JIM
FRÉDÉRIC SOULIE
se ioiii lie sur l'échahud et que le rouleau du bourreau la hM6 rouler sur le pave !
En disant cela li Rouarie poussa une sourde exela* nation etcacbaaon vinagedanl ses mains, comme s'il
voulait se voiler l'horrible image qui sïlail présentée à
lui. C'était peut-être aussi pour dérober au regard de
Thérèse les larmes qui lui étaient venues aux yeux.
— Eli bien! lui dit Thérèse, pourquoi cette faiblesse]
Armand, pourquoi ces sinistres prcsscnlimens ?
— "Je ne sais, dil-il avee une expression douloureuse, mais je soutire, ma poitrine brûle... Il y a des heures où, si j'étais seul, je me coucherais au pied d'un arbre et je
m'y endormirais..) pour dormir... C'est affreux, Thérèse,
mais le but auquel je tends, et que j'ai toujours poursuivi jusqu'à présent, en le voyant sans cesse devant mes yeux, ce but glorieux, éclatant, magnifique, me semble disparaître quelquefois, et à sa place je vois devant moi un fantôme, pâle, glaeé, qui me montre du doigt une couche étroite et me dit tout bas : « Allons, repose-loi. » Je me sens près de succomber, ['approche; le spectre se dévoile... C'est la mort! la couche se découvre, c'est une tombe. Alors je m'excite; je m'éperonne, je reprends ma course, je vais, je marche, je cours... Mais ma force s'épuise... et je revois encore devant moi la couche et le fantôme... Oh! Thérèse, si je mourais avant d'avoir accompli mon dessein !
— Non , reprit. Thérèse avec un sublime élan, non, tu ne mourras pas! mais si tu mourais, c'est donc que Dieu serait du parti des bourreaux !
— Et toi, lui dit la Rouarie en lui tendant les mains, que deviendrais-tu, pauvre enfant? Ne t'ai-je pas séparée de toutes les affections qui protègent une femme ici-bas? Quel héritage te laisserais-je?
Thérèse, confuse, baissa la tête, et reprit d'une voix sévère :
— Qu'est-ce à dire, Armand? A l'heure où va se serrer le nœud de cette trame oU tu as enveloppé quatre provinces, que s'est-il passé pour que tu doutes et que tu aies peur?
Armand ne répondit pas. Thérèse reprit : — • Oubliez-vous, la Rouarie, quels hôtes vous allez recevoir? oubliez-vous que ceux qui sont déjà dans cette demeure attendent de vous une justification ?
A ce mot justification, la Rouarie releva la tête ; il oublia les pensées de pitié et de crainte qui l'avaient un moment agité. Un triste et dédaigneux sourire glissa sur ses lèvres.
— Oui, dit-il, une justification, je dois une justification ! et cependant moi seul jusqu'à présentai risqué ma vie et ma fortune pour le salut de tous, et lorsque pour ce salut commun je prends une précaution , lorsque je fais arrêter et enfermer dans ce château un homme que je crois un traître, on me demande ma justification, et M. dePerbruck, dont tout le dévoûment s'est borné jusqu'à présent à débarquer à Nantes et à rester malade pendant un mois dans une cabane de paysan; M. de Paradèze, qui a fait le grand effort d'ouvrir le salon de son château à une réunion nocturne, ces deux héros enfin me menacent de détacher de l'association tous les nobles du pays nantais si je ne leur donne pas une raison suffisante de l'arrestation du comte Césaire de Perbruck.
— Cet homme, dit Thérèse, n'est point le comte de Perbruck; je vous dis que je l'ai parfaitement reconnu pour un des deux misérables qui portaient sur l'épaule l'empreinte ineffaçable d'une flétrissure infamante.
— Ceci est plus grave que vous ne pensez, Thérèse, reprit vivement la Rouarie ; une erreur pourrait nous être funeste. Le soir même où cet homme nous a apporté l'adhésion des gentilshommes nantais, le comte de Perbruck avait assisté à la réunion qui avait eu lieu chez le baron de Paradèze. Vous l'avez fait arrêter, cet homme, quelques instans après qu'il nous eut remis cet acte, que j'ai représenté depuis à dix de ceux qui l'ont signé , et tous l'ont parfaitement reconnu pour être celui
qu'ils avaient confié au comte de Perbruck. Voti
que, lunés de marcher séparément, j'ai remis cet homme
a Tiiilriiiac cl a Tullin, qui l'OHl conduit ici, ou il est
prisonnier depuis un nmis. Emportés et dominés par les circonstances, ni vous ni moi n'avons pu revenir dans ce
Château depuis qu'il y est captif; ni vous ni moi n'avODS
pu vérifier l'existence du fait que vous m'avez dén é,
Aujourd'hui, il faut le prouver, si vous vous éiic/. trompée?
— .l'y engagerais .ma tête, Armand; et si je me suis trompée, je prendrai toute la responsabilité de la faute.
Faites appeler ces messieurs.
— Un moment, dit Armand; ne vaudrait-il pas mi OU X voir le prisonnier avant de dire à son père, au baron de Paradèze, à la Châtaigneraie, Cet horrible secret?
— Ce n'est pas le comte de Perbruck, vous dis-je.
— C'est lui, Thérèse, on lui a parlé; envoyé par mo aux nobles nantais, il a été reconnu pour être le comte de Perbruck.
— Mais si c'est lui, dit Thérèse, comment se fait-il que le comte de Perbruck ait subi l'ignominieux supplice dont notre prisonnier est flétri?
— Je m'y perds, dit la Rouarie. Mais ce qui m'épouvante surtout, c'est que le danger est égal, soit que vous vous soyez trompée, soit que vous ayez raison. Car si les gentilshommes reconnaissent que j'ai envoyé près d'eux un agent qui n'est pas le comte de Perbruck, un misérable échappé des galères, ils auront peu de confiance dans les mesures de sûreté que je puis prendre. Et si on le reconnaît pour le comte de Perbruck, ils trouveront que j'ai agi très légèrement en faisant arrêter un homme sur un indice qui, s'il existe, vient peut-être d'un accident, peut-être d'un jeu de la nature.
— A la garde de Dieu, marquis, dit Thérèse en se levant. Si nos amis ne comprennent pas que dans une entreprise comme la nôtre on peut sacrifier un homme à un soupçon, ils ne sont pas dignes d'y prendre part.
— Voulez-vous donc leur dire la vérité ?
— C'est moi qui ai fait arrêter cet homme, c'est moi qui en dois dire les raisons à ceux qui viennent nous les demander. Veuillez faire avertir ces messieurs que lemo» ment est venu de leur expliquer notre conduite.
La Rouarie appela un domestique et lit prier MM.de Paradèze, de Perbruck et de la Châtaigneraie de vouloir bien venir le joindre. Un moment après, ces messieurs entrèrent. Il était facile de voir que l'absence de la Rouarie les avait vivement blessés. Rs saluèrent froidement le marquis et Thérèse, et prirent silencieusement les sièges qui leur furent offerts.
— Monsieur de la Piouarie, dit alors solennellement M. de Perbruck, lorsque, instruit de l'arrestation de mon fils, je vous ai demandé compte du motif de cette arrestation, vous m'avez répondu que vous me l'apprendriez dès que nous serions arrivés dans votre château.
— Pardon, dit Thérèse , mais avant de vous dire Ij. cause de cette mesure rigoureuse, permettez-moi de vous demander comment vous en avez été instruit.
Le marquis de Perbruck fit une inclination à Thérèse Moëllien, puis il se tourna vers la Rouarie en lui disant:
—- Je me croyais en droit d'interroger, monsieur ; je ne suis pas venu ici pour répondre.
Le regard de Thérèse brilla d'une colère superbe à cette dédaigneuse observation qu'on ne lui adressait même pas.
— Monsieur le marquis, reprit-elle avec hauteur, quand je vous demandais qui vous a informé de l'arrestation de votre fils, si toutefois c'est votre fils qui a été arrêté, c'est que je désirais savoir si vous connaissiez toutes les circonstances de cette arrestation ; je désirerais égaleimei t savoir pi on vous avait dit que c'était moi qui avais
LES AVENTURES DE SATUHNIN FICI1ET,
affirmé que l'homme qui se présentait à nous sous votre nom, n'était pas votre fils, mais quelque misérable échappé des prisons.
— On me l'avait appris, mademoiselle, dit M. de Perbruck sèchement. Je sais que c'est vous qui avez fait enchaîner le comte de Perbruck, qui l'avez t'ait garrotter et bâillonner comme un misérable échappé des prisons. C'est là, madame, un acte de violence qui, s'il n'est pas excusé par des motifs bien puissans, me forcera à en demander compte à quelqu'un qui puisse en prendre la responsabilité vis-à-vis d'un gentilhomme. C'est pour cela, mademoiselle, que j'adressais la parole à M. le marquis de la Rouarie.
— Monsieur, dit la Rouarie d'une voix irritée, prenez garde qu'avant de vous répondre au sujet de votre fils, je ne vous demande compte, moi, du ton avec lequel vous parlez à Mlle de Moëllien.
— Vous êtes dans votre château, monsieur, dit le marquis de Perbruck, et il me semble assez vaste pour contenir quatre prisonniers au lieu d'un. Ces deux messieurs et moi nous sommes venus sur votre parole.
— Et elle ne vous manquera pas, messieurs, dit la Rouarie en souriant amèrement... Continuez.
— Monsieur de Perbruck, dit M. deParadèze, qui se hâta d'intervenir, il était convenu que ce serait moi qui porterais la parole... vos sentimens de père ne vous laissent pas le calme suffisant pour traiter une pareille question.
— Parlez donc, mais hâtons-nous, dit brusquement M. de Perbruck, car nos amis, vous le savez, ne franchiront le seuil de cette maison qu'autant que l'un de nous ira leur dire qu'ils ne viennent pas se soumettre aux caprices d'un homme qui n'est pas encore l'égal de quelques uns d'entre eux et qui agit déjà comme s'il était leur maître à tous.
— Vous avez entendu, dit M. de Paradèze en s'adressant à la fois à la Rouarie et à Thérèse, et maintenant pourriez-vous nous dire quelle raison si puissante vous a déterminés à arrêter et à retenir prisonnier le comte de Perbruck ?
Thérèse hésita à répondre, la révélation qu'elle allait faire était si étrange, et l'assurance du marquis de Perbruck était telle qu'elle comprit qu'elle serait démentie. Elle réfléchit et dit aussitôt:
— Avant d'aller plus loin, messieurs, ne pensez-vous pas qu'il serait nécessaire que l'homme qui est l'objet de cette discussion y fût présent?
— Voilà ce que je pensais, dit la Châtaigneraie, et ce que j'aurais dit tout d'abord, si, ajouta-t-il en souriant gaiement, ma jeunesse ne m'avait interditde donner mon avis avant celui de personne.
La Rouarie fit appeler Tinteniac et lui donna l'ordre d'amener le prisonnier. Tinteniac parut fort embarrassé.
— Se serait-il évadé? fit Armand avec anxiété...
— Il y a une heure que je l'ai vu dans sa prison, et cependant M. de Champagnolles, qui vient d'arriver, affirme l'avoir rencontré avant-hier en compagnie de M. de Veranceaux.
— J'en étais sûre, dit Thérèse ; cet homme n'est pas le comte de Perbruck.
— Le marquis deVenanceaux !... c'est impossible! s'écria vivement la Rouarie; allez chercher le prisonnier... allez, allez!
Tinteniac sortit, et la Rouarie reprit aussitôt :
— Il y a dans tout ceci quelque mystère dont je crains de lever le voile, non pas pour vous, monsieur de Perbruck, mais pour nous tous. Le marquis de Venanceaux est prisonnier à Saint-Malo, j'en suis sûr; votre fils, ou tout autre, qui nous a dit s'appeler le comte de Perbruck, est certainement captif dans ce château, et voilà M. de Champagnolles qui les rencontre tous les deux ensemble avant-hier: et il s'agit de deux hommes dont! 'un a disparu depuis cinq ans, tandis que l'autre est absent de la France depuis plus de vingt ans. Messieurs, reprit la
Rouarie d'un (on alarmé, si l'astuce de nos ennemis avait introduit parmi nous des agens qui sous de faux noms eussent surpris nos secrefs?...
— Je crains que M. de la Rouarie n'ait raison, dit le marquis de Perbruck, car vous savez qu'il y a de par le monde un malheureux nommé Saturnin Fichet, dont la ressemblance avec mon fils est véritablement extraordinaire.
— Tout s'explique, reprit Thérèse ; il y a un homme, dites-vous, qui ressemble à ce point à votre fils? C'est donc à celui-là que j'aurai donné asile, celui-là que j'ai examiné dans son sommeil et qui porte sur son épaule la marque des galériens.
Cette déclaration jeta une étrange surprise parmi tous ceux qui l'entendirent. La Châtaigneraie seul laissa échapper un sourire.
— Oui, messieurs, dit la Rouarie, voilà* ce que m'avait déclaré Mlle Moëllien.
Il raconta alors l'histoire des deux trappistes, et reprit avec un grand soulagement :
-- Mademoiselle de Moëllien a raison, tout s'explique : c'est ce misérable que j'ai fait arrêter.
-*-R:ca ne s'explique au contraire, dit la Châtaigneraie avec une intention qui devait avoir un motif secret. Si M. de la Rouarie a arrêté le faux comte de Perbruck, comment ce misérable était-il porteur de notre adhésion ?
— En effet, dit la Rouarie, l'homme que j'ai arrêté était porteur de cet acte.
— C'est donc lui qui était chez M. le baron deParadèze, dit la Châtaigneraie.
— Non, ce doit être mon fils, reprit le marquis de Perbruck, puisque le lendemain même de cette arrestation j'ai vu ce M. Saturnin Fichet parfaitement libre.
— Mais nous aussi nous l'avons vu, répliqua la Châtaigneraie, et il nous a parlé de notre rencontre de la veille chez le baron. Et puis, reprit-il , mademoiselle de Moëllien est sûre que celui qui a été arrêté est flétri d'une marque infamante. Ce ne serait donc pas ce Saturnin, libre le lendemain de cette arrestation, qui serait marqué?...
— Monsieur de la Châtaigneraie ! s'écria le marquis avec hauteur, cette supposition est une insulte.
— Ma foi ! reprit la Châtaigneraie, comprenez-y quelque chose si vous pouvez ; moi, je m'y perds.
Ils en étaient là lorsque Fontevieux entra, le visage tout effaré.
— 11 arrive en ce moment une chose étrange, dit-il aussitôt, un homme "que je jurerais être le comte Césaire, accompagné du jeune paysan qui vous a sauvé la vie, monsieur le marquis de Perbruck, et que nous avons retrouvé près de vous chez votre fermier Robertin , cet homme et c-c paysan demandent absolument à être introduits près de vous. Il y va, disent-ils, de notre salut à tous.
— Qu'on les fasse venir, dit vivement la Rouarie plus alarmé qu'il ne le voulait paraître. Tout va s'expliquer sans doute.
Fontevieux sortit. L'anxiété était grande. La Châtaigneraie lui seul paraissait fort peu tourmenté de ce mystère inextricable. On entendit bientôt des pas rapides s'approcher, et par une bizarre circonstance, au moment où Marguerite et Saturnin entraient par une porte, Césaire de Perbruck paraissait d'un autre côté.
Tous, à l'aspect de ces deux hommes dont la ressemblance était si extraordinaire, restèrent frappés d'épouvante et de surprise. Aucun n'eût osé dire auquel des deux il avait eu affaire, quoiqu'en les voyant l'un près de l'autre on pût remarquer des dissemblances qu'on se fût rappelées difficilement lorsqu'ils étaient séparés.
M. de Perbruck seul n'hésita pas, et s'élançant vers Césaire, il s'écria :
— Mon fils!... voilà mon fils", messieurs!
— Oui, reprit Marguerite, qui avait remarqué l'étonnement de la Rouarie et de Thérèse à cette double appa-
FREDERIC SOI LIE
rition, voilà le comte Centra de Parferas! ! Qui en doute i<i 1
—El qui le lui conteste? dit Saturnin.
— Enoecai, reprit Thérèse ei s'adressait aFIdet, tu es donc le misérable Imposteur qui a voulu prendre sa place P Tu es celui qui a pénétré dans ma maison et qui a été flétri |>ar la bourreau ?
— Moi! s'écria Fichel en se reculant, J'ai été nétii par le bourreau! Qui ose dire cela? reprit-il avec une telle hauteur et une expression si résolue, qu'il étonna Thé» rèse.
Cependant à cette parole de Saturnin, Marguerite avait poussé un cri étouffé el Césaire s'était brusquement dégagé des bras de son père. La Ch&taigneraie l'observait avec une attention obstinée.
C'était une position extraordinaire que celle de ces deux hommes eh l'ace l'un de l'autre : Césaire, paie, amaigri par la captivité, muet, confus, et Saturnin Fichet, le Iront liant et couronné pour ainsi dire des lambeaux sanglans qui cachaient sa blessure. Thérèse, la Rouaric et tous les autres spectateurs de cette rencontre promenaient un regard incertain de l'un à l'autre, et à voir leur attitude à tous les deux, ils eussent pH croire que le gentilhomme était celui qui se révoltait si fièrement contre une accusation, et que le misérable était celui qui restait immobile, la télé basse et l'œil fixe.
Cependant M. de Perbruck fut le premier à répondre à Saturnin Fichet.
— C'est Mlle de Moëllien qui le dit.
— Je dis que l'un de ces deux hommes est un échappé de bagne, reprit Thérèse, qui remarquait le tremblement convulsif qui s'était emparé de Césaire; maintenant, je ne pourrais dire lequel des deux.
— Ni l'un ni l'autre, s'écria Saturnin, et la preuve est facile à donner.
A ces mots, il se dépouilla rapidement de son habit, déchira sa chemise et montra à tous son épaule nue et intacte.
— Il a raison, dit la Rouarie, et voilà, ajouta-t-il en montrant Césaire, dont la pâleur était effrayante... voilà celui qui nous a trompés ; voilà le misérable galérien !
— Lui ! reprit son père, à qui l'indignation prêta une véritable hauteur ; lui! mais c'est mon fils... messieurs, c'est le comte de Perbruck! et l'accusation portée contre lui est un prétexte infâme dont s'est servi M. de la Tvouarie pour excuser un acte de déloyauté... Répondez, Césaire! confondez cette basse calomnie !
Le jeune comte resta immobile.
— Il y a un moyen bien simple de savoir îa vérité, dit la Châtaigneraie, qui observait plus attentivement qu'un autre le trouble de Césaire ; voyons l'épaule de cet homme.
Et lui-même, il porta la main sur le comte. Mais Césaire sortant enfin de l'horrible anéantissement où il était plongé se releva fièrement, et jeta ua regard tranquille sur l'assemblée.
— C'est inutile, messieurs, dit-il, je ne suis pas le comte de Perbruck!
Cette déclaration frappa toute l'assemblée d'une surprise inouïe; la Châtaigneraie sourit avec satisfaction, comme s'il eût compris et approuvé l'action de Césaire.
— Quoi! s'écria son père... Césaire.... ce n'est pas toi...
Le comte s'éloigna froidement du marquis.
— Je ne suis pas le comte dn Perbruck, répéta-t-il.
— Mon fils!... mon fils!.... dit le marquis en l'implorant.
Césaire arracha avec un mouvement convulsif les haillons qui le couvraient, et ajouta d'une voix sourde :
— Est-ce que votre fils a été marqué par le bourreau ?
— Vous voyez ! dit Thérèse Moëllien, je ne m'étais pas trompée.
Le marquis de Perbruck, éperdu, anéanti, resta immobile.
— M)i.- qui êtes vous, malheureux? fit la Rouarie.
— C'est saos doute le véritable Saturnin Fichet, s'écria M. de Paradèze; el voilà le comte qui veut se cacher, ajouta t il en montrant Saturnin.
— Non pas, non pas, reprit Saturnin avec édat; le
véritable Saturnin Fichet, c'est moi. Non , de pat mon père, qui est bien mon père, jr ne suis pas le comte lie Perbruck. Qu'il garde son nom, son titre et son nu:, moi je garde mon nom... et surtout je garde ma peau, ajouta-t-il en frappant fièrement sur son épaule nue.
— Il a raison, dit Césaire avec calme; Je ne suis pas Saturnin Fichet et je ne suis pas le comte de IVibruik; il n'y a et il n'y aura de flétrissure ni sur votre nom, monsieur le marquis, dit-il en s'adressantà son père, ni sur le vôtre, brave jeune homme, ajoula-t-il en parlant à Saturnin.
— Mais, mon fils, s'écria le marquis avec désespoir ;où est-il ?Qu'est-il devenu?
— Votre fils est mort, marquis de Perbruck, dit Césaire d'une voix sinistre: et puisque vous m'avez découvert, je suppose que vous ferez disparaître sa vivante image, comme lui-même est disparu depuis longtemps.
— C'est la loi de notre association, dit Thérèse, et la mort te punira de la traîtrise.
— Ne me la faites pas attendre, dit le comte; et si parmi tous les gentilshommes ici présens, aucun ne se sent la force de se souiller de ma mort, qu'on me prête une arme, et justice sera bientôt faite.
— Ne jugez-vous pas à propos d'interroger cet hemme? dit M. de Paradèze, peut-être nous apprendra-t-il les menées de nos ennemis.
Ces mots rappelèrent à Fichet pourquoi il était venu au château, et il dit tout bas à la Rouaric :
— Pardon, monsieur le marquis, mais je suis ici, moi, pour vous avertir d'un immense danger.
— C'est bien ! dit le marquis de même.
Puis il reprit tout haut en montrant Césaire :
— Quant à cet homme, emmenez-le, Tinteniac, et qu'il en soit comme s'il n'avait jamais été.
— Mais c'est impossible, s'écria alors Marguerite, qui haletante, et pleine d'une horrible anxiété, suivait le mouvement de cette scène étrange; c'est impossible, vous ne pouvez pas le tuer, lui... lui qui est le comte de Perbruck, entendez-vous, lui qui est innocent malgré ce signe infâme de flétrissure.
— Ce jeune homme vous ment, reprit Césaire, je ne suis pas le comte de Perbruck.
— Ne le croyez pas, reprit Marguerite avec désespoir, mais je le sais bien, moi... moi... moi, dit-elle en se frappant la poitrine, moi qui lui ai valu cet affreux supplice.
— Tous... fit Césaire, vous...
— Ah ! lu ne m'as pas reconnue, Césaire, tu n'as pas reconnu Marguerite, s'écria celle-ci en se mettant à ses pieds les mains jointes et le visage éploré. Jamais je ne t'eusse dit mon nom, mais... je parlerai, je dirai tout.
Césaire eut un mouvement convulsif; il attacha sur Marguerite un regard fixe et ardent. Il y eut dans son esprit un moment d'incertitude en retrouvant le témoin qui devait le justifier, mais l'orgueil l'emporta encore une fois ; la pensée d'avouer que d'une façon quelconque la mair d'un bourreau avait imprimé une marque infamante sur l'épaule d'un gentilhomme le révolta à ce point qu'après un moment de silence il reprit d'une voix calme.
— Cette fille ment ; le comte de Perbruck est mort. Puis, comme si sa force était à bout, il porta autour de
lui un regard désespéré en s'écriant :
— Personne, n'aura t il pitié de moi! personne ne me donnera-t-il un couteau, un pistolet!
Tout le monde le regardait avec stupéfaction, car déjà le doute avait, pénétré dans tous les esprits. On commençait à supposer que ce pouvait être là le véritable comte de Perbruck; on se rappelait sa bizarre disparition, on avait remarqué son incertitude d'un moment. Puis en voyant cette froide résolution de mourir, ce désespoir de ue pas trouver une mort assez prompte, on comprenait
que peut-être il avait hâte d'ensevelir dans la mort l'horrible secret qu'il avait essayé d'ensevelir dans le cloître. M. de Perbruck était tombé sur un siège, la tête dans ses mains; M. de Paradèze s'était approché de Thérèse; Marguerite était restée à genoux. La Châtaigneraie seul continuait a observer le désespoir de Césaire. Tout à coup il prit un pistolet à sa ceinture et s'approcha du malheureux.
— Cette arme, lui dit-il tout bas, je puis la donner au comte de Perbruck.
— Merci, la Châtaigneraie, repartit de même Césaire en tendant la main pour prendre le pistolet.
— Je puis la lui dot-mer, mais à une condition, dit la Châtaigneraie: c'est que vous me permettrez d'interroger cette jeune tille. Si après cela, et dans une heure, je ne vais pas moi-même vous dire : « Revenez, comte, et soyez notre chef », vous serez libre de vous tuer; donnez-moi votre parole de gentilhomme de m'attendre une heure.
— Eh bien ! je vous la donne.
La Châlaigueraic lui remit le pistolet.
— Marquis, dit la Châtaigneraie, veuillez faire conduire cet homme en lieu sûr.
— Je vous l'abandonne, dit la Rouarie, qui, alarmé des nouvelles que venait de lui donner rapidement Saturnin, ne prenait déjà plus aucun intérêt à cette scène inexplicable. Messieurs, messieurs, reprit-il d'une voix éclatatante et impérative, veuillez me suivre , les circonstances sont graves, et j'apprends à l'instant des nouvelles qui nous forceront peut-être à prendre des mesures rapides et décisives.
Le marquis de Perbruck voulut encore s'approcher de Césaire. La Châtaigneraie l'arrêta et lui dit:
— Veuillez suivre M. de la Rouarie; il faut que j'interroge cette jeune fille.
— Mais mon fils ! fit avec désespoir M. de Perbruck.
— Je crois pouvoir vous affirmer, monsieur le marquis, lui dit gravement la Châtaigneraie, que si votre fils est mort, il est mort honorablement, et que s'il vit, il vivra avec honneur.
M. de Paradèze entraîna le marquis de Perbruck, qui ne savait plus ce qu'il taisait, et ils suivirent la Rouarie, Tinteniac et Fontevieux, qui s'éloignèrent précipitamment avec Saturnin Fichet, tandis que le jeune Tuffin reconduisait Césaire dans la prison dont on venait de le faire sortir.
Thérèse Moëllien, la Châtaigneraie et Marguerite demeurèrent seuls.
— Quel est donc votre projet, monsieur? dit Thérèse à la Châtaigneraie.
— Madame, reprit celui-ci, l'homme qu'on vient de reconduire en prison, celui que vous avez fait justement arrêter, est le comte de Perbruck, je n'en doute pas.
— Oui, c'est lui, dit Marguerite, c'est lui qui veut mourir.
— Si c'est le comte de Perbruck, reprit Thérèse, -quel crime a pu le marquer d'une si horrible flétrissure?
— Voilà ce que cette femme peut nous dire, repartit la Châtaigneraie, et si ce n'est pas un crime, mais un malheur, comme je le suppose, ni vous ni moi, madame, ne laisserons un brave gentilhomme se punir par la mort de la fatalité qui l'a frappé. Parlez, mademoiselle, ajoutat-il en se tournant vers Marguerite, et hâtez-vous, car dans une heure monsieur de Perbruck doit sortir de sa prison pour être notre chef, ou y rester pour que son secret s'y ensevelisse, dans la mort, avec lui.
— Je comprends votre générosité, dit Thérèse, mais je ne comprends pas que la justification de M. de Perbruck soit possible.
— Eh bien! écoutez-moi donc. Mgrit Marguerite avec
effort, et vous jugerez si tout autre à sa place, eùt-il été le roi de France lui-même, eût pu échapper à l'exécrable vengeance qui l'a frappé.
Alors Marguerite commença le récit de ses amours avec Césaire. Elle avoua sa faiblesse et ses iolles espérances ; elle dit comment elle avait consenti à suivre celui qu'elle aimait et à quitter, pour lui, cette solitude de la vie et du cœur où l'avait laissée, pendant près de seize ans, l'homme qui se disait son père.
Tant qu'elle parla de son passé où tout son crime avait été d'aimer, sa voix resta calme au milieu de la honte même qu'elle éprouvait, mais lorsqu'elle arriva à cette nuit latale où son amant et elle furent frappés, lui à l'épaule, elle au cœur; lui, d'un fer rouge, elle du nom de son père; lorsqu'il lui fallut avouer l'infamie de sa naissante et les refus hautains de Perbruck, ce fut à genoux qu'elle parla, ce fut d'une voix haletante, ce fut avec des sanglots, des larmes et des cris déchirans. Alors, voyant la Châtaigneraie et Thérèse Moèllien qui la considéraient avec le douloureux étonnement que devait leur inspirer cette bizarre et terrible aventure, elle se traîna jusqu'à leurs pieds en s'écriant :
— Oh ! sauvez-le ! sauvez-le ! Je ne veux pas que mon amour le tue... Vous seuls au monde saurez ce secret, et s'il ne le croit pas en sûreté dans mon sein, je me tuerai à ses pieds.
— Non, pauvre enfant, dit Thérèse Moëllien en lui tendant la main, tu ne mourras pas ; et vous sauverez M. de Perbruck, dit-elle vivement à la Châtaigneraie.
— Oui, madame, dit le jeune gentilhomme avec enthousiasme ; je le sauverai de la mort, mais vous seule pouvez le sauver de son désespoir.
— Que faut-il faire ? dit Thérèse.
— Il faut le présenter, tout à l'heure, à la noblesse de Nantes, comme un des meilleurs gentilshommes de notre pays : et quand vous, madame, vous le génie de la Rouarie, l'âme de ses desseins, l'héroïne de nos projets à tous, quand vous et moi, dont l'honneur est assez haut pour pouvoir couvrir tous ceux qui se mettront à son abri, quand tous deux, dis-je, nous répondrons de lui, aucun de ceux qui ont pu voir la marque qui ne le flétrit point à nos yeux ne doutera de son honneur.
— Allez donc le sauver, dit Thérèse avec enthousiasme, je vous attends tous deux.
Aussitôt elle appela, et dit au serviteur qui se présenta :
— Conduisez M. de la Châtaigneraie dans la prison de l'homme qui vous a été remis il y a un mois, et laissez cet homme sortir librement avec monsieur.
Thérèse resta donc seule avec Marguerite. C'étaient deux cœurs dévoués, mais le sentiment qui les animait l'une et l'autre n'était pas le même : l'exaltation politique avait poussé Thérèse Moëllien dans la voie pénible et glorieuse qu'elle parcourait; l'amour seul avait jeté Marguerite dans le chemin obscur et désespéré où elle se traînait, à la suite de Césaire.
— Tu l'aimais donc bien, dit Thérèse ù Marguerite pour lui avoir ainsi donné ton âme et ton honneur ?
— Oh oui ! je l'aimais, repartit Marguerite d'une voix pleine de larmes. La première fois que je l'ai vu, son aspect m'a troublée et réjouie, il m'a semblé que je l'attendais. Et puis quand il m'a écrit, quand il m'a parlé, une force invincible, inouïe, m'a jetée à lui. 11 me demandait mon amour, et il l'avait déjà ; il m'a demandé mon honneur, je lui ai donné mon honneur, comme je lui aurais donné ma vie, comme je lui avais donné la veille le ruban qui nouait mes cheveux. Y a-t-il une différence, dans l'amour, entre le premier et le dernier des gages ? Oh ! non, madame, non ! Et, ajouta-t-elle en baissant les yeux, vous devez me comprendre, vous, vous qui aimez aussi ce grand et noble marquis de la Rouarie, à qui vous avez voué votre existence.
En toute autre circonstance, la fierté de Thérèse Moëllien se lût révoltée de voir placer son amour à côté de ce-
FRÉDÉRIC soi i.iiv
lui dé la misérable Allé qui éttll restée* penoux devant t'iif, ni;iis à ir moment m pensée Mail bien loin d*une pareille susceptibilité. Thérèse se disait que ce n'était point ainsi qu'elle aimait la Rouarie. En effet, elle lui avait donné volontairement son existence, pour rester la compagne d'héroïques projets, niais celui auquel elle avait
donné sou Ame, ei qui ne l'eût pas vainement priée s'il avait osé la prier, ce n'était pas la Rouarie, c'était un autre.
Elle regarda Marguerite, et les yeux mouillés de larmes sur elle-même, elle lui dit doucement :
— Et qu'espèreS'tn maintenant, malheureuse?
— Mol, dit naïvement Marguerite, rien, rien que le servir et le sauver si la mort le menace encore. J'ai vécu
pendant (le longues années a la porte de son couvent, rien que pour le voir quelquefois du sommet des liantes murailles qui l'enfermaient et que je gravissais au péril de ma vie ; je l'ai suivi quand il a quitté cet asile. Un seul jour j'ai cru l'avoir perdu, ce fut celui ou il trouva l'hospitalité dans votre maison, mais j'appris bientôt qu'il avait gagné la grève deSaint-Malo pour aller à Guernesey; c'est lu que je l'ai retrouvé mourant. Et depuis ce temps, tout l'or que mon père me prodiguait je l'ai employé à le suivre, à le surveiller....
— Quoi ! dit Thérèse, qui écoutait Marguerite avec un triste étonnement, pendant tout ce temps vous ne l'avez point approché?
— Jamais I jamais ! dit Marguerite ; seulement je le voyais quelquefois à la dérobée. Mais quand il est venu se mêler à vos héroïques et dangereux projets, j'ai voulu être près de lui, alors il m'a fallu prendre ce déguisement.
— Et il ne savait pas qui vous étiez?
— Non.
— Et vous ne le lui avez jamais dit ?
— Jamais.
— Et il l'eût peut-être toujours ignoré, fit Thérèse profondément émue, sans la fatale explication d'aujourd'hui?
— Toujours, reprit Marguerite en baissant la tête.
— Mais pourquoi donc le suivre, alors? reprit Thérèse.
— Pourquoi ? dit Marguerite avec exaltation, parce que je sentais là, qu'un jour viendrait où il aurait besoin de quelqu'un pour le secourir, s'il était blessé sur un champ de bataille, pour lui venir en aide, s'il succombait à la tatigue, pour le protéger devant un danger inconnu... et vous voyez que j'ai bien fait, madame, car sans moi il mourait.
— Et maintenant que vous l'avez sauvé, vous êtes heureuse, n'est-ce pas? reprit Thérèse, qui semblait étudier cet amour pour le comparer au sien ; maintenant vous pouvez lui demander la récompense de tant de tendresse?
— Moi! dit Marguerite, qui parut ne pas comprendre cette question, pourquoi lui demander une récompense? Il avait emporté avec lui mon âme, ma vie, ma pensée; en le suivant, j'ai suivi ma vie; en le sauvant, c'est moi que j'ai sauvée.
Thérèse écoutait avec «ne douloureuse surprise l'exaltation résignée de cet amour si peu semblable au sien, et comme si elle eût voulu connaître tout le mystère de cette âme si complètement dévouée, elle lui dit avec quelque hésitation :
— Mais cette réparation que votre père avait demandée, ce nom qu'il voulait obtenir p$ur vous, ne l'espérez-veus pas?
— Moi, madame? dit Marguerite en se levant; moi, la femme du comte de Perbruck? jamais, madame, jamais ! Celle qui doit porter ce nom doit être pure devant Dieu et devant les hommes de toute faute et de toute souillure : je suis la fille du bourreau de Nantes, madame !
Cette réponse fit tressaillir Thérèse Mocllien et lui rappela à qui elle parlait. La fin de cette conversation devenait embarrassante, et déjà Thérèse s'étonnait qu'on
l'eût laissée si longtemps seule, avec cette jeune fllie, lorsque l'arrivée soudaine de Fonlevicux vint rompre à temps cet entretien.
— il tant nous préparer à quitter le château, »iii rapidement Georges; le secret de notre, réunion a été surbris par l'infâme Morillon, et avant deux heures, toutes les turcs dOrtl ce misérable peut disposer seront à la
porte (h; ce château.
— Et (die lois encore, s'écria Thérèse avec colère, la réunion générale qui devait sanctionner nos projet! et en
arrêter l exécution, cette réunion sera ajournée.
— Non, madame, non, reprit Fonlevicux, il faut que tout soit conclu aujourd'hui. La séance va s'Ouvrir; le marquis et quelques-uns de nos amis sont seuls Instruits du danger qui nous menace. S'il s'abat sur nous assez rapidement pour que nous ne puissions l'éviter, nous U combattrons; si, au contraire, il nous laisse le temps dé mettre le dernier sceau à notre entreprise, avant de frapper à la porte de cette demeure, toutes les mesures sont prises pour que chacun puisse se retirer en sûreté. Venez, madame, on vous attend, et quant à cette jeune fille, il faut qu'elle nous accompagne, et il faut qu'elle aille s'asseoir auprès de ce jeune homme qu'on appelle Saturnin Fichet et qui assistera à la séance sous le nom du comte de Perbruck.
Cette étrange résolution surprit également Thérèse et Marguerite. Celle-ci voulait une explication , mais le temps pressait et il leur fallait suivre Fontcvleux.
Avant de raconter cette fameuse séance, où les gentilshommes de quatre provinces jurèrent de combattre et de mourir pour la monarchie, il faut que nous disions quelle nouvelle circonstance avait forcé notre aventurier à accepter encore une fois le rôle de Césaire.
Comme nous l'avons dit , Saturnin avait averti la Rouarie qu'un grave danger le menaçait. Pour le lui faire comprendre, il avait dû lui raconter comment il avait été mêlé au secret de la conspiration. Il lui dit aussi comment il avait été arrêté le lendemain comme étant le comte de Perbruck, et enfin il lui raconta sa délivrance, qui devait être sans doute l'ouvrage de Morillon. Mais malgré toute sa résolution, Saturnin éprouva quelque embarras lorsqu'il fallut avouer l'étrange proposition que lui avait faite le commissaire de la Convention, et surtout lorsqu'il fallut dire qu'il l'avait acceptée.
MM. de Paradèze et de Perbruck voulurent pousser les hauts cris; mais la Rouarie, à qui un pareil moyen n'eût pas répugné s'il eût pu le servir, et qui en trouvait au fond l'invention ingénieuse, la Rouarie leur fit observer que ce n'était pas le moment de discuter le plus ou moins de convenance des actions de Saturnin Fichet, et qu'il fallait s'informer avant tout de ce qui en était arrivé.
Saturnin en vint alors à sa rencontre avec MM. de Champagnolles, Limoëlan, le baron de la Guyomarais et ceux qui les accompagnaient, et il apprit à la Rouarie les renseignemens que Morillon avait recueillis dans cet entretien, renseignemens qui devaient le conduire au château.
A cette nouvelle MM. de Perbruck et de Paradèze voulurent encore prendre Saturnin à partie comme étant la cause de ce danger ; ils ne parlaient de rien moins que de le traiter comme un espion, quand la Rouarie reprit :
— Eh ! messieurs, trouvez-moi parmi nous tous un garçon qui ait plus d'honneur que celui-ci, et je vous le livre. Certes il lui était permis à lui, qui n'est pas des nôtres, de nous laisser dans le danger sans nous prévenir. Il est cependant venu, blessé, et presque mourant, lorsque tant d'autres se seraient cachés. N'en parlons donc plus et songeons aux mesures que nous devons prendre.
— Il n'y en a point d'autres que de nous disperser, dit M. de Paradèze.
— Impossible, dit la Rouarie, les routes qui mènent au château doivent être, à l'heure qu'il est, battues de tous côtés par la gendarmerie et les gardes nationaux, et nous séparer, ce serait aller un à un audevant du danger pour
y succomber. Non, messieurs, il faut que nous nous enfermions tous ici, il faut hâter la venue de tous nos amis. Où sont les vôtres, monsieur de Paradèze?
— A la grotte de Saint-André, et ils attendent ma réponse relativement au comte de Perbruck.
— C'est vrai , dit la Rouarie avec impatience, mais après ce qui s'est passé, quelle réponse comptez-vous leur faire?
— En vérité, dit M. de Perbruck avec un cruel embarras, je ne le sais, et...
— Cependant, reprit la Rouarie, ils ont considéré l'arrestatiOD du comte comme une insulte à tous ceux du pays nantais, ils n'entreront pas tant qu'ils n'auront pas obtenu de satisfaction à ce sujet, ils vont donc rester à la caverne de Saint-André... D'après ce que vous a dit ce jeune homme, les émissaires de Morillon vont y arriver... C'est livrer vos amis à un danger effroyable... Messieurs, ceci serait une trahison...
— Mais que faire, mon Dieu ! s'écria M. de Paradèze.
— Eh bien! reprit la Rouarie, allez les rejoindre surle-champ, et vous, monsieur de Paradèze, vous, monsieur de Perbruck, dites-leur que le comte Césaire est mort, car je ne pense pas que vous vouliez foire assister à notre séance le misérable que vous avez reconnu pour votre fils et gui a dit ne pas l'être.
— Non, certes, dit M. de Perbruck en baissant la tête. On en était à ce point de la discussion lorsque M. de
Chainpagnolles arriva tout à coup. Il venait avertir la Rouarie que les gentilshommes nantais avaient envoyé un émissaire pour s'informer de la réponse qu'on avait faite relativement au prisonnier. La Rouarie regarda M. de Perbruck et M. de Paradèze, et sans doute il allait faire entrer M. de Chainpagnolles dans le secret de leur embarras, lorsque celui-ci, apercevant Saturnin Fichet, reprit vivement :
— Eh! pardieu, la réponse me semble facile, puisque voilà le comte lui-même. J'ai beau leur affirmer que je l'ai vu, il y a deux jours, et que cette prétendue arrestation est sans doute le résultat d'une méprise, ils s'obstineut à ne pas me croire et veulent absolument que ce soit le comte lui-même qui vienne les dégager de la parole qu'ils se sont donnée entre eux de se séparer de l'assoeiation, si par hasard ils n'obtenaient point raison du procédé de M. le marquis de la Rouarie.
A ce moment la Fiouarie comprit qu'il jouait tout l'avenir de ses projets et pensa au danger auquel étaient exposés les gentilshommes nantais. Il adressa un regard rapide et significatif à tous ceux qui l'entouraient et dit d'une voix haute en s'adressant à Saturnin Fichet :
— Allez donc, monsieur le comte, et hâtez l'arrivée de ces messieurs : vous savez mieux que personne combien il est urgent qu'ils soient dans l'enceinte de ces murs. Allez, reprit la Rouarie d'un ton bref et impérieux en voyant le regard stupéfait que Saturnin attachait sur lui.
Ainsi, pour la quatrième fois, celui-ci fut appelé à jouer le rôle du comte de Perbruck. D'abord, c'avait été par l'erreur de quelques paysans; plus tard, par la dénonciation de Marguerite. L'avant-veille, ce rôle lui avait été donné par Morillon, l'agent de la Convention ; et, à ce moment, il lui était imposé par la Rouarie, par le chef de l'association qui voulait renverser ce terrible pouvoir.
Saturnin eût peut-être hésité à accepter. Mais la dernière partie delà phrase de la Rouarie le décida. 11 s'agissait, en effet, d'arracher les gentilshommes nantais à un danger auquel il les avait exposés lui-même. Il suivit donc M. de Chanipagnolles. Celte considération, qui avait déterminé Saturnin, arrêta aussi les observations de M. de Perbruck et de M. de Paradèze. D'ailleurs, il n'y avait plus à discuter celte résolution... Saturnin était sorti.
— Cette fois seulement, et pour le salut de tous, dit la Rouarie, ce jeune homme passera pour votre fils, et puis nous aviserons.
Cependant, si la décision de la Rouarie sauvait une
partie des conjurés du danger immédiat d'être surpris à I* caverne Saint-Andfé, elle ne prévenait pas le danger bien plus grave de voir toute la conspiration enveloppée et surprise dans l'enceinte du château.
C'est alors que ceux qui ne connaissaient pas encore la Rouarie dans toute sa supériorité purent juger de la prévoyance, de l'activité} des ressources et des combinaisons de cet homme prodigieux. Il fit appeler quelques-uns de ses serviteurs, et à l'instant chacun reçut l'ordre qui le concernait. Il s'agissait de savoir quels pouvaient être les mouvemens de Morillon. Aussitôt, de tous les angles du château, partirent successivement de longs cris qui s'en allèrent se répétant de loin en loin dans le silence de la nuit jusqu'à ce qu'ils se perdissent tout à fait dans l'espace. Ces cris portaient de toutes parts une question. La Rouarie tira sa montre.
— Nous avons dix minutes à attendre, répondit-il, il faut en protiler.
Aussitôt il appela de nouveaux domestiques.
— On s'assemblera dans le grand cellier, dit-il, que tout y soit prêt dans une demi-heure.
Il pouvait être à ce moment onze heures du soir. Aussitôt dans ce château, immobile en apparence quelques instans avant, tout s'anima comme par enchantement : les lumières coururent de toutes parts. On voyait à la lueur des torches passer dans les galeries une multitude de paysans tout armés et s'il le fallait prêts à combattre.
— Veuillez me suivre, messieurs, dit la Rouarie; il faut nous assurer que l'entrée principale du château est lihrc pour tous ceux qui voudront le visiter. m
Le marquis descendit dans les étages intérieurs, et il arriva avec ceux qui le suivaient au vaste préau qui précédait le premier mur d'enceinte et la herse qui ouvrait sur la campagne. Quelques paysans y stationnaient tenant des torches, et éclairaient de nombreux serviteurs dont les ombres s'allongeant et se perdant dans l'obscurité, donnaient un aspect fantastique à cette scène nocturne.
— Tinteniac, dit la Rouarie, qu'aucun de nos hôtes ne s'arrête dans les appartenions et que tous, de quelque côté qu'ils arrivent, soient conduits au lieu de la réunion.
Un cri de Tinteniac répéta cet ordre, et il courut de la base au sommet du château.
La r^ouarie arriva bientôt à la porte principale, et les conjurés s'étonnèrent en la voyant gardée par un seul serviteur à cheveux blancs qui habitait la petite chambre pratiquée a côte de celte porte.
— Lambert, lui dit le marquis, les républicains vont venir attaquer le château cette nuit.
— Qu'ils viennent! dit le vieillard en montrant une carabine pendue au mur.
— D'abord, reprit la Rouarie, tu vas cacher ceci.
Le vieillard regarda son maître avec une stupéfaction douloureuse.
— Ou plutôt, ajouta la Rouarie, emportez cette arme, Georges ; mon vieux Lambert ne résisterait pas à la tentation de s'en servir.
— Monsieur le marquis nïe désarme? dit Lambcri douleur.
— Ne m'as-tu pas dit cent fois qu'il ne faut jal laisser la bouteille à portée de la main de l'ivrogne... Ci ■ ci, dit-il en prenant lui-même la carabine des mail vieillard, c'est ta bouteille. La poudre te grise... vieux camarade.
— Mais que dirai-je donc quand viendront les repubh • cains? fit Lambert d'un air suffoqué.
— Tu leur demanderas poliment ce qu'ils veulent.
— Poliment! fit Lambert... Hum !
— Comme tu pourras... dit la Rouarie. Mais comprends-moi bien, ils viendront au nom de la loi pour visiter le château.
— Et je les enverrai paître.
— Tu leur ouvriras, et tu les conduiras partout
FREDERIC SOT LIE
—Partout?
—Partout où Ils voudront aller, si même ils parlaient de visiter lea caves el lea souterrains, tu te laisserai mti-
niiilcr ou séduire, «'l tU les conduiras... tu sais... a telle
cave secrète où Je cache.*, mon vieux vin.
— Ali ! ali ! i il le vieillard, qui paraissait comprendre 1res bien»
— Kl s'il y eu a quelques-uns qui aient soif, tu ne te feras pas de mauvaise affaire en défendant contre eux quelques vieilles futailles qu'ils videront.
— Ils boiront tout leur saoul, reprit le vieux Lambert en riant, mais avant d'arriver là. monseigneur, s'ils pénètrent dans tous les appartenions?
— Qu'importe! dans vingt minutes lu seras seul dans le château. Ouvre-leur les portes s'ils le veulent... Laisse* toi voler les clefs s'ils en ont envie... Ne les empêche pas de briser les serrures si cela leur va mieux. Je ne veux aucune résistance.
J —Il suffit, dit Lambert. El fermerai-je la porte derrière eux?
— Quand il en sera temps, je viendrai la fermer moimême; jusque-là. qu'elle reste ouverte.
— Bien! dit Lambert en se frottant les mains. Et où retrouverai-je ma carabine ?
— Je te la rapporlerai, dit la Rouarie.
— Merci, monseigneur, et vive le roi ! dit le vieillard en prenant les mains de la Rouarie et en les baisant. Puis il reprit, en «'adressant aux spectateurs de cette scène : « Je vous en prie, messieurs, faites que je sois au moins du commencement de la danse ; à mon âge on est pressé de s'amuser. »
A ce moment, la Rouarie imposa silence du geste à tous ceux qui l'entouraient. Un cri lointain et presque imperceptible avait frappé son oreille. Ce cri se répéta en se rapprochant et vola en un instant du fond de la vallée jusqu'au sommet du cbàteau. Ce premier cri venait du couebant. Un autre arriva bientôt du midi, et successivement de tous les points de l'horizon vint la réponse à la question qui avait été ainsi envoyée dix minutes avant.
— Messieurs, dit la Rouarie après avoir recueilli tous ces cris, les républicains viennent d'abord par Saint-Aubin-d'Aubigné; de ce côté ils sont encore à plus d'une lieue. Ce sont cinq brigades de gendarmerie. Ceux de Rennes ont pris la route de Redon et ne sont pas encore arrivés à la ferme du Clélan. Ce détachement est composé de deux à trois cents gardes nationaux. La troupe la plus nombreuse doit marcher sur Hédée. Elle a un canon. Tant pis, car s'ils comptent le traîner jusqu'ici à travers les chemins défoncés, cela les retardera d'une heure au moins, et je voudrais les voir arriver tous à la fois. On me signale un chef déterminé à la tête de cette troupe. On m'en signale aussi un autre qui passe par Montfort, et qui, sans doute, veut s'emparer de la caverne Saint-André. Allons, tout va bien, ils arriveront assez à temps pour surprendre le château pendant que nous y serons encore. Fontevieux, allez avertir Mlle de Moëllien que nous allons entrer en séance.
— Mais nos amis de Nantes, dit M. de Paradèze, ne sont peut-être pas encore arrivés.
— Us nous attendent, messieurs, dit la Rouarie en montrant une fenêtre à laquelle parurent deux flambeaux; chacun a trouvé le guide qui devait l'introduire ici.
Ils reprirent tous ensemble le chemin du château. En traversant le préau, la Rouarie s'arrêta et poussa un long cri. A l'instant même toutes les torches qui éclairaient les nombreuses fenêtres de l'immense bâtiment s'éteignirent. La transition fut si soudaine que ceux qui accompagnaient la Rouarie eussent pu croire que le château, qui, tout à l'heure, brillait dans l'ombre par mille bouches enflammées, s'était tout à coup abîmé dans l'obscurité. Le mouvement et le bruit s'étaient éteints comme la lumière. Tinteniac marchait le premier tenant un flambeau. Ce fut seulement après quelques minutes d'incertitude
que l'œil «les gentilshommes qui suivaient la Rouarie put apercevoir la masse Bilencieuse et sombre du château <|ni avait pour ainsi dire disparu à leurs regards. Ils entrèrent, et à mesure <|u'iis avançaient , les portes se Germaient derrière eux. L'aspect de l'intérieur avait changé aussi
rapidement que celui du dehors : partout des chambres
nues, abandonnées, nulle, trace d'habitation, il n'y avait pas un quart d'heure qu'ils avaient quitté le château ; on eût dit qu'il y avait passé vingt ans de solitude et d'abandon.
— C'est merveilleux, dit tout bas M. de Paradèze à M. de Perbruck.
— On fait beaucoup avec une fortune pareille à celle de la Houaric, dit de même ML de I'erbruck.
— On fait encore plus avec l'amour et le dévoûmenl de ses serviteurs, fit sévèrementla Rouarie, quand on l'a acheté par la justice et l'humanité.
Ceci était à l'adresse de M. de Perbruck. Mais il ne releva point la leçon... A ce moment, ceux qui étaient venus si hautainement demander compte de sa conduite â la Rouarie, se sentirent enlin ses inférieurs.
Arrivés â la hauteur du troisième étage, le marquis s'arrêta un moment, ouvrit une croisée et se pencha eu dehors. Il poussa un bouton de fer perdu dans les ciselures d'un macaron qui servait d'ornement extérieur à l'appui de cette croisée. Aussitôt la voûte d'une large porte située en face de cette croisée se leva lentement dans la boiserie qui l'encadrait des deux côtés du mur et laissa descendre une petite échelle en fer.
La Rouarie referma la croisée. Tinteniac monta le premier et éclaira les gentilshommes, qui le suivirent. Le marquis passa le dernier, l'échelle se releva et la voûte redescendit et se reposa doucement sur l'épais pilastre qui la supportait.
— Et maintenant, ils peuvent arriver et ils peuvent interroger ce château, dit la Rouarie, rien ne leur répondra.
En effet, la voûte était de pierre, et frappée du dehors, elle n'eût pas rendu ce son creux qui annonce un espace vide au delà de la paroi qu'on heurte.
Une fois arrivés dans ce dédale mystérieux, la Rouarie et ses compagnons montèrent un petit escalier pratiqué dans l'énorme épaisseur des murs. Au sommet de cet escalier une herse en fer défendait un couloir bas, étroit, tortueux, et dont la construction annonçait qu'il faisait encore partie des bâtimens, car il était carrelé. Mais bientôt et après de nombreux détours, ils arrivèrent sous des voûtes taillées en plein roc, et marchèrent sur la pierre vive : ils avaient pénétré dans les flancs même de la colline. De distance en distance des herses coupaient cette voûte ténébreuse, et en même temps on rencontrait à droite et à gauche des portes libres qui aboutissaient â des galeries qui fuyaient dans tous les sens. Enfin, après dix minutes, ils arrivèrent à une salle' assez considérable et dans laquelle brûlaient quelques torches.
— Nous voici arrivés, messieurs, dit la Rouarie, voie: l'heure où les hommes sages et prudens doivent s'arma contre ceux dont la fougue voudrait précipiter les évém. mens. Puis-je compter sur vous ?
MM. de Paradèze et de Perbruck promirent de fait ce, que désirerait la Rouarie.
— Allez donc, dit-il, prendre votre place parmi v amis.
Tinteniac emmena M. de Perbruck. Le jeune Tuffin se, vit de guide à M. de Paradèze,
Au bout de quelques minutes de marehe, MM. de Paradèze et de Perbruck entrèrent chacun d'un côté dans une vaste salle magnifiquement éclairée et autour de laquelle s'élevaient de nombreux gradins. Plus de deux cents gentilshommes y avaient déjà pris place et s'entretenaien
UBIS, IMF, SB SCHILLER AINE, 11, RLE DL FÀCBOBRC-MON1MARTP
vivement entre eux. M. de Paradèze se trouva à côté de Saturnin, qui se trouvait au milieu de ceux du pays nantais ; tout le monde le saluait du nom de comte de Perbruck et le traitait avec considération. D'ailleurs la blessure qu'il avait au front le rendait mille fois plus intéressant que ne l'eut été Césaire avec sa figure de prisonnier.
Quant au marquis de Perbruck, il était placé à quelque distance, de façon a ce que tous les gentilshommes du pays nantais fussent pour ainsi dire contenus par leurs anciens. Chaque province avait ainsi son groupe particulier : ceux de la Rretagne proprement dite, ceux du Maine, ceux de l'Anjou.
M. de Perbruck et le baron de Paradèze remarquèrent cependant l'absence de la Châtaigneraie.
Au moment où ils allaient se rejoindre pour s'interroger à ce sujet, Thérèse arriva, accompagnée de Fontevieux et de Marguerite. Tous les regards se tournèrent vers MlledeMoëllien, dont les blancs vêtemens de femme tranchaient au milieu de cette assemblée d'hommes. Un cri unanime et enthousiaste l'accueillit. Elle salua en rougissant. Presque aussitôt la Rouarie entra. Les gentilshommes bretons l'accueillirent avec transport. Ceux de l'Anjou furent plus froids ; ceux du Maine et du pays nantais restèrent silencieux.
La Rouarie sentit qu'il avait de nombreuses préventions à vaincre, de profonds dissentimens à combler, avant de donner à tous ceux qui avaient répondu à son appel l'esprit qui l'animait et l'obéissance dont il avait besoin. La Rouarie était placé sur une espèce d'estrade plus élevée que les gradins sur lesquels étaient assis les autres gentilshommes. A quelques gestes échappés à divers assistans, il devina qu'on avait trouvé qu'il se faisait trop vite une place plus haute que celle des autres. Il avait vu le danger, il se hâta de le combattre. Un profond silence avait succédé au long murmure qu'avait causé son apparition.
— Messieurs, dit la Rouarie en élevant la voix, ceci est la place de ceux qui ont à proposer un moyen de sauver la patrie. Nous sommes prêts à les entendre.
Il descendit aussitôt de l'estrade et alla s'asseoir près de Thérèse, qui était devenue pâle d'indignation à cette déclaration, qu'elle considéra comme un acte de faiblesse.
— Parlez! parlez 1 dirent les gentilshommes bretons. Les autres groupes restèrent immobiles, quoiqu'on y
chuchotât vivement à voix basse. Thérèse, penchée vers la Rouarie, l'excitait à reprendre sa place; maisle marquis, immobile et patient, laissait aller le tumulte qui bourdonnait déjà dans toutes les parties de l'assemblée. Aucun n'osait prendre là parole pour faire une proposition quelconque. ;-aturnin, qui examinait tout cela avec plus de curiosité et de sang-froid que tous ceux qui étaient venus là avec une vérttable passion politique dans le cœur, se prit à dire assez haut pour que tous ceux qui l'entouraient l'entendissent :
— L'assemblée est impossible, si on ne lui nomme un président.
— C'est juste! dit-on autour de lui.
— C'est juste! répéta-t-on de tous côtés.
— Il faut nommer un président i fut le cri général.
— Qui ''ésignera-t-on? reprirent les gentilshommes hretons.
— Votons ! dirent quelques voix.
— Ce sera perdre un temps précieux, répondit Fichet. Chacun attendait un avis pour prendre un décision.
— Ecoutez! écoutez ! reprit-on de tous côtés. —Qu'y a-t-il?
— C'est le comte de Perbruck qui veut parler, dirent quelques gentilshommes nantais,
— Qu'il parle ; écoutons.
— Parlez, parlez, comte, lui cria-t-on de toute la salle. Saturnin, se voyant ainsi mis en avant, fut sur le point
de se troubler. Le marquis de Perbruck et M. de Paradez tremblaient de le voir interpellé de tous côtés. La Rouarie I<e Sièele.
lui-même craignait quelque maladresse de la part du malheureux Saturnin,
Sa surprise fut grande et sa terreur redoubla en voyant Saturnin quitter sa place, traverser toute l'enceinte et monter fièrement et résolument sur l'estrade que la Rouarie venait de quitter.
— Ce malheureux va nous perdre, dit Thérèse.
— Attendons, reprit la Rouarie.
Un murmure flatteur salua Saturnin de la part des groupes qui avaient si froidement accueilli la Rouarie.
— Messieurs, dit Saturnin, à qui son émotion donnait une pâleur qui intéressa vivement l'assemblée, le marquis de la Rouarie a dit que cette place était destinée à celui qui voudrait proposer un moyen de sauver la France des infâmes bourreaux qui l'égorgent et la dévastent. (Le coup de pistolet de Morillon retentissait dans cette phrase de Saturnin.)
— Oui, oui, cria-t-on de toutes parts, parlez,parlez.
— Eh bien, dit Saturnin, le premier moyen de salut pour la patrie, c'est notre union, c'est l'oubli de toute prétention rivale, c'est le sacrifice de toutes les haines, c'est la reconnaissance et le respect pour les services rendus.
— Oui, oui, dit-on de tous côtés.
Et une voix parmi les gentilshommes s'écria :
— Le nom de Champagnolles rappelle plus de services que dix autres noms de cette assemblée.
— Vous oubliez celui de la Fauchais, répondit-on d'un autre côté.
— Et celui deDesilles, répliquèrent quelques voix.
— Je n'oublie rien, dit Saturnin en s'assurant dans la route où on l'avait lancé, c'est vous au contraire qui oubliez qu'il y a ici un homme qui depuis trois ans toujours debout, toujours prêt, toujours infatigable, aidé de sa seule fortune et de son seul génie, a conçu le plan de cette vaste association et l'a exécuté. Vous oubliez que c'est lui qui vous a tous appelés ici , que c'est lui à qui les princes exilés ont confié le salut de la cause royale -, vous oubliez que sans lui chacun de nous irait à l'aventure tentant des efforts infructueux, divisant les forces de la noblesse, perdant notre cause par des tentatives précipitées... Vous oubliez enfin que tandis que la plupart de nous s'abritaient dans l'exil et dans leurs châteaux contre lessicairesetles bourreaux de la Convention, cet homme les bravait à toute heure, en tout lieu, toujours prêt pour le combat et pour la mort. C'est parce que vous oubliez tout cela que vous demandez qui doit occuper la place gIi je suis, et qui doit présider cette assemblée. Qui donc entre nous peut. répondre à tous et de tous?... Gentilshommes du Poitou, êtes-vous venus à ceux du pays nantais? Non; c'est le marquis de la Rouarie qui vous a appelés. Qui a été vers vous, messieurs de l'Anjou? Est-ce ceux du Maine? Non! Celui qui vous a mandés ici tous à la fois et chacun en particulier pour le salut de tous et de chacun, c'est le marquis de la Rouarie. Sa place est donc ici, et si je l'ai prise un moment, c'est qu'en effet je pense que le premier et le plus sûr moyen de servir notre cause, c'est de nous soumettre unanimement au chef intrépide et infatigable qui tient le succès de notre cause dans ses mains.
Alors se tournant avec une résolution enthousiaste vers Armand, Saturnin s'écria :
— Venez, venez, marquis de la Rouarie... Voici votre place.
Des acclamations unanimes accueillirent ce discours, qui, tout médiocre qu'il était, emprunta une véritable puissance à la déclamation dramatique que Saturnin avait apprise dans l'étude des grands acteurs de Paris et à l'importance que la prétendue persécution d'Armand avait donnée à Césaire de Perbruck.
— La Rouarie! la Rouarie ! disait-on de tous côtés. Il monta sur l'estrade, tandis que Saturnin allait r««
prendre sa place.
LMK
frfdkrk: soi lié.
— Pnrdieu! dit Georges :1 Thérèse, il serait loi! heureux que ci' lui la le véritable comte de Perbruek.
— Oui, tlil Mlle de i\loel)icn , mais <■ Vsi une n iste comédie dans une aussi solennelle assemblée.
a ce Bornent, la ftouarie prit la parole.
— (Messieurs, dit-il, avant de D0U8 OQCOperde l'avenir,
il est nécessaire que vous sachiez d'abord quel a été le plan de conduite que Je me suis traoé. il lit signe à Fontevieux, qui vint prendre place près
de lui, et. qui lui d'une voix ferme et assurée, le plan
de l'association bretonne, Ce pian avait été soumis par
la Rouarie à l'approbation des princes exilés. Il ne contenait que onze articles et cependant il ne laissait rien
d'imprévu, rien 'dont V auteur soi négligé de tirer parti.
C'est lu qu'étaient établies les divisions des évèchés en un nombre déterminé de commissariats. Là étaient expliquées les relations des commissaires entre eux ci avec 'e chef suprême, les moyens de correspondance et l'active surveillance dont ils étaient chargés. Puis venaient les moyens à prendre pour gagner a l'association le plus de bras possible. La Kouarie n'entendait pas borner son action à celle des nobles sur les paysans. Il s'adressait aux milices nationales, aux hommes populaires, à tous ceux dont la révolution avait attaqué la fortune ou brisé les espérances. Il en appelait aux méeonlens, aux proscrits, aux ambitieux, si bien qu'en comptant ce que chacun des membres présens pouvait de celte façon entraîner à sa suite, ils étaient en mesure de lever une armée en vingtquatre heures.
En effet, à la suite de ce projet d'association, venait le dénombrement de tous ceux qui s'étaient engagés, ceux-ei à un chef, ceux-là à un autre. Ils étaient deux cents présens; ils pouvaient, le lendemain, commander à trente mille hommes. Ce résultat inouï électrisa l'assemblée. Déjà la Rouarie n'avait plus de préventions à vaincre. Cependant il voulut pour ainsi dire légaliser son audace et son activité. Après cette lecture, il reprit la parole pour dire :
— Maintenant, messieurs, il est nécessaire que je vous fasse connaître en vertu de quels pouvoirs j'ai agi et j'agirai à l'avenir.
Fontevieux lut alors la fameuse commission donnée à Coblentz le 2 mars \ 792, et signée par Louis-Stanislas- Xavier et Charles-Philippe, les deux frères de Louis XVI, commission qui faisait le marquis de la Rouarie chef de l'association bretonne et qui l'autorisait à l'étendre à toutes les provinces environnantes. Il lut encore la lettre par laquelle on le laissait maître de juger de l'opportunité du soulèvement général. Cette commission nouvelle était de beaucoup postérieure à la première et datée du 13 juin i792. La Rouarie l'avait sollicitée des princes, par l'entremise de Fontevieux, pour maintenir les gentilshommes du Morbihan, dont quelques-uns avaient essayé de lever l'étendard, et qui, isolés entre eux, n'étaient arrivés qu'à faire égorger quelques malheureux paysans qui les avaient suivis dans leurs entreprises insensées.
Après que ces diverses pièces furent lues, la Rouarie se leva.
— Braves compagnons d'armes, s'écria-t-il, le roi, pour lequel nous voulions nous armer, est mort. Les bourreaux ont été plus vite que nous. C'est que les bourreaux sont unis et que nous sommes divisés. Mais la destinée d'un royaume ne périt pas avec un homme. Qu'il meure dans son lit royal ou sur un échafaud infâme, le cri de la royauté doit retentir sur sa tombe, soit qu'il parte de Saint-Denis, soit qu'il s'élève des gémonies. Le roi est mort, messieurs, vive le roi !
Et toute la salle répéta avec enthousiasme :
— Vive le roi !
— Celui-là, messieurs, reprit la Rouarie, est aussi en danger ; mais ce danger nous laisse le temps d'organiser le coup terrible que nous devons frapper et d'attendre le jour prochain oii nous nous lèverons tous à la fois. A l'heure où je vous parle, les tyrans de la France trem-
blenl devant les menaces de guerre que leur enrôlé le monde entier, Indigné de leurs attentats. Epouvantés dans
leurs conseils seerds, ils répondront le l'i-oiil haut aux provocations de lï'airope. Une mesure se prépar doit appeler incev animent trois cent mille Français BOUS les drapeaux de la république.
Un long murmure d'élonnemenl el d'intérêt accueil i cette révélation. La manière dont la Rouarie avait 0 nisé l'association oe permit à personne de douter qu'l eût des espions Jusque dans les comités les plus seer di' la Convention. On écouta avec plus d'attention
— Vingt jours ne se passeront pas, reprit-il, avant i l cedécretsoil rendu, et vingt jours ne seront point p ses après ce décret que lous les habitans de la Pian seront appelés à venir tirer au sort le nom de ceux qui doivent aller combattre pour la république. F''h bien! ce ne seront point les soldats de la république qui répondront à cet appel, ce seront les nôtres. Ecoulez-moi bien messieurs, car c'est ici tout le mystère de ce soulèvement que vous appelez à grands cris. Et d'abord, chacun de vous dans sa ville ou son bourg, chaeun de vos aflidés dans sa paroisse ou son hameau, visitera ef préparera d'avance à la résistance lous ces jeunes gens qu'on veut arrachera leur famille et à leur foyer. Cependant il faut que tous se rendent au chef-lieu de canton ou doit avoir lieu le tirage. Qu'aucun n'y manque, surtout les plus résolus à désobéira cette loi. !Nous formerons ainsi, à l'abri de la loi républicaine, mille rassemblemens que tous nos efforts combinés n'eussent pu obtenir. Alors, et au moment où s'ouvrira dans chaque chef-lieu de canton l'appel des prétendus soldats delà république, que l'un d'entre nous soit présent à chaque réunion, et que le premier il crie au nom de ses concitoyens: « Mortà la Convention ! A bas les tyrans ! » Quelle que soit la chance d'une pareille démonstration, jurez de la faire. Que la lutte s'engage immédiatement et à la même heure sur huit cents points différens de nos provinces, et la victoire est à nous. Les autorités, surprises partout, enverront chercher des secours près d'autres autorités déjà renversées. Les troupes, incertaines, ne sauront à quelle insurrection faire face au milieu de la vaste insurrection qui les enveloppera. Alors nous arborerons le drapeau blanc. La Bretagne entière sera debout partout et à la mémo heure, et nous aurons anéanti dans nos provinces le gouvernement infâme qui pèse sur nous en moins de temps que je n'en mets à prononcer ces paroles.
Un tonnerre d'applaudisemens, décris d'approbation, répondit à la Rouarie.
— Est-ce ainsi que vous voulez agir? dit-il d'une voix éclatante.
— Oui! répondit-on de tous côtés.
— Eh bien! alors, dit la Rouarie en déployant un drapeau blanc, jurez-moi sur ce drapeau, qui est celui de vos rois, qu'au jour dit aucun de nous ne manquera à l'appel.
— Nous le jurons.
— Ce jour-là, messieurs, ne peut être incertain pour aucun de nous, nos ennemis nous le marqueront euxmêmes. Point d'ordres à vous donner, point de correspondances dangereuses , point de messagers surpris, point d'excuses alors pour les lâches... nous y serons tous.
— Tous ! répétèrent les deux cents gentilshommes.
— Pour Dieu et pour le roi ! s'écria Thérèse Moëllien. Et ces mots retentirent de nouveau dans toute la salle
avec un enthousiasme héroïque.
A ce moment, Fontevieux donnait un avis secret à la Rouarie. Le marquis réclama un moment de silence. Le transport de l'assemblée s'apaisait, mais elle vibrait encore d'émotion, lorsque Armand, dont la gaîté contrastait aussi singulièrement avec la solennité de la réunion qu'avec la nouvelle qu'il annonçait, leur dit tout à coup :
— Messieurs, je vous préviens que les républicains viennent d'entrer dans le château
Comme si la foudre eût éclaté, l'assemblée resta muette pendant un instant presque insaisissable. Mais aussitôt, d'un mouvement unanime, et plus enthousiaste encore que ceux qui l'avaient précédé, cesdeux cents voix s'écrièrent :
— Aux armes !
— Non, leur dit la Rouarie, nous ne devons pas nous exposera une lutte où tout vaincus qu'ils seraient, nos ennemis emporteraient contre nous ce terrible avantage, de savoir notre réunion et d'enlever à nos projets, par la mort de quelques-uns d'entre nous, l'ensemble qui fait leur force. Que ces misérables parcourent ce château, qu'ils le fouillent, qu'ils l'incendient, s'ils veulent. Nous sommes ici à l'abri de leurs recherches. Je savais qu'ils venaient, quelques-uns d'entre vous le savaient aussi, et ils ont pensé comme moi qu'il fallait continuer paisiblement notre œuvre. A l'heure qu'il est, les républicains envahissent lé château; ils sondent les planchers, ils interrogent les murs... et ils ne trouvent partout que silence et solitude. Dans un heure, irrités de leur mauvais succès, ils se laisseront aller à la fureur aveugle du pillage et de l'ivresse, et nous sortirons tous d'ici, sans crainte de les rencontrer dans les chemins perdus par où je vous ferai conduire. Cette heure, messieurs, nous devons en profiter pour être prêts au jour désigné pour affranchir d'abord nos provinces, et après elles la France tout entière. Car après que nous serons tous levés, il faudra tous nous réunir. II faudra que chaque paroisse envoie sa compagnie au bataillon auquel elle appartient. Chaque bataillon se réuBira ensuite au régiment dont il fait partie. Les régimens aux divisions , et les divisions à l'armée. •
— A l'armée dont vous serez le chef! s'écria Saturnin, que l'enthousiasme général avait tellement gagné qu'il jouait au naturel son rôle de gentilhomme conspirateur.
— Vive la Rouarie ! répondit-on de tous côtés Alors l'assemblée se leva, et le marquis commença ta
distnoution des brevets et des commandemens. Le prince deTalmont eut la Mayenne; Duboisgay, Angers; Labourdonnaie et Selz, le Morbihan; Palierne, Laberillais et de Perbruck, Nantes et les environs ; Boishardy, Saint-Malo, et ainsi de suite pour les commandemens. Puis vinrent les brevets, et de nom en nom on arriva à celui du comte Césaire de l'erbruck. Saturnin oubliait de répondre.
— Allez donc, lui dirent quelques gentilshommes qui se trouvaient près de lui.
Il lui fallait continuer à jouer son rôle. Il arriva près de la Piouarie, qui, assis devant une grande table, distribuait les brevets et donnait à chacun ses instructions particulières. Saturnin lui dit :
— Vous avez appelé le comte de Perbruck?
— Ah ! c'est vous, dit la Rouarie en l'examinant.
— Donnez-lui un passeport, dit tout bas Thérèse à la Rouarie.
— Il n'est plus temps, dit Ficbet tout bas. Vo'us m'avez fait des vôtres, monsieur le marquis ; je serai ce qu'il vous plaira.
— Merci, monsieur, dit la Rouarie ; vous êtes un brave jeune homme; mieux que cela, vous êtes un homme de ressources. Voici votre brevet.
— Mais r/est celui du comte de Perbruck, un brevet de colonel, dit Ficbet à voix basse.
— Ma foi, dit la Rouarie, je n'en connais pas d'autre que vous. Prenez et gardez.
Décidément, Fichet devenait sérieusement le comte de Perbruck.
— Pauvre Césaire ! murmura-t-il.
En effet, que devenait ce malheureux jeune homme pendant que son heureux Sosie prenait sa place partout?
Pendant qu'on s'assemblait dans les souterrains du château, la Châtaigneraie avait suivi le domestique que Thérèse avait chargé de le conduire près de Césaire. Après une longue marche à travers de vastes appartenons, il était arrivé à une petite prison basse où il trouva le jeune comte, assis sur un grabat et tenant à la main le pistolet qu'il lui aNait donné.
A son aspect Césaire se leva; la Châtaigneraie lui tendit la main en lui disant :
— Suivez-moi, monsieur le comte, et venez parmi nous prendre la place honorable qui vous attend.
Césaire serra avec transport la main de son libérateur.
— La Châtaigneraie, dit-il, je sais tout ce qu'il y a de générosité dans votre protection ; vous aimez Mlle de Paradèze, vous en êtes aimé et vous savez que la volonté du baron est toujours que je l'épouse.
— Et la vôtre, comte?
—Vous m'avez rendu le droit dé reprendre mon rang dans le monde, dit Césaire ; la liberté que vous venez de m'apporter, je l'emploierai à acquérir assez de gloire pour avoir quelque influence sur les déterminations de M. de Paradèze, et il ne tiendra pas à moi que vous ne soyez heureux.
— J'étais sûr de vous, Césaire, et l'entretien que vous avez eu avec Mlle de Paradèze..
Malgré la tristesse fatale de sa position, Césaire ne put s'empêcher de sourire.
— Ah ! dit-il, voici encore un de ces innombrables quiproquo dans lesquels je finirai par me perdre moi-même.
Alors il raconta à la Châtaigneraie comment Saturnin avait pris sa place chez le baron de Paradèze.
La Châtaigneraie ne put s'empêcher d'en rire de tout son cœur, surtout en se rappelant la figure sévère de M. de Paradèze et les solennelles douleurs de M. de Champagnolles.
— Mais il allait très bien, votre représentant, et c'est lui, ajoutat-il, qui a été, par conséquent, présenté àMlle de Paradèze.
— C'est lui qui m'a appris qu'elle paraissait se soucier fort peu de ma personne.
— Pardieu, fit la Châtaigneraie en éclatant de rire, il devait faire une bien singulière figure quand Mlle de Paradèze lui disait avec une profonde indignation qu'elle espérait bien qu'il ne pensait plus à ce mariage, après ce qui lui était arrivé...
— Après ce qui m'était arrivé 1 s'écria Césaire : le savait-elle donc ?
— Oui, reprit la Châtaigneraie, elle le savait.
— Elle, et comment? par qui ?
— Il faut que je vous dise tout, reprit la Châtaigneraie. Lorsque vous fûtes abandonné par ce misérable qui se cachait sous le nom de Lemaître, il emporta sa tille et voulut immédiatement quitter la France avec elle, mais elle tomba malade, et il lui fallut se cacher aux environs d'Evron. Soit qu'il craignît d'être reconnu, soit toute autre cause, il se sépara de Marguerite, et il la ramena au couvent oU elle avait été élevée. La pauvre enfant faillit y succomber. Vous savez qu'à cette époque Mlle de Paradèze se trouvait aussi dans ce couvent. Or, il paraît que, durant les nuits fiévreuses de sa maladie, Marguerite avait souvent laissé échapper votre nom. Cette circonstance, rapprochée du souvenir de certains renseignemens que vous aviez fait demander, peu de temps avant, sur un certain Lemaître, cette circonstance, dis-je, frappa la supérieure, qui fit séparer Marguerite des autres nialad' s. Mais ce nom avait aussi frappé votre jeune fiancée, qui, ravie de sortir du couvent pour vous épouser, se retrouva cloîtrée, grâce à votre fuite. Vous n'ignorez pas jusqu'où peut aller la curiosité d'une petite fille. Marguerite était si malade qu'elle demanda un confesseur. Eh
FREDERIC SOLLIE.
bien ! à l'heure même où tin prêtre recevait les conlidcnces de Marguerite, mademoiselle de Paradèze, cachée
derrière un des rideaux de la cellule, écoulait et apprenait votre secret et celui de Marguerite.
— Et, dit Perbruck avec amertume, elle vous l'a conlié, et vous le saviez lorsque j'étais, par représentait du moins, présent à l'assemblée du château d'An lies.
— Sur mon honneur, dit la Châtaigneraie, il y a trois jours je l'ignorais encore. Si je l'avais su alors, j'aurais été plus embarrassé des projets de M. de Paradèze que je ne l'ai été... car je n'aurais pas ose me déclarer votre rival ; votre malheur vous eût rendu respectable à mes yeux...
— Mais à quel propos Mlle de Paradèze vous a-t-elle confié ce secret ?
— Le voici, dit la Châtaigneraie. Lorsque Marguerite, qui, vous le savez, a sauvé votre père, lui eutappris votre arrestation, et que la Rouarie, interrogé par nous sur les motifs qui avaient pu lui dicter une pareille démarche, hésita, setrouUlaet voulut que l'explication eût lieu en votre présence, Mlle de Paradèze, informée par moi de tous ces détails, s'écria que vous seriez peut-être la victime d'une affreuse erreur. Je l'interrogeai; alors elle m'avoua tout, alors elle exigea que je vinsse ici, non pas pour écarter un rival, mais pour sauver un homme d'honneur , qui s'est fait un crime de l'attentat qu'on a commis sur sa personne.
— Vous êtes deux nobles cœurs, reprit Césaire, et sur mon âme je regrette de ne pas aimer Mlle de Paradèze pour n'avoir pas de plus grands sacrifices à vous faire.
— Tous n'aimez pas Mlle de Paradèze? fit la Châtaigneraie d'un ton piqué, vous êtes difficile.
— Oubliez-vous que je ne la connais pas?
— C'est vrai, reprit la Châtaigneraie avec gaîté; ce n'est pas vous qui l'avez vue, c'est l'autre ; le diable m'em porte, c'est bien là l'histoire la plus bizarre et la plus embrouillée.
Cette conversation avait eu lieu entre les deux jeunes gens pendant qu'ils retournaient vers l'appartement de Thérèse Moëllien. Arrivés à la porte, le domestique qui les avait précédés s'arrêta et leur dit :
— Voici la chambre où madame vous attend.
Ils entrèrent dans cette chambre, mais ils n'y trouvèrent personne. Thérèse et Marguerite venaient de suivre Fontevieux.Ils attendirent un moment. Puis ils passèrent dans une autre pièce ; elle était également déserte. Ils ouvrirent une croisée et entendirent parler dans le préau. C'était la Rouarie, qui revenait de la maison de Lambert. Au moment où les deux amis se décidaient à aller le rejoindre, le marquis donna l'ordre dont nous avons parlé. Tout s'éteignit dans le château, et ils se trouvèrent plongés dans la plus profonde obscurité.
— Que signifie ceci ? dit la Châtaigneraie alarmé.
— Un flambeau marche encore dans le préau, en éclairant cinq ou six personnes qui se dirigent vers ce corps de bâtiment, dit Césaire, qui n'avait pas quitté la croisée.
— Allons au devant d'eux, dit la Châtaigneraie.
Alors tous deux s'engagèrent dans un dédale de chambres, de couloirs, d'escaliers. Cependant ils avaient assez bien calculé leur marche, car ils entraient dans le salon par lequel la Rouarie et ceux qui l'accompagnaient avaient pénétré dans les souterrains, au moment même où se refermait la voûte mobile si habilement pratiquée dans l'épaisseur du mur; ils aperçurent les derniers rayons de la torche que tenait Fontevieux glisser par l'interstice, qui n'était pas encore tout à fait scellé. Ils appelèrent; mais le bruit des chaînes de la bascule qui soutenait cette masse de pierres, couvrit leurs voix, la voûte s'affaissa tout à fait, et ils se retrouvèrent dans la plus complète obscurité.
— De par tous les diables! s'écria la Châtaigneraie, on nous a tout à fait oubliés. Qu'allons-nous devenir ici?
— Mlle de Moëllien se rappellera qu'elle nous a laissés en arrière, et nous enverra sans doute chercher.
— Ce la Rouarie, dit la Châtaigneraie, les a donc conduits en enter? Ecoutez, pas un murmure, pas un bruit, pas une lumière
— Et pardieu! en voilà une tout à fait là-bas au bout du préau, dit Perbruck.
— Allons-y, peut-être trouverons-nous à qui parler. Ils essayèrent alors de sortir du château pour gs
la maisonnette de Lambert. Mais comme nous l'avons dit. toutes les portes s'étaient refermées derrière la Rouarie. Nos deux jeunes gens perdirent plus d'une heure l i - Bayer d6 les ébranler ainsi qu'à découvrir une issue qui fût libre. Enfin la Châtaigneraie ouvrit l'avis de monter o un étage élevé et de tâcher de se faire entendre du gardien de la porte.
Ils remontèrent, ouvrirent une fenêtre, et ils allaient appeler lorsqu'ils furent arrêtés par le bruit pesant • monotone d'une troupe nombreuse.
— Ecoutons, dit la Châtaigneraie- Us entendirent la marche s'approcher peu à peu; ils
reconnurent le résonner.ient des fusils que les hommes changeaient d'épaule de temps à autre.
— Ce sont des soldats, dit Perbruck.
— Viendrait-on attaquer le château? reprit la Châtaigneraie.
— Et impossible d'avertir la Rouarie !
— Et certainement ces brigands mettront tout sens dessus dessous pour découvrir la retraite où il peut être caché.
— Si elle n'a pas d'autre issue que celle que nous avons vue, fit Césaire, je leur en donne pour deux mois.
A ce moment la troupe s'arrêta à la porte du château, et la crosse des fusils posant sur le sol rendit un bruit tel que la Châtaigneraie s'écria :
— Mais ils sont une armée !
— Pourvu que ce gardien n'ouvre pas la porte, dit Perbruck. Il leur faudra du canon pour La forcer; et le marquis entendra le tapage.
— Voilà qu'ils frappent, écoutons.
— Qui vive? s'écria la voix courroucée de Lambert, qui considérait comme une insulte au noble château de son maître, que la crosse d'un fusil républicain osât en battre la porte.
— La république! répondirent des voix en tumulte. Une voix impérieuse, celle de Morillon, s'écria aussitôt :
—Silence dans les rangs, ou je casse la tête au premier qui parle.
Puis cette voix continua :
— Au nom de la loi, ouvrez.
— Il n'ouvrira pas, sans doute, dit Perbruck.
— Ouvrirez-vous ! s'écria du dehors Morillon.
— Hé ! répondit Lambert, il faut le temps de se lever.
Les deux jeunes gens virent un homme sortir de sa petite maison et gagner la grande porte de l'enceinte. Un moment après, la herse se leva. Quelques soldats se précipitèrent dans le préau.
— Eh bien ! où allez-vous? leur dit Lambert.
— Nous venons, repartit Morillon, nous venons visiter le château.
— Pourquoi faire? Pour vous promener dans des chambres à moitié ruinées? Vous voyez bien qu'il n'y a personne.
Morillon examina un moment cette masse noire et silencieuse,et dit à Rarthe, qui se trouvait près de lui :
— Le tour est bien joué, et avec un peu de bonne volonté, il serait facile de croire qu'il n'y a personne dans cette maison.
— Pour ça, je vous jure que c'est vrai, dit Lambert.
— Nous en serons plus sûrs quand nous l'aurons visitée nous-mêmes, dit Morillon. Allons, donne-nous les clefs.
— Je ne les ai pas, repartit Lambert, qui vit que les républicains n'étaient pas dupes de la facilité avec laquelle on les avait laissés entrer.
LES AVEM'URES DE SATURNIN FICIIET.
— Fouillez la maison de ce vieux drôle I reprit Morillon; on les trouvera cachées quelque part. Entrez, vous autres, dit-il aux soldats.
Une troupe nombreuse, commandée par un homme qui depuis acquit une grande renommée dans les guerres de la Vendée (Beysser), pénétra dans le préau. Sur un nouvel ordre de Morillon la plupart allumèrent des torches dont ils s'étaient munis; de façon que les deux jeunes gens purent voir ce qui se passait dans le préau aussi bien qu'ils entendaient ce qui s'y disait.
Barlhe était entré dans la maison de Lambert, et à la façon dont il la retourna en un clin d'œil, il était facile de reconnaître que l'ex-galérien savait toutes les façons dont on peut pratiquer des cachettes introuvables. Il fit sauter la pierre du foyer avec une pince dont il était armé; visita l'intérieur du manteau de la cheminée; sonda le sol pour voir s'il ne rendait pas un son douteux ; força une armoire qu'il vida en un instant ; mesura la profondeur des tiroirs, démonta la corniche et finit enfin par découvrir un énorme trousseau de clefs très insolemment et très visiblement appendu à la muraille.
— Ce ne peut être cela, dit-il en les jetant à terre, je vais continuer ma recherche.
Tout aussitôt Lambert les ramassa et s'écria douloureusement :
— Puisque vous les avez, venez, que je vous ouvre, ce n'est pas la peine de gâter les serrures.
— Au diable le butor ! s'écria Barthe en poussant rudement le vieillard, tu me donnes la peine de chercher ces clefs, lorsqu'elles étaient pendues a la muraille.
Lambert avait promis au marquis de la Rouarie d'êfre patient devant les exigences des républicains, mais il n'avait pas entendu se soumettre à leur brutalité. Au moment où Barthe le poussa avec violence, Lambert se retourna soudainement, et levant sur lui l'énorme clef dont il était armé, il étendit Barthe à ses pieds. Quelques gardes nationaux se précipitèrent sur Lambert,et déjà ils le menaçaient de leurs baïonnettes, lorsque Morillon s'écria d'une voix tonnante :
— Pillards et voleurs, laissez cet homme. Pourquoi l'as-tu frappé, Barthe? dit-il à celui-ci, qui se relevait tout étourdi et grinçant des dents ; il t'aurait tué, que ce serait bien fait.
— Pourquoi, reprit Barthe en fureur, nous dit-il qu'il n'a pas les clefs ?
— C'est son état de le dire, reprit Morillon, et c'est le tien de les trouver. Ecoute-moi bien, toi, et vous, faites bien attention à ce que je vais vous dire, capitaine Beysser, ajouta-t-il en s'adressant à celui qui commandait le détachement. Si l'un de vos hommes se permit le moindre pillage, le moindre excès, je lui fais sauter la cervelle de ma propre main. J'en répondrai devant qui de droit. Nous ne sommes pas ici dans une ferme de paysans peureux, ou dans une maison de la place "Viarmes, quon peut piller à l'aise, chaque pierre peut cacher un ennemi, et nous devons rester sur nos gardes. Et maintenant, marchons au château.
— Diable, diable, se disait tout bas Lambert, ce n'est pas là notre affaire.
Et pendant ce temps la Châtaigneraie et Perbruck, qui avaient entendu toute celte scène, cherchaient un moyen de se soustraire à la perquisition qui allait avoir lieu.
— Que diable allons-nous leur dire lorsqu'ils nous trouveront ici ? fit la Châtaigneraie.
— Ma foi, je n'en sais trop rien. Sans compter, dit Perbruck, que ce pauvre homme qui leur sert de guide ne sait peut-être pas notre présence dans le château, et qu'il s'imagine probablement que tous ceux qui s'y trouvaient, il y a deux heures, ont disparu avec le maître de la maison.
—Pardieu, dit la Châtaigneraie, ce serait une glorieuse chose que de mettre en fuite toute cette troupe de manans déguisés en soldats. Voulez-vous tenter l'aventure?
— Pour cela, dit Perbruck, il nous faudrait désarmes,
et ce n'est pas avec une paire de pistolets, et quand nous connaissons à peine les mille détours de ce château, que nous pouvons espérer y réussir.
— Ce n'est, pardieu, pas comme cela que je l'entends, dit la Châtaigneraie; laissons-les d'abord entrer.
Pendant ce temps, Morillon et les siens étaient arrivés à la principale entrée. Lambert leur ouvrit la porte de l'immense vestibule où aboutissaient les trois grands escaliers qui conduisaient aux différentes parties dece vaste bâtiment. Arrivé là, Morillon s'arrêta un moment, et procéda avec un soin et une prudence qui montraient l'importance qu'il attachait à son expédition.
Déjà il avait laissé quelques hommes pour garder la première porte du préau; il ordonna à quelques autres d'occuper le vestibule, puis il divisa sa troupe en trois sections : l'une d'elles, sous les ordres de Barthe, prit l'escalier de gauche ; une autre, commandée par Beysser, prit celui de droite , et Morillon, à la tête de la troisième, commença à gravir l'escalier du milieu. Chacune de ces divisions continua sa marche séparément, dans un ordre parfait et avec un silence profond. Chaque soldat partait sa torche, de façon que, vues du dehors, ces trois files d'hommes, éclairant successivement les nombreuses croisées de l'édifice, se croisant en tous sens, gravissant les escaliers en spirale, ressemblaient à trois serpens monstrueux dont une lumière souterraine éclairait de loin en loin les écailles rouges et cuivrées.
Cependant les deux jeunes gens s'étaient retirés d'étage en étage à mesure qu'avançaient les trois détachemens de la troupe de Morillon. Ces détachemens, arrivés à la hauteur du troisième étage, s'arrêtèrent et marchèrent chacun de son côté vers le centre. Ils arrivèrent presque en même temps au grand salon par lequel le marquis avait disparu. Cette marche avait été silencieuse et pleine d'anxiété. Les soldats traversaient avec crainte ces salles élevées et muettes, ils voyaient avec effroi ces longs corridors qui se multipliaient à mesure qu'ils montaient, ces centaines de portes béantes par lesquelles on pouvait leur envoyer la mort. Quand les trois chefs se trouvèrent ensemble, ils étaient tous trois inquiets et préoccupés.
— Qu'avez- vous remarqué ? dit Morillon à Beysser.
— Rien ; des chambres désertes.
— Et toi? dit-il à Barthe.
— Rien ; des pièces abandonnées.
Morillon frappa la terre du pied, examina l'attitude des soldats qui regardaient avec terreur autour d'eux.
— Sacrebleu! s'écria-t-il avec colère, nous avons l'air de rats pris dans une souricière.
— Je crois, dit tout bas Beysser, qu'il nous vaudrait mieux avoir rencontré à qui parler, que de nous trouver dans cette solitude.
— Mais tous vos gardes nationaux auraient lâché pied à la première parole, reprit Morillon. Voyez la mine qu'ils ont quand il n'y a rien qui puisse les effrayer. J'aurais mieux fait de prendre Delbenne et ses gendarmes.
— 11 n'y avait que lui qui pût découvrir la caverne Saint-André, reprit Beysser. Je me crois aussi brave que Delbenne, mais il faut lui rendre justice, il connaît le pays mieux qu'aucun de nous.
— Je le sais, je le sais, dit Morillon.
— Qu'allons-nous faire, maintenant? reprit Barthe.
— Envoyez quelques hommes dans les étages supérieurs, évidemment le château est désert. Il faut découvrir le passage secret des souterrains.
On détacha de chaque côté une vingtaine d'hommes sous la conduite de sergens, et le reste de la troupe se dispersa dans le troisième étage et en occupa presque toutes les pièces.
Morillon, Beysser et Barthe restèrent dans le grand salon avec une demi-douzaine d'hommes.
— Approche, dit Morillon à Lambert, et dis-moi où sont les conjurés qui se sont assemblés ici cette nuit?
— Dans ce château, dit Lambert, vous voyez bien qu'il n'y a personne.
FREDERIC :><>( l.llv
— Ecoute-mol bien, vieux drôle, reprit Morillon*, Je n'ai pas Te temps de discuter avec t'>i. le suis qu'il y a une réunion dans ce ehâteaa. On :i vu plus de cenl cinquante brigands &'j rendre par divers sentiers... On les n lai
passer... niais j'ai fail Occuper tout le pays, et ils no sortiront pas. Dis-moi (lotte tout de suite où ils sont, ou bien nous serons Obligés de te faire parler, et voila, ajouta- t-il en montrant Barthe, un paillard qui s'entend à tirer les paroles de la boitelie des muets.
— Je parlerai tant que vous voudrez, dit Lambert, mais quant à vous dire qu'il y a quelqu'un dans le château, ça ne m'est pas possible, vu qu'il n'est pas habité, à moins que ce ne soil par les Ames des seigneurs de la Rouarie.
Le vieillard n'avait pas achève5; ces paroles qu'un bruit effroyable se fil entendre à l'une des ailes du bâtiment. C'était au milieu décris épouvantés, un bruit d'hommes roulant les uns sur les autres avec leurs fusils et leurs sabres. Aussitôt les gardes nationanx dispersés dans les pièces voisines se précipitèrent dans le grand salon. Ceux qui y étaient demeurés sautèrent sur leurs armes : il y cul un moment plaisant de terreur et de confusion.
— Qu'y a t-il ? s'écria Morillon.
— Nous ne savons, dirent ceux qui s'étaient réfugiés les premiers dans le salon, mais nous avons entendu du bruit au bout de la galerie.
— Vous y étiez, vous, dit Morillon à d'autres qui arrivaient, que s'est-il passé?
— Rien... mais nous avons entendu dégringoler toute la division sur l'escalier qui mène à l'étage supérieur.
Les derniers arrivèrent enfin, les uns avaient perdu leur fusil , les autres leurs chapeaux.
— Lâches ! s'écria Morillon en fureur, qu'avez-vous?
— Ma foi ! dit le sergent en baissant la tête , je ne sais pas; j'étais en queue du détachement.
— Diable, fit Morillon, la place était bien choisie.
— Nous montions un à un, continua le sergent, car l'escalier se rétrécit... Tout à coup j'entends Laron, qui était, en tête et qui pousse un cri; il tombe sur celui qui le suivait, celui-ci tombe sur le troisième, les autres reculent, marchent sur les pieds de ceux qui venaient après. On jure, Laron se met à hurler, tout le monde se trouble. On crie, on se bouscule, on se sauve, et nous voilà. Qua:it à la place que j'avais choisie, je m'y étais mis pour les empêcher demuler.
— Tu as bien réussi ! fit Beysser.
— Mais qu'avez-vous donc vu ? fit Morillon.
— Demandez à Laron : le voilà.
— Eh bien ! qu'as-tu vu? dit Morillon au soldat qu'on lui désignait.
C'était un savetier de Rennes qui se vantait, de faire des semelles de souliers de bal avec la peau des aristocrates. Le misérable était incapable de répondre.
— Qu'as-tu vu? lui demanda encore une fois Morillon.
— Je n'ai rien vu, dit-il en tremblant.
— Alors, tu as entendu quelque chose? reprit Morillon furieux.
— Oui!... oui!... j'ai entendu une voix.
— Et qu'est-ce qu'elle t'a dit, cette voix?
— Elle a dit... elle a dit, repartit Laron en hésitant. — Malheur aux assassins! s'écria une voix sépulcrale