul avec fureur.
— Vous avez votre but, j'ai le mien, reprit Sylvestre avec brutalité. Toi, Paul, lues pour le roi et tu risques ton cou pour lui. Tant mieux pour toi. Toi, Jérôme, tu es pour la révolution, et tu te feras tuer pour elle. Je ne te blâme point; c'est votre passion. Allez, allez, mes gars, mais je n'en suis point. Moi, voyez-vous, moi, je suis pour Rose. Voilà la mienne. Son père crie : A bas les nobles! je crie : A bas les nobles! ça me rend le père favorabKQuelquefois Rose dit tout bas : Vive le roi! je dis : Vive le roi ! ça lui plaît. Mais quant à ce que j'en pense dans mon âme, bast! du roi ou de la révolution, je m'en soucie comme des neiges de l'an dernier. Je veux Rose, moi, et je vous le jure, le jour où quelqu'un voudra me la prendre, c'est alors que je demanderai s'il a une cocarde tricolore ou une cocarde blanche | ;
dre celle qu'il n'aura pas. Si c'est un patriote, tu nie.
verras arriver, Paul , et tu sais si je connais la portée d'une bonne carabine anglaise-, si c'est un royaliste, au contraire, tu n'auras pas besoin de me dire d'aller à la chasse des blancs, Jérôme, et je crois que je t'ai prouvé que je sais manier un fusil de munition.
— Ne sais-tu donc pas que Guillaume Poiré, le patriote, en veut à Rose? dit Paul.
— Je sais ça, je sais ça, lit Sylvestre.
— Mais tu as donc oublié que l'oncle Robertin a autrefois promis sa fille à ce Saturnin Fichet, qui est royaliste comme son père? reprit Jérôme.
— Je sais encore ça, dit Sylvestre, et c'est pour ça que j'attends. Rose ne veut point de Guillaume Poiré.
— Et si pendant ce temps le freluquet de Paris la séduit? fit Jérôme.
— Te feras-tu royaliste? dit Paul.
— Ou patriote? reprit Jérôme.
— Je ne me ferai rien, dit Sylvestre d'un ton sinistre, je les tuerai tous deux. Voilà mon opinion.
Pendant que les trois paysans causaient ainsi, Césaire apprenait de Saturnin tout ce qui lui était arrivé; seulement le sosie du comte parut hésiter lorsqu'il en arriva à son entrevue avec Mlle de Paradèze.
— On l'a mal reçu? dit Césaire.
— Hé ! hé !
— On ne veut point m'épouser?
— On m'a voulu faire promettre de rompre ce mariage.
— Je m'en doutais, reprit Perbruck. J'ai entendu parler de l'amour de Mlle de Paradèze pour son cousin la Châtaigneraie. Je ne traverserai pas leurs desseins.
Saturnin , voyant que Perbruck prenait le refus de Mlle de Paradèze d'une façon si Jcommode, ne jugea pas à propos de lui raconter les grands airs de mépris qu'elle avait affectés à son sujet. Il pensa que Perbruck savait aussi bien que la demoiselle ce qu'on pouvait lui reprocher, et il ne poussa pas ses révélations plus loin.
— Et maintenant, lui dit Perbruck, il faut que je t'apprenne une nouvelle importante: mon père a pu arriver à Nantes cette nuit même; il doit se cacher sous le nom de ton père dans une maison de la rue du Collège appartenant à un homme appelé Marchand. Tu l'y trouveras.
— Je retourne donc à Nantes?
— Où veux-tu aller?
— Où vous voudrez.
— Va donc près de mon père. Tu lui diras pourquoi je n'ai pu être à son arrivée.
— Mais où pourrai-je vous retrouver?
Dans trois jours au château de la Rouarie.
— Soit. Mais comment vais-je rentrer dans la ville?
— L'un des frères r^obertin t'y conduira. Mais c'est bien convenu, Saturnin, c'est moi qui suis entré chez M. de Paradèze.
— C'est vous qui avez tout fait, monsieur le comte ; je suis trop heureux de ne vous avoir pas fait déroger.
Le comte appela les trois paysans.
— Paul, dit-il, tu vas me conduire chez ton père, le vieux Robertin, où l'on nous attend.
— A l'instant.
— Quant à toi, Jérôme, tu reconduiras ce garçon à Nantes.
— Non pas, monsieur le comte, fit Jérôme en secouant la tète... Pour vous et pour vous seul tout ce que vous voudrez... mais pour un agent des royalistes, jamais !
— Ce sera donc vous , Sylvestre ?
— Je ne reconduis personne, moi; Rose m'a dit de venir jusqu'ici , je l'ai fait , c'est peut-être trop... en tout cas c'est assez. Bonsoir, la compagnie.
Et il s'éloignasans attendre la réponse de ses frères.
— Eh bien ! dit Ficbct, je resterai là, car du diable si je suis capable de me tirer de ces affreux chemins.
— ; on, dit le comte, il faut que tu sois à Nantes de*
Paul va le conduire.
i REDERIC soi 1,1 !•;.
—-Sur rheure, dll Paul.
— Bl toUénuiie, m vas mejncncr chez ton père.
— \ mis , dit Jérôme, c'est vous qu'il faut conduire, c'osl différent ;a la bonne heure, pour vous, J'irai.
Saturnin partit d'un côté sous la conduite de Paul Roberlin, tandis que Centre guidé par Jérôme se rendait près de la Rouarie.
Ce même jour (on était au 9 janvier 4705), dans la grande chambre d'une ferme perdue au milieu des terres boisées qui énveloppenl Machecoul , quelques hommes étaient assembles ; nu feu de genêts brûlait dans une vaste cheminée, et un paysan y faisait cuire sur une plaque de fonte des galettes de sarrasin , que ces hommes dévoraient avidement, à mesure qu'elles étaient faites. L'un d'eux, assis sur un escabeau, la tôle dans ses mains, semblait ou dormir ou réfléchir profondément. A quelques pas plus loin, une femme, velue en amazone et enveloppée d'un long manteau, dormait sur quelques sars de cosses de pois de rame. Un jeune homme d'une rare beauté la regardait dormir. Il ne prenait point part au festin que se disputaient quatre on cinq paysans et deux autres jeunes gens, dont le costume dénotait un rang plus élevé. Us étaient tous armés, et la belle dormeuse elle-même avait mal caché dans les poches de son amazone de forts pistolets, dont les pommeaux d'acier reluisaient sur le fond brun de sa robe de drap.
Tout à coup le personnage qui était assisse leva en frappant du pied avec colère. Ce mouvement fut si brusque et si violent que tout le monde tressaillit et que la dormeuse s'éveilla.
— Une heure! murmura cet homme avec colère, après avoir consulté sa montre.
— Une heure ! répéta la dame, et personne encore sans doute... Je vous l'avais dit, Armand, vous avez eu tort de vous fier au jeune Pcrbruck.
— Je ne regrette point la confiance que nous avons eue en lui. Quand vous le connaîtrez et lorsque vous le pratiquerez...
— Et il la mérite, monsieur le marquis, dit le paysan en interrompant la cuisson des galettes. Celui qui a sauvé mon fils Jérôme des galères est incapable de trahir personne. Ce n'est pas sa faute si le gars a mal tourné.
Cette demeure était celle de l'aîné des Roberlin, le père de Jérôme et de Paul, demeure que celui-ci avait choisie pour le rendez-vous de Césaire de Perbruck et de la Rouarie.
— Je ne parle pas de trahison, bonhomme, uepril la dame dédaigneusement, mais d'incapacité. M. Césaire de Perbruck peut être un très bon et très loyal royaliste; mais il nous faut autre chose que de la bonne volonté et de l'honneur, il nous faut du sang-froid, de l'activité, de la persuasion, de l'autorité, de l'enthousiasme, et depuis quatre ans que le comte de Perbruck a disparu sans que personne sache ce qu'il est devenu, je doute qu'il ait donné des preuves des qualités qui nous sont nécessaires.
Le vieux Robertin secoua la tête avec humeur. Il était royaliste sans doute, mais il était surtout le serviteur de la famille des Perbruck. Un doute sur le compte de Césaire lui paraissait une injure, et il allait répliquer lorsqu'il fut interrompu.
— Toutes ces qualités , M. de Perbruck les possède , j'en suis sûr, repartit la Rouarie; le curé Bernier, en me l'adressant, me l'a recommandé comme le seul homme sur lequel on peut compter entièrement, en ce moment du moins.
— Il valait mieux, reprit la dame en regardant le beau jeune homme, confier cette mission à Fontcvieux ; nous saurions à quoi nous en tenir.
— Il nous fallait un homme du pays! répliqua Ar-
mand avec. Iituii 'tir; d'ailleurs Fontcvieux devrait être déjà en route pour l'Allemagne; les puissances se décident enfin a s'armer eimlie la l 'évolution, elles compren
ii! ut que le monstre qui a déjà aux trois quarts dévoré la monarchie française aura faim de leurs trônes quand il en aura fini avec le roi de France; il but que l'insurrection éclate le jour où la guerre éclatera sur
nouveaux frais, rontevieux partira dès que je me serai
assuré la coopération du Bocage.
— Vous ne l'obtiendrez pas, reprit Thérèse Moéllicn, et Fontcvieux, s'il part, n'aura à apporter aux princes
et à la coalition que des nouvelles de la couardise et de l'apathie de ce pays.
— Silence, Thérèse, dit tout bas la Rouarie en montrant les paysans. Le premier et le plus brave des rois de la famille que nous servons, Henri IV, avait coutume de dire qu'on n'attrape pas les mouches avec du vinaigre.
— On s'en passe, repartit avec dédain Thérèse.
— J'ai bien peur d'y être forcé, dit la Rouarie. Tinleniae, ajouta-t-il avec impatience, vous êtes parfaitement sûr, n'est-ce pas , que c'est ici que Perbruck vous a donné rendez-vous?
— Ici même, chez Roberlin de Machccoul.
— Vous y êtes, dit le vieux paysan. Mon fils Paul, le seul qui me soit resté, et qui vous a apporté le message de M. de Perbruck, n'est reparti qu'à huit heures pour aller avertir M. le comte, qui esta Arches, et lui dire que vous êtes venus, et dame! il y a trois lieues d'ici chez M. de Paradèze.
— Une heure et demie! s'écria la Rouarie avec impatience; toute une journée perdue dans l'attente. Et la nuit se passe, et pas de nouvelles... C'est affreux!... Dites-moi, bonhomme, peut-on arriver jusqu'à Arches?
— On arrive partout où on veut, dit le paysan ; mais par le temps et les chemins qu'il fait, c'est une rude entreprise, à moins de gagner Machecoul,dc remonter le bon chemin jusqu'à Saint-Philibert de Grandlieu, et de rabattre jusqu'au bourg delà Vieillevigne, après quoi...
— Mais il fera grand jour quand nous arriverons, dit Thérèse Moëllicn, et vous nous proposez de traverser un bourg qui appartient corps et âme à la république.
— Les sentiers ne sont donc pas libres? dit la Rouarie.
— Si vous voulez avoir de la bouc jusqu'au poitrail d« vos chevaux, ou si vous voulez essayer à pied, à travers champs, je vas vous y conduire.
— J'irai s'il le faut, dit une voix qui partit du milieu du groupe des paysans.
Celui qui venait de parler était un très jeune homme, d'une beauté distinguée et presque féminine ; ses cheveux coupés très ras au sommet de la tête, laissés plus longs sur les côtés et sur le derrière, tombaient à flots soyeux sur ses épaules ; ses vêtemens étaient ceux d'un paysan ; mais une main petite, quoique brune, sortait de l'ample bouillon de sa chemise écrue , et ses pieds mignons paraissaient peu habitués à leur épaisse chaussure.
Thérèse Moëllien le regarda. Le jeune homme supporta sans embarras cet examen fait par la femme qui depuis deux ans prêtait sa complicité aux plans de la Rouarie.
Thérèse appela la Rouarie par un signe.
— Armand, lui dit-elle à voix basse , depuis votre voyage à Saint-Malo vous avez admis dans le secret de nos marches nocturnes des gens que je ne connais pas. Je ne veux pas discuter votre confiance en M. de Perbruck , mais dites-moi quel est ce jeune homme qui vient de parler?
— Je croyais vous l'avoir déjà dit : c'est celui qui est venu d'Angleterre avec une lettre de Latouche et qui s'est attaché au jeune comte de Perbruck.
— Avez-vous jamais examiné ce jeune homme avec attention ?
— Je sais qu'il a pour son maître un dévoûment sans bornes.
— Oui, dit Thérèse tristement , cela doit être. Dans les circonstances où nous vivons, une fois qu'on a commencé à faillir, ce n'est qu'en élevant la faute jusqu'à l'écliafaud qu'on peut se la faire pardonner. Elle fera comme moi.
— Que voulez-vous dire? fit Armand.
— Que ce prétendu jeune homme est une femme, dit tout bas Thérèse.
— S'il en est ainsi, dit la Rouarie, cela doit vous rassurer, ce n'est pas d'ordinaire la lâcheté et les passions viles qui inspirent de si purs dévoûmens et si hautes abnégations.
— C'est vrai, dit Thérèse ; mais, je l'avoue, au moment de voir enfin nos projets s'accomplir, je deviens plus défiante et plus soupçonneuse. Savez-vous qu'un mot peut nous perdre, et qu'une dénonciation peut amener votre arrestation et l'anéantissement de cette association si laborieusement créée.
— Non, non! dit la Rouarie avec force, on peut me prendre, on peut me condamner et me faire fusiller ; mais peu importe ! mon œuvre est faite, et elle s'accomplira nécessairement. Tous ceux qui y ont pris part sont condamnés à la poursuivre ou à se déshonorer. Ce n'est pas seulement envers moi, mais envers toute la noblesse, que chaque gentilhomme s'est engagé à donner sa fortune et sa vie pour le triomphe de notre cause; ce ne serait pas seulement à moi qu'ils mentiraient s'ils l'abandonnaient parce que je serais captif ou mort , ce serait à eux tous, ce serait à eux-mêmes; ils n'oseraient plus se regarder face à face. Mon œuvre est faite, vous dis-je, il ne s'agit plus que de sonner l'heure où la Bretagne doit se lever. Que je meure demain, et que vous ou Fontcvieux, ou tout autre, s'écrie après moi : « Levez-vous, il est temps ! » et aucun n'osera se montrer assez lâche pour ne pas répondre : « Me voici! •> Oh! voilà ce qui fait ma force et ma tranquillité, c'est que je puis mourir maintenant.
Thérèse serra avec enthousiasme la main de la Rouarie. Elle l'aimait à ce moment. Cependant la conversation détournée de son sujet y revint par Fontcvieux, qui dit d'un ton doux :
— Je suis prêt à aller à Arches, si cela vous semble nécessaire.
— Vous ne connaissez pas le pays, lui dit le marquis.
— N'importe, je trouverai....
— Nous ne pourrions attendre ici votre réponse.
— J'irai vous la porter où vous serez...
— Mais, dit la Rouarie avec intention , voyons ce paysan qui s'est offert d'aller à Arches.
— C'est moi, dit le jeune homme en s'avançant.
— Ton nom?
— Jacques Pèlerin.
— Tu es de ce canton ?
— Je suis de partout, dit fièrement le jeune homme, de partout où il y a un danger à courir, et je trouverai le château d'Arches les yeux fermés, puisqu'il s'agit de défendre l'honneur du comte de Perbruck.
— Vraiment? dit la Rouarie en souriant et en regardant Thérèse Moëllien.
Il allait continuer lorsqu'on entendit au dehors un appel lointain.
— C'est la voix de Jérôme, s'écria le vieux Robertin. — Qu'est-ce cela, Jérôme ?..
— Mon aîné, monsieur le marquis, celui qui a été délivré de la prison duBouffay par le jeune comte. Ils sont ensemble, j'en suis sûr.
— Répondez-lear donc, dit Thérèse.
Le vieux Robertin poussa un cri auquel une voix lointaine répondit encore, etun moment après Césaire et Jérôme entrèrent dans la cabane.
A l'aspect de Césaire, Mlle de Moëllien tressaillit et devint préoccupée comme si la présence du comte c(H IiC Siècle.
éveillé en elle un souvenir dont elle cherchait à se rendre un compte plus exact.
— Eh bien! monsieur , fit la Rouarie en apercevant Perbruck, qu'cst-il donc arrivé?
— De sottes choses, marquis, fit le comte, mais qui se sont plus heureusement terminées que je n'aurais cru.
En parlant ainsi, Césaire tomba presqu'à terre, tant sa fatigue était grande.
— Remettez-vous, dit Armand, vous nous raconterez cela tout à l'heure.
On approcha Césaire du feu, il but un verre de cidre et se reposa.
— Et toi, mon gars, dit le vieux Robertin à Jérôme, ne prends-tu rien ?
— Jetez-moi quelque chose, dit brutalement Jérôme, j'irai le manger dehors. J'ai accompagné M. I? comte jusqu'ici, mais je ne suis pas des vôtres, vous le savez.
— Quoi! dit la Rouarie, ce garçon, votre fils, un paysan , il n'est pas des nôtres ?
— Non, monsieur le marquis de la Rouarie, dit Jérôme. J'ai trouvé aujourd'hui M. le comte qui m'a dit... Mais il vous expliquera ça mieux que moi.
— Perbruck, reprit Armand, n'êtes-vous pas sûr de ce paysan? Voudrait-il nous trahir?
— Vous trahir, moi ! fit Jérôme, oh ! non... M. de Perbruck s'en est mêlé, et ça suffit pour que je me taise. Mais cette fois passée, et le jour où M. de Perbruck ne sera pas avec vous, veillez bien à votre sûreté, car si je peux vous prendre, vous et tous les marquis et tous les nobles, sur ma tête vous y passerez, car je n'aurai de joie que lorsquej'en aurai mené quelques-uns sur la place du Bouffay.
— Qu'on s'empare de ce misérable! s'écria Thérèse. On se leva en tumulte.
— Qu'on le laisse sortir librement, dit Césaire en se levant. Il a ma parole, et je réponds de lui sur ma tête.
— Merci, monsieur le comte, fit le vieux Robertin. Vous pouvez en répondre, vous, car vous le connaissez mieux que moi à présent. Ah! bon Dieu du ciel! voilà pourtant ce qu'en a fait votre père.
Sur un signe delà Rouarie, tout le monde se remit en place.
—Adieu, monsieur le comte, dit Jérôme. Je vas à Nantes. Je logerai chez mon oncle le patriote, Louis Robertin. Si vous avez besoin demoi, venez me trouver ou faitesmoi appeler. Si c'est pour vous sauver de la prison, je vous en tirerai, dussé-je assassiner les juges et le geôlier. Si c'est pour vous débarrasser d'un ennemi, je l'attendrai nuit et jour jusqu'à ce que je le rencontre et que je le tue, et ça, sans vous demander son nom. Riais si c'est pour me faire servir les nobles et me battre de leur côté, ne pensez pas à moi, je vous désobéirai.
^Ah ! pauvre gars ! fit Robertin en essuyant une larme, ça lui tient toujours au cœur !
— Nenni, mon père, fit Jérôme en montrant son épaule, ça me brûle toujours là.
— Va, Jérôme, dit Césaire avec un mouvement convulsif ; va, nous ne devons plus nous revoir.
Jérôme voulut embrasser son père, qui se détourna ; il baisa la main du comte et s'éloigna.
Cette scène singulière avait distrait l'attention du but principal de la réunion. La Remarie, à qui un pareil incident ne pouvait longtemps faire oublier de plus ; r • VC3 intérêts, y revint et dit aussitôt :
— Et maintenant, pouvez-vous nous apprendre ce qui s'est passé au château d'Arches?
Césaire déboutonna sa veste de paysan pour y chercher quelques papiers. Pendant ce temps, Thérèse s'approcha de Fontevieux, deLimoelan et de Tinteniac, qui causaient de ce qui venait de se passer, et leur dit :
— Je me défie de ce comte de Perbruck ; sa figure ne m'est pas inconnue... et si je ne me trompe...
— Nous y veillerons, madame, dit Tinteniac. Presque aussitôt Césaire tira un papier de sa poche et
le remit à la Rouarie e? lui disant :
PRÉDÉBIC soi II!:
— Voici d'abord l'essentiel.
— Eiiiin ! s'éerla la Rouarie avec transport. Vo Thérèse, voyez ! les signatures de tous les gentilshommes du pays. Pallcrne el Laberillals prendronl le commandement. Toui ce que J'avais demandé est accepté, el grâces vous. Perbruck, grâce à vousl Cesl bien, comte, vous ;i\e/. doublé nos forces en un Jour; c'est bien !
Ce succès ne m'appartient pas, monsieur le marquis, mais il n'en est pas moins réel.
— Est-ce donc M, de Paradoxe qui l'a obtenu?
— Non, lit lecomteen souriant tristement, ci si bous ciions dans dos circonstances moins sérieuses, ce serait, je vous jure, un plaisant récit.
— Nous ne haïssons pas la joie, monsieur le comte, dii Thérèse en s'approcliant.
— Ma cousine mademoiselle de Moëllien, dit la Rouaric en la présentant a Césaire.
Perbruck s'inclina avec une grâce qui sentait son homme d'autrefois et répondit:
— J'ai l'honneur de connaître madame.
— Moi, monsieur le comte, je ne me rappelle pas vous avoir jamais vu.
— Vous oubliez vos bienfaits, cela ne m'étonne pas.
— Mes bienfaits? Je ne vous comprends pas...
— Ne vous souvient-il plus qu'un soir à Fougères deux malheureux religieux qu'on venait de chasser de leur couvent étaient poursuivis et menacés par la populace?
— En effet, dit Thérèse d'un air étonné et comme si cette circonstance eût éclairé d'un jour éclatant le souvenir douteux qu'elle cherchait depuis l'arrivée de Césaire.
— La porte d'une maison s'ouvrit, continua Perbruck, une temmesejeta entre la foule et les malheureux proscrits, elle les défendit, elle les sauva, elle les fit entrer dans sa maison. Cette femme c'était vous, madame.
— Et les deux trappistes ?
— C'était moi et le malheureux qui sort d'ici.
— Vous! s'écria Thérèse en reculant.
On entendit un bruit lointain.
— C'est le signal du départ, dit la Rouarie.
— Qu'on s'empare de cet homme, qu'on le lie, qu'on le bâillonne, dit Thérèse, en désignant Perbruck, et qu'il nous suive.
Cet ordre avait été aussitôt exécuté que donné. Le vieux Robertin voulut défendre Césaire; il fut terrassé et garrotté de même.
— Mais qu'est-ce que cela veut dire ? fit la Rouarie.
— Je n'ai pas le temps de vous l'expliquer. 11 faut partir, car assurément nous sommes trahis. Mais nous connaîtrons les traîtres... Cet homme nous les nommera. Partons.
On monta à cheval. Césaire fut attaché sur le sien, et Thérèse dit en se mettant en marche :
— Au moindre mouvement de cet homme, ou bien si malgré son bâillon il essaie de pousser un cri, qu'on lui loge une balle dans la tête.
— Je m'en charge, ditFontevieux, qui se plaça derrière Césaire.
La marche commença. Pendant quelque temps les conjurés , engagés dans un sentier étroit , furent obligés de marcher un à un. Au bout d'une heure ils arrivèrent sur un chemin assez large pour que la Rouarie pût s'approcher de Thérèse.
— Mais que signifie tout cela? lui dit Armand, et que vous a fait le comte de Perbruck?
— Ce n'est point là le comte de Perbruck, repartit vive* ment Thérèse.
— Y pensez-vous?
— Ecoutez-moi bien, et jugez vous-même si j'ai raison. ; Lorsque cet, homme et celui qui l'accompagnait (tous
deux vêtus de robes de trappistes) furent entrés chez moi à Fougères, on les cacha dans une grange,où, brisés de fatigue, ils s'endormirent sur la paille. Quand il fallut les éveiller pour les faire partir, Gervais, le plus Adèle de
mes domestiques, alla les appeler; mais Ils dormaient si profondément , qu'ils ne répondirent pas. Mors il lira
l'un d'eux par le collet de B8 mbe ; en tirant ainsi il
découvrit l'épaule; jugez de sa surprise : cet homme était marqué I
— Je comprends, dit la Rouarie, ce devait être ce Jérôme qui nous ;i quittés d'une façon si menaçante! Avezvous donc oublié, ou plutôt n'avez-vous jamais su l'histoire de la disparition de m. de perbruck, qui gagna '.e bourreau de Nantes ci délivra ce Jérôme qui avait été marqué la veille et qu'on disait avoir été injustement condamné?
— Je sais celte histoire et je ne l'ai point oubliée, mais ce que vous ignorez cl ce que je n'avais point pensé à vous dire, c'est que mon laquais, fort alarmé de ce qu'il venait de découvrir, vint me l'apprendre. J'allai avec lui à la grange. Ces deux hommes dormaient encore. Je voulus voir s'il ne, s'était pas trompé et je vis les traces de celte flétrissure infamante, non seulement sur l'épaule de Jérôme Robertin, mais encore sur l'épaule de cet homme qui se dit être le comte de Perbruck.
— En vérité? dit Armand.,
— Je vous Paflirme.
— C'est étrange, fit la Rouarie. Etcs-vous seule à connaître ce secret?
— Seule, car Gervais, le laquais qui m'accompagnait à la grange, est mort il y a trois mois.
— Eh bien! dit la Rouarie, ne parlez de ceci à personne, ni a Tinteniac ni même à Fontcvieux. J'emmènerai cet homme au château de la Rouarie, et lu...
— Là, dit Thérèse d'un ton menaçant, nous le ferons parler. Car, vous n'en doutez pas, ce doit être un émissaire de la Convention ; c'est au bagne qu'elle choisit ses agens.
—Ne faudrait-il pas aussi s'assurer de ce Jacques Pèlerin? dit Thérèse. Cette femme déguisée doit être la complice de ce misérable.
— Vous avez raison, dit la R.ouarie.
I\ appela près de lui Tinteniac et lui désigna le jeune paysan. Au bout de quelques minutes le chevalier revint. Le paysan avait disparu.
— Nous sommes trahis! dit Thérèse.
— Peut-être, reprit tout bas Armand. Mais n'alarmons personne.
Puis il ajouta à haute voix :
— Allons, enfans, hâtons-nous. Les gentilshommes de ce pays ont accepté l'entrevue que je leur al proposée à la Rouarie, et c'est dans trois jours qu'il faut que nous soyons arrivés. Nous n'avons plus que trois nuits pour faire près de quarante lieues.
— Heureusement que les nuits sont longues en janvier, \lit Fontevicux.
Et la petite troupe continua sa route silencieusement.
Pendant que l'on arrêtait. Césaire du côté de Machccoul , Saturnin, conduit par Paul P^obertin, rentrait à Nantes. Suivant l'ordre qu'il avait reçu du comte, le jeune Fichct frappait dès le lendemain matin à la porte d'une petite maison basse. C'est là que se cachait le marquis de Perbruck, sous le nom de Pierre Fichet, son intendant et le père putatif de notre Saturnin. Un homme d'une taille élevée ouvrit ;la porte. Cet .homme en apercevant Saturnin se recula vivement et sembla hésiter sur ce qu'il devait faire.
— Monsieur Marchand? lui dit Saturnin.
—Monsieur Marchand? répéta cet homme comme s'il
eût été étonné d'entendre ce nom dans la bouche de Saturnin, dont la voix le fit tressaillir.
— Oui, monsieur, dit Fichet, je demande monsieur Marchand.
— C'est moi, entrez, repartit cet homme en refermant la porte derrière Saturnin.
— Je désirerais parler à monsieur Pierre Fichet, dit Saturnin.
— De quelle part, je vous prie ?
— De. la part de son fils, dit Saturnin, qui avait bien pensé à donner au marquis de Perbruck le nom de Pierre Fichet, mais qui, tout préoccupé du message de Césaire, ne s'aperçut pas qu'en disant qu'il venait de la part du fils de Pierre Fichet, il parlait de lui-même et venait par conséquent de sa propre part.
— Je vais l'en prévenir, répondit M. Marchand, suivez-moi.
Saturnin obéit, quoiqu'il eût été fort surpris des regards curieux et courroucés que l'hôte du marquis avait attachés sur lui. Cet homme ouvrit une porte et appela d'une voix de Stentor :
— Hé ! père Fichet, voilà quelqu'un qui vous arrive de la part de votre fils.
Saturnin vit le marquis se retourner et le salua humblement.
A l'aspect de Saturnin le marquis recula tout étonné et le reconnut, mais se remettant tout aussitôt dans son rôle de Pierre Fichet, il s'écria en lui tendant les bras :
— Eh bien, mon fils! mon cher Saturnin, tu n'embrasses pas ton père ?
— Mon père?., dit Saturnin tout surpris. Ah! oui, pardon, mon père! ajouta-t-il en se précipitant au cou du marquis, mon bon père... c'est vrai.
Cette hésitation n'avait pas échappé a M. Marchand, qui les examina attentivement l'un et l'autre et qui se retira en leur disant :
— Vous êtes ici comme chez vous, ne vous gênez pas, causez tant que vous voudrez.
Saturnin et le marquis demeurèrent seuls.
— Monsieur le marquis, dit Saturnin, je vous prie de m'excuser si...
— Monsieur Saturnin Fichet, dit sèchement le marquis, vous êtes un maladroit; comment ! vous venez voir votre père et vous ne l'embrassez pas ?
— Vous avez raison, monsieur le marquis, mais comme je venais réellement de la part de votre fils... j'avais dit à monsieur Marchand...
— Une bêtise, je l'ai entendue. Puisque je suis ici sous le nom de votre père , vous devez y venir comme mon fils , à moins que vous n'ayez aussi changé de nom.
— Ça m'est déjà ?>rivé, dit Saturnin en souriant, mais j'aime autant garder le mien. Dans tous les cas je viens de la part de monsieur le comte vous dire que s'il ne s'est pas trouvé à votre arrivée...
— J'en sais le motif, et je l'excuse, j'ai vu M. de Champagnolles.
— Ah! oui, dit Saturnin, un beau vieillard, ma foi, qui était...
— Où cela, monsieur? dit le marquis avec sévérité.
— Je veux dire que M. le comte l'a rencontré cette nuit...
— Mais où donc, monsieur?
— Ma foi, dit Saturnin, puisque je viens delà part de M. Césaire, il est assez simple que je sache l'endroit où il a passé la nuit.
— Et il vous a dit y avoir rencontré M. de Champagnolles?
— A ce qu'il paraît.
— L'indiscret! murmura le marquis.
Saturnin fut pris d'une envie de rire, mais il se contint et reprit :
— Monsieur le marquis, vos secrets et ceux de monsieur votre fils sont en sûreté'dans mon sein, et vous pourrez juger de la confiance qu'il a en moi lorsque je vous aurai dit que sous troisjours il doit être chez le marquis de la Rouaric.
— Très bien, mais je suppose que vous lui avez donné des gages de dévoûment qui vous ont mérité l'honneur qu'il vous a fait.
— Je puis dire, monsieur le marquis, que je me suis trouvé dans des positions assez difficiles, et que je ne m'en suis pas trop mal tiré.
— Puisque vous êtes si avant dans la conifidencc du comte, vous a-t-il dit qu'il eût vu Mlle de Paradèze?
L'envie de rire reprit à Saturnin. Cependant il la domina encore répondit :
— Oui, oui, monsieur le comte, il l'a vue.
— Et il a été satisfait (de cette entrevue?
— Couci... couci, monsieur le comte, Mlle Louise m'a paru...
— Vous a paru, dites-vous ?
— Oui, reprit Saturnin en se reprenant, oui, d'après ce que m'a dit monsieur votre fils, il paraît que la jeune personne a un autre amour en tête.
— Ce n'est pas possible !
— Ah ! je vous atteste que cela est, dit résolument Saturnin. Je le sais, pardieu,bien*.
— Vous savez beaucoup trop de choses, monsieur Saturnin, dit le marquis ; mais parlez-moi de mon fils. Estil bien changé ?
— Ah ! dame, monsieur le marquis, il a un peu vieilli, il est maigre, pâle.
— C'est singulier ! M. de Champagnolles m'a dit qu'il avait fort bonne mine.
— C'est que je l'aurai mal vu, dit Saturnin en se reprenant. D'ailleurs, aux lumières, tous les chats sont gris.
— Il paraît que mon fils n'est pas plus raisonnable qu'autrefois, reprit le marquis avec dédain.
— Oh ! pardonnez-moi, monsieur le marquis, c'est maintenant un homme plein de calme, de raison.
— Il n'en a pas fait preuve en vous prenant pour confident; vous ne dites pas deux paroles de suite qui aient du bon sens; mais enfin puisque vous êtes dans nos secrets, vous allez vous charger de porter la lettre que je vais vous remettre.
— A l'instant, monsieur le marquis, dit Saturnin, charmé de se débarrasser de l'entrevue.
— Tenez, dit le marquis, c'est pour chez M. de Paradèze.
— M. de Paradèze ! fit Saturnin en tressaillant à ce nom, je... je... je crois qu'il est dans son château d'Arches.
— Il est revenu ce matin à Nantes.
— C'est que je ne sais pas où il demeure, reprit Fichet, qui redoutait encore plus de se trouver en face du baron que de rester avec M. de Perbruck.
— A deux pas d'ici, cours Saint-Pierre, fit le marquis.
— Je ne connais pas la ville, repartit Saturnin.
— Vous vous ferez indiquer, répondit sèchement le marquis, à qui ces hésitations déplaisaient.
— Pardon, monsieur le marquis, mais permettez-moi de vous faire observer que M. de Paradèze est signalé comme royaliste, et que si on me voyait entrer chez lui... on pourrait croire...
— Ah ! vous avez peur ! lui dit le marquis.
— Eh ! non, je n'ai pas peur, mais...
— Et mon fils s'est fié à un homme comme vous!.. Ah ! le malheureux! Mais nous sommes perdus...
— Non, monsieur le marquis, vous n'êtes pas perdu, dit vivement Saturnin; mais... ajouta-t-il avec un nouvel embarras, mais pour des raisons particulières, je ne ne soucie pas d'aller chez M. de Paradèze.
— Tous le connaissez donc?...
—Un peu... pas beaucoup... mais assez pour ne pas me soucier de le revoir.
— Comment ! arrivé à Nantes depuis deux jours, vous avez vu M. de Paradèze, qui n'y est revenu que de ce matin? dit M. de Perbruck on examinant Saturnin.
— C'est ce matin que je l'ai vu, dit Saturnin, qui cherchait vainement une issue à ce nouvel embarras.
— Mais que s'est-il passé? qu'y a-t-il? dit M. Perbruck avec fureur.