PARIS, 1MP, DE SCHILLER AINE, 11, R0E DC FAUBOCRG-MONIMARTF
vous en définitif ? Il faut s'entendre: Si la fille est coupable, c'est votre devoir de '.'arrêter; si elle ne l'est pas pourquoi lui faites-vous la mine?
Le malheureux Delbenne ne répondit pas. Tout son êlre se révoltait a la pensée du crime que venait de commet! re Marie-Jeanne, et cependant il savait très bien que c'était l'amour funeste qu'il avait inspiré à la malheureuse qui avait d'abord jeté la discorde entre le frère et la sœur, et qui l'avait enfin poussée au meurtre dont elle s'était rendue coupable... Morillon attendit un moment et reprit:
— Vous vous taisez, je vous comprends ; ceci est tout bêtement un assassinat par amour, la patrie n'y est pour rien ; en ce cas, c'est un crime révoltant... lié ! Barlhe, tire tes jambes de dessous la table, et va jusqu'à Guéinénée chercher les gendarmes.
— On y va, dit Barthe.
— Arrêtez! s'écria Delbenne hors de lui ; Marie-Jeanne n'est pas coupable, son frère était un aflidé des aristocrates ; il a voulu la chasser, la battre, et elle s'est défendue.
— Eh bien! donc, fit Morillon, si c'est comme ça, bois donc comme nous, joyeusement et patriotiquement. Allons, trinque avec elle.
Delbenne éperdu, à moitié fou, obéit enfin ; son verre choqua celui de la malheureuse fille, qui, après avoir vidé son verre, se mit à frapper sur la table en riant aux éclats. C'était une ivresse hideuse.
— Et vive Marie-Jeanne! fit Morillon.
— Vive Marie-Jeanne! répéta Delbenne d'une voix éteinte.
— Vive Marie- Jeanne, qui a tué son frère! reprit Barthe avec un sourire de bête fauve.
Un affreux silence succéda à cet horrible toste. Ce fut à ce moment qu'on entendit la voix de Paul, qui appelait de l'autre côté de la barrière qui fermait la cour.
— Qui est là? dit Morillon.
— Probablement, reprit Barthe, ce sont nos deux hommes, monsieur Saturnin Fichet et le beau-frère de Jérôme, maître Sylvestre Landais.
— Non, dit Jérôme, qui s'était levé tout tremblant, ce n'est pas la voix de Sylvestre.
— Seraient-ce des ennemis? dit Morillon, et serionsnous surpris?
— C'est ce que je vais voir, dit Barthe en quittant la table et en se glissant dans le cellier.
— Ne les laissez pas entrer, ne répondez pas, ne répondez pas, dit Jérôme d'une voix troublée ; il ne faut pas qu'ils entrent. Oh ! ajouta-l-il tout bas en parlant à Delbenne, c'est mon frère Paul le royaliste. Non... non... qu'il n'entre pas !
Le lieutenant regarda Jérôme dont les yeux étaient fixés sur Marie-Jeanne, et il lui répondit d'une voix égarée :
— Et toi, tu ne veux pas tuer ton frère, n'est-ce pas?
— Combien sont-ils? dit Morillon, qui s'était levé aussi et qui s'adressait à Barthe.
Celui-ci, qui s'était glissé jusqu'à une lucarne d'où il pouvait voir dans l'intérieur de la cour, répondit de même :
— Ce ne sont que deux médians paysans.
— Laisse-les passer, dit Morillon, ils nous gêneraient.
— Le citoyen Morillon a raison, reprit Jérôme, en essayant de parier gaîment, ils nous gêneraient Allons, à table, et continuons à boire.
Il avait à peine fini de parler, que la voix de Paul se fit entendre de nouveau dans le silence de la nuit.
— Hé! Lefort! Lefort ! criait-il, est-ce que tu dors, mon gars?
A ce nom, Marie-Jeanne se leva tout à coup, et avant que Delbenne et Jérôme, qui étaient restés seuls à table avec elle, eussent pu l'arrêter, elle alla ouvrir la porte et cria :
lie Siècle.
— Tu peux entrer, Paul Robertin , n'aie pas peur des chiens, ils sont morts ! Tu sais bien, dit-elle en se tournant du côté de Delbenne, que je les ai empoisonnés afin qu'ils ne pussent plus aboyer quand tu venais me voir pendant la nuit.
— Ah! s'écria Morillon avec une affreuse gaîlé, est-ce qu'ils étaient du parti des aristocrates , dites donc, lieutenant?
Delbenne baissa la tête, tandis que Barthe aussi disait à Jérôme :
— Eh ! sergent, est-ce que c'est ton frère Paul, l'aristocrate, à qui Jeanne vient de dire d'entrer ? Elle a du bon . Ah ! voilà une occasion de te montrer.
Jérôme se sentit devenir froid, il ne put parler; mais Morillon reprit rapidement :
— C'est celui qui a quitté Nantes avec la Rouarie, m'as-tu dit, Jérôme? De par tous les diables ! laissez-le entrer ; peut-être ne précède-t-il les conspirateurs que de quelques pas. Oh! qu'ils viennent, fussent-ils dix contre un, et j'arrêterai le marquis cette fois.
— Oui ! oui ! dit Delbenne en s'arrachant avec exaltation à son désespoir; qu'ils viennent, qu'ils nous livrent la Rouarie et sa suite, et nous nous battrons enfin, face à face-, je n'aurai pas peur de leur sang.
Les quatre hommes tirèrent leur sabre, et s'armèrent chacun d'un pistolet; puis, sur l'ordre de Morillon, ils se retirèrent dans le cellier, pour voir à quels ennemis ils allaient avoir affaire.
Marie-Jeanne, toujours plongée dans son hideux hébétement, avait repris sa place à table. Elle était seule dans la chambre, quand Paul et Marguerite y entrèrent.
— Eh! bonsoir, la maison, dit Paul en paraissant; vous voilà, Marie-Jeanne. Où est donc Lefort?
— Mon frère est là, dit celle-ci en montrant du doigt la porte qui menait du cellier à l'écurie.
— Est-ce qu'il dort déjà, le gars ? dit Paul. Marie-Jeanne répondit avec un sourire d'idiote :
— Oui, il dort, et il dort bien.
Paul, surpris de cette réception, examina la table, et reprit enfin d'un ton soupçonneux et alarmé :
— Et pendant qu'il dort, vous faisiez ripaille, à ce que je vois?
— Oui , oui , dit-elle , nous buvions, et ils criaient Vive Marie- Jeanne !
— Et que sont-ils devenus, ceux qui étaient assis avec vous ?
A l'instant où Marie-Jeanne allait répondre Morillon rentra seul.
Quand le commissaire de la Convention parut devant Paul et Marguerite, ce n'était plus le rude compagnon qui cheminait si vigoureusement dans la forêt, et qui buvait si joyeusement un instant avant ; il paraissait brisé de fatigue et semblait pouvoir à peine se traîner.
Un mot avait suffi à Morillon pour préparer cette entrée.
— C'est ton frère, avait-il dit tout bas à Jérôme, c'est un agent des aristocrates. Eh bien ! si lu ne veux pas que nous te forcions à faire de ton frère ce que Marie-Jeanne a fait du sien, laisse-moi agir et tais-toi. D'ailleurs, avaitil ajouté en se tournant vers Delbenne, il est temps de commencer notre comédie.
Morillon, nous l'avons dit, avait une belle figure et quelque chose de théâtral, qui, aux yeux d'un paysan comme Paul Robertin, pouvait passer pour de la distinction.
— Pardon, mes amis, dit-il en entrant, pardon si nous nous sommes enfuis à votre approche, mais quand la proscription pèse sur la tête de pauvres malheureux, il leur est permis de craindre tous ceux qu'ils ne connaissent pas.
FRÉDÉRIC SOI LIÉ
Cependant Piuirenamina et lui dit d'an ion prudent:
— Voua noue connaissez donc maintenant, monsieur?
— Marie-Jeanne ne voua a-t-eiie paa nommé? n'êtes- \.)us pas le Iris du vieux Rebertln, if Fermier de M. de Perbruck? N'avei-vous pas quitté la ferme de votri père avec ii* marquis de la Rouarle ci d'autres gentllshommea? sans doute vous les précèdes ici, et ils vont arriver?
Tentes eee circonstances, adroitement rappeléea, rassurèrent Paul, et il répondit avec, plus de confiance :
— Le marquis marche à sa guise, et 8*11 devait venir
ici, il y a longtemps qu'il y sérail. Ou nous a l.iissés eu route avec l'ordre d'aller le rejoindre, el nous étions entras ici pour voir si nous pourrions y trouver des chevaux a acheter.
L'œil de Morillon brilla d'une joie singulière, et il reprit avec une certaine indifférence, pendant que Marguerite l'observait attentivement:
— Oui, mon ami, oui, vous trouverez ici des chevaux, et peut-être pourrons-nous faire roule ensemble.
— Tiens, dit Paul, est-ce que vous allez aussi à...
Marguerite le tira brusquement par sa veste, et l'interrompit au moment où il allait dire le nom de l'endroit où la Rouarle comptait se rendre.
— 11 est dangereux, dit Marguerite, de voyager en troupes nombreuses par le temps qui court, et comme, d'après le nombre des couverts qui est sur cette table, vous devez être au moins quatre, nous ferons bien de voyager chacun de noire côté.
— A votre aise, mon garçon, dit Morillon, qui ne voulait pas montrer le dépit que lui donnait l'observation de Marguerite, et qui, prompt à tirer parti des obstacles comme des circonstances favorables, pensa qu'il vaudrait peut-être mieux suivre la trace de ces deux paysans que de voyager «n compagnie avec eux.
— Mais où sont donc vos compagnons V dit Marguerite, est-ce que la venue de deux voyageurs les a épouvantés?
— Ils préparent les chevaux pour notre départ, répondit Morillon.
Marguerite continua à l'examiner, et reprit:
— Partez-vous donc à l'instant même?...
Morillon parut écouter un bruit extérieur et répliqua aussitôt :
— Nous attendons encore quelques amis, les voici précisément qui arrivent; dus qu'ils se seront reposés, nous reprendrons notre roule et vous serez libre de continuer la vôtre de votre côlé.
Aussitôt il alla vers le cellier et donna à Jérôme et à Delbenne, qui y étaient demeurés , l'ordre d'aller préparer les chevaux. Dès qu'ils furent dans l'écurie, Morillon revint à la porte de la chambre basse et après avoirreconnu que deux cavaliers venaient de s'arrêter en face de la maison, il cria à haute voix :
— Eh! là-bas, venez-vous de Nantes?
— Nous venons de Nantes et de son château, répondit l'un des voyageurs.
— C'est bien, dit Morillon, qui avait fait donner par Jérôme ce mot de reconnaissance à son beau-frère Sylvestre, entrez...
Les cavaliers entrèrent dans la cour, et s'arrêlèrent à la porte de la chambre basse.
— Laissez là vos bêtes, dit Morillon à ceux qui venaient de descendre de cheval, attachez-les aux barreaux de la fenêtre, et buvez un coup, nous allons repartir tout à l'heure.
Aussitôt deux nouveaux personnages parurent dans la rabane: c'étaient Sylvestre Landais et Saturnin Fichet; Marguerite, ou Jacques Pèlerin, les reconnut et se recula vivement dans le coin le plus sombre de la salle basse. Paul les reconnut de même, et se retira près d'elle.
— Asseyez-vous là, monsieur, dit Morillon à Fichet, je n'ai que quelques mots à vous dire... ici, du moins. Quant à vous autres, ajouta-t-il en se tournant vers Paul et Mar-
guerite, faites vos affaires avea Marie-Jeanne si vou
pouvez ; vous devez comprendre que nous n'avons aucune envie de confier I'"- noires a des geCI qui se iiionln ut si
soupçonneux*
Saturnin, comme on doit le croire, était fort curieux d'apprendre la cause du rendez-vous qui lui avail i'l ■
donné, ei probablement Morillon avait hâte d'accomplir
le dessein qui l'avait amené dans celte maison, lm
la recommandation qu'il venait de faire amena un nouvel incident, en attirant l'attention de Sylvestre el de Flcliet du côté de Paul et de Marguerite. Sylvestre les reconnut et s'écria vivement en apercevant le prétendu Jacques
Pèlerin :
— Eh! voilà le gars qui m'a fait arrêter ainsi que Je» rôme, et qui vous a fait arrêter aussi, monsieur Saturnin Fichet.
— En effet, dit Saturnin, c'est lui. Pardon, monsieur, ajouta-t-il en s'adressant à Morillon, mais qui que VOUS soyez, méfiez-vous de ce misérable, c'est lui qui m'a livré comme étant le comte de Perbruck.
— Quoi! c'est lui ! s'écria Morillon stupéfait; c'est vous ! reprit-il en courant vers Marguerile, et la ramenant vers la table pour mieux la considérer à la lueur des chandelles allumées; c'est donc vous qui avez sauvé le marquis de Perbruck ?
Marguerite, étonnée à son tour de voir cet étranger instruit de celte circonstance, répondit résolument :
— Qui vous a dit cela?
— Allons , allons, ma belle... non, reprit-il, je me trompe, mon garçon, reprit Morillon d'un air ravi, ne vous cachez pas avec nous, je sais l'histoire qui vous est arrivée chez le vieux Mathurin Fichet; je sais comment vous avez fait arrêter Jérôme, qui voulait faire pendre le marquis, je sais tout cela.
Morillon avait appris cette histoire de Jérôme lui-même, et il s'en était servi avec cette présence d'esprit qui le rendait si prompt à se tirer des pas embarrassans. Mais comment savait-il le véritable sexe de Marguerite ? Cela s'éclaircira plus tard. Cependant, il s'arrêla,et regarda lour à tour Fichet et Marguerite, comme un homme qui, arrivé à l'embranchement de deux roules , cherche à deviner quelle est la meilleure; mais Morillon n'hésitait jamais longtemps : il se résolut à suivre celle qu'il s'était tracSe d'abord, et à faire suivre par un autre celle qui se présentait alors. Il reprit donc :
— Nous savons tout cela, et comme nous ne voulions pas que ce brave Saturnin Fichet fût la victime de voire supercherie, nous l'avons fait sortir du château pour qu'il se joigne à nous, et nous aide à renverser ces infâmes gredins, ces infâmes gueux de républicains.
— A la bonne heure ! dit Paul, tout émerveillé de celle rencontre, si vous êtes décidément pour les bons, vive le roi ! et gare à «eux qui nous tomberont sous la main. Quant à toi, Sylvestre, ajouta-t-il, je pense que la prison t'a guéri de ta manie de faire le républicain, comme l'oncle Roberlin.
— Ah! dit Sylvestre en montrant le poing... Non, ce n'est pas la prison qui m'a guéri, c'est ce gueux de Poiré... Il a fait arrêter l'oncle et la fille, et maintenanl il dit à Rose : Épouse-moi, ou je fais couper la tête à ton père.
— Vous étiez donc aussi en prison ? dit Morillon.
— Oui, et le vieux scélérat m'a mis à la porte, parce qu'il savait bien que si je l'avais rencontré dans quelque corridor, ou dans la cour, je l'aurais étranglé sur place, au risque d'être guillotiné... pour ça je n'en aurais pas eu de regrets. Pour la république ou pour le roi... c'est autre chose.
— C'est bien, dit Morillon, causez de tout ça avec votre beau-frère, mais nous avons à parler d'affaires plus importantes avec monsieur.
11 fit signe à Saturnin de s'asseoir près de lui. Marguerite s'était placée sur une huche assez près d'eux
pour pouvoir bien les entendre; mais soit que Morillon ne s'en inquiétât point, soil qu'il ne s'en fut pas aperçu, il s'adressa presque aussitôt à Saturnin.
Pendant ce temps Marie-Jeanne avait quitté la table, et attirée sans doute par un instinct secret, elle vint s'asseoir près de Marguerite, comme si elle avait deviné qu'elle ne trouverait pitié que dans ce cœur qui souffrait comme le sien.
— Dites-moi donc, lui dit-elle tout bas, dites-moi donc pourquoi Henri s'est en allé.
— Silence! lui dit de même Marguerite, ne troublez pas la conversation de ces messieurs. Et elle se coucha comme pour dormir.
De son côté Morillon disait à Saturnin :
— Monsieur Fichet, je suis chargé de vous faire, de la part du marquis de la Rouarie, une proposition bien étrange.
— Faites, lui dit Saturnin, mais je vous préviens qu'il est peu probable que je l'accepte...
— On ne vous demande qu'une chose, c'est de donner votre parole d'honneur de ne pas la révéler, si par hasard elle ne vous convient pas.
— C'est un engagement que je puis prendre, dit Saturnin, mais je désirerais cependant savoir à qui j'ai l'honneur de parler.
— Je m'appelle le marquis de Venanceaux, dit Morillon, et ce nom que je vous confie sans crainte, doit suffisamment vous dire qui je suis.
A ce nom parfaitement connu parmi les royalistes, Saturnin s'inclina : c'était celui d'un gentilhomme breton qui, établi depuis vingt ans en Amérique, avait annoncé, par toutes les gazettes du Nouveau-Monde, qu'il rentrait en France pour y combattre l'anarchie. Venanceaux, arrêté à Saint-Malo, pourrissait dans un cachot, et Morillon pouvait prendre son nom en toute sûreté. Fichet, avons-nous dit, le salua avec le respect qu'on doit aux grands dévoûmens, et Marguerite écouta plus attentivement, mais elle ne put entendre que ces paroles que Marie-Jeanne lui glissa dans l'oreille en ricanant:
— Pourquoi donc le citoyen Morillon ne boit-il plus et ne crie-t-il plus Vive Marie- Jeanne !
Marguerite tressaillit au nom de Morillon. Celui-ci, qui vit ce mouvement, et qui craignait une indiscrétion de la folle, lui dit brusquement :
— Allons, Marie- Jeanne, laissez donc dormir ce garçon, et allez voir dans le cellier si Henri prépare nos chevaux.
Marie-Jeanne obéit. Mais à peine fut-elle à la porte, qu'elle se recula avec horreur, en disant :
— Je ne veux pas réveiller mon frère.
Elle s'assit sur ses talons au pied de l'escalier, qui montait au grenier, et ayant retrouvé là la hache qu'elle y avait laissée, elle se mita la regarder comme fait un enfant d'un jouet. Pendant ce temps Paul et Sylvestre, retirés dans un coin, s'étonnaient entre eux de l'absence de Lefort et de l'air égaré de sa sœur. Fichet , de son côté, disait à Morillon:
— Votre nom, monsieur le marquis, médit suffisamment la confinnee que je puis avoir en vous, mais il m'apprend aussi que la proposition que vous avez à me faire se rattache aux intérêts politiques de ce pays, et je vous préviens que sous aucun prétexte, je neveux m'en occuper.
Morillon examina Saturnin , pour s'assurer si cette détermination était sincère. Le ton dont avait parlé Fichet était parfaitement décidé, mais probablement Morillon comptait sur les propositions qu'il avait à faire à Fichet, car il reprit immédiatement :
— Refuseriez-vous encore si vous saviez qu'il s'agit pour vous d'un grand nom , d'un rang élevé, d'un beau titre et d'une immense fortune?
Saturnin ouvrit de grands yeux, et, malgré sa prétendue décision, il fut curieux de savoir comment on pourraiMui
procurer de pareils avantages et quels services on lui demanderait pour les lui assurer.
— Je ne comprends pas, monsieur le marquis, dit-il à Morillon, que l'on puisse faire de pareilles propositions à un homme comme moi, qui ne suis rien et qui ne peux rien.
— On vous fera quelque chose, et vous pourrez beaucoup. Ecoutez-moi bien.
Avant de continuer, Morillon regarda autour de lui, pour voir s'il ne pourrait pas être entendu ; surpris des regards de Marguerite furtivement attachés sur lui, il parut hésiter.
— Pardon, dit-il à Saturnin Fichet, nous ne sommes pas ici en lieu sûr pour parler de si graves affaires; je n'aime pas ceux qui dorment les yeux ouverts; suivezmoi, monsieur Fichet, et je vais tout vous dire.
Aussitôt Morillon entraîna Saturnin dans la cour, et comme il fermait la porte, qui ouvrait de l'intérieur de la cliaumièresur le dehors, celle qui faisait communique! la salle basse avec le cellier se ferma aussi.
Sylvestre et Paul, qui se trouvèrent ainsi enfermés avec Marguerite et Marie- Jeanne, se regardèrent entre eux, en se demandant ce que cela signifiait.
— Cela signifie, dit Marguerite à voix basse, que nous sommes tombés dans les mains de ce féroce Morillon, qui a promis aux bourreaux de Louis XVI de leur livrer le marquis de la Rouarie.
— Nous sommes trois, dit Paul, et ce n'est pas un homme, quel qu'il soit, qui me fera peur.
— Il y a aussi du monde là, dit Marguerite, en montrant la porte du cellier.
— Il y amonami, dit Marie-Jeanne d'une voix chancelante, il y a mon bel Henri.
— Henri Delbenne? dit Marguerite, en se penchant vers la folle.
— Oui ! oui ! répondit-elle, c'est lui qui est là, et d'autres aussi.
— Nous sommes perdus , dit Paul.
— Parle pour toi, repartit Sylvestre en se reculant de son frère; moi je suis pour les patriotes, ajouta-t-il en élevant la voix comme pour se faire entendre du dehors, et, ma foi, vive la république, et mort aux aristocrates !
— Ah ! dit Marie-Jeanne en riant, c'est bien, ça ! c'est bien !
— Te tairas-tu, misérable ! dit Paul à Sylvestre ; et lorsque nous sommes en danger, ne nous viendras-tu pas en aide ?
— Vous vous y êtes mis, tirez-vous-en, dit Sylvestre.
— Oublies-tu , reprit Paul, que tu as été le mari de ma sœur et que je t'ai appelé du nom de frère?
— Il n'y a plus de frère , repartit Sylvestre brutalement.
— C'est vrail c'est vrai! dit Marie-Jeanne joyeusement et brandissant sa hache , il n'y a plus de frère !
C'était le commencement de la scène horrible qui fit donner à cette demeure le nom de maison de sang.
Pendant que cela se passait dans l'intérieur de la cabane, Morillon recevait son cheval des mains de Jérôme, et Saturnin, sur l'invitation pressante du prétendu marquis de Venanceaux, était remonté sur le sien et gagnait la barrière par laquelle on sortait de la cour. Pendant que Morillon, resté en arrière, paraissait ramasser les rênes de son cheval, il disait tout bas à Delbenne, qui s'était approché de lui :
— Il faut que ces trois paysans soient arrêtés immédiatement. Vous renverrez à Nantes Paul et Sylvestre; quant à celui qui est couché sur la huche, et qui ressemble plutôt à une femme qu'à un garçon, vous le laisserez s'échapper dans une heure, de façon à ce qu'il croie avoir trompé votre surveillance, mais que quelqu'un le suive pas à pas et qu'on me donne avis de ce qu'il sera devenu.
— Je m'en charge, dit Parthe.
A l'instant Morillon monta à cheval et rejoignit rapi-
FRÉDÉRIC SOUUlv
ilonnnt Saturnin Ficbel , et tous deux quittèrent la ferme.
Delbenne resta donc avec. lîarlhe et Jérôme; ils entendirent alors les voix tumultueuses de ceux qui étaient enfermés dans la salle basse. Ils B'approcbôrenl de la fenêtre pour examiner a travers les carreaux Cfl qui se
passait dans l'Intérieur. Paul menaçait Sylvestre, et celui ci lui répondait par les plus grossières injures. Sainement Marguerite voulait s'interposer entre eux. Elle tachait de persuader à Sylvestre qu'il ne se sauverai! pas en se mettant du côté de leurs ennemis, et qu'il ferait bien mieux de se joindre et d'essayer de s'échapper tous ensemble.
Mais Sylvestre répondait avec fureur qu'il lui importait peu que Paul s'échappât, pourvu que lui-même se tirât sain et sauf du danger.
— Ainsi, disait Paul, si nous étions les plus forts, tu crierais donc \ i\e le roi!
— Je crierais Vive le roi ! répliqua Sylvestre.
— Et parce tu crois que les républicains sont nombreux, tu cries Vive la république!
— Eli bien! oui, je crie Vive la république!
— Ab ! par tous les diables, dit Paul en s'élançant sur Sylvestre, tu ne crieras pas longtemps, misérable renégat!
Les deux frères se prirent au collet, et une lutte terrible commença entre eux. Marguerite les suppliait vainement, et Marie- Jeanne, riant et se balançant dans un coin, répétait toujours d'une voix sinistre :
— C'est bien, c'est bien, il n'y a plus de frères! Jérôme, qui était au dehors, et qui voyait cet horrible
combat à travers les vitres de la croisée, dit alors à Delbenned'un ton suppliant :
— Ne serait-il pas temps de les arrêter, lieutenant? Mais celui-ci, les yeux fixés sur Marie-Jeanne, qui
s'était levée et qui tournait autour des lutteurs en riant et en chantant, Delbenne ne l'entendit pas, et ce fut Barthe qui lui répondit :
— Laissons-les faire; s'il y en a un qui tue l'autre, notre tâche sera plus facile, et s'ils nous font le plaisir de se tuer tous les deux, nous n'aurons plus rien à faire ici, et l'autre petit pourra s'échapper à son aise, sans qu'il soit besoin d'arrêter personne.
Jérôme ne respirait plus, c'est à peine s'il voyait à travers les larmes qui lui venaient aux yeux; c'est à peine s'il entendait à travers le bourdonnement qui bruissait dans sa tête.
Cependant la lutte devenait de plus en plus terrible, de sourds gémissemens annonçaient des efforts désespérés de la part des deux combattans pour se terrasser l'un l'autre. Tout à coup ils se séparèrent, le visage meurtri, les vêtemens en lambeaux, les cheveux en désordre, ils se mesurèrent du regard, et profitèrent ensemble de cet instant de repos pour tirer chacun de sa poche leur long couteau de paysan. Chaque frère ouvrit le sien, et tous deux poussant à la fois un «ri furieux et sauvage, se précipitèrent de nouveau l'un sur l'autre.
— Oh ! s'écria Jérôme en s'élançant vers la fenêtre, je ne puis pourtant pas laisser mes frères s'égorger ainsi.
Comme si Marie-Jeanne l'eût entendu, elle se mit à crier d'une voix plus terrible et plus sinistre :
— C'est bien ! c'est bien ! il n'y a plus de frères ! Delbenne semblait avoir perdu tout sentiment de force
et de volonté, mais Barthe arrêta Jérôme en lui disant:
— Pourquoi les empêcher de s'égorger? ne vois-tu pas qu'ils font ta besogne?
A ce moment les deux paysans se séparèrent de nouveau ; mais au lieu de prendre du champ, comme ils avaient, fait la première fois, pour s'attaquer avec plus de fureur, ils s'arrêtèrent tous les deux et tombèrent presque en même temps.
Cette fois Jérôme s'élança dans la salle basse en brisant la fenêtre par laquelle il avait assisté à cet horrible spectacle; ses deux frères le reconnurent a la fois; Syl-
vestre se souleva par un mouvement eonvulsif, a dit à Jérôme :
— 'liens, liens, voilà Paul, le brigand royaliste, qui
m'a assassiné parce que je criais.- Vive la république ! a ces paroles Paul se souleva aussi tout ensanglanté, et voyant Jérôme devant lui, il s'écria dans un derniei effort de rage :
— Ab ! t«i aussi lu veux m'assassiner !
Jérôme voulut le soutenir. Paul se recula ivre de colère cl de douleur; il se tourna de tous côtés d'un air égaré, et apercevant Marie-Jeanne, qui continuait à crier avei
une joie furieuse et en agitant, sa hache :
— C'est bien 1 c'esl bien ! il n'y a plus dit frères)
Il lui arracha l'arme fatale, et se précipitant sur Jérôme, il lui en déchargea un coup terrible sur la tête.
Jérôme tomba, et Paul, resté seul debout, brandit la hache en l'air, et cria Vive le roi !
Un coup de pistolet parti de la main de Jérôme suivit immédiatement ce cri, et Paul, tué par ses deux frères, tomba à son tour sur le «adavre de ses deux frères tués par lui.
A ce moment, Marie-Jeanne, prise d'un délire frénétique, se mit ù courir et à danser a travers la chambre en criant toujours :
— C'est bien, c'est bien, il n'y a plus de frères! Eh ! les gars, les gars ! levez-vous , venez voir Lefort, il est comme vous ; il dort, il dort!
Pendant ce temps, Delbenne, resté près de la croisée, était tombé sur ses genoux, et sa tête cachée dans ses mains, il murmurait sourdement :
— O mon Dieu, mon Dieu ! prenez-nous en pitié ! Quant à Barthe, appuyé sur le bord de la croisée, il regardait tranquillement cet affreux spectacle, en disant :
— C'est drôle !
Mais presque aussitôt, il quitta son poste, en voyant Marguerite qui semblait vouloir se diriger du côté de cette croisée ouverte- Il poussa rudement le lieutenant, qui, revenu enfin de sa stupeur, entra dans la salle basse et cbercha à s'emparer de Marie-Jeanne.
Pendant ce temps , Marguerite voyant qu'on ne s'occupait point d'elle, gagna la croisée, et apercevant le cheval de Sylvestre, qui était resté attaché près de la porte, elle s'en empara et s'éloigna rapidement. Mais déjà Barthe avait repris aussi son cheval ; il se mit à la poursuite de Marguerite, qu'il put voir fuir du côté de Guéménée, car déjà le jour s'était levé.
Le malheureux lieutenant était resté seul avec Marie- Jeanne; le délire de la jeune fille ne se calma point... Cependant, Delbenne, grâce à ses supplications, parvint à lui faire quitter cette chambre pleine de cadavres. Mais à peine avaient-ils mis l'un et l'autre le pied dans la cour, qu'une demi-douzaine de gendarmes y parurent aussitôt, et reconnaissant le lieutenant, ils s'arrêtèrent, et le brigadier lui dit:
— Savez-vous la nouvelle, lieutenant? Le marquis de la Rouarie, accompagné de cinq ou six de ses partisans, a passé la nuit dans la grange qui est là- bas au bout du champ de luzerne.
— D'où savez-vous cela? s'écria Delbenne stupéfait.
. — Je le sais de moi-même, répondit le brigadier, car il n'y a pas dix minutes que je l'en ai vu sortir.
— Et vous ne l'avez pas attaqué? s'écria le lieutenant. — Je vous fais observerait le brigadier, que j'étais seul
dans ce moment-là, et qu'ils étaient au moins huit, parfaitement montés et armés ; j'ai poussé jusqu'à Guéménée pour aller chercher la brigade, et je venais ici arrêter Lefort et tâcher de savoir de lui quel chemin ils avaient plis.
— Mon frère dort! toujours! toujours! dit Marie- Jeanne.
— Eh bien ! qu'est-ce qu'elle a donc? dit le brigadier en remarquant l'air égaré de la pauvre fille.
— Entrez là-dedans, dit Delbenne, et vous le verrez... J'y étais tout à l'heure avec le commissaire de )a Conven-
tion ; nous avons eu ici même une escarmouche avec des royalistes.
— Oh ! oh ! dit le brigadier en passant la tête par la croisée et en regardantdans la chambre, trois hommes de tués, c'est gentil -, etLefort, où est-il?
— 11 a été tué aussi, dit Delbenne rapidement, et ce malheur a tellement frappé Marie-Jeanne qu'elle en est devenue folle.
— Bon, dit le brigadier, ils ne s'aimaient pourtant pas trop.
Puis il ajouta en se tournant vers Marie-Jeanne :
— C'est triste; une belle fille comme ça, et qui, maintenant qu'elle va hériter de son frère, est un parti qui n'est pas à dédaigner pour personne.
— Hériter de mon frère! s'écria Marie- Jeanne en regardant fixement le brigadier; ah! c'est vrai, c'est vrai, reprit-elle en poussant un horrible éclat de rire, c'est moi qui hériterai de son bien !
— C'est l'usage maintenant, dit le brigadier.
— Oui, oui, répliqua-t elle en s'asseyant par terre, et avec l'horrible accent de la joie des idiots, c'est bon, c'est bon, la république ! les sœurs qui tuent leurs frères héritent de leurs biens !
— Elle est folle! s'écria vivement Delbenne.
— Ça se voit bien, fit le brigadier; ah ! dame, maintenant, lieutenant, vous ne pouvez plus l'épouser.
— L'épouser! dit Delbenne avec horreur, jamais, jamais!
A ce mot il prit la bride de son cheval, pendant que Marie, réveillée de son délire par ce mot terrible ; jamais! se relevait et fixait un regard ardent sur Delbenne.
— Où allons-nous, lieutenant? dit le brigadier.
— Où vas-tu, Henri? s'écria Marie-Jeanne.
— A la poursuite de la Rouarie, répondit Delbenne en s'adressant à ses hommes et sans regarder Marie-Jeanne.
Aussitôt il lança son cheval hors de la cour de la ferme, et les gendarmes le suivirent au galop.
Marie-Jeanne restée seule le regarda s'éloigner, puis se passant la main sur le front, elle murmura tout bas :
— Jamais, jamais, a-t-ildit! et c'est pour lui que je l'ai tué. Oh! misérable, misérable que je suis !
L'ivresse du sang et du vin était dissipée, la raison lui était revenue, et avec la raison le remords et le désespoir.
Ainsi périrent trois hommes de celte nombreuse famille des Robertin, fameuse par la force et le nombre de ses enfans.Nous retrouverons plus tard le Robertin de Blain, et l'on jugera quelle singulière fatalité pesa sur ces malheureux. Revenons maintenant à Saturnin Fichet.
Morillon, après avoir donné ses ordres à Delbenne et à Barthc, avait rejoint Fichet. Celui-ci, malgré sa résolution de rester étranger à tous les événemens qui se préparaient alors dans l'ouest de la France, tournait et retournait dans sa tète la dernière phrase du prétendu marquis deVenanceaux.
« Savez-vous, lui avait-il dit, qu'il s'agit pour vous d'un grand nom, d'un rang élevé et d'une immense fortune? »
Ce sont là des choses qu'on n'ose rêver, et auxquelles on peut ne pas croire quand elles vous sont offertes. Aussi veut-on en avoir l'explication (par pure curiosité, se diton), mais à la vérité parce que de pareilles propositions allument dans le cœur une suit ardefktc. Toutefois, ce qui embarrassait Saturnin, c'était la condition qu'on devait vouloir lui imposer. Fichet n'étail pas, ;i proprement parler, un ambitieux, mais il avait l'ardeur de la jeunesse, et il n'avait pu se soustraire à cette fièvre universelle qui brûlait alors la nation tout entière, et la jetait, selon les partis qui la divisaient, dans ces aventureuses entreprises qui menaient à la fortune età la gloire, ou à
la mort du champ de bataille, voire même alors à celle de l'échalaud.
— Nous pouvons maintenant parler librement, avait dit Morillon en rangeant son cheval à cùté de celui de Saturnin.
— Je vous écoute, monsieur le marquis.
Morillon prit un air confidentiel et dit d'un ton plein de tristesse :
— Apprenez donc une grande nouvelle, le comte Césaire de Perbruck est mort.
— Lui ! s'écria Saturnin ; mais comment , et depuis quand?
— Il y a à peine trois jours, et le plus misérablement du monde. Une chute de cheval dans le bois de Blain. La Rouarie, M. de Perbruck, M. de Paradèze et moi, nous étions seuls avec lui.
— C'est un affreux malheur, dit Fichet, mourir au moment où, revenu de cet étrange exil qu'il s'était impose, il allait reprendre son rang.
— Le malheur est plus grave que vous ne pensez, et cependant il n'est pas irréparable.
— Comment cela?
— D*abord le malheur est plus grave que vous ne pensez, en ce sens que c'est le comte qui a reçu l'assentiment de la plupart des gentilshommes du pays nantais à l'association de la Rouarie.
— Je lésais, dit imprudemment Saturnin, qui malgré lui riait tout bas au souvenir de la scène qu'il avait jouée au château d'Arches.
— Ah! fit Morillon, vous le saviez? Très bien! reprit-il aussitôt, mais ce que vous ignorez sans doute, c'est que tous ceux qui se sont engagés sur les incitations du comte de Perbruck, ne l'ont fait qu'à la condition que le comte serait leur chef. Ils n'ont foi qu'en lui, et s'il disparaît, tous disparaîtront avec lui.
— Ah ! dit Saturnin, je ne les croyais pas dans de pareilles dispositions, et je ne m'imaginais pas que M. Cesaire de Perbruck eût une pareille importance.
Morillon s'aperçut qu'il s'adressait à un homme qui en savait plus qu'il ne pensait, et il en prit note en lui-même, soit pour le présent, soit pour l'avenir.
— Vous ignorez donc, reprit-il en examinant l'effet d<» ses paroles, vous ignorez combien les choses ont changé depuis près d'un mois que vous êtes en prison.
— C'est possible, dit Saturnin d'un air qui rassura Morillon.
— Le comte de Perbruck, continua celui-ci, est devenu l'espérance et le drapeau de tous les gentilshommes delà basse Bretagne; et c'est au moment où la mort du roi va déterminer un soulèvement général qu'un misérable accident nous prive d'un chef important et de tous ceux qui devaient le suivre. « Ah ! s'il vivait encore ! » s'est écrié la Rouarie. C'est alors qu'une pensée étrange, extravagante même est venue à M. de Paradèze : « Ne peut-on le faire revivre? » a-l-il dit. Jugez de notre étonnementà tous. Alors il a rappelé au marquis de Perbruck que celui-ci lui avait parlé quelquefois d'un jeune homme dont la ressemblance avec le comte pouvait tromper les plus clairvoyans. A cette parole, je ne dois pas vous le cacher, le marquis, ayant deviné le projet de M. de Paradèze, s'est récrié violemment; sa tendresse, son orgueil, tous ses senlimens se sont révoltés à la pensée de vous faire passer pour son fils.
Saturnin écoutait Morillon les yeux ouverts, la bouche béante, comme un enfanta qui l'on dit un conte de fées.
-— Moi, dit-il enfin, passer pour le comte de Perbruck? C'est impossible... et puis ce serait un ignoble mensonge!
— C'est ce que le marquis a dit longtemps. Mais quand la Rouarie, pour qui le succès de notre caus? est le seul but qu'il cherche, quand la Rouarie, dis-je, a fait parler ses grandes idées sur le salut de la France, sur le renversement des tyrans sanguinaires qui l'oppriment, quand
FREDKIUC SOI LIE.
il a dît à Perbruck .- 1 Ce n est pas un raenson •••. caroe fils vous l'adopterez, la reconnaissance lui donnera les senlimene d'amour quele sang donne aux enians de noire in ; vous ne déshéritez personne, eJ votre nom prôi de s'éteindre se perpétuera, grâce à ce nouvel héritier^ » quand la Rouarie lui a dit cela, le marquis a été ébranlé, et M. de Paradoxe a triomphé de sa résistance en ajoutant : « Et cet héritier à qui vous transmettrez tous les droite qui appartenaient à l'infortuné qui a succombe, cet hériûer les gardera tous auprès de moi. Mafllle était promise au comte Cesaire de Perbruck, et ma RUe appartiendra & celui que vous appellerez le comte Césaire de Perbruck. » Cel héroïsme de m. de Paradoxe a déterminé Ce marquis.
— Et il a accepté? dit Saturnin avec stupéfaction.
— Il vous al tond.
—•Ce n'est pas possible, ce n'est pas possible! reprit Fichel avec vivacité, et une pareille supposition...
— Est-elle donc si nouvelle dans l'histoire, et sans remonter aux temps anciens, n'avons-nous pas vu en Russie le malheureux Pierre III, si affreusement étranglé et si solennellement enterré, ressusciter cinq fois? Et si Pugatscheff avait eu autant de courage que d'intrigue, s'il avait osé en appeler aux cent mille serfs qui l'attendaient autour de Moscou, peut-être ce Cosaque serait-il, à l'heure qu'il est, czar du plus grand empire de l'Europe sous le nom de Pierre III, depuis longtemps dévoré par la tombe.
Les grandes phrases, les grands noms, les grands exemples, ont une puissance incroyable sur les jeunes imaginations. D'ailleurs, le projet de M. de Paradèze était de ceux qui ne manquent pas dans les temps de révolutions. Saturnin était suffoqué, étourdi, et ne savait que croire et que résoudre. D'un côté il se voyait comte, il se voyait riche, chef de parti, et par conséquent en position de prouver qu'il n'était pas indigne du rang, du nom et de la position qu'on lui offrait; d'un autre côté, il pensait... A qui pensait-il? Ah! c'était un honnête garçon, car il s'écria : — Et mon père?
— Votre père, dit Morillon avec un feint embarras. Eh quoi ! monsieur, votre étrange ressemblance avec le comte ne vous a-t-elle jamais étonné? Quelques propos que vous avez jugés calomnieux alors ne vous sont-ils jamais revenus aux oreilles?
— Monsieur... dit Saturnin, prenez garde...
— Faut-il tout vous dire? reprit Morillon ;M. de Paradèze a non-seulement parlé au marquis de ses devoirs de gentilhomme, il lui a rappelé ses devoirs de père ; il lui a dit que lorsque le fils légitime et avoué n'était plus... il fallait que ce fût l'enfant trop longtemps méconnu qui prit sa place...
— Est-ce vrai ce que vous me dites là? dit Saturnin avec douleur.
— - Et d'où voulez-vous que je sache de pareils détails ? Oui, monsieur, cela est vrai, et le marquis de Perbruck s'est attendri, et... et... c'est maintenant un père, un véritable père qui vous attend.
Saturnin baissa la tête et de grosses larmes sortirent de ses yeux. Morillon, qui l'observait, le laissa à ses réflexions, et tous deux continuèrent leur route silencieusement.
Peut-être nos lecteurs pensent-ils à ce moment qu'ils sont en droit de nous adresser la question que Morillon avait faite à Saturnin en qualité de marquis de Venanceaux : « D'oîi voulez-vous que je sache de pareils détails?» avait-il dit. En effet, d'où Morillon savait-il ces détails? nousdira-t-on. Nos lecteurs veulent-ils bien se rappeler la menace faite h Marguerite par son père ; cette menace, il l'avait réalisée : et cet homme, tantôt caché sous le nom de Lemaître, tantôt sous celui de Marchand, avait repris ses fondions de bourreau sous son vrai nom de Joseph Normant. Pour cela, il lui avait fallu se faire pardonner sa fuite ; il avait donc cherché des protecteurs.
Cétait un temps bizarre que celui où se passe cette
histoire: l'ancien bourreau de Nantes trouva des protecteurs parmi ceux qui jadis avaient crié grâce BOUS l'horrible étreinte de ses Instrumens de torture. Marchand, ou plutôt Lemaitre, avait jadis envoyé Barthe au bagne. Ce fut à ce misérable qu'il s'adressa pour rentrer dans m anciennes fonctions. Mais celui-ci ne lui accorda sa protection qu'à la condition que Normant lui donnerait tous les renseignemens possibles sur les nobles conjuré: , et particulièrement sur les Perbruck. Ceci étant admis, on comprend aisément que Barthe, et par suite Morillon, eussent été initiés à tous les mystères que nous avons raton; s. Ni . lecteurs doivent comprendre maintenant l'étrange inspection faite par Barthe au château de Nantes, la joie de Morillon en reconnaissant dans le jeune paysan qu'il avait rencontré chez Lefort cette Marguerite si attachée à Perbruck; ils comprendront l'ordre qu'il avait donné à Barthe de la suivre partout oti la guiderait son affection, et enfin ils ne s'étonneront plus que Morillon, après avoir inventé la fable grâce à laquelle il voulait faire de Saturnin le complice aveugle de ses projets, fût parvenu à rendre celle fable probable par toutes les circonstances qu'il y avait ajoutées.
Cependant le silence de Saturnin continuait, et Morillon attendait patiemment que la lutte qui s'établissait dans l'esprit du jeune homme fût arrivée à sa lin. Pendant ce temps il avait remarqué un groupe de cavaliers qui les précédait, et qui s'arrêtait à l'angle de chaque chemin, comme pour observer ceux qui les suivaient.
— Eh bien ! monsieur?... dit enfin Morillon ù Fichet.
— Eli bien ! s'écria Saturnin, le sort en est jeté, j'accepte.
— A la bonne heure ! dit Morillon avec joie.
— J'accepte, dit Saturnin, mais avant de prendre le nom du noble et brave frère que j'ai perdu, je veux voir M. de Perbruck, je veux voir M. de Paradèze, je veux voir le marquis de la Rouarie.
— Ce serait tout perdre, dit vivement Morillon, qui touchait enfin au but de tous ses désirs ; nous allons infailliblement rencontrer, d'ici à quelques heures, bon nombre de gentilshommes qui connaissent le comte, et qui vous parleront comme ils lui eussent parlé... Que direz-YOus, que répondrez-vous, qui ne les surprenne étrangement, si vous ne commencez dès à présent le rôle que vous êtes destiné à jouer jusqu'à voire mort? Vous ne pouvez vous cacher comme moi, qui, absent de France depuis plus de trente ans, suis inconnu à la plupart de mes compatriotes.
— Vous avez raison, et cependant j'hésite.
A ce moment, les hommes que Morillon avait aperçus de loin se montrèrent de nouveau à l'angle d'un chemin ; ils s'arrêlèrent et semblèrent se concerter entre eux. L'un d'eux se détachant, vint droit à la rencontre de Saturnin et de Morillon : c'était un vieillard.
— Pardon, messieurs, leur dit-il , mais neus désirerions savoir si c'est avec intention ou seulement par hasard que vous suivez la même route que nous.
— Nous allons où il nous plaît et comme il nous plaît, dit Saturnin. Mais il me semble, monsieur, que ce n'est pas la première fois que j'ai l'honneur de vous voir.
— En effet, repartit le vieillard... Attendez ! attendez ! cria-t-il à ceux qui l'accompagnaient, c'est un ami !
Les autres cavaliers revinrent pendant ce temps; le vieillard dit à Saturnin :
— Eh bien! comte de Perbruck, c'est donc après-demain soir que nous nous réunissons tous?
Puis il ajouta plus bas :
— Peut-on parler devant votre compagnon?
— Le marquis de Yenanceaux, dit Saturnin.
— Soyez le bienvenu, fit joyeusement le vieillard, nous vous attendions, et des bruits fâcheux nous avaient lait craindre que vous ne fussiez arrêté.
— Oui, dit Morillon avec une audace imperturbable, ils ont cru me prendre à Saint-Malo, et peut-être croientils me tenir encore, car je leur ai laissé entre les mains
un valet de chambre dévoué, qui montera sur l'échafaud plutôt que de désabuser ses bourreaux. Mais dites-moi, comte, en s'adressant à Saturnin, à qui ai-jc l'honneur de parler ?
— M. dcChampagnolles, dit Saturnin, qui, comme on le voit, avait tout à fait accepté son rôle.
— Et, ajouta M. de Champagnolles à mesure que les cavaliers arrivaient, voici M. Picot de Limoëlan, MM. de Grenville, Groutde la Motte, le baron de Laguyamarais.
Et chacun saluait, tandis que Morillon gravait dans sa mémoire ces noms qu'il devait proscrire, et regardait avec un joyeux sourire se courber devant lui ces têtes qu'il devait faire tomber quelques mois après.
La conversation s'engagea alors, et Morillon admira le talent avec lequel Saturnin jouait son rôle de Pcrbruck, tout en devinant qu'il devait être plus avant, qu'il ne l'avait pensé jusque-là, dans les projets des royalistes. Mais ce n'était pas assez pour Morillon que d'avoir surpris les noms de quelques-uns des conjurés; c'était la Rouarie qu'il voulait avoir, et avec lui la liste de tous ceux qui étaient engagés dans cette vaste association. Sa première expédition en ce genre dans le Dauphiné lui avait donné quatre-vingts victimes, il en voulait au moins le double dans celle qu'il tentait.
— Messieurs, dit-il au bout de quelques minutes, nous commettons une grave imprudence; ce n'est qu'en voyageant isolément, et deux à deux tout au plus, que nous pourrons tromper l'infatigable surveillance de ceux qui nous poursuivent sans nous connaître personnellement, mais qui savent quels sentimens animent en secret tous les nobles de la Bretagne. Il serait temps de nous séparer...
— C'est juste, dit M. de Champagnolles ; bonne chance pour chacun de nous, et à après-demain.
— Quel chemin comptez-vous suivre ? dit Morillon ; il faut éviter de nous rencontrer.
— Mais, dit M. de Champagnolles, je prendrai par Dcrval, Fougeray ; je retournerai à Rennes parChàteaugiron et Chàteaubourg, et j'arriverai à la forêt d'Hédée par Saint-Aubin-d'Aubigné.
— Moi, reprit Lemoëlan,je vais passer par Lohéac, Plélan, Monlfort, et j'atteindrai rapidement Hédée.
Chacun dit ainsi la route qu'il devait suivre. Tous ces itinéraires aboutissaient au même but. Mais ce n'était pas encore assez, les montagnes et les bois qui entouraient Hédée pouvaient offrir mille asiles aux conjurés, sans que la plus active poursuite pût les découvrir .«Morillon ne savait encore que la moitié de ce qu'il voulait.
— Et vous, monsieur? lui dit M. de Champagnolles.
— Moi, reprit Morillon, qui voulut se donner l'avantage de pouvoir agir sans qu'on le soupçonnât, je voyagerai avec le comte jusqu'à Rennes. Là, nous nous séparerons, car il faut que j'entre dans cette ville. J'y dois trouver des nouvelles et y joindre quelques amis. Quant à M. de Perbruck, il serait imprudent à lui de traverser cette ville comme moi qui suis inconnu, et d'ailleurs on me croit en prison. C'est pour cela que la Rouarie m'a confié cette mission.
— Vous allez sans doute dire à ceux qui ne le savent pas le lieu de la réunion?
— C'est cela, dit Morillon, je vais leur dire le lieu du rendez-vous, puis je m'y rendrai seul.
— Et après une si longue absence, reprit M. de Champagnolles, êtes-vous sûr de trouver la caverne Saint-André?
Morillon fut sur le point de laisser échapper sa joie à cette parole.
— Peut-être, répondit-il avec un sourire qu'il ne put maîtriser, peut-être me ferai-je accompagner.
— Prenez garde, dit Champagnolles ; il vaudrait mieux entrer tout simplement par le château que par le souterrain.
— J'agirai selon les circonstances, ditMorillon. Adieu, messieurs, et à après-demain.
— A minuit, dit un des cavaliers.
— A minuit, reprit Morillon pendant qu'ils s'éloignaient.
Enfin il avait atteint le but de tant d'efforts, dotant de persévérance. Malgré lui, sa joie perçait dans son regard, dans son geste, dans l'agitation qui lui faisait tourmenter les rênes de son cheval.
Saturnin était trop préoccupé de l'immense responsabilité qui pesait sur lui pour prendre garde aux étrange:; hilarités de Morillon. Cependant celui-ci, ravi de son succès, se demanda si le complice qui l'avait si bien servi ne viendrait pas tout déranger. Le véritable comte de Perbruck pouvait être vivant; d'autres pouvaient le rencontrer et se demander comment on l'avait vu en même temps à des distances très éloignées. Il y avait alors de quoi s'étonner; on voudrait s'expliquer cette ubiquité, et peutêtre remettrait-on à un autre jour ou dans un autre lieu la réunion où Morillon comptait prendre d'un seul coup de filet tous les chefs de cette redoutable conspiration.
Le danger existait déjà, mais chaque moment pouvait l'accroître, le décupler. Fichet avait donné à Morillon tout ce que celui-ci pouvait en attendre. La résolution du terrible agent de la Convention fut bientôt prise ; et tandis que Saturnin marchait devant lui, tandis qu'il se voyait à la tête d'une division d'armée, combattant, triomphant, couvert de gloire et au plus haut point de la fortune, un coup de pistolet l'atteignit à la tête et le renversa de son cheval. A l'instant même Morillon s'échappa de toute la vitesse du sien, car il venait d'entendre derrière lui le galop pressé d'un cavalier. 11 avait à peine tourné trois ou quatre angles des sentiers qu'il parcourait, qu'il se trouva en face de Barthe, qui lui dit :
— Par làkpar là, la fille du bourreau a pris ce chemin.
— Laisse là cette malheureuse , s'écria Morillon , nous les tenons... A Rennes! à Bennes!... Va... parcours tout le département, crève dix chevaux, mais fais arriver pour demain toutes les brigades disponibles.
~ OU se réuniront-elles ? dit Barthe.
— A Rennes! à Tiennes !... demain je vous donnera/ mes ordres.
— Et le coup sera bon ?
— Oui, dit Morillon, des têtes pour la guillotine, et de l'or pour nous !
— Vivat ! s'écria Barthe
— Et les deux paysans? ditMorillon.
— Ils ont épargné la besogne au bourreau, ils se sont entre-égorgés ; mais vous , ajouta Barthe , qu'avez-vous fait de votre faux Perbruck?
— Il a goutté de mon plomb.
Tous deux se mirent à rire, et tous deux piquèrent leurs chevaux et s'éloignèrent chacun de son côté après de sauvages adieux.
Pendant que ces deux misérables allaient ainsi préparer la ruine et la mort des meilleurs et des plus nobles gentilshommes de la Bretagne, le cavalier qu'avait entendu Morillon, et qui n'était autre que Marguerite, était arrivé près de l'infortuné Fichet, qui, bien que blessé, cherchaità se relever. Marguerite, à l'aspect decethomme chancelant, arrêta son cheval; elle reconnut Saturnin, mais peut-être ne se fût-elle pas décidée à lui venir en aide si elle ne l'avait entendu murmurer sourdement, en essayant d'atteindre une arme :
- Ah ! traître ! assassin !... traître!
Elle comprit sur-le-champ que Fichet avait dû être la victime du guet-apens dans lequel elle l'avait vu s'engager. D'ailleurs la poursuite ardente dont elle était l'objet depuis sa sortie de la maison de Letort semblait se ralentir. Elle n'entendait plus derrière elle l'espion qui n'avait pas quitté sa trace.
Elle descendit et s'approcha de Saturnin Fichet
— Monsieur Fichet, lui dit-elle, monsieur Fichet, quel misérable vous a donc frappé?
Saturnin, le visage tout couvert de sang, se tourna vers Marguerite et la reconnut pour le paysan qui l'avait l
I LlEbEHlC SOI LIE.
vré chez son oncle Fiobel comme étant le comte de Per« bruck.
—Toi aussi, dit-ilen s'emparantd'un pistolet, tu viens pour m'assassiner !...
Heureusement pour Marguerite qui la force manqua à Saturnin, el qu'il ne pul armer son pislolel avant qu'elle lui eût arraché dea mains.
— A.chève-moi donc tout de suite ; fais comme ce marquis de \ enanceaux.
— Quoi ! lui dit Marguerite, c'esl l'homme qui vous a dii être le marquis de \ enanceaux qui vous a frappé?
— Oui.
— Oh ! mais que) projet avait donc ce misérable rebut des galères P
— Que dites-vous là? dit Fichet.
— Asseyez-vous sur ce tertre, reprit Marguerite on l'aidant a se relever et en le conduisant sur le bord du chemin; calme/.-vous et écoutez-moi.
— Vous, dit Saturnin en cédant à la volonté de Marguerite; vous... qui m'avez fait arrêter !
— Eh! lui dit-elle en claucbant le sang de sa blessure, ne fallait-il pas sauver le marquis de Pcrbruck? Je l'avais arraché des mains de l'homme chez qui on l'avait caché, et il fallait encore le sauver delà fureur de Jérôme, qui l'avait vu entrer chez votre oncle Fichet.
Saturnin, dont la blessure était légère, mais à qui la commotion violente qu'il avait reçue à la tête n'avait pas encore permis de reprendre ses idées, Saturnin se lava le visage avec l'eau que Marguerite avait recueillie dans une de ces profondes ornières que creusent dans les chemins boueux les charrettes des paysans. Marguerite lui ceignait la tête d'un mouchoir, et Saturnin, un peu remis de la terrible atteinte qu'il avait reçue, reprit enfin :
— Vous disiez?
Marguerite lui répéta ce qu'elle venait de lui dire.
— C'est vrai, dit Saturnin en retrouvant ses souvenirs, il y a un moment où Jérôme m'a dit : « N'entrez pas làdedans, il va arriver un malheur ! »
Il s'arrêta et examina Marguerite.
— Mais, lui dit-il, vous êtes donc au service du marquis?
— Non, dit Marguerite, je suis attaché à son fils...
— Au comte Césaire ? mais il est mort !
— Mort! s'écria Marguerite en pâlissant; lui mort!., est-ce possible? mon Dieu... Mort! lui... lui!...
Et elle tomba à genoux à côté de Fichet en fondant en larmes.
Cette douleur était si vraie, si profondément sentie, qu'elle effaça tous les soupçons que Saturnin pouvait avoir conservés contre ce jeune paysan.
— Mort !... continua Marguerite; ah ! malheureuse que je suis!...
— Malheureuse! reprit Fichet en la considérant; ainsi donc vous n'êtes pas un pauvre paysan ?
— Je suis une pauvre fille perdue, déshonorée, s'écria Marguerite, el je n'ai plus qu'à mourir !
Le dévoùment de Thérèse Moëllien pour la Rouarie rendait parfaitement concevable, à tous ceux qui le connaissaient, le déguisement et le dévoùment de Marguerite, qui continuait à dire avec des sanglots et des larmes :
— Oui, je veux mourir, maintenant, je veux mourir ! —Peut-être, dit vivement Saturnin, peut-être cet homme
qui a voulu m'assassiner m'a trompé d'abord.
— Quoi! lui dit Marguerite avec un accent où l'espérance semblait renaître, c'est cet homme qui vous l'a dit?
— Oui, reprit Saturnin en combinant ensemble tous. ses souvenirs, oui, et maintenant je comprends. M. de Champagnolles, ni les autres, n'ont été étonnés de me voir vivant quand je me suis présenté à eux sous le nom du comte.
— Que voulez-vous dire? reprit Marguerite dans la plus horrible anxiété.
— A votre tour, écoutes-moi... Mais, reprit Saturnin en l'arrêtant, vous ne me trompez pas, vous êtes une femme, vus êtes la...
— h hé :ia a prononcer le mot.
— La maltresse du comte, voulez*vous dire, fltMargue rite avec un amer sourire. Je l'ai été, ajouta-t-elh? avec un accent désespéré, el maintenant.*.
Ses larmes l'Interrompirent
— Apres tout, lit Saturnin, qui crut la comprendre, |c
ne vus en apprendrai pas plus que n'en sait le misérable qui m'a fail jouer un rôle indigne.
— Mais que sait-il? dit Marguerite d'un air si alarmé que Saturnin reprit :
— Le connaissez-vous cet homme?
— Vous n'avez donc, rien entendu? La malheureuse fille qui était dans la cabane oh nous nous sommes trouvés m'a dit son nom, et ce nom répond à tous les crimes, à tous les vices-, cet homme c'est Laligant-Morillon.
— Le commissaire de la Convention ?
— Lui-même !
— Ah! misérable et niais que je suis, dit Saturnin, ils sont perdus !
— Mai» qui ? dit Marguerite.
— La llouaric, M. de PerbruckjM.de Champagnolles... tous... tous.
— Oh! parlez donc! s'écria Marguerite, qui frémissait d'impatience et de désespoir.
— Eh bien! dit Saturnin, voici ce qu'il m'a dit et ce qui est arrivé.
Alors, haletant lui-même d'épouvante et de colère, arrêté vingt fois dans son récit par les cuisantes douleurs que lui faisait éprouver sa blessure, il raconta à Marguerite comment Morillon lui avait proposé de se faire passer pour le comte de Perbruck ; il lui avoua comment il avait accepté; il lui dit leur rencontre avec les gentilshommes qui se rendaient à la montagne d'IIédée et à la caverne Saint-André.
— Ah ! lit Marguerite, j'y serai avanteux, avant tous...
— Et moi aussi, lit Fichet; car lorsque je vous ai confié ce secret, je me suis bien promis de ne pas vous quitter jusqu'à ce quenousayons enfin retrouvé les conjurés, jusqu'à ce que j'aie pu les avertir moi-même du danger où je les ai mis.
— A cheval donc, dit Marguerite.
— Achevai, répéta Fichet.
Et tous deux s'éloignèrent de toute la vitesse de leurs chevaux, dans l'espoir de sauver ceux que Morillon et Barthe se préparaient à perdre.
Au flanc d'une côte boisée, était appuyé un château d'une étrange structure ; on y arrivait par un sentier étroit et tortueux, à moitié taillé dans le roc, diflicile à gravir, plus difficile encore à descendre. Une porte, fermée par une herse assez haute et assez large pour le passage d'une voiture, était percée dans un mur d'enceinte d'une grande hauteur. Lorsqu'on avait traversé cette porte, on trouvait un immense préau bordé à droite et à gauche d'écuries, d'étables, de chenils, de granges, de pressoirs, de tout ce qui constitue, enfin, un vaste établissement agricole. Après ce préau qui gravissait le penchant delà colline, on arrivait à une construction colossale, élevée sur cette façade de dix étages au moins.
Le rez-de-chaussée, qui s'étendait au pied de cette partie du coteau, présentait immédiatement un large vestibule auquel aboutissaient trois escaliers principaux dont les degrés étaient appuyés sur le rocher qui montait avec eux. Comme les murs île. celte seconde construction s'élevaient perpendiculairement tandis que la colline faisait avec elle un angle de quarante-cinq à cinquante degrés, il en résultait que le premier étage avait déjà cinq à six vastes sali"*, parmi lesquelles les cuisines et les celliers;
si l'on continuait à monter, le château s'élargissait de toute la distance qu'il y avait entre la ligne perpendiculaire des murs extérieurs et la ligne penchée de la montagne. De cette façon les appartenons devenaient plus vastes et plus nomhreux à mesure que le château s'élevait, si bien qu'on avait trouvé moyen de pratiquer sur le (lanc de la colline de petites cours intérieures aux étages les plus élevés et qu'on voyait des chênes séculaires ombrager les fenêtres d'apparlemens qui se trouvaient au rez-de-chaussée d'un côté, et au cinquième étage de l'autre. Enfin le redoutable manoir, comme un vainqueur qui a gravi pierre à pierre la montagne, arrivait immense à son sommet, et pour marquer sa victoire, il y avait assis une tour énorme et qui le dominait encore.
L'autre versant était un véritable précipice, hérissé de houx, de bruyères, de chênes rabougris liés par des ronces immenses, des lierres séculaires, fourré impénétrable même aux plus intrépides chasseurs du pays.
Ce château était celui de la Rouarie ; forteresse véritable, même à une époque où l'artillerie a bientôt fait rai son de ces remparts féodaux, construits pour se défendre contre des ennemis armés de lances et d'arbalètes.
En effet, la Rouarie avait pour première défense les bois épais qui l'entouraient et les chemins presque impraticables oii se seraient embourbés les canons qu'on eût voulu faire approcher. C'était donc un asile parfaitement choisi pour une conspiration. Mais ce que peu de personnes savaient, c'est qu'à la plupart de ces étages étaient adjointes des caves qui se prolongeaient dans les flancs de la colline et allaient sortir sur le versant opposé. On comptait ainsi trois rangs de souterrains superposés, dédales dont le maître de château connaissait seul, dit-on, les détours et les issues.
Qu'on veuille bien s'imaginer que nous ne faisons pas ici une description de fantaisie et que nous n'inventons pas un de ces châteaux impossibles dont la génération de l'empire, qui ne les connaissait que par les romans d'Anne Racliffe, se moquait si bêtement.
La Rouarie n'existe plus, mais l'Allemagne garde encore quelques-uns de ces châteaux, et les environs de Bade en possèdent encore un où l'on trouve un souterrain qui le faisait communiquer à un autre château, situé à près d'une lieue
On était au 30 janvier 1793. C'était le jour marqué par la Rouarie pour l'assemblée de tous ceux qui s'élaient associés à sa vaste entreprise; l'heure de la réunion était encore éloignée, mais déjà le marquis, et tous ceux que nous avons vus avec lui au bois de Blain, étaient arrivés. Par les soins de la Rouarie, un repas substantiel leur avait été servi, car pour ces gentilshommes tous ri ches et habitués au luxe d'une grande fortune, la faim était devenue une souffrance familière, ils la bravaient comme ils bravaient les balles des ennemis, ils la supportaient comme ils supportaient le supplice. C'était là un véritable dévouement. Un noble qui donne sa vie à ses opinions est chose commune, mais l'homme de plaisir qui accepte les misères du pauvre pour le triomphe de sa cause est animé d'un esprit mille fois plus décidé. Cependant au lieu de s'asseoir avec ses hôtes, Armand, comme si son corps éiait aussi infatigable que son esprit, Armand, disons-nous, avait demandé la permission île se retirer un moment pour se préparer à une explication qui devait précéder la réunion générale. Il s'agissait de l'arrestation deCésaire, dont il lui fallait rendre compte à M. deParadèze, au marquis de Perbruck H à la Châtaigneraie. La Rouarie avait donc laissé ces trois représentans des villes du pays nantais, à table avec Tenteniac, le jeune Tuffiu et Georges de Fontcvieux, et il était allé rejoindre Thérèse Moëllien, qui après les cruelles souffrances qu'elle avait essuyées, n'avait point pensé au repos et n'avait pris que le temps nécessaire aux soins de sa personne.
A lavoir alors, presque parée, les cheveux retenus par des rubans blancs, pâle encore, mais belle, gracieuse, JLe Siècle»
élégante et modeste sous ses vêtemens de femme, on eût douté que ce fût là la même personne qui, deux jours avant, gisait au pied d'un arbre, avec des vêtemens en lambeaux, le visage souillé par la boue, les mains noircies par le froid, les cheveux en désordre sous un chapeau d'homme. Au moment où la Rouarie entra dans le petil salon oli elle l'attendait, Thérèse prenait de la main d'une chambrière un petit miroir à manche dans lequel elle se regardait pour réparer dans sa coiffure ces infinimens petites imperfections que l'œil seul d'une femme peut apercevoir.
Armand la regarda un moment et poussa un profond soupir.
— Ah ! c'est vous, Armand, lui dit-elle-, mais qu'avezvous donc à m'examiner, et pourquoi cet air triste ?
La chambrière s'était retirée, la Rouarie s'approcha de Thérèse et lui déposa un baiser sur le front.
— Oh ! que vous êtes belle, Thérèse, lui dit-il en s'asscyant en face d'elle, et que vous êtes jeune !
— Ce n'est pas pour me faire de pareils complimens que vous êtes venu ici, je suppose? dit Thérèse avec embarras.
— Non, dit la Rouarie sans quitter sa tristesse, je suis entré ici pour vous parler d'affaires sérieuses, d'affaires où le sang coulera, où toute une province va s'engager dans une lutte qui attirera sur elle l'incendie, la guerre et les éehafauds permanens. Depuis de longs mois que nous avons quitté cette retraite, pour vivre tous deux à l'aventure, tantôt en marche dans des sentiers fangeux, tantôt blottis dans des antres humides, abrités par quelques misérables chaumes, ou dormant sous les branchages des arbres, l'habitude de vous voir sans cesse à mes côtés, plus infatigable que moi, plus intrépide qu'aucun de nous, revêtue de grossiers vêtemens, oubliant toutes les délicatesses de votre sexe ; celte habitude, dis-je, m'avait fait presque oublier que ce vaillant et noble compagnon de mes peines était une femme.
— Oubliez-le tout à fait et pour toujours, dit Thérèse d'un ton mélancolique, cela vaudra mieux pour vos projets.
— Il y a à peine une heure que je vous ai quittée, Thérèse, dit doucement la Rouarie, et quand je vous ai laissée à la porte de cet appartement vêtue de vos nobles haillons, la ceinture armée, je vous ai dit : « Hâtez-vous, car nous avons une grave affaire à traiter ensemble. » Je vous ai quittée avec brusquerie, comme on (initie son frère ou son complice, j'étais impatient de vous retrouver, et je maudissais ce soin de vous-même qui ajournait cette explication.
— Je suis fâchée de vous avoir fait attendre, Armand, dit tristement Thérèse.
— Puis je suis rentré, reprit la Rouarie, comme on revient près de son frère d'armes. Mais quand je vous ai vue là, ainsi vêtue, ainsi parée, balançant dans vos mains frêles et blanches ce miroir où vous regardiez votre jeune et beau visage, une pensée de désespoir m'est venue, et je me suis dit :
« C'est moi qui ai condamné cette enfant si belle à des fatigues que le dernier du peuple n'oserait imposer à sa femme ni à sa tille; j'ai traîné ces pieds délicats dans la boue des chemins et dans les ronces des forêts; ces lèvres où ne devrait sourire que l'amour se sont noircies à déchirer les cartouches de ses pistolets ; ce corps si charmant, dont le lit le plus doux offenserait le satin, je l'ai laissé couché sur la terre, couché sous la pluie. Et pourquoi?... »
—Pourquoi! s'écria Thérèse, qu'effrayait et que gagnait l'émotion delà Rouarie, pourquoi? mais pour l'honneur, pour le triomphe de nuire cause.
— Oui, dit la Rouarie, pour cela peut être! mais peutêtre aussi pour que, dans la lutte sanglante qui va s'ouvrir, une balle vienne frapper ce sein de femme, ou peutêtre encore, ajouta-t-il d'une voix si altérée qu'il semblait prêt à pleurer, peut être uour auc cette jeune tète