Deuxième partie
Quinze jours a peu près s'étaient passés depuis les événemens que nous avons racontés dans le volume précédent, lorsqu'un homme d'une haute taille et d'une ligure remarquable, suivi d'un domestique en carmagnole, tous deux le sabre au côté et le pistolet à la ceinture, entrèrent à Nantes parla route de Hennés. Ils se dirigèrent immédiatement vers la maison commune. Arrivé là, celui qui paraissait le maître descendit de cheval et demanda d'un ton d'autorité à être introduit près des administrateurs de la commune, qui étaient en séance permanente, vu la gravité des circonstances.
L'audience qu'il obtint fut longue, et déjà la nuit était venue lorsqu'il sortit de la municipalité. Aussitôt il remonta à cheval et prit le chemin du château où l'on avait conduit Saturnin Fichet, Jérôme et Sylvestre Landais lorsqu'ils avaient été arrêtés.
En effet, déjà depuis quelque temps la tour du Bouffay ne suffisait plus aux nombreux prisonniers qu'on y entassait, et l'ancienne forteresse qui commande rentrée de la Loire à l'est de Nantes avait été changée en prison.
Par une de ces bizarreries qui se rencontrent souvent dans les temps de révolution, le commandement en avait été confié à Guillaume Poiré le lendemain du jour où, en faisant arrêter Jérôme Robertin et Sylvestre Landais, il avait ainsi favorisé l'évasion du marquis de Per- ^rack et de Jacques Pèlerin. Guillaume Poiré occupait en conséquence un logement dans le château, et, à l'heure dont nous parlons, il était en train de souper avec son intime ami, M. Malhurin Fichet.
Soit modestie patriotique, soit prudence, ils s'étaient retirés dans une petite pièce écartée, et n'avaient point de serviteur auprès d'eux. Ils étaient accoudés sur la table, en face l'un de l'autre, et se parlaient si bas, que c'est à peine si leur voix franchissait l'espace qui les séparait.
— Je te dis, Mathurin, disait Guillaume, que c'est demain qu'il faut faire l'affaire, ou nous sommes perdus et ruinés. Cet infâme Louis Robertin m'a trompé. Tandis qu'il laissait notre magasin commun chômer de blés, il en remplissait la vieille chapelle des Célestins, et pendant que nous attendions une nouvelle hausse, il débitait tranquillement son grain, et en munissait la plupart des boulangers de la ville.
— Eh bien! repartit Mathurin, puisque le mal est fait, ce n'est pas la peine de me faire exposer à être écharpé par le peuple.
—Imbécile! reprit Guillaume, le mal est fait pour trois jours, peut-être pour huit, mais il n'est pas fait pour plus longtemps. Il faut que les blés de Louis Robertin disparaissent demain, et je te dis, moi, que dans trois semaines nous aurons gagné cent mille francs chacun avec les quarante mille livres que tu t'es entin décidé à mettre dans mes opérations.
— Mais, repartit Mathurin, qui tremblait rien que
d'entendre les propositions de Guillaume, si je vais dénoncer Louis à la commune ou au club, on s'emparera des blés, on les confisquera, on les vendra au maximum, et on dépréciera d'autant la marchandise.
— Et qu'est-ce qui te parle d'aller dénoncer Louis au club ou à la commune? Ne sais-tu pas que dès demain matin il y aura plus de trois ou quatre mille personnes rassemblées devant l'hôtel de la poste pour y attendre le courrier de Paris?
— Je sais ça. C'était hier la même chose, et ce sera probablement de même après-demain et tant que ne sera pas fini le procès du roi, du tyran, veux-jc dire.
— Eh bien! tu ne comprends pas qu'il y a là une chance que nous n'aurons plus peut-être dans trois jours, la chance d'avoir un rassemblement tout fait.
— Je ne dis pas non... mais, vois-tu... je ne suis pas homme à monter sur une borne et à. faire des discours comme toi, dit Mathurin d'un ton pleurard.
— Est-ce qu'on fait des discours, imbécile! reprit Guillaume en souriant à son projet; on s'en va doucement de groupe en groupe, on dit comme ça aux uns : « On prétend que si le roi est condamné, les campagnes se soulèveront, et si les campagnes se soulèvent, la vie sera dure, le pain manquera bientôt. » On dit ça à dix, à vingt, à trente, et puis, quand ça commence à courir à droite et à gauche, on lâche un mot en riant: « Eh! eh! heureusement qu'il y a des gens plus clairvoyans que les syndics et les administrateurs de la commune; ceux-là ont fait leur petite provision d'avance. — C'est impossible, te dira-t-on. — Bon, répondras-tu, quand on a un frère et des neveux qui ramassent pour vous des grains dans tous les marchés de la campagne, et qu'on peut les faire venir de nuit dans une petite église en dehors des murs de la ville, on fait aisément de l'accaparement.— De qui parles-tu ? — De personne en particulier. — Où est donc cette église ? — Dame, la chapelle des Célestins serait un bon magasin.— Et non. — Et oui. — Et ci. — Et ça. » Comment, dit Poiré en s'animant, tu ne comprends pas? On chauffe, on amasse du monde autour de soi; on risque par hasard le nom de Louis Robertin; on offre de parier; on propose d'aller voir; on dit que ce sont les aristocrates qui font faire les accaparemens, et pour peu qu'on puisse décider quarante personnes à vous suivre, on a cause gagnée. Car, voistu, Mathurin, à mesure qu'on avance dans les rues, on parle à droite et à gauche : on dit que le bruit court que le peuple a découvert les greniers d'un accapareur. Tu le diras , et vingt autres le diront, et puis mille, et puis dix mille! Et tous marcheront, quand vous passerez à travers le faubourg, en criant : Mort aux aristocrates et aux accapareurs ! et en chantant le Ça ira ! ça ira! ...Et quand vous arriverez devant la chapelle des Célestins, ne t'inquiète pas, alors : il y aura dans le nombre des gars qui savent comment on ouvre des portes ou comment on les casse, et vous serez bientôt entrés dans les magasins.
— Eh bien! dit Mathurin, qui frissonnait rien qu'à écouter Poiré ; eh bien ! on y trouvera du blé, on le prendra pour rien, ce sera encore meilleur marché que le prix auquel le vend Louis Robertin.
— Laisse faire, laisse faire, dit Poiré l'œil en feu, ne t'inquiète pas de ce qu'on emportera-, ayez quelques-uns des couteaux dans vos poches, éventrez 1rs sacs et répandez le blé par terre, et puis ne vous en mêlez plus, l'exemple portera ses fruits; laisse-les s'arracher la marchandise, rouler les sacs dans la boue, les fouter aux pieds, les crever, et je te réponds qu'il n'y aur» pas le demi-quart du demi-quart de ce qui est dans les magasins qui sera mangé en bon pain.
— C'est possible, c'est possible, ça, dit Mathurin en souriant à travers sa peur; ça peut avoir un bou effet; mais, reprit-il en examinant attentivement Poiré, Louis Robertin a été ton associé, et maintenant voilà que tu veux le faire piller. Aujourd'hui tu m'as forcé do m'associer à toi ; qui sait si dans quelques jours tu ne me feras pas piller comme lui?
— Est-ce que tu aurais des magasins particuliers comme lui? dit Poiré en ricanant.
— Ah! pour ça, non, repartit Fichet du ton le plus naturel; j'ai bien assez du commerce que tu me fais faire de compte à demi avec toi, sans en faire pour mon propre compte.
— Eh bien, alors, crois-tu que je sois assez bête pour m'aller faire piller moi-même? Et puis, ajouta Poiré en pinçant les lèvres, ce n'est pas seulement pour cela que j'en veux àLouis Robertin: il m'avait promis sa fiile en mariage, et parce que la petite sotte a l'air de faire des façons, il me remet de jour en jour.
— Ah ! ah ! dit Fichet, ravi au fond de l'âme d'apprendre le mauvais succès de l'ami intime qui le faisait marcher comme un petit garçon. Ah ! ah! la demoiselle Piose n'est pas amoureuse de toi ; elle a bien mauvais goût, car tu es encore très bien, Guillaume, et tu n'es pas trop vieux, tu n'as guère que deux ou trois ans de plus (pie moi, qui en ai cinquante passés ; et puis quand on est capitaine de la garde nationale, commandant du château de Nantes, on est un homme important.
— Ça te fait rire, reprit Guillaume avec aigreur; ce n'est pas mes cinquante-trois ans ni ma personne qui empêchent ce mariage, c'est que mademoiselle Pvose s'est amourachée, je ne sais comment, d'un gars qu'elle a vu tout au plus une heure ou deux, et qu'elle ne rêve qu'à lui et ne veut que lui.
— Il est donc bien beau, bien jeune et bien aimable? dit Mathurin en énumérant toutes les qualités qui manquaient à Poiré.
— Tu le connais, reprit Guillaume sèchement, c'est ton neveu, M. Saturnin Fichet.
— C'est donc ça, reprit Mathurin, que depuis trois semaines qu'il est en prison, tu as toujours renvoyé à la commune l'ordre de sa mise en liberté, disant qu'il y manquait, tantôt une formalité, tantôt une autre.
— Eh ! eh ! dit Poiré en riant, il y a peut-être bien un peu de ça/eteomme j'espère bien qu'après avoir été pillé, Louis Robertin et sa fille seront arrêtés et confiés à ma garde, je les tiendrai tous trois sous ma main et j'agirai envers l'amoureux selon la conduite du père et de la fille, et envers le père selon la conduite de la fille et de l'amoureux.
— Et tu crois, dit Fichet, vieux libertin que tu es, que je m'en vais t'aider à mettre la ville sens dessus dessous pour que tu épouses Mlle Rose Robertin?
— Imbécile! reprit Guillaume en haussant les épaules, mon mariage n'est que l'accessoire de la chose, mais le vrai but c'est de sauver ton argent et le mien, et quand je le procure plus de cent mille francs de bénéfice par un moyen patriotique et légal, lu refuses de te sauver et de m'aider ! Tu mériterais que j'allasse demain te dénoncer au lieu de Louis Robertin.
— Mais ça sera te dénoncer toi-même.
— Allons donc, dit Guillaume, est-ce que j'ai fait des achats, moi? est-ce que la corderiedu Gigan n'est pas louée en ton nom , et pas au mien? est-ce que ce n'est pas toi qui as acheté l'hôtel Pcrbruck , oli tous nos grains sont entassés? est-ce que tu es mon ami? est-ce que je te connais? est-ce que je te vois jamais, et si tu es entré ce soir au château, n'est-ce pas pour venir me demander la permission de voir ton neveu? Allons donc, vieil usurier, va comme je te dis, marche, obéis, ou je ne te laisserai que les yeux pour pleurer le jour où tu ne m'auras pas exactement obéi.
— Oui, oui, marche, marche! répéta Mathurin en grinçant des dents : je te connais aussi, toi, vieux Guillaume Poiré, je vois où tu veux en venir avez tous les conseils de sédition : je m'en vais aller ameuter le peuple, et pendant que nous serons en train de piller les magasins de Louis, pour fairenotre fortune à nous deux, on battra la générale derrière nos talons, tu te mettras à la lête de ta compagnie, vous arriverez tambour battant , mèche allumée, pour dissiper l'émeute, et tu feras si bien que dans la bagarre j'attraperai une balle ou un coup de baïonnette, et que tu hériteras de toute l'affaire.
— Pardieu, dit Poiré en riant, voilà une idée qui ne m'était pas venue, mais, sois tranquille , Mathurin, si je t'ai conseillé d'agir demain, c'est que demain vous n'aurez rien à craindre de la garde natiofiale. On s'attend à la nouvelle de la condamnation du roi, et l'on craint un mouvement. D'abord, moi j'ai fait demander un bataillon pour le château , en disant à la commune que j'avais peur d'une tentative de rébellion de la part des prisonniers. D'un autre côté, on se précautionne contre les campagnes, il y aura donc un autre bataillon au pont Rousseau, un autre sur la route de Rennes, un autre au bord de la Fosse, un autre à Rarbins. Faites votre affaire, la place est libre, rien ne vous troublera, et, quant à moi, je te réponds d'une chose, c'est que je ne quitte pas le château.
— Si c'est comme ça, répondit Fichet, il est certain qu'on peut, réussir, et dame... je verrai, j'essaierai...
Les deux exccllens amis en étaient là de leur conversation, lorsqu'on ouvrit brusquement la porte delà petite chambre où ils étaient tous les deux.
— Qui ose venir m'interrompre , cria vivement Poiré, lorsque j'ai dit que j'étais occupé à causer d'affaires qui intéressent la nation?
—C'est un citoyen qui a voulu absolument... dit le porte-clefs qui avait ouvert la porte.
— C'est moi, cria brusquement un homme qui repoussa le porte-clefs et se campa insolemment devant la table.
C'était le cavalier qui, arrivé à Nantes depuis quelques heures, avait été d'abord à la commune et qui de là s'était rendu au château.
— Qui, toi ? dit Poiré en mesurant des yeux le suberbe sans-culotte.
— Hors d'ici, dit le nouveau venu en parlant au porteclefs et en le poussant dehors d'un coup de poing ; et toi, dit-il en s'adressant à Guillaume et en lui tendant un papier, lis, si tu sais lire.
Ce n'était pas le côté fort de l'cx-jardinier, et le sans» culotte le reconnut aisément à son hésitation.
— En tout cas, fais-le lire par ton camarade, reprit celui-ci en montrant Mathurin Fichet et en se débarrassant de son manteau.
Mathurin prit les papiers et, après avoir considéré le nouveau venu, il lut d'une voix tremblante :
« Arrêté du comité de salut public qui donne au citoyen Lalligant Morillon plein pouvoir dans les déparlemens dclTllc-et-Viiaine,du Morbihan et de la Loire-Inférieure pour y poursuivre les rebelles qui cherchent à soulever ces fidèles départemens. »
Par cet arrêté, il était enjoint à toutes les autorités constituées de prêter main forte à Morillon, de mettre à sa disposition la gendarmerie, la troupe de ligne et au
riu;i)i;iuc sollie.
besoin la garde nationale, et de lui obéir dans toutes les iïiom's qu'il croirait nécessaires a la découverte des complots tramés par Ie8 ennemis de la nation.
Quoique Poiré comprit qu'il était en présence d'un per- BOnnage considérable, il ne parut pas s'en étonner, et vouiant se montrer il la hauteur de ses devoirs, il repartit :
— Il faut que chaque chose arrive comme elle doit arri- \<m\ .le n'ai pas à m'occuper de cet arrêté du comité de salut public, je ne suis pas sous ses ordres ; je dois obéissance à ceux de la commune, c'est a la commune qu'il fallait d'abord vous adresser.
— Vous êtes bien scrupuleux, commandant, dit Morillon; mais n'ayez pas peur, je ne veux vous compromettre vis-a-vis de personne. Voilà, ajouta-t-il, en présentant un second papier, voilà qui vous concerne. La commune a obéi, obéissez à la commune.
Guillaume suivit des yeux le papier que prit Mathurin', et il écouta', pendant que celui-ci lisait à haute voix :
« Arrêté des administrateurs de la commune de Nantes, par lequel il est enjoint au commandant du château de remettre au citoyen Lalligant Morillon tel prisonnier que celui-ci lui désignera, et cela sans égard aux mandats d'arrêts ou écrous, de quelque espèce qu'ils soient, qui ont consigné ces prisonniers dans les mains de Guillaume Poiré. »
A cet ordre précis était joint un paragraphe supplémentaire qui ordonnait au commandant Poiré de satisfaire aux désirs du citoyen Morillon en tout ce qui pourrait convenir à celui-ci.
— Cette clause, citoyen commandant, dit Morillon, en s'asseyant d'un air d'empereur romain, et après que Fichet en eut achevé la lecture , je l'ai fait insérer par précaution et dans le cas où je n'aurais pas trouvé ici un homme doux et complaisant comme vous me paraissez être.
Les pouvoirs illimités de Morillon, l'assurance et l'autorité avec laquelle il parlait, changèrent la raideur de Poiré en une obséquieuse prévenance, et il s'empressa de dire, avec un sourire faux qui l'enlaidissait encore :
— Je suis tout à fait à vos ordres, citoyen, et prêt à satisfaire à tous vos désirs.
— Eh bien ! reprit Morillon, je désire que vous envoyiez un de vos hommes auprès de mon camarade qui est en bas, dans la cour ; je désire, reprit-il d'un ton moqueur, qu'on mène les chevaux à l'écurie, et qu'ils soient bien pansés ; je désire encore qu'on mène l'homme à la cuisine et qu'il y soit bien nourri.
— Cela va être fait sur-le-champ, dit Guillaume.
— Un moment, reprit Morillon ; je désire encore que vous me fassiez apporter à souper le plus tôt possible, attendu qu'on a l'appétit ouvert quand on a fait vingt lieues d'une traite, sans boire ni manger ; puis, reprit-il en remarquant la mine préoccupée et tristement souriante de Poiré, puis quand vous aurez contenté tous ces désirs, nous causerons d'affaires.
— Désirez-vous aussi que nous restions seuls? dit Guillaume en montrant Mathurin du coin de l'œil.
— Pourquoi ça? dit Morillon, je ne hais pas la compagnie, et voilà un monsieur, ajouta-t-il en se débarrassant de ses gants et de son chapeau, à qui deux ou trois verres de vin ne feront pas de mal, car il est pâle comme un vieux parchemin.
— Je vous suis fort obligé, dit Fichet, j'ai soupe.
— Avec quoi? dit Morillon, en jetant un regard de mépris sur les débris d'un jambon et les restes d'un morceau de fromage; avec ça?... Allonsdonc! vous ressouperez, mon cher monsieur, et tâchez, dit-il à Poiré, de m'avoir une poularde, du gibier, si cela est possible, quelques côtelettes, du poisson et du bon vin surtout, du bon vin. Vous en recevez beaucoup de Bordeaux, je le sais. Puis, nous finirons par une tasse de café et un verre de rhum; les Anglais vous en fournissent, mes gaillards. Allons, dépêchons ; il faut que dans trois heures je re-
monte à cheval; il faut que demain matin, au point du
jour, j'aie lail nies quinze lieues.
Cette dernière partie de la phrase de Morillon, en marquant le terme de la présence d'un hôte si incommode et
si exigeant, arracha Guillaume Poiré à son Immobilité,
et il sortit pour donner les ordres nécessaires aux nom breux désirs de son hôte.
Mathurin Fichet et Morillon étaient demeurés seuls.
— Eh bien, monsieur, dit celui-ci en se jetant sur un canapé de jonc et en s'adressant à Fichet, vous êtes, à ce qu'il me paraît, un ami du commandant Poiré.
— Nous... nous... nous nous connaissons, dit en bégayant Mathurin, qui n'était pas bien sûr que l'amitié de Poiré fût une bonne recommandation.
— Vous êtes sans doute, fit Morillon en se renversant sur le canapé, un chaud patriote comme lui ?
— Oui, oui, dit Mathurin avec empressement; un patriote très chaud, très chaud.
—Et l'on vous nomme? dit Morillon, qui semblait parler plutôt pour se donner de l'importance que pour appeler les réponses qu'on lui faisait; vous vous nommez?
— Ma... Ma... Mathurin Fichet, dit celui-ci, en examinant si son nom ne ferait pas un mauvais effet sur le terrible envoyé du comité de salut public.
Le pauvre diable ne s'était pas trompé : à peine avaitil prononcé son nom, que Morillon bondit de son siège, et se frappant le front d'un air inspiré, il s'écria :
— Il n'y a qu'à moi que ces choses-là arrivent.
Puis il se leva en se frottant les mains, parcourut la chambre rapidement et se mit à fredonner d'une voix de stentor un air d'opéra-comique commençant par ces vers :
La fortune me seconde, Le ciel sourit à mes vœux.
Et presque aussitôt, prenant une chaise, il s'assit en face de Mathurin Fichet, et si près de lui, qu'il tenait captifs entre ses genoux les genoux tremblans du vieil usurier.
— Ah! lui dit-il d'un air joyeux, vous êtes Mathurin Fichet, le frère de Pierre Fichet, l'intendant de monsieur de Perbruck ?
— Oui... oui... oui, répondit Mathurin Fichet en tremblant, mais ce n'est pas ma faute si...
— Et par conséquent, reprit Morillon, qui ne l'écoutait pas, vous êtes l'oncle de Saturnin Fichet, détenu dans cette prison ?
— Puisque je... suis le frère du... du père, reprit Mathurin, dont les dents claquaient,' il faut bien., que je... sois l'oncle... du... du fils; mais ce n'est pas ma faute si...
— Ah çà, dites-moi un peu, mon vieux brave, fit Morillon, qui, dans l'accès de joie dont il paraissait saisi, ne remarquait pas le trouble de Mathurin, ah çà, dites-moi, est-ce bien vrai que votre neveu a, avec le comte de Perbruck, une ressemblance telle qu'on peut facilement les prendre l'un pour l'autre?
— Dame, dit Fichet , que le ton amical de Morillon commençait à rassurer, tout ce que je puis vous dire, c'est que mon neveu Saturnin a été arrêté comme étant le comte de Perbruck.
— > Êtes-vous bien sûr que ce n'est pas le comte luimême? dit Morillon.
— Ma foi, dit Fichet, voilà tout à l'heure cinq ou six ans que je n'ai vu le comte, et il se pourrait bien... mais bah ! fit-il en s'arrêtant tout net, que diable le comte serait-ii venu faire chez moi ? C'est bien mon neveu, je voua en réponds.
— C'est ce dont je m'assurerai à des signes certains, dit Morillon en se parlant à lui-même; mais, dites-moi, qu'est-ce que c'est que votre neveu ?
— Mais dame, c'est... c'est mon neveu.
— Ce n'est pas ça que je vous demande. Est-il brave?
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— Ma foi, il ne me l'a jamais dit.
— Ce qui doit faire présumer qu'il l'est, fit Morillon. A-t-il de l'esprit ?
— Pcuh ! peuh ! dit Fichet, il a vécu avec des gens plus huppés que lui, et cela lui en fait accroire. Si ça lui était •ncore permis, il ferait le gentilhomme.
— Ça me va ! ça me va ! fit Morillon de plus en plus joyeux. Et a-t-il envie de faire sa fortune ?
— Je ne sais pas s'il en a envie, reprit Fichet brusquement, mais je sais qu'il en a grand besoin. Un malheureux qui n'a rien, absolument rien, qui m'est à charge, et à qui je suis obligé de donner six sous par jour de supplément de nourriture dans sa prison pour qu'il ne meure pas de faim.
— Et il a bon appétit, dit Morillon en riant.
— Il dévore, mon cher monsieur, il dévore ! dit Fichet.
— Bravo, mon vieux, bravo ! s'écria Morillon. Et il est un peu entaché de royalisme, n'est-ce pas?
La question troubla Fichet, qui, malgré son égoïsme, ne se souciait pas d'envoyer son neveu à l'échafaud.
— Il ne sait pas, monsieur, il ne sait pas, il est et sera ce qu'on voudra.
— Tant pis, tant pis, fit Morillon, je le croyais tout à fait du côté des nobles, mais c'est encore quelque chose que je me charge de découvrir. Une dernière question ; s'il vous plaît: Est-ce qu'il n'y a pas aussi dans cette prison un certain Jérôme Roberlin que le comte dePerbruck a jadis fait évader delà prison du Bouffay ?
— Oui, monsieur; il y est, ainsi que son beau-frère Sylvestre Landais.
— Peut-on compter sur ce Jérôme ?
— Le commandant Poiré vous instruira à ce sujet, dit Fichet en voyant rentrer Guillaume. Il connaît cette famille beaucoup mieux que moi.
— Ah! fit Morillon, voilà le souper. Avez-vous pensé, commandant, à faire servir mon brave camarade?
— Il est à la cuisine, répondit Guillaume d'un ton courroucé qui annonçait que le domestique n'avait pas dû être moins exigeant que le maître.
— Faites-le avertir par un de vos hommes qu'il se dépêche et qu'il se tienne prêt pour ce qu'il sait bien. Et maintenant nous allons rester seuls, nous nous servirons nous-mêmes.
Le souper commença, et Morillon se mit à manger tout, en disant tantôt à Poiré, tantôt à Fichet :
— Passez-moi ce couteau, donnez-moi cette assiette, versez-moi à boire, approchez-moi ce plat.
De façon que le mot : « Nous nous servirons nous-mêmes » se traduisit insensiblement par celui-ci : vous me servirez tous les deux.
Enfin le souper s'acheva. Morillon fit appeler son domestique, et celui-ci parut bientôt. On le nommait Barthe. C'était un homme de quarante ans, petit, trapu, chauve, à l'œil glauque et terne. Il se campa devant Morillon d'un air de mauvaise humeur et en léchant ses lèvres ruisselantes de jus.
— Tu sais, lui dit son maître, ce que je t'ai chargé d'examiner?
— Oui, citoyen.
— Tu t'y connais ?
— Oui, citoyen.
— On va t'amener les deux gaillards. Je ne peux pas faire l'inspection moi-même, car ils ne doivent pas me connaître, mais je me tiendrai dans la pièce voisine, et de là je vous surveillerai.
— Soyez tranquille, citoyen, ditBarthe, s'il y a la plus légère trace, le plus léger signe, je le découvrirai. Il m'en est assez passé par les mains quand j'étais... à...
— C'est bon! dit Morillon brutalement, prends garde de me forcer à te renvoyer d'où tu es venu.
Barthc baissa la tête comme un chien grondeur à qui son maître vient de faire sentir le fouet, et il se rangea dans un coin obscur de la chambre.
— Maintenant, reprit Morillon en s'adressant àGuil-
Le Siècle*
laume Poiré, envoyez chercher les prisonniers Saturnip. Fichet et Jérôme Robertin.
Malgré les ordres qui lui avaient été exhibés, Guillaume parut hésiter.
— M'as-tu entendu ? s'écria Morillon avec colère, voilà plus d'une heure que j'ai perdue à manger ton exécrable souper, et j'ai encore bien des choses à faire. Allons! allons ! qu'on amène immédiatement ces deux prisonniers ici. Où donne cette porte? ajouta-t*il en ouvrant celle qu'il désignait ainsi.
— Dans ma chambre, répondit Guillaume Poiré.
— Bien, dit Morillon en laissant la porte à moitié entr'ouverte, je pourrai tout voir sans être vu. Qu'on a amène les prisonniers.
Guillaume Poiré donna l'ordre qu'on lui demandait, et pendant qu'on allait l'exécuter, Morillon dit à son "acolyte :
— T'a-t-on donné du café?
— Non.
— T'a-t-on donné du rhum?
— Non.
— Tonnerre du ciel ! commandant Poiré, dit Morillon en riant, vous n'êtes guère adroit; vous ne savez donc pas à qui vous allez avoir affaire tout à l'heure? Tiens, prends-moi ça, ajouta-t-il en versant à Barthe du café et du rhum. Vous allez avoir affaire, reprit-il, à un commissaire de la Convention. Il a l'air bien bête et bien lourd, mon ami Barthe; eh bien! vous allez voir comment il va vous jouerça.
On entendit presque aussitôt les pas des porte-clefs et des prisonniers, et Morillon se glissa rapidement dans la chambre voisine après avoir dit tout bas à Barthe :
— Attention !
— Sois tranquille, repartit celui-ci en s'asscyant à la place que Morillon venait de quitter ; et vous, commandant, ajouta-t-il en s'adressant à Poiré, prenez un autre air que ça devant moi. Otez votre chapeau.
En ce moment on amena Saturnin Fichet et Jérôme Robertin.
Pour ceux qui avaient pu voir Césaire avec sa mine hâve et ses habits en lambeaux, la ressemblance de Saturnin paraissait être devenue encore plus extraordinaire. L'abstinence, le chagrin, le manque de soins, avaient creusé les joues de Saturnin comme celles du comte de Perbruck, et alors même qu'on les eût mis à côté l'un de l'autre, l'œil le plus clairvoyant eût hésité à les distinguer.
A peine furent-ils entrés que Barthe, s'adressant directement à Guillaume, lui dit d'un ton brusque et comme un homme qui continue une conversation commencée :
— Oui, citoyen commandant, nous avons été sûrement informés qu'on a fait passer aux prisonniers des moyens d'évasion, et parmi ceux à qui l'on a procuré des limes, des scies et tout ce qui est nécessaire pour se débarrasser de leurs fers et couper les barreaux de leurs fenêtres, on nous a signalé les deux prisonniers ici présens.
— Je puis vous assurer, reprit Guillaume Poiré, que... —Si votre surveillance n'a pas été trompée, ditBarthe
en l'interrompant, nous allons le savoir immédiatement ; qu'on dépouille ces deux misérables et qu'on les fouille exactement.
— Ah! pardieu, vous pouvez me fouiller tant que vous voudrez, dit Saturnin, vous ne trouverez dans toutes mes poches que deux liards qui me restent de l'honnête pension que me fait mon oncle.
— Vous pouvez me fouiller aussi, dit Jérôme, je n'ai pas envie de m'en aller, et puisqu'on ne fait pas la guerre aux royalistes, je suis tout aussi bien ici que dans la rue.
Les geôliers se mirent en devoir d'exécuter les ordres de Barthe, qui dit un moment après :
— Qu'on leur ôte leurs habits.
Cela fut exécuté
— Enlevez la chemise.
Les gardiens obéirent.
FUÉDKIUC «m LIE.
-- Bb l)i<n, .i|.irsy.iit lianî-u- , est-ce quo c'psi i -m? Puis il ajouta en s'adressanl à Poiré : Par<U(Ml commandant, vniis avez i;| des subordonnés qui no sont pas des plus habiles dans leur métier. Si j'avais eu de
et .min.' ces :;aillards-là, j'y aurais cache assez, de iv
il,' montre pour couper tout les fera du bagne de Brest.
i ne petite toux partie de la pièce voisine avertll Barihe quf son taie l'entraînait a des révélations peu convenables.
— C'est bon, c'est bon, lit Ibii-tho, Je vais v< 'rider cela moi-même.
Il s'approcha dos deux prisonniers, || passant la main dans leurs cheveux, il parut chercher à y découvrir qui Ique chose, pendant, qu'il examinait attentivement leurs epaides nues.
— Ahl ali! dit-il en frappant sur celles de Jérôme et en montrant la trace qu'y avait laissée lofer du bourreau, il parait que nous avons déjà fait connaissance avec papa Louizon?
— Et je m'en vante, dit Jérôme brusquement. Bartbe passa ensuite à Saturnin, qu'il examina avec
plus d'attention, et il reprit presque aussitôt :
— Nous nous sommes trompés, commandant Poiré; faites rhabiller ces gaillards-là et qu'il» attendent dans la pièce voisine.
On emmena immédiatement Jérôme et Saturnin, et Morillon reparut aussitôt.
— Eli bien? dit-il tout bas a Bartbe en le prenant a part.
— Pas la moindre trace, dit Bartbe; la peau est blanche et intacte comme celle d'un enfant.
— Ce n'est donc pas le comte de Perbruck ? tu en es sûr?
— Je suis sûr que celui-là n'a rien de grillé.
— C'est donc Saturnin Fichet, lit Morillon. N'importe, celui-là nous servira à retrouver l'autre, et cet autre retrouvé, nous arriverions au marquis de la Rouarie.
En parlant ainsi, Morillon changea tout à fait de ton et d'expression; il était pensif, sérieux et animé en même temps; il appela Guillaume Poiré dans un coin, et lui dit en pesant sur chaque mot :
— Maintenant , commandant, comprenez-moi bien, il faut que dans deux heures ces deux hommes soient évadés du château.
— Mais, citoyen, dit Poiré étonné de cette injonction, je ne sais...
— Il le faut, dit Morillon ; je le veux.
— Mais c'est impossible, reprit Poiré. La surveillance est si bien organisée, grâce à mes soins, qu'il me serait fort difficile à moi-même de favoriser cette évasion.
— Arrangez, combinez, faites ce que vous voudrez, dit Morillon en martelant ses mots comme s'il eût voulu les bien faire entrer dans l'esprit de Guillaume. Mais, je vous le répète encore une fois, il faut que ces deux hommes soient libres et qu'ils aient paru s'évader grâce aux secours des royalistes. Si vous êtes embarrassé, consultez M. Malhurin Fichet, c'est un oncle plein de tendresse qui doit désirer la liberté de son neveu. Arrangez-vous avec lui. Mais souvenez-vous bien de ceci, c'est que si dans deux heures je ne les rencontre pas l'un et l'autre à un rendez-vous que je leur ferai donner, ce ne sera plus le capitaine Poiré qui commandera demain le château de Nantes. Peut-être quand il y sera prisonnier, trouvera-t-il qu'il en a si bien organisé la surveillance, qu'il ne pourra plus en sortir. Allons, Bartbe, à cheval, laissons agir ces messieurs en liberté.
Les deux agens du comité de sûreté générale sortirent de la chambre et quittèrent immédiatement le château. Une heure après, Saturnin Fichet et Jérôme étaient libres, et rencontraient à la porte de la poterne par où on les avait fait échapper un homme qui leur remit un billet et qui s'éloigna rapidement.
Saturnin lut le billet à la clarté d'un réverbère de la rue Basse ; il portait ces mots :
" si Saturnin Fiche) veut voir finir toutes las tribulations duiii il est victime, qu'il s<' rende la nuit, prochaine
à la ferme d'un nommé Lefort, pies de l'.l.iin. Jérôme llobe,rlin peut l'y (•(induire. Il y va de lu vie pour ion
les dcUX. »
— Eh bien! dit Saturnin à Jérôme, voulez-vous y venir'/
— Nenni dàl lit le paysan, j'ai autre chose à taire; j'ai
appris que le lieutenant Pelbcune (tait à Nantes, #1 |e vaux aller lui demander du Bervlco , mais pour ça yo us ne manquerez pas. de guide.
Comme il disait ces mots, un homme sortit encore d •• la poterne.
— Est-ce loi, Sylvestre? dit Jérôme.
— C'est moi... j'ai prolilé de l'avis que tu m'as donné; j'ai suivi ta trace et me voilà. Mais du diable si je sais oit me cacher maintenant.
— Voici ton affaire: le citoyen Fichet a besoin d'aller, la nuit prochaine, chez Lefort, de Blain. Veux-tu l'y mener ?
— Pourquoi pas? dit Sylvestre.
— Ça vous va-t-il? reprit Jérôme.
— Volontiers, dit Saturnin.
La nuit suivante, une scène d'un caractère bien différent se passait dans le bois qui avoisine le petit village de Blain.
Il était deux heures. Une pluie glacée tombait sur le sol tout couvert de feuilles mortes. Un vent d'ouest hurlait à travers les branchages dépouillés. Pas une étoile ne brillait au ciel, pas un cri ne se faisait entendre ; c'était une solitude triste, désolée, froide et ténébreuse.
Au plus épais du bois se trouvait un vaste chêne qui dépassait de beaucoup tous les autres arbres dont il était entouré; son large feuillage avait résiste aux atteintes de l'hiver, et l'enveloppait encore de son épaisse et rousse fourrure. Des houx buissonneux croissaient au pied du chêne et entouraient son tronc énorme d'une ceinture verte et redoutable. C'était là que dans la nuit du 27 au 28 janvier 1793 se tenaient accroupis derrière le rempart de houx et au pied du chêne, un homme et une femme. Tous deux étaient silencieux, et tous deux semblaient plongés dans de profondes réflexions.
Cependant, si quelques feuilles emportées par lèvent passaient devant leurs yeux, si quelque bruit étranger se mêlait au mugissement de l'ouragan, tous deux relevaient tristement la tête, tous deux écoutaient et regardaient,tous deux paraissaient se mettre sur leurs gardes contre un danger qui les menaçait.
Tout à coup lèvent devint plus furieux; il sembla vouloir tordre dans sa course violente le chêne sous le quel étaient assis cet homme et cette femme; une troupe de corbeaux perchés aux environs passa en croassant pour chercher un meilleur abri contre la fureur de la tempête.
— Ecoutez, Georges , dit Thérèse Moëllien, car c'était elle, ils vont nous attendre.
— Du courage, Thérèse, repartit Fontevieux, à qui elle venait de donner le nom familier qu'il avait reçu au baptême. Souffrez-vous donc beaucoup?
— Non, dit Thérèse d'une voix triste, je ne souffre pas, mais je désespère. Voilà cinq jours que la Rouarie est parti en nous laissant dans le bois de Blain; il devait venir le lendemain, et nous ne l'avons pas revu. Tuftin nous a quittés hier pour allerà la recherche de son oncle, et Tuffin n'est pas revenu. Tinteniac est parti ce matin, et Tinteniac n'est pas revenu. Partez aussi, Fontevieux, laissez-moi seule mourir au pied de cet arbre, puisque je n'ai plus la force de marcher.
— Mettez vos pieds sur mes genoux, madame, dit Fontevieux, l'humidité et le froid de la terre pénétreront moins votre blessure.
LES AVENTl RES DE SATURNIN FICIIET
—Merci, monsieur de Fontevieux, dit Thérèse avec un accent douloureux ; le froid m'a fait du bien, je ne sens plus mes pieds, ils sont comme morts, et je ne voudrais pas sentir davantage ma tête qui brûle, et mon cœur qui m'étouffe.
Fontevieux prit la main de Thérèse et lui tûta le pouls.
— Vous avez la fièvre, lui dit-il
— Oui, reprit-elle d'une voix brève, j'ai soif.
Fontevieux se leva, jeta autour de lui un regard désolé. A quelques pas du buisson, l'eau de la pluie s'était réunie dans un pli plus étroit du terrain, et Fontevieux lit un pas pour aller y puiser quelques gouttes d'eau.
— Ah ! vous partez aussi, lui dit Thérèse; c'est bien.
— Non, non ! s'écria Georges ; mais ne m'aviez-vous pas dit que vous aviez soif? j'allais vous chercher quelques gouttes d'eau.
— C'est inutile, dit Thérèse d'une voix saccadée. Elle prit un coin du long manteau qui l'enveloppait
et que la pluie avait traversé. Elle le pressa sur ses lèvres et en suça l'humidité.
— Remettez-vous là, près de moi, dit-elle à Fontevieux; là, bien près.
Georges s'assit à côté de Thérèse, qui, prise d'une soudaine faiblesse, se laissa aller dans les bras de Fontevieux, en s'écriant avec des larmes :
— 0 mon Dieu! mon Dieu ! si je meurs, jurez-lemoi , Georges , vous ne me laisserez pas exposée à la voracité des bêtes fauves et des oiseaux de proie.
— Ohl taisez-vous, taisez-vous, Thérèse ! dit Fontevieux en l'enveloppant avec lui dans son manteau, et en appuyant sa tête sur sa poitrine, vous ne mouriez pas. Nos amis viendront à noire secours, et si Tuflin et Tinteniac ne se sentent plus la force de supporter nos souffrances de tous les jours, la Rouarie ne nous manquera pas.
— Non , Georges, il ne viendra pas, répondit Thérèse d'une voix triste, mais où semblait se glisser une expression de bonheur; non, Armand ne viendra pas, il ne m'aime plus.
— Cela n'est pas possible, dit Fontevieux d'un ton bref.
— Le croyez-vous , Georges? Croyez-vous qu'on ne puisse jamais oublier l'amour qu'on a eu dans le cœur?
En parlant ainsi, Thérèse releva doucement sa tête appuyée sur la poitrine de Fontevieux, et leurs regards se rencontrèrent si près l'un de l'autre, que tous deux restèrent un moment muets et comme plongés dans une extase de félicités indicibles.
— Oh! je voudrais mourir maintenant, dit Thérèse, mourir ainsi, mourir là !
— Mais, reprit Fontevieux, dont le cœur bondissait sous le doux fardeau qui pesait sur sa poitrine, mais je neveux pas mourir, moi; et vous comprenez bien, Thérèse, que si je vous voyais mourir...
— Eh bien ? dit Thérèse d'une voix presque éteinte.
— Je mourrais aussi, moi.
— Oh! Georges! Georges! murmura Thérèse, je ne souffre plus.
Elle prit la main de Fontevieux, la posa sur son cœur, appuya ses deux mains sur cette main, ferma les yeux et parut s'endormir.
F> ■■ntevieux la regardait, etses yeuxaccoutumés à l'obscurité voyaient, malgré la nuit, un sourire heureux errer sur les lèvres de Thérèse ; un doux murmure s'échappait de sa bouche, et un moment après elle dit d'une voix si douce qu'elle parut lointaine à l'oreille de Fontevieux, quoiqu'il sentît sur son front le souffle de cette voix, elle dit, comme si elle parlait dans un songe :
— Quel âge avez-vous, mon Georges?
— Vingt-sept ans, le jour de votre fête, Thérèse, répondit doucement Fontevieux, qui respectait ce doux vertige de la fièvre où s'égarait l'esprit de Thérèse.
— Et moi, Georges, reprit Mlle deMoëllien,je n'ai pas
vingt ans et je suis déjà bien vieille, et j'ai déjà bien souffert. Oh ! j'ai clé bien plus belle que je ne suis maintenant, et si vous m'aviez connue quand ma mère me conduisait à Sainle-Gudule de Fougères, le dimanche, à la messe, avec ma fraîche robe blanche et mes grands rubans bleus , j'étais si timide que vous n'auriez jamais pu croire que je courrais un jour les campagnes et les bois comme une pauvre fille dévergondée
— Comme une héroïne ! comme une héroïne! repril Fontevieux.
— Qu'importe le nom , dit Thérèse toujours perdue dans cette vague rêverie qui tenait à la fois de la lièvre et du sommeil ; qu'importe le nom ! je ne suis plus la jeune fille pure et sans tache dont un beau et loyal gentilhomme vient demander la main à sa mère; je ne pourrais plus voir à mes pieds un fiancé me demander timidement mon premier amour. Voyez, Georges, voyez, reprit-elle en étendant la main devant elle, voyez comme c'est charmant : cette jeune fille et ce jeune homme qui vont à l'église, elle avec sa couronne blanche, lui tout rayonnant d'amour; comme on les salue sur leur passage, comme chacun fait des vœux pour eux, comme tout le monde semble fier de les voir si beaux, si honnêtes et si heureux. N'est-ce pas, Georges, que c'est un charmant spectacle, n'est-ce pas que c'eût été ainsi, mon Georges, si vous m'aviez connue avant que je ne fusse perdue pour tous?
Oui, perdue! continua Thérèse en s'arrachant brusquement à ce rêve qui avait endormi un moment la douleur de son âme et celle de son corps.
— Oh ! restez là, Thérèse, dit Fontevieux en ramenant Thérèse dans ses bras ; n'étiez-vous pas bien ainsi ?
Thérèse ne répondit pas, mais après un assez long silence elle reprit, mais d'une voix si basse, si basse, que Fontevieux put à peine l'entendre :
— Nous nous aimons, n'est-ce pas, Georges ? -Oh! oui, oui, dit le jeune homme avec ardeur, je
t'aime, Thérèse!
— Je le sais bien, répondit-elle doucement, et il y a longtemps que je le sais.
— Et jamais, jamais, dit Fontevieux, un mot de vous n'est venu enhardir cet amour qui n'osait parler.
Thérèse prit doucement la tête de Georges dans ses bras, et lui dit avec un long soupir :
—OL ! Georges, Georges, si j'étais sûre de mourir cette nuit!
Leurs lèvres s'effleurèrent, mais à l'instant même Thérèse se recula violemment et dit à Fontevieux d'un ton sévère et plein d'amertume :
— Monsieur, monsieur, il y a un homme qui depuis deux ans n'a pas passé deux nuits sous le toit de sa maison, un homme qui depuis deux ans n'a pas passé une journée sans braver la mort, un homme que nulle fatigue n'a abattu, que nulle trahison n'a pu désespérer, nulle ingratitude rebuter, un homme qui a donné son âme, son corps, sa vie, sa fortune à la cause de Dieu et du roi, qui est la nôtre; et à celte heure cet homme, traqué comme une bête fauve, meurt peut-être de faim dans quelque antre ténébreux ; peut-être, prisonnier de ses ennemis, meurt-il dans leurs prisons ou sur un échafaud, et cet homme, à qui nous nous sommes donnés tous deux, et qui nous a emportés dans sa course pour nous associer à sa gloire, cet homme qui n'a jamais pleuré, et qui pleure peut-être à celte heure de ne pas pouvoir nous sauver, cet homme nous le trahissons tous deux. C'est infâme, monsieur de Fontevieux !
— Oh ! Thérèse, reprit Georges, en qui l'amour parlait plus haut alors que le dévouaient et l'amitié, quels dangers a-t-il donc courus que vous ne les ayez partagés, quelle constance si patiente a-t-il montrée, que vous n'ayez toujours été là pour le soutenir? A quelle gloire peut-il arriver, qu'il ne vous en appartienne la plus belle part ? et s'il souffre main tenant, s'il pleure, s'il meurt, ne souffrez-vous pas , ne mourez-vous pas aussi ? Seule-
FREDERIC SOI LIE
ment, lune pleurei pas, toi, Thérèse, car tu ea plus forte ci plus courageuse que lui.
— Et c'est lama faste, Georges, dil vivement Thérèse. le ne pleure pas, moi, parce que )e suis près de vous, .1
il pleine l'aire qu'il est seul, .le veux mourir, moi, parce
que |e suis heureuse, et il a peur de la mort, lui, parce
qu'il sail .pie je souffre. Oh! dit-elle en versant des larmes, j'aurais dû mourir tout à l'heure.
— Non, non, vous ne mourrez pas, et je vous aimerai, dit Fontevieux, et personne au monde ne le saura que vous.
—Est-ce vrai, dit Thérèse, et vous ne m'en parlerez jamais?
— Jamais I
— Seulement, n'est-ce pas, dil Thérèse, quelquefois en passant votre regard me le dira, un geste viendra m'avert ir que cet amour muet ne s'est pas éteint dans votre cœur.
— Et vous aussi, Thérèse, reprit Fontevieux, vous ne me laisserez pas seul avec mon amour, vous me direz que vous m'aimez...
— Tiens, reprit Thérèse, prends cette croix que portait ma mère, et quand tu me verras triste ...
— J'appuierai ma main sur mon cœur, oii sera cette croix... et tu comprendras que je voudrais pleurer avec toi. -
—Et moi, dit Thérèse, n'aurai-jc rien?
— Et toi, Thérèse, dit Fontevieux, prends cet anneau d'argent qui fut le gage des fiançailles entre mon père et ma mère.
— Et toutes les fois que vous souffrirez, Georges, je le porterai à mes lèvres et vous serez consolé, n'est-ce pas?
Et tous deux, après cet échange, restèrent plongés dans une muette extase, et c'est à peine s'ils entendirent passer et tourner sur leur tête la troupe croassante des corbeaux, qui venaient de s'envoler des arbres voisins, en entendant au loin le trot rapide de plusieurs chevaux.
Fontevieux entendit le premier l'approche des nouveaux arrivans. Il se leva soudainement, détacha les pistolets de sa ceinture et il dit tout bas à Thérèse:
— Silence, madame, on approche.
Thérèse fit un vain effort pour se relever de son côté, mais ses pieds engourdis par le froid, et endoloris par une cruelle blessure, ne purent la soutenir. Elle retomba sur le sol, mais se relevant aussitôt sur les genoux, elle tira aussi des armes des poches de son amazone, et dit tout bas à Fontevieux :
— Attendez mes ordres, monsieur.
L'héroïne reprenait son rang.
Cependant les pas des chevaux s'approchaient rapidement,et nul cri, nul signe ne venait avertir Fontevieux ni Thérèse que ce fussent des amis qui se dirigeaient de leur côté.
Enfin les cavaliers arrivèrent jusqu'en face de l'arbre. Ils étaient quatre. Celui qui marchait en tête, et dont Thérèse et Fontevieux purent voir reluire l'épaulette d'or, arrêta brusquement son cheval. Les autres l'imitèrent : c'était le fameux Delbenne, celui qui s'était fait, avant Morillon, le persécuteur acharné de la Rouarie.
— Tenez, citoyen Morillon, dit le lieutenant de gendarmerie, c'est là que la Rouarie était il y a cinq jours.
— Et peut-être y est-il encore, dit Barthe, qui poussa son cheval vers l'enceinte de houx qui entourait le chêne; mais l'animal atteint aux naseaux par les feuilles piquantes du buisson, recula, se cabra, et faillit renverser son cavalier.
— Je vous dis que je l'ai vu, hier soir, à Nantes, répliqua Jérôme, qui était le quatrième de cette petite troupe, et je vous dis qu'il a donné rendez-vous à ses complices au château de la Rouarie. Il a eu une entrevue avec le marquis de Perbruck , le baron Paradèze, et le jeune la Châtaigneraie, dans la maison de mon père
C'est mon frère Paul <|ui les a amenés, et ils sont repartis, accompagnés de lui et du petit Jacques Pèlerin,
qui n'a pas quille M. de Perbruck depuis plus tfui) mois qu'il «'si malade.
— Et son dis, que diable est-il devenu? dit Morillon eu remettant son cheval au p;»s.
— On n'en a plus entendu parler, dit Jérôme. —Heureusement, repartit Morillon, que nous en avons
un second exemplaire, aillons, et n'oublions pa* que j'ai donné rendez-vous au citoyen Saturnin à la ferme de Lefor! ei de sa sœur Marie-Jeanne.
— Il y viendra, n'est-ce pas? dit-il à Jérôme.
— Sylvestre l'y amènera, dit sourdement Jérôme. Ah ! maintenant le gars est tout aux nobles, et il risquera sa peau pour faire réussir tout ce qu'il croira leur être favorable.
— Ah! dit Morillon, si j'arrive à mon but de celle façonne sera une histoire admirable!
Tout aussitôt les cavaliers s'éloignèrent, d'abord lentement; bientôt on les entendit mettre leurs chevaux à une allure plus rapide, puis enfin le bruit se perdit dans le bruyant murmure de la tempête, qui continuait à gronder.
— En marche, en marche, Fontevieux! dit aussitôt Thérèse Moëllien, il faut arriver avant ces gens-là à la montagne d'Ilédée; la Rouarie y passera avant de rentrer chez lui. Il faut qu'il soit prévenu.
— Mais vous ne pouvez marcher, madame, reprit Georges.
— C'est à vous et de vous que je parle, monsieur, partez à l'instant, à l'instant même.
—Et je vous laisserais seule ici, Thérèse ! reprit Georges avec désespoir.
— Vous me laisserez ici, parce que je le veux, parce que je vous l'ordonne, parce qu'il y va de la vie de la Rouarie, et bien plus que de sa vie et de la mienne, il y va du salut de notre cause.
Fontevieux ne répondit pas, mais il replaça les pistolets à sa ceinture, s'enveloppa de son manteau et tendit la main à Thérèse.
— Adieu, mademoiselle de Moëllien, dit-il alors, je serai avant le jour dans la montagne d'Hédée, et le marquis de la Rouarie sera averti de son danger, et de votre mort; et avant la nuit qui suivra le jour, je serai de retour au pied de cet arbre... pour y mourir aussi.
— C'est bien, Georges, dit Thérèse, allez, je vous attends.
Au moment où tous deux allaient se séparer, on entendit passer dans l'air un son doux et lointain comme le cri nocturne d'une fée aérienne.
— C'est la Rouarie! s'écria Fontevieux.
—C'est lui, répéta Thérèse.
Et ils attendirent qu'un nouveau signal vînt leur confirmer cette heureuse arrivée.
Un moment après l'imperceptible signal se rapprocha, et Fontevieux se hasarda à répondre en imitant le cri d'un chat-huant.
— Combien sont-ils? et comment viennent-ils? dit Thérèse.
Fontevieux se pencha vers le sol et écouta quelque temps.
—Il y a au moins huit ou dix chevaux, dit Fontevieux; quelques-uns doivent être montés par des paysans, car ils marquent le pas d'amble. Les autres sont de vigoureux animaux, car ils martellent puissamment la terre. Cependant ils marchent lentement et avec prudence.
— Us ne vous ont pas entendu? dit Thérèse.
A son tour, elle poussa un long cri qui traversa les airs et sembla dominer l'orage.
— Us vous ont entendue, s'écria Fontevieux. Us précipitent l'allure de leurs chevaux; les voilà au galop. La Rouarie les devance tous; je reconnais le bruit de sa course. Le voilà ! le voilà! fit-il en se relevant.
Tout aussitôt Thérèse retrouva toute sa force dans la
présence de son amant. Elle s'élança près de Fontevieux; tous deux se découvrirent au moment oii la Rouarie arrêta son cheval, et ils saluèrent sa bienvenue en agitant en l'air leurs chapeaux et en criant :
— Vive le roi !
— Le roi est mort! répondit la Rouarie d'une voix sombre.
A l'instant même un groupe de cavaliers composé du marquis de Perbruck, du baron de Paradèze, de la Châtaigneraie, de Tinteniac, deTuffin, de Paul Robertin et de Jacques Pèlerin, s'arrêta derrière la Rouarie et se découvrit silencieusement devant Mlle Moëllien.
La Rouarie descendit de cheval, et les autres imitèrent son exemple.
—Le roi est mort ? reprit Thérèse Moëllien d'une voix éperdue.
— Oui, répliqua la Rouarie, mort jugé par ses sujets.
— Mort assassiné, crièrent messieurs de Perbruck et de Paradèze.
— Mort sur l'échafaud ! dit la Châtaigneraie avec un mouvement de rage indicible.
— Il est mort ! s'écria Thérèse, et vous voilà six, six gentilshommes errant dans la nuit. Où est donc l'armée qu'on vous avait promise? Où sont donc ces soldats qui doivent sortir de terre à la menace seule d'un pareil crime? Où sont vos soldats, messieurs? et à défaut de vos soldats, où sont les blessures que vous avez reçues en combattant ?
— Vous l'entendez, la Piouarie, s'écria vivement la Châtaigneraie; il est temps d'agir, ou nous sommes déshonorés, et nous le sommes déjà d'avoir trop tardé.
— Silence, silence, dit gravement la Rouarie, l'heure n'est pas encore venue.
— Et quand comptez-vous donc qu'elle vienne? dit Thérèse Moëllien ; que peuvent faire de plus les bourreaux de la Convention? quelle tête plus élevée peuvent-ils faire tomber, et dont la chute ébranle plus profondément la France jusque dans ses entrailles ? attendez-vous que le fer de la guillotine n'ait plus qu'à frapper les derniers du peuple ?
— Oh ! qu'ils y viennent, qu'ils y viennent, s'écria la Rouarie avec exaltation, et ils n'auront pas besoin de le frapper jusqu'au sang; le peuple ! oh ! qu'ils y touchent seulement du bout du doigt, et alors nous pourrons nous lever, messieurs, car il se lèvera avec nous.
— Il sera trop tard,dit M. de Perbruck, quelle foi voulez-vous qu'aient en nous les populations des campagnes lorsqu'elles nous verront insensibles à de pareils crimes?
— Ce n'est pas sur la confiance de nos vassaux, dit sévèrement la Rouarie, que nous pouvons fonder nos espérances, c'est sur leurs intérêts; voyez ce que sont devenues les entreprises des mulotins, celle de Lezardière, celle d'Alain Nedellec, celle de du Saillant, pour avoir été trop précipitées. Ils n'ont trouvé aucun appui dans le peuple de la campagne, parce que le peuple de la campagne n'a pas encore souffert; nous ne pouvons rien s'il ne doit pas venir à nous.
— Ne comptez-vous pour rien son dévoûment et son obéissance ?
— Je compte à peine sur son dévoûment dans les lieux mêmes où il a trouvé des maîtres généreux et bienfaisans, et quant à son obéissance, il y a longtemps qu'elle lui pesait, et il s'en est affranchi avec joie.
— A quoi bon, alors, dit M. de Paradèze, cette vaste association qui donne un comité à chaque district, un chef à chaque paroisse, si nous ne pouvons compter sur les hommes qui doivent nous servir de soldats? Ils ne doivent pas venir à nous.
— Ils y viendront, vous dis-je, ils y viendront, dit la Rouarie ; ils sont tout prêts à éclater. Oui, la cruauté de la Convention les révolte; le procès du roi les a exaspérés, son assassinat va les pousser aux dernières limites de la colère; mais quelque chose les retient encore : c'est que pour combattre nos ennemis il faut quitter
leurs maisons, leurs femmes, leurs enfans, et cet amour du pays est plus fort que toute leur haine. Mais vienne un décret, et il viendra, qui les arrache à leurs foyers: alors, forcés d'en sortir pour eux ou pour nous, c'est pour nous qu'ils en sortiront. Croyez-moi, messieurs, ajouta la Rouarie en se frappant le front, c'est écrit, et je l'ai lu dans l'avenir.
A ce moment, Thérèse, à qui son exaltation avait donné la force de se relever et de se tenir debout devant la Rouarie, sentit ses jambes se dérober sous elle, et avant qu'elle pût s'appuyer sur Fontevieux, qui était resté à ses côtés, la force lui manqua tout à fait, et elle retomba sur ses genoux.
— Grand Dieu ! s'écria la Rouarie en courant vers elle pour la relever, j'avais oublié vos souffrances, Thérèse ; la douleur a été plus forte que vous, et vous êtes tombée.
— Non, marquis, répondit d'une voix ferme Thérèse, qui ne voulait pas se montrer faible devant son amant; je me suis mise à genoux pour prier sur l'âme de notre roi que nous n'avons pu défendre et que nous ne pourrons peut-être pas venger.
Et loulaussitôt elle se mit à chanter au milieu du fracas de l'ouragan :
De profundis clamaviadte, Domine, Domine, exaudi vocem meam ! •
Tous ceux qui étaient présens se mirent à genoux; et leurs voix s'unirent à celle de Thérèse. Comme si la tempête eût voulu porter jusqu'à Dieu cette prière de mort, le vent redoubla de furie, les longs mugiss?inens de la forêt se mêlèrent aux chants des supplians, et au moment où finissait le psaume, un craquement furieux se fit entendre, et le chêne antique qui avait abrité cet hommage solennel s'abattit tout à coup, déraciné comme le trône que voulaient restaurer ces intrépides serviteurs, emporté dans la tempête comme le roi sur lequel ils venaient de prier.
Un moment après, la Rouarie avait placé Thérèse sur son cheval. Il prenait lui-même celui de Paul Robertin, Fontevieux montait sur celui de Jacques Pèlerin, et là petite troupe reprenait sa route, après avoir dit aux deux paysans qu'ils étaient maîtres de retourner chacun chez soi, ou de venir les trouver à la caverne d'Hédée.
Dès qu'ils furent seuls , Jacques Pèlerin, ou plutôt Marguerite, se tourna vers Paul et lui dit :
— Dans dix minutes, j'aurai perdu la trace de ceux qui marchent devant nous; quel chemin dois-je prendre pour sortir de la forêt et gagner le prochain village, où je pourrai acheter un cheval, afin de continuer ma route?
— Le prochain village, répondit Paul, c'est Guéménée, si vous voulez aller du côté de Rennes. Si vous voulez aller à Nantes ou à Machecoul, vous n'avez qu'à suivre du côté de Blain.
— Vous retournez donc chez vous? dit Marguerite.
— Moi ! dit Paul avec un profond soupir, retourner à la maison? pourquoi faire? elle est vide. Pauvre père Robertin, ajouta-t-il d'une voix triste; il est mort de chagrin. Hélas! mon Dieu! il n'y avait guère plus que moi pour le soigner, et les trois quarts et demi du temps (vous le savez, puisque vous étiez caché à la maison avec le marquis), les trois quarts du temps, j'étais en course, afin de portcrdeslettreschezlesunsetchezles autres, pour faire remettre à demain la réunion qui devait avoir lieu-à la Rouarie il y a une quinzaine. Jérôme était en prison, et puis d'ailleurs, lui, il avait dit qu'il ne remettrait plus les pieds dans la maison de son père. Quant au gars Sylvestre, il nous a lâchés le lendemain de la mort de ma pauvre sœur. Oh ! dame, dame, je ne sais pas trop ce que j'irais faire à la maison... Pauvre père ! ajouta-t-il en s'asseyant machinalement sur l'arbre renversé. C'est le premier qui commence la mar-
PREDÉRIC SOI LIÉ
Clic... cl Je m' s;iis pas pourquoi mVsl avis que nous y passerons Ions...
— IN t* vous ai je pas t'iili'iulu dire, d'il 'M.n ; mille, qui désiraij garder avec elle un ^nitle qui CODIlÛt pailail tnicnt le pavs , ne vous ai-je pas entendu dire «pie vous a\ie/. nn oncle el une cousine?
— Mi oui, dit Paul, mou onde Louis, un ynilin, nu (républicain, mais ça lui a bien servi ; on l'a vole, pillé, vole, ruine, el maintenant il est en prison a\ee m, Ire pauvre pelile cousine Rose, nue bonne (Me, Je ne puis pas y aller, DOUS |1C sommes pas du mèmu côté. J'ai bien encore un oncle, le vieux François lîoberliu de Blain... vous devez en avoir entendu parler, rvoberlin et ses six gars; tout le monde les connaît dans le pays; je vais aller voir s'ils ont un coin à me donner, à moins qu'ils n'aient tourne aussi (lu côté de la république, car ils sont aussi les fermiers de monsieur de Perbruck , et celuilà n'esi pas comme les autres nobles... et ne peut pas compter sur ses paysans. Ne vient-il pas de nous planter là tous les deux, lui et les autres?
—Ne nous ont-ils pas payé nos chevaux? dit Marguerite, qui sentait la justice des plaintes de Paul.
— Eh bien! dit celui-ci, il fallait donc nous les voler... Ali! je ne suis pas content... je ne...
Au moment où il allait continuer ses lamentations, le paysan s'arrêta tout à coup, et posa sa main scir le bras de Marguerite.
— Chut, dit-il tout bas, il y a du monde dans le bois.
— Je croyais, dit de même Marguerite , que nous avions pris une route peu fréquentée.
— Certes, dit Paul, mais quand tant de gens ont besoin de se cacher, les chemins de traverse deviennent des grandes routes.
— Eh bien! dit Marguerite, dites-moi de quel côté je dois me diriger pour gagner fe prochain village; là, j'achèterai un cheval pour continuer ma route... a moins que je n'en puisse trouver un chez votre oncle Robertin de Blain... car il faut que je sois demain à la Rouarie. M. Césaire est en danger... et je veux...
— Le jeune comte est en danger 1 s'écria Paul. Ah! alors, je suis des vôtres. Celui-là est bon du moins... Mais il est inutile de vous écarter de la route pour trouver des chevaux... Il y a tout près de Guéménée la ferme du gars Lefort, et de sa sœur Marie-Jeanne... Et c'est un bon, lui. S'il a des chevaux, il vous en baillera....
Tout aussitôt Paul et Marguerite reprirent leur route. Après avoir marché plus d'une heure, ils arrivèrent enfin à la lisière du bois et se trouvèrent près d'une ferme composée d'une agglomération de petits bâtimens.
— Voilà la ferme, dit Paul ; dépêchons, car on dirait que les chevaux que nous avons entendus tout à l'heure viennent de ce côté. Je ne sais pas qui ça peut être, mais nous allons les voir tout à l'heure sur nos talons. 11 y a un postede gendarmes à Guéménée-, ceux-là en sont peut-être.
Paul se trompait : ces chevaux étaient ceux qui amenaient Saturnin Fichet, conduit par Sylvestre, au rendezvous mystérieux que lui avait donné le billet anonyme reçu à la sortie du château de Nantes.
Cependant Paul et Marguerite franchirent un échalier, traversèrent un champ, et se trouvèrent bientôt à la porte de la cour intérieure de la ferme. Quand nous disons la porte, c'est pour faire comprendre à nos lecteurs qu'il y avait une clôture. Elle consistait simplement en deux cadres de bois brut remplis de branches refendues clouées sur ces cadres. Ces deux battans étaient portés chacun sur un poteau et tournaient sur de fortes attaches d'osier qui leur servaient de gonds. Cette espèce de barrière n'avait guère plus de trois pieds de haut, et son principal usage était d'empêcher le gros bétail de sortir de la cour ; c'était aussi une véritable protection pour les passans. En effet, les chiens de ferme lâchés dans cette ence>nte n'y laissaient pénétrer personne,
mais perinellaieiil à ceux qui voulaient pénétrer dans la maison d'en approcher assez pour se taire cnlendre sans courir risque d'être dévorés.
Lorsque Marguerite cl Paul y arrivèrent, ils crurent voir de la lumière à travers les l'entes des volets délabres.
— On est levé dans cette maison, et peut-être le marquis s toi -il arrêté ici, dit Marguerite.
— Nenni, dit Paul tout bas; il y a trop de risques pour un homme comme lui à se tenir si près d'une brigade de gendarmerie. Ou je suis un imbécile, ou m'est avis qu'il a tourné à gauclie une demi-heure après nous avoir quittés.
— Il a donc pris un chemin plus sûr ?
— Oui-dà, maisle nôtre est plus court; il a bien fait et nous faisons bien. Nous ne sommes que deux et deux pauvres gars, nous passerons où il n'aurait pas passé ; d'ailleurs, vous voulez des chevaux , et on n'en trouve pas dans les buissons ; si Lefort en a, il nous en cédera, laissez-moi faire.
Aussitôt il appela avec un cri particulier; on fut longtemps à lui répondre.
Voici quelle en était la cause.
On doit se rappeler que cette ferme de Lefort était le lieu du rendez-vous anonyme donné à Fichet. Ce rendezvous, c'était Morillon qui l'avait donné à notre jeune Parisien. Mais avant de dire ce qui en arriva, il nous faut raconter ce qui s'était passé cette nuit même à cette ferme : scène sanglante qui précéda des scènes plus horribles encore, et qui mérita à celte demeure le nom resté fameux en Bretagne de la Maison de sang.
Lorsque Morillon et ceux de sa suite eurent dépassé le grand chêne seus lequel étaient cachés Thérèse Moëllien et Fontevieux, ils poursuivirent silencieusement leur course, et arrivèrent bientôt à la ferme de Lefort. Sans douteDelbenney était connu, ou du moins il connaissait à merveille cette demeure, car il ne s'arrêta pas à la barrière et alla droit à la maison, dont la porte était seulement fermée au loquet malgré l'heure avancée de la nuit. Del benne entra le premier; surpris de ne pas voir de la lumière, il dit à haute voix :
— Est-ce qu'il n'y a personne ici? Eh! Lefort. Eh! Marie-Jeanne.
Rien ne répondit. Delbenne se dirigea en tâtonnant du côté du foyer où luisaient quelques charbons, les remua du bout de sa botte et y jeta quelques brins de bois, restes d'un fagot qui avait été récemment brûlé. La flamme jaillit et éclaira l'immense salle basse. Tout était sens dessus dessous, la table qui en occupait le milieu était renversée, les bancs et les chaises étaient jetés çà et là.
— Ah! s'écria Delbenne avec un accent d'anxiété, il est arrivé un malheur.
— Vous croyez? dit Morillon, qui était resté sur la porte.
Delbenne alluma une chandelle, regarda autour de lui, et ce ne fut qu'après avoir fait plusieurs fois le tour de la chambre, qu'il s'arrêta tout à coup, ens'apercevant que le sol était humide sous ses pieds ; il se pencha et vit une large mare de sang. Delbenne resta immobile et pâle. Morillon, qui s'était hasardé à entrer pendant que Jérôme et Barthe tenaient les chevaux en dehors, Morillon s'arrêta à son tour en disant :
— Il y a ici des gaillards bien peu soigneux.
— Maison a assassiné quelqu'un dans cette maison! s'écria Delbenne en jetant autour de lui un regard épouvanté.
— Ou peut-être on a saigné un porc , dit Morillon en examinant le trouble de Delbenne.
— Hé! dit Barthe du dehors, où sont les écuries?
— Répondez donc, lieutenant, fit Morillon à Delbenne, qui avait ouvert une porte intérieure et avait pénétré dans une pièce voisine.
Le lieutenant, qui suivait la trace du sang, ne répondit pas et continua à marcher.