‹ Les aventures de Saturnin FichetChapitre 54 sur 169 · INO · texte numérisé non relu

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FRfcDÉIUC; MM in..

— Je ne peux pas vous 1^ dire, monsieur le marquis ; mais... cependant, si roua voulez».. Kl Saturnin, poussé à bout, Je porterai votre lettre,

— C'esl Inutile, monsieur, <ut le marquis en prenant son i hapeau . j'irai la porter moi-même.

— Pensez-vous, monsieur le marquis, au danger que vous pouvez courir, connu comme vous Têtes, si vous étiez rencontré?

—Je crains moins les ennemis, dit M. de Perbruek près de sortir, que les confldens de votre espèce.

— Prenez garde à ce que vous dites, monsieur le marquis I s'écria Saturnin indigné.

— Prenez garde à ce que vous avez fait et II ce que vous prétendez faire ! reprit M. de Perbruek; nous aurons l'œil sur vous, monsieur Saturnin Fichet. Adieu.

Le marquis venait d'ouvrir la porte pour sortir; mais il recula. M. Marchand apparut sur le seuil. Avait-il entendu ce qui venait de se dire? Ce n'était pas probable; car la porte était épaisse. Le marquis devint pâle. Saturnin al tendit. Marchand se prit à les considérer tous deux d'un regard curieux et plein d'une jovialité cruelle.

— Eh ! oh ! dit-il ; qu'est-ce donc et qu'ya-l-il? Après des années de séparation, une dispute entre le père et le fils à leur première entrevue!

— Ce misérable n'est point mon fils, repartit vivement le marquis.

— Ce n'est pas là votre iils ! s'écria vivement M. Marchand on attachant un regard presque féroce sur Saturnin ; ce n'est pas là votre fils, père Fichet? reprit-il avec un sourire cruel. Ah ! je m'en doutais !

Le marquis et Saturnin commencèrent à croire que leur hôte n'avait rien entendu de leur querelle.

— Eh bien, non IditFichet, encore irrité de la manière dont le marquis l'avait traité; je ne suis pas le fils de monsieur.

— Eh bien! si vous n'êtes pas le fils de ce brave homme, dit M. Marchand, je sais, moi, qui vous êtes...

M. Marchand se posa devant Saturnin, se croisa les bras, se campa fièrement sur la hanche, la tête haute, et lui dit d'une voix pleine de sarcasme :

— Monsieur le comte de Perbruek, est-ce que vous ne me reconnaissez pas ?

Le marquis, tout à fait sûr qu'il n'était pas reconnu, se résolut à laisser Saturnin se tirer comme il pourrait de la méprise.

— Bon I s'écria celui-ci avec colère, encore un. Eli non ! monsieur, dit-il à Marchand, je ne vous reconnais pas, et la meilleure raison pour que je ne vous reconnaisse pas, c'est que vous me prenez pour un autre, c'est que je ne suis pas le comte de Perbruek.

— En vérité! reprit Marchand en ricanant, vous n'êtes pas le comte Césaire de Perbruek ? Nous ne nous sommes vus qu'une fois, à la vérité, reprit Marchand avec une expression menaçante, mais il s'est passé entre nous une chose que vous n'avez pas dû oublier.

— Il s'est passé tout ce que vous voudrez, dit Saturnin, je vous dis encore que je ne suis pas le comte de Perbruek. D'ailleurs, ajouta-t-ii, demandez à ce bon monsieur Fichet si je suis le comte de Perbruek.

— 11 me dira que non, le brave homme, répondit Marchand. En entrant ici, vous l'avez sans doute prévenu du danger que vous pouviez y courir, et il est assez dévoué à votre famille pour jurer que vous êtes le Grand- Ture, si cela doit vous tirer de ma main.

— Vous en voulez donc beaucoup à monsieur Césaire de Perbruek ? dit le marquis, qui commençait à s'alarmer de, la tournure que prenait cette affaire.

— Ecoutez, mon brave homme, lui répondit brusquement son hôte, je vous ai caché chez moi à la recommandation de votre frère Mathurin, avec qui j'ai fait jadis quelques affaires. Monsieur le comte, ajouta-t-il en montrant Saturnin, peut vous en dire des nouvelles. Mais je vous prie de ne pas vous mêler de ce qui ne vous regarde

pas. Il s'agit de vie et de mort, entendez-vous ? entre le comte de Perbruek el moi.

— Hein! fit Saturnin, en voilà assez, sur ce chapitre.

I\lon cher monsieur, ajoula-t-il en se lournanl vers le marquis, j'attends que VOUS vouliez bien expliquer à

monsieur sa méprise.

— H n'y en a pas, il ne peut y en avoir, s'écria violemment marchand; et a mon tour, j'attends i\<' nous un mot,

et celui-là peut seul vous sauver.

— Je ne demande pas mieux que de le dire, reprit Fiche!.

Marchand, ou plutôt Lomaîirc, s'approcha de lui, et d'un ton qui faisait présager quelque fatale résolution si

Saturnin ne répondait pas favorablement à la question

qui lui était faite, il lui dit :

— Pour la dernière fois, monsieur le comte, voulezvous épouser ma fille?

C'était le troisième mariage dans lequel Saturnin se trouvait engagé depuis son arrivée à Nantes : Rose, Mlle de Paradèzc et la tille inconnue de M. Marchand ; aussi ne put-il s'empêcher de s'écrier en riant :

— Encore une!

Puis il reprit, pendant que Marchand le considérait avec des yeux où la colère s'enflammait peu à peu :

— Oui, il y a un mot que je peux vous dire et qui finira tout ceci, c'est qu'il existe entre le comte Césaire et moi une telle ressemblance, que vous n'êtes pas le premier qui m'ayez pris pour lui.

— C'est vrai, fit le marquis, cette ressemblance existe, mais j'avoue, ajoula-t-il avec un sourire dédaigneux, que je ne la trouve pas bien frappante et qu'on ne m'y prendrait pas.

A ce moment, disons-nous, Lemaitre, que l'assurance et la tranquillité de Fichet avaient déjà surpris, promena un regard soupçonneux de Saturnin au marquis et du marquis à Saturnin. Il garda un moment le silence comme un homme qui met de l'ordre dans la foule d'idées qui se présentent soudainement à son esprit, et finit par répondre, en pesant ses paroles et on observant l'effet qu'elles produiraient :

— On m'avait parlé de cela. Oui, oui, j'ai entendu dire, en effet, qu'il y avait un homme qui avait une ressemblance inouïe avec le comte Césaire de Perbruek ; Mathurin Fichet me l'a caconté, il m'a dit que cet homme était son neveu, et Mathurin ne s'est pas gêné pour me donner à entendre que le vieux marquis de Perbruek n'était pas tout à fait étranger au hasard de cette ressemblance.

— Monsieur, s'écria Saturnin, emporté par une vive indignation, si mon oncle a dit cela, il en a menti ! je le ferai repentir de ses impudentes calomnies.

— Ah ! reprit Marchand, vous êtes donc Saturnin Fichet! Oui, oui, ajouta-t-il, cela peut être, cela doit être, cela est : vous êtes Saturnin Fichet.

— Eh ! oui, reprit celui-ci, je suis Saturnin Fichet.

— Mais, s'écria tout à coup Lemaitre, si vous êtes Saturnin Fichet, quel est donc cet homme qui est ici sous le nom de votre père et qui prétend que vous n'êtes pas son fils?

Saturnin et le marquis restèrent confondus de cette question. Saturnin balbutia quelques mots. Mais le marquis l'interrompit aussitôt en s'écriant résolument :

— Assez, messieurs, je rougirais de devoir la vie à un nouveau mensonge, je suis le marquis de Perbruek.

— Le marquis de Perbruek! s'écria Lemaitre; le père du misérable qui... Oh! reprit-il avec une joie farouche, à nous deux, en ce cas, monsieur le marquis. J'aurais mieux aimé avoir affaire à votre fils qu'à vous , mais n'importe, nous pourrons peut-être nous entendre. Quanta vous, monsieur Saturnin Fichet, dit-il en le poussant vers la porte, je suis fâché de vous avoir retenu plus longtemps que vous ne l'auriez voulu peut-être; vous pouvez donc aller ou bon vous semblera.

— Ouoi que vous ayez pu dire et penser de moi, monsieur le marquis , lit Saturnin , je n'aurais jamais trahi

voire secret, si vous ne l'aviez tralii vous même; et quant à vous, monsieur Marchand, souvenez-vous bien de ceci, c'est que si vous avez le malheur d'abuser de la confiance que monsieur le marquis vient d'avoir en vous, il y a un homme qui vous en punira, et cet homme, c'est moi.

— Je n'ai besoin ni de vos leçons ni de vos menaces, monsieur Fichet, pour savoir ce que j'ai à faire, repartit Lemaître brutalement; la porte de la maison est ouverte et je vous conseille d'en profiter plus tôt que plus tard.

— C'est ce que je vais faire à l'instant , repartit Saturnin, et cela pour me mettre en mesure de vous faire payer cher toute violence ou toute trahison contre monsieur de Perbruck.

Saturnin sortit.

Cependant, dès que Lemaître et M. de Perbruck furent seuls, celui-ci prit la parole.

— Maintenant que vous savez qui je suis, dit-il à Lemaître, maintenant que personne ne peut écouter vos paroles, je pense que vous allez m'expliquer les menaces que vous avez faites contre mon fils. Et, ajouta M. de Perbruck d'un ton protecteur, s'il vous a porté préjudice de quelque façon que ce soit, je donne ma parole de gentilhomme de vous dédommager complètement.

— Je prends cette parole pour ce qu'elle vaut, monsieur le marquis, dit durement Lemaître; je fa prends pour celle d'un homme qui est en mon pouvoir, et qui, prêt a faire aujourd'hui toutes les promesses qui peuvent le sauver, n'hésitera pas demain à y manquer lorsqu'il se croira a l'abri de ma vengeance.

— Mettez-vous bien dans l'esprit, monsieur, reprit le marquis de Perbruck avec hauteur, que, dussiez-vous me livrer aux misérables qui gouvernent, vous n'obtiendrez de moi d'autres promesses que celles que je voudrai tenir, et qu'une fois cette promesse faite, je la tiendrai quel que soit le danger auquel elle m'expose.

— En ce cas, vous valez mieux que votre fils, quoiqu'on ait prétendu le contraire, dit M. Lemaître amèrement; car, lui, il a séduit une jeune fille en lui promettant de l'épouser, et il a manqué à sa parole.

— J'avais compris qu'il y avait quelque chose comme cela, fit M. de Perbruck d'un ton dont l'indifférence était le comble du dédain, et c'est pour cela que je vous ai dit mon nom pour pouvoir en causer avec vous seul.

— Eh bien ! dit Lemaître avec colère, si vous avez compris qu'il y avait quelque chose comme ça (et Lemaître appuya sur ces mots), vous devez savoir, ajouta-t-il, quel dédommagement vous comptez n'offrir.

— C'est à vous à le fixer, monsieur.

— Je n'en connais qu'un, dit Lemaître regardant fixement le marquis, c'est le mariage.

— Avez-vous fait cette proposition à mon fils? fit M. de Perbruck en toisant Lemaître de haut en bas.

— Oui, répondit Lemaître avec une expression cruelle.

— Et comment l'a-til accueillie?

— Par un refus, dit Lemaître en serrant les dents avec rage.

— Eh bien! monsieur, dit le marquis de Perbruck, les dispositions du fils ont dû vous faire comprendre les intentions du père.

— Mais, reprit Lemaître d'un ton qui annonçait que sa fureur était près de déborder, mais de votre côté, monsieur le marquis, la retraite de votre llls ù la Trappe a dû vous faire comprendre aussi comment je sais punir ceux qui m'outragent et qui ne m'en donnent pas réparation.

— Sa retraite à la Trappe, reprit le marquis, se rattachait-elle donc à sa sotte intrigue avec votre fille ?

Ce mot de sotte intrigue alluma dans les yeux de Lemaître une colère si terrible que M. de Perbruck en fut effrayé, si intrépide qu'il fût. Cependant Lemaître se contint et reprit d'une voix sourde :

— Parlez-moi d'une autre façon, monsieur le marquis; ne vous servez pas de ces mots dédaigneux ; ne tentez pas ma vengeance ; n'oubliez pas que vous êtes dans mes mains.

— Vous pouvez me tuer, monsieur, dit le marquis, et faire ainsi l'office du bourreau, à qui l'on me livrerait sans doute, si vous alliez me dénoncer ; mais je parle comme je dois...

Lemaître devint livide à cette parole; il tremblait de tout son corps. Cependant il parvint à se contenir, cl après un moment de silence, il répondit avec un rire amer et une voix acre et sifflante :

— Cet office, je l'ai rempli pour votre fils, monsieur le marquis, et je ne l'ai pas tellement oublié que je ne puisse le remplir pour vous.

— Que voulez-vous dire ? s'écria M. de Perbruck, qui ne put dominer sa terreur.

— Ce que je veux dire! reprit Lemaître, eh bien ! sachez donc...

Il allait commencer le terrible récit de sa rencontre avec Césairc, lorsqu'on frappa vivement à la porte. Lemaître hésita à ouvrir; mais la manière précipitée dont on se reprit à frapper, la violence des coups, lui annoncèrent qu'il avait affaire à des gens qui étaient décidés à obtenir une réponse. Il referma rapidement et soigneusement la chambre dans laquelle il cachait M. de Perbruck, et alla ouvrir la porte de la rue, qu'ébranlaient des coups précipités. Il ouvrit et fut très étonné de voir entrer un jeune paysan, qui s'élança rapidement dans l'intérieur, en refermant violemmentla porte derrière lui.

— Marguerite! s'écria Lemaître en la reconnaissant; ma fille ! toi ! toi qui m'as fui depuis si longtemps ! le voilà enfin ! Oh ! viens-tu pour me pardonner, pour m'ai mer? Marguerite! Marguerite! s'écria-t-il en lui tendant les-bras.

— Mon père, dit celle-ci haletante et comme épuisée de fatigue, mon père, ajoula-t-elle sans prendre garde à l'émotion de Lemaître, vous tenez caché dans votre maison un homme qu'on appelle Pierre Fichet?

— Sans doute; mais toi, d'où viens-lu? qu'es-lu devenue? pourquoi ce déguisement ?

— Pour être avec lui, pour le suivre, pour le sauver! dit Marguerite avec exaltation, sans donner de nom à celui dont elle voulait parler, tant sa pensée remplissait son âme.

Lemaître la comprit, car il attacha sur elle un regard désolé et furieux, et reprit d'une voix brève et sifflante :

— Ah! tu veux le sauver... Il est donc en danger?

— Oui, dit Marguerite toujours haletante.

— Tu sais donc où il est? fit Lemaître l'œil enflammé de curiosité.

— Oui, repartit Marguerite en tombant assise.

— Oh! dis-le-moi, s'écria Lemaître avec éclat, et si je l'atteins encore une fois...

— Mon père, dit Marguerite tristement, il est dans des mains plus puissantes et peut-être plus implacables que les vôtres, et je veux l'en arracher, car il m'appartient.

— Il nous appartient, veux-tu dire?

— Eh bien! reprit Marguerite sans répondre à son père, un seul homme au monde peut le sauver, c'est celui qui est caché dans votre maison.

— Mais cet homme, sais-tu qui il est?

L'expression de Marchand ou de Lemaître épouvanta

sa fille.

— Oui, répliqua-t-elle en hésitant, c'est Pierre Fichet, l'intendant de M. de Perbruck.

— C'est le marquis de Perbruck lui-même I dit Lemaître avec unejoie terrible.

— Ah! miséricorde du ciel! s'écria Marguerite avec terreur, vous le savez... Alors je suis arrivée trop lard... vous l'avez tué.

— Non, dit Lemaître d'un ton sombre en baissant la tète devant celte accusation de sa (îlle; non , je ne l'ai pas lue.

FRÉDÉRIC SOI lu

— alors, voua l'ave» dénoncé.

— . Non, te dls-Je, ajouta-t-ll en montrant du doigt le corridor qui < ondulsall a la chambre où était enfermé le vieux marquis, il est la.

Marguerite regarda son père qtf! baissait toujours la léte en reconnaissant que aa ftllo avait deviné, sinon la vérité île ses actions, du moins celle de ses sentimens,

-—Vous ne l'avez ni tué ni dénoncé, lui dit-elle lente ment, et vous saviez que c'était lui? Mors, ajouta-t-elle en observant son père, vous l'avez sans doute torturé?

— Marguerite! s'écria Marchand avec fureur.

— Oh 1 reprit-elle sans s'émouvoir de cette menace, vous n'avez pas pris pour cela les cordes, les cbeva* letsel les fers brûlans comme autrefois, mais vous l'avez torturé en lui racontant le supplice infâme que vous

avez fait subir à son fils.

Lemaître ne répondit pas. il s'assit sur une chaise, cacha sa tête dans ses mains et se prit à murmurer d'un ton où le désespoir et la colère parlaient:! la t'ois :

— Oh 1 malheureux et maudit et lâche que je suis l Quoi toujours! toujours cet opprobre me sera jeté à la l'ace! Durant trente ans , j'ai vécu pour voir les derniers de la populace me montrer au doigt avec horreur et mépris. Quand je passais furtivement dans les rues, les mères écartaient leurs enfans, comme si mon regard les eût souillés ; les hommes m'éloign&ieot d'eux par un geste insolent, et si je n'obéissais pas assez vite, c'étaient des injures et des cris, et l'on me poursuivait de huées et de pierres comme une bête fauve ! Et lorsque après trente ans de douleurs et de désespoir j'ai pu me cacher à tous les yeux, il faut que mon enfant pénètre dans ma solitude pour me cracher l'injure au visage, à défaut de la populace, qui ne me connaît plus. Et tu ne sais donc pas, s'écria Lemaitre en se relevant, le visage égaré par la colère, tu ne sais donc pas qu'il peut venir une heure où, puisque personne ne m'aime dans ce monde, je puis vouloir y rester seul ; tu ne sais donc pas qu'après avoir fait taire toutes les malédictions qui me poursuivaient jadis, je puis faire taire aussi celles dont tu m'accables aujourd'hui.

— En me tuant, n'est-ce pas, mon père? reprit Marguerite. Faites-le donc.

Les mains de Lemaître, levées sur sa fille, se baissèrent sans force. Il retomba sur son siège, cacha encore sa tête dans ses mains, et surmontant la douleur qui le faisait sangloter, il reprit d'une voix désolée :

— Ya, Marguerite, va, tu peux m'injurler, tu peux m'insuller, tu es la fille de celle qui m'a un peu aimé, la fille de celle qui a eu pitié de moi, je ne te tuerai pas. Mais dis-moi, toi qui méprises ton père, que prétendstu? qu'espères-tu?

— Je ne sais, reprit Marguerite avec exaltation, mais il me semble que Dieu n'a pas dû condamnera un malheur éternel le cœur qui porte en soi le dévoûment, la patience, l'amour.

— Tu crois? reprit Lemaître d'un ton plein d'amertume; ah ! tu crois? Et de quel droit comptes-tu sur la clémence du ciel, lorsqu'il me l'a refusée, à moi? Marguerite, la vie t'a été douce d'abord, aucuns soins n'ont manqué à ton enfance. Proscrite par ta naissance, je t'avais arrachée à la proscription. Après t'avoir protégée sans que lu m'aies connu, je t'ai demandé seulement quelques mois de patience pour te donner le bonheur que tu rêvais; et toi... toi, pour quelques heures d'ennui passées dans ta maison solitaire, tu as manqué aux saintes lois de l'honneur, tu as trahi ton père, que tu n'avais pas le droit de maudire alors, tu t'es livrée, comme une fille perdue, au premier qui t'a demandé ton amour; et tu comptes sur la clémence de Dieu ! Mais moi, Marguerite, moi, instrument fatalement marqué nour infliger aux coupables la justice des hommes, j'ai passé mon enfance, j'ai passé ma jeunesse, j'ai passé ma vie tout entière dans le désespoir! La clémence de Dieu m'at-elle tenu compte de toutes mes douleurs? Et cependant, j'en

jure pir Dieu, qui ROUI entend l'un et l'autre, ces mains Si BOUVenl teintes du sang des coupables, claienl ri BtéeS

pures, Jusqu'au Jour où tu m'as entraîné, toi qui me méprises, a commettra un premier crime, bI toutefois c'est un crime d'avoir puni celui qui avait déshonoré ma Qlle.

— Il fallait le tuer, mnii père, dit Margui nie avec

exaltation, je voua l'aurais pardonné.

— El maintenant, reprit Lemaltro, tu rauz I* sauver; c\ m ARpAras que sa reconnaissance t'absoudra du crime de me devoir le jour.

— Je n'espère rien, mon père, Dieu décidera.

— Ya donc, Marguerite, va; depuis le jour où Je l'ai arrachée à tod amant, tu as séparé ta vie de la mienne; marche à ton but et laisse-moi aller au mien. ' i

te perdre pour l'homme qui t'a perdue, mol je poursuivrai ma vengeance. Retourne près du Bis, puisque tu sais où il est; moi, je garde le père, puisqu'il est en mon pouvoir.

— Mon père, dit Marguerite en se levant, vous allez rendre la liberté a M. le marquis de Perbruck ; vous allez la lui rendre, à l'instant même, ou bien, dans une heure, à la minute, j'ameute contre votre maison cette haine et ce mépris qui vous ont poursuivi si longtemps

A cette menace, Lemaitre recula. Marguerite continu! sans s'émouvoir de l'épouvante de son père :

— On me croira quand je dirai que c'est ici que se ca che le bourreau qui a déserté sa fatale mission ; on me croira, car je dirai : Je le sais bien, moi... puisque je suis sa fille !

— Tu le dirais ! s'écria Lemaître l'œil effaré, le visage pâle.

— Oui, car M. de Perbruck peut seul sauver son fils, et si Césaire meurt, j'aime mieux mourir à l'instant sous les malédictions du peuple que mourir demain du déses^ poir de l'avoir perdu.

Lemaître contemplait sa fille. C'était a la fois, dans le cœur et sur le visage de ce misérable, une rage inouïe et un désespoir indicible. Son regard éperdu semblait vouloir percer le mystère de cette àme, capable de tant d'amour pour un autre et de tant d'horreur pour lui. Cette pensée exaspérait Lemaître; mais c'était en regarda:' Marguerite que cette pensée lui venait, et, en la regar dant, il retrouvait en elle l'image de la femme qui l'avait aimé, et il se mit à pleurer. Alors il se rappela que luimême n'avait cru au bonheur possible de sa fille qu'en cachant sa naissance; alors il la plaignit d'être née de lui, et il se demanda si, au moment où il avait puni Césaire d'une façon si cruelle, il n'avait pas plutôt satisfait à la haine envenimée que le bourreau avait dans le cœur contre la société tout entière, plutôt qu'à la vengeance du père dont on a déshonoré la fille. A ce moment, Lemaître n'espérant plus arriver par la prière et ne voulant plus recourir à des menaces, qu'il se sentait incapable d'accomplir et qui n'eussent pas épouvanté Marguerite, Lemaître, disons-nous, essaya de lui démontrer qu'elle se dévouait à une œuvre qui ne lui amènerait que désespoir.

— Tu t'es trompée, Marguerite, lui dit-il tristement, tu t'es trompée quand tu as supposé que j'avais révélé à M. de Perbruck la punition que j'avais infligée à son fds.

— Béni soit Dieu! fit Marguerite, qui remercia pour ainsi dire le hasard plutôt que son père de cette discrétion.

Lemaître la comprit et cependant il continua d'un ton plus calme:

— M. de Perbruck sait pourtant une chose: c'est que son fils a déshonoré une jeune fille, c'est que cette fille est la mienne; il le sait... et quand je lui ai demandé de forcer son fils à donner son nom à la victime...

— Il vous a refusé, n'est-ce pas? dit Marguerite avec dédain.

— Oui, reprit Marchand. Il m'a refusé sans savoir qui je suis ni qui tu es. Il m'a refusé parce que moi, qui lui ai donné un asile au péril de ma vie, je suis à ses veux un obscur bourgeois, ou un pauvre homme du peu-

pie. C'est assez ! Les gens de sa sorte ne s'allient pas avec des hommes de si peu. Il m'a refusé! et sans doute en partant il me jettera quelques écus, et nous devrons nous tenir pour payés delà honte qu'il nous a infligée. Voila l'homme que tu veux sauver, pauvre folle, espérant sans doute que la reconnaissance...

— Je vous ai dit que je n'espérais rien, dit brusquement Marguerite, qui comprenait trop bien que son père avait raison, mais qui, ne voulant pas céder à cette raison, se refusait à l'entendre. Je vous ai dit que je n'espérais plus rien, ma vie est perdue, ajouta-t-elle en levant au ciel ses yeux remplis de larmes, et je n'attends la récompense de mes efforts ni de lui, ni de son père, ni de personne. Je la trouverai en moi. Son salut, sa vie, sa gloire, seront ma consolation. Son bonheur, son amour, pour une autre même J'accepterai tout, pourvu qu'il me les doive.

— Et que t'importe, Marguerite, s'il doit toujours l'ignorer?

— Oh! reprit la malheureuse fille, quelqu'un le lui dira un jour... une voix envoyée du ciel le lui révélera, et s'il doit toujours l'ignorer, qu'importe, après tout? je le saurai, moi, et je serai heureuse.

Lemaîlre laissa échapper un cri sourd et déchirant, puis il se leva et se mit à marcher dans l'appartement jusqu'à ce que sa poitrine fût dégagée de la douleur qui le déchirait et l'étouffait. Il s'approcha de Marguerite.

— Va donc, lui dit-il d'un ton sinistre et pendant que ses lèvres pâles frémissaient encore, va, Marguerite, emmène cet homme, mais n'oublie pas que je ne dois plus rien à qui ne me donne rien. Sauve ton Césaire si lu veux, sauve son père aussi. Epuise ta jeunesse, ta force, ta vie, à leur salut, ils me reviendront un jour !

— A vous ?

— Oui, à moi ! dit Marchand avec un sourire terrible. Hâte-toi, rends-les l'un et l'autre à la liberté, j'ai hâte qu'ils en usent pour te maudire, te chasser, te fouler sous les pieds. Va, va, et quand tu voudras te venger, reviens, tu les retrouveras près de moi.

— Où donc? fit Marguerite épouvantée.

— Sur l'échafaud ! dit Lcmaître avec un éclat sauvage.

— Quoi ! mon père, s'écria Marguerite avec un cri horrible, vous voulez...

— Qui m'appelle son père? dit Lemaître en se levant d'un air égaré; je n'ai pas d'enfans ! les bourreaux n'en ont pas!

Et avant que Marguerite fût revenue de la stupéfaction où l'avait jetée la terrible résolution de son père, Lemaître courait ouvrir la porte de la chambre de M. de Perbruck et lui disait d'une voix retentissante:

— Sortez, monsieur, sortez ! et demandez à Dieu qu'il ne nous remette jamais en face l'un de l'autre.

— Eh bien ! soit ! dit Marguerite en se relevant soudainement. Venez, monsieur le marquis, venez, votre fils vous attend.

Le marquis de Perbruck et Marguerite, toujours déguisée en paysan, sortirent de la maison.

Nous avons laissé Saturnin au moment où il avait quitté la maison de Lemaître. L'entretien que notre jeune Parisien avait eu avec le marquis avait été si rapide et si incohérent; l'intervention de Lemaître avait été si soudaine et si violente, que Saturnin n'avait pas eu le temps de s'informer de son véritable père. Il se trouvait donc sur le pavé de Nantes, sans argent, sans ressources, sans amis, et engagé cependant, à ses propres yeux, a sauver le marquis.

Saturnin hésita longtemps , mais enfin , après s'être consulté avec lui-même, il pensa que dans le complet isolement oU il se trouvait, la seule personne à laquelle il pût encore s'adresser à Nantes était son oncle Mathuiin. C'était lui qui avait recommaudé son prétendu père à M.

Marchand, et il devait avoir sur cet homme assez d'empire pour lui arracher le marquis. Ce n'est pas que Saturnin eût une grande confiance dans la générosité et l'humanité de son oncle, mais si on peut hésiter entre deux moyens, il n'en est pas de même quand on n'en a absolument qu'un seul, et le mieux est de le prendre en toute hâte.

D'ailleurs, à défaut de bon sentimens, Saturnin comptait sur les mauvaises qualités de son oncle. Il espérait d'une part lui donner le courage de sauver le marquis en se servant de sa poltronnerie ; d'une autre part, il se disait : « Il doit y avoir une question d'argent dans tout » ceci ; on a dû payer mon oncle pour qu'il procure un » asile au marquis. S'il n'a pas reçu la somme promise, » il fera tout pour la gagner ; s'il l'a reçue, il fera tout » pour la garder : or, si je le menace de le dénoncer, ce » n'est pas seulement l'argent gagné , c'est sa liberté, » sa vie peut-être qui seront en danger, et fl y tient » presque autant qu'à son argent. »

Saturnin se faisait tous ces beaux raisonnemens en se dirigeant rapidement du côté de Barbins; il approchait déjà de 'a maison de son oncle, lorsqu'il remarqua qu'il était observé par deux hommes en costume de Saulnicrs.

Les Saulniers sont les habitans d'une partie du département de la Loire-Inférieure où existent d'immenses marais salans aussi inaccessibles, grâces à leurs eaux, que les parties les plus inaccessibles du Bocage. De tous les paysans de ces contrées, ce sont ceux qui vivent le plus isolés. Rien de ce qui se passe en dehors d'eux ne leur arrive ; de nos jours même, ils sont ce qu'ils étaienS avant la révolution. Elle n'a pas pénétré chez eux ; l'empire ne leur a apporté aucune idée nouvelle ; la restau* ration les a pris comme les lui ont laissés la révolution et l'empire, pour les léguer au temps actuel tels qu'ils étaient il y a trois cents ans. Leur costume est resté ce que l'ont fait les siècles passés. De larges braves, un leste justeaucorps, un vaste chapeau relevé à la Henri IV, une peau de chèvre en surtout, tels ils sont encore, tels ils étaient à l'époque où se passe cette histoire.

Saturnin, que le costume des Saulniers avait d'abord frappé, s'aperçut, comme nous l'avons dit, que ces hommes l'observaient et parlaient en le désignant. Il lui sembla que ces figures ne lui étaient pas inconnues, mais Saturnin n'avait pas été assez heureux dans ses rencontres pour vouloir en tenter de nouvelles. Il hâta donc le pas, et arriva bientôt chez son oncle Fichet. Il frappa à la porte, eteommeà l'ordinaire, "on fut très longtemps à lui ouvrir. Il frappa plus vivement, et il entendit bientôt descendre l'escalier du premier.

— Eh ! pas si fort, pas si fort ! dit une voix qui n'était point celle de Fichet...

Tout aussitôt la porte s'ouvrit, et Saturnin se trouva en facétie M. Guillaume Poiré.

— Eh ! s'écria celuici en s'adressant à l'étage supérieur, où était resté Mathurin Fichet... c'est Saturnin, ton neveu...

— Que le diable l'emporte! dit Mathurin... Est-ce qu'il n'a pas eu son compte?.. Je n'ai pas besoin de sa présence...

— Mais moi, j'ai besoin de la vôtre, dit Saturnin, désolé de la rencontre qu'il venait de faire; voulez-vous descendre? je n'ai qu'un petit mot à vous dire.

— C'est bon, c'estbon, dit Fichet en paraissant au haut de l'escalier.

Il ferma à double tour la porte de la chambre supérieure et mit prudemment la clef dans sa poche. Guillaume, qui n'avait pas vu cette précaution, dit à Mathurin dès que celui-ci fut dans la salle basse :

— Cause avec ton neveu, je remonte là-haut.

— C'est inutile, lui dit Mathurin, la chambre est fermée.

— As-tu peur que je te vole? lui dit Guillaume avec hauteur , quoiqu'il fût peut-être plus désappointé que blessé de cette précaution.

FRÉDÉRIC SOI UÉ.

— Mo voler... quoi?... dit Mathurln; trois ou quatre

mauvais sacs de sous que nous étions eu train de compter

eosemble. Ce ne lertil pas la peine.

Dn coup d'œil dirigé du côté de Saturnin avertit Guillaume Poiré de l'imprudence qu'il avait faite eu ayant l'air

de dire qu'il y avait eu liant quelque chose à voler. Cet avertissement ne calma point la mauvaise humeur do Guillaume Poiré, qui reprit d'un air sournois :

— Qu'il y ait là-haut des sous OU des éCUB, ça m'est égal ; mais comme Je n'ai pas de temps à perdre, demande à ton neveu la permission de nous laisser finir notre petite allai re; et puis à mon tour je serai complaisant, et je te laisserai causer avec lui do vos petits intérêts.

Ces paroles de Poiré cachaient sans doute un sons fort intelligible pour Mathurln, car il se hâta de répondre :

— Eh bien! eh bien ! c'est bon.

Puis il ajouta en s'adressant a Saturnin:

— Va te promener un moment, Dion garçon et tu reviendras dans une heure.

— Dans une heure il sera peut-être trop tard, mon oncle, lit résolument Saturnin.

— Eh! reprit Poiré, nous n'avons pas besoin d'une heure pour en finir; ce garçon a raison.

— Comme tu voudras, dit Fichet avec colère, qu'il revienne dans une demi-heure.

— Pardon, mon oncle, fit Saturnin avec impatience, je vais vous attendre ici.

— Pas de ça ! pas de ça ! dit Mathurin avec emportement. Non, monsieur mon neveu... non, vous ne resterez pas ici pondant que nous serons la haut... les cloisons sont minces...

— Eh! mon Dieu ! je ne m'occupe pas de ce que vous avez à faire avec monsieur, fil Saturnin ; hûtez-vous feulement, car le temps presse.

— Eh bien ! dit Mathurin, si lu veux que je me dépêche, commence par sortir.

— Comment, mon oncle, vous ne voulez même pas me permettre do me reposer ici?...

— Non ! fit brutalement Mathurin; non!... — Ah ! c'en est trop ! fit Saturnin exaspéré.

— Revenez dans un quart d'heure, dit Poiré; j'aurai fini... Jeté veux du bien, mon gars. Si j'avais trouvé tous mes hommes au corps de garde, hier soir, nous pincions la nichée du château d'Arches. Tu étais bien informé, mon gars; mais Jérôme était parti, Sylvestre Landais aussi, et nous ne sommes arrivés qu'à deux heures du malin .. tout était fini. C'est égal, tu as fait ton devoir; tu as bien dénoncé, et.... Je neveux pas te gêner, reviens dans un quart d'heure.

Mathurin poussa un profond soupir, et montra silencieusement la porte à son neveu Saturnin, qui ne fut pas fâché de n'avoir pas à répondre aux éloges de Poiré. Il sortit et alla se poster à quelques pas de la maison.

L'ex-jardinier et l'usurier restèrent seuls.

— Ah ça! dit Guillaume Poiré à Mathurin, qui levait les bras au ciel d'un air désolé, veux-tu en finir?...

— Je t'ai dit que je n'aimais pas les spéculations, répondit Mathurin, qui reprit ainsi la conversation interrompue sans doute par l'arrivée de Saturnin.

— Et je te dis, moi, que celle-là est magnifique.. L'oncle Robertin n'a pas le sou, et ce n'est qu'avec du bon argent, et mieux encore avec de l'or, qu'on peut faire une rafle. Les Anglais ne veulent pas d'assignats... Je te le dis, il y a deux corvettes anglaises en vue de Saint-Nazaire, toutes deux chargées de blé... J'en ai été avisé le premier; mais si nous ne nous pressons pas, d'autres en profiteront... ou bien il faudra que je dénonce le fait a la commune, et alors... il n'y aura rien pour personne.

— Je n'aime pas le commerce, dit Mathurin d'un ton pleureur; je ne tiens pas à faire travailler mes pauvres petits capitaux,

— Je ne te demande pas d'où ils te viennent, dit Poiré d'un ton menaçant, mais le fuit est que tu as fait es-

compter hier à la bourse des effets tirés par ton frère Fi-

chef a ton ordre, et cela pour une somme de vingt mille

francs.

— c'e.t de l'argenl qu'il me redevait...

— Pourquoi? dit Poiré méchamment, pour lui avoir

VOlé tOUl son bien, car c'est toi qui nous a priés de faire considérer votre forme comme bien d'émigré, et qui l'an

rachetée avec de bons assignats, do façon que la moitié de ton frère t'est revenue à... à bien pou do chose, quoique tu aies ouvert la fenêtre comme si ton neveu avait été difficile sur les comptes.

— Tais-toi donc, fit Mathurin pâle de colère et do terreur ; si Saturnin rôdait aux environs, il pourrait en tendre

— C'est vrai, dit Poiré en soulevant le coin d'un rideau en cotonnade; le voilà en face qui cause avec deux paysans. C'est drôle, mais il connaît bien du monde , ton neveu, pour un gars qui n'est arrivé à Nantes que depuis huit jours.

— Tu m'y fais penser, reprit Mathurin , qui espéra détourner de ce côté l'attention de Poiré ; il a peut-être des secrets qui pourraient le rapporter plus que toutes tes spéculations.

Poiré laissa retomber le rideau et se retourna vers Fichet.

— Tu as peut-êlre raison, dit-il ; et, ma foi, s'il veut dire ce qu'il sait, il rendra un tel service à la nation, que je suis persuadé qu'il obtiendrait l'annulation delà vente que tu as fait faire. J'ai bien envie d'aller lui proposer le m.rché.

Mathurin poussa une sorte de grognement désespéré, et gagnant le petit escalier, il dit à Poiré :

— Viens donc ; viens, puisque tu le veux.

Ils montèrent, Guillaume Poiré le premier, qui franchit l'escalier avec rapidité; Mathurin ensuite, qui, après avoir lentement gravi quelques marches, s'arrêta tout à coup en s'écriant d'un ton désolé :

— Mais cet argent n'est pas à moi.

— Il n'es! pas à toi ! s'écria Guillaume Poiré, que ee nouveau retard mit hors de lui ; il n'est pas à toi , de l'argent venu d'Angleterre! A qui donc est-il ? A quelque émigré peut-être? dit Poiré en s'apprêtant à redescendre. Ah! tues donc en correspondance avec l'étranger? C'est de l'argent que l'Angleterre envoie en France pour soudoyer les rebelles. A la bonne heure 1 comme ça je n'en veux pas. Ah! cet argent n'est pas à toi!... Alors tu nous diras au club à qui il est.

— Il esta moi, Guillaume... Je te dis qu'il est à moi, reprit Fichet en arrêtant Poiré qui voulait descendre ; mais remonte donc... ce sont mes économies, mes pauvres économies; je vais tout te donner, tout... viens donc.

Et à son tour Mathurin précéda Guillaume, qui riait silencieusement en voyant l'infortuné Fichet chercher vainement le trou de la serrure. Il tremblait si fort que sa main laissa échapper la clef. Guillaume la ramassa et ouvrit rapidement. Il entra dans la chambre, et Fichet, qui un moment avant pouvait à peine se soutenir sur ses jambes, s'y précipita vivement en arrêtant Guillaume par les basques de son habit et en lui disant:

— Où vas-tu donc si vite ?

Poiré se retourna, et il comprit en voyant le visage décomposé du pauvre Mathurin qu'il lui serait impossible de vaincre cette nature obstinée de l'avare, s'il ne le menaçait à chaque parole.

— Allons, lui dit-il, compte-moi vingt mille francs, ou j'appelle Saturnin pour lui dire ce qui s'est passe pour la ferme.

Et il se tourna du côté de l'escalier.

— Mais je ne refuse pas l'argent, dit Mathurin ; seulement nous pourrions réduire l'opération... au quart..,

— Hum ! lit Poiré en marchant vers le palier.

— Ou à moitié...

Guillaume descendit une marche.

PARIS, 1MP, DE SCHILLER AINE, il, RUE DO FAUB0CRG-M0N1M UlTB

— Mais je n'ai pas vingt mille livres, fit Mathurin en s'arrachant les cheveux.

— Tu les as reçues hier, dit Guillaume en rentrant dans la chambre de façon à tourner le dos ù la porte d'entrée pendant que Mathurin l'avait en face de lui.

— J'en ai prêté...

— Tu ne prêtes jamais...

— Ah çà mais, s'écria tout à coup Mathurin , le club est fait pour tout le monde... tu veux y parler de mes vingt mille livres, eh bien ! moi, je parlerai de ton magasin de blé dans la vaste corderiedeGigan... je dirai... je...

La voix de Fichet s'éteignit graduellement en voyant apparaître derrière Guillaume de nouveaux personnages, dont la présence parut faire sur lui l'effet de fantômes sortis de la tombe. Ces personnages étaient Marguerite et le marquis de Perbruck.

Voici la cause de cette apparition.

En sortant de chez Lemaître, le marquis avait interrogé Marguerite, ou si l'on veut Jacques Pèlerin.

— Qui es-tu donc?... lui avait-il dit.

— Un serviteur dévoué qui donnerait sa vie pour votre fils.

— Mais quel danger court-il donc?

— Ce danger est terrible. Cette nuit, après avoir été au château d'Arches et être revenu chezRobertin, où il a apporté l'acte d'adhésion des nobles bretons au plan du marquis delà Rouarie, presque aussitôt il a été arrêté et enchaîné sur l'ordre de Thérèse Moëllien, et bâillonné. Je savais que vous étiez ici. Je me suis échappé au moment où l'on se mettait en marche et je viens vous dire qu'il faut partir sur-le-champ si vous voulez sauver votre fils.

— Mais quel crime lui reproche-t-on?

— On a parlé de trahison... Voilà tout ce que je sais... Partons, partons, monsieur le marquis ; il faut nous procurer des chevaux pour aller à la Rouarie.

— Mais pour se procurer des chevaux, il faut de l'argent...En as-tu?

— Non.

— Eh bien ! suis-moi, il y a un homme à qui mon intendant a dû faire remettre des valeurs sur la France et qui devait m'en envoyer aujourd'hui le montant en or.

— Allons donc chez cet homme.

Le marquis et Marguerite se dirigèrent rapidement du côté de Barbins. Le marquis s'arrêta tout à coup.

— Mais j'y pense, s'écria-t-il avec inquiétude, c'est lui qui m'a fait cacher dans la maison de ce misérable qui m'a si audacieusement menacé... Cet homme est peut-être un traître.

— Comment le nommez-vous?

— Mathurin Fichet...

— Ah! dit Marguerite en souriant... ils se connaissent toujours... Rassurez-vous, monsieur le marquis, ni Mathurin Fichet ni personne au monde ne sait le motif de la haine que M. Marchand porte à votre fils et à vous par contre-coup... Il n'a pas voulu vous trahir.. .En tout cas, je vous réponds de lui...

— Mais qui es-tu donc? dit le marquis...

— Un pauvre diable qui vous a sauvé la vie aujourd'hui, dit Marguerite, qui vous aidera à sauver celle de votre fils et qui ne vous demande pour toute récompense que de vous en souvenir un peu quand il vous en priera.

Le marquis était fort peu sentimental, mais il avait une si haute idée de ce que valaient les gens de son espèce qu'il acceptait facilement le dévoùment de ses inférieurs comme un culte dû à sa noblesse. 11 ne s'étonna donc point de la réponse touchante du jeune paysan, et tous deux continuèrent leur route.

Cependant Saturnin, en sortant de chez son oncle, avait simplement tiré la porte derrière lui ; c'est ce qui lie Siècfle

fit que Marguerite et M. de Perbruck purent entrer librement chez le vieux Fichet. Mais pendant que ceux-ci s'acheminaient vers la maison de l'usurier, une autre scène avait lieu en face de la maison.

A peine Saturnin s'était-il assis sur une des bornes du quai qu'il remarqua les deux Saulniers qui passèrent et repassèrent devant lui.

Cette attention commençait à inquiéter gravement Saturnin lorsqu'il crut s'apercevoir que l'un d'eux lui faisait un signe. Il eût été peut-être dangereux de le comprendre , peut-être encore plus dangereux de n'y point faire attention. Le jeune homme se résolut à aller vers les deux paysans.

— Monsieur le comte de Perbruck , lui dit le plus âgé, vous ne reconnaissez donc pas vos amis ?

— Quand je vous le disais, mon oncle, dit son compagnon en riant , qu'avec cette perruque à longs cheveux plats et ce costume, nous pourrions nous promener l'un et l'autre dans tout le pays sans que personne se doute que ces haillons cachent le baron de Paradèze.

— Et monsieur de la Châtaigneraie, dit Saturnin, qui reconnut tout aussitôt le jeune et élégant amoureux de mademoiselle de Paradèze.

— Je vous croyais avec la Rouarie, dit rapidement le baron.

— Il est parti sans moi , fit Saturnin, qui malgré lui trouvait forcé de reprendre son rôle de comte de Perbruck, qu'il croyait avoir dépouillé pour toujours. Mais pourquoi ces déguisemens, messieurs?

— Nous avons été trahis, dit tout bas M. de Paradèze. Nous n'étions pas sortis de chez moi depuis une heure qu'il se faisait au château une descente de gardes nationaux conduits par le plus infâme de tous ces misérables, par un certain Guillaume Poiré.

— Ah ! dit Saturnin, à qui ce nom donna le frisson en pensant que cet homme était dans la maison en face d'eux, et que c'était lui, Saturnin, qui lui avait donné ce renseignement.

— Oh ! dit M. de la Châtaigneraie, ils avaient été bien informés, à ce qu'il paraît ; seulement, on les avait trompés sur l'heure.

— Et ils n'ont rien trouvé, rien soupçonné?

— Rien, dit M. de Paradèze; mais puisqu'ils ont été si bien avertis de cette réunion, nous devons craindre qu'ils n'apprennent par le même traître, car il doit y avoir un traître dans tout ceci; nous craignons, dis-je, qu'ils n'apprennent la réunion projetée à la Rouarie, et il faudrait peut-être prévenir le marquis.

— Nous étions déguisés pour cela, dit la Châtaigneraie, et nous allions parti r lorsque nous vous avons aperçu.

— Et nous avons alors pensé, reprit M. de Paradèze, que vous verriez la Rouarie avant nous, que vous saviez où le trouver et que vous pourriez l'avertir.

— De quoi? fit Saturnin, qui était sur des charbons ardens et qui maudissait en lui-même la fatale ressemblance qui l'enchaînait à des événemens qui lui étaient étrangers.

— Mais , dit vivement M. de Paradèze, de l'imprudence de cette réunion.

— Vous avez parfaitement raison, reprit Saturnin, qui ne voulait pas prendre sur lui la responsabilité d'une pareille décision, et qui brûlait de l'envie de se débarrasser de la conversation de ces messieurs.

— Quoi ! monsieur le comte, dit la Châtaigneraie avec dédain, nous renoncerons à nos projets, nous aurons l'air de fuir devant le plus petit danger ! Oubliez-vous que nous sommes entrés les derniers dans cette noble association, et que, pour y prendre le rang qui nous appartient, nous devons nous montrer les plus ardens?

— Vous voulez dire les plus téméraires, la Châtaigneraie, reprit M. de Paradèze.

— Eli bien! soit! dit la Châtaigneraie ; les plus téméraires si vous voulez.... N'est-ce pas votre avis, monsicur do Peibruck?

FREDERIC S<>! LIE

6e Ci avait donne le li'inps .1 Saliirniii de lélh'vhir. Du

moment qu'il avait à répondre encore' me folspotttCé- Mire de Perbruck, il se dit quMl détail le faire rétame l'eûl fait sans doute le jeunecomte, él il reparti! :

— \»but devez aller à eellc réunion, messieurs. Si Je

m'en rapporte à quelques rertsaignentens que je crois

exacts, ajoiila-t-il à VOJX liasse, 01 nYsl que le hasard qui

a conduit les garde! nationaux b votre château d'Arches.

Saturnin, on effet, savait a quoi s'en tenir à M sujet.

— Et vous y serez. I dit la Châtaigneraie.

— N'en doutez pas, monsieur.

— El a ce propos, dil M. de Paradèze, avez-vous vu monsieur voire père?

— Mon père? dit Saturnin, que cette quesli OU Jeta sur uu lorrain où il pouvait s'égarer et se perdre a Chaque pas.

— N'est-ce pas pour le voir que vous avez quitté, la Rouerie! tit M. de Paradoxe, étonné de l'hésitation de Saturnin.

Colui-ei allait répondre à tout hasard ot au risque de quoique grosse niaiserie, lorsqu'il fut tout a coup vivement coudoyé par un passait!, il se retourna et reconnut sous son uniforme de garde national Jérôme Robrrlin, qui lui dit brusquement :

— Eli! l'ami! il ne fait pas lion se promener dans les rues de Nantes pour ceux qui ont été cette nuit se promener aux environs du cliàtoau d' A relies.

Ces paroles, quoique dites a voix basse, arrivèrent jusqu'à M. de Paradèze et à la Châtaigneraie.

lisse détournèrent vivement, car ils avaient aussi reconnu Jérôme Robertin, que toute la ville de Nantes connaissait. Jérôme avait, en effet, une certaine célébrité. 11 la devait d'abord à sa condamnation, ensuite à sa -disparition avec le comte de Perbruck, et plus tard, enfin, à la manière dont il avait reparu dans le pays. Depuis son retour , Jérôme s'était posé en patriote furieux : il avait fait étalage de sa haine pour les nobles. Toutes les fois qu'il s'agissait d'une expédition contre eux, soit pour visiter leurs châteaux, soit pour une arrestation, il s'inscrivait le premier pour y participer. En même temps, il se vantait de son dévoùment au comte de Perbruck, et ne craignait pas de dire aux plus furieux jacobins qu'il sauverait le comte, fût-il sur l'échafaud -, et comme les frères et amis trouvaient que sa reconnaissance ressemblait à une trahison, Jérôme leur répondait tranquillement:

« Nous ferons notre compte, et je vous livrerai tant de nobles que vous pourrez bien m'en passer un. »

Ceci expliquait l'avis prudent donné par Jérôme à celui que les deux conjurés prenaient pour Césaire, mais en même temps cela les menaçait d'un pressant danger. Ils s'éloignèrent, en faisant signe à Saturnin de les suivre.

L'infortuné Saturnin, interpellé à droite, interpellé à gauche, obligé de répondre comme Césaire de Perbruck aux deux gentilshommes, et comme Saturnin Fiehet à Jérôme, car il se doutait bien que le paysan, lui, ne s'était pas trompé sur son compte, l'infortuné Saturnin allait peut-être prendre le parti de se tirer d'embarras en s'éloignant, lorsqu'il vit Jérôme tressaillir en montrant du doigt la porte de la maison de Mathurin Fiehet.

— Ah! s'écria le paysan l'œil élincelant d'une joie cruelle... c'est lui !

— Qui donc? fit Saturnin, qui regarda du côté désigné, et qui vit seulement un jeune paysan entrer chez Mathurin et refermer la porte derrière lui... Bon , reprit-il avec impatience... je ne pourrai pas encore parler à mon oncle.

C'étaient Marguerite et M. de Perbruck qui venaient d'entrer.

Saturnin oublia Jérôme, M. de Paradèze, la Châtaigneraie, et il allait s'élancer vers la maison de Mathurin, quand Jérôme l'arrêta brusquement en lui disant à voix basse :

— N'entrez pas dans cotte maison, Saturnin... il va

s'y passer un malheur... Tant pis pour vous |j VOUS

vous trouve/, dans la bagarre.

A peine .lerôiiie outil prononcé ces paroles qu'il a'é-

loigna a grandi pas.

Saturnin, abasourdi, stupéfait, regarda autour de lui.

Le baron de Paradèze el la Châtaigneraie l'observaient du coin de l'œil.

— nuoi ! lui (lit M. de Paradèze, en se rapproi haut \i\eineiit, ce mjsérabU sait votre, visite au châleaii (l'Ar-

cfeee?

— Ace qu'il paraît, dit Saturnin, qui se balançai I sur ses pieds comme un homme qui rossent les plus étranges inquiétudes dans tout son corps. Mais vous savez, que pour moi...

— Je comprends, dil la Châtaigneraie avec déd. iiu, que vene comptiez personnellement sur te dévoùment de ne malheureux; mais il eût été prudent, ce ma semble, de ne pas lui condor l'existence d'hommes qui n'ont pas les mêmes titres que vous a sa discrétion.

Saturnin, mis hors de lui par tous ces tiraillemens sans interruption, qui le harcelaient de tous côtés, répondit de façon à couper court a la discussion en disant sèchement à la Châtaigneraie :

— Avez-vous peur, monsieur?

— Monsieur le comte, reprit la Châtaigneraie, voilà une question à laquelle je désireraisrépondre sur-le-champ.

— Eh bien ! soit, monsieur, dit Saturnin, qui préférait encore un duel à tous ces embarras inextricables qui se croisaient autour de lui.

— Je ne le veux pas, messieurs, dit sévèrement M. de Paradèze.

Et aussitôt il dit quelques mots à voix basse à la Châtaigneraie, qui regarda Saturnin d'un air étonne pendant que M. de Paradèze, prenant à part notre aventurier, lui disait :

— Un mot, monsieur le comte... Où avez-vous laissé votre père?

— Où je l'ai laissé?

— Oui, monsieur, quand vous l'avez vu ce matin, où l'avez-vous laissé?..

— Ma foi, repartit vivement Saturnin, je l'ai laissé chez un monsieur Marchand... qui m'a tout l'air de lui en vouloir cruellement , et qui pourrait bien le dénoncer.

— Et vous, son iils, dit la Châtaigneraie, vous l'avez abandonné... vous...

— Ah! fit Saturnin avec colère, moi, son fils., je... je... je fais ce qu'il me convient, voilà tout... Au diable... les donneurs d'avis et les faiseurs de conspiration!

La Châtaigneraie devint pâle de colère....

M. de Paradèze l'arrêta encore en lui disant :

— Vous voyez.

Puis il reprit en s'adressant à Saturnin :

— C'est chez M. Marchand que vous avez laissé votre père ? En effet, c'est là que l'a vu ce matin M. de Champagnolles... Adieu, monsieur le comte.

— Nous nous reverrons, dit la Châtaigneraie.

— Comme vous voudrez, repartit Saturnin, heureux d'être débarrassé de ses deux interlocuteurs.

Les deux gentilshommes s'éloignèrent.

— Ah ! dit M. de Paradèze à la Châtaigneraie, dès qu'ils furent à quelque distance de Saturnin, je crains bien que nous n'ayons affaire à pis qu'à un traître ou un lâche.

— Et que peut-il y avoir de pis, mon oncle ?

— Le mystère de sa disparition, cette retraite de plusieurs années... Ah! tenez, la Châtaigneraie, il n'y a plus a on douter, le comte a été fou, je le comprends maintenant, et le malheureux l'est encore.

— Vous avez peut-être raison, dit la Châtaigneraie, et je commence à être de votre avis ; il y a chez lui quelque chose de décousu, d'irrégulier, qui m'a déjà étonné. Ce qui lui reste de son esprit de gentilhomme lui inspire de temps à autre des réponses nettes et fermes, et puis il a des airs incroyables de pasquin.

— Il finit voir son père, il faut le voir sur Pheiire, dit vivement le baron ; savez-vous que ce serait là un affreux nialhi nr pour nous tous ?

— Mais, dit la Châtaigneraie, si vous avez sérieusement cette crainte, ne faudrait-il pas le surveiller, nous assurer du comte?

— C'est juste, reprit le baron ; restez de ce côté, ne le perdez pas de vue, je vais trouver son père.

La Châtaigneraie retourna sur ses pas et vit Saturnin s'avancer du côté de la maison de Fichet.

Cependant voici ce qui se passait dans la maison de Malhurin

Au moment où l'apparition soudaine de M. dePerbruck avait interrompu le commencemcntde révolte du malheureux Fichet, Guillaume Poiré s'était retourné du côté des nouveaux venus, et, soit qu'il ne reconnût pas le marquis, soit qu'il fût assez mai Ire de lui pour dissimuler la surprise qu'il éprouva à son aspect, il se recula et dit à Malhurin d'une voix hypocrite :

— Sans doute ces messieurs ont affaire à vous, je vous laisse causer avec eux.

Malhurin devina probablement l'intention de Guillaume, ou bien il ne se soucia point d'avoir à causer seul avec M. de Perbruck, et il répondit avec le plus aimable empressement :

— Restez donc, compère, restez donc, je n'ai qu'un mot à dire à ces messieurs; nous pourrons reprendre aussitôt après notre conversation.

— Très bien, très bien, très bien, fit Guillaume Poiré en s'asseyant dans un coin de la salle et en tirant de sa poche quelques papiers qu'il fit semblantde lire, pour ne pas paraître écouter ce qui allait se dire devant lui.

— Il me semble, monsieur, dit M. de Perbruck à demivoix et en s'adressant à Malhurin, que l'affaire que nous avons à traiter ensemble demandait plus de discrétion.

— L'affaire que nous avons à traiter ensemble, répondit Malhurin d'un ton sec, n'est pas de celles qui se font en vingt-quatre heures ; il me faut au moins trois ou quatre jours, huit peut-être... peut-être quinze pour la finir.

— Quinze jours ! s'écria le marquis , ce n'est pas possible, monsieur votre frère ne m'aurait pas trompé à ce point ; il m'a dit que vous pouviez me remettre à l'instant même les fonds dont j'ai besoin.

Guillaume ne bougea pas, mais son regard bondit de Fichet au marquis, il y avait une joie de tigre dans ce regard.

— Mon frère dit ce qu'il veut, reprit Fichet d'une voix aigre ; moi, je fais ce que je peux.

Le marquis, ne sachant devant qui il parlait, jeta un coupd'œilàla dérobéeducôtédeGuillaume,mais celui-ci resta profondément absorbé dans la lecture de ses papiers. M. de Perbruck dit donc vivement à Fichet :

— Ne pouvez-vous au moins me donner un millier d'écus, sur les vingt mille livres de valeurs qui vous ont été remises pour moi?

A cette parole Poiré ne put contenir un imperceptible sourire ; le marquis ne s'aperçut de rien, mais ni sourire ni regard n'avaient échappé à Jacques Pèlerin, qui observait Poiré depuis quelque temps, et il sembla que ce regard et ce sourire avaient fait cesser l'incertitude qu'éprouvait le jeune paysan, car il s'avança à son tour dans la chambre et dit tout haut :

— Allons, monsieur Malhurin Fichet, dépêchez-vous, vous voyez bien que monsieur le marquis de Perbruck est pressé.

Les trois autres acteurs de cette scène restèrent immobiles en entendant Jacques Pèlerin parler avec cette liberté, puis chacun cédant au sentiment qui l'agitait, Mathurin courut pousser la porte, comme s'il voulait enfermer dans l'enceinte de cette chambre ces mots im-

prudens, Guillaume Poiré prit son chapeau, sVn coiffa magistralement cl dit d'une voix courroucée :

— Eh quoi ! le marquis de Perbruck ? un émigré dans ta maison, citoyen Fichet !

Et de son côté le marquis se tourna vers Pèlerin en lui disant :

— Misérable ! est-ce donc pour me dénoncer que tu m'as accompagné ici?

— Laissez faire, laissez faire, dit Pèlerin en s'appuyant nonchalamment sur l'huis de la porte comme pour en barrer le passage; laissez faire, monsieur le marquis, monsieur Mathurin Fichet sera beaucoup plus coulant quand il saura à qui il a affaire.

— Mais je ne connais pas monsieur le marquis de Perbruck, reprit Malhurin d'un air effaré; mon frère m'a envoyé des traites h mon ordre pour en remettre le montant à... à... à un inconnu... Ces traites, je ne les ai pas négociées...

— Alors rendez-les, dit Pèlerin.

Poiré, qui avait cru devoir à sa dignité de capitaine de la garde nationale de se montrer révolté de la présence d'un émigré, Poiré pensa qu'il pourrait peut-être tirer parti de cette circonstance, et reprit sa place, en couvrant Mathurin d'un regard avide.

Cependant celui-ci, fort embarrassé de la demande que Jacques venait de lui adresser, avait répondu assez brutalement:

— De quoi se mêle ce malotru ? Je ne puis pas donner l'argent, puisque je ne l'ai pas reçu ; je ne puis pas rendre les traites, puisque je les ai remises à un tiers pour me procurer cet argent.

— Peste ! fit Jacques d'un ton railleur, vous êtes donc bien ruiné que vous n'ayez pu donner ces vingt mille livres-là vous-même, avec votre propre argent et sans vous adressera des tiers?

— Vingt mille livres! Est-ce que j'ai jamais eu vingt mille livres! s'écria Fichet hors de lui.

— Oh! dit Jacques Pèlerin d'un ton encore plus railleur, vous aviez mieux que cela lorsque vous faisiez l'usure de compte à demi avec...

— Avecqui? dit Fichet, qui devint livide à cette parole.

— Voulez-vous que je le nomme? dit Jacques Pèlerin. Voulez-vous que j'apprenne, à monsieur le marquis de Perbruck et à monsieur que voilà, l'origine de votre fortune?

— Monsieur ! monsieur ! se mit à crier Malhurin avec éclat pour couvrir de ses clameurs la voix de Jacques Pèlerin, mes affaires ne regardent personne.

— Excepté M. le marquis de Perbruck, dit Jacques, à qui vous devez vingt mille livres, et à qui vous allez les compter sur-le-champ.

— Je suis ruiné! je suis ruiné! dit Mathurin d'un ton lamentable.

— Allons, allons, dépêchons, reprit Jacques Pèlerin, nous sommes pressés.

— Il mefaudra mourirà l'hôpital! s'écriaFichet en allant vers le coin de la chambre où était assis Guillaume, et en tirant de sa poche une clef destinée à ouvrir une armoire qui se trouvait derrière celui-ci.

— Sois bon enfant, dit tout bas Guillaume à Mathurin ; promets-moi tes fonds pour ma spéculation, etjevais le débarrasser de ces gueux-là.

— Ah ! fit celui-ci à voix basse, tu m'en débarrasseras?

— Dans une heure je les envoie dans un cul de bassefosse d'où ils ne sortiront que pour...

Et un geste affreux acheva la phrase.

Fichet l'arrêta, jeta un regard éperdu sur le marquis et sur l'armoire, puis il remit tout à coup la clef dans sa poche et dit d'un ton farouche.à Poiré:

— Va donc pour la spéculation.

— Eh bien ! est-ce fini ? dit Pèlerin.

— Un moment! s'écria tout aussitôt Guillaume Poiré en se redressant fièrement, je ne voulais pas en croire ce que j'avais entendu, je ne pouvais pas m'iniagincr qu'un

FREDERIC SOI LIE

rebelle, qu'an ennemi delanation, qu'un suppôt de l'étranger osai pénétrer Insolemmeni dans la ville la plus patriote de la Bretagne pour y fomenter el y soudoyer la rébellion. Ex-marquis de Perbruck , reprlt-ll m se tournant du côté du vieux gentilhomme, ex-marquis de Perbruck, car vous ne méritez pas le nom de citoyen, vous vous êtes introduil furtivemenl en France, vus avez trompé le citoyen Fichet en vous adressant à lui sous un Taux nom, vous êtes coupable de trahison, ci je vous somme de me suivre a ta maison commune pour n rire mis en étal d'arrestation.

La harangue de M*. Guillaume Poiré, tome ridicule qu'elle fut, n'en épouvanta pas moins M. le marquis de Perbruck ; mais elle ne fit aucun effet sur Jacques Pèlerin, à qui le rude patriote adressa aussitôt l'apostrophe suivante :

— Et toi, son digne acolyte, tu vas le suivre immédiatement et nous montrer tes papiers.

— Mes papiers, dit Pèlerin sans quitter sa posture nonchalante, mes papiers sont écrits de la même main qu'un certain acte de vente confié à un certain jardinier, acte où l'on avait laissé les noms en blanc. Ledit jardinier chargé de la vente a tout simplement mis son nom dans l'acte, de façon a devenir, sans payer, le propriétaire d'une petite maison abandonnée par son maître. Le jardinier de cette maison s'appelait...

— Que voulez-vous dire? s'écria Guillaume, qui, à son tour, pâlit, et devint tout tremblant.

— Il est inutile de le nommer, à ce que je vois, reprit Jacques, et il paraît que vous le connaissez aussi bien que moi, n'est-ce pas, monsieur Guillaume Poiré?

Jacques Pèlerin, ou plutôt Marguerite, s'approcha de Guillaume, qui la reconnut et qui, cédant au souvenir de son ancienne domesticité, ôta humblement son bonnet. Marguerite reprit :

— Eli bien ! mes papiers et ceux de monsieur le marquis de Perbruck ont été visés par cet honnête patriote, et lorsqu'il nous permet de voyager en France, il me semble que vous vous ne devez rien avoir a y redire.

A son tour, Mathurin regardait Poiré avec un profond étonnement.

— Eh bien? lui dit-il tout bas.

— Paie, misérable, paie, repartit de même Guillaume. En ce moment, Saturnin commençait à frapper à la

porte, et Pèlerin dit aussitôt:

— Allons, dépêchez-vous, nous ne serons pas difficiles sur le compte.

Saturnin recommença à frapper plus fort.

— Vois donc ce que c'est, fit vivement Mathurin qui voulait détourner l'attention de Guillaume de l'endroit où il cachait son argent.

— Etpavdieu ! repartit celui-ci, qui guignait l'armoire de l'œil, il n'y a pas besoin de regarder, il me semble que tu l'entends aussi bien que moi, c'est Saturnin Fichet, ton neveu.

— Que le diable l'emporte! dit Mathurin en tirant un gros sac de cuir de l'armoire et en la refermant, mais pas assez vite pour que le regard de Guillaume nei pût en sonder les profondeurs.

— Ne le laissez pas monter, ne le laissez pas monter ! s'écria le marquis de Perbruck, c'est un traître et un espion.

— C'est-à-dire, fit Poiré, que c'est un bon patriote et il ne nous a pas trompés en nous disant que les aristocrates devaient se réunir cette nui t au château d'Arches.

— Il vous a dit cela? dit le marquis en ramassant sans les compter des piles d'or que Mathurin Fichet posait devant lui. Allons prends le reste, dit-il à voix basse à Jacques Pèlerin, qui, à son tour, remplit rapidement ses poches, et puisque tu as tant d'autorité sur ces hommes, obtiens qu'ils nous fassent sortir de celte maison par une porte dérobée.

— Vous entendez ce que c'ésirele marquis? fit Jacques.

— Oui, oui, répondit rapidement Mathurin.

Puis aous prétexte de se hâter, il rejeta dans la sacoche trois ou quatre des piles de louis d'or qu'il avait

comptées sur la laide.

Saturnin continuait à frapper avec violence, mais au moment oh le marquis descendait avec Mathurin et Jacques, pour gagner la porte qui s'ouvrait du côté des champs, les coups de marteau s'arrêtèrent soudaines ment, et dans le silence qui succéda a ces coups redoublés on entendit résonner sur le pavé de la rue la crosse des fusils d'un détachement de soldats.

Tous ceux qui se trouvaient dans la maison s'arrêtèrent à ce bruit de fâcheux augure, et ils se regardèrent épouvantes en entendant ine voix qui dit à travers la port»; du quai :

— Ouvrez, au nom de la loi !

— l'ai' là ! par là ! dit Guillaume Poiré en montrant au marquis et à Jacques la porte particulière qui ouvrait du côté de la campagne. Arrête un moment les soldats, ditil tout lias à Mathurin Fiches.

Ainsi le farouche patriote allait servir à l'évasion de l'émigré rebelle lorsqu'une autre voix se fit entendre à l'autre porte, disant aussi :

— Ouvrez, au nom de la loi !

— Nous sommes pris! dit Mathurin en tombant presqu'en défaillance sur les marches de son escalier.

— Remontez et cachez-vous quelque part, dit Jacques Pèlerin au marquis; si j'ai bien reconnu la voix de celui qui a parlé d'abord, nous ne sommes pas encore perdus.

— Oh ! c'est un gaillard qui n'est pas facile à effrayer, dit Guillaume Poiré, qui, malgré son grade de capitaine de la garde nationale et sa réputation de chaud patriote, ne paraissait pas moins effrayé que Mathurin ; vous ne connaissez pas Jérôme Robertin

— C'est bien cela, dit Jacques; remontez, monsieur le marquis; allez ouvrir, monsieur Fichet; et vous, monsieur Guillaume Poiré, n'ayez pas peur, ne tremblez pas comme ça ; souvenez-vous que vous êtes capitaine et laissez-moi faire.

Ces trois hommes, dont aucun ne manquait d'un véritable courage, obéirent sans réplique à la volonté de ce frêle jeune homme; car Marguerite, dont le visage fatigué par les larmes eût dit l'âge véritable sous ses habits de femme, paraissait un entant sous son déguisement de paysan.

Le marquis remonta dans la chambre supérieure; Fichet alla ouvrir, et Guillaume Poiré resta debout en face de Jacques, qui se mit à crier dès que les soldats eurent dépassé le seuil de la porte :

— Je vous dis que c'est vrai, capitaine, je vous dis qu'il y a trahison, je vous dis que c'est Jérôme Robertin qui est un traître.

Celui-ci entrait au même instant à la tête de quelques soldats parmi lesquels se trouvait Sylvestre; il s'arrêta au moment où il entendit prononcer son nom et l'accusation portée contre lui.

— Qui dit que je suis un traître? s'écria-t-il d'une voix tonnante.

— Eh ! pardieu, c'est moi, dit Jacques

— Toi? fit Jérôme en le toisant avec mépris.

— Oui, moi...

— Allons, paix, petit drôle! fit Jérôme, et laissez-nous visiter cette maison...

— A toi, s'écria Jacques avec colère... à toi... qui es vendu aux nobles... Capitaine, ajouta-t il résolument en s'adressant à Guillaume Poiré, demandez-lui, je vous prie, où il a passé la nuit dernière.

Jérôme pûlit, et son trouble montra à Poiré que ce n'était pas sans raison que Jacques prétendait réduire ce nouvel ennemi. Charmé, pour son propre complc, de ne pas avoir à s'expliquer sur sa présence dans une maison où se trouvait un émigré, Guillaume prit la balle au bond, et se tournant vers Jérôme, il lui dit d'un ton de commandement que les amis de l'égalité savent seuls prendre vis-à-vis de leurs inférieurs :

— C'est vrai, sergent, qu'es-tu devenu cette nuit? la patrouille que tu commandais est rentrée au poste sans toi ; qu'as-tu fait de l'homme que tu avais arrêté ?

— Eh bien ! dit Jérôme en hésitant et avec humeur, il m'est échappé, pendant que je poursuivais deux cavaliers qui sont passés près de nous, au grand galop de leurs chevaux.

Sylvestre, qui étaitau nombre des gardes nationaux; Saturnin Fichet, qui était au nombre des spectateurs de cette scène, échangèrent un regard plein de terreur. Cependant Poiré continua :

— A supposer, ce qui n'est pas prouvé, que cet homme se soit échappé, pourquoi n'es-tu pas revenu sur-le-champ au corps de garde?

— Parce que, dit Jérôme avec colère, j'ai voulu le rattraper, et que je me suis égaré dans les bas chemins. Mais il ne s'agit pas de tout cela, reprit-il en élevant la voix, il s'agit que dans cette maison il y a un émigré.

— Il ment! il ment! dit Jacques en criant plus fort que Jérôme, il ne s'est pas égaré du tout, il a conduit son prisonnier jusqu'au château d'Arches, et de là il l'a amené dans la cabane de son père, le vieux Robertin.

Jérôme, confondu, regarda le petit paysan qui savait si bien les démarches qu'il croyait cachées dans le plus profond secret.

— Quel est donc ce damné démon qui m'accuse?

— Ça ne te regarde pas, reprit vivement Jacques Pèlerin; je suis venu pour te dénoncer au capitaine, et si le capitaine ne te fait pas arrêtrer sur-le-champ, je m'en vais, moi, aller le dénoncer à la commune.

Guillaume Poiré avait, comme on sait, ses raisons pour craindre Pèlerin -, en voyant son assurance, il se demanda s'il n'avait pas affaire à quelque agent supérieur de l'autorité, et il n'eut pas plutôt entendu la menace que lui adressait le jeune paysan, qu'il s'empressa de dire :

—Soldats, qu'on s'empare de Jérôme Robertin et qu'on le conduise à la prison du château jusqu'à ce qu'il ait justifié de l'emploi de sa nuit.

— Oui, oui, dit Jacques, c'est un traître; emmenez-le! emmenez-le !

Sylvestre s'approcha de Jérôme, et lui mettant la main sur le collet, il lui dit :

— Allons, arrive, toi. En prison.

Jérôme repoussa rudement Sylvestre, en disant :

— Ahl pardieu, ce serait assez drôle que je fusse arrêté par toi pour m'être promené cette nuit dans les champs ; tu ferais bien mieux de dire aux autres ce que tuas été y faire toi-même.

— C'est vrai, c'est vrai, reprirent quelques gardes nationaux ; lui aussi il a quitté le poste hier soir et n'a pas reparu de la nuit. C'est un gendre du père Robertin, c'est le beau-frère de Jérôme et de Paul; il est de toute cette clique de royalistes ; c'est encore un traître bien sûr.

— En prison aussi celui-là ! s'écria Guillaume Poiré, qui ne demandait pas mieux que de voir s'accroître le tumulte.

Les voix se mêlaient, les accusations et les récriminations partaient de toutes parts. Les gardes nationaux restés du côté de la campagne, entendant du bruit dans l'intérieur de la maison, frappaient à la porte à coups redoublés. Enfin, voyant qu'on ne répondait pas à leurs cris, ils finirent parenfoncer la porte, et se précipitèrent dans la salle basse où se passait cette scène de confusion, en s'écriant :

— Où sont les traîtres, où sont-ils?

— Les voilà, dit Poiré en désignant Jérôme et son heau-frère Sylvestre.

Cependant ceux-ci, Jérôme surtout, cherchaient à s'expliquer avec leurs camarades, et Jérôme finit par se faire entendre au milieu de ce tumulte en criant à tue-tête :

— Eh bien! oui, c'est vrai, je suis coupable, j'ai déserté le poste. Qu'on me fasse fusiller si je l'ai mérité, qu'on me guillotine si je suis un traître, mais je vous dis,

moi, que j'ai vu entier M. de Perbruck dans cette maison.

— Monsieur de Perhruck, dit Jacques Pèlerin, qui vit les gardes nationaux hésiter devant celte déclaration, mais tu sais mieux que personne qu'il n'est pas ici, toi qui lui as servi de guide toute la nuit.

Cette réponse de Jacques jeta une nouvelle perturbation dans les esprits. Guillaume Poiré continuait à donner des ordres pour qu'on emmenât Jérôme et Sylvestre, mais on ne se pressait pas de lui obéir.

A ce moment Saturnin Fichet, indigné de voir dénoncer Jérôme avec tant de fureur par ce paysan inconnu, et craignant qu'il ne révélât publiquement le secret de la réunion du château d'Arches, se glissa près de Jacques, et le saisissant violemment par le bras, lui dit tout bas :

— Te tairas-tu, malheureux?

La ressemblance de Saturnin produisit son effet, et Jacques, ou plutôt Marguerite, demeura un moment comme foudroyée à l'aspect de celui qu'elle prit un moment pour Césaire. Mais Marguerite ou Jacques avait souvent entendu parler au comte de Perbruck du hasard qui lui avait donné un sosie si extraordinaire; elle se douta que c'était Saturnin qui était devant elle, et pour mieux s'en assurer, elle lui dit tout bas :

— Qui êtes-vous pour me parler ainsi?

— Je suis le neveu de cet homme qui est là, et je vous avertis que si vous dites un mot contre le marquis de Perbruck, c'est à moi que vous aurez affaire.

Cependant Jérôme continuait à pérorer au milieu des cris, et répétait avec plus de fureur que jamais :

— Je vous dis que M. de Perbruck est ici.

— Par ma foi, il a raison ! s'écria Jacques, en poussant rudement Saturnin au milieu des gardes nationaux, voilà M. le comte de Perbruck lui-même, il a raison.

Depuis cinq ans que Césaire avait disparu de Nantes, peu de personnes eussent été capables de le reconnaître, si on ne le leur eût désigné. Mais lorsqu'on appliqua le nom de comte de Perbruck à la personne de Saturnin Fichet, trois ou quatre gardes nationaux se rappelèrent parfaitement la figure de Césaire, et la reconnurent dans celle de Saturnin. C'était un noble, un émigré; on disait qu'il était rentré dans le pays pour y organiser la révolte des paysans, c'était là pour les patriotes une excellente capture. On n'écouta plus Jérôme Robertin, on se rua sur Saturnin, on le prit au collet, on l'entraîna malgré ses cris et sa résistance ; on le poussa dans la rue à coups de crosse de fusil ; la foule ameutée par cette scène de tumulte l'accueillit avec des huées et des vociférations, et pendant qu'on l'entraînait du côté de l'hôtel d'O, dans lequel siégeait alors la commune, Mathurin et Guillaume demeurèrent seuls à se regarder, la bouche béante, et Jacques Pèlerin entraîna rapidement le marquis de Perbruck hors de la maison de Fichet.

Une fois sortis du côté de la campagne, ils eurent bientôt gagné les bois de châtaigniers qui bordent le faubourg de Barbins, et tous deux étaient à l'abri des poursuites des patriotes au moment où Saturnin entrait dans la salle où siégeaient d'une manière permanente les administrateurs de la commune chargés de la sûreté publique.

Quelques momens après, monsieur de Paradèze et la Châtaigneraie se trouvaient près du pont de Rennes.

— Je n'y comurends rien, dit le baron à son neveu, je suis allé dans la maison où le marquis s'était réfugié, et j'ai appris qu'il n'y était plus. Supposant que l'homme qui lui avait donné asile craignait d'avoir affaire à un espion, j'ai essayé de lui faire comprendre que j'avais un puissant intérêt de famille à traiter avec le père Fichet, car vous savez que c'est sous ce nom que le marquis était caché chez cet homme. Alors il m'a repondu d'un ton qui m'a épouvanté :

— Monsieur le baron de Paradèze, vous avez à vous

rni:i)i;iuc soin::

entendre avec M. le WafqUiS de IVrhnii'k pour le ma-

riage de son nia avec votre (111e; cherchez-le ailleurs

qtflCl, je vous dis qu'il n'y esl plus.

— En vérité, dit la Châtaigneraie, rorl étonné à sou tour dé voir tant de gens dafis le BeCrel de leurs relations: en vérité, ceci devient très alarmant, et. pour cojin-

blc de malheur, son imbécile de fils vient de se faire

arrêter, el je viens, <ir le voir traîner a la commune au milieu d'un groupe de gardes nationaux.

— En ce cas, dit le baron, U n'y a plus à balancer, il Faul aller sur le champ chez la Rouarle. L'assemblée couvenuene peul avoir lieu. Partez, je proviendrai de mon côté tous nos amis que la réunion est remisé.

Cela convenu, les deux gentilshommes se séparèrent.

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