‹ Les aventures de Saturnin FichetChapitre 56 sur 169 · VJ · texte numérisé non relu

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Il traversa ainsi un vaste cellier en suivant toujours la trace ensanglantée et arriva à une autre porte, qu'il ouvrit aussi, et se trouva dans 'l'écurie, Parthe, qui du dehors avait accompagné la marche de la lumière qu'il voyait à travers les carreaux, ouvrit de son côté la porte qui donnait dans la cour, et après avoir jeté un coup d'œil sur l'endroit où Delbennc venait d'entrer, il cria a Jérôme:

— Par ici, par ici, voilà l'écurie.

Delbenne s'était arrêté sur le seuil de la porte qui conduisait du cellier à l'écurie, car la trace sanglante s'interrompait à cet endroit. De la paille fraîche était répandue sur le sol, le foin était au râtelier, une large mesure d'avoine était posée au bord de la mangeoire.

— Pardon, mon lieutenant, ne vous donnez pas la peine, dit Barihe en s'approchant de Delbenne et en prenant la chandelle de sa main. Voilà de braves gens, de braves amis, de bons patriotes... Ils ont tenu les logemens prêts. Le souperdoitêtredemême... Allons, Jérôme, dépêchons, débridons les bêtes, lâchons les sangles et allons nous mettre à table.

Delbenne, qui portait autour de lui un regard plein d'anxiété, allait sans doute continuer son inspection, lorsqu'il s'enteodit appeler par Morillon, qui était resté clans la grande salle basse... Il y retourna rapidement et vit Morillon qui jetait tranquillement du bois dans le feu et qui lui dit:

—Eh ! lieutenant, est-ce que vous vous nommez Henri ?

— C'est mon nom, en effet.

— Eh bien ! il me semble que j'ai entendu par là haut une voix de femme qui vous appelait.

Delbenne s'empara d'une seconde lumière qu'avait allumée Morillon, et gagna un escalier en échelle, mais au moment où il allait le gravir, Morillon vit descendre du grenier situé au-dessus de la salle basse une femme à peine vêtue, les cheveux défaits, les yeux hagards et tenant à la main une hache.

— Marie-Jeanne ! Marie- Jeanne ! s'écria Delbenne, c'est toi... mais que s'est-il donc passé?... Réponds.

— Le souper est prêt, répondit la femme d'une voix égarée ; allez, allez, vous pouvez vous mettre à table, rire et chauler, personne ne vous troublera.

Elle était tout à fait descendue, Delbenne la considérait avec une horrible anxiété, et Morillon, qui s'occupait avec une indifférence affectée à rétablir l'ordre dans la maison, lui dit d'un ton moqueur :

— Hé! lieutenant, voilà une bien belle hôtesse.

A ce moment on entendit un grand bruit dans l'écurie, produit parla révolte des chevaux et les juremens de Barthe et de Jérôme.

— Qu'est-ce qu'il y a donc? dit Morillon en allant à la porte du cellier.

— Je ne sais pas ce qu'ont ces maudites bêles, mais elles ue veulent pas entrer, cria Barthe.

— Causez avec voire belle, lieutenant, dit Morillon, je vais aider ces maladroits.

Morillon entra dans le cellier, et Henri Delbennc resta avec Marie-Jeanne.

— Réponds-moi donc, dit Delbenne, réponds-moi, Marie-Jeanne; pourquoi cette hache ensanglantée? Que s'estil passé?...

— Eh bien ! lui dit-elle sourdement, mon frère ne voulait pas que je te revoie jamais ; il ne voulait pas que tu revinsses ici; je lui ai dit alors que la maison était à moi comme à lui, et que tu viendrais tant que je voudrais; n'est-ce pas que j'ai bien fait?... Mais lui, il s'est mis en fureur... il t'a appelé espion, bourreau, scélérat; il m'a dit qu'on allait en finir bientôt avec toi et tous les patriotes; là-dessus je lui ai répondu qu'il n'était pas un homme, qu'il était le valet des nobles, qu'il se vendait aux aristocrates; il m'a dit que j'étais une fille perdue, et qu'il me reniait pour sa sœur. Eh bien! lui ai-je dit, soit; il n'y a plus de frère ni de sœur au monde...

Marie-Jeanne tremblait, en parlant ainsi,son regard étaii lixe, cl ses lèvres crispées d'un sourire hébété, frémissaient convulsivement.

— Et puis ? lui dit Delbenne, haletant de terreur.

— Et puis, reprit .Marie-Jeanne en serrant lesden!.. avec rage, il m'a dit : Va-t'en, coquine, tu déshonores la maison de ton père.

Elle s'arrêta; son visage devint livide et menaçant.

— Et puis ? s'écria Delbenne, d'une voix éperdue.

— Dame! fit-elle en ricanant, je n'ai pas voulu!., alors il s'est avancé sur moi avec son bâton, oui, avec un bâton... moi, j'étais assise là... tiens, à l'endroit où élait pendue la hache... J'ai cherché quelque chose pour me défendre, et...

Un rire affreux prit Marie-Jeanne.

— Eh ! pardieu! s'écria Morillon en entrant violemment, je crois bien que les chevaux ne voulaient pas entrer dans l'écurie, il y a un cadavre,

Au mot que venait de prononcer Morillon, le lieutenant se recula de Marie-Jeanne, puis il se mit à la regarder fixement sans prononcer une parole; il n'osait l'interroger, mais son œil égaré semblait vouloir lire la vérité sur le visage contracté de la malheureuse paysanne.

— Un cadavre! s'écria-t il enfin avec un indicible effroi.

— Je l'avais pourtant bien caché, dit Marie- Jeanne en baissant la tête.

A cet aveu, Morillon, qui venait d'entrer, Jérôme et Barthe, qui l'avaient suivi, s'arrêtèrent tout à coup, tandis que Delbenne demeurait comme anéanti devant le crime qui venait de lui être révélé.

— Oh ! oh ! dit Morillon en examinant le lieutenant d'un air méchant, voici quelque chose de votre compétence, citoyen Delbenne; cela ressemble beaucoup à un assassinat.

— Oh! c'est affreux! c'est affreux! s'écria Delbenne avec désespoir; ton frère est mort!

— Oui, répondit Marie- Jeanne d'une voix brève, il m'a baltue, il a voulu me chasser après m'avoir appelée des noms les plus honibles.

— Eh ! eh! dit Morillon en observant toujours Delbenne, ceci donne à l'affaire une autre tournure. Il y a eu des injures et des coups ; ce serait alors un acte de légitime défense.

— Contre un frère ! s'écria Delbenne en détournant la tête avec horreur, jamais ! jamais !

Morillon, qui, en arrivant en Bretagne, avait commencé par vouloir se passer de l'aide de Delbenne pour atteindre la Rouarie, avait été obligé de se réunir à lui après plusieurs tentatives inutiles. Nul homme, en effet, ne connaissait mieux que Delbenne les inextricables sentiers du Bocage et de la Bretagne; nul autre n'était si infatigable, si persévérant, si audacieux ; mais il ne montrait pas à l'égard de Morillon l'obéissance absolue que celui-ci voulait dans ses subordonnés, et le commissaire de la convention le détestait de toute la haine qu'ont les misérables pour les honnêtes gens. Voici donc quel fut le calcul de Morillon en cette circonstance : il avait compris, à la façon dont le lieutenant lui avait parlé de la maison où il se rendait, que Delbenne avait dans celle maison des relations plus intimes et plus dévouées que celles d'un voyageur à un hôte; Delbenne avait aussi laissé échapper quelques mots de la mésintelligence qui existait entre Marie-Jeanne Lefort et son frère, et il avait dità Morillon : « Ne vous occupez pas de la mine que vous fera Lefort; Marie- Jeanne, sa sœur, aura soin de vous. »

Aussi, lovsqu'en entrant, Morillon avait aperçu les traces d'un désordre récent, il avait pensé qu'il y avait eu quelque querelle entre Lefort et sa sœur; puis, lorsqu'il avait découvert le sang répandu sur le sol, il avait compris que celte querelle avait dû aller plus loin. L'épouvante de

FREDERIC SOI LIÉ

Delbenne l'avall confirmé dans ses soupçons, el Morillon avait jonc l'Indifférence afin d'apprendre la vérité ci d'en

taire an lu soin son profit

Aussi, quand 11 Ml découvert le cadavre dans l'écurie, avait-il dil à Jérôme el a Itarlhc:

— Taisez-vous, et laissez-moi faire.

El puis après, quand il sut que Bftiie-Jeanna était l'auteur de ce meurtre, il essaya de pousser Delbenne a excuser le crime de sa maîtresse, alin de mettre le lieutenant dans sa dépendance, c'est ponr cela qu'il reprit d'un ton patelin :

— Il n'y a plus de frère, quand le frère est notre ennemi, n'est-ce pas, Marie-Jeanne?

— Non, répondit-elle, comme une idiote, il n'y a plus de frère.

— Car, reprit Morillon, il a voulu vous battre, n'estce pas, ma tille?

Elle montra son bras meurtri, et dit:

— Vous voyez !

— Et je suis sûr, dit Morillon, que si elle ne s'était pas défendue, il l'aurait achevée.

— N'importe, n'importe, dit Delbenne avec désespoir, c'est affreux! Ah ! s'écria-t-il en levant les mains au ciel, les frères armés contre les sœurs, les sœurs tuant les frères, et pourquoi, mon Dieu?

— Au fait, dit Morillon en s'adressantà Marie- Jeanne, pourquoi vous a-t-il battue, et pourquoi voulait-il vous chasser?

— Parce qu'il disait, répondit Marie-Jeanne, qu'Henri était un scélérat, un républicain, et qu'il ne voulait pas qu'il vînt ce soir dans la maison, avec des gueux et des scélérats comme lui.

—Et pour cela, dit Morillon les yeuxbrillans de joie, il t'a battue et voulait te chasser?

— Oui,dit Marie-Jeanne, oui.

— Et c'est pour cela que tu l'as tué? dit Morillon en élevant la voix, pendant que Delbenne le regardait sans comprendre le but de ses questions.

— Oui, c'est pour cela, répéta la malheureuse fille.

— Brave tille! s'écria Morillon, en ajoutant à cette exclamation les plus affreux juremens ; elle l'a tué pour cela, et toi, lieutenant, tu baisses la tête, et tu fais la petite bouche! Ah ! mille tonnerres, vive Marie-Jeanne et mort aux aristocrates et à leurs valets! Embrasse-la, Delbenne, voilà une chaude patriote, voilà une femme digne d'un vrai républicain, et toi tu seras un gredin si tu ne l'épouses pas, sur l'autel de la patrie. Vive Marie- Jeanne! et si quelqu'un voulait la tourmenter pour cette action héroïque, nous rendrons témoignage en sa faveur, n'estce pas, vous autres? Allons, à table, et vive Marie-Jeanne !

— Oui, dit Barthe avec un rire féroce, vive Marie- Jeanne , qui a tué son frère!

— Ah ! c'est bien... c'est bien, dit la malheureuse, il n'y a plus de frère, n'est-ce pas ? il n'y a que la république...

— Et Marie-Jeanne, fit Morillon. Vive Marie-Jeanne! cria-t-il à tue-tête.

Barthe répéta ce mot, mais ni Jérôme ni Delbenne ne répondirent à cette horrible imprécation. Le lieutenant se retira dans un coin, sans oser interroger la malheureuse, qui était dans cet horrible état qui n'est ni la raison ni la folie, où l'on garde le souvenir des faits sans en avoir la conscience. Jérôme était abasourdi et sentait s'élever en lui des doutes sur l'ardeur de ses propres résolutions, en voyant à quoi elles pouvaient aboutir. Quant à Marie- Jeanne, elle ne comprenait pas l'horreur qu'elle inspirait à son amant, et restait assise au pied de l'escalier, tenant toujours à la main sa hache ensanglantée.

Cependant la table fut bientôt mise, les verres et les assiettes rangés, les bancs relevés, et Morillon alla vers Marie-Jeanne, et lui dit :

— Allons, citoyenne, viens à table, viens présider à notre festin, nous boirons a ta santé et à la mort des ennemis du peuple; et vous, lieutenant, lieutenant, venez

donc prendre Totre place près d'elle; on dirait que tous n'êtes p:is fler de l'héroïsme de votre belle.

Morillon lil asseoir Marie-Jeanne près de lui, et désigna à Delbenne une place de l'autre côté de la malheureuse.

Delbenne éperdu, doutant du sentiment qu'il éprouvait, se demandait si, comme Morillon, il ne devait pas admirer ce meurtre. Incertains'!] était en face d'une coupable

ou d'une héroïne, tant les horribles principes d'un faux patriotisme avaient ébranlé dans les meilleurs esprits les plus simples idées delà morale, Delbenne, disons-nous, s'approcha pour s'asseoir près de Marie-Jeanne ; mais au moment de prendre sa place, il se recula avec horreu% en s'écriant :

— Il y a du sang sur ce banc!

— C'est le sang d'un traître, dit Morillon; estree qu'il te fait peur?

— Non, dit Delbenne d'une voix sourde, mais je ne veux pas m'asseoir là.

Et il se plaça à l'autre côté de la table, près de Jérôme et de Barthe, cl laissa Marie-Jeanne près de Morillon.

— Tiens, dit celui-ci en versant à boire à la malheureuse, bois-moi ça, ma fille, et vive la république!

Marie-Jeanne prit le verre et le vida d'un trait; ses yeux brillaient d'un éclat plus fauve, et elle sourit.

— Ah! va, va, reprit Morillon en distribuant le souper à ses camarades et en remplissant de nouveau le verre de la malheureuse fille, nous te ferons une entrée triomphale à Rennes, et nous t'offrirons en modèle à toutes les femmes du département. Eh bien! citoyen Jérôme, tu ne lui dis rien à cette fille; n'as-lu pas été marqué de la main du bourreau, et ça ne t'a-t-il pas valu d'être proclamé bon patriote?

— Mais moi , dit Jérôme, je n'avais tué personne.

— C'est-à-dire, dit Barthe grossièrement, que tu n'es qu'un poltron, tandis que voilà une brave fille. A votre future épouse! lieutenant Delbenne.

Morillon versa encore une fols à tout le monde, et les verres se choquèrent. Celui de Delbenne tremblait dans sa main, il le retira avec effroi lorsqu'il vint à toucher à celui de Marie, qui but encore le sien sans partager toutefois l'exaltation de Morillon, mais aussi sans s'apercevoir de la froideur de son amant. Accablée et comme abrutie par son crime, elle obéissait à la voix qui lui parlait, sans la comprendre ; seulement ses traits prenaient peu à peu cette sauvage expression de l'ivresse, quand le sang s'est, pour ainsi dire, mêlé au vin.

— Eh bien! dit Morillon à Delbenne en ricanant, est-ce que tu renies ta bien-aimée?

— Citoyen Morillon, dit celui-ci, cédant enfin à l'horreur qu'il éprouvait, ne parlez pas ainsi et n'exaltez pas la tête de cette malheureuse; elle a fait un crime, un crime horrible!...

— Bah ! dit astucieusement Morillon , elle a donc menti; son frère était donc un bon patriote, qui ne l'a point battue? En ce cas, fais donc ton devoir, lieutenant : arrête-la, mène-la à Rennes... et nous la livrerons à l'accusateur public... son affaire sera bientôt faite... et nous irons la voir guillotiner; pas vrai, vous autres?

Barthe rit à gorge déployée à cette affreuse plaisanterie. Jérôme devint plus sombre.

— Elle! s'écria Delbenne, Marie-Jeanne sur l'échafaud!

— Et si tu es de service, tu l'escorteras.... Dame! il faut venger la mort des bons patriotes.

— Très bien, dit Barthe, qui semblait ravi.

— Lefort était du parti des nobles, dit Delbenne, d'un ton bref et en cachant satêtedans ses mains...

— Vrai? fit Morillon; eh bien! alors Marie-Jeanne a eu raison de le tuer.

Delbenne secoua la tête avec désespoir. Morillon reprit alors d'une voix menaçante :

— Ah çà mais ! dites donc, lieutenant, pour qui êtes-

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